‹ L'évangile expliqué, défendu, médité (volume 2)Chapitre 89 sur 359 · A. CENTILS QUI VEULENT VOIR JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

A. CENTILS QUI VEULENT VOIR JÉSUS-CHRIST

(Jo. xii, 20-22.)

Le lendemain, mercredi, quatrième jour de la dernière semaine, Jésus vint dans le temple pour la dernière fois. « Or, il se trouvait alors, dans le parvis des païens, quelques Gentils, du nombre de ceux qui étaient venus le jour de la fête, pour adorer » le Dieu véritable, c'est-à-dire, pour présenter au temple de ces victimes qu'on pouvait accepter de la part des païens, et qui, étant entièrement consumés par le feu, n'établissaient aucune communion entre le prêtre et celui qui les offrait.

Quels étaient ces Gentils? Le docteur Sepp conjecture, non sans quelque vraisemblance, que ces étrangers qui demandèrent à voir Jésus étaient des envoyés d'Abgar, cinquième du nom, roi d'Edesse en Mésopotamie.

Voici, en effet, ce que nous lisons dans Moïse de Khoren, ancien historien d'Arménie, qui composa une histoire d'après les anciennes chroniques écrites en grec ou en syriaque, et qui s'accorde parfaitement avec ce que nous raconte Eusèbe de Gésarée (Hist, Eccl., 1. 13).

Des envoyés d'Abgar ou Avagair lui racontèrent, à leur retour de Jérusalem, ce qu'ils avaient entendu dire du Messie qui parcourait alors les villes de Judée. Ge

J. XII. 20. Eiant autem quidam genliles, ex bis qui ascenderant ut adoraient in die festo.

récit étonna le roi d'Edesse, qui crut aussitôt reconnaître le Fils de Dieu. « Ces prodiges, disait-il, ne sont point ceux d'un homme; la puissance de ressusciter les morts n'appartient qu'à la divinité. » Or, le roi était travaillé, en ce moment, d'une maladie cruelle. Tous les médecins avaient, en vain, épuisé les secrets de leur art, ils n'avaient obtenu aucun heureux résultat. Abgar espéra que le Messie pourrait le guérir de son mal; en conséquence, il lui écrivit une lettre conçue en ces termes :

« Abgar ou Avagair, fils d'Arsamès, prince d'Edesse, à Jésus, sauveur et bienfaiteur, nouvellement apparu au pays de Jérusalem, salut.

« Nous avons entendu parler de vous, et des guérisons opérées par vos mains, sans aucuns remèdes; car, comme on le dit, vous donnez l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles, vous faites marcher les boiteux, vous purifiez les lépreux, vous chassez les esprits impurs, vous rendez la santé à ceux qu'afflige une longue maladie, et vous ressuscitez les morts. En apprenant ceci, j'ai fait une double supposition : que vous êtes ou Dieu même, descendu du ciel, ou le Fils de Dieu. C'est pourquoi, je vous ai écrit de prendre la peine de venir chez moi, et de me guérir de la maladie que j'ai depuis longtemps. J'ai aussi appris que les Juifs murmurent contre vous, et qu'ils veulent vous persécuter. Ma ville, quoique petite, est assez agréable, et elle suffirait pour nous deux. »

Les porteurs de la lettre trouvèrent Notre-Seigneur à Jérusalem, et c'est ce qu'indiquent les Evangélistes par ce passage que « quelques idolâtres étaient venus le trouver. » — Jésus reçut cette lettre, mais i] n'alla point à Edesse, et il fit à Abgar la réponse suivante, que l'apôtre Thomas aurait écrite sous sa dictée :

« Heureux celui qui croit en moi, sans m' avoir vu, car c'est de moi qu'il est écrit, que ceux qui me voient ne croient point en moi, et que ceux qui ne me voient pas, croient et reçoivent la vie. Vous m'écrivez d'aller vous trouver, mais il faut que j'accomplisse ici toutes les choses pour lesquelles j'ai été envoyé. Après leur accomplissement, je m'élèverai vers celui qui m'a envoyé,

