‹ L'évangile selon LucChapitre 1 sur 80 · L'évangile selon Luc · texte numérisé non relu

L'évangile selon Luc

Le troisième des évangiles dans l'ordre du canon ecclésiastique se présente comme la première partie d'un ouvrage dont les Actes des apôtres forment la seconde, et qui avait pour objet, dans cette première partie, la manifestation de Jésus-Ghrisi, dans la seconde partie, la fondation de l'Eglise. Cet ouvrage est attribué par la tradition à Luc, disciple de Paul, mentionné comme tel dans les épîtres de l'Apôtre. Ayant étudié les Actes dans un précédent volume (Les Actes des Apôtres, 1920), l'on se propose ici d'examiner criliquement l'attribution de l'évangile et d'en commenter critiquement le texte, afin de rééditer et de mettre au point, pour ce qui concerne Luc, un travail antérieur sur les trois premiers évangiles (Les Evangiles synoptiques, 1907, 1908). Dans la présente introduction il sera traité de la tradition ecclésiastique touchant le troisième évangile, de la critique de ce livre, de son contenu, de sa composition, enfin de sa forme littéraire, de l'état de son texte, des principaux commentaires dont il a été l'objet.

§ I. — Le troisième évangile dans la

TRADITION ecclésiastique

Paul nomme Luc en le qualifiant de « cher médecin » (Col. IV, i4) et le présentant comme sorti de la gentilité (cf. Col. iv, II), mais il ne dit rien de son aclivilé littéraire (11 Cor. viii, 18, où beaucoup d'anciens ont pensé reconnaître Luc et son évangile, ne vise pas un évangile écrit, et il n'y à aucune chance pour que Luc soit le frère anonyme dont il s'agit). D'autre part, à lire le troisième évangile, on ne soupçonnerait pas que l'auteur

a longtemps vécu dans l'inlimité de Paul, ni, à lire les épîtres, que Paul avait auprès de lui un historien de l'Evangile (I Cor. IX, 14, vise la sentence reproduite Le. x, 7, Mt. x, io-ii ; mais le passage paraît être une interpolation ; I Tim. v, 18, cite probablement Le. X, 7, mais l'épitreest apocryphe et sa composition tardive ; sur Torigine de Le. xxii, 19-20, et son rapport avec I Cor. xi, aS-fîb, voir le commentaire).

Le livre des Actes rend témoignage à l'évangile dont il est la suite, mais il indique comme objet de ce premier livre le ministère du Christ jusqu'à son assomption dans la gloire (Agt. 1,1-2), et tel est aussi bien, dans le corps du livre, l'objet du témoignage apostolique (Agt. i, 21-22 ; x, 37-43), Il semblerait que le livre des Actes considère Nazareth comme étant la patrie de Jésus (cf. Agt, ii, 22 ; m, 6 ; iv, 10 ; vi, 14 ; x, 38 ; xxii, 8 ; XXVI, 9). La parole de Jésus sur le temple est rappelée dans les Actes (vi, i4), mais n'est pas mentionnée dans l'évangile; enfin les Actes (xx, 35) attribuent à Jésus une parole qu'ignore la tradition des évangiles,

A raison de ce qu'elle dit touchant l'ascension du Christ et l'envoi de l'Esprit saint, la première de Pierre (i, 11-12; m, 22) semblerait dans la dépendance des écrits attribués à Luc ; mais répitre est apocryphe et de date incertaine, moins ancienne peut-être qu'on ne l'admet communément.

D'appréciation délicate est le rapport du troisième évangile avec le quatrième. Plusieurs estiment que le récit de la pêche miraculeuse, dans l'appendice de Jean (xxi, i-i4), dépend de Luc (v, i-ii); mais il est aussi probable, sinon davantage, que la pêche miraculeuse a été attachée aux apparitions du Ressuscité avant de l'être à la vocation des premiers disciples. Et comme la rédaction des Actes (ui-iv, 22; viii, i4-i5; xii, 1-2; voir le commentaire de ces passages) semble avoir, eu connaissance de la légende d'Ephèse touchant l'auteur des écrits johanniques et l'avoir consciemment favorisée, la rédaction de l'évangile a non seulement des traits analogues (Le. xxi, 8; omission de l'incident des Zébédéides, Me. x, 35 -40), mais paraît dépendre de celle du quatrième évangile en certains traits des récits de la résurrection (Le. xxiv, 12, 24, 36-4a ; voir le commentaire).

Les épîtres d'Ignace semblent présupposer la connaissance de

IJITRODUCTION

JLuc et des Actes (cf. notamment Smyrn. i, 2, et Le. xxiii, 6- 12; AcT. IV, 27; Smyrn. 3, i-3, et Le. xxii, 82; xxiv, 34, 89; AcT. X, 4r); mais l'authenticité de ces lettres est plus que contestable, et si elles sont postérieures à Marcion (voir H. Delàfosse, Nouvel examen des lettres d'Ignace d'Antioche, dans Revue d'histoire et de littérature religieuses, juillet et octobre' 1922), leur témoignage perd beaucoup de son intérêt pour notre sujet.

On peut en dire autant des citations de paroles évangéliques qui se rencontrent dans l'épître de Polycarpe (2, 3; ci". Le. vi, 20), si cette épUre, d'ailleurs authentique, mais interpolée par le rédacteur des épîtres ignalienues, a été écrite vers l'an i5o (Delafosse, art. cit., 5io-5i5).

Plus important serait le témoignage de Marcion, s'il était possible de déterminer plus exactement la position de cet hérétique à l'égard de la littérature évangélique antérieure et le rapport de son évangile à cette littérature. Marcion n'avait donné à sa secte qu'un seul évangile, sans nom d'auteur, et qui était simplement « l'évangile ». Les auteurs anciens qui ont parlé de ce livre s'accordent à le représenter comme une édition mutilée de Luc (Irénée, Haer. L 27, 2; Terïullien, Marc. IV, 2). Le bien fondé de cette opinion n'est plus guère contesté aujourd'hui. Mais le reproche que les docteurs orthodoxes font à Marcion d'avoir sacrifié trois parties sur quatre de la collection traditionnelle est fort exagéré. La collection n'était point arrêtée lorsque Marcion lit son choix. Avec l'idée qu'on avait encore de l'Evangile vers i4o-i5o, Marcion n'était pas plus hardi en prenant un seul livre parmi ceux qui avaient cours dans les communautés, que Talien ne le fut vingt ou trente ans plus tard en fondant en un seul les quatre livres que l'Eglise, pour les opposer aux gnostiques en général et à Marcion en particulier, avait détinitivement canonisés. Il paraît vrai aussi que Marcion a été dirigé dans le traitement de son texte évangélique parle principe dogmatique de son hérésie. Encore est-il qu'il ne traita pas avec plus de liberté le texte commun de Luc, que les rédacteurs successifs des évangiles ecclésiastiques n'ont traité leurs devanciers. Il semble que Marcioii ait considéré comme fausses les attributions des «vangiles ecclésiastiques, et peut-être n'a-t-il fait que retouchei*

selon son système l'évangile qui avait cours dans la communauté du Pont où il avait d'abord vécu (cf. Harnagk, Marcion, 38, 67). Ses doutes sur lauthenlicité des livres évangéliques ne venaient pas uniquement de son système ; mais on serait curieux de savoir comment il les justifiait, et pourquoi l'attribution à Luc de l'évangile qu'il a remanié ne lui a pas semblé plus sûre que les autres.

L'apologiste Justin a; connu le troisième évangile parmi les écrits qu'il désigne sous le nom de « Mémoires des apôtres » et qu'il dit avoir été écrits « par les apôtres ou par ceux qui les ont suivis » {Dial. io3, 22), la distinction des auteurs, qui est faite à l'occasion de la sueur de sang au jardin des Oliviers, visant Luc et s'inspirant même de son prologue, bien que Luc ne soit pas nommé, non plus que les autres évangélistes. C'est du troisième évangile qu'il paraît tenir ce qu'il dit touchant la naissance de Jean-Baptiste {Dial. 84, 11), l'annonciation du Christ {Apol. I, 33 ; Dial. 100, 18), le recensement de Quirinius {Dial. 78, 10 ; Apol. I, 34, où Justin renvoie même ses lecteurs aux actes du recensement, ce qui prouve son zèle d'apologiste plus que la sûreté de son information), la circoncision de Jésus {Dial. 67, i), ses progrès {Dial. 88, 5), sa prédication à l'âge de trente ans, dans le temps de Tibère et de Ponce Pilate {Dial. 88, 5 ; Apol. I, i3, 6), sa généalogie {Dial. 100 ; Justin semble connaître les deux généalogies et n'en tenir compte que par rapport à Marie, qu'il dit avoir été de la race de David). Quant aux paroles qu'il semble avoir prises de Luc, elles trahissent parfois l'influence de Matthieu, et réciproquement {ainsi Dial. 17, 17, où il paraît dépendre de Mt. xxiii, i3, 23, 24 et de Le. xi, 42, 52), Il décrit l'institution eucharistique {Apol. I, 66; Dial. 70, 116) conformément à la recension commune du troisième évangile (Le. xxii, 19-20), avec la recommandation qui vient de la première aux Corinthiens (I Cor. xi, 24-25). Il semble dépeindre d'après Luc (xxir, 44) l'agonie au jardin des Oliviers {Dial. io3, 22 ; noter que Justin se réfère au Ps. xxii, 14, dont la sueur de Jésus serait l'accomplissement, ce qui indique la véritable origine de ce trait), tout en prenant la prière de Jésus dans Matthieu (xxvi, 39), Il dit que Pilate envoya le Christ à Hérode et qu'il le lui envoya enchaîné {Dial. ib3, i3; cf. Le.

xxiii, 7; mais les chaînes ne viennent pas de Luc) ; que Jésus fut crucifié par les Juifs, du commun accord d'Hérode et de Pilate (Apol. I, 4o, 6 ; emprunt probable à Le. xxiii, ir ; Act. IV, 27, mais avec influence d'une autre source, comme dans le cas précédent ; et cette source pourrait être l'évangile de Pierre, où Justin paraît avoir pris ce qu'il dit de Jésus installé parles Juifs au tribunal et crucifié ensuite avec des clous, ^/}oZ. 1,35 ;àce propos Justin renvoie son lecteur, pour confirmation, aux archives de Pilate, comme il a fait ailleurspour les registres de Quirinius). Les dernières paroles qu'il attribue au Christ mourant {Dial. io5, i3) sont celles qui se lisent dans le troisième évangile (Le. XXIII, 46). Il mentionne comme Luc les amis de Jésus, mais c'est pour dire qu'ils le renièrent tous et qu'ils s'étaient disper- ' ses après le crucifiement; il n'en parle pas moins de la résurrection et de l'ascension comme s'il résumait les données du troisième évangile et des Actes, sauf toujours certains détails qui attestent l'influence d'autres récits ou une grande liberté dans la façon de reproduire les données traditionnelles {Apol. I, 5o ; cf. Le. XXIV, 36, 44i 46. 5i ; Act. i, 8-10).

Justin est le témoin d'un âge- de transition. Il insiste, comme aussi bien faisait Papias d'Hiérapolis, sur le caractère apostolique des évangiles qui ont cours de son temps dans les communautés. Force est de défendre ainsi contre les gnostiques, surtout contre le dangereux Marcion, la tradition de l'Eglise naissante. Mais Justin n'en est pas encore à limiter la documentation autorisée de l'Evangile à quatre livres qui seuls feraient loi dans l'Eglise. Ce n'est probablement pas qu'il soit en retard sur son temps, c'est plutôt qu'il est étranger aux milieux et aux groupes dirigeants où s'élabore la réglementation du canon néotestamentaire. En tant qu'il affirme l'aposlolicité de la tradition évangélique, il est dans la ligne de la catholicité qui s'affermit; en tant qu'il est enclin, aussi comme le bon Papias, à recevoir de toutes mains la tradition évangélique, il nous aide à comprendre son contemporain Marcion, qui, plus averti et d'esprit plus personnel, déclare sans ambages, et non sans grande apparence de vérité, que la tradition originale de l'Evangile ne s'était gardée nulle part sans altération. Mais que fallait-il entendre par tradition originale de l'Evangile? Marcion lui-

40 l'évaugile selon luc

même, qui s'en rapporte à Paul sur ce point, s'est peut-être trompé à sa manière autant que Justin.

L'acceptation de l'évang-ile attribué à Luc dans le recueil canonique ne paraît pas avoir soulevé, dans les communautés de la grande Eglise, plus d'objections que celle de Marc et de Matthieu. Ce n'est pas qu'on en sût bien long sur ses origines. Irénée, le plus ancien écrivain ecclésiastique à nous connu qui mentionne expressément Luc comme auteur de ce livre, ne sait absolument rien de lui, si ce n'est ce que, l'attribution une fois donnée, on peut déduire soit de l'évangile et des Actes, soit des épitres de Paul, et ces déductions sont loin d'être toutes indiscutables. Tout critique sans parti pris deviendra rêveur en apprenant d'Irénée {Haer. III, i, i) que « Luc, le compagnon de Paul, mit en livre l'évangile prêché par celui-ci » ; car ce qu'on lit dans les épîtres et ce que Paul appelle son évangile est tout autre chose que les faits et discours consignés dans la tradition synoptique. Quand Irénée dit ailleurs (Z/aer. III, 14, i)que Luc a écrit sur la recommandation de Paul, il émet une hypothèse gratuite ; quand il représente Luc comme ayant été compagnon et disciple des premiers apôtres {Haer. III, 10, i), le moins qu'on puisse dire est qu'il interprète inexactement une indieacation du prologue évangélique.

Tertullien n'en sait pas plus qu'Irénée. Argumentant à distance contre xMarcion, il se donne tous les avantages en proclamant dès l'abord l'origine apostolique ou équivalemment apostolique des évangiles reçus dans l'Eglise, et celle de Luc en particulier : on a coutume, dit-il, d'attribuer à Paul l'écrit de Luc; on peut regarder comme étant des maîtres ce qu'ont mis au jour les disciples (Marc. IV, 5). Argument facile et vain. Quand il disserte sur l'absence d'un nom d'auteur en tête de l'évangile de Marcion [Marc. IV, 2), Tertullien raisonne comme si les noms, qui sans doute figuraient de son temps dans les titres des manuscrits évangéliques, y avaient existé dès l'âge apostolique. Rien n'est moins certain. On appelait couramment « évangiles », au temps de Marcion, les livres de lecture évangélique (cf. Justin, Apol. I, QQ)\ Marcion se sera conformé à l'usage en dénommant ainsi le sien, et la fixation du canon ecclésiastique pourrait bien avoir déterminé dans la pratique la mention

INTRODDCTION 11

expresse des auteurs ea tète des évangiles reçus. Les titres communs : « selon Matthieu », etc., sous-entendent encore le mot principal, dont pouvait se contenter Marcion. Il est h croire, d'ailleurs, que pour commencer, un seul livre de lecture évangélique, anonyme, avait été employé dans chaque communauté.

Le document dit Canon de Muratori, que l'on regarde volontiers comme un témoignage louchant le recueil biblique de l'Eglise romaine vers l'an 200, n'en dit guère plus qu'Irénée et que ïertuUien. On y lit simplement que le troisième évangile a été écrit par le médecin Luc, qui, n'ayant pas connu le Christ dans la chair, avait été le compagnon de Paul et avait composé son livre, d'après les informations qu'il avait pu recueillir, en prenant pour point de départ la naissance de Jean (pour la critique de ce texte, on peut voir I^agrange, Evangile selon saint Luc, intr. xii).

On a donc commencé par ne rien savoir de l'auteur auquel on attribuait le troisième évangile elles Actes, que ce qui résulte de cette attribution même. Ce qui se rencontre ensuite de renseignements plus précis dans certains prologues anonymes, relativement anciens, et chez les écrivains ecclésiastiques, est donc sujet à caution (sur les recensions de ces prologues, voir Lagrange, xiii-xviii). Là il nous est dit que Luc était d'Antioche, — ce que dit aussi Eusèbe (Hist. ecc. III, 4» ^), et qui peut être vrai, mais conjecluralement inféré du récit des Actes et de la patrie qu'on attribuait à Théophile, pour qui Luc dit avoir écrit ; — qu'il fut disciple des apôtres, puis qu'il suivit Paul jusqu'au martyre de celui-ci; — interprétation trop large du prologue évangélique, combinée avec une donnée légitimement déduite des Actes et des épitres ; — (}u'il mena une vie sainte dans le célibat, — ce qui revient à dire qu'il fut un type de perfection chrétienne, et sans doute ne pouvait-on se faire meilleure idée d'un •évangéliste; — qu'il mourut âgé de quatre-vingt-quatre ans, en Béolie(un texte grec dil à Thèbes, d'où ses restes, selon d'autres témoignages, auraient été transportés à Constautinople au temps de Constance II; ailleurs la Bithynie a remplacé la Béotie), — données très précises pour lesquelles on souhaiterait quelque garantie; — que l'évangile de Matthieu existant déjà en Judée, -et celui de Marc en Italie, il aurait jugé nécessaire d'écrire son

évangile pour les fidèles d'Achaïe, afln de les prémunir contre les hérésies, — données stylisées, où une part de vérité s'encadre dans un système, en sorte que l'Acliaïe pourrait n'être ici que par conjecture. Légende construite plutôt que souvenirs réellement traditionnels. Ce qu'on a imaginé plus tard touchant Luc artiste peintre (« scientia, ut arbitrer, magis quam professione», dit finement Maldonat, praef. in Luc) n'est pas de notre sujet.

La date de la composition n'est pas autrement précisée. Irénée {Haer. III, i, i, supr. cit.) se contente de dire que Marc a écrit après la mort de Pierre, Luc après la mort de Paul, comme pour consigner dans un livre l'enseignement que ces apôtres ne pouvaient plus donner : conjecture plausible, d'après l'idée qu'on se faisait des évangélistes disciples; et la longue vie qu'on accorde à Luc dans les prologues s'accorde aussi avec cette hypothèse. Ce qu'on appelle tradition catholique sur l'origine du troisième évangile (et des Actes) est donc quelque chose de passablement artificiel et incertain.

