L'évangile selon Marc
Le présent commentaire est. pour une bonne partie, extrait d'un ouvrage plus considérable ' où Ion a interprété ensemble les trois premiers Evangiles, afin d'analyser leur rapport mutuel. Cette étude comparée avait sa raison d'être. mais il peut être utile aussi d'examiner chaque Evangile à part, pour en mieux pénétrer le caractère propre. Du reste, on ne se propose pas ici d'écrire un livre d'érudition sur le second Evangile : assez de gros volumes existent sur le sujet. On a essayé seulement de projeter quelque lumière sur les questions importantes : caractère, origine, objet de la composition, en les traitant d'un point de vue purement critique et historique, sans autre préoccupation que celle d'exposer clairement l'état des problèmes, ce qui paraît être le sens des textes et la vérité des choses.
1. Les Êianffiles synoptiques, deux volumes gr. in-S". 19(i7 et 1908.
L KVANGILE SELON MABC
C'est, à vrai dire, une œuvre singulière que le petit écrit désigné dans latraditionchrétienne sous le nom d'Evangile selon Marc. Légende religieuse, légende merveilleuse, mais, à y bien regarder, légende fort pauvre de matériaux, et déplus, fort mal construite : quelques anecdotes mal liées, quelques brèves sentences; et quand le discours est un peu plus long, c'est une compilation qui s'adapte mal aux circonstances indiquées.
D'abord, nul cadre historique ni chronologique : la scène est en Judée, maisc'est seulement au cours du livre que le nom d'un Hérode et, à la fin, celui de Ponce Pilate permettent de fixer approximativement le temps où ont dû se passer les faits qu'on raconte. Etles faits se présentent comme il suit. •
Jean dit le Bapliseur prêchait et donnait un baptême de repentir pour la rémission des péchés; il disait qu'un plus puissant que lui baptiserait bientôt les hommes dans le Saint- Esprit (i, 1-8). En efTet, Jésus vient de Nazareth se faire baptiser par Jean dans le Jourdain ; en sortant de l'eau, il voit descendre sur lui
le Saint-Esprit en forme de colombe, tandis que, du haut du ciel, Dieu l'appelle son fils (i, 9-11); après quoi, l'Esprit le pousse au désert, oii, pendant quarante jours, il est tenté par Satan et servi par les anges (r, 12-13). Jean ayant été emprisonné, Jésus retourne en Galilée, annonçant que le règne de Dieu est proche d, 14-15j ; près de la mer de Galilée, il recrute quatre disciples (i, 16-20); il prêche dans la synagogue de Capharnaûm; un fou, — l'évangéliste dit : « un homme en esprit impur », — le salue « saint de Dieu », c'est-à-dire Messie envoyé d'en haut (i, 21-28) ; Jésus fait taire le démon de cet homme et le chasse. Il guérit la belle-mère de son disciple Simon, qui avait la fièvre i, 29-31;; il guérit beaucoup de malades qu'on lui amène (i, 32-39); il guérit un lépreux (i, 40-45); il guérit aussi un paralytique (ii, 1-12), mais pourmontrer que « le Fils de l'homme » aie pouvoir de remettre les péchés. Le « Fils de Ihomme», c'est lui en tantque Christ envoyé de Dieu sur la terre pour sauver les hommes par sa mort. Il prend pour disciple un collecteur d'impôts (ii, 13-14), sorte de gens mal famés chez les Juifs. A. ce propos, vient une série de petites anecdotes qui serventàmontrercommentJésus a soulevé contre lui la haine des Juifs pieux de son temps, les pharisiens; dans chaque anecdote, un mot in-
cisif justifie la conduite du Christ en ce qui regarde la fréquentation des pécheurs (ii, 15-17i, la négligence du jeûne ii, 18-22), l'absence de scrupules dans lobservation du sabbat ii, 23- III, 6). La conclusion, mal préparée, est que les pharisiens complotent de faire mourir le novateur (m, 6 i ; mais il est encore trop tut d'amener le récit de la passion, et l'évangéliste passe à un autre sujet.
Jésus, au bord du lac de Tibériade, guérit toutes sortes de malades, qu'on lui apporte de toute la Palestine, et les démons ne se lassent pas de le proclamer « Fils de Dieu » (m, 7-12): il se rend à la montagne et s'associe les Douze, ceux que la tradition connaît sous le nom d'apôtres : il avait l'intention de les envoyer prt'^cher et chasser les démons (m, 13-19). Revenu à Capharnaïim, il prêche dans une maison : ses parents veulent le ramener chez eux. disant qu'il est hors de sens ;iii.2u-21 ; les scribes, les docteurs venus jîe Jérusalem disent, de leur côté, que ce grand expulseur de démons est lui-même possédé du grand démon Beelzéboul : avec beaucoup d'à-propos, Jésus répond que le diable ne se chasserait pas lui-même ( iii, 22-30 ; et quand on l'avertit de la présence des siens qui le réclament, il déclare n'avoir d'autres parents que ceux qui obéissent à Dieu ( r.i. 31-35).
