A. FLAGELLATION, COURONNEMENT D'ÉPINES
(Mt. xxvii, 27-30; Mr. xv, 46-19; Jo. xix, 4-3.)
« Alors Pilate fit flageller Jésus. » — La flagellation était un supplice barbare, en usage chez les Romains, soit comme punition, surtout à l'égard des esclaves,, pour les délits qui ne méritaient pas la mort, soit comme un prélude terrible de la peine de mort ellemême, soit comme instrument de torture, « quœstio per t or ment a, » pour forcer le coupable à avouer son crime.
Jo. XIX. 4. Tune ergo apprendit Pilatus Jesum. et flagellavit.
On se servait, pour la flagellation, de minces baguettes d'ormeau, ou de fouets composés de lanières de cuir, armées de petites boules de plomb ou de fer. Il n'était pas sans exemple de voir les patients expirer sous les coups (« ministrorum immanitate muUi sub ejus flagéllis interiêre. » -Ulpian déposais, 1 vm). La flagellation qui fut infligée a Notre Seigneur eut d'ailleurs un caractère particulier de cruauté; car, d'un côté, Pilate voulait, par l'atrocité même du traitement qu'il lui faisait subir, exciter la compassion du peuple, pour pouvoir ensuite le relâcher; tandis que, d'un autre côté, les soldats romains, prenant cette flagellation pour une véritable question, cherchaient à arracher au Sauveur, à force de coups, l'aveu de son crime, d'autant plus que l'enquête leur semblait avoir duré déjà assez longtemps (Sepp).
Jésus fut donc conduit sur le forum, ou la place publique attenante au palais : là, les quatre soldats crui devaient le crucifier s'emparèrent de lui, le dépouillèrent de ses vêtements jusqu'à la ceinture, lui lièrent les mains" à un anneau attaché à une colonne isolée (a), d'environ deux pieds de hauteur, puis commencèrent a le frapper avec une sorte de rage barbare. Le Fils de Dieu frémissait et se tordait comme un ver, sous les coups de ces misérables ; le sang ruisselait de toutes parts, tout son corps meurtri n'offrait plus qu'une plaie: au bruit des coups se mêlaient de doux et faibles gémissements. Alors s'accomplirent les oracles des prophètes : « Mon ennemi s'est jeté sur moi avec la force d'un géant... Ils ont frappé sur mon dos, comme le forgeron sur une enclume. Ils l'ont labouré, sillonné par des plaies larges et profondes. J'ai été brisé,
(a) La colonne de la flagellation fut apportée à Rome l'an 1227. par le Card. Colonna. qui l'avait reçue de l'empereur Comnène, sous le pontificat d'Honorius III. Elle fut placée dans l'Eglise de Sainte-Praxède. où elle est encore offerte à la piété des fidèles. Elle est de jaspe ou de marbre gris, haute d'un pied et demi, d'un pied de diamètre, et l'on y voit encore l'anneau où l'on attachait les criminels. Ce n'est là, toutefois, que la partie supérieure de la colonne; la partie inférieure est restée à Jérusalem dans l'église du Saint-Sépulcre, sous un grillage en fer, à gauche, en entrant dans la chapelle de l'Apparition. [Mgr Mislin, Voyage en Terre sainte.) Le lieu de la flagellation est vis-à-vis de la maison de Pilate, de l'autre côté de la rue ; on y a bâti une petite chapelle.
m*, xxvn. 27-30. — S CXXIII. la flagellation. 329
moulu, broyé sous les coups, pour les péchés des hommes. Tout mon corps nest plus qu'une plaie, » etc., etc.
Cependant les bourreaux s'arrêtèrent : la fatigue, bien plus que la compassion, leur fit tomber les fouets des mains ; mais à cette scène de sang, en succéda une autre plus révoltante encore.
Les soldats, se souvenant que Jésus s'était donné pour le Roi des Juifs, voulurent joindre à la cruauté une dérision sacrilège : Eh bien ! dirent-ils entre eux, traitons-le comme roi, et rendons-lui les hommages qu'il mérite. « Us l'emmenèrent, » avec de grandes huées, « dans la cour du prétoire, assemblant autour de lui la cohorte entière, » et commencent leur sacrilège parodie. A un roi, il faut un trône : ils le font assoir sur un débris de colonne. — Il lui faut un manteau royal : « ils lui jettent sur les épaules un » vieux « manteau » de soldat, de couleur « écarlate, » ou sagum, de forme ronde, qui s'agraffait sur l'épaule droite. — A un roi, il faut une couronne : « il tressent une couronne d'épines {a), la lui placent sur la tète, » la lui enfoncent,
M1*. 46. Milites autem duxerunt eum in atrium prsetorii, et Mt. congregaverunt ad eum universam cohortem. — Mt. 28. Et exeuntes eum, chlamyd^m coecineam circumdederunt ei. — 29. Et plectentes coronam de spinis, posuerunt super caput ejus,
(a) L'Evangéliste ne nous dit point de quelle espèce étaient les épines dont on couronna le Sauveur. La tradition des chrétiens de Jérusalem, dit Chateaubriand, est que la couronne de Jésus-Christ fut prise sur l'arbre épineux, « Lycium spinosum. » Suivant d'autres, ce serait le Rhammu paliurus qui, au-dessus de sa racine, pousse un grand nombre de branches; c'est à ce genre d'épines qu'appartient l'épine des Juifs, appelée chez les Maures, l'épine d'Abraham, l'épine de la Croix et enfin l'épine du Christ. Celle-ci atteint souvent une hauteur de 15 à 20 pieds, produit des feuilles semblables à celles de l'Olivier, et sert à faire des haies. Le seul arbuste épineux que j'ai trouvé aux environs de Jérusalem, dit Mgr Mislin, c'est une espèce de nerprun qu'on voit assez fréquemment dans les haies, dans d'autres parties de la Palestine (paliurus spma Christi), ses branches sont si flexibles, si épineuses, qu'il m'est arrivé plusieurs fois de m'y déchirer les mains et les habits.
