‹ L'EvangileChapitre 72 sur 108 · L'AGONIE A GETHSÉMANI · texte numérisé non relu

L'AGONIE A GETHSÉMANI

Que ce ne soit pas ma volonté qui s'accomplisse, mais la votre. Jésus passe alors le torrent du Cédron, et entre avec ses disciples dans le jardin clos de Gethsémani.

Gethsémani veut dire « pressoir à huile ». Il y avait là un enclos planté d'oliviers, dont on pressurait les fruits sur place au moment de la récolte. Cet emplacement appartenait probablement à quelque disciple, car Jésus s'y rendait souvent. Au nord de l'enclos se trouvait une grotte, encore appelée « grotte de l'Agonie ».

Jésus laissa huit de ses apôtres à l'entrée de l'enclos et prit seulement avec lui ses trois témoins privilégiés, Pierre, Jacques et Jean. A partir de ce moment, le Sauveur parut abdiquer toute sa puissance, pour n'être plus que la victime dévouée, sans nulle résistance, à la plus effrayante des immolations. A la pensée de tout ce qui allait se succéder jusqu'à l'après-midi de ce vendredi, son âme fut saisie d'angoisse et d'épouvante. Il le signifia aux trois apôtres en leur disant que son âme était triste jusqu'à la mort, jusqu'à en mourir. Comme le spectacle qu'ils allaient avoir sous les yeux devait surprendre les apôtres, il leur recommanda de veiller et de prier avec lui, pour que sa crainte du supplice ne mette pas leur foi en péril.

S'éloignant alors à quelque distance, probablement jusque dans la grotte, il se mit à conjurer son Père, la face contre terre. Il demandait que l'épouvantable calice de la passion fût éloigné de lui, tant sa nature humaine s'effrayait de cette perspective. Mais, toujours soumis à son Père, il ajoutait « si c'est possible » et se soumettait d'avance à sa volonté. .

Le Père l'exauça, non cle la manière qu'il demandait, mais en lui envoyant un ange qui lui apporta

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la grâce de la force. Il tomba alors en agonie, c'està-dire qu'il y eut en lui une lutte intime et poignante entre le corps et l'aine, entre la sensibilité qui redoutait la douleur, et la volonté qui l'acceptait. La prière devenait plus instante et l'effort que Jésus s'imposait fut tel, que, comme dans les émotions extraordinairement violentes, une sueur de sang s'échappa de son corps et tomba en grosses gouttes jusqu'à terre.

Le Sauveur alla près des trois apôtres. Accablés de tristesse, ils s'étaient endormis. Il le leur reprocha et leur* renouvela son premier avertissement. En eux, l'esprit avait été prompi à promettre de suivre le Maître jusqu'à la mort ; mais, dès le début, la chair faiblissait.

Jésus retourna prier. 11 ne demandait plus l'éloignement du calice, mais se résignait vaillamment à l'accepter, si telle était la volonté du Père. Après une longue prière, une seconde visite aux apôtres eut le même résultat. Encore surpris dans le sommeil, ils ne savaient que répondre.

Une troisième fois, le Sauveur redit sa prière. Quand il eut terminé et que le sacrifice eût été délibérément et affectueusement accepté, il revint aux apôtres, et, prenant pitié d'eux, il leur dit de dormir maintenant et de se reposer.

176. l'arrestation du sauveur. — Judas, qui le trahissait, connaissait bien l'endroit, parce que Jésus s'y était rendu très souvent avec ses disciples. Judas était accompagné d'une cohorte ; de plus, les pontifes, les pharisiens, les scribes et les anciens avaient envoyé des serviteurs munis de lanternes, de falots et d'armes, et il s'y était joint une foule nombreuse armée d'épées et de

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bâtons. Le traître leur avait donné ce signe : « Celui que j'embrasserai », avait-il dit, « c'est celui-là. Saisissez-le, et prenez vos précautions pour l'emmener. »

Celui que j'embrasserai, c est celui-là. En sortant du cénacle, Judas s'était rendu chez le grandprêtre, dont le palais n'était qu'à quelques centaines de mètres, et il avait annoncé que le moment propice était arrivé. A la suite du repas pascal, Jésus ne manquerait pas d'aller passer la nuit dans le voisinage, hors de la ville, probablement dans l'enclos de Gethsémani, où il aimait à se retirer. On le suivrait d'ailleurs, pour en avoir la certitude.

