SENTENCE DU SANHÉDRIN
L'expérience de la séance de nuit avait montré qu'on ne pouvait compter sur de sérieux témoins à charge. On s'en passa et Caïphe en vint de suite à l'interrogation qui lui avait si bien réussi.
Jésus répondit en faisant entendre aux juges que leur parti était arrêté d'avance, et que quoi qu'il dît, quoi qu'il demandât, on ne tiendrait nul compte de ses paroles. Il ajouta cependant qu'ils auraient beau faire, ils n'empêcheraient pas le Fils de l'homme de prendre place à la droite de Dieu. C'était répéter l'affirmation de la nuit. Jésus la confirma d'ailleurs en se déclarant à nouveau Fils de Dieu.
Le sanhédrin trouva alors justifiée l'absence de témoins et il renouvela la condamnation à mort.
Ce jugement était entaché de plusieurs vices de forme, sans parler de l'iniquité du fond. Car, d'après la jurisprudence reçue, on ne pouvait juger ni un jour de sabbat ou de fête, ni la veille de ces jours. On ne devait siéger ni la nuit, ni avant le sacrifice du matin. Il fallait au moins deux témoins, interrogés séparément devant l'accusé et parfaitement d'accord. Un jugement entraînant la peine de mort ne pouvait être définitif en un seul jour ; il fallait le reprendre le lendemain. Enfin une sentence de mort n'était valable que si elle était prononcée dans la salle officielle du sanhédrin, au temple.
Qu'importaient aux juges ces violations secondaires, du moment que le but principal était atteint ?
Mais le plus difficile restait à obtenir. Depuis l'occupation romaine, le sanhédrin ne pouvait plus rendre exécutoire une sentence capitale. Le droit de vie et de mort n'appartenait qu'au procurateur. Il fallait donc que le sanhédrin se soumît à l'humiliation de recourir à un païen, pour obtenir la ratification d'une sentence portée en une cause éminemment religieuse. Dans les desseins de Dieu, il fallait
que l'autorité romaine concourût elle aussi à la mort lu Sauveur de tous les hommes.
181. jésus devant pilate. — Dès le matin, toute la multitude se mit en route et mena Jésus garrotté de chez Caïphe jusqu'au prétoire du procurateur Ponce Pilate.
Toutefois, ils ne pénétrèrent pas eux-mêmes dans le prétoire, afin de ne pas se souiller et de pouvoir manger la Pâque.
Pilate sortit donc dehors, jusqu'auprès d'eux et dit : « Quelle accusation apportez-vous contre cet homme? » — « S'il n'était pas un malfaiteur », lui répondirent-ils, « nous ne vous l'aurions pas livré. » Pilate leur dit : « Prenez-le vous-mêmes, et jugez-le selon votre loi ». Les Juifs lui répliquèrent : (( Il ne nous est pas permis de mettre à mort qui que ce soit ». Ainsi s'accomplissait la parole que J'ésus avait dite pour marquer de quelle mort il devait mourir.
Ils se mirent alors à accuser Jésus en disant : (( Nous l'avons trouvé agitant notre nation, défendant de payer le tribut à César et disant qu'il est le Christ roi. »
Tu es donc le roi des Juifs ? Pilate habitait la forteresse Antonia, vaste construction qui s'élevait à l'angle nord-ouest du temple, et dans laquelle était casernée la garnison romaine. De l'une de ses quatre tours, on pouvait surveiller ce qui se passait dans l'enceinte sacrée. En cas de troubles, comme dans l'affaire des Galiléens (107), les soldats descendaient directement par de grands escaliers de la
forteresse jusque dans le grand parvis. L'Antonia renfermait également un palais qui servait de résidence au procurateur. Pilate préférait le séjour de Césarée ; mais il ne manquait pas de venir à Jérusalem, à l'époque des grandes fêtes, surtout de la Pâque, afin de parer à tout événement.
De grand matin, à la suite de leur courte séance, les représentants du sanhédrin se rendirent auprès de Pilate, averti sans nul doute de leur arrivée à une heure insolite. Ils conduisaient avec eux leur prisonnier, et se faisaient accompagner d'une multitude de gens prêts à défendre leur proie contre toute tentative d'enlèvement et à peser sur le procurateur pour en obtenir la ratification du jugement de mort.