A la prise de Constantinople par les Croisés, l'an 1204, Baudouin trouva dans le palais de Racoléon la couronne de Notre-Seigneur et la garda pour lui. On lit dans les Annales sacrées de Génébrard, 1. IV : « Saint Louis, roi de France, racheta des Grecs la couronne d'épines, et ordonna delà porter à Paris; lui— nif'me, accompagné des évêques et des grands du royaume, vint à sa rencontre Jes pieds nus, et eu versant des larmes, au milieu d'une foule nomhipuse ej
avec violence, jusqu'à lui percer le crâne, — A un roi, il faut un sceptre, : « il lui mettent. » en forme de sceptre, un faible « roseau dans ses mains (b) liées et garottêes. — A un roi, il faut, rendre des hommages : « ils fléchissent le genou devant lui, et se prosternent a Dec dérision, en disant : /Salut, Roi des Juifs (c)/ » Puis, déchargeant sur lui la haine et le mépris que les Romains portaient aux Juifs, excités et soudoyés sans doute pour maltraiter Jésus, « Us lui donnaient des soufflets, lui crachaient au visage, et prenant le roseau, ils lui en frappaient » brutalement « la tête. »
Au reste, ces outrages dont il fut l'objet caractérisent bien cette époque; et ici encore nous trouvons, dans les Evangiles, une peinture exacte des mœurs de ce temps. Philon, philosophe d'Alexandrie, nous rapporte, entre autres, un scandale de ce genre, qui eut lieu lors du passage d'Agrippa, qui venait d'être nommé par Caligula roi de Judée. Voici comme il raconte le fait, dans une lettre à Flaccus : « Il y avait ici un certain idiot, nommé Carabas, qui allait jour et nuit dans les
et arundinem in dexterâ ejus, Et genu flexo ante eum, illudebant ei, dicentes : Ave, Rex Judaeorum : Jo. Et dabant ei alapas. — 30. Et expuentes in eum, acceperunt arundinem, et percutiebant caput ejus.
prosternée. » Saint Louis en distribua quelques morceaux aux églises qu'il affectionnait. Elle fut longtemps conservée dans la Sainte-Chapelle. Au mois de brumaire, an XII, on la restitua à l'Eglise de Notre-Dame, ou chaque année, elle est exposée solennellement, ainsi que la lance et un des clous, et le Vendredi-saint, les fidèles sont admis à la baiser.
(b) Le roseau que l'on mit à la main du Sauveur n'était point un de ces roseaux légers que le premier coup met en morceaux : cette sorte de roseaux ne croît point en Palestine, mais c'était un de ces roseaux qui croissent dans l'eau, dont la tige ferme et pesante sert de bâton ou de toise pour mesurer. C'était ce que nous appelons aujourd'hui un roseau espagnol, « baculus arundineus, ou arundo donax, » qui atteint quelquefois une hauteur de huit pieds, et qui est plus gros que le pouce (Sepp.)
(c) Les soldats romains voulurent imiter, par dérision, les cérémonies avec lesquelles on couronnait les rois en Orient, et qui nous sont racontées par Abulféda, à propos du couronnement du calife Motawakket. On lui mit, nous dit-il, le manteau royal- sur les épaules, et la couronne sur la tête; puis le consécrateur, le baisant sur le front, lui dit : « Salut, prince des croyants. » Chez les Babyloniens et les Perses, il y avait, chaque année, une fête qui durait cinq jours, et dans laquelle on tirait de prison un malfaiteur condamné à mort, que l'on plaçait sur un trône, et que l'on revêtait, par dérision, des insignes de la royauté. Puis, après l'avoir traité, pendant tout le jour, comme un roi. on le traînait hors de la ville, on le fouettait et on le brûlait. C'est à peu près ainsi que l'on traita le Fils de Dieu. (Sepp.)