Quand cette certitude fut acquise, pendant que Jésus subissait son agonie, Judas partit pour guider ceux qui devaient procéder à l'arrestation. Le sanhédrin avait demandé au procurateur un renfort de soldats. Saint Jean parle en effet d'une cohorte et du tribun qui la commandait. La cohorte se composait de cinq cents hommes. Peut-être Pilate n'en avait-il envoyé qu'une partie. Il ne fallait pas tant de soldats pour arrêter le Sauveur. Mais on voulait mêler l'autorité romaine à l'attentat, afin de lui donner une allure officielle, et pour l'exécuter sûrement, il convenait d'être en forces, afin de parer à une résistance possible de la part de tant de pèlerins de Galilée venus à la Pâque et sympathiques à Jésus. Les soldats romains n'étaient là d'ailleurs que pour protéger l'opération. Le soin de l'arrestation avait été commis par le sanhédrin à des serviteurs du grand-prêtre. Ceux-ci furent munis de lanternes, de falots et d'armes. Malgré la clarté de la pleine lune, il fallait pouvoir explorer l'ombre épaisse des oliviers, de la grotte et des divers refuges où pourrait se cacher Jésus. Une foule nombreuse

de malfaiteurs volontaires, comme il s'en trouve toujours dans les grandes villes, se joignit aux soldats et aux serviteurs. Elle était armée d'épées et de bâtons. Les grands-prêtres ne dédaignaient aucun concours.

Ces hommes ne connaissaient pas Jésus, assez du moins pour le distinguer des autres, quand le voile de son turban lui couvrirait une partie du visage. Judas était là pour le leur indiquer. Il avait trouvé un moyen sûç pour faire connaître celui qu'on cherchait : « Celui que j'embrasserai, c'est celui-là ». Il n'ignorait pas la puissance miraculeuse du Sauveur et prévoyait qu'il s'en servirait. Aussi il ajouta : (( Saissisez-le et prenez vos précautions pour l'emmener. )) L'important pour lui était de gagner son salaire. Une fois Jésus désigné à ceux qui devaient le saisir, son rôle était terminé, et si ensuite son Maître échappait par quelque moyen, il n'en serait pas autrement fâché, pourvu qu'on le payât. C'est même ainsi, pouvait-il croire, que les choses s'arrangeraient.

A leur approche, Jésus dit à ses apôtres : (( Pourquoi dormez-vous ? C'est assez. Voici venue l'heure où le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs. Levez-vous et allons. Celui qui doit me trahir est tout près d'ici. » Il parlait encore que parut Judas avec la foule qui l'accompagnait. Judas s'avança aussitôt auprès de Jésus et dit : « Salut, Maître ! » et il l'embrassa. Jésus lui dit : « Ami, voilà donc pourquoi tu es venu ? Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme ! »

Cependant Jésus savait bien tout ce qui devait

arriver. Il se porta donc en avant et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Jésus de Nazareth ». — « C'est moi », leur dit Jésus. Avec eux se tenait alors Judas, qui le trahissait. Dès qu'il leur eut dit : « C'est moi », ils s'en allèrent à la renverse et tombèrent à terre. Il leur demanda de nouveau : « Qui cherchezvous ? » Ils dirent : « Jésus de Nazareth ». Jésus répondit : « Je vous l'ai dit, c'est moi. Si donc c'est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci ». C'était afin que s'accomplît cette parole de l'Ecriture : (( De ceux que vous m'avez donnés, je n'ai perdu personne. »

C'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme ! Quand la troupe fut près de l'enclos, Jésus réveilla ses apôtres et s'avança avec eux en leur disant que celui qui devait le trahir était là. Judas s'avançait en effet et les apôtres reconnurent alors celui d'entre eux que leur Maître avait dénoncé pendant le repas. Il salua Jésus en l'embrassant, comme il était d'usage quand on revoyait un ami. C'est le nom que lui donne encore le Sauveur, en lui reprochant doucement sa démarche et le baiser qu'il lui donnait pour le désigner à ses ennemis.