IXTRODICTION
Il revient près de la mer, et, assis dans une barque, il dit des paraboles au peuple groupé sur le rivage, notamment la parabole du Semeur qui s'en va semer son grain (iii, 1-9). Pourquoi parle-t-il ainsi en paraboles? C'est, expliquet-il à ses disciples, pour qu'on ne le comprenne pas: le mystère du règne de Dieu n'est que pour les croyants ; aux gens du dehors on le dérobe sous le voile des paraboles (iv, ll-12i. Mais les disciples eux-mêmes n'ontpas compris, et Jésus leur commente le Semeur (iv, 13-34). Puis la perspective change, et l'évangéliste accumule l'un sur l'autre quelques récils plus développés de miracles. Le soir du jour oii il a prononcé le discours des paraboles, Jésus, qui était sur la rive occidentale du lac, s'embarque pour la rive orientale : une tempête éclate, qu'il apaise en imposant silence aux vents et aux flots (iv, 35-41), comme il faisait pour les fous possédés ; il aborde au pays des Géraséniens, chasse d'un démoniaque une légion de démons qui, entrant dans un troupeau de porcs, vont avec eux tomber dans le lac (v, 1-20); revenu à l'autre bord, il ressuscite la fille d'un certain Jaïr, qui était morte depuis quelques instants v, 21-43). Il se rend ensuite à Nazareth, où on le reçoit mal, il n'y peut faire de miracles et s'en va ailleurs (vi, 1-6); il envoie les Douze prêcher
eux-mêmes; ainsi font-ils, chassant aussi les dénions et guérissant les malades (vi, 7-13). Alors Hérode entend parler de Jésus et se demande s'il ne serait pas Jean-Baptiste ressuscité ; sur quoi l'évangéliste raconte dans le détail la mort de Jean-Baptiste (vi, 14-29).
Les apôtres revenus, Jésus s'embarque avec eux vers un lieu désert; la foule les y précède ; Jésus l'instruit et, le soir venu, avec cinq pains et deux poissons, il nourrit cinq mille hommes, qui laissent ensuite douze corbeilles de restes (VI, 30-4i-); il oblige les disciples à remonter dans la barque, et vers la fin de la nuit il les rejoint en marchant sur l'eau, <( ce dont ils furent stupéfaits », dit le narrateur, « car ils n'avaient rien compris aux pains » multipiés ivj, 45-52 . Un aborde au pays de Gennésareth : nombreux miracles sur le passage de Jésus (vi, 53-56). Surgissent des pharisiens qui lui demandent pourquoi ses disciples ne se lavent pas les mains avant de manger: ils s'attirent une verte réplique, suivie d'une explication aux disciples sur les choses qui souillent réellement l'homme (vu, 1-23). Jésus s'en va du côté de Tvr et de Sidon et soulage à distance une jeune fille possédée, dont la mère, bien que païenne, avait sollicité la guérison (vu, 24-30) ; il revient vers la mer de Galilée, en Décapote, et
IXTnODUCTION
guérit un sourd-muet (vu, 31-37 j ; « en ce tempslà », nouvelle afOuence de foule, nouvelle multiplication de pains, sept pains fournissant la nourriture de quatre mille hommes, plus sept corbeilles de restes (vui, 1-9). Nouvelle traversée : des pharisiens se présentent demandant à Jésus d'autoriser sa mission par un signe dans le ciel ; Jésus refuse ( viii, 10-13). Un mot qu'il dit sur « le levain des pharisiens », qu'il faut éviter, entre mal dans l'esprit des disciples; Jésus les interroge au sujet des deux multiplications de pains et constate qu'ils n'y ont rien compris (viii, 14-21). H vient à Bethsaïde et guérit un aveugle (viii, 22-26). Il va près de Césarée de Philippeet demande à ses disciples ce qu'ils pensent de lui : « Tu es le Christ », dit Pierre (viii, 27-29) ; alors Jésus leur enjoint de ne le point répéter et leur apprend que le Fils de l'homme doit être mis à mort et ressusciter après trois jours ''viii, 30-31) ; Pierre proteste et se fait reprendre durement (vin, 32-33); Jésus ajoute que la croix n'est pas seulement la loi du Christ, mais celle de ses fidèles (viu, 34-38); du reste, le règne de Dieu arrivera bientôt, avant que la génération présente ait disparu (ix, 1). Six jours après, a lieu sur une montagne le miracle de la transfiguration (ix, 2-13); en descendant, Jésus guérit un épileptique (ix, 14-29),
— l'évangéliste ditquil chasse un démon muet ;
— il traverse incognito la Galilée et prédit une seconde fois sa mort et sa résurrection aux disciples, qui ne comprennent pas (l\, 30-32;. Arrivé à <lapharnatim, il leur fait une instruction sur divers sujets concernant la charité mutuelle (ix, 33-50). Il part pour la Judée et la Pérée; des pharisiens l'interrogent sur la question du divorce, et il réprouve cette pratique (x, 1-12); il bénit de petits enfants qu'on lui amène, et dit que le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent [\, 13-16) ; un riche l'interroge sur les conditions du salut et se retire quand Jésus lui conseille de donner tous ses biens aux pauvres (x, 17-22); le Christ déclare qu'il est difiicile aux riches d'être sauvés et instruit les disciples de la récompense qui les attend en ce monde et en l'autre (x, 29-31). 11 prend décidément le chemin de Jérusalem et, pour la troisième fois, annonce sa mort prochaine et sa résurrection après trois jours (x, 32-34) ; comme s'ils n'en avaient rien entendu, deux des disciples, Jacques et Jean, lui demandent pour euxmêmes les deux premiers trônes qui seront à droite et à gauche du sien dans le royaume de Dieu; et Jésus de leur dire qu'ils auront un sort pareil à celui qui l'attend, mais que, quant aux trônes, il ne peut les leur attribuer (x, 35-41);
les disciples de TEvangile doivent imiter le (( Fils de l'homme », qui « est venu pour servir et pour donner sa vie en rançon de plusieurs » (xi, 42-45). On arrive à Jéricho, et là Jésus i^uérit un aveugle qui l'avait salué « fils de David » (x, 46-52).