Jl. XII. 20-50. — § CX. MERCREDI DE LA DERN. SEMAINE. 97

et je vous enverrai l'un de mes disciples, pour guérir votre maladie, vous donner la vie, et à tous ceux qui sont avec vous. »

Abgar reçut cette lettre d'Anan, qui lui remit en môme temps l'image du Sauveur, que l'on conserve jusqu'à ce jour dans la ville d'Ephèse. Les deux lettres sont aussi conservées dans les archives publiques de cette ville. Après l'ascension de Jésus, Tliomas, l'un des douze apôtres, envoya Thaddée, l'un des soixantedouze disciples, dans ia ville d'Edesse, pour guérir Abgar, et l'évangéliser. Abgar lui dit, en le voyant : Si tu es le disciple du bienheureux Jésus, qu'il m'a dit envoyer ici, ne peux-tu pas guérir mon mal? — Thaddée lui répondit : Si tu crois en Jésus,, le Fils de Dieu, ta demande sera exaucée. Abgar lui dit : Je crois en lui et en son Père, et c'est pour cela que je voulais prendre mes troupes, et aller détruire la nation juive, qui l'a crucifié, si je n'en avais pas été empêché par les Romains. Alors Thaddée l'évangélisa, lui et toute la ville, puis, lui imposant les mains, il le guérit. Abgar et toute la ville, reçut le baptême : on ferma les portes des temples. Personne n'était amené violemment a la foi, et cependant, chaque jour, le nombre des fidèles augmentait. — Le même historien cite encore une lettre d'Âbgar à l'empereur Tibère, en faveur de Jésus-Christ, et la réponse de cet empereur. » (Moses choreiieasis. Hist. Armemœc, I. II, ch. xxix, p. 132).

L'authenticité de ces lettres, citées par Eusèbe de Gésarée, dans son Histoire de l'Eglise, a beaucoup exercé les critiques. Tillemont, Pagi et d'autres, ont réfuté longuement ceux qui les révoquent en doute. Dans un concile tenu par le pape Gélase, l'an 494, on rangea cette correspondance parmi les apocryphes. Mais, la sentence de l'Eglise ne détruit en rien l"au(oritô du témoignage des historiens de l'Arménie et do la Syrie, et n'érige point en article de foi leur falsification. Le jugement qui déclare que des écrits n'ont pas été transmis directement par les Apôtres, et n'ont point le degré d'authenticité des Evangiles, îr implique point, en soi, la fausseté de ces mêmes documents. Cette décision les classe seulement dans la

Dehaut. L'Etang.— T. IV. 0

catégorie des autres sources historiques de l'antiquité. La récente découverte du manuscrit de Moïse de Chorène tranche la question en faveur d'Eusèbe de Gésarée. — On opposait que, d'après la tradition, Jésus-Christ n'avait jamais écrit. L'historien Syriaque nous apprend que la lettre du Sauveur n'était pas un autographe, mais avait été écrite, sous sa dictée, par saint Thomas. On voit que l'Evangile n'a pas à redouter une science sérieuse et profonde il ne craint que la science superficielle et la mauvaise foi.

Ces Gentils « s'approchèrent de Philippe, qui était de GaHlée, » soit qu'ils le connussent personnellement, ou qu'ils l'aient rencontré par hasard dans le parvis des païens, « et lui adressèrent cette prière : Seigneur, nous désirerions voir Jésus. Philippe, » ne sachant si son maître voudrait entrer en conversation avec les infidèles, « le dit à André; André et Philippe le dirent à Jésus. » L'Evangéliste ne nous apprend pas comment Jésus accueillit cette demande. On peut présumer qu'elle ne fut pas repoussée, et que Philippe et André furent chargés d'inviter les Gentils à un entretien particulier avec leur maître; et c'est à l'occasion de cette demande qu'il tint au peuple qui l'entourait le discours suivant :

B. dernière instruction de JÉSUS-CHRIST (Jo. XII, 23-36.)

Oui, s'écrie-t-il, clans un saint enthousiasme, maintenant, « f heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié » où, par ses souffrances et par sa mort, il va terminer son œuvre, sauver le monde, entrer dans sa gloire, établir son royaume sur la terre, convertir les Gentils à la lumière de l'Evangile, se faire reconnaître et adorer, sur la terre, comme le Fils unique de Dieu ; mais pour cela, il faut qu'il meure. « En vérité, en vé-