Cependant la Commission pontificale des études bibliques, gardienne de celte tradition, ne s'est pas. contentée (décret du 26 juin 191 2) d'affirmer l'authenticité intégrale des évangiles attribués à Marc et à Luc, mais elle a déclaré que les deux évangiles ont été composés avant la ruine de Jérusalem, et spécialement Luc, aussi bien que les Actes, avant qu'eût -pris fin la captivité de Paul à Rome. Harnack aura été considéré comme étant, sur ce dernier point, une autorité plus considérable qu'Irénée, et une certaine critique interne, très discutable, aura prévalu contre l'hypothèse des anciens. Cette nouvelle « tradition » est défendue par Lagrange dans son commentaire de Luc {supr. cit.), œuvre très remarquable pour l'érudition, critique seulement dans les limites fixées par le décret de la Commission pontificale, et, pour le principal, apologie délibérée, pour ne pas dire forcée, de ce décret (l'auteur, en 1911, dans son commentaire [de Marc, s'était autorisé d'Irénée pour soutenir que le second évangile avait été écrit après la mort de Pierre).

« II, Le travail critique sur le troisième évangile

Au point de vue crilique, il s'agirait de marquer la place qui appartient à Luc dans l'évolution de la tradition et de la littérature évangéliques, et il ne semble pas que l'on soit arrivé à des résultats définitifs sur les points les plus importants, la personnalité de l'auteur et la date de la composition. Car cet évangile, à la différence des deux autres synoptiques, s'annonce comme une œuvre individuelle, littéraire, composée à la façon d'une histoire ; la même prétention existe aussi bien pour les Actes, où il semblerait qu'elle ne soit pas justifiée (voir Actes, principalement pp , 5o-i2o) ; serait-elle aussi peu justifiée pour l'évangile, et le premier livre à Théophile serait-il à distinguer de l'évangile selon Luc ? Jusqu'à présent les critiques ont surtout agité la question des sources et celle savoir si l'auteur à Théophile serait 5 distinguer de Luc, auquel appartiendrait seulement ce qu'on est accoutumé d'appeler «la source en nous » ( Wirquellé) dans les Actes.

Il suffît de mentionner les hypothèses périmées, naturellement liées au problème que pose le rapport existant entre les évangiles synoptiques, et qui toutes se fondent sur l'idée d'une tradition originale, substantiellement historique et relativement abondante, fixée par écrit d'assez bonne heure ou oralement conservée, qui nous serait parvenue en des recensions plus ou moins divergentes : hypothèse de l'évangile primitif, lancée par Lessing {Neuc Hypothèse ûber die Evangelisten als bloss menschliche Schriftsteller, dargestellt, étude composée en 1778, mais publiée seulement en 1784), qui admettait comme source de toute la littérature évangélique l'évangile araméen des Nazaréens, censé composé peu après la mort du Christ, plus ou moins retouché ensuite, et dont Matthieu, Marc, Luc, auraient donné des traductions (hypothèse retouchée par Eichhorn, Elnleitiing in d. N. T., 1804, qui fait exister, préalablement à nos évangiles, plusieurs formes de la version grecque du protévangile) ; hypothèse de l'utilisation, jadis ébauchée par Augustin {De consensu evang^ I, 24), élaborée par Grieshach {Commehtatio qua Marci evangelium totum de Matthaei et Lucae commentariis decerptum esse

14 l/f;YANGILK SBLON lAlC.

monstratiw, 1789-1790), qui tenait pour un évani^ile original de Matthieu eu grec, daprès lequel Luc aurail écrit le sien en le complétant, par la tradition orale, Marc ayant ensuite abrégé Luc et Matthieu : hj-polhèse de la tradition orale, avancée par lïerder (Von der Regel der Zusajnmenstimmung iinserer JÎJmiigelien, 179-), qui supposait une catéchèse évangélique dont le cadre, s'étendant du baptême de Jean à l'ascension du Christ, enveloppait un certain nombre de récits et de discours et qui aurait acquis sa forme essentielle en Palestine vers 3o-4o, puis aurait été mise en rédaction grecque par INLirc, élargie, vers l'an 60, dans l'évangile araméen des Nazaréens, d'où procéderaient, après yo, l'évangile des Hébreux et l'évangile grec de Matthieu, Luc dépendant à la ibis de la catéchèse, de l'évangile araméen et des premiers témoins, directement interrogés (tiiéorie perfectionnée par Gieseler, Historiscli-kritischer Versuch iiber die Entstehung und die frûhesten Schicksale der schriftUchen Ev>angelien, 1918, d'après lequel la catéchèse primitive se serait définie en grec sous deux formes, l'une influencée par Paul et représentée par Luc, l'autre influencée par les apôtres galiléens quand ils eurent quitté la Palestine, et représentée par Matthieu et par Marc) ; hypothèse des diégèses, esquissée par Schleiermacher {Kritischer Versuch ûber die Schriften des Lucas, iSi;;), en vue d'expliquer la composition de Luc, et qui supposait rassemblés dans les évangiles quantité de petits écrits antérieurement rédigés par divers auteurs (opinion abandonnée bientôt par son auteur lui-même, qui, partant du témoignage de Papias, a formulé, dans Stud. u. KHt. 1882, l'hypothèse des deux sources, Marc et Logia) ; hypothèse historique de Schwegler Das nachaposiolische Zeitalter, 1846) et Baur {Kriiische Untersachungen ûber die kanonischen Evangelien, ihr Verhœlinis zii einander, ihren Character und Vrsprung, 1847), Q"^' d'aprèsl'idée qu'ils s'étaient formée touchant l'évolution du judéo-christianisme et du paulinisme, admettaient un évangile judéochrétien qui aurait été l'évangile araméen des Hébreux, et un évangile pauliuien qui aurait été l'évangile de Marcion, Matthieu étant une révision de l'évangile araméen tempérée de paulinisme, et Luc une révision de Tévangile paulinien tempérée de judéoohrislianisme, Marc, le dernier venu, occupant une position

rNTUODIICTfON 4 '5

neutre, el la composition des évangiles canoniques se plaf:ant entre i3o el 170 (Baur lui-même a renoncé à soutenir la priorité de Marcion sur Luc, après la publication de Volkmar, Das Evangellum Marcion's, iBoo ; Volkmar, Marcus und die Synopdti, 1870, a soutenu ensuite la priorité de Marc, évangile dupaulinisme ancien, vers 78, sur Luc. représentant, d'un paulinisme plus avancé; Hilgenfeld, Das Marcusemngeliam, iHoo ; Die JSvangeUen nach ihrer EnisLehung und geachichiUsche Bedeutung, i854 ; Tlistorlch-kritische ELnleltung in das N. T. 1875 ; el Pfeiderer, Das JJrchrisie.nium, 1887, ont soutenu des opinions analoguies et font composer Luc vers l'an 100, Matthieu un peu après).

La priorité de Marc ayant été bientôt admise par des critiques de toutes nuances, soit simplement, soit avec la distinction d'un proto-Mar c(indiquée par Schleiermacher, siipr. cit.) antérieur au Marc canonique el qui aurait été utilisé par Matthieu et ))arLuc (Gredner, Einleitung in das N..T., i836 ; A. Réville, Etudes critiques sur V évangile selon saint Matthieu, 1862 ; E. Reuss, Die Geschichte der heiligen Schriften Neuen Tesiaments, iS^a ; Histoire é<>angélique, 1876), et d'autre part Tidée d'uue source commune pour les discours du Christ dans Matthieu et dans Luc (également amorcée par Schleiermacher, Credner Lachmann, De ordine narrationuni in evangeliis sx^opticis, Stud. u. Krit., i835, A. Réville, etc.) ayant fait son chemin, la théorie des deux sources, sous des formes, il est vrai, assez variées, a pris possession du terrain critique et a été appliquée au troisième évangile aussi bien qu'au premier.

Ainsi Renan, dans la Vie de Jésus (i863 ; iS» éd., détînitive, 1867), professe {intr. lui) que, « ni pour Matthieu ni pour Marc, nous n'avons les rédactions originales » auxquelles se réfèrent les notices de Papias. et que « nos deux premiers évangiles sont des arrangements où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre» ; l'auteur du troisième évangile est probablement celui que la tradition désigne, Luc, disciple et compagnon de Paul {intr. x\a\) ; le livre a élé écrit peu jqnvs l'an 70 et il « paraît poslérieiu' aux deux premiers x-» synoptiques ; « on ne saurait néanmoins conclure de là (jue les deux évangiles de Marc et dcMallhieurussent dans l'état ou nous les avons.

quand Luc écrivit » {intr. L).Dans Les Evangiles (1877), on nous dit que le prolévangile hébreu, écrit vers l'an 75 en Batanée, se serait conservé en original, mais « remanié de siècle en siècle »), chez les Nazaréens de Syrie » ; il ressemblait beaucoup à l'évangile grec dit de Matthieu; Marc écrivait à Rome peu après l'an 70, d'après les souvenirs de Pierre, et « le Marc actuel » est celui dont parle Papias [Eç. 118, ia6) ; le rédacteur du premier évangile, qui écrivit sans doute vers l'an 85, en Syrie, « a pris pour base de son travail l'évangile de Marc »,en le complétant par «ces longs discours qui faisaient le prix des évangiles hébreux » et par « des traditions de formation plus moderne » (JS'c. 174-175, 214). Luc écrivit son évangile à Rome vers l'an 94 ; il n'a pas connu Matthieu ; il avait « sous les yeux un texte de Marc qui différait très peu du nôtre », et à côté de ce livre, « sûrement sur sa table, d'autres récits du même genre, auxquels il lait aussi de larges emprunts » ; « peut-être eut-il entre les mains une traduction grecque de l'évangile hébreu » ; « il faut aussi attribuer une large part à la tradition orale » ; d'ailleurs Luc ne s'est pas « fait scrupule d'insérer dans son texte des récits de son invention », et « la tradilion ellemême ne s'était pas faite autrement » ; tandis que Marc et Matthieu « sont neutres, sans parti dans les querelles qui divisaient l'Eglise ))^ Luc « est, un disciple de Paul «^modéré, tolérant, « mais partisan décidé de l'admission dans l'Eglise des païens, des Samaritains, des publicains, des pécheurs et des hérétiques de toute sorte » ; « ses vues sont en parfaite conformité avec celles de Paul » ; u la valeur historique du troisième évangile est sûrement moindre que celle des deux premiers » {Ev. 217, 267, 261, 265, 283). Cette dernière conclusion est un peu inattendue après ce que Renan lui-même a écrit sur la façon dont s'était formée la tradition.

D'après B. Weiss (nombreux écrits, à partir de 1861, dont les conclusions pour ce qui regarde la composition de Luc, ont été rassemblées et défendues dans Die Quellen des LukasevangeliumSy 1907), Luc n'aurait pas connu Matthieu mais le document primitif (une source à peu près équivalente aux Logia, que Marc aurait connue en grec et complétée par les souvenirs de Pierre), Marc et une autre source, une seule, d'origine palesti-

nienne, qui aurait conlenu des récits et des discours et présenté certaines affinités remarquables avec la traditon johannique concernant la vie de Jésus. P. Feine (Jahrh. f.prot. Iheologie, r885- 1888 ci Fine vorkanonische Ueherliejerung des Lukas im Evangellumwid Apostelgesclilchte , 1891) a émis touchant cette source particulière une tliéorie analogue : à côté des Logia aurait existé une sorte de protévaiigile dont le texte serait mieux gardé par Matthieu, la suitepar Marc ; Luc aurait connu Marc et les sources de Matthieu ; ce qui lui est propre viendrait d'un document hiérosolymitainoù ces sources étaient déjà combinées ensemble. W. Sol tau {Unsere Evangelien, ihre Quellen and ihr Quellenwert, 1901) a soutenu que Marc, et non un proto-Marc, avait servi de source commune à Matthieu et à Luc, et que ces deux évangiles dépendent pareillement d'une autre source pour les discours du Seigneur, mais que cette source se serait présentée à Luc sous une forme plus développée, en sorte que le troisième évangile lui devrait tout ce qu'il n'a pas pris dans Marc ; une première édition du Matthieu grec, vers ^5 (où n'étaient pas encore les récits de la naissance et d'autres morceaux propres à Matthieu) aurait été connue de Luc. Enfin Schaarschmidt {Der Reiseberitch im Lukasevangeliiim, Luk. ix, 5i-xviii, i4, Slud. u. Krit. 1909) estime que la partie moyenne de Luc est un fragment d'évangile, parallèle, en réalité, à l'ensemble de la tradition synoptique, et qui mentionnerait plusieurs voyages à Jérusalem; ce dernier point, bien contestable, est une thèse chère aux apologistes de la tradition.

H.-J. Holtzmann {Die synoptischen Evangelien, ihr Ursprung und geschîchtUcher Characier, i863) a soutenu dabord l'existence d'un proto-Marc, plus long que l'évangile canonique, etd'un recueil de sentences qui se rapportaient aux derniers temps du ministère galiléen ; ce que Matthieu et Luc n'ont pas pris dans Marc et dans les Logia viendrait d'eux-mêmes, ou de la tradition orale, ou d'écrits fragmentaires plus anciens. Depuis, le même critique {Elnleitung in dus N. r.,i885; Hand-Commentar ziwi N. T.. 1889-1890) s'est rallié à la thèse de son disciple Simons [Hat der dritte E^angelist den kanonischen Matthaeus benutzt ? 1880) touchant la dépendance accessoire de Luc à l'égard du premier évangile : il n'est pas nécessaire d'admettre l'existence d'un

A. LoisY. — V Evangile selon Luc. a

18 l'jÎVANGILE selon LUC

proto-Marc ; si Matthieu n'a pas eu d'autres sources que Marc et les Logia, Luc peut en avoir eu d'autres ; Matthieu a été écrit après l'an 70, Luc après l'an 100, ni le troisième évangile ni le premier n'étant des auteurs dont ils portent les noms. D'autres critiques ont attribué pareillement, au rédacteur du troisième évangile la connaissance du preznier (notamment Weizssecker, ApostoUches Zeltallev der chrtstlichen Kirche, 1886 ; Wendt, Die Lehre Jesii , 1 886) .

Dans une étude fort bien conduite, P. Wernle {Die synoptische Frage , iSggi) a exposé le rapport des trois synoptiques et tâché de l'expliquer. L'auteur du troisième évangile, vers l'an 90, a connu Marc, écrit original, fondé sur la tradition orale de Pierre (sauf le discours apocalyptique du ch. xiii, emprunté à une source écrite) et rédigé vers Tan 70, et il l'a pris pour base de son propre récit, en modifiant profondément le style de sa source, en en interprétant les détails, rarement en la combinant avec d'autres documents. L'exemplaire de Marc sur lequel a travaillé Luc n'avait pas de finale. Matthieu et Luc dépendent de Marc pour les récits qu'ils ont en commun, et, pour les discours, d'une source qui ne s'est pas conservée, recueil en forme catéchétique, constitué vers l'an 60, qui n'avait peutêtre pas été rédigé d'abord en araméen, mais dont il existait, en tous cas, plusieurs recensions grecques, avant qu'il fut incorporé aux évangiles de Matthieu et de Lue. Celui-ci s'est approprié le contenu de cette source en en corrigeant le style, comme il a fait pour Marc, en ajoutant de son propre fonds certaines indications pour l'ajustement du cadre historique^ en élaguant dans les discours mêmes ce qui ne convenait plus à son temps, et en faisant ressortir les mérites de la pauvreté et de la bienfaisance. Il a encore utilisé d'autres sources qui lui ont fourni quantité d'anecdotes, de sentences, de paraboles ; la liberté avec laquelle ces matériaux ont été traités ne permet pas de reconstituer les documents d'oiiils proviennent. Presque en même temps que cette étude de Wernle a paru celle de Hawkins {Hoiyp, sj'-nopticœ,i8Qg), qui aboutit, pour le principal, aux mômes conclusions.

Les vues qui ont été émises par J. Wellhausen {Das Evangeiim Marci, i()o3 ; Das Ek». Matthaei^ 1904 ; Das Ev. Lucae^

1904 ; Einleltiing in die drei ersten Evangelien, îQoS) sont plus hardies et plus discutables. Une première rédaction ararnéenne de Marc aurait existé, qui représentait la tradition de la première communauté ; elle apparaît traduite en grec et plus ou moins glosée dans l'évangile canonique, qui a servi de source à Matthieu et à Luc, bien que ceux-ci aient pu connaître encore la rédaction primitive, l'unique source à consulter, pour l'historien, sur la vie et l'enseignement de Jésus. Matthieu et Luc dépendent encore d'une autre source qui contenait surtotit des discours attribués au Christ ; mais cette source, également d'origine hiérosolymilaine, et rédigée en araméen avant Tan 70, aurait été secondaire à l'égard de Marc^ dont elle dépendrait, et les enseignements qu'elle met dans la bouche du Christ auraient été conçus pour les besoins de la communauté. Matthieu et Luc auraient écrit après l'an 70, le premier dans le milieu hiérosolymilain, le second en Syrie, La partie de celte construction qui a été la plus critiquée est ce qui concerne la dépendance des Logia à l'égard de Marc (rectiûcalion de l'hypothèse dans Jûlicher Einleitiing in das N. T\ igo6, p. 222, qui fait antérieurs à Marc les éléments essentiels des Logia, et la collection postérieure ; discussion critique dans Boùsset, Wellhausens^s Evangelienkritiky Theolog. Rundschau, janv. 1906).