C'est dans cette confusion que les commentateurs s'elîorcent encore maintenant de trouver une suite, un exposé méthodique de la carrière du Christ, voire des indications sur l'origine et le développement de sa conscience messianique, comme s'il n'était pas de toute évidence, aune première lecture et avant examen plus approfondi, que tout cet amalgame de miracles et d'instructions n'est qu'un entassement de souvenirs — si ce sont toujours des souvenirs — dont le groupement n'est pas gouverné par un principe rigoureux d'histoire ou de logique, mais par de simples analogies ou par des circonstances de rédaction qu'il importerait de déterminer. Et si, dans ladernière partie de l'Evangile, dans les récits de la prédication à Jérusalem et de la passion, un cadre chronologique paraît avoir été rigoureusement tracé, il ne semble pas que la matière historique ait fourni le cadre, mais que cette matière, historique ou non, ait été distribuée plus ou moins heureusement dans le cadre conçu pour elle.
10 LKVANGir.E SELON MARC
Le Christ arrive enfin à Jérusalem. Avant d"v entrer, il envoie chercher un àne au bourg voisin, pour que son cortèg^e puisse Tacclamer Messie à l'endroit où il se trouve, sur le mont des Oliviers >xi, I-IO ; il pénètre ensuite dans la ville, observe ce qui se passe dans le temple et revient avec les Douze à Béthanie : premier jour (xi, 11). Le lendemain matin, se rendant à Jérusalem, il maudit un figuier qui n'avait pas de figues et qui. vu la saison, n'en pouvait avoir xi, 12-14) ; puis il vient chasser les vendeurs du temple, et s'en va le soir, comme la veille xi. 15-19 : second jour. Le jour suivant, les disciples remarquent, en passant, que le figuier maudit est tout entier desséché; à ce propos. Jésus leur explique la puissance de la foi et de la prière xi, 20-26); venu au temple, il se dérobe habilement à la question que lui posent les prêtres touchant la mission qu'il s'attribue (^xi, 27-33 1; il prononce la parabole des Vigneronsmeurtriers, contre lesprêtres qui entendent, quimême comprennent, etqui n'osent pas le faire arrêter 'xu, l-12i ; il répond à la question que les pharisiens lui adressent touchant le tribut de César ixii, 13-17'; il répond à la difficulté que les sadducéens lui suggèrent à propos de la résurrection (xii, 18-27); il répond au problème qu'un scribe lui soumet touchant le plus grand
commandement de la Loi (xii, 28-34); il s'explique de lui-même sur ce que les scribes enseignent au sujet du Messie, qui devait être, selon eux, fils de David (xii, 35-37) ; il parle au peuple contre les pharisiens (xii, 38-40) ; il loue devant ses disciples la veuve qui a mis son liard dans le tronc du temple (xii, 41-44) ; en sortant du lieu saint, il annonce aux mêmes disciples que le temple sera détruit (xiii, 1-2) ; arrivé sur la montagne des Oliviers, il adresse à ses quatre premiers compagnons seuls le plus long discours qu'il y ait dans tout l'Evangile, le discours sur la tin du monde (xni, 3-37) : troisième jour, assurément bien rempli, et même surchargé. L'évangéliste observe alors qu'on est à deux jours de la pàque, ce qui ()araît devoir s'entendre de la veille même du jour oii on immolait l'agneau pascal ; ce soirlà, pendant que les prêtres et les scribes complotent sa mort (xiv, 1-2) et se concertent avec le traître Judas [ynv, 10-11), Jésus prend son repas à Béthanie chez Simon le Lépreux, et une femme répand sur sa tète une fiole de parfum (xiv, 3-9). Le jour oîi on tuait l'agneau, sans doute le quatrième du séjour à Jérusalem, les disciples préparent ce qu'il faut pour la pàque (xiv, 12-16) ; le soir, Jésus vient en ville avec les Douze pour le festin ; une fois à table, il
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annonce la trahison do Judas (xiv, 17-21); il rend grâces sur le pain et le vin et prononce les paroles qui instituent la cène chrétienne (XIV, 22-25) ; il sort pour aller au mont des Oliviers, et, chemin faisant, il prédit la fuite de ses disciples et le reniement de Pierre (xiv, 26-31). Le repas a rempli le premier quart de la nuit pascale ; la prière de Gethsémani (xiv, 32-42) et l'arrestation du Christ (xiv, 43- 50) remplissent la seconde ; — au récit de l'arrestation se rattache l'incident bizarre de ce jeune homme enveloppé d'un drap, qui suivait Jésus, et qui s'enfuit nu quand on veut le prendre (xiv, 51-52) ; — la troisième partie est remplie par le procès de Jésus devant le sanhédrin ( xiv, 53, 55-65) et par le reniement de Pierre (xiv, 54, 66-72) ; à la quatrième partie se rattache la préparation du procès devant Pilate (xv, 1). Le matin du cinquième jour, jugement du Christ par Pilale et incident de Barabbas (xv, 2-20) ; dans la seconde partie de la matinée, crucifiement, avec les détails du portement de la croix par Simon le Cyrénéen, du vin aromatisé que Jésus refuse, du partage des vêtements, de l'inscription, des deux voleurs, des insultes adressées au Christ en croix (xv, 21-32); de midi à trois heures, ténèbres, agonie de Jésus (xv, 33); à trois heures.
