SECONDE MULTIPLICATION DES PAINS
(Sur une montagne du bord oriental du lac de Génézareth.)
(Mt. xv. 32-38; Mr. vu. 1-9. — Evangile du 6e dimanche après la
Pentecôte.)
Cependant toute celte multitude qui entourait Jésus, suspendue à ses lèvres, et ne pouvant se lasser de l'entendre, oubliait ses besoins personnels : chacun avait
Dehaut. L'Etang. — T. III. 5
consommé les provisions qu'il avait apportées, sans pouvoir se résoudre à quitter le Saaveur. A cette vue, il fut ému de tendresse, et d'autant plus occupé des besoins du peuple, que celui-ci s'oubliait lui-même, il résolut de renouveler en sa faveur le miracle de la multiplication des pains.
« En ces jours-là, comme la multitude était grande encore et n'avait pas de quoi manger, il appela ses disciples, et il leur dit : J'ai compassion de celle foule, car voilà déjà trois jours qu'ils persévèrent à rester près de moi, jusqu'à n'avoir plus de quoi manger. Je ne <oe<&œ pas les renvoyer à jeun, de peur qu'ils ne défaillent en chemin, car il en est parmi eux qui viennent de loin. »
« Les Apôtres » auraient pu se rappeler le premier miracle de la multiplication des pains, et prier leur Maître de le renouveler; mais ils savaient que Jésus n'avait recours à son pouvoir miraculeux que dans les cas de nécessité réelle. Supposant, d'après ses paroles, qu'il n'avait pas l'intention de faire un miracle, ils se contentèrent de lui exposer avec simplicité leur perplexité, et de lui répondre : « Ou trouver dans le désert deguoi rassasier une si grande multitude? — Jésus, » qui voulait les convaincre de la nécessité du miracle qu'il avait résolu de renouveler, et leur en faire sentir la grandeur, « leur dit : Combien avez-vous de pains ? Sept, 'répliquèrent-ils, et quelques petits poissons. Jésus commando. 'au peu-pie de s'asseoir sur la terre. Puis, prenant les sept pains et les poissons, il rendit grâces à Dieu, y> selon sa coutume toutes les fois qu'il prenait sa nourriture, « rompit » les pains, « et les donna à ses disciples, qui les distribuèrent à la foule. » Ces pains se
M1' VIII. \. In diebus illis, iterùm cùm turba multa esset, nec haberent quod manducarent, convocatis- discipulis, ait illis : — M'. 32. Misereor turbœ : quia triduo jam persévérant mecum, ci non habent quod mandatent; et dimittere eus jejûûos nolo, ne deficiant in via. — M»" 3. Quidam enim ex eis de longé venerunt. — Mt 33. Undè ergo nobis in deserto panes tantos, ut saturemus turbam tantam? — 34. Et ait illis Jésus : Quot habetis panes? At illi dixcrunt : Septenij et paucos pisciculos. — 35. Et praxepit turbœ, ut discumbe-rent super terrain-. — 36. Et accipiens septem panes et pisces, cl gratias agens, fregit, ci, dédit discipulis suis, et discipuli dederunt populo.
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multiplièrent de nouveau entre les mains de Jésus et des Apôtres, de sorte que « tous manglfent, et furent rassasiés. »
« Et des fragments qui restèrent, les disciples venir portèrent sept corbeilles pleines. Or, ceux qui mangèrent étaient au nombre de quatre mille, sans les petits enfants et les femmes. »
POLÉMIQUE RATIONALISTE
1° Le miracle qui précède semble la répétition de la multiplication miraculeuse rapportée précédemment, § LX. Aussi quelques critiques, parmi lesquels on est étonné de trouver Se<pp ( Vie de Jésus), prétendent-ils que c'est évidemment le môme fait rapporté différemment, et défiguré par les Evangélistes, et Strauss ne manque pas de s'autoriser de cette hypothèse pour révoquer en doute la certitude des faits évangéliques.