Harnack {Lukas der.Arzt, der Verfasser des dritten Ev . und der Apostelgeschichte, igoô ; Spriiche und RedenJesu,die zweite Quelle des Matthceus und Lukas, 1907 ; Neue Untersuchungen zur Apostelgeschichte und zur Ab/assungszeit dei^ synoptischen Evangelien,. 1911) plaide contre Wellhausen l'indépendance réciproque de Marc et des Logia, et il reconnaît une plus grande valeur à ces derniers qu'à Mardi avait commencé par admettre, surtout à cause de l'évangile, que les écrits de Luc avaient été composés vers l'an 80 (dans Chronologie, I, 246, il précisait, donnant pour date 78-93). Il a fait valoir ensuite (Die Apostelgeschichte, 1908), sans toutefois se prononcer définitivement, les arguments, tirés surtout des Actes, ({ui recommanderaient une date plus ancienne, 60-66. Finalement [Neue-Untersuchungen)\l se prononce pour cette date, la conclusion des Actes ne lui semblant vraiment explicable que si Paul est encore vivant quand Luc écrit. Le troisième évangile, même dans le discours

20 l'évangile selon lug

apocalyptique (Le. xxi), ne supposerait pas la connaissance de la ruine de Jérusalem comme fait accompli. Le développement de littérature évangélique indiqué dans le prologue (Le. i». i) pourraitse placer avant l'an 60, le recueil des Logia remontant aux environs de l'an 5o, sinon plus haut encore, et" rien ne s'opposant à ce que Marc ait écrit au plus lard vers l'an 60. Le premier évangile aurait été composé immédiàtementaprès l'an 70, el même ses récits de la naissance pourraient être en rapport avec des souvenirs historiques (du côté Joseph !), Ceux du troisième évangile seraient des légendes palestiniennes, et les détails qui concernent spécialement la naissance de Jésus auraient été recueillis après la mort de Marie, sous une impression qui venait d'elle (!). Pour les parties qui, dans le corps du troisième évangile ne proviennent ni de Marc ni des Logia, Harnack s''est aussi pourvu d'une source plus ou moins apostolique : Luc aurait trouvé ces renseignements auprès de Philippe et de ses filles, dans les séjours qu'il fit à Césarée ; les souvenirs de ces personnes auraient d'ailleurs été fort mêlés de légendes, La parfaiteunité d'auteur et la pleine authenticité du troisième évangile et des Actes seraient démontrées par l'unité du style : cet unique auteur, étant celui qui dit « nous « dans les Actes, ne peut être que le compagnon de Paul, Luc le médecin, comme aussi bien^ sa profession s'accuse dans son langage, qui est celui d'un praticien.

Non moins rassurantes sont les opinions professées par T. Zahn {Einleitiing in das N. T. II, 1899 ; Lukas, I9i3) : évangile de Matthieu écrit en araméen, l'an 61 ; Marc, écrivant avant la mort de Pierre, utilise ce Matthieu sémitique ; l'auteur de la traduction grecque de Matthieu utilise Marc ; Luc écrit vers l'an j^^ se servant de Marc ; ce qu'il a de commun avec Matthieu vient de la tradition orale, où Matthieu a puisé directement, et Luc peutêtre médiatement parles sources qu'il vise avec Marc dans son prologue ; la même explication vaut pour les parties qui sont propres à Luc (dans le même courant, Plummer, S. Luke, 1900 ; A. Dibelius, dans Zeitschrift fur die neuiest. Wissenschaft, 191 1, qui invoque les relations palestiniennes de Luc ; pareillement Lagrange, supr. cit.).

Selon Spitta [Die synoptische Grundschrift in ihrer Ueberlie-

feriing diirch das Liikasevangeliiim, T912), le troisième évangile aurait été composé principalement à l'aide de deux sources, le recueil de discours et un écrit fondamental qui serait également à la buse de Marc et de Matthieu, mais qui aurait été gardé bien plus fidèlement par Luc. Ce document commençait par la prédication de Jean avec les indications chronologiques (Le. i, 1-3). le baptême de Jésus avec la généalogie, la tentation, la prédication à Nazareth ; il contenait une bonne partie des récits <jue nombre de critiques regardent comme originaux dans Marc, certains éléments qui sont propres à Luc, notamment, dans la conclusion, le récit de l'apparition à tous les disciples et l'ascension. En plus de ces sources principales Luc aurait utilisé un évangile de l'enfance et quelques autres traditions. Réaction légitime contre la thèse critique touchant l'originalité de Marc, mais analyse trop exclusivement littéraire et qui n'emporte pas la conviction.

Une analyse aussi minutieuse delà tradition synoptique a été proposée par W. Haupt (Worte Jesii und Gemeindeûberlieferiing, iQiS), ou l'auteur entreprend de montrer comment la tradition des paroles attribuées au Christ s'est progressivement enrichie selon les besoins de la communauté grandissante. Autant la thèse générale paraît incontestable,aulant la stricte distribution des morceaux dans les sources distinctes et les éditions diverses de ces sources, le tout soigneusement étiqueté et dosé, prêterait à discussion : non qu'une pareille diisseclion des textes soit inutile dans la mesure où elle est réellement possible, mais parce que la complexité même du travail rédactionnel ne permet pas d'en reconstituer ainsi le développement avec certitude, ni même par des conjectures suffisamment probables, jusque dans les plus menus détails. Deux mémoires, nous dit-on, auraient été combinés avant l'an 5o, en Palestine, l'un concernant le ministère galiléen, l'autre le ministère hiérosolymilain, de Jésus ; de là seraient sortis trois récits; deux de ces récits combinés avec deux formes successives de la source des discours auraient donné naissance à Marc ; l'un de ces deux, avec le troisième et une forme plus évoluée des discours, auraient produit Luc ; du même récit associé à la même forme des discours serait issu Matthieu. C'est bien possible ; mais il importerait beaucoup plua

22 l'évangile selon ldg

d'être fixé sur le caractère même de la tradition et sur les motifsel circonstances de son développement.

Après bien d'autres, J. Weiss [Die Schriften des Neuen Testaments, I, 1907 ; troisième édition, 1917, revue par W. Bousset) voit dans les trois premiers évangélisles des auteurs impersonnels, qui répètent ce que la tradition leur a transmis ; les deux plus récents se sont incorporé Marc, écrit vers l'an 70, et le recueil des discours, parce que c'était bien delà communauté ; ils n'ont pas écrit plus tard que gS- 100 (dans son Urchristentum, 1914 et 1917, J. Weiss fait écrire Matthieu et Luc un peu avant go) ; les paraboles et récits que Luc a en propre lui viendraient d'une source spéciale, à laquelle p.eut-ètre étaient déjà incorporés les récits de la naissance, qui par eux-mêmes appartiennent à une source judéochrétienne. D'autres critiques encore, dans les dernières années, ont spéculé sur la source particulière de Luc (Streeter, dans The Hibbert Journal, oct. 1921 ; et d'après lui Stephenson, dans Journ. oj theolog. Studies, 1922). M. Goguel {Les évangiles sj'-noptiques, 1923) admet, après Wernle, la pluralité des sources et croit pouvoir discerner les éléments apparentés à la tradition de Marc, ceux qui auraient appartenu aux Logia, les « traditions sur l'origine et la nature desquelles iln'est pas toujours possible de se prononcer » (récits de la naissance, généalogie, le miracle de Naïn, etc.), l'apport personnel de l'évangélisle (prologue, synchronismes du ministère de Jean- Baptiste, mise en scène de beaucoup de récits), et les additions faites par lui aux sources qu'il a suivies.

C'est avec un souci non moindre de rigoureuse (et irréalisable) classification, mais avec une méthode sensiblement différente et plus large, que Bultmann (Die Geschichte der synoptischen Tradition, 1921) a entrepris de reconstituer l'histoire de la tradition dite synoptique et d'expliquer l'origine des trois premiers évangiles ; le nombre des sentences qui pourraient être attribuée» àiJésus avec une certitude suffisante serait extrêmement limité,^ et pareillement celui des éléments qui seraient à regarder comme incontestables dans les récits ; la tradition se serait en réalité formée et développée, pour le besoin et l'apologie de la foi, dans les premières générations de croyants, c'est-à-dire dans la première communauté judéochrétienne, puis dans lea-

communautés bellénochréliennes, et' celle tradition- se serait enrichie d'apports fournispar le judaïsme rabbinique, le judaïsme helléniste, même la sagesse hellénique. On conçoit que la part de l'historicité soit singulièrement réduite, si la thèse de Marc sur le secret messianique était à expliquer, comriie l'a soutenu d'abord Wrede {Dus Messiasgeheimnis in den Evang-elien, 1901), par le fait que Jésus n'aurait été reg-ardé comme Messie par ses disciples qu'après sa mort ; mais, abstraction laite de ce point, les conclusions de Bultmann paraissent justifiées dans l'ensemble. Marc reste « le livre des épiphanies secrètes » (mot de M. Dibelius, Formgeschichte des Evangeliums, 1919), où l'on a voulu associer la prédication helléniste, le mythe pauliniea du Christ, à la tradition de la première communauté concernant Jésus ; Matthieu combine le récit de Marc, enrichi de mainte légende, avec le recueil de sentences et de discours, ce qui lui a donné importance pour l'Eglise. Luc a fait de même en suivant une méthode assez différente, entremêlant davantage ses sources pour obtenir un récit mieux suivi. Ainsi la tradition évangéliquea son origine dans la première communauté palestinienne, mais les évangiles sont une création de l'hellénochristianisrae. C'est la légende qu'il fallait au Seigneur Christ, à Jésus objet du culte chrétien.

Peut-être sont-ils une légende cultuelle en un sens plus précis que ne l'a dit Bultmann. L'auteur du présent livre, en diverses publications {Les écrits de saint Luc a propos d'un livre récent, — il s'agit de Norden, Agnostos Theos, I9i3, — dans Revue d'histoire et de littérature religieuses, iQiS ; Les Actes des Apôtres, 1920 ; La légen.de de Jésus, dans la Me(^ue déjà citée, 1922 ; Les livres du Nouveau Testament, 1922; Le style rythmé du Nouveau Testament, dans Journal de Psychologie, 1928) a pensé établir par le style même des évangiles, par la structure des récits et discours dans les synoptiques, par l'adaptation à deux dates difïérentes des récits de la passion et de la résurrection, par le témoignage indirect des autres documents de la littérature chrétienne des premiers temps, que non seulement la légende de Jésus et l'enseignement à lui attribué sont pour la presque totalité un produit de la tradition chrétienne, mais que la littérature évangélique est, fond et

24 L ÉVANGIFvE SKl.ON LUC

forme, une lillérature lit lurgique, conçue et rédigée en vue de la lecture dans les assemblées clirétiennes, et que, dans sa partie principale, les récits de la passion et de la résurrection, elle est étroitement coordonnée aux observances pascales des communautés primitives (Jean étant originairement en rapport avec l'observance pascale des communautés d'Asie, et les synoptiques avec Tobservance commune). En ce qui regarde le troisième évangile en particulier, le même auteur, rallié à l'hypothèse de Norden touchant la composition du livre des Actes, a estimé qu'il y avait pareillement lieu d'y distinguer l'œuvre primitive de Luc, le premier livre à Théophile, et la rédaction canonique du troisième évangile, les prologues des deux livres à Théophile attestant d'ailleurs expressément que le premier livre était consacré au ministère public de Jésus et à sa mort suivie de glorification, ce qui paraît en exclure les récits de la naissance. « D'après les prologues, on pourrait admettre que Luc a écrit vers Tan 80 ; mais les livres que nous avons sont loin de remonter aussi haut, eila compilation du troisième évangile (faite en connaissance du quatrième) n'a du acquérir sa forme définitive que vers les années i2'o-i3o » {Nouveau Testament, p. 4ïi)

§ III. Le contenu du tkoisième évangile

Aucun plan n'est indiqué dans le livre. Après le prologue (i, 1-4), qui concerne l'œuvre entière que l'on dédie à Théophile et non seulement la relation évangélique, les récits de la naissance (i, 5-ii) viennent en manière d'introduction ; dans le corps du livre, on peut distinguer une première partie (in-ix,5o), relative au ministère galiléen, dont Marc a fourni le cadre et la plupart des matériaux ; une deuxième partie (ix, 5i-xix, a^) concerne en apparence le voyage de Galilée en Judée, mais la rédaction y a logé presque tous les récits et enseignements qui ont été empruntés à d'autres sources que Marc ; une troisième partie (xix, 28-xxi), fondée tout entière sur le second évangile, a pour objet le ministère hiérosolymitain ; une dernière partie (xxiixxiv) est formée par les récilsdela passion et de la résurrection.

€t elle coulient beaucoup d'élcmeuls qui sont propres à la rédaction de Luc.

Même en faisant la part du style convenu en ces sortes de morceaux, le prologue annoncerait une œuvre composée d'après le témoignage, soigneusement sinon toujours directement recueilli, de ceux qui ont vu les faits dont on va parler et qui ont les premiers prêché le Christ ; il s'agirait de faits certains, d'enseignements authentiques, le tout présenté en bon ordre.

Ce qu'on lit pour commencer ne répond guère à ce pro- ' gramme. Les récits de la naissance dans le troisième évangile^ n'ont pas plus de consistance que ceux du premier, mais ils sont ) d'un merveilleux plus sobre, d'un ton plus doux, et ils affectent plus de précision dans les détails. De même que la tradition évaiigélique avait d'assez bonne heure trouvé expédient d'associer Jean à Jésus, comme précurseur et introducteur de son ministère, celte nouvelle légende établit un rapport analogue entre la naissance du Baptiste et celle du Christ, l'une annonçant pour ainsi dire et recommandant l'autre ; mais ce qu'on raconte touchant la naissance de Jean est en meilleur équilibre que ce qui est dit de Jésus, et il semblerait que ce qui regarde le Christ a été surajouté à la légende du, Baptiste, comme si la tradition chrétienne s'était approprié une légende de Jean, conçue d'abord à sa gloire et indépendamment de celle du Christ. Les récits, d'ailleurs, dans leur ensemble, imitent les histoires de naissances miraculeuses que raconte lAncien Testament, copient les cantiques d'Israël et tendent à montrer comment Jésus, après son précurseur, est arrivé au monde, non seulement dans les conditions marquées par les prophètes, mais encore dans le plus fidèle des milieux juifs.

Premier tableau (i, 5-25) : annonciation de Jean, qui viendra faire ce qu'a écrit d'Elie le prophète Malachie (m, i, 28-24) ; mise en scène imitée des naissances d'Isaac, Samson, Samuel ; de ce récit il résulterait que Jean sera le précurseur du grand avènement, non précisément celui du Messie.

Deuxième tableau (i, 2(5-56), coordonné au premier, et comme intercalé entre la conception et la naissance de Jean : annonciation de Jésus et visite de Marie à Elisabeth ; Marie est à Nazareth, cousine d'Elisiabeth, la première rédaction de la légende l'ayant

26 l'ÉVAKCILE gELON LUC

rattachée sans doute à la race d'Aaron ; elle est fiancée à Joseph^ qui est de la race de David; l'écliange de propos entre la vierge et l'auge touchant la conception miraculeuse (i, 34-35) a été ajouté dans la rédaction évangélique ; le cas d'Elisabeth avait été présenté d'abord en miracle garantissant la qualité messianique de l'enfant qui naîtrait du prochain mariage de Marie avec Joseph, et l'auteur (i, 3i-33) trouvait accomplies par là les prophéties relatives à la naissance du Messie (Is. vu, iQ. Ainsi s'expliquait la visite de Marie, devenue enceinte, à Elisabeth. Le récit de la Visitation montre Elisabeth à l'égard de Marie dans le rôle de Jean à l'égard de Jésus ; le cantique (Magnificat ; i, 4^-55), imité du cantique d'Anne, mère de Samuel (I Sam. ii, i-io), a été ajouté dans la dernière rédaction, et, faisant pendant au cantique de Zacharie dans le tableau suivant, il était attribué à Elisabeth.

Troisième tableau (i, S^-So) : naissance de Jean-Baptiste, en étroite correspondance avec son annonciation. Le canlique de Zacharie (i, 67-79), tout en imitation de psaumes, y a été surajouté.

Quatrième tableau (11, i-4o) ; naissance de Jésus à Bethléem et sa présentation au temple. Afin d'expliquer comment, sa famille habitant Nazareth, Jésus est né à Bethléem, ainsi qu'était censé l'avoir prophétisé Michée (v,i), le rédacteur a imaginé que le recensement de Quirinius, dont parle Josèphe, avait amené les parents de Jésus à Bethléem, d'où l'ancêtre David était originaire : conçu sous le règne d'Hérode, qui est mort en l'an 4 avant notre ère, Jésus serait né après la déposition d'Archélaiis, advenue en l'an 6 de l'ère chrétienne. Bévue analogue à celles dont est coutumier le rédacteur des Actes. Là mise en scène de la naissance est en rapport avec le souvenir de David, l'ancêtre berger ; l'intervention collective des anges et leur cantique (11, i3-i4), ainsi que la remarque au sujet de Marie (n, 19), se présentent comme des surcharges rédactionnelles. Selon la Loi, Jésus est circoncis le huitième jour après sa naissance (11, 21) ; selon la Loi encore, le quarantième jour, Marie vient au temple pour le sacrifice de purification, que le narrateur paraît confondre avec le rachat du premier-né; un vieux saint et une sainte vieille saluent de leurs voix prophétiques l'enfant Christ

(il, 25-38) ; mais le canlique de Siméon (ii, 26-32) et les indications spéciales concernant Marie (dans ii, 34-35) ont été ajoutés dans la rédaction. La Loi étant satisfaite, la sainte famille retourne à Nazareth, et la grâce de Dieu est sur Tenfant (11,39-40).