Se portant alors en avant, il dit à la troupe : « Qui cherchez-vous ? — Jésus de Nazareth. C'est

moi. » A ce mot, ceux qui l'interrogeaient et Judas qui se tenait auprès d'eux reculèrent et tombèrent à la renverse. Le Sauveur montrait ainsi que, s'il eût voulu se servir de sa puissance, il les eût fait périr, comme fit autrefois Élie pour les hommes envoyés contre lui par le roi Ochozias. II Reg., 1, 10-12. Ou du moins, eût-il pu aisément se dérober

à leur atteinte, comme à Nazareth (30) et si souvent <lcj)iiis dans le temple.

A une seconde réponse, le Sauveur ajoute Tordre de laisser en liberté ceux qui l'accompagnent, (l'était l'accomplissement d'une parole qu'il avait dite dans sa prière à son Père (174).

Us s'avancèrent alors, mirent les mains sur Jésus et se saisirent de lui. deux qui étaient à ses cotés, voyant ce qui allait se passer, lui dirent : « Seigneur, si nous frappions de l'épée ? » Au même moment, Simon-Pierre portant la main à l'épée qu'il avait, la tira, en frappa le serviteur du grand-prêtre et lui coupa l'oreille droite. Ce serviteur s'appelait Malchus. Jésus dit à Pierre : u C'en est assez. Remets ton épée au fourreau, car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée. Crois-tu donc que je ne puisse prier mon Père, qui m'enverrait aussitôt plus de douze légions d'anges ? Mais comment alors s'accompliraient les Ecritures qui marquent que tout doit se passer ainsi ? Ne faut-il pas que je boive le calice que m'a présenté mon Père ? » Puis il toucha l'oreille de Malchus et le guérit.

Seigneur, si nous frappions de V épée ? Pendant qu'on se saisit de Jésus, Pierre, se souvenant de ses promesses, demande si le moment de se servir de l'épée n'est pas venu, et, sans attendre la réponse, il prend le glaive qu'il avait apporté avec lui, en frappe un serviteur du grand-prêtre et lui coupe l'oreille droite. Il visait à la tête, mais le serviteur avait eu le temps de se détourner. Personne n'osa s'attaquer à Pierre ; mais lé Sauveur lui dii de re-

mettre son épée au fourreau, parce que se servir des armes, quand on n'a pas mission de le faire, c'est s'exposer à périr par les armes. De fait, Pierre en eût fait aussitôt l'expérience, si son Maître n'eût été là pour le couvrir. Le Sauveur ajouta qu'à sa prière, son Père pouvait le faire protéger par des légions d'anges, mais qu'alors les Écritures ne seraient pas accomplies, ni la volonté de son Père obéie.

Se tournant alors vers le serviteur Malchus, il lui toucha l'oreille et le guérit. L'incident n'eut ainsi pas de suite, grâce à cette puissance miraculeuse que le Sauveur possédait toujours, mais dont il se refusait à faire usage pour lui-même.

Reprenant la parole, Jésus dit alors à ceux qui étaient venus vers lui, princes des prêtres, fonctionnaires du temple et anciens : « Vous êtes venus vers moi comme vers un brigand, armés d'épées et de bâtons pour m'arrêter. Pourtant j'étais chaque jour au milieu de vous, à enseigner dans le temple, et vous n'avez pas mis la main sur moi pour m'arrêter. Mais en ce moment c'est votre heure et les ténèbres ont tout pouvoir. Tout ceci s'est fait pour l'accomplissement de ce qui a été écrit par les prophètes. »

Alors tous ses disciples l'abandonnèrent et s'enfuirent. Un jeune homme s'était mis à sa suite, couvert seulement d'un drap. On se saisit de lui. Mais rejetant le drap, il s'échappa tel quel de leurs mains.

S. MATTHIEU, 26, 46-56 ; s. marc, 14. 43-52 ; s. luc, 22, 47-55 ; s. jean, 18, 2-11.

O est votre heure et les ténèbres ont tout pouvoir. Des membres du sanhédrin s'étaient joints à la troupe qui venait arrêter le Sauveur. Ces représentants de la plus haute autorité religieuse du pays descendaient ainsi au rôle de policiers pour s'assurer que leur haine aurait satisfaction.