« Non-seulement, dit ce critique, la substance de l'histoire, c'est-à-dire, l' alimentation d'une multitude avec très-peu de pains, est tout-à-fait la même des deux côtés, mais encore, les accessoires de la scène se correspondent dans leurs traits principaux. » — Mais quels sont ces accessoires? — a) « Deux fois, le lieu est une contrée solitaire. » — Et où le miracle de la multiplication pouvait-il avoir lieu, si ce n'est dans une contrée solitaire? Si l'on eût été dans une ville, il aurait été parfaitement inutile. — l) « Dans le voisinage du lac de Galilée. » — C'est que c'était le lieu le plus ordinaire des pérégrinations apostoliques de Jésus; seulement le critique remarquera que, la première fois, le miracle eut lieu vers le iVord, près de Bethsaïde Julias, et la seconde fois vers le Sud, sur les confins de la Décapolîs. — c) « Les deux fois, l'occasion du miracle est un séjour trop prolongé auprès de Jésus. » — 11 est bien clair que, si le peuple ne s'était arrête que quelques heures auprès de Jésus, au lieu de rester, la première fois un jour entier, la deuxième fois trois jours, Jésus n'aurait pas eu besoin
— 37. Et eomederunt omnes, et saturati suni. El quod 9uperfui1 de fragmentis, tulerunt septem eportas plmas. — 38. Erant aulem qui maiiducavciunl, quatuor millia hominuni, e\U à parvvlQS et muliorcs.
de recourir à un miracle, afin de pourvoir à leur subsistance. — cl) « Les deux fois, les vivres disponibles consistaient en pains et en poissons. » — C'est que c'était la nourriture ordinaire des Galiléens et des riverains du lac de Génézareth. — e) « Les deux fois, Jésus fait asseoir les gens. » — Devait-il les faire manger debout? « Puis, après avoir fait des actions de grâces » (suivant son usage habituel et celui de tout pieux Israélite), « il faisait faire la distribution par ses Apôtres. » — Par qui l'aurait-il fait faire? — /) « Les deux fois, ils sont complètement rassasiés. » — Jésus aurait dû peut-être les laisser sur l'appétit, leur plaindre la nourriture? — (j) « Les deux fois, les restes suffirent à remplir des corbeilles. » — Il est vrai; seulement la première fois, ils remplissent douze corbeilles, la seconde, sept. — Évidemment, toutes ces prétendues analogies sont les suites nécessaires d'une situation qui, elle-même, a très-bien pu se renouveler plusieurs fois. — Je rencontre sur mon chemin, dit le Docteur Evrard, auquel j'emprunte cette comparaison, un voyageur en qui je remarque un nez, deux yeux, deux bras, la tête surmontée d'un chapeau, un bâton à la main, etc. ; un peu plus loin, j'en rencontre un second qui a également un nez, deux yeux, deux bras, un chapeau, un bâton, etc. : bien qu'il diffère un peu du premier par la taille, les vêtements, les traits du visage, etc., j'en conclus que le premier et le second voyageur ne font qu'un, sont le même homme, sous des traits différents. Telle estla logique du docteur Strauss. 2° Mais voici quelque chose de plus grave. « On demande s'il est convenable que les Apôtres aient pu oublier le premier miracle de la multiplication des pains, s'il avait réellement existé, au point de n'en avoir gardé aucun souvenir, et de dire à leur Maître: Ou trouverons-nous dans le désert assez de pain pour rassasier une si grande foule? » — Rien ne prouve, dans ces paroles des Apôtres , qu'ils aient réellement oublié ce premier miracle, mais ne sachant si c'était la volonté de Jésus de recourir de nouveau à son pouvoir miraculeux, ce qu'il ne faisait que dans les cas de nécessité, ils se contentent d'exposer la situation présente et les difficultés qui s'offrent à eux, abandonnant ta sa sagesse
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et à sa bonté le choix des moyens à prendre. On peut supposer que c'était de leur part une insinuation respectueuse de renouveler le miracle déjà opéré. Au reste, nous voyons les apôtres, au moment de la mort et de la passion de Jésus-Christ, se montrer oublieux des prophéties qui annonçaient ce double événement : ils auraient donc pu, aussi, ne pas penser au miracle de la première multiplication des pains. Ils étaient si accoutumés aux miracles de Jésus-Christ, que l'impression qu'ils produisaient sur eux s'en affaiblissait.