21 . Hi ergo accesserunt ad Philippum, qui erat à 13 th-aida Galilseae, et rogabant euin dicentes : Domine, volumus Jesnm yidere. — 22. Venit Philippus, et dixit Andreae; Andréas rursum et Philippus dixerunt Jesu. — 23. Jésus autem respondit eis, dicens : Venit hora ut clarifleetur Filius hominis. — 24. Amen, amen dico vobis :

rite, je vous le dis, si le grain de froment ne tombe en terre, et n'y meurt, il demeure stérile : mais, s'il meurt, il porte beaucoup de fruits. » Et moi aussi, je dois mourir pour le salut du moude ; et ceux qui veulent être mes disciples doivent être prêts à suivre mon exemple, à mourir pour moi, comme je vais mourir pour eux. « Celui qui aime la rie » plus que moi, qui, pour conserver cette vie misérable, est prêt à renoncer à sa foi, « la perdra » pour l'éternité, « et celui qui hait sa vie en ce monde » qui est disposé à la sacrifier par amour pour moi, « la conserve pour la rie éternelle. Qui me sert, me suive » jusqu'à la mort, s'il le faut. Gomme il aura partagé mon sacrifice, il partagera ma gloire. « Oh je suis, là sera aussi mon serviteur ; » il viendra avec moi, dans le séjour de l'éternelle félicité : « Si quelqu'un me sert, mon Pire l'honorera, » le comblera de gloire et d'honneur dans le ciel.

La pensée de la passion douloureuse, de la mort cruelle qu'il va subir, se présente avec tant de vivacité à l'imagination du Sauveur, que la nature humaine, en Jésus-Christ, éprouve un trouble, un frémissement involontaire. « Maintenant » s'écrie-il « mon âme est troublée; » elle frémit à la pensée des terribles épreuves qui l'attendent. « Que dirai-je donc? » Supplierai-je mon Père céleste, comme je le pourrais, à la rigueur, d'éloigner de moi ce calice d'amertume, que rien ne m'oblige, après tout, de boire? « Dirai-je : 6 mon Père, préservezmoi de cette heure redoutable? » Non, je ne le ferai pas; car « c'est pour cela même, » c'est pour souffrir et mourir « que je suis venu dans ce monde, et que j'y suis demeuré jusqu'à cette heure; » c'est là le but de toute ma vie; quelque répugnance que la nature inférieure en éprouve, c'est l'objet le plus ardent de mes désirs. Que

nisi granum frumenti cadens in terrain mortuum fuerit. — 25. Ipsum sokun manet ; si autem mortuum fuerit, multum fruetum affert. Uni amat animam suam, perd< t eam; et qui odit animant in hoc mundo, in vitam a>ternam custodil. eam. — 26. Si quis mini ministrat, me sequatur; et ubi sum ego, illic et munster meus erit. Si quis miln ministraverit, honorifîcabit eum Pater meus. — 27. Nune anima mea turbata est. Et quid dicam? Pater, salvifica me ex hac horà. Sed probtereà veni in horam banc.

la nature se taise donc : ce calice amer, je l'accepte avec joie, je veux le boire jusqu'à la lie. « 0 mon Père, glorifiez votre nom, » par mon supplice et par ma mort volontaire; qu'elle serve à manifester avec éclat toutes vos divines perfections.

A l'instant même, « une voix, » retentissante comme le bruit du tonnerre, « se fit entendre du haut du ciel, » et prononça ces paroles : « Je l'ai déjà glorifié » ce nom divin, par les miracles que je vous ai donné le poiîvoir de faire; « je le glorifierai encore, » par votre résurrection, par la foi que toutes les nations auront en vous, et par la gloire dont votre nom sera suivi. « La foule environnante, qui entendit » le bruit, sans percevoir les paroles, « disait : C'est un coup de tonnerre; » c'est ce que les Hébreux appelaient bath-kol, la fille de la voix, l'écho de la parole divine. « D'autres disaient : C'est un ange qui lui a 'parlé; » c'est Dieu lui-même qui a parlé à Jésus par le ministère d'un ange.