L'anecdote de Jésus à douze ans (11, 4i-52) est pour combler une lacune entre les récits de la naissance et ceux du ministère galiléen. Jésus s'y comporte en Fils de Dieu, au grand étonne- •ment de ses père et mère : ce thème de l'enfant prodige aura donc été introduit dans la légende du Christ sans égard au récit de la naissance miraculeuse. La ligne concernant les souvenirs de Marie (dans 11, 5t) y est encore une surchagè.

On voudrait être assuré que la date par laquelle commencent les récits du ministère galiléen représente une donnée traditionnelle et que l'apparition historique de Jésus se place « en la quinzième année du gouvernement de Tibère » ; raccumulalion des sychronismes (m, 1-2), qui semblent avoir élé librement puisés dans Josèphe, est imputable au rédacteur et comprend pour le moins une erreur par rapporta Annhs, qui fut grandprêtre de l'an 6 à l'an i5, et qui ne l'était plus en 28-29. ^^^ récits concernant la prédication de Jean, le baptême de Jésus, la tentation au désert (m, 2-22 ; iv,. i-i3) sont, comme ceux de Matthieu (m, iv-ii), construits d'après Marc et le recueil de sentences. Dans la notice de Jean (m, 2-6), la citation d'Isaïe (xL, 3-5) a élé prolongée. L'enseignement du Baptiste (m, 7-9 ; Mt III, 7-10), adressé à « la foule », est suivi de conseils particuliers qui sont donnés, sur leur demande, au commun des auditeurs, aux publicains, aux soldats (m, ioi4) : amplification rédactionnelle et supplément facile aux instructions évangéliques. Rédactionnel aussi, mais dans l'esprit de la tradition, est l'encadrement (m, 18) donné à la déclaration de Jean touchant son rôle de précurseur et la distinction des deux baptêmes (m, 16-17 î Mc.i, 7-8 ; Mt. m, 11-12). De même la notice relative à l'arrestation de Jean (m, 19-20), anticipée parce que le rédacteur n'a pas l'intention de reproduire plus loin le long: récit de Marc (vi, 17-29) touchant la mort du Baptiste. La description du baptême (nl,20-22) est plutôt abrégée de Marc(i,9-ii), mais tournée de façon à relever les circonstances miraculeuses du fait et surtout à le présenter en prototype des cérémonies

baptismales dans les communautés chrétiennes. A ce récit a été annexée arlificiellement une généalogie du Christ, que supporte une indication relative à l'âge qu'avait Jésus en ce commencement de sa manifestation au monde (m, 23-38). Comme celle de Matthieu, cette généalogie avait été construite d'abord pour établiri'origine davidique de Jésus en tant que fils de Joseph ; mais la série des ancêtres, entre David et Salathiel, entre /rorobabel et Joseph, n'est pas la même que dans Matthieu ; divergence sans portée, puisque les deux généalogies sont également fictives. Pour le récit de la tentation (iv, i-i3), l'évangéliste a combiné Marc (i, i2-i3) avec le récit de la triple épreuve qui a été mis à contribution par Matthieu (iv, i-ii); l'ordre des deux dernières tentations a été interverti parce que l'on a,semble-t-il, trouvé avantage, la première tentation ayant eu lieu au désert, à localiser entre le désert et Jérusalem la tentation des royaumes, afin de pouvoir, après la troisième tentation, ramener Jésus de Jérusalem en Galilée,

Pour l'entrée de Jésus en son ministère le rédacteur a voulu une scène k effet, comme est, au commencement âes Actes (ii), celle de la pentecôte. Il a donc amplifié (iv, i4-i5) la notice de Marc (i, i4) sur le retour en Galilée, laissant tomber comme insignifiant le sommaire de l'enseignement attribué à Jésus ; puis, après avoir signalé en bloc une tournée de prédication à grand succès dans les synagogues, il amène Jésus à Nazareth et construit sur l'anecdote empruntée à Marc (vi, 1-6) un large tableau, symbolique de la réprobation des Juifs au profit des Gentils (iv, i6-3o). A cette fin, le bref récit de Marc s'enrichit d'une citation d'Isaïe (lx, 1-2 ; lviii, 6), programme messianique (parallèle à celui de vu, 22), qui est censé fournir le thème de la prédication ; d'un proverbe nouveau : « Médecin, guéris-toi », dont il est fait application plus ou moins naturelle au cas de Jésus, qui n'a pas fait à Nazareth (cf. Me. vi, 5) les miracles qu'il est censé avoir déjà opérés à Capharnaiim (iv, 23) ; puis d'un commentaire rattaché à la sentence principale (iv, 24) •' « Nul prophète n'est agréé en son pays », pour lui faire signifier, en l'illustrant par les cas d'Elie chez la veuve de Sarepta, et du Syrien Naaman guéri par Elisée, l'accession des Gentils au salut (iv, 25-27) ; enfin de Tévasion miraculeuse (iv, 28-3o), figure du

IMTRODUCTrON 2i>

Iriomphe du Chrisl sur ses meurtriers et du triomphe du christianisme sur ses persécuteurs. Reprenant ensuite le fil de Marc, i'évangéliste ramène Jésus vers le lac de Tibériade, mais il pense devoir l'arrêter à Gapharnaûmj ce qui a pour conséquence de renvoyer la vocation des disciples après la prédication dans la synagogue et la guérison du démoniaque (iv, Si-Sj ; Me. i, 21 -aS), la guérison de la belle-mère de Simon-Pierre (iv, SS-Sg ; Me. I, 2C)-3i), les miracles de la soirée (iv, 4o-4i ; Me. i, 32-34), le départ clandestin de Jésus et sa prédication dans les bourgs voisins. La vocation des quatre premiers disciples (v, i-ii), qui retient peu de chose du récit de Marc (1,16-20), emprunte sa mise en scène au discours des paraboles (Me. iv, i), et, en s'incorporant la pêche miraculeuse, mythe de l'apostolat chrétien, devient un récit symbolique, du même genre que la prédication à Nazareth. Gomme le mythe a dîi se relier d'abord aux apparitions du Christ ressuscité, notre rédacteur, qui ne veut d'apparitions qu'à Jérusalem, l'anticipe, à la gloire de Pierre, dans la vocation des premiers disciples. Les apologistes sont déjà passablement hardis en estimant que c'est là ce que Luc appelle une relation suivie ; ils doivent dépasser la mesure en soutenant que c'est là ce que Luc appelle une relation véridique des faits accomplis;

La vocation des quatre disciples étant ainsi racontée, l'on suit Marc pour l'histoire du lépreux (v, 12-16 ; Me. i, 40-4^) *> puis viennent le paralytique (v, 17-26 ; Me. 11, 1-12), la vocation de Lévi et le propos sur la fréquentation des pécheurs (v, 27-32 ; Me. II, 13-17), la question du jeune (v, 33-34 > Me. ii, 18-22), les anecdotes sabbatiques (vï, i-ii ; Me. 11, 23-iii, 6). Arrivé là, l'évangélisle transpose après le choix des apôtres (vi, 12-16; Me. III, i?-i9) la scène de prédication et de miracles au bord du kc (vi, 1719 ; Me. m, 7-12), et il met celle-ci en plaine, pour servir d'introduction au discours qui, dans Matthieu (iv, 23-v, i) est tenu sur la montagne. Mais, tandis que Matthieu a augmenté de sentences prises d'ailleurs le discours que lui fournissait la source commune, notre évangéliste, qui y a fait quelques additions, paraît y avoir surtout pratiqué des coupures. Sans doute a-t-il conservé la forme primitive des béatitudes (vi, 20-23 ; cf. Mt. v, 3-12), mais c'est lui, probablement, qui les aura doublées

30 l'évaagile selon luc

de malédictions (vi, 24-26). Par un artifice assez maladroit il y rattache les instructions concernant l'amour des ennemis (vi, 27- 36 ; Mt. V, 39-48) ; il a dû connaître au moins une partie de ce qu'on lit dans Matthieu touchant le perfectionnement de >la Loi par l'Evangile, et il n'aura voulu conserver en cette place que le précepte de la charité. Les antithèses de la source tendaient à prouA'er que le christianisme est une autre religion que le judaïsme, et l'apologie du rédacteur est, au contraire, fondée sur le principe de leur essentielle identité. Il a intercalé dans la leçon sur les jugements et la correction fraternelle (vi, 37-38, 41-42 ; Mt. XII, 1-4) la comparaison de l'aveugle qui conduit un autre aveugle (vi, 39) et celle du maître et du disciple(vi, 40), que Matthieu (xv, 14 ; x, 24-25) introduit dans un autre contexte. Il garde plus exactement que Matthieu la comparaison des arbres et de leurs fruits (vi, 43-4^ ; Mt. vu, i5-2o ; xii, 33-35) ; mais il a coupé, pour en donner la majeure partie ailleurs, l'avertissement à ceux qui attendent de leurs relations personnelles avec le Christ une place dans le royaume de Dieu (vi, 46 ; cf. xiii, 26- 27 ; Mt. VII, 21-23). Le discours se termine, comme dans Matthieu (vu, 24-27), par la comparaison, des deux maisons (vi,

Après le discours vient, comme elle était probablement dans

le recueil de sentences, la guérison du serviteur de l'officier de Garpharnaùm (yii, i-io ; Mt. yiii, 5-i3) ; l'intervention des amis du centurion est une addition rédactionnelle, qui tend à accentuer le symbolisme du récit. La résurrection du fils de la veuve (vu, 11-17) appartient aussi k la rédaction, inventé là pour justifier ce que Jésus, dans sa réponse aux envoyés du Baptiste, va dire (vri, 22) des morts qu'il a ressucités. Le message de Jean, la réponse de Jésus et les propos concernant le Baptiste (vu, i8,35; Mt, xi, 2-19) viennent du recueil de sentences ; entre la question de Jean et la réponse de Jésus, la rédaction, à l'appui de celle-ci, ajoute (vu, 21) un flot de miracles que Jésus est censé accomplir dans l'instant même. Ala réflexipn sur le rapport qui existe entre Jean et l'avènement du royaume (Mt. xi, i2-i3), qui est réservée pour un autre contexte (xvi, 16), se substitue (vu, 29-30) la remarque touchant l'altitude des pharisiens et celle des pécheurs à l'égard de Jean, donnée ailleurs

par Matthieu (xxi, Si-Sa). La rédaction de Luc a en propre riiistoire de la pécheresse (vu, 36-5o), où est encadrée la parabole des Deux débiteurs (vu, 4i-43) ". l'histoire, qui* s'inspire du récit de l'onction dans Marc (xrv, 3-9),est mal adaptée à la parabole ; celle-ci a dû exister d'abord indépendamment du récit et peut-être en dehors delà tradition chrétienne. Une noiice concernant les femmes qui suivaient Jésus est insérée ici (viii, i-3), en prévision du rôle qui leur appartiendra dans la découverte du tombeau vide (xxiii, 55-xxiv, lo).

Une transition artificielle amène le discours des paraboles (viii, 4-i8), dont la mise en scène (Me. iv, i) a été utilisée antérieurement (v, 1-3). L'on donne, d'après Marc (iv, a-20), en abrégeant un peu et unifiant la composition, le Semeur, la demande d'explication des disciples et la double réponse de Jésus, les sentences qui suivent, mais non les deux dernières paraboles (la Semence, Me. iv, 26-29, étant omise, et le Sénevé, Me, n^ 3o-32, étant réservé pour un autre contexte, xiii, 18-19), ni la conclusion du récit, parce qu'on a jugé bon de placer en cet endroit la sentence sur les vrais parents (viii, 19-21 ; Me, ui, 3i-35). Par un nouvel artifice de transition l'on rejoint Marc, et l'on raconte d'après lui la traversée du lac et le miracle de la tempête apaisée (viii, 22-26; Me. iv, 3o-4i), la guérison du possédé de Gérasa (viii, 26-39 ;, Me. v, 1-20), la guérison del'hémorroïsse et la résurrection de la fille de Jaïr (viii, ^[0-66 ; Me. v, 2i-43), la mission des Douze (ix, 1-6 ; Mo. vi, 7 i3), les propos tenus à l'enlour d'Hérode (ix, 7-9; Me. vi, 14-16), puis, tout aussitôt, en laissant tomber le récit de la mort de Jean (Me. yi,. 17-29), la première multiplication des pains (ix, 10-17 > ^^^' ^i- ^0-44). qui «st ici la seule, etque suit immédiatement la confession de Pierre. Une longue section de Marc (vi, 45-viii, 26), reproduite en Matthieu (xiv, 26-xvi, 12), manque ainsi dans le troisième évangile : il est probable que cette section est secondaire dans Marc et que Luc ne l'y a point trouvée ; le rédacteur aura connu Marc avec la section complémentaire, dont il a utilisé ailleurs quelques indications, mais il n'aura pas jugé bon d'adopter l'ensemble, soit pour éviter les doubles emplois, soit parce que certains morceaux auraient été choquants pour ses lecteurs ou auraient mal servi ses intentions apologétiques.

32 l'évangile selon lug

Ce n'esl pas à dire que la confession de Pierre n'ait pas été autrement amenée par Luc : dans la rédaction actuelle ce morceau ne lient à rien, el l'on a l'impression d'une lacune ou d'une coupure après la multiplication des pains. La rédaction canonique de la confession (ix, ï8-2i) a suivi Marc (viii, 27-80) » mais elle laisse tomber entre la première annonce de la passion (ix, 22 ; Me. "viii, 3i) et la leçon du renoncement, avec le mot sur la parousie prochaine (ix, 23-2^ ; Me, viii, 34-ix, i), la remontrance de Pierre à Jésus et la réprimande énergique du Christ à l'apôtre (Me. viii, 32-33). Le récit de la transfiguration (ix, 28-3(5.; Me. IX, 2-9) n'est que légèrement retouché, mais on a supprimé tous les propos qui suivent (Me. ix, 9i3), n'en releiiant que le trait du silence gardé par les disciples au sujet du miracle. La guérison de l'épileptique (ix, 37-43) est abrégée de Marc(ix, 14-27), et l'on en laisse tomber la conclusion' (Me. ix, 28-29). A la notice qui précède, dans Marc (ix, 3o) la seconde annonce de la passion (ix, 44'4^ ! Me, 3i-32), est substituée une indication générale (ix, 43), de sens contraire à ce que dit Marc. Sans mentionner le retour à Gapharnaûm, on rapporte la querelle des disciples pour la première place (ix, 46-48 ; Me. IX, 33-37), et ran.ecdote de l'exorciste étranger (ix, 49-5o ', Me. IX, 38-40); puis Marc est subitement abandonné, le rédacteur connaissant d'ailleurs les sentences que le second évangile (ix, 4i-'')o) ajoute en cet endroit. Avant de retrouver la suite de Marc, nous voyons rattacher au voyage de Judée quantité d'anecdotes et de sentences,qui, probablement, dans les sources où on les a prises, étaient sans indication de temps ni de lieu. La formule solennelle d'introduction au voyage : « Quand advint le terme fixé pour son ravissement » au ciel (cf. Act. I, i), se perd dans une anecdote mal venue (ix, 5i-56), recueillie ou inventée par la rédaction à raison du symbolisme qu'on y a voulu mettre. Luc a pu annoncer ainsi le départ de Jésus pour la Judée ; mais l'anecdote du bourg samaritain où Jésus n'est pas reçu ne vaut que par sa signification, tout comme la traversée de laSamarie, conçue pour préfigurer l'évangélisation des païens, mais qui ne correspond à aucune réalité par rapport à Jésus (cf. Mt.*x, 5-6). A cette anecdote ont été rattachées trois réponses faites par le Christ àdes personnes qui

voulaient le suivre : les deux premières (ix, 57-60) se rencontrent dans Matthieu (viii, 19-22) ; la troisième (ix, 61-62) est, comme les deux autres, un proverbe populaire que l'on a voulu adapter au thème du salut chrétien. Les deux premières sentences voisinaient probablement dans la source avec le discours de mission, présenté ici (x, 1-19), non comme un discours aux douze apôtres, qui en ont eu l'abrégé plus haut (ix, i-5), mais à soixante-douze disciples, improvisés pour la circonstance, que Jésus emploie comme avant-courriers dans la présente mission : mise en scène inventée pour présag-er l'évangélisation de tous les peuples. Le corps même de l'instruction (x, 2-1 1) doit être plus confirme dans Luc à la source commune qu'il ne l'est dans Matthieu (x, 7-16) ; l'invective contre les cilés galiléennes (x, i2-i5 ; Mr. xi, 21-24) a été insérée avant la conclusion du discours (x, 16; Mr. xi, i). Le succès des disciples et le jugement qu'en porle Jésus (x, 17-20) n'ont pas plus de réalité que la mission des soixante-douze, et ils ont le même caractère symbolique. Dans la prière d'action de grâces, qui vient ensuite (x, 21-22 ; Mt. 25-27), la dernière strophe (Mr. xi, 28-3o) est remplacée par une parole aux disciples (x, 28-24 > Mt. XIII, 16-17), où ceux-ci sont félicités de voir l'accomplissement des prophéties anciennes. L'apologétique du rédacteur trouvait là son compte plus facilement qu'en des propos où le ciiristianisme apparaît trop visiblement comme ayant sa vie propre dans le culte de Jésus.

