C. PARABOLE DE L'ENFANT PRODIGUE
(L. xv, 11-32. — Évangile pour le samedi après le deuxième dimanche de Carême).
Aux deux paraboles précédentes, Jésus en ajoute une troisième. Après avoir montré comment Dieu cherche le pécheur, court après la brebis égarée, etc., il montre maintenant avec quelle tendresse il l'accueille, lorsqu'il revient à lui. Dans un récit simple, clair, dramatique, qu'il est impossible de lire sans être attendri, qu'on ne pourra jamais assez admirer, il dépeint, sous les plus vives couleurs, la légèreté, l'ingratitude du pécheur, l'état misérable où le péché le réduit, son retour vers Dieu, la miséricorde infinie, l'ineffable tendresse avec laquelle Dieu le reçoit. « Quand Jésus ne serait venu sur la terre, dit un auteur protestant (Thérémin), que pour apporter cette seule parole, pour cette parabole seule, tous les hommes, tous les esprits célestes devraient ployer les genoux devant lui, et toutes les langues reconnaître qu'il est véritablement le Fils de Dieu, par qui le Père nous est révélé dans toute sa gloire. »
Jésus « dit encore : un homme, » un riche père de famille, « avait deux fils. Le plus jeune » (la jeunesse est l'âge de l'irréflexion et des grands écarts), impatient du joug de la surveillance paternelle, qui ne lui permettait pas de se livrer à son aise h ses penchants dépravés, « dit à son père, » comme s'il avait le droit de faire une semblable demande, comme si, tant que le père vivait, la succession paternelle pouvait être ouverte : « Mon Père, donnez-moi la portion de bien qui doit me revenir (a). Et le père, » dans son indulgence que nous
11. Ait autem : Homo quidam habuit duos fdios. — 2. Et dixit adolescentior ex illis patri : Pater, da mihi portionem substantiae quse me
contingit.
(a) D'après la loi mosaïque, l'héritage paternel était partagé en autant de parts qu'il y avait d'héritiers, plus une en surplus, qui était réservée à L'aillé, qui
trouverons peut-être excessive, mais qui avait sa raison (il croyait que son fils avait besoin des leçons du malheur, et que les suites de sa folle conduite lui ouvriraient les yeux, et le ramèneraient quelque jour au seuil paternel), le père, dis-je, accéda à ses désirs, et « il fit, » à l'un et à l'autre de ses enfants, « le partage de son bien. »
«. Le plus jeune des fils, » au comble de ses désirs, se hâta d" exécuter le dessein qu'il avait formé, de se soustraire à la vigilance et à l'autorité paternelles et de vivre indépendant, et, « peu de jours après, ayant rassemblé » avec avidité « tout son avoir, » ayant vendu son bien, ses terres, pour pouvoir en transporter la valeur partout où il lui plairait d'aller, « il partait pour une région étrangère et lointaine, » sans manifester le moindre regret de quitter le tendre père qui l'avait nourri et élevé avec tant d'amour. Du reste, ce que le père avait prévu ne tarda pas à arriver. Ce jeune inconsidéré, livré à lui-même et devenu son seul maître, s'abandonna sans frein à toute la fougue de ses passions. Il s'imaginait sans doute, comme tous les dissipateurs, que ce train de vie n'aurait pas de fin : il fut bientôt détrompé, et, en peu de temps, « il eut dissipé tout son lien dans une vie » d'orgies et « de débauche. » Les compagnons de ses plaisirs l'abandonnèrent, suivant l'usage, dès qu'il n'eut plus rien. Eloigné de sa famille, perdu au milieu d'une contrée païenne,, sans amis, sans protecteurs, de qui il pût attendre quelque secours, quelque consolation, il tomba dans la dernière misère. Pour comble de malheur, « après qu'il eut tout consommé, il survint une grande famine dans le pays, et il commença a sentir le besoin » et les angoisses de la faim.
Et divisit illis sub.-tantiam. — 13. Et non post multos (lies, congregatis omnibus, adolescentior filius peregrè profectus est in regionem îonginquam ; et ibi dissipavit substantiam suam, vivendo luxuriosè. — 14. Et postquàm omnia consummàsset, facta est faînes valida in regione illâ, et ipse cœpit egere.
avait ainsi le double des autres. L'enfant prodigue ne pouvait donc réclamer que le tiers de l'héritage. Dans le cas de la parabole, Taîné n'aurait pu réclamer sa portion d'héritage qu'en renonçant à son droit d'aînesse.