« Jésus reprit : Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est fait entendre, » je n'en ai pas besoin; « mais c'est pour vous » pour vous ouvrir les yeux, pour fortifier votre foi. « C'est maintenant que le monde va être jugé; » c'est maintenant, que ce monde d'iniquité, d'erreurs, de corruption va disparaître, pour faire place à un peuple saint; « c'est maintenant » que la puissance de l'enfer va être ébranlée, renversée, que Satan, « le prince de ce monde. » qui, depuis si longtemps, y règne en maître et en souverain, « va être jeté dehors; » que ses autels seront renversés, que sa tyrannie sera détruite. « Et moi, quand j'aurai été élevé de terre » et attaché à l'arbre de la croix, « j'attirerai tout a moi; » cette mort, qui semblera faire le triomphe de mes ennemis, fera leur perte; ma propre mort sera mon triomphe, et le salut du monde. Dès ce moment, je régnerai sur les

28. Pater, clarifîca nomen tuum. Venit ergo vox de cœlo : Et clarificavi, et iterum clarificabo. — 29. Turba ergo, quae stabat et audierat, dicebat tonitruum esse factum. Alii dicebant : Angélus ei locutus est. — 30. Respondit Jésus, et dixit : Non propter me haec vox venit, sed propter vos. — 31. Nunc judicium est mundi; nunc princeps hujus mundi ejicietur foras. — 32. Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad me ipsum.

cœurs des hommes, et je les lierai par les chaînes de l'amour. « Il disait cela, indiquant de quelle mort il devait mourir. »

« Le peuple, » à qui ces paroles s'adressaient, comprenait bien qu'il parlait de sa mort prochaine; mais cette idée choquait leurs préjugés .touchant le Messie, qui devait, selon eux, établir sur la terre un règne temporel et éternel. Ces fausses idées s'appuyaient sur les textes de l'Ecriture sainte mal entendus; (Voy. Ps. GX, 4; Dan. n, 44-7. 13, 14. etc..) « Nous savons par la foi, » c'est-à-dire, par l'Ecriture sainte, par les prophètes, dirent-ils, « que le Christ demeure à jamais, » que son règne n'aura point de fin « comment dites-vous donc, qu'il faut que le Fils de l'homme, » le Christ, « soit élevé, » soit attaché à la croix? « Qu'est-ce donc que ce Fils de l'homme? » et comment peut-il être le Messie, s'il doit mourir?

Jésus ne crut pas devoir s'arrêter à éclaircir les fausses idées des Juifs sur le Messie, ni à leur prouver, par l'Ecriture sainte, que le Messie devait mourir ; mais, allant droit à ce qui était, pour eux, le plus nécessaire, il les exhorta à profiter des instants si courts, si rapides qu'il devait encore passer au milieu d'eux. « La lumière, » véritable, divine, leur dit-il, qui éclaire ce monde plongé dans d'épaisses ténèbres, « est encore » en ma personne, « pour un peu de temps, an milieu de vous » Hâtez-vous d'en profiter. « Marchez, pendant que vous avez la lumière, afin que les ténèbres ne vous surprennent point. Celui qui marche dans les ténèbres, » marche au hasard et sans but « et ne sait où il va. Pendant que vous avez la lumière, croyez en elle, et soyez des enfants de lumière. Jésiis dit ces choses, puis il

33. Hoc autem dicebat, significans quà morte esset moriturus, — 34. Respondit ei turba : Nos audivimus ex lege quia Christus manet in aeternum : et quomodîi tu dieis : Oportet exaltari Filium hominis? Quis est iste Films hominis? — 35. Dixit ergo eis Jésus : Adhùc modicùm, lumen in vobis est. Ambulate dum ïucem habetis, ut non vos tenebrae comprehendant; et qui ambulat in tenebris, nescit quo vadat. — 36. Dùm lucem habetis, crédite in lucem, ut filii lucis sitis. Haec locutusest Jésus; et abiit,

s'en alla, et se cacha d'eux. » Ce fut sa dernière instruction dans le temple.

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