C'est par un artifice de rédaction (x, 29) que la parabole du S;iniarit.ain (x, 30-87) a été rattachée à la question du grand précepte (x, 20-28 ; Me. xii, 28-84 ; ^'^t. xxii, 35-4o) ; et c'est à cause du Samaritain que les deux morceaux ainsi associés figurent dans la relation du prétendu voyage de Samarie ; par elle-même la question du grand précepte n'était point localisée, mais la parabole semblerait plutôt conçue comme dite à Jérusalem. L'anecdote des deux sœurs (x, 88-42) paraît avoir été conçue ou arrangée pour le symbole, Marthe représentant le judaïsme ou le judéochrislianisme, et Marie le christianisme de la gentilité. Dans la leçon de la prière (xi, i-4), l'oraison dominicale n'a pas certaines demandes qui sont dans Matthieu (vi, 9-18), mais il n'en résulte pas que la forme de la prière dans

A. LoisY. — L'Évangile selon Luc.\ S

34 l'évangile selon loc

Luc soit en tout primitive. Suivent, sur ce ilième de la prière^ la parabole de l'Ami importun (xi, 5-8), fable dépourvue de signification morale, choquante en son application à Dieu, empruntée peut-être à la tradition rabbinique ; puis les sentences et comparaisons concernant l'exaucement (xi, 9-i3), qui viennent probablement du recueil de sentences (cf. Mt, vu, i-ii). Le rédacteur combine à sa façon (xi, i4-36) la dispute sur les exorcismes (Mt. xii, 'la-So, 43-45 ! Me. m, 22-27) et le refus de signe céleste (Mt. xii, 38 40), qui se suivaient dans là source ; il a réservé pour un autre contexte (xii, 10) la parole sur le blasphème contre l'Esprit, et entre les deux morceaux de ce développement il a inséré, ou plutôt construit lui-même, un doublet (xi, 27-28) de la sentence concernant les vrais parents, logée par lui après le discours des paraboles (vin, 19-21). Pour lesigne de Jonas (xi, 3(5), il a évité la précision compromettante, des trois jours et des trois nuits. La comparaison de la lampe sur le support (xi, 33), déjà rapportée (viii, i3) d'après Marc, revient ici d'après le recueil de sentences (cf. Mt. v, i5), conjuguée avec celle de l'œil lumière du corps (xi, 34-36 ; Mt. vi, 22-23), non sans que l'évangélisteaitrair de s'empêtrer quelque peu dans sa paraphrase. D'une enfantine gaucherie est le procédé par lequel la fulgurante invective contre les pharisiens (Mt. XXIII, 1-36), par elle même oracle d'un prophète chrétien contre le peuple et la ville qui ont crucifié Jésus, devient un propos de table (xi, 37-52), les menaces étant, pour leur donner un faux air de conversation, découpées en deux séries, l'une contre les pharisiens en général, l'autre contre les docteurs de la Loi ; une partie de la prophétie menaçante qui, dans la source, servait de péroraison au discours, est comme dissimulée entre la deuxième et la troisième apostrophe aux scribes. La notice finale (xi, 53-54) ménage une transition quelconque aux enseignements qui suivent.

Ces enseignements sont des sentences qu'on dirait prises un peu au hasard dansMarc et dans le recueil de discours, et qui ont été reliées entre elles par de menus artifices rédactionnels : parole sur le levain des pharisiens (xii, i ; Me. viii, i5 ; Mt. xvi,6), avec glose du rédacteur ; exhortation à professer courageusement l'Evangile (xii, 2-9), logée par Matthieu (x, 26-33) dans le^

discours de mission ; déclaration sur le blasphème contre l'Esprit (xn, lo), qu'on eût mieux fait de laisser dans la dispute sur les exorcismes (Mt. XII, 32 ; Me. m, 28-29); promesse d'assistance de l'Esprit aux disciples comparaissant devant les tribunaux juits ou païens (xn, 11-12), logée par Marc (xiii, 9-n) dans le discours apocalyptique, par Matthieu (x, 19-20) dans le discours de mission ; parabole du Riche insensé (xii, 16-21), avec son préambule (xii, i3-i5) inventé probablement pour servir d'introduction à la parabole, celle-ci étant d'ailleurs peu originale et de commune sagesse, mais facile à tirer au sens de l'évaugélisle ; avertissement contre la préoccupation des biens terrestres (xii, 22-3i), inséré par Matthieu (vi, 25-33) dans le discours sur la montagne; parole sur le trésor auciel (xii, 32-34; Mt. vi, aoai), tournée en prescription directe de l'aumône; exhortation à la vigilance en prévision du jugement (xii, 35-4o), morceau secondaire et allégorique, apparenté à la parabole des Vierges dans Matthieu (xxv, i-i3), et complété par la comparaison du voleur de nuit (Mt. xxiv, 43-44); comparaison des deux serviteurs, le bon et le mauvais (xii, ^'^-/iG; Mt. xxiv, 45-5i), suivie d'une glose (xii, 4!7"48) qu'on dirait inspirée par la parabole des Talents (Mt. xxv, i4-3o) ; annonce des divisions que l'Evangile produira dans les familles (xii, 5i-53 ; Mt. x, 34-36), amenée par une transition visiblement cherchée (xii, 49-5o) ; remarque sur les signes du temps, que les incroyants ne savent pas comprendre (xii, 54-56 ; cf. Mt. xvi, 2-3), en rapport avec les préoccupations apocalyptiques des premières communautés ; enfin, attachée par une suture trop mécanique (xii, Sy), la comparaison de l'homme qui s'exposerait à coridamixation et empri> sonnement s'il ne concluait en temps opportun arrangement avec sa partie (xii, 58-09; Mt. v, 25-26), conseil de sagesse vulgaire, dont la tradition évangéiique fait une application assez gauche à la matière du salut.

Gomme les incidents visés dans les propos suivants (xiii, 1-5) sont compris en pronostics de la ruine qui attend le peuple juif, et qu'il en va de même pour la parabole du Figuier (xiii, 6-9), qui correspond pour le sens à la malédiction du figuier stérile dans Marc (xi, 12-14, 20), il est probable que ces récits ont été arrangés et la parabole adaptée à ses fins par le rédac-

36 l'iîVAA'GILIî selor luc

,teur. L'histoire sabbatique qui vienl ensuite (xiii, 10-17) a été conçue en illustration d'un arg'uinent contre l'observance pharisaïque, et l'on est bien tenté, eu égard au conlexle, de prendre la guérison de la femme pour une allégorie signifiant le salut de la gentilité. Car les paraboles du Sénevé et du Levain (xiii, 18-21; Mt. xiii^ 3i-33; Me. iVjSa) concernent les rapides progrès du christianisme dans le monde romain. Dans un paquet mal lié(xiii, 22-3o), l'on peut reconnaître l'allégorie de la porte étroite (xiii, 22-24; Mr. vu, i3-i4) 1 un morceau apparenté à la parabole dés Vierges, si ce n'en est un débris (xiii, 29; cf. Mt. xxv,ii-i2); l'avisa ceux qui croiraient avoir pour le jour du jugement une sauvegarde dans leurs relations personnelles avec Jésus (xiii, 26-27 ' ^T- VIII, 22-23), forme primitive de cette sentence, mais oracle d'un prophète chrétien contre les Juifs incrédules; la déclaration touchant les élus qui viendront des quatre coins du monde prendre la place des enfants d'Abraham (xiii, 28-29 î Mt. VII, II -i3), autre oracle qui suppose commencée, en dépit des Juifs, l'évangélisation des païens; en rapport avec ce thème, application du dicton sur les premiers qui seront derniers, et les derniers premiers (xiii, 3o ; Mï. xix, 3o). La réponse à la menace d'Hérode Antipas (xiii, 3i-33) contient deux éléments, dont le second vient en surcharge pour amener l'apostrophe à Jérusalem (xiii, 34-35), détachée du discours contre les pharisiens et que le rédacteur n'avait pas osé mettre en propos de table. Le corps de l'anecdote (xxiii, 3i-32), imité d'Amos (vu, 10-17), avec une prédiction certaine de la mort de Jésus, n'a rien d'historique et fait préambule à la malédiction contre Jérusalem. .

Une nouvelle histoire sabbatique se présente (xiv, 1-6), ébauchée encore en illustration d'un argument, mais cette fois sans arrière-pensée symbolique. S'y rattachent une leçon de commune sagesse touchant la façon de se comporter quand on est invité à un repas (xiv, 7-11), où s'insinue vers la fin quelque préoccupation allégorique; le conseil de ne prendre pour convives que les miséreux (xiv, 12-14), tiré probablement de la parabole qui suit, en conformité de l'idéal proposé dans les Actes aux communautés; enfin la parabole du Festin (xiv, 5-24), allégoriquement traitée, comme dans Matthieu (xxii, a-i6), mais en res-

tanl plus près de la fable primilive. Revient la leçon du renoncement (xiv, 25-2;^; Mt. vu, 3738), celle fois d'après le recueil de sentences. Les comparaisons de l'homme qui veut bâtir une leur (xiv, 28-3o), du roi qui veut s'en aller en guerre (xiv, 31-33), d'où qu'elles viennent, ne s'adaptent pas sans quelque eflort à la leçon du renoncement; et il en va de même pour la comparaison du sel (xiv, 34-35; Mr. v, i3 ; Me. ix, 5o).

Par leur mise en scène (xv, ii-i2)les trois paraboles du pardon divin : Brebis perdue (xv, 3-^ ; Mt. xviii, 12-14), Drachme perdue (xv, 8-10), Fils prodigue (xv, ii-32), sont tournées en apologie de Jésus contre les pharisiens. Là comparaison de la pièce de monnaie égarée semble moins heureuse que celle de la brebis, et elle a pu être après coup calquée sur celle-ci. Dans la troisième parabole un thème de lils perdu et retrouvé (xv, 11-24), parallèle au thème de la brebis, a élé développé en allégorie de l'altitude que le rédacteur prèle aux Juifs à l'égard des païens convertis. La parabole de l'Econome infidèle (xvi, 1-7), celle du Riche et de Lazare (xvi, iQ-Si) sont plutôt développées en critique directe des pharisiens. Celle de l'Econome est un récit parfaitement immoral, que la tradition a cru pouvoir utiliser en en tirant des applicalions édifiantes (xvi, 8-12), auxquelles le rédacteur adapte la comparaison des deux maîtres qu'on ne peut servir en même temps (xvi, i3 ; Mt, vi, 24). La remarque sur le mécontentement des pharisiens avares, et la réplique de Jésus (xvi, i4-i5 ; cf. xviii, 9-14) sont un artifice rédactionnel en vue d'introduire quelques sentences pour lesquelles sans doute on n'aura pas trouvéde meilleure place : parole sur le royaume de Dieu, qui, depuis Jean, succède à la Loi (xvi, 16 ; Mt. XI, i2-i3) ; déclaration sur la pérennité de la Loi entière (xvi, 17), emprunt inattendu au discours sur la montagne (Mt. v, 18) ; réprobation sommaire du divorce (xvi, 18 ; Mt. v, 32 .; Mg. X, 11-12). L'intention de cet assemblage plutôt singulier paraît être de signifier le véritable accomplissement de la Loi, à quoi se rapporte aust i bien la conclusion de la parabole suivante. Cet appendice (xvi, 2731) dénonce, en effet, l'endurcissement et la réprobation des Juifs, incapables de voir l'accomplissement des prophéties dans le Christ ressuscité. Le corps du récit (xvi, 19-26), adaptation chrétienne d'un thème de conte,

38 l'kvangile selon luc

concerne simplement le bonheur éternel du pauvre et le tourment éternel du riche.

La monilion contre le scandale des petits (xvii, 1-2 ; Mt. xviii, 6-7), la recommandation du pardon (xvii,3-4 ; Mt. xviii, 21-22) sont morceaux du recueil de sentences, placés bouta bout devant la comparaison du service d'un maître avec le service de Dieu (xvii, 7-10), c'est-à-dire avec la vie chrétienne comme onla comprit bientôt dans les communautés organisées. Artificiellement dédoublée du récit de Marc (i, 4o-45). l'histoire des dix lépreux (xvii, 11-19) est un tableau symbolique où le Samaritain reconnaissant fait honte aux Jui-fs ingrats. Comme il ne répudie en aucune façon l'idée du grand avènement, l'évangéliste amène, après en avoir déduit un préambule de sa façon (xvii, 20-21), un discours apocalyptique (xvii, 22-37), "^^J^ utilisé dans Marc (xiii, 21) et surtout dans Matthieu (xxiv, 27-28, 37-41), qui l'a incorporé au grand discours eschatologique. De même caractère que l'Ami importun (xi, 58) est la parabole de la Veuve et du juge (xviii, 1-5), qu'une application eschatologique (xviii, b"-8) coordonne au précédent discours. L'histoire du Pharisien et du publicain (xviii, 9, i4), conçue peut-être d'après les types évangéliques du pharisien incrédule et du publicain croyant, devient en son application une menace prophétique contre le judaïsme.

Avec l'anecdote des enfants (xviii, i5-i7), l'on rejoint Marc (x, i3-i6) , d'après lequel sont ensuite rapportées l'anecdote du jeune homme riche et. les leçons qui s'y rattachent (xviii, i8-3o ; Me. X, i7-3o) ; puis la dernière annonce de la passion (xviii, 3i- 33; Me. x, 32-34), ^ii laissant tomber la majeure partie du préambule dans Marc et en omettant la requête des fils de Zébédée (Me. X, 35-4o). Ainsi l'aveugle de Jéricho (xviii, 35 43) ; Me. x, 46- 62) est introduit après l'annonce de la passion ; mais le- miracle vient avant l'entrée dans la ville, pour faire place à l'histoire de JZachée, (xix, i-io), qui se passe à Jéricho. Après l'aveugle, qui figure les recrues du judéochristianisme, Zachée, doublet du publicain Lévi (v, 27-29), figure les recrues de l'hellénochristianisme, la fortune de l'Evangile se dessinant ainsi dans la perspective de la parousie, que la parabole des Mines (xi, 12-27) va montrer en un recul propice. Rien de plus tendancieux que

INTROOnCTION . 39

le préambule (xix, ii) qui annonce, ni de plus arbitraire que les ^gloses par lesquelles s'effectue la métamorphose du thème parabolique de la rétribution (cf. Mt. xxiv, i4-3o) en allégorie apocalyptique. Mais il est à présumer que le rédacteur a effacé par ces ingénieuses manipulations l'indication historique, maintenue par Luc d'après lasourcede Marc, touchant les dispositions dans lesquelles Jésus était venu à Jérusalem.

Abrégé de Marc (xi, i-io), le récit de la manifestation messianique au mont des Oliviers (xix, 28-38) s'enrichit de deux additions secondaires : protestation des pharisiens contre les acclamations des disciples, et réplique de Jésus (xix, 3g-4o ; cf. Mt. XXI, 14-16) ; élégie prophétique de Jésus pleurant sur Jérusalem (xix, /^i-/^!^).. Ce n'est point par hasard que ce dernier morceau se trouve occuper la place donnée dans Marc (xi, i3ti4, ao-2i) à l'histoire du figuier desséché. Le récit de lexpulsion des vendeurs (xix, 45-4^ i Me. xi, iS-i^) est extrêmement bref. Les notices particulières de Marc touchant les allées et venues de Jésus entre Jérusalem et Béthanie sont remplacées par une indication générale (xix, 47-48 ; cf. Me. xi, 18-20), qui sera reprise et complétée ultérieurement (xxi, 37-38). Marc €st fidèlement suivi pour la question des prêtres (xxi, 1-8 ; Me. XI, 27-33), la parabole des \ignerons meurtriers (xx, 9-19 ; Me. XII, 1-12), la question des scribes à propos du tribut (xx, 20-26 ; Me. XII, i3-i7), celle des sadducéens sur la résurrection (xx, 27-40 ; Me. XII, 18-27, 34), le mot sur le Christ seigneur de David (xx, 4i"44 ? Me. xii, 35-37), l'avertissement sommaire contre les pharisiens (xx, 4^-4!7 5 Me. xn, 38-4o), la veuve aux deux liards (xxi, 1-4 ; Me. xii, 4i-44)- L^e discours apocalyptique (xxi, 5-36) vient aussi de Marc (xiii, i-3i, 33-37); mais la mise en scène est arrangée de façon à en faire le dernier discours public du Christ ; sans compter les retouches de détail, on remarque surtout l'omission de la parole touchant le jour du grand avènement (Me. xiii, 32), et la refonte complète de la péroraison (xxi, 34-36). La notice finale (xxi, 37-38), touchant les habitudes de Jésus et l'assidiiité de la foule à ses prédications, achève l'encadrement du discours ; par une rencontre qin probablement n'a rien de fortuit, elle semblerait dépendre clu récit concernant la femmme, adultère, disparu de la tradition

40 LÉVAnGILE SELON LUC

synoptique et depuis interpolé dans le quatrième évangile (Jn j \ii, 53-viii, II).

Dans le récit de la passion, le complot des magistrats juifs et la trahison de Judas (xxii, i-6 ; Me. xiv, 1-2, lo-ii) sont rapprochés l'un de l'autre, comme devait les présenter la source de Marc. Le récit de l'onction (Me. xiv, 3-9) est omis, parce que Luc ne l'a pas connu ou qu'il en a perçu le caractère adventice, et que le rédacteur l'a anticipé dans l'histoire de la pécheresse (vu, 36-5o). Les préparatifs du festin pascal (xxii, 7-i3) sont décrits d'après Marc (xiv, 12-16). Pour la relation de la cène, les deux éléments que contient le récit de Marc (xiv, 22-25), élément eschalologique primitif, et élément mystique venu de Paul^ sont plus faciles à discerner dans le texte ordinaire de note évangile (xxii, 14-18, 19-20) ; mais les variantes que présentent certains témoins donnent à penser que le second élément presque en entier [les mots : « pour vous donné », à la fin de xxii, 19, et 20) est une interpolation ; il est même probable que Luc n'avait parlé ni de corps ni de sang, mais, d'après la source de Marc; et la plus ancienne tradition, de pain mangé, de vin bu pour la dernière fois par le Christ avant le grand avènement. L'annonce delà trahison (xxii, 2i-a3), peut-être dérivée de Marc(xiv, 18-21),. a été tournée de façon à fournir une suite quelconque aux paroles concernant le pain et le vin de la cène. Inattendue dans ce contexte est la dispute des disciples au sujet de la primauté, pour amener la leçon du service, combinée avec la promesse des trônes (xxii, 24-3o ; Me. ix, 35 ; x, 42-45 ; Mr. xix, 28). L'annonce du reniement de Pierre (xxii, 3i-34), empruntée à Marc (xiv, 27-31), vient plutôt en retouche d'une prophétie concernant le rôle éminent de Pierre dans la fondation de l'Eglise. Quant aux recommandations dernières (xxii, 35-38), annonce des dangers qui attendent les disciples et de la passion qui vient,, avec le mot sur les deux épées, c'est un développement rédactionnel où l'on a voulu aussi marquer la prescience de Jésus.