Jésus les interpella pour leur faire remarquer qu'ils procédaient à son arrestation comme à celle d'un vulgaire brigand. C'était là tout ce qu'ils savaient faire. Dans le temple, où il enseignait en se mettant, pour ainsi dire, entre leurs mains, ils ne l'avaient pas saisi, parce qu'une puissance supérieure à la leur s'y opposait. Maintenant, cette puissance leur laissait le champ libre. Les prophéties avaient annoncé le supplice et la mort du Messie. L'heure de l'accomplissement était arrivée. C'est pourquoi toute latitude était désormais accordée au prince des ténèbres, Satan, et à ses complices.

Les assistants ne répliquèrent rien, mais se contentèrent d'entraîner leur victime. Pierre avait épuisé tout son courage dans son malencontreux coup d'épée. Il avait pris à la lettre les paroles de son Maître recommandant de se munir d'une épée (172). Il avait cru obéir et s'était attiré un désavœu. Il n'y comprenait rien, les autres apôtres non plus. Le plus pressant était donc d'échapper au danger d'être pris avec leur Maitre. Ce danger n'existait pas, puisque le Sauveur avait donné ordre de les laisser libres. Ils ne le redoutaient pas moins, et, pour plus de sûreté, ils s'enfuirent.

Pendant que le cortège traversait la vallée du Cédron, un jeune homme qui dormait dans sa maison fut réveillé par le bruit insolite, et, se couvrant d'un drap à la hâte, il sortit et suivit la troupe. On ne le connaissait pas, et on voulut lui faire payer sa curiosité en s,e saisissant de lui. Mais, laissant son

drap aux mains de ceux qui le retenaient, il put s'échapper. Saint Marc est seul à raconter cet épisode, d'où il ressort qu'on n'était pas en sûreté en se mêlant au cortège. On a pensé que Marc luimême était le héros de cette rapide aventure.

177. chez anne et caiphe. — La cohorte et son tribun avec les Juifs s'emparèrent donc de Jésus et le garrottèrent.

Ils le conduisirent d'abord chez Anne. C'était le beau -père de Caïphe, pontife de cette année-là , de ce Caïphe qui avait donné aux Juifs ce conseil : « Il est avantageux qu'un homme meure pour le peuple. »

Le pontife interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine. Jésus lui répondit : « J'ai parlé publiquement au monde ; j'ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple, où tous les Juifs se réunissent, et je n'ai jamais parlé en secret. Pourquoi m'interrogez-vous? Interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit ; ils savent bien ce que je leur ai dit ».

Quand il eut ainsi parlé, un des serviteurs, debout près de lui, donna un soufflet à Jésus, en disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife? » Jésus lui répondit : « Si j'ai mal parlé, fournis la preuve que j'ai tort : mais si j'ai bien dit, pourquoi me frappes-tu ? » Alors Anne l'envoya garotté au pontife Caïphe.

Interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit. Après avoir quitté Gethsémani, le cortège se dirigea à la hâte vers la ville, remonta les pentes

occidentales de la vallée, et se rendit, au sud de la cité, au palais des grands-prêtres, peu distant du cénacle.

Jésus, étroitement garrotté, fut d'abord conduit chez Anne. Le vieux pontife avait exercé sa charge de l'an 6 à l'an 15. Mais depuis lors, il conservait nue influence prépondérante sur^ le pontificat et sur le sanhédrin. Un de ses fils, Eléazar, avait été grand-prêtre en l'an 1(>, et quatre autres devaient, occuper ce poste dans la suite. De l'an 18 à l'an 36, ce fut son gendre, Caïphe, qui fut investi de la haute fonction.

Anne s'était tenu éveillé pour attendre le résultat de l'arrestation. Pendant le temps nécessaire à la réunion du sanhédrin chez Caïphe, Anne se mit à interroger le Sauveur sur ses disciples et sur sa doctrine. Sur ses disciples, Jésus ne dit rien. Chacun était libre de le suivre comme il l'entendait, et Anne n'avait pas à en connaître. Quant à sa doctrine, il l'avait prêchée en public, dans les synagogues et même dans le temple. On n'avait donc qu'à interroger ceux qui l'avaient entendu parler ; c'est à eux qu'il fallait demander ce qu'on trouvait de repréhensible dans cette doctrine, d'autant plus que, parmi les auditeurs de Jésus, il ne manquait pas de Juifs fort peu sympathiques à ses idées.