ENSEIGNEMENTS PRATIQUES
Mr VIII, v. 1-2. « En ce jour là, comme la multitude était grande encore et n'axait pas de quoi manger, il appela ses disciples et leur dit : J'ai pitié de cette multitude, car voilà trois jours déjà qu'ils sont avec moi, et ils n'ont pas de quoi manger. » Tendre compassion du Sauveur pour nos misères ! La méditation de la miséricorde divine est toute-puissante pour convertir les pécheurs, pour consoler les âmes pusillanimes, pour réprimer les présomptueux. « Non vincunt tua peccata multitudinem miserationum Dei ; non superant minera tua summi illius medici experientiam » (S. Cyril. Hyer.). A l'exemple de Jésus-Christ, compatissons aux besoins, aux peines de nos frères, empressonsnous de les secourir selon notre pouvoir. — Admirons la piété de la foule qui se presse sur les pas de Jésus, son empressement pour entendre la parole de Dieu qui lui fait tout oublier pour suivre Jésus-Christ. Si nous avions plus de piété, Dieu verserait aussi ses dons sur nous avec plus d'abondance.
v. 3. « Si je les renvoie à jeun, ils tomberont de défaillance. » — Il est une défaillance pour l'âme comme pour le corps. « Mens déficit quam non recepta Eucliaristia erigit et ascendit. » (S. Cypr.) « Car plusieurs d'entre eux sont venus de loin. » On vient de loin, quand on vient de la région du péché, si éloignée de Dieu.
v. 4. « Ses disciples lui répondirent : Où trouver dans le désert de quoi rassasier une si grande multitude? » — La prévoyance humaine est souvent fort courte ; c'est à la foi d'y suppléer. Elle nous apprend (pic Dieu connaît tout, que nos besoins lui sont présents, qu'il nous aime et a compassion de ses créatures (Eph. m, 20), qu'il nous éprouve pour notre bien, qu'il n'ai 'andonne pas ceux qui ont confiance en lui. Pourquoi donc alors nous livrer à de vaines inquiétudes ?
v. 5. « Et il leur demanda : Combien de pains avez-vous? »
f)4 l'évangile expliqué, défendu, médité.
— Jésus scmbie consulter ses disciples. Il le fait a) pour éprouver leur foi ; V) pour rendre le miracle plus évident à tous les yeux, en constatant l'insuffisance des provisions ; c) afin de nous enseigner que nous ne devons rien entreprendre d'important sans une sérieuse délibération, sans recourir aux lumières de ceux qui peuvent nous éclairer : « Mon fils, ne fais rien sans conseil, et tu ne te repentiras pas après l'action. » (Eccli. xxxn, 24). «Ils dirent : Sept. » Ces pains, dit saint Bernard, représentent les sept dons do Dieu qui nourrissent notre âme défaillante, à savoir : a) la parole de Dieu : « Homo vivit in omni Verbo quod procedit de ore Dei. » (Matth, iv, 4) ; h) la soumission à la volonté divine : « Meuscibus est, ut faciam voluntalem ejus qui misit me » (Jo. iv, 34) ; c) la méditation des vérités éternelles : « Panis viiœ et intellect ils (Eccli. xv. 3) ; d) les larmes de la componction et de la prière : «Fueruntmihi lacrymœ mets panes die ac nocte» (Ps. xli, 4); « Cibabis nos pane lacrymarum » (Ps. lxxix, G); e) les œuvres de pénitence : « Cinerem tanquàm panem manducabam » (Ps. ci, 10) ; f) la douce société 'des personnes vertueuses : « Comede in lœlitiâ panem tuum » (Eccl. ix, 7) ; g) la divine Eucharistie : « Panis quem ego dabo, caro mea estpro mundi vitâ » (Jo. vi, 52) ; — « Cibaria misit cis in abundantiâ » (P. lxxvii, 25). — a) Au-dessous de nous, dit saint Bonaventure, Satan nous offre ses sept pains, les sept péchés mortels, b) Autour de nous, l'Eglise nous offre les sept pains des sept sacrements. — c) En nous, au fond de notre cœur, Dieu fait descendre les sept dons du Saint-Esprit, d) Au-dessus de nous, l'espérance fait briller sur nos têtes les sept dons glorieux, a) la. clarté, b) la subtilité, c) l'agilité, d) l'impassibilité, c) la vue de Dieu, f) l'amour do Dieu, g) la possession de Dieu, ou la jouissance de la félicité divine.