Arrivés à l'Antonia, les Juifs ne pénétrèrent pas dans la cour qui servait de prétoire au procurateur. C'est là en effet que d'ordinaire il rendait la justice. Mais l'Antonia était une demeure païenne et l'on n'y pouvait entrer sans contracter une grave souillure, qui eût empêché de manger la. Pâque. Il est vrai qu'après les ablutions convenables, cette souillure ne persistait que jusqu'au soir et ne pouvait empêcher de manger la Pâque après le soleil couché. Mais les règles pharisaïques avaient souvent tant d'arbitraire et d'exagération, qu'on ne peut s'étonner du scrupule des Juifs en cette circonstance.
Il suit également de ce détail, consigné par saint Jean, que les Juifs ne firent la Pâque cette année-là que le vendredi soir au lieu du jeudi soir. Le Sauveur l'avait célébrée la veille, conformément à la loi (167), et d'autres sans doute en avaient fait autant. Mais le sanhédrin, plus préoccupé des traditions humaines que des prescriptions divines, ne se gênait pas pour interpréter ces dernières et les mettre ainsi d'accord avec ses idées. Le transfert
officiel de la Pâque du jour légal au lendemain n'était donc pas chose bien surprenante.
Les scrupules des Juifs obligèrent Pilate à se présenter lui-même à l'entrée de l'Antonia. Il lui importait assez peu que le sanhédrin regardât sa maison comme impure ; mais, en un pareil jour, avec l'énorme affluence qui encombrait la ville, il ne voulait donner prétexte à aucune agitation.
Il commença par demander quelle accusation on portait contre le prisonnier. Les princes des prêtres comptaient que le procurateur leur ferait la faveur de ratifier purement et simplement leur sentence. Or voici qu'il avait la prétention d'examiner luimême l'affaire. Les princes des prêtres lui répondirent avec humeur que cet homme était un malfaiteur ; autrement ils ne le lui auraient pas livré. Il fallait donc les en croire sur parole. Cette réponse était à la fois une impertinence et une maladresse. Pilate avait sa police. Si Jésus, dont l'action était assez retentissante dans tout le pays pour que le procurateur en eût entendu parler, était réellement un malfaiteur, il l'aurait fait lui-même arrêter par sa police, comme son devoir le lui prescrivait. On semblait donc l'accuser lui-même d'avoir été négligent.
Pilate, qui savait à quoi s'en tenir, vit de suite qu'il s'agissait d'une question d'ordre religieux. Il dit donc aux accusateurs de prendre eux-mêmes l'accusé et de le juger selon leur loi. C'était déjà fait ; mais la compétence du sanhédrin excluait une sentence de mort. Les Juifs le rappelèrent à Pilate. On ne pouvait rien sans lui. C'est pour cela que le Sauveur avait lui-même prédit que les Juifs le livreraient aux gentils (135).
Il fallait des motifs juridiques pour déterminer Pilate à condamner Jésus. On en improvisa trois :
Jésus de Nazareth a été trouvé par le sanhédrin agitant la nation ; il a défendu de payer le tribut à César, et il s'est dit le Christ roi. Le premier motif ne pouvait se justifier. Le Sauveur, par sa prédication et ses miracles, avait causé grand émoi dans le pays, il est vrai. Mais il n'y avait pas là d'agitation politique et dangereuse. Autrement Pilate y aurait mis bon ordre. Le second motif constituait une pure calomnie, d'autant plus odieuse que, trois jours auparavant, dans le temple même, Jésus avait déclaré qu'il faut rendre à César ce qui est à César (150). Le troisième motif avait seul un réel fondement. Jamais le Sauveur n'avait pris le titre de roi ; mais il se disait le Christ, et, dans l'idée des Juifs, le Christ était le Fils de David, le roi de la nation.