Le récit de Gethsémani (xxii, 39-46), plus simple dans son économie générale que celui de Marc (xiv, 26, 32-42), pourrait être fondé sur la source même du second évangile ; le passage concernant l'apparition de l'ange et la sueur de sang (xxii,, 43-44), qu'il soit authentique ou non dans notre livre, répré-

sente un développement secondaire de la tradition. Le récit de l'arrestalion (xxii, 47-^3) corrige certains traits de Marc (xiv, 43-49) et il introduit, avant le discours que Jésus est censé avoir adressé aux membres du sanhédrin venus pour l'arrêter, un miracle mesquin, la guérison de l'oreille coupée au serviteur du grand- prêtre par un des disciples qui avait une épée. Il n'est pas question de la fuite des disciples, et l'évangéliste a eu soin de ne pas la faire prédire par Jésus, parce que, se proposant de supprimer les apparitions du Ressuscité en Galilée, il veut retenir les disciples à Jérusalem. L'omission de la séance nocturne du sanhédrin (Me. xiv, 55-64) résulte probablement de ce que Luc n'en avait pas trouvé trace dans la source de Marc ; mais, pour remplir la fin de la nuit où eut lieu l'arrestation, le rédacteur a quelque peu délayé la scène du triple reniement (xxii, 54-62 ; Me, xiv, 53-54, 66-72), et il l'a dramatisée par la présence de Jésus, dont un regard vient éveiller chez Pierre la mémoire et le repentir ; il emprunte ensuite à Marc (xiv, 65) la scène de dérision chez le grand-prêtre (xxii, 63-65), et il prend aussi à' la séance nocturne de Marc (xiv, 60-64) les détails qu'il met dans la réunion matinale du sanhédrin (xxii, 66-71).

Ce peut être par influence de la source de Marc, que, dans la relation du procès devant Pilate (xxiii, i-3, i6-25 ; Me, xv, i-i5), l'accusation du sanhédrin précède l'interrogatoire de Jésus par le procurateur. Mais, aussitôt après l'aveu de Jésus, qui, dans la source, motivait la condamnation, l'évangéliste introduit une déclaration formelle d'innocence, qui provoque l'incident nécessaire pour amener la comparution devant Hérode (xxiii, 4"i^)- ^^ doublet du jugement est fiction pure,, conçue dans un intérêt apologétique et censée accomplissement de, prophétie (cf. Agt. iv, 25-u8) ; beaucoup en attribuent l'invention à l'évangéliste lui-même ; mais peut-être celui-ci n'a- t-il fait qu'exploiter un récit de la passion où la responsabilité delà mort du Christ était hardiment transportée de Pilate à Hérode, comme dans l'évangile apocryphe de Pierre. On rejoint Marc pour l'incident de Barabbas, ajouté, à ce qu'il semble, dans la rédaction, comme celui d'Uérode, et autour duquel se multiplient les déclarations d'innocence nonobstant lesquelles Pilate

est censé avoir été contraint de satisfaire la haine des Juifs en livrant Jésus à la mort.

Le récit du supplice est conforme à celui de Marc pour ce qui regarde le portement de la croix par Simon le Cyrénéen (xxiii, 26 ; Me. XV, 21) ; le crucifiement entre les deux voleurs (xxiii, 32-33 ; Me. xv, 27) ^ le partage des vêtements tirés au sort (xxiii, 34 ; Me. XV, 24) ; les moqueries des magistrats juifs (xxiii, 35 ; Me. XV, 3i-32) ; la présentation du vinaigre, tournée en acte de dérision delà part des soldats (xxiii, 36-37 ; Me. xv, 36), mais avec omission volontaire du cri : Eli eli lama sahaktani, et de la plaisanterie au sujet d'Elie ( Me. xv, 34-36) ; l'inscription de la croix (xxiii, 38 ; Me. xv, 26) ; les ténèbres et le miracle symbolique du voile déchiré (xxiii, 44"45 ;Mg. xv, 3.3, 38) ; le cri d'admiralion du centurion (xxiii, 47 ; Me. xv, 39), avec atténuation de la formule. Mais l'esprit et la main du rédacteur se reconnaissent en de nombreuses additions : allocution prophétique de Jésus aux femmes de Jérusalem sur le chemin du Calvaire (xxiir, 27-31) ; prière du Crucifié pour ses bourreaux (xxiii, 3/\) ; injures d'un des voleurs et prière du bon larron, avec réponse de Jésus (xxiii, 39-43) ; prière de confiant abandon mise dans la bouche du Christ expirant (xxiii, 46), parole de psaume (xxxi, 6), qui se substitue^ pour la facilité de l'édification, à celle que donnait Marc (xv, 34) ; deuil des assistants après la mort du Christ (xxiii, 48), trait suggéré, comme plus haut (xxiii, 27) les lamentations des femmes, par un texte deZacharie (xii, io-i4)- Tout cela romance pathétiquement et pieusement la mort de Jésus.

N'ayant pas laissé fuir les disciples, notre évangéliste amène sur le Calvaire toutes les connaissances de Jésus (xxiii, 49). avec les femmes galiléennes dont parlait Marc (xv, 40) ; mais il ne donné pas les noms de celles-ci, qu'il a signalées antérieurement (viii, 2-3). Marc est suivi de près dans le récit de la sépulture par Joseph d'Arimathie (xxiii, 5o-o4 ; Me. xv, 42-46) ; pour le rôle des femmes qui observent les conditions de la mise au tombeau (xxiii, 55 56 ; Me. xv, 47-xvi, i) ; pour la découverte du tombeau vide le dimanche matin (xxiv, i-5 ;Mg. xvi, 2-7), jusqu'à l'endroit du discours angélique où il est question de la Galilée. Là, par un tour de prestidigitation rédactionnelle, au

lieu d'annoncer les apparitions du Ressuscité en Galilée (Me. XVI, 7), deux anges rappellent aux femmes les prédictions que Jésus, en Galilée, a faites de sa passion et de sa résurrection (xxiv, 6-7) ; les femmes viennent dire aux disciples ce qu'elles ont vu et entendu, mais les disciples n'en veulent rien croire {xxiv, 19-iT ; cf. Me. XVI, 8, où les femmes se taisent, mais que corrige 9-11, finale apocryphe, avec laquelle s'accorde Le. xxiv, 9, II). Si le passage concernant la visite de Pierre au tombeau (xxiv, iî2) doit être considéré comme authentique, et probablement l'est-il en rédaction secondaire, il en résulte que la forme canonique du troisième évangile a été fixée en regard du quatrième (cf. Jn. XX, 3-10, morceau qui est également d'origine rédactionnelle ; voir Le quatrième Evangile ^ 499-5oi). On ignore sur quelles traditions, en grande partie insoupçonnées des autres évangélistes, notre rédacteur a construit ses apparitions du Christ ressuscité ; sans doute y a-t-il mis beaucoup du sien. L'apparition aux deux disciples d'Emmaûs (xxiv, i3-3o), où il a placé dans la bouche de Jésus son propre système de démonstration chrétienne, est assez bien conçue comme récit mystique et symbolique, la présence invisible du Christ immortel au milieu des siens dans la cène eucharistique étant signifiée et attestée dans sa manifestation fugitive aux deux disciples. Le récit de l'apparition à tous les disciples réunis, qui se termine par l'ascension du Christ au ciel (xxiv, 36-53), manque d'unité, beaucoup de traits s'y entassant qui sont mal liés entre eux et dans la plus vague des perpectives. Le même thème sera repris au commencement des Actes (i, i-ii), avec quelques précisions complémentaires, et sûrement par le même auteur ; au lieu d'opposer un récit à l'autre, comme si l'évangélisle avait pu vouloir loger l'ascension pendant la nuit qui a suivi le jour de la résurrection, il est toutindiqué d'interpréter un récit par l'autre; car les deux ont été rédigés pour se compléter réciproquenjent, 11 n'y subsiste à peu près aucun élément de souvenirs réels touchant les conditions dans lesquelles s'est raffermie, en prenant une orientation nouvelle, la foi des disciples après la mort de Jésus. De menus détails (xxiv, 40 1 partie de 5i et 02) y sont encore suspects d'interpolation, peut-être à tort; mais ils n'altèrent pas un tableau qui est de lui-môme inconsistant, et où

s'accuse de nouveau, avec ou sans ces détails, l'influence du quatrième évangile (voir le commentaire).

§ IV. La composition du troisième évangile

Au point de vue de la oomposiliou et de l'origine, le troisième évangile, et les Actes des apôtres forment une unité littéraire que le travail critique n'a pu que constater, mais que les critiques n'ont pas tous interprétée de la même façon. Non seulement Je prologue des Actes coordonne ce livre à l'évangile ; le style aussi, l'esprit général, les procédés littéraires sont les mêmes dans les deux parties de l'ouvrage qui fut d'abord dédié à Théophile et que la tradition chrétienne a conservé dans le recueil du Nouveau Testament, Ses prologues lui font une place à part dans cette historiographie, que caractérise par-ailleurs, soit dans les deux premiers évangiles, soit même dans le quatrième, une sorte d impersonnalilé. Car Matthieu et Marc n'ont de personnel que leur titre, et ce que Jean insinue, dans les passages où apparaît comme entouré de mystère le disciple bienaimé,a toute chance d'être une fiction adventice. Les deux livres à Théophile s'annoncent comme une œuvre personnelle, rédigée, comme telle, dans les conditions qui étaient celles de la littérature profane en ce temps-là. Il n'est donc pas étonnant que l'unité d'auteur n'ait pas cessé d'être admise. Mais si l'attribution à Luc trouve encore des partisans décidés, beaucoup tiennent que l'auteur à Théophile est un personnage inconnu appartenant à la seconde génération chrétienne et qui aura été identifié à Luc dans la tradition parce qu'il avait incorporé à son second livre certains mémoires que le «cher médecin» avait rédigés sur la carrière apostolique de Paul. Une troisième hypothèse qui a été suggérée pour les Actes (par Sorof, Gercke, Norden ; v oiv Acles, Sa, 38, 49). aurait, semble-il, autanlde raison d'èlre pour l'évangile, à savoir que Luc serait bien l'auteur à Théophile, mais que son œuvre, tant dans le premier livre que dans le second, aura été remaniée profondément.

L'attribution traditionnelle ne paraît défendable en toute rigueur que si l'on se borne à des considérations purement exlé-

rieures : constance de la tradition qui n'a pas retenu la trace du moindre doute touchant l'origine des livres dont il s'agit ; unité du style, qui convient à l'auteur désigné par la tradition ; et nécessite d'identifier cet auteur au compagnon de Paul qui dit (( nous » dans les Actes. Ces arguments sont loin d'être aussi décisifs qu'ils peuvent paraître au premier abord.

Rien n'est moins consistant, au fond, que la tradition chrétienne touchant l'origine des écrits évangéliques. L'existence de tels écrits n'est positivement attestée que vers le milieu du second siècle, et il faut descendre jusqu'à Ircuiée pour trouver, avec l'assertion expresse du canon des quatres'évangiles, la désignation formelle des quatre personnages apostoliques auxquels ils sont respectivement attribués. Les premiers auteurs qui en parlent, depuis Papias, qui nomme Marc et Matthieu, sont préoccupés d'autoriser les évangiles de l'Eglise contre les novateurs qui se permettent d'en fabriquer de nouveaux à l'appui de leurs doctrines. On veutque ces évangiles soient apostoliques ; on le veut beaucoup plus énergiquement qu'on ne lésait certainement. On le dit parce que les écrits évangéliques sont relativement anciens dans leur substance et qu'on désire les faire passer pour tels dans leur intégrité. T^.n Cnil, la littéraiafc proprement apostolique, laquelle se rci'uiil aux lettres authentiques de Paul, ignore les évangiles, elle ignore même ce qu'on appelle encore par habitude la tradition évangélique ; l'épître aux Hébreux l'ignore aussi; ce sont seulement les écrits de la lin du premier siècle ou ducommencement du second, comme l'épître de Clément et les Pastorales, qui laissent entrevoir l'exisUnice d'une tradition smr l'épiphanie et l'enseignement de Jésus, La plupart des critiques se font encore de la prétendue tradition évangélique une idée qui ne correspond nia l'état des lémoignages ni au caractère des documents en question. L'on se figure qu'une véritable tradition, riche de souvenirs concernant l'enseignement de Jésus, les faits de son ministère, les circonstances de sa mort et celles où s'est affirmée la foi de sa résurrection, a existé d'abord, et que les évangiles écrits représentent une sorte de sélection, déterminée par le besoin des communautés naissantes. En réalité, ce n'est pas d'une telle tradition qu'a vécu d'abord la foi, et l'exlrème indigence des

souvenirs primitifs est ce qui apparaît de plus clair : la légende de Jésus, dans son ensemble, n'est pas un choix de souvenirs historiques, c'est comme une réduction du mythe christologique élaboré sur les textes de l'Ancien Testament pour la satisfaction de la foi en Jésus et pour l'apologie de cette foi contre les Juifs ; c'est l'expression même de celte foi dans une commémoration dramatique du Christ mourant et ressuscitant ; et sous cette commémoration il n'est pas autrement facile de discerner ce qu'ont été, comme faits de l'histoire, la vie et la mort de Jésus ; l'enseignement prêté au Christ, même dans ce qu'on appelle tradition synoptique, n'est pas la doctrine d'un penseur religieux ni le message d'un prophète, c'est une collection de sentences en rapport avec la vie des premières communautés, oracles, si l'on veut, mais oracles de prophètes chrétiens ; et l'on est fort empêché de découvrir dans cette masse passablement incohérente quelques notions simples dont on puisse dire avec certitude qu'elles ont inspiré toute la prédication de Jésus. Aucun évangile ne reflète simplement l'impression produite par la vie et la mort du Christ sur ceux qui en ont été les témoins.

C'est ce qui rend fort délicate pour l'historien l'interprétation du prologue où l'auteur à Théophile déclare avoir reproduit en toute exactitude les renseignements fournis par les « premiers témoins et ministres de la parole ». Il s'agit des témoins de l'Evangile, de ceux qui ont vu l'épiphanie de Jésus et la fondation de l'Eglise chrétienne. L'auteur auîi Hébreux, qui paraît contemporain de l'auteur à Théophile, s'exprime dans le même sens touchant « le salut qui a commencé par la prédication du Seigneur et qui a été confirmé par ses auditeurs »,pour ceux qui sont venus ensuite à la foi, « Dieu y joignant son témoignage par signes, prodiges, miracles variés et distributions d'Esprit saint selon sa volonté » (Hébk. ii, 3-/^). Voilà bien ce qu'a voulu raconter Tauteur à Théophile. Mais, à prendre ses deux livres dans leur ensemble et, si Ton peut dire, comme unité rédactionnelle, il paraît impossible d'admettre que cet auteur soit Luc, le compagnon de Paul.

Les Actes en fournissent la preuve principale, mais non la preuve uniquement décisive. Il est sur que les Actes sont ea

grande partie construits sur un document parfailement authentique, vraiment historique, une relation des voyages de Paul et de sa captivité, relation écrite par un compagnon qui était avec lui quand il vint pour la première fois de Troas en Macédoine, et qui était encore avec lui à Rome. Ce compagnon ne peut guère être que Luc, et le témoignage conjoint des Actes et des épîtres s'accorde jusqu'à un certain point avec le témoignage traditionnel touchant l'activité littéraire du personnage dont il s'agit. Mais, dans les Actes, l'œuvre de Luc est incessamment coupée et interpolée dé développements plus ou moins considérables qui sont les fruits d'un travail légendaire sur les événements que Luc racontait de première main, en croyant sans doute et non pas en critique, mais avec la précision d'un témoin attentif et sur (voir les Actes des apôtres, 5o ss.). L'unité du style dans le livre des Actes ne préjuge pas l'unité de la composition, cette unité résultant probablement de ce que le rédacteur du livre canonique a retouché à la fois et imité le style de Luc lui-même. Il y a donc unité du style rédactionnel, et dans le même sens unité d'esprit, de préoccupations dominantes, d'un bout à l'autre du livre, qui, pris tel quel, n'est certainement pas de Luc.

Si la rédaction canonique de l'évangile doit être attribuée aussi à un autre que Luc, ce n'est pas seulement parce que les Actes, en définitive, ne sont pas de lui, mais c'est parce que le style, l'esprit, les préoccupations rédactionnelles sont les mêmes dans l'évangile que dans les Actes, et que c'est sûrement la même main qui a donné leur forme dernière aux deux écrits. Il est vrai que le contrôle ne peut pas s'exercer pour l'évangile de la même façon que pour les Actes, vu l'impossibilité de discerner, il première vue, dans l'évangile une source authentique de la vie de Jésus, laquelle source, émanant d'un prem'ier auteur, aurait été traitée par le rédacteur comme l'a été la relation de Luc dans les Actes. C'est pourquoi, plusieurs critiques dérivent simplement de l'inauthenticité des Actes l'inauthenticité de l'évangile. Mais, h y bien regarder, l'authenticité de l'évangile considéré en lui-même! serait tout aussi sujette à caution que celle des Actes. Car le troisième évangile dépend sûrement de Marc, et le rédacteur pratique souvent à l'égard de Marc une

mélhode analogue à celle qu'il a suivie dans les Actes à l'égard de la relation de Luc. Seulement la question ne peut être .tirée bien au clair si l'on n'examine d'abord le rapport des prologues à Théophile avec les livres qu'ils concernent ou sont supposés concerner.