l. xv. 11-32. — g LXXXIX. l'enfant prodigue. 223
Ne sachant que devenir, « il s'en alla, » il se mil à parcourir la contrée, et ne trouvant pas d'autre ressource, « il se mit an service de l'un des habitants du pays, » décidé à faire tout ce que celui-ci lui commanderait, « et celui-ci l'envoya à sa métairie, pour y garder ses pourceaux. »
Quelle dégradation; quelle position ignoble et honteuse, pour un Juif qui avait ces animaux immondes en horreur, pour un fils de famille! Il fallut pourtant s'y résoudre. Encore, s'il eût pu s'y rassasier à son désir, s'il eût pu y apaiser la faim qui le dévorait ! Mais non : « il désirait remplir son ventre, » dit l'Evangéliste, dans son langage énergique, « des siliques, » de la vile pâture « que mangeaient les 'pourceaux, et personne ne lui en donnait ; » l'intendant de la ferme ne lui permettait pas d'y toucher. Ces siliques étaient des cosses remplies de petites fèves ou féveroles noires, appelées carouges ou caroubes, et récoltées sur un arbre nommé caroubier, et qui servaient à la nourriture des pourceaux et des pauvres gens.
L'état affreux et dégradant où se trouvait réduit ce malheureux prodigue lui ouvrit les yeux. Il se rappela ces jours si heureux qu'il avait passés autrefois dans la maison paternelle, sans soucis, et dans l'abondance de toutes choses, bonheur alors trop peu apprécié, et qu'il regrette amèrement d'avoir à jamais perdu par sa faute. <( Rentrant alors en lui-même, il dit : Combien de mercenaires, dans la maison de mon père, ont du pain en abondance, et moi, » fils de famille, né dans l'aisance, « ici, je meurs de faim ! » Il est vrai, je suis un fils dénaturé, indigne de reparaître devant les yeux du meilleur des pères, que j'ai si odieusement outragé; je n'ai que trop mérité mon malheur et son indignation. — Mais un père est toujours père... ; peut-être aura-t-il pitié de son malheureux enfant. Oui, c'en est fait, j'en prends la résolu-
15. Etablit, et a'dhaesit uni civium reuumis illius. El misil illum in villam suàm ut pasceret porcos. — 16. Ut cupiebat implere ventrçm suuni do siliquis, <[uas porci manduçabant, et nemo illi dabat. — ■ 17. In se autem reversus, dixit : Quanti mercenarji in domo patris moi abundant pariibus, ego autem hic famé pereol
tion courageuse; «./<? me lèverai, » je sortirai de la fauge où je croupis, « et j'irai vers mon 'père; » j'irai implorer sa miséricorde, et me jetant à ses pieds, « je lui dirai : Mon pïre : j'ai péché contre le ciel et contre vous; » mon odieuse conduite à votre égard ne mérite point d'excuse ; je le reconnais, « je ne suis "plus digne d'être appelé votre fils; » ce beau titre d'honneur, que je n'ai pas su apprécier, ne m'est plus dû : je ne vous demande qu'une seule grâce, « faites de moi l'un de vos mercenaires; » que je puisse seulement, comme le dernier d'entre eux, recevoir l'humble salaire nécessaire à ma subsistance, et gagner mon pain à la sueur de mon front.
Le père, de son côté, n'avait pas oublié ce fils ingrat qui l'avait si lâchement abandonné. L'espoir de son retour n'était pas entièrement éteint dans son cœur : il ne pouvait croire qu'il ne le reverrait plus. Chaque jour, il se promenait dans les environs, les yeux sans cesse fixés sur le chemin qui l'avait emporté si loin de lui, comme s'il s'attendait à le voir reparaître. Le prodigue, de son côté, « s'avançait vers la maison paternelle, » suspendu entre la crainte et l'espoir. « Il était encore bien Loin, lorsque son père, » qui faisait sa promenade accoutumée, « le vit, » le reconnut, malgré les haillons qui le couvraient, malgré la maigreur, le délabrement, la saleté qui le défiguraient, qni le rendaient méconnaissable; mais qui peut échapper aux yeux d'un père? A cette vue, à ce spectacle déchirant, toutes ses entrailles paternelles s'émurent, les reproches expirent sur ses lèvres, et, « touché d'une» vive « compassion, il accourut, se jeta à son cou et le baisa. »
Vivement ému d'un accueil qu'il avait si peu mérité, « le fils, » fondant en larmes, attendri et plein de confusion, se jette à ses pieds, et s'écrie en sanglotant :
48. Surgam, et ibo ad patrem meum, et dicam ei : Pater peccavi in cœluni, et coràm te! — 19. Jàm non sum dignus vocari filius tuus; fac me sicut unus de mercenariis tuis. — 20. Et surgens, venit ad patrem suum. Cùm autemadhùc longe esset, vidit illum pateripsius, et misericordià motus est, et accurrens, cecidit super collum ejus, et osculatus est eum.