plainte du Christ expirant, sa mort, rupture du voile sacré dans le temple, cri d'admiration du centurion (xv, 34-39) ; le soir, sépulture de Jésus par les soins de Joseph d'Arimathie, que suivent les femmes galiléennes (xv, 40-47). Alors on apprend que le jour de la passion était un vendredi. Le sabbat se passe ; le dimanche matin, les femmes galiléennes arrivent au tombeau lorsque le soleil est déjà levé : le tombeau est vide, et un ange leur dit que Jésus ressuscité attend ses disciples en Galilée ; les femmes s'enfuient et, dans leur frayeur, ne disent rien à personne de ce qu'elles ont vu (xvi, 1-8 . C'est sur ce trait, peut-être le plus étrange d'un livre qui en contient plusieurs du même genre, que se termine le texte authentique du second Evangile. Une sorte de semaine sainte a été esquissée, qui commence le lundi d'avant la pâque juive, par l'arrivée de Jésus à Jérusalem, et qui s'achève le dimanche suivant par sa résurrection.
Antérieure aux Evangiles de Matthieu et de Luc, la rédaction de Marc ne peut être contrôlée comme ceux-ci par la comparaison d'une
14 l'évangile sei-ON marc
source plus ancienne, conservée jusqu'à nous. Mais des prohabilités de même ordre que celles qui font admettre pour Matthieu et pour Luc une source commune autre que Marc invitent à supposer aussi derrière Marc certains documents écrits, et d'ahord cette source même, que le rédacteur du second Evangile a exploitée avec plus de réserve pour ce qui est de la quantité des matériaux empruntés, mais avec non moins de liberté quant à la façon de les utiliser. A défaut d'indices fournis par le rapport de textes parallèles, les incohérences de la composition et la correspondance de parties actuellement disjointes peuvent otTrir une base suffisante aux conjectures critiques. Dans une œuvre aussi peu littéraire, le manque de cohésion n'est pas une preuve de rédaction multiple. Mais l'incohérence qu'on pourrait appeler positive, le désaccord entre morceaux juxtaposés qui procèdent de courants d'idées très ditîérents, l'accumulation de données disparates qui se laissent reconstituer en groupes homogènes, caractérisés chacun par une aspiration distincte, les doubles emplois peuvent attester, ici comme ailleurs, la combinaison des traditions ou celle des sources écrite> et la complexité du travail rédactionnel.
11 ne paraît aucunement douteux que le se-
cond Evang-ile est tout autre chose qu'un recueil mal agencé de traditions orales qu'un écrivain populaire aurait couchées pour la première fois par écrit: c'est une composition qui a été d'abord ébauchée, puis reprise et complétée, et non par une seule main. On remarque de menues gloses, par exemple ce qui est dit des souffrances du Fils de l'homme, à l'endroit où le Christ explique aux disciples qu'Elie est déjà venu (ix, 12-13i, ou bien la promesse que Jésus fait à ses apôtres, après leur avoir prédit qu'ils seront dispersés, de les attendre en Galilée quand il sera ressuscité (xiv, 28k Ce sont des surcharges manifestes, insérées dans un discours déjà écrit. Mais on découvre des additions beaucoup plus considérables et non moins évidentes. La dispute avec les scribes à propos de Beelzeboul 'iii, 22-30) s'intercale par une coupure violente dans l'anecdote relative aux parents de Jésus, qui viennent le chercher parce qu'ils le croient hors de raison (ni. 20-21, 3r-35i. Le procès du Christ devant le grand-prêtre (xiv, 55-65 est intercalé de la même manière dans le récit du reniement de Pierre (xiv, 54, 66-72 . Ce ne sont pas là gaucheries d'un narrateur maladroit qui entrecouperait à plaisir ses descri|)tions. mais entailles pratiquées dans des morceaux d'abord
équilibrés, à seule lin d'introduire des suppléments juj^és importants par un autre rédacteur, aussi médiocrement pourvu de goût littéraire que peu soucieux d'exactitude historique. Le cas le plus curieux en ce genre est peut-être celui du discours des paraboles (iv, 1-34) : entre les paraboles qui constituaient le discours dans la première rédaction, l'on a inséré d'abord un aparté de Jésus avec les disciples pour l'explication de la parabole du Semeur (iv, 10, 13-20); puis entre la demande d'explication et le commentaire du Semeur on a placé une réflexion sur le but général des paraboles (iv, 11-12), si bien que trois étapes de la composition sont marquées dans le texte définitif.