En somme, le Sauveur déclinait la compétence de l'ancien grand-prêtre et insinuait l'irrégularité de son interrogatoire.

On le comprit. Un des valets, pour venger le dépit du vieux pontife, donna un soufflet à Jésus. Ce procédé servile et brutal ne fut pas désavoué. Le Sauveur se contenta de répliquer au valet, en laissant de côté celui dont il dépendait. Puisqu'on prétendait le citer devant un tribunal, il fallait, avant de le châtier, prouver la réalité du méfait, sinon, s'abstenir

de sévir. C'était une nouvelle leçon à l'adresse du juge improvisé.

Chez le grand-prêtre Caïphe s'étaient réunis tous les prêtres, les scribes et les anciens. Or les grands-prêtres et tout le conseil cherchaient un faux témoignage contre Jésus, afin de le livrer à la mort ; ils n'en trouvaient pas. Beaucoup de faux témoins s'étaient pourtant présentés, mais leurs témoignages ne concordaient pas. A la fin cependant deux faux témoins apportèrent leur témoignage contre lui : « Il a dit : Je puis détruire le temple de Dieu et le reconstruire en trois jours. » — « Nous l'avons entendu dire : Je détruirai ce temple fait de main d'homme, et en trois jours j'en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme ». Leurs témoignages ne concordaient pas.

Le grand-prêtre se leva alors au milieu de l'assemblée et demanda à Jésus : « Tu ne réponds donc rien aux témoignages que ceux-ci portent contre toi? » Mais Jésus se taisait et ne fit aucune réponse.

Leurs témoignages ne concordaient pas. Le sanhédrin se trouva bientôt réuni, presque au complet, chez Caïphe. Ce n'était pas le lieu régulier de ses séances, qui se tenaient d'habitude dans une salle du temple. Mais on était en pleine nuit, le temps pressait, et l'on eût jugé imprudent de faire circuler le prisonnier à travers une ville encombrée d'étrangers dont on n'était pas sûr.

Le sanhédrin, comprenant soixante et onze membres ordinairement présidés par le grand-prêtre

en exercice, se recrutait alors dans l'aristocratie sacerdotale, qui était sadducéenne, et parmi les scribes ou docteurs de la loi, qui étaient pharisiens. Il y entrait un troisième élément, les anciens ou chefs de familles notables, pouvant appartenir à l'une ou l'autre secte, ou même se tenir en dehors d'elles. La très grande majorité était opposée à Jésus, pour des raisons qui différaient (134), mais qui aboutissaient à la même conclusion.

Pour procéder juridiquement, on eut d'abord recours à des témoins, comme du reste Jésus luimême en avait rappelé l'obligation à Anne. D'après les règles en vigueur, le témoignage n'était valable que si les témoins étaient en parfait accord, même sur les détails. Il leur fallait en outre répondre uniformément sur plusieurs questions concernant l'année, le mois, le jour, l'heure, le lieu, la personne, et il était fort malaisé aux faux témoins les mieux stylés de tomber d'accord sur tous les points.

Les témoins subornés se présentèrent nombreux devant le sanhédrin ; mais il n'y avait pas de concordance entre leurs dires. Deux faux témoins apportèrent cependant un même témoignage concernant le temple. Saint Matthieu et saint Marc transcrivent probablement chacun l'un de ces témoignages ; mais ce n'est point certain. Ces deux témoignages ne concordent littéralement ni entre eux, ni surtout avec les paroles du Sauveur (24), dont ils dénaturent la forme et le sens. Il est vrai que les Juifs n'étaient pas obligés de comprendre qu'alors le Sauveur parlait de son corps. Il était manifeste néanmoins qu'on ne pouvait incriminer très gravement les paroles de Jésus, telles qu'elles étaient rapportées ; car, s'il se vantait de pouvoir détruire le temple, il se faisait fort de le rebâtir en trois jours, par d'autres mains que celles des hommes.

Il pouvait y avoir ' présomption et folie à parler ainsi, mais non sacrilège. Hérode n'avait-il pas détruit et rebâti le temple ?

De fait, Caïphe passa outre aux dépositions de tous ces témoins de rencontre, quand il vit Jésus refuser de répondre à des allégations qui ne tenaient pas debout et s'effondraient d'elles-mêmes.