v. 6. « H commanda au peuple de s'asseoir à terre. » — Repos du dimanche, imposé par Dieu lui-même. — Sentiment d'humilité avant la sainte communion. — «Puis prenant les sept pains, il rendit grâces. » — Ne prenons jamais nos repas sans appeler sur notre nourriture la bénédiction divine, sans dire le Bénédicité et les Grâces. — Cette pieuse pratique a) nous rappelle la dignité du chrétien, enfant du Père céleste, b) nous distinguo des hommes irréligieux et nous fait marcher sur les traces de Jésus-Christ, c) assaisonne par la piété notre repas de chaque jour, d) attire sur nous la bénédiction divine et nous obtient la grâce de faire un bon usage des dons de Dieu , c) elle sanctifie nos repas et les rend méritoires pour le ciel ; /") elle édifie le prochain et l'excite à nous imiter.
« Il les rompit et les donna à ses disciples pour les dislriluer. » — Dieu se sert du ministère des hommes pour répandre
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sur nous ses bienfaits : « In curiâ Jcsîc Cliristi nobiliores ministrant et servirent » (S. Bonav.). — Saisissons avec le mémo empressement que les Apôtres, les occasions qui s'offrent à nous de faire des œuvres de miséricorde.
v. 8. « Ils mangèrent tous et furent rassasiés. » — Que de personnes dans le monde toujours affamées et altérées ! Tels sont a) les ambitieux, b) les avares, c) les impudiques, d) les vindicatifs, e) les ivrognes. — Dieu est le grand Père de famille, dont la table est ouverte tous les jours à des millions de créatures. Admirons les merveilles de la Providence divine, pourvoyant chaque jour aux besoins de toutes ses créatures, et nous manifestant ainsi la bonté, la sagesse, la toute-puissance divine. — Admirons les merveilles bien plus étonnantes encore que nous offre le sacrement de l'Eucharistie, qui est le véritable pain de nos âmes. — Pourquoi Jésus-Christ a-t-il multiplié les pains? a) Afin de faire connaître aux Juifs qu'il était Dieu, le même Dieu qui avait autrefois nourri leurs pères ; b) afin de nous exciter à une vive confiance en notre Père céleste ; c) afin de nous faire comprendre que nous devons chercher en premier lieu le pain de la parole divine ; d) afin de figurer d'avance l'institution du sacrement de l'Eucharistie; e) afin d'apprendre à ceux qui possèdent comment ils peuvent multiplier leurs trésors.
« Et de ce qui restait de fragments, ils remportèrent sept corbeilles. » — Dieu est un riche pourvoyeur ; il ne mesure pas ses dons ; il nous donne plus que nous n'avons besoin. — Nous devons tout attendre de sa bonté, mais nous ne devons pas prodiguer inconsidérément les biens qu'il nous donne. — Jésus-Christ nourrit le peuple Juif avec un pain grossier et quelques poissons. Apprenons de là à nous contenter du nécessaire, et à ne désire? ni le luxe, ni les délices, ni l'abondance. Il est un proverbe qui dit que, a) l'assistance à l'église n'est pas un temps perdu, b) l'aumône n'appauvrit jamais, c) le bien mal acquis ne profite pas.
Admirons la manière dont Jésus-Christ fait le bien : « Benè omnia fecit. » — 11 le fait a) au temps convenable, b) avec une bonté prévenante ; c) il s'occupe à la fois do nos besoins corporels et de nos besoins spirituels ; d) il se sert de ses disciples pour être les instruments de ses grâces ; e) il donne plus que ce dont on a besoin ; f) il nous apprend à voir dans ses bienfaits les dons de son Père céleste ; g) tout en pourvoj'ant avec largesse à nos besoins, il nous enseigne le devoir d'une sage économie pour l'avenir; h) il renvoie ceux qu'il a nourris afin qu'ils puissent se rendre de nouveau à leurs devoirs de pères et mères de famille.
PROJETS HOMILÉTIQUES.