Tous ces suppléments servent une intention de ceux qui les ont rédigés, soit qu'on les ait empruntés aune source écrite, ou bien à une tradition orale, o,u qu'on les ait créés de toutes pièces. Par exemple, les trois prophéties détaillées de la passion et de la résurrection (viii, 31 ; IX, 31 ; x, 32-34) ont été systématiquement ajoutées par un rédacteur qui voulait que Jésus n'eût pas été surpris par sa destinée, mais qu'il eût lui-même décrit d avance tout ce qui devait lui arriver. Quelles qu'aient pu être à cet égard les prévisions du Christ, ce qu'en dit
l'évangéliste est calqué sur les faits accomplis, et l'on sait d'ailleurs que les disciples ne s'attendaient ni à la mort, ni à la résurrection de Jésus. Le même rédacteur a soin de prêter aux disciples, devant ces prédictions, une attitude équivoque ou une complète inintelligence. Cet aveuglement des disciples n'est pas conçu moins systématiquement que les prédictions auxquelles il est coordonné, et l'on peut dire que l'inintelligence des apôtres galiléens est une thèse du rédacteur dont il s'agit. Mais celui qui d'abord a montré Pierre proclamant que Jésus est le Christ (viii, 27-29) ne se proposait certainement pas de prouver que l'apùtre se faisait une idée fausse touchant la vocation de son maître. Le rédacteur des prophéties delà passion et de la résurrection avait devant lui ce récit delà confession messianique, et il le trouvait défectueux, parce qu'on n'y prévoyait pas la mort du Christ, et qu'on y donnait trop de relief aux disciples qui avaient d'abord salué Jésus Messie ; il l'a complété par une prédiction qui sauvait la prescience de Jésus, puis par le blâme infligé à Pierre, qui veut empêcher le Christ de mourir, enfin par des considérations sur le devoir de suivre le Christ dans son sacrifice (viii, 31-38). Toutefois il a laissé subsister, en la modifiant sans doute quelque peu, la parole
qui, dans la source, formait la suite naturelle de la confession de Pierre. A la déclaration : w Tues le Christ », Jésus répondait en manière de confirmation (ix, 1) : »< Ceux ([ui sont ici présents verront l'avènement du règne de Dieu ». L'Evangile prêché par Jésus avait pour perspective l'avènement prochain du royaume céleste, du Messie dans sa gloire, et cette perspective était gardée dans la source de Marc ; mais la mort de Jésus, la foi à la résurrection, la prédication apostolique, les premières persécutions étaient intervenues, et la donnée primitive se trouvait de moins en moins d'accord avec les faits. C'est pour parer à cet inconvénient ([ue, non seulement après la confession de Pierre, mais un peu partout, le rapport de la prédication de Jésus avec la manifestation glorieuse du Messie, avec la parousie, se relâche, et que l'on fait prévoir a Jésus sa propre mort et la fondation de l'Eglise. Si les apôtres galiléens sont taxés d'une intelligence absolument invraisemblable, ce n'est pas pour avoir méconnu le sens de prophéties qu'ils n'ont jamais entendues, c'est parce qu'ils ont été lents à comprendre — s'ils l'ont jamais compris, — que la mort de Jésus était la condition même du salut universel qui devait être ensuite procuré par la prédication de cette mort salutaire
dans le monde entier. Ils avaient attendu, ils attendaient encore l'avènement du Messie promis à Israël. Le Christ qu'ils n'ont pas compris n'est pas Jésus, qui lésa eus pour disciples, mais le Christ de Paul, l'être céleste qui, pour sauver les hommes, a pris la forme de l'homme, du serviteur, et s'est fait obéissant jusquà la mort de la croix,
La préoccupation de relever le ministère de Jésus par des miracles et des prédictions, celle de justifier ou d'autoriser la doctrine générale et l'action de Paul, ou, si l'on veut, le christianisme paulinien, sont les facteurs qui ont contribué à l'enrichissement de l'humble notice ou avaient été consignés originairement les faits essentiels de la prédication galiléenne et la tentative messianique sur Jérusalem, avec son dénouement au Golgotha.