Le grand- prêtre l'interpella de nouveau et lui dit : « Je t'en adjure par le Dieu vivant, dis-nous si tu es le Christ, le Fils du Dieu béni. » Jésus lui dit : « Oui, je le suis. J'ajoute même : Un jour vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la majesté de Dieu et venant sur les nuées du ciel ». Alors le grand-prêtre déchira ses vêtements et dit : « Il a blasphémé ! Qu'avons-nous encore besoin de témoins ? Vous venez d'entendre le blasphème ; que vous en semble ? » Tous proférèrent cette sentence : « Il est digne de mort ».

S. MATTHIEU, 26, 57-66 ; s. marc, 14, 53-64 ; s. luc, 22, 54 ; s. jkan-, 17, 12-14, 19-24.

Dis-nous si tu es le Christ, le Fils du Dieu béni. Il devenait nécessaire d'interroger le Sauveur luimême sur le point capital qu'on avait à lui reprocher. Caïphe avait le droit de le faire, en vertu de ses fonctions. Il procéda à cet interrogatoire avec solennité, en adjurant Jésus par le Dieu vivant, c'est-à-dire par le Dieu qui voit, qui entend et qui châtie le mensonge.

Le titre de Messie, Fils du Dieu béni, doit être pris ici avec toute sa valeur. Le Messie, c'est celui (pie tous attendent, celui que Dieu doit envoyer pour sauver Israël, celui que les prophètes ont an-

nonce. Le nom de Fils de Dieu ne désigne pas seulement un personnage pieux, ami de Dieu, objet, de ses faveurs, dépositaire d'une partie de sa puissance, comme l'ont été bon nombre de saints Israélites. Caïphe et le sanhédrin n'admettent qu'un seul et unique Dieu, Iahvé, dont l'unité est si rigoureusement définie dans les livres de Moïse, et auprès duquel on n'en peut concevoir un autre, pas même un Fils. Or Jésus s'attribue cette cjualilé de Fils, dans un sens complet, très supérieur à celui que cette appellation peut avoir quand on l'applique à des hommes. C'est là ce que les Juifs lui ont reproché un jour : « N'étant qu'un homme, vous vous faites Dieu » (89). En se disant Fils de Dieu, Jésus affiche donc des prétentions à la nature même de Dieu, il se met à côté de Iahvé, sur un même rang que lui, il se fait son égal (40). Caïphe demande donc à Jésus s'il en est bien ainsi. La réponse est brève, nette, catégorique. Le Sauveur y ajoute même une affirmation qui en confirme le sens : un jour, ceux qui sont là le verront assis glorieusement à la droite de Dieu. Pour lui se réalisera ce qui est dit dans le Psaume 109, 1 : « Iahvé a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite ». Il atteste sa divinité en évoquant l'idée de sa place à la droite de Iahvé, comme jadis il a attesté sa présence eucharistique en évoquant l'idée de son ascension (73).

Caïphe n'en demanda pas davantage. Il cria au blasphème en déchirant ses vêtements, non par indignation spontanée, mais par formalisme pharisaïque. Quand on entendait un blasphème, on devait déchirer son vêtement en signe de deuil. Les docteurs avaient réglé que la déchirure serait d'une palme, soit 7 à 8 centimètres de long, toujours par devant, de bas en haut pour le grand-prêtre, de haut en bas pour les autres. Tous les vêtements

étaient ainsi déchirés, sauf celui de dessous et le manteau.

Le grand-prêtre demanda ensuite l'avis des membres du sanhédrin. A l'unanimité des présents, Jésus fut déclaré digne de mort. Ainsi, de tous les griefs formulés ou à formuler contre le Sauveur, un seul était retenu et le faisait condamner à mort par la suprême autorité religieuse : Jésus s'était dit Messie et Fils de Dieu.

Simon-Pierre avait suivi Jésus avec un autre disciple. Ce disciple, qui était connu du pontife, entra à la suite de Jésus dans la cour du grandprêtre, tandis que Pierre se tenait dehors, à la porte. L'autre disciple, qui était connu du pontife, parla à la portière et fit entrer Pierre. On avait allumé du feu au milieu de la cour, parce qu'il faisait frais ; tout autour avaient pris place, assis ou debout, les serviteurs et les gardes, et ils se chauffaient. Pierre vint au milieu d'eux, afin de voir comment se terminerait l'affaire.