Pilate rentra dans le prétoire et il fit comparaître Jésus devant lui : « Tu es donc le roi des Juifs? )) lui dit-il. Jésus répondit : « Le ditesvous- de vous-même, ou d'autres vous l'ont-ils dit de moi ?» — « Est-ce que je suis juif ? » repartit Pilate ; « ta nation et les pontifes t'ont traduit devant moi : qu'as-tu fait? » Jésus répondit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, j'aurais des officiers qui combattraient pour que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais en ce moment mon royaume n'est pas d'ici. » Pilate lui dit alors : « Ju es donc roi ? » Jéâus répondit : « Vous l'avez dit, je suis roi. Je suis né et je suis venu en ce monde pour rendre témoignage à la vérité, et quiconque procède de la vérité écoute ma voix. » Pilate lui dit : a Qu'est-ce que la vérité? » Et sitôt qu'il eut dit ces paroles, il sortit de non-
veau vers les Juifs, les princes des prêtres et la foule, et il dit : « Je ne trouve en cet homme aucun sujet de condamnation.» Alors les princes des prêtres et les anciens portèrent contre lui une foule d'accusations, sans qu'il répondît rien. Pilate l'interrogea de nouveau et dit : « Tu ne réponds rien? N'entends-tu donc pas toutes les accusations qu'ils portent contre toi ? » Mais Jésus ne lui répondit pas même un seul mot, si bien que le procurateur en fut dans un profond étonnement. Cependant, les Juifs s'acharnaient de plus en plus à dire : « Il soulève le peuple par son enseignement dans toute la Judée, à commencer par la Galilée jusqu'ici. »
Pilate entendant nommer la Galilée, demanda si cet homme était de Galilée, et dès qu'il apprit qu'il appartenait à la juridiction d'Hérode, il le renvoya à Hérode, qui se trouvait lui-même à Jérusalem pendant ces jours.
23, 2-7 ; s. jean, 18, 28-38.
Pilate, fixé sur la valeur des deux premiers motifs, ne retint que le troisième et interrogea Jésus à ce sujet. Le Sauveur alors lui demanda s'il parlait de roi des Juifs de lui-même ou sur l'indication d'autres personnes. Dans ce second cas, le procurateur eût pu être informé que le titre de roi des Juifs était un de ceux qui désignaient le Messie, et que ce roi des Juifs ne menaçait en rien la puissance temporelle des rois de la terre. Parlant au contraire de luimême, Pilate eût pu prendre ce titre de roi dans son sens ordinaire et y voir une menace d'insurrection contre la domination romaine.
Le procurateur répondit qu'il n'était pas Juif, que par conséquent il ne comprenait rien aux griefs que le sanhédrin pouvait avoir contre celui qu'il accusait. Il demanda donc à Jésus de s'expliquer.
Le Sauveur lui dit que le royaume qu'il avait prêché n'était pas de ce monde, c'est-à-dire qu'il ne tirait pas son origine et sa puissance des hommes. Si, en effet, ce royaume ressemblait aux autres, son chef aurait des troupes et des officiers qui l'eussent défendu contre les attentats des Juifs. Mais son royaume n'était point d'ici-bas ; il n'avait ni le même but ni les mêmes moyens d'action que les royaumes ordinaires.
. Pilate en conclut qu'alors Jésus était roi. Jésus lui dit qu'il en était ainsi, que sa royauté consistait à rendre témoignage à la vérité et que ses sujets n'étaient autres que ceux qui croyaient à la vérité. « Qu'est-ce que la vérité ? » repartit Pilate, en sceptique qui n'attache aucune importance aux spéculations de ce genre et ne comprend guère qu'on puisse en faire l'occupation de sa vie. En tous cas, celui qui prétendait être roi dans le royaume de la vérité ne pouvait être un homme dangereux.
Je ne troupe en cet homme aucun sujet de condamnation. Sans attendre la réponse à sa question sur la vérité, le procurateur retourna vers les accusateurs et leur signifia qu'il n\ avait pas lieu à condamnation. Il fallait trouver d'autres motifs, Les meneurs en alléguèrent de toutes sortes, sans que Jésus fît aucune réflexion. Interrogé à ce sujet par Pilate, il ne répondit pas davantage, à la stupéfaction du procurateur, peu habitué à rencontrer un accusé aussi indifférent à sa propre défense.
Les Juifs insistaient avec acharnement sur l'agitation que son enseignement produisait dans tout le pays, de la Galilée à Jérusalem. La mention de