Ce document devait contenir la vocation des premiers disciples (i, 16-20); les incidents du premier sabbat à Capharnaûm (i, 21-39), sauf peut-être l'affaire du démoniaque et ce qui regarde les possédés; peut-être l'histoire du lépreux (i, 40-44); le fond de l'histoire du paralytique (u, l-5«, 11-12) ; la vocation de Lévi (il, 13-14), les paroles concernant la fréquentation des pécheurs (ii, 16-17j et le jeûne (11, 18-22) ; le fond des histoires concernant
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le sabbat ii, 23-27 ; m, 1-5) ; la démarche des parents de Jésus (m, 20-21, 31-35); les paraboles du Semeur et de la Semence (IV, 1-9, 26-29, 33) ; probablement le récit de la prédication à Nazareth (vi, 1-6) et le préambule de la première multiplication des pains (vi, 32-34) ; peut-être les indications générales concernant le passage en Gennésareth i vi. 53-56) et le voyage au pays de Tyr (vu, 24) ; la confession de Pierre (viii, 27-29) avec la promesse de la parousie prochaine (ix, 1) et la réflexion sur le retour d'Elie (ix, 11, 12a, 13) ; peut-être les indications concernant la traversée de la Galilée ''ix, 30), le passage à Capharnaûm (ix, 33a), le départ pour la Judée (x, 1) ; Fanecdote des enfants amenés pour la bénédiction (x, 13-16) ; celle du jeune homme riche (x, 17-23, 25) ; la marche vers Jérusalem (x, 32a); l'expulsion des vendeurs (xi, 15-17); la question des prêtres touchant le pouvoir que Jésus s'attribue (xi, 27-33); la question des pharisiens sur l'impôt (xii, 13-17) ; probablement aussi celle des sadducéens sur la résurrection (xii, 18-27), et la question du grand précepte (xu, 28-31) ; la parole sur la filiation davidique du Christ (xii, 35-37) ; le fond des récits concernant la trahison de Judas (xiv, 1-2, 10-11), la dernière cène (xiv, 22a,
23-25), la veillée de Gethsémani et l'arrestation du Christ (xiv, 32-35, 41a, 43-47, 50), le reniement de Pierre (xiv, 53a, 54, 66-71), le jugement de Jésus par Pilate (xv, 1-5), le crucifiement et la mort (xv, 21-22, 24a, 26-27, 29-30, 326, 37). Ces fragments ne donnent pas une suite régulière ; mais il est à croire que, si la notice primitive a reçu de nombreux compléments, ce n'a pas été sans subir beaucoup de retouches et même certaines suppressions.
Le groupe de miracles qui suit le discours des paraboles paraît avoir été introduit après coup dans la relation primitive, et peut-être d'après une autre source : apaisement de la tempête (iv, 35-41) ; possédé de Gérasa (v, 1-20) ; résurrection de la fille de Jaïr et guérison de l'hémorroïsse (v, 21-43). Ces miracles sont racontés pour eux-mêmes, et avec une certaine complaisance ; les récits sont très vivants, mais de la vie que leur donne le narrateur plutôt que par l'abondance et la précision de souvenirs réels. Ils font valoir simplement la puissance miraculeuse du Christ, et Ton ne saurait prouver qu'ils ne sont pas la représentation légendaire d'incidents qui se sont produits au cours du ministère galiléen. La guérison de l'enfant épileptique ''ix, 14-27), au moins pour le principal, et celle de l'aveugle de Jéricho
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(x, 46-56) se présentent dans les mêmes conditions. On est tenté d'y joindre le récit de la morl de Jean-Raptiste (vi, 14, 17-29); la première muilipiicalion dos pains (vi, 35-44), quoique ce miracle semble avoir eu dès lorigine une portée symbolique ; la transfiguration du Cbrist fix, 2-S), sauf retouche du dernier rédacteur; enfin le triomphe messianique sur la montagne des Oliviers (xi, 1-10), la parabole des Vignerons meurtriers (xii, 1-11), 1 encadrement du dernier repas, avec les prédictions de lrahi^on, de désertion, de reniement (xiv, l-.'-l<), 26-27, 29-31). iMais le caractère secondaire de ces récits paraît beaucoup plus assuré que leur attribution au rédacteur des légendes relatives aux grands miracles ; surtout ils ont moins de chance que celles-ci de correspondre à une réalité. Sous la môme réserve, on peut'ranger dans celte catégorie les discours de Jésus à la troupe qui est venue pour Tarrêter (xiv, 48-49), l'incident du jeune homme qui s'enfuit nu des mains des satellites (xiv, 51-52), le procès de Jésus devant Caiphe (xiv, 53/;, 55-65), l'incident de Barabbas (xv, 6-15a) et la scène de dérision dans le prétoire (xv, 16-20), la présentation du vin aromatisé (xv, 23), le partage des vêtements (xv, 24//I, les injures des prêtres (xv, 31-32), la rupture du voile
sacré dans le temple (xv, 37j, enfin la sépulture de Jésus par Joseph d'Arimatliie et la découverte du tombeau vide par les femmes galiléennes. Mais ce dernier récit appartient plutôt à la rédaction finale de l'Evangile ; et les autres, s'ils sont plus anciens, ne sont pas mieux garantis.