Les prologues des livres à Théophile se rapportaient à des écrits sensiblement différents de ceux que la tradition nous a transmis sousie nom de Luc. Pour écarter l'hypothèse de Norden (supr. cit. p; aS) touchant la composition du second livre à Théophile par Luc et celle des Actes des apôtres par un rédacteur qui aurait profondément remanié l'œuvre de Luc, on a supposé (GoGUEL, Le livre des Actes, 1922, et déjàE. Meyer, Ursprung und Anfdnge des Christentums, I, igai.puis III, igaS) qu'un interpolateur avait corrigé après coup le commencement du second livre à Théophile en supprimant la seconde partie du prologue où était indiqué l'objet propre du livre, et en introduisant une notice sur les apparitions et l'ascension duRessuscité. Hypothèse absolument gratuite et invraisemblable : conçoit-on qu'un vulgaire interpolateur se soit avisé d'éliminer sans raison une indication claire de l'auteur et qu'il ait réussi à faire disparaître des exemplaires alors existants la moitié du prologue original ? Autant vaudrait admettre que l'auteur s'est interpolé luimême. Dans la réalité, le remaniement du commencement des Actes est en rapport avec la rédactionde la finale dans l'évangile ; et à ces éléments rédactionnels il est fait allusion dans le corps, même des Actes (x, 41 ; xiiï, 3i, passages qui sont en rapport direct avec Act. i, 3-5, et non avec Le. xxiv, 36-53, comme le voudrait E. Meyer, I, 4^, et comme il le maintient, III, 12, n. I, pour x, 4I' à moins qu'on n'implique dans l'évangile ce qui est dit explicitement dans les Actes), et l'interpolation des Actes est, à vrai dire, le système général qui a présidé à leur rédaction. Pour écarter l'application à l'évangile même de l'hypothèse suggérée pour les Actes par Norden, on a dit (GoGUEL, Les Evangiles synoptiques, p. 45i) que tels morceaux, signalés par l'auteur du présent livre (article sur Les écrits de S. Luc, supr. cit. p. 23) comme imputables à la rédaction, étaient du même style que le reste de l'évangile et occupaient dans le plan du livre une place qui ne permettait pas de les tenir pour

IN'mODUCTION 49

surajoutés : comme si l'unité de style, qui ne prouve rien pour l'unité de composition dans les Actes, prouvait quelque chose pour l'unité fde composition dans l'évangile ; comme si le « plan organique*», dont on fait si grand état, ne pouvait pas être attribué au rédacteur, auteur responsable des fictions qui dominent le susdit plan (récits de la naissance, prédication à Nazareth, mission des soixante-douze disciples). C'est aux prologues eux-mêmes qu'il faut demander leur secret.

Celui des Actes,fon'; peut le dire sans crainte, a été mutilé d'office en des circonstances qui semblaient justifier cette opération : ce qu'avait dit Luc touchant l'objet de son second livre ne correspondaitjpas à l'idée qu'on s'était depuis peu faite ou qu'on voulait faire prévaloir touchant les premières origines de la secte chrétienne; d'après ce qu'on a jugé bon de mettre à la place, dans les" premières pages des Actes, il est à croire que Luc n'était pas jassez net siir la matérialité de la résurrection, la réalité corporelle du Christ ressuscité, ni sur l'action immédiate des disciples pour [la[fondation de la première communauté. Sans doute voulait-on mieux garantir contre certain docétisme la manifeslationSdu Christ en chair, en affirmant par delà les limites du vraisemblable, — s'il pouvait y avoir vraisemblance en ces matières, — la substantialité corporelle de Jésus ressuscité; sans doute aussi se proposaii-on d'asseoir sur un fondement solide, contre] certain gnosticisme novateur, la tradition apostolique, désormais règle des communautés. Mais ceci n'a dlmportance que pour le livre des Actes.

Dans la partie conservée du prologue (Agt. i, 1-2), onnousapar fortune transmis le résumé de l'évangiledans les termes mêmes où Luc l'avait défini ;le premier livre à Théophile était une «relation de tout ce que Jésus avait fait et enseigné depuis le commencement»,— entendons le commencement de son ministère public, ou, plus exactement peut-être depuis le commencement de ce ministère compris comme son épiphanie terrestre, sa manifestation au monde, — « jusqu'au jour où il fut ravi » auprès de Dieu (cf. Le. ix, 5i). L'idée de ce ravissement n'implique pas la mise en scène de l'ascension, el encore moins la matérialisation des visions que les croyants eurent du Ressuscité. Il est de plus à noter que l'interpolateur n'aurait pas pris soin de loger

A. LoiSY. — L'Evangile selon Luc. 4

50 l'kyakgile selon luc

en surcharge dans celte brève notice le rappel des instruclions données par le Christ aux apôtres avant son départ, si Luc n'avait été muet sur de telles instructions et même sur l'éieclion des apôtres par Jésus. D'autre part, il est évident que les récits de la naissance, première partie de l'évangile canonique, ne se lisaient pas dans le premier livre à Théophile. C'est aussi bien ce qui résulte du premier prologue, qui concerne les deux livres, mais où l'on n'a pas non plus le droit de comprendre les récits de la naissance parmi les choses qu'ont transmises aux historiens de l'Evangile ceux qui furent « dès le commencement témoins puis ministres de la parole ». « La parole » est le salut annoncé et réalisé par Jésus ; ce salut s'inaugure par la prédication, se définit symboliquement dans les miracles, s'accomplit par la mort suivie de glorification. C'est tout l'Evangile^ à l'égard duquel sont adventices et secondaires les récits de la naissance.

Mais il va de soi que le premier livre à Théophile n'a pas été modifié seulement par l'addition des récits de la naissance au commencement, et celle des récils de la résurrection à la fin. Les prologues ne permettent pas de décider si le premier livre commençait, à la façon du Marc canonique, parle baptême de Jean. De sérieux indices, en d'autres parties du livre, inviteraient à penser que Luc pourrait bien n'avoir pas connu Marc en sa forme canonique, ou bien que, s'il l'a connu, il a connu aussi et lui a souvent préféré le document fondamental du second évangile. Or il semble que ce document n'ait pas contenu encore la notice relative à Jean et au baptême du Christ, ni la tentation au désert, données plus ou moins mythiques, et qu'il ait représenté d'abord Jésus appelant ses premiers disciples et prêchant à Capharnaiim (voir Marc, ip-aS ; Légende de Jésus, R, h. l. r. 1922, p. 4o5). 11 est à présumer que le premier livre à Théophile commençait à peu près de la même façon que l'évangile de Marcion : ce L'an quinzième du règne de Tibère César, Jésus descendit à Capharnaiim. »

Pour la suite, on ne peut faire aussi que des inductions. probables, fondées sur le caractère de certains morceaux et l'incohérence qu'ils introduisant dans le développement des récits. On ne s'attend pas à ce que Luc, historien consciencieux et précis dans le document fondamental des Actes, adopte dans l'évangile

INTRODUCTION bl

les procédés qui dans les Actes sont familiers au rédacteur : introduction de scènes fictives et symboliques, dédoublement de données primitives, transpositions et interpolations hardies, équivalant à des fictions. Ceux qui admettent l'unité de composition sont obligés de professer en même temps que toutes ces libertés étaient implicitement comprises dans le programme qu'énonce la première préface à Théophile : exposer avec suite des données soigneusement recueillies près de témoins autorisés. Alors le prologue lui-même sera la plus grande fiction qui soit contenue dans l'œuvre tout entière. Mais le programme a été honnêtement énoncé, et les fictions caractéristiques du troisième évangile portent leur marque d'origine.

La scène de prédication à Nazareth par laquelle s'inaugure le ministère galiléen (Le. iv, i6-3o) transpose et développe une anecdote de Marc (vi, i-6) en en élargissant singulièrement la portée symbolique et en y logeant un discours de Jésus qui a été construit par le rédacteur, comme le sont en général les discours des Actes ; et de même que, dans ce dernier livre, la scène de la pentecôte présage le succès universel de la prédication apostolique, la scène de Nazareth présage la réprobation des Juifs et le salut porté aux Gentils malgré les Juifs, ce qui est une thèse favorite du rédacteur dans les Actes. C'est aussi en vertu d'un symbolisme conscient et réfléchi, et parce que le rédacteur n'avait pas l'intention de l'utiliser en son lieu propre, que la pêche miraculeuse vient illustrer la vocation des premiers disciples ou {)lutôt celle de Pierre(LG. v, i-ii): la métaphore des « pêcheurs d'hommes » (Me. i, in) s'élargit en tableau symbolique où se dessine le rôle de Pierre comme fondateur noji seulement de la première communauté mais de l'Eglise universelle, ce qui est encore un thème cher au rédacteur des Actes. La mission des soixantedouze disciples (Le, x, i, i^-'^o), qui, si on l'entend à la lettre, double sans ombrede raison la mission desDouze (ix,i-6), est, dans sa coordination au voyage de Samarie (ix, 5i-56), une anticipation symbolique de la prédication aux Gentils ; c'est aussi bien un moyen d'étoffer la légende de Jésus, comme le rédacteur a étoffé la légende de Paul en multipliant les voyages de l'Apôtre à Jérusalem. Enfin la plus hardie de toutes ces fictions pourrait bien être la retouche (xxiv, (i) moyennant laquelle l'annonce

concernanl les apparitions galiléennes du Christ ressuscité se trouve muée en rappel des instructions données en Galilée, afin de transférer à Jérusalem toutes les apparitions, d'y retenir les^ apôtres, d'instituer le cadre fictif où Jésus ressuscité inaugurera l'apologétique chrétienne en expliquant les Ecritures à ses disciples, où il autorisera la tradition apostolique en leur donnant mission de fonder l'Eglise avec l'assistance de l'Esprit saint, où il garantira par avance et de toutes façons, on peut le dire, cette Église contre les spéculations et les entreprises de la gnose- Car c'est à celte fin que tendent, dans l'économie du troisième évangile les récits de la résurrection ; c'est à cette fin aussi, que tend pour une bonne part la rédaction des Actes (on lit en toutes lettres Act. xx, 28-3o, discours de Paul aux anciens d'Ephèse, la dénonciation des docteurs gnostiques et la définition du rôle qui appartient aux « évêques » pour la préservation du « troupeau » chrétien).

Il y a donc lieu de penser que la composition du troisième évangile et des Actes a traversé deux étapes principales : les deux livres à Théophile ont existé d'abord ; plus tard est venu le remaniement qui a fait du premier livre un évangile et du second les Actes des apôtres. Mais le discernement de ce qui est primitif est moins facile dans l'évangile que dans les Actes, et à peine ose-t-on risquer une esquisse de ce qu'a pu être le premier livre à Théophile. D'après le traitement fait au second livre, où le rédacteur n'a pas pratiqué que des additions mais des suppressions, des retouches et des transpositions, on peut préjuger en générai ce qu'il aura fait dans le premier et vérifier même, ainsi qu'on vient de le voir, certaines additions importantes ; il n'est pas possible de rétablir les omissions, ni même de déterminer sûrement dans le détail l'attribution des divers éléments au premier auteur ou au rédacteur, le caractère même delà tradition évangélique, ainsi qu'il a été dit d'abord, se prêtant mal à un telle discrimination.

On peut supposer, par conjecture et sous toutes réserves, que le premier livre à Théophile, aussitôt après le prologue, montrait Jésus appelant les premiers disciples dans les conditions que dit Marc (i, 16-20), puis décrivait d'après lui les incidents de la première journée à Capharnaùm et le départ de Jésus-

(Le, IV, 3o-44) ; probablement doimail-il l'histoire du lépreuX' (v, 12-16), plus sûrement celle du paralytique (v, 17-26), la vocation de Lévi et le propos sur la fréquentation des pécheurs (v, 27-82), le dit sur le jeune (v, S.S-Sy) et les histoires sabbati- <iues (vi, i-ii) ; on peut douter qu'il ait raconté la vocation des Douze (vi, 12-16) ; peut-être donnait-il en cet endroit le discours des béatitudes (vi, 17-vii, i), mais la main du rédacteur y sera plus lard intervenue; la même remarque vaut pour rànecdote du centurion de Capharnaûm (vu, 2-10), empruntée avec le discours au recueil des sentences, d'où vient aussi la série des propos concernant Jean-Bapliste (vu, i8-35) ; le discours des paraboles (viii, 4"i8) provient probablement de Marc, de qui Luc aura pris la suite de miracles, tempête apaisée, possédé de Gérasa, histoire de l'hémorroïsse et de la fille de Jair (viii, 26-56). La mission des Douze (ix, 1-7) est sujette au même doute que leur vocation ; pareillement les propos d'Antipas (ix, 7-9), empruntés à Marc (vi, 14-16), mais qui ont pu se «ubstituer à quelque notice concernant l'attitude menaçante du tétrarque lorsqu'il fut averti de l'agitation provoquée par Jésus, par quoi aurait été introduite la multiplication des pains (ix-, lob-ij); la confession de Pierre et tout ce qui suit (ix, i8-5o), jusqu'à l'incident de l'exorciste étranger, auraient été simplement pris de Marc, ou plutôt Luc reproduisait ce qui était dans la source de Marc, c'est-à-dire qu'il pouvait bien ignorer le commentaire donné par Marc (viii, 3o-38) à la confession de Pierre, aussi la transfiguration (Me, ix, 2-9) et la prédiction réitérée de la passion (Me. ix, 3o-32), L'annonce solennelle du départ pour Jérusalem appartient probablement à Luc (cf. ix, 5i et Act, 1,2) ; mais on ne saurait dire si quelques-uns des morceaux d'enseignement qui sont placés entre ce départ et l'endroit (xviii, i5) où notre évangile rejoint Marc auraient été déjà logés là dans le premier livre à Théophile. Ce qui, dans la suite, vient de Marc, anecdotes des enfants (xviii, i5-i7), du jeune homme riche (xviii, i8-2o). troisième annonce de la passion (xviii, 3i-34), aveugle de Jéricho (xviii, 35-43), a pu figurer dans Luc,, sauf probablement l'annonce de la passion, mais dans un jour assez difl'érent de celui que leur donne l'encadrement rédactionnel. Le singulier commentaire introduit par le rédacteur dans la

ë4 l'évangile selon LUC

parabole des Mines (xix, ii-'2'j) donnerait à penser que l'idéede la parousie prochaine ressortait des sentiments attribués par Luc, d'aprçs la source de Marc, à Jésus et à ses compagnons. Ces sentiments sont d'ailleurs ceux que supposent (historiques ou non), la manifestation messianique sur le mont des Oliviers (xix, 28 38) et l'expulsion des vendeurs (xix, 4^-46). Les incidents du ministère hiérosolymitain (xx-xxi), depuis la question des prêtres jusqu'au discours apôcal3'ptique, auraient été pris de ■ Marc, et Ton pourrait se demander si la question du grand précepte (Me. xn, 28-33) n'y aurait pas figuré, avant d'être placée par le rédacteur dans le cycle samaritain; d'aiitre part, le discours apocalyptique (xxi) pourrait avoir été ajouté par le rédacteur. Il l semble que Luc ait suivi la source de Marc pour les préliminaires de la passion elle dernier repas (xxu, 1-6, 16-18), qui est devenu pascal seulement dans la rédaction, comme il l'est devenu dans la rédaction de Marc ; les paroles attribuées à Jésus et par lesquelles s'expliquait la cène chrétienne avaient un sens proprement eschatologique et ne devaient rien à l'interprétation . mystique de Paul ; elles rendaient seulement compte de la cène en souvenir du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. On pourrait croire que la promesse des trônes (xxii, 28-3o) s'y ajustait, s'il n'y avait doute à cause du rapport de ce logion avec la légende de l'institution des Douze par Jésus. Le récit de Gelhsémani, pour le principal (xxii, 39-42, 4^'46)» emprunté à la source de Marc, vient probablement dé Luc; il est plus difficile de démêler ce que lui appartient dans le récit de l'arrestation (xxn, 4^-53) et de ce qui s'est passé chez le grand-prêtre (xxii, 54-71) ; mais il paraît avoir ignoré la séance nocturne du sanhédrin,^ peut-être aussi le reniement de Pierre; il disait le jugement par Pilale et l'effort inutile du gouverneur pour relâcher Jésus (xxiii, 1-4, 18-25), le départ pour le Calvaire et le portement de la croix par Simon le Gyrénéen (xxiii, 26), le crucifiement entre les deux voleurs (xxiii, 32-33), la dérision du Crucifié par les magistrats juifs, la présentation du vinaigre, l'inscription de la croix, les ténèbres, le déchirement du voile dans le temple, le cri de Jésus expirant, la remarque du centurion (xxiu, 35 6-38, 44-47)- Il <2st probable qu'il mentionnait la présence des femmes galiléennes sur le Calvaire, racontait la sépulture par Joseph

d'ArimaLhieet la découverte du tombeau vide (xsiii,49-xxiv, 5); encore esi-il que ces traits, empruntés à la rédaction de Marc, pourraient- n'appartenir aussi qu'à la rédaction du troisième évangile, Luc s'étant arrêté, comme la source de Marc, au témoignage du centurion {voir Ma/^c, ^yi).

Si incertaine quesoitdansles détails cette restitution, une chose du moins n'est pas douteuse, c'est que le fond du troisième évangile est beaucoup moins consistant que le fond des Actes (en mettant à part les fictions rédactionnelles des premiers chapitres). Les Actes ont retenu du second livre à Théophile une suite de renseignements historiques sur la fondation du christianisme ; le premier livre à Théophile n'était, en somme, qu'une légende sacrée, une légende de culte, en grande partie produit et non souvenir de la tradition apostolique invoquée par l'auteur du prologue! La source de Marc, qui est aussi bien la source principale de Luc pour ce qui est des faits évangéliques, n'était pas autre chose. Et l'autre source de Marc et de Luc, le recueil de sentences est de même, pour l'ensemble, un produit de la tradition primitive, de la tradition apostolique en tant que prophélico-didaclique. Sans doute ne pouvait -il manquer d'en être ainsi ; mais il en est ainsi, parce que le simple fait de Jésus a été aussitôt transfiguré dans la foi au Christ immortel. En toute sincérité, nous le pouvons croire, Luc a présenté à Théophile comme des « faits accomplis » les premières acquisitions, on peut dire les premières Yisions de la foi louchant son héros crucifié. L'action personnelle de Jésus a déclenché la foi ; mais ce commencement n'a jamais été raconté indépendamment de la foi qu'il avait suscitée.