Quand il fut assis à la lumière, la servante du grand-prêtre, chargée de la porte, l'aperçut et dit en le regardant : « En voici un qui était avec lui. N'es-tu pas, toi aussi, des disciples de cet hommelà ? Tu étais avec Jésus de Nazareth ? » Mais Pierre le nia devant tout le monde et dit : <( Femme, je n'en suis pas, je ne le connais pas, je ne sais pas seulement ce que tu dis ». Puis il sortit dehors, devant la cour, et le coq chanta.

Une autre servante le vit alors, et dit à ceux qui étaient là : « Celui-ci était aussi avec Jésus

de Nazareth ». — « Oui », dit un autre, « tu es l'un de ceux-là. » Mais Pierre lui dit : « Homme, je n'en suis pas » ; puis il nia de nouveau avec serment : « Non, je ne connais point cet homme ». Une heure environ s'écoula, Simon-Pierre était là debout et se chauffant, quand on lui dit : « N'es-tu pas de ses disciples ? » Il nia et dit : « Je n'en suis pas ». — « Mais si, vraiment », assura un autre, « tu es de ceux-là, car tu es galiléen, ton langage te fait reconnaître. » — (( Homme, je ne sais pas ce que tu dis », répondit Pierre. Un des serviteurs du grand-prêtre, parent de celui dont Pierre avait coupé l'oreille, lui dit : « Ne t'ai-je pas vu dans le jardin avec lui ? » Pierre se mit à faire des protestations et des serments, en disant : « Je ne connais pas cet homme dont vous parlez ». Lui-même parlait encore que soudain le coq chanta pour la seconde fois. Le Seigneur se retourna et jeta un regard sur Pierre. Pierre se souvint alors de la parole que lui avait dite le Seigneur : « Avant que le coq ne chante deux fois, tu me renieras trois fois. » Pierre sortit dehors et se mit à pleurer amèrement.

S. MATTHIEU, 26, 58, 69-75 ; s. MARC, 14, 54, 66-72 ; s. luc, 22, 54-62 ; s. jean, 18, 15-18, 25-

Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. Pendant; la comparution du Sauveur devant le sanhédrin, une scène lamentable se passait au dehors. Après l'arrestation de leur Maître, Pierre et Jean, d'abord en fuite, étaient revenus sur leurs pas, et de loin avaient suivi le cortège jusqu'au palais des

grands-prêtres. Jean, qui était connu du pontife Anne, entra sans difficulté dans la cour de la maison, pendant que Pierre restait au dehors. Sur un mot de Jean, la portière le laissa entrer aussi. Par cette nuit sereine et fraîche, on avait allumé du feu dans la cour et tout le monde s'y réchauffait. En Palestine, surtout dans les régions montagneuses comme Jérusalem, la température descend souvent audessous de 0° pendant la nuit.

A la lumière du foyer, Pierre, qui s'était approché, fut vite reconnu comme un des disciples de Jésus. On l'interpella en conséquence, il nia très haut, puis sortit dehors. Le coq chanta. Les coqs chantent plusieurs fois, à des heures régulières, pendant la nuit. A Jérusalem, un premier chant se faisait entendre vers minuit, un second vers deux ou trois heures, un troisième au point du jour. Pierre entendit-il le coq chanter ? 11 eût été étonnant qu'en l'entendant cette première fois, il n'eût pas songé à la prédiction de son Maître.

Un autre groupe aperçoit alors l'apôtre et fait à son sujet la même remarque. Pierre répond : « Je ne connais pas cet homme », celui qu'il a salué jadis comme le « Fils du Dieu vivant » (80).

Les propos s' étant calmés, Pierre rentra dans la cour. Une heure après son second reniement, il se retrouvait auprès du feu et les interpellations recommencèrent, d'autant plus vives qu'on venait d'apprendre la sentence portée par le sanhédrin. Un parent de Malchus reconnut Pierre. Celui-ci ne put se tirer d'embarras qu'à force de protestations et de serments, toujours pour assurer qu'il ne connaissait pas cet homme dont on parlait. En refusant de répondre à Anne au sujet de ses disciples, Jésus ne savait que trop quel témoignage il pouvait alors attendre d'eux.

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