Il serait bien risqué d'attribuer à la même main tous les fragments qui n'ont pas été mentionnés dans les deux séries précédentes. Du moins convient-il de distinguer, pour ce qui est de l'origine et de la valeur des morceaux, les compléments qui ont été tirés du recueil des discours du Seigneur, et ceux qui procèdent de la fiction légendaire et tendancieuse.
Le recueil de discours contenait un résumé de la prédication de Jean et un récit de la tentation du Christ, peut-être la mention du baptême : la relation de iMarc, artiiiciellement reliée aux débuts du ministère galiléen, peut procéder de cette source ; mais le préambule (i, 1-3) est encore surajouté aux récits (i, 4-15). A la même source ont été empruntés plus ou moins librement la dispute avec les pharisiens au sujet de Beelzeboul hii, 22-30); la parabole du Sénevé, et d'autres sentences insérées dans le discours des paraboles (iv, 21-25, 30-32) ; le sommaire des instructions données aux apôtres pour leur mission (vi, 7-11) ; probablement la
24 l"év.\nc.ii.e selon marc
parole sur ce qui souille l'horanie, à propos de l'ablution des mains ivii, 2, 5, 9-12, 14-15); la réponse aux demandeurs de signes (viii, 11-12) ; le mot sur le levain des pharisiens (vni, 15); la leçon du renoncement fviii. 35, 38), après la confession de Pierre; les instructions qui ont été rattachées au dernier séjour à Gapharnaiim (ix, 35, 37, 41-47,50); la réprobation du divorce (x, 1-12); la leçon du service apostolique (x. 42-44); l'instruction sur la foi et la prière, après le miracle du figuier desséché (xi, 22-25) ; l'abrégé de discours contre les pharisiens xn, 38-39); enfin certaines parties du discours apocalyptique (xui, 9, 11, 21, 32, 33-36), le fond même du discours (xiii, 7-8, 12-20, 24-27, 30-31) ayant été fourni par une source indépendante, petite apocalypse qui pourrait être d'origine juive.
Semblent devoir être considérés comme des éléments rédactionnels que ne supporte aucune tradition précise, les deux tableaux vagues de guérisons nombreuses au bord de la mer (m, 7-12) et de la vocation des douze apôtres sur la montagne (m, 13-19) ; l'explication de la parabole du Semeur (iv, lO, 13-20); la mission des Douze (vi, 7, 12-13); le commentaire de la dispute sur l'ablution des mains (vu, 1, 3-4, 6-8, 13, 17-23i; peut-être l'histoire de la Cana-
néenne (vu, 24-3Uj ; la guérison du sourd de laDécapole (vu, 81-37) ; la guérison de l'aveugle de Bethsaïde (viii, 22-26) ; la promesse que fait le Christ à ceux qui ont tout quitté pour le suivre (x, 28-30; ; la chronologie détaillée delà grande semaine, avec certains récits qui y sont coordonnés, la première visite au temple (xi, 11), la malédiction du figuier (xi, 12-14), la constatation de Teffet qui en est résulté (xi, 20-25), le repas de l'onction, avec son commentaire symbolique (xiv, 3-9), le miracle des ténèbres (xv, 33), le cri de détresse de Jésus mourant et la présentation du vinaigre (xv, 34-36); probablement le récit de la sépulture et celui de la découverte da tombeau vide.
A la même catégorie de suppléments rédactionnels appartiennent les passages qui font valoir la dignité du Christ Fils de l'homme, sa mission terrestre et l'incapacité des apôtres galiléens devant le mystère du salut. On y peut rattacher, dans leur forme spéciale, le récit du baptême (i, 10-11) et celui de la tentation (i, 12-13); ce qui, dans l'histoire du paralytique, est dit touchant le pouvoir qu'a le Fils de l'homme de remettre les péchés (ii, 5à-10) ; ce qui est dit du même Fils de l'homme « maître du sabbat » (ii, 28) ; la thèse de l'endurcissement des Juifs par le moyen des paraboles
26 l'évangile selon m.vrc
(iv, 11-1:^;;; le miracle du Christ marchant sur les eaux ^vi, 46-52] ; la seconde multiplication des pains (viii, 1-10) et la remarque sur les deux multiplications, à propos du levain des pharisiens (viii, 14-21) ; les trois prophéties de la passion avec leurs annexes (viii, 31-33, et la letton du renoncement, 34-3S ; ix, 31-32, avec la querelle des disciples, 33-37, et Tanecdote de l'exorciste étranger, 3S-tO, qui y sont coordonnées; X, 326-34, avec la demande des fils de Zébédée et la leçon du service, x, 35-45); la remarque sur les souffrances du Fils de l'homme (ix, i2b), intercalée dans les propos concernant Elie ; dans la relation du dernier repas, les paroles : « Ceci est mon corps », « Ceci est mon sang», etc. (xiv, 226, 24) ; le sommeil des trois grands apôtres pendant la prière de Jésus à Gethsémani (xiv, 33-34, 30-37, 39-40) ; peut-être la profession de foi du centurion qui avait assisté à la mort de Jésus (xv, 39).