Une contradiction, non sentie par l'auteur à Théophile, existait entre sa prétention de raconter Jésus, et la documentation dont il disposait; et de même cette prétention toute personnelle, d'écrire un livre analogue aux histoires profanes, mettait son œuvre en dehors du courant traditionnel, du travail anonyme de la foi où l'individu s.'absorbe dans l'objet de son culte, dans l'idéal de sa communauté. La préface de Luc, entête d'un évangile ecclésiastique, est un non-sens ; et le premier livre à Théophile est devenu un évangile ecclésiastique, comme le second livre est devenu lui aussi, une légende sacrée, par le travail

56 l'évangile SliLOM LUC

rédactionnel qui a mis ces livres dans le genre purement religieux qui convenait à leur objet. Maintenant le prologue de l'évangile n'est qu'une étiquette sans portée, que Marcion a pu négliger comme entièrement superflue ; et la mutilation du prologue des Actes, qui est un procédé fort ressemblant à celui de Marcionj s'explique jusqu'à un certain point par la même raison. C'est parce que la foi grandissante ne se trouvait plus satisfaite ni défendue à son gré dans les livres à Théophile, que ces livres ont été refondus.

Ce remaniement a pu sembler tout aussi nécessaire, sinon davantage, pour le premier livre que pour le second ; et nous pouvons juger de son objet par les principaux éléments qui le caractérisent. De ces éléments les récils de la naissance sont le plus considérable, au. moins par l'étendue, et le moins discutable pour ce qui est de son caractère adventice et rédactionnel. Le rédacteur ne les a pas inventés de toutes pièces et il a même dû trouver toute préparée une légende où la naissance de Jésus se coordonnait à celle de Jean ; mais ce doit être le rédacteur du troisième évangile qui a introduit les versets relatifs à la conception virginale (i, 34-35) dans un contexte qui l'avait d'abord ignorée ; c'est lui qui a interpolé dans le. récit le cantique d'Elisabeth (i, 46-55), devenu dans la tradition cantique de Marie, puis le cantique de Zacharie (i, 57-79), le cantique des anges à la naissance de Jésus (11, i3-i4). le cantic|ue de Siméon (11, 29-32) ; ce doit être lui qui a découvert dans le recensement de Quirinius un merveilleux synchronisme pour la naissance de Jésus, et un excellent moyend'expliquercommentleChrist, nonobstant son surnom de Nazoréen, n'était pas né à Nazareth, mais à Bethléem (11, i5) ; c'est lui qui a intercalé çà et là les petites notes par lesquelles la mère de Jésus est mise en relief et semblerait présentée comme garante de cette miraculeuse histoire (11, 19, 34,35, 5i6) ; il s'est de même approprié l'anecdote de Jésus à douze ans (11, 4i-5i), conçue d'abord indépendamment des récils de la naissance^ et qu'il n'a pas non plus inventée. Ces récits pourraient bien ne pas tendre seulement à prouver que Jésus est né et a grandi dans un milieu de Juifs pieux et dans les circonstances déterminées par les prophéties juives, mais qu'il est né vraiment, réellement, du saint Esprit et de la vierge

ISTRODUCTJON 57

Marie, comme l'affirma de bonne heure le symbole baptismal de l'Eglise romaine.

La débauche de syuchronismes par lesquels s'inaugure malmenant la relation du ministère public (m, 1-2) est le fait du rédacteur, bien que Luc ait pu indiquer la quinzième année de Tibère, soit par induction et calcul, soit en vertu d'une donnée traditionnelle, comme date de l'épiphanie du Christ. De même l'élaboration des éléments fournis par Marc et le recueil de sentences sur la prédication de Jean (111,2 a 9), que le rédacteur s'est permis de compléter (m, 10-14) ; sur ses déclarations touchant son rôle de précurseur et la répudiation pour lui-même du rôle de Messie (m, iS-i^); l'anticipation de la captivité duBaptiste (m, 18-20), le baptême de Jésus et sa généalogie (m. 21-38), la tentation au désert (iv, i-i3) : tout cela est pour accentuer l'accomplissement des prophéties en Jésus et pour mieux situer Jésus dans l'histoire. La grande mise en scène de la prédication à Nazareth (iv, i6-3o), si mal équilibrée, parce que les éléments en ont été pris de divers côtés, trahit la main qui a construit de la même façon tant de fictions dans les Actes : c'est avant tous un morceau de polémique antijuive et d'apologétique chrétienne. Dans l'économie des récits, la transposition de la journée de Gapharnaûm (iv, 3i-44)et de la vocation des disciples (v, 1-21) après la prédication à Nazareth est un coup de violence rédactionnelle qu'on n'a guère essayé de dissimuler ; de même l'intrusion de la pêche miraculeuse dans le récit de vocation. La manière hardie et maladroite du rédacteur se reconnaît dans la «ùrcharge que fait, dans l'histoire du centurion de Carphanaiim (vu, 2-10), la délégation des principaux juifs auprès de Jésus à la place du centurion lui-même ; dans l'invention du miracle de Naïn (vir, io-i5) et du paquet de guérisons par lesquelles est commentée la réponse du Christ aux envoyés de Jean (vir, .22-23) ; dans l'histoire de la pécheresse (vu, 36-5o) et la notice concernant les femmes qui suivaient Jésus (viii, i-3) ; surtout dans la pénible et d'ailleurs significative élaboration du voyage en Samarie, avec les incidents du début (ix, 52-56), la mission des soixante-douze disciples (x, i), la parabole du Samaritain (x, 3o-37), Tanecdole des deux sœurs, Marthe et Marie (x, 38-42), et tout le chaos des enseignements qui ont été

58 l'ÉVAWGILE • SIÎLON LUC

rassemblés dans la partie moyenne de notre recueil évangélique. Ici apparaît la préoccupation d'enrichir ce recueil au moyen des logia qui couraient sous le nom du Christ. Le choix n'a pas toujours été fait avec beaucoup de tact ni de logique : les paraboles de l'Econome infidèle (xvi, i-8),de l'Ami importun (xi,5-8), de la Veuve etdu juge (xvni, i-8) sont des acquisitions plutôt médiocres ; la comparaison de l'homme qui bâtit une tour (xiv, 28-80) et celle du roi qui s'en va en guerre (xiv, 3i-33) n'ont rien à voiravec la morale du renoncement ; l'ajustement en propos de table des invectives contre les pharisiens (xi, 37-54) n'est pas loin d'être ridicule ; l'apostrophe à Jérusalem (xiii,34-35) est aussi mal placée que possible dans une réplique aux émissaires d'Hérode Antipas. Mais, à travers toutes ses gaucheries, l'évangéliste poursuit et fait valoir les idées qui lui sont chères : les queues qu'il met à la parabole du Fils prodigue (xv, 25-32) et à celle du Riche et de Lazare (xYi, 26-3i)font ressorlir.icirattitude jalouse du judaïsme pharisaïque devant le.salut des pêcheurs, là son endurcissement devant le témoignage que Moïse et les prophètes rendent au Christ Tessuscilé ; la parabole du Pharisien et du publicain couronne assez bien toute cette incohérente série par une suprême dénonciation du judaïsme orgueilleux, qui a mérite de devenir le judaïsme réprouvé.

L'histoire de Zachée (xix, i-io) remet en action la même idée; le commentaire de la parabole des Mines (xix, 11-27) insinue assez clairement que la destruction du peuple juif a été la punition de son refus d'obéissance au Christ. Cette ruine, Jésus avait voulu la prévenir : c'est ce que signifie la parabole du Figuier (xiii, 6-9), c'est ce que disent les pleurs que verse le Christ et la lamentation qu'il prononce sur Jérusalem en descendant la pente du mont des Oliviers (xix, 4i"44)- Que le rédacteur ait simplement adapté à son cadre de la passion, ou. qu'il ait inventé la comparution du Christ devant Hérode (xxiii, 5-i6), il a pensé montrer un accomplissement de prophétie et trouvé moyen de transformer Antipas en témoin de l'innocence du Christ, comme il a trouvé moyen, dans les Actes, d'utiliser Agrippa II en témoin de l'innocence de Paul, Il voudrait bien persuader à ses lecteurs non chrétiens, s'il en peut trouver, que ni Jésus ni les siens n'ont jamais nourri de pensée défavorable

à l'aulorilé romaine, et que les personnages considérables de leur temps n'ont pu s'empêcher de le reconnaître. Le discours de Jésus aux femmes de Jérusalem sur le chemin du Calvaire (xxiii, 27-3i) dit la même chose que sa précédente lamentation sur le sort qui attend la ville coupable. L'attitude prêtée aux deux larrons crucifiés avec Jésus (xxiii, 39-43) est, au fond, une sorte de parabole allégorique où le mauvais larron représente l'incrédulité juive, et le bon larron le monde pécheur qui se convertit à la foi du Christ. On a pu voir déjà où tendent les récils de la résurrection : ramener toutes les apparitions à Jérusalem afin d'en intensifier la force probante, à même fin les matérialiser et les étendre en un long commerce du Ressuscité avec ses disciples ; faire instituer par le Christ, et la démonstration par les prophéties, et le régime de la communauté dans la tradition apostolique. Ces préoccupations ne sont pas celles de l'âge primitif; on ne les rencontre pas dans Marc ; elles n'existent que chez Matthieu et chez Jean, mais à un bien moindre degré. Au surplus la rédaction de ces récits paraît impliquer la connaissance des récils johanniques. La rédaction du troisième évangile est un témoin des préoccupations chrétiennes dans le second quart du second siècle chrétien.

Il se pourrait que la recherche des sources du troisième évangile, à laquelle s'acharnaient et s'acharnent encore les critiques, soit un problème sans issue . On peut parler des sources de Luc. Pour ce qui est des sources du troisième évangile, que If'on traite souvent comme si le rédacteur ou les rédacteurs n'avaient été capables dlmaginer que des sutures, il conviendrait probablement de faire assez large la part de fiction consciente, non que ces fictions n'empruntent une bonne partie de leurs matériaux à des traditions ou à des documents préexistants, mais parce que ces sources peuvent n'être pas toujours de caractère évangélique. La rédaction de Luc a connu Matthieu et Jean, peut-être des formesprécanoniques de Matthieuet de Jean. Tout ce que les critiques mettent volontiers dans une source particulière de Luc, où aurait été puisé ce qui ne vient pas de Marc et de: l'ancien recueil de sentences, paraît d'origine assez variée et n'a pas dû être pris d'un seul coup dans un seul livre. C'est se duper soi-même que de prétendre assigner à chaque

anecdote et à chaque sentence d'un livre évangélique,quel qu'il soit, une étiquette de provenance certaine avec la date. Tout cela, pris dans le détail, et en dernière analyse, n'est pas matière de tradition historique certaine et se prêle seulement à des conjectures plus ou moins probables.

Si le troisième évangile et les Actes étaient une composition homogène, l'œuvre d'une seu-le main, il conviendrait de leur assigner une date assez tardive. Si l'on doit, comme il nous semble distinguer les deux livres à Théophile de l'évangile canonique et des Actes des apôtres, les deux livres à Théophile dont il n'y aura aucun motif de contester la composition par Luc, auront été écrits probablement vers l'an 80, le prologue général laissant entendre que les apôtres témoins du Christ sont morts depuis un certain temps^ et la pluralité des écrits évangéliques antérieurs ne permettant pas non plus de songer à une date très rapprochée des origines; d'autre part, un compagnon de Paul, qui est entré en rapports avec l'apôtre au plus tard vers l'an 5o, pouvait n'être pas encore très âgé en l'an 80, mais ne pourrait plus être supposé fort agissant vers la fin du premiersiècle. Que Luc soit resté à Rome après la mort de Paul, il est possible, et la dédicace à Théophile pourrait concerner un assez haut personnage qui prenait intérêt au christianisme sans être pour cela chrétien (sur les demi-chrétiens, qui ont été assez nombreux dans les premiers siècles, voir Gmoi^iEBBRT, Les demi-chrétiens et leur place dans V Eglise antique , àans Revue de l'histoire des religions, juillet-oct. 1023). Il n'est pas impossible non plus qu'il ait écrit ailleurs ; mais la tradition relative à la composition de l'évangile en Achaïe doit être en rapport avec la fausse interprétation du passage de la seconde aux Corinthiens (viii, 18) oii l'on a pensé reconnaître Luc. Il est probable que les deux livres à Théophile ont été très peu répandus, s'ils ont été répandus, en dehors de leur milieu d'origine, et que c'est dans le même milieu qu'ont été élaborés plus tard le troisième évangile et les Actes des apôtres.

A considérer principalement et dans son ensemble \e livre des Actes, on pourrait dire (voir Actes, 107 ss.) que l'auteur du remaniement a voulu démontrer à tous et aux païens d^abord, à l'autorité romaine surtout, que le christianisme n'était pas une

secte nouvelle, étrangère à tout et en contradiclion avec les lois; que c'était, au contraire, la forme parfaite et authentique de la religion juive, l'espérance où se résumait celle-ci ayant été accomplie en Jésus, et les prédicateurs du christianisme n'ayant jamais fait, ne faisant pas autre chose que d'annoncer cette espérance et cette réalisation ; qu'ainsi la tolérance officielle dont jouissait le judaïsme devait être acquise au christianisme, et d'autant plus que le seul grief des Juifs contre les chrétiens était d'avoir fait part aux païens du salut qu'euxmêmes avaient refusé. Par là s'expliqueraient la forme particulière qu'affecte la christologie du rédacteur et le son biblique de son langage, le mirage juif du messianisme dans les écrits de notre rédacteur, comme lé mirage philosophique des apologies qui vont bientôt venir, dissimulant, tout naturellement et sans parti pris, on pourrait dire même sans réflexion ni travail, une christologie mystique en rapport avec le culte du Seigneur Christ. On pourrait supposer que le rédacteur a écrit au temps de Trajan.

Une considération plus attentive dé l'évangile et des Actes en tant que destinés à des lecteurs chrétiens, sans détruire les précédentes remarques, invite à les compléter et aussi à retarder quelque peu la date de ia composition (voir Nouveau Testament, 4ii, Soi). Le premier livre à Théophile était un livret de culte en tant que reflétant des sources qui avaient ce caractère; il ne l'était pas précisément par son objet direct et par l'intention; il est devenu tel dans la rédaction qui l'imper sonnalisa et Tenrichit des plus récentes acquisitions de la foi; les récits de la passion et de la résurrection ont été retouchés et augmentés, non seulement au point de vue de la démonstration chrétienne, mais au point de vue cultuel, pour s'adaptera l'usage pascal de la communauté romaine; sur ce point la rédaction du troisième évangile a été conformée à la rédaction canonique du second, et elle l'a perfectionnée par les récits de la résurrection, qui mettent en plein relief le dimanche pascal. Si la préoccupation systématique des prophéties accuse un développement de la croyance et de l'apologétique chrétiennes en regard du judaïsme et en opposition avec lui, il n'est pas impossible que la ferveur pour l'Ancien Testament, dont témoignent le

'62 l'évakgile selon luc

troisième évangile et les Actes, et qui ne caractérise au même degré nul autre écrit du Nouveau Testament, atteste aussi bien une réaction contre ceux des gnostiques qui répudiaient et la Bible et le Dieu des Juifs. Plus sûrement encore on est induit à supposer que la matérialisation des apparitions du Christ ressuscité vise un certain docélisme, dont on veut ruiner l'influence. Enfin la dépendance à l'égard de la tradition dite johannique et du quatrième évangile, dans la rédaction duquel se remarque égaiementla préoccupation de combattre ungnosticisme docète, invite à rapprocher la rédaction canonique de Luc et des Actes du temps même oii a été fixé le canon évangélique. Le rapport de notre évangile avec celui de Marcion pourrait être moins simple qu'on ne l'admet communément.

Aucun de nos évangiles n'est un simple mémorial des gestes et enseignements attribués à Jésus, ni une œuvre personnelle, une publication litléraire. Si les deux livres à Théophile affichaient en ce sens quelque prétention, assez justifiée en ce qui regarde le second livre, ni le troisième évangile ni les Actes n'ont ce caractère. Le troisième évangile est, comme les autres, une foçon de catéchisme chrétien, et .plus encore un livret du culte chrétien, le livret de la bonne nouvelle, du salut spécialement commémoré dans le jour du Seigneur et intensivement dramatisé dans la solennité pascale. Enseignement sacré, mais, aussi et surtout drame sacré, ce qui explique la vie particulière des récits. Nulle part cette vie n'est celle de la simple doctrine perçue par un auditeur attentif, du simple fait regardé par un spectateur curieux ; c'est celle d'une foi qui s'affirme et qui se défend, qui se définit et se figure liturgiquement, qui se réalise elle-même dans les créations qu'elle anime de son esprit. Le troisième évangile et les Actes, où qu'ils aient été composés, réfléchissent le développement antignostique de la foi et l'épanouissement varié de cette foi entre l'an laS et l'an i5o. Ces livres ont dû être préparés, rédigés dans un grand centre chrétien (jui a pourvu à leur diffusion. L'Eglise romaine sut dautant mieux ce qu'elle faisait en les admettant dans le recueil de ses Ecritures qu'ils avaient été conçus, que peut-être elle-même les avait conçus ou en avait favorisé la rédaction dernière, à cette fin.

§ V. Forme littéraire, tradition dv texte

Page 1