Il va sans dire que le même rédacteur a pu exploiter le recueil de discours, imaginer un miracle comme la guérison du sourd de la Décapole ou celle de l'aveugle de Bethsaïde, et dénoncer rinintelligence des apôtres galiléens devant le mystère du salut, la rédemption du genre humain par la mort du Christ. La triple division qui vient dèlre indiquée dans les élé-
ments les plus récents de la rédaction ne correspond aucunement à trois étapes de celle-ci. On peut dire, au contraire, qu'une même préoccupation domine le tout, celle du rédacteur qui entend à la façon de Paul le mystère du salut; qui en pose le principe dans le discours des paraboles, déclarant que ce mystère a été confié comme un dépôt aux disciples de Jésus (il se garde bien de dire que les disciples l'aient compris) ; qui Téclaircit en disant que le Fils de l'homme est venu donner sa vie en rançon pour plusieurs; qui se complaît à délinir, plus nettement que ne voudrait l'histoire, l'institution du collège des Douze, mais afin de montrer aussitôt leur incapacité à saisir l'économie delà rédemption qui s'accomplissait sous leurs yeux. C'est sans doute le même rédacteur qui fait res sortir l'inintelligence des apôtres devant les multiplications des pains et devant les prophéties de la passion ; ce peut être le même qui signifie la réprobation d'Israël dans le miracle du figuier desséché, comme il a entendu signifier la proposition du salut aux Juifs dans la première multiplication des pains, et la même proposition aux (ientils dans la seconde. C'est le même encore qui, envisageant pratiquement le mystère divin, préligure dans le baptême du Christ le baptême chrétien, dans le dernier
repas du Christ, la cène chrétienne, et qui sans (Joute adapte les récits de la passion et de la résurrection de Jésus au cadre de la commémoration dès lors usitée dans la communauté oii il vit, pour laquelle il écrit.
Celte préoccupation et ce caractère de l'œuvre finale importent beaucoup plus que les menus détails de critique littéraire. Quand même la précédente analyse ne correspondrait que fort inexactement à la réalité du travail rédactionnel, — et sans doute elle n'y correspond que do très loin, — il en subsistera toujours assez, et elle paraît assez sûre dans son orientation générale pour donner une idée juste de la place occupée par l'Evangile dit de Marc dans l'évolution de la pensée chrétienne, et mieux encore dans l'institution môme du christianisme. Elle permet en effet de voir comment le plus ancien des Evangiles canoniques est une synthèse, ou une ébauche de synthèse, avec adaptation réciproque des maigres traditions relatives à la prédication et à la mort de Jésus, de l'Evangile qu'on appelle apostolique ou galiléen, et de l'Evangile paulinien, de la religion de mystère que prêchait Paul, fondée sur la mort rédemptrice d'un être divin, et concrétisée dans des rites d'initiation et d'union mystique, les sacrements du baptême et de l'eucharistie.
Le second Évangile, en effet, si mal composé qu'il soit, si incohérent qu'il paraisse, n'est pas un livre qui aurait poussé au hasard des rencontres, successivement accru selon les informations ou le caprice d'hagiographes inexpérimentés. Il traduit, il incarne les mouvements d'une foi vivante, à peine née sans doute, et encore en formation, mais d'autant plus active et plus hardie dans ses partis pris.
Il avait existé, quand Ponce Pilate était procurateur de Judée par la grâce de l'empereur Tibère, un prédicateur galiléen du nom de Jésus, qui, après avoir annoncé pendant quelque temps dans son pays l'accomplissement de l'espérance Israélite, la prochaine venue du règne de Dieu, étaitallé à Jérusalem et y avait subi le supplice de la croix comme prétendant à la royauté juive. Jésus avait l'esprit des anciens prophètes; il ne promettaitqu'aux justes, à ceux qui étaient bons comme Dieu même, l'accès au royaume de félicité qui allait, selon lui, être créé sur la terre de Palestine, et dont lui-même serait le chef; il n'attendait que de Dieu l'accomplissement de son rêve ; mais Dieu et son Christ devaient
détrôner César. Le prophète de Nazareth fut ainsi victime de son illusion autant que d'une erreur judiciaire, inévitable en l'occurrence. Cependant la foi de ses disciples l'avait ressuscité, proclamé Christ auprès de Dieu, et le petit groupe de ses adhérents continuait d'espérer la manifestation du règne divin et du Ciirist qui devait y présider. Dans l'état d'extrême fermentation où était alors le judaïsme, la secte nouvelle faisait des recrues; mais ce n'aurait été qu'une secte juive, sans avenir, si elle n'avait réussi à prendre pied dans le monde païen.
On sait comment elle y parvint. Paul de Tarse n'avait ni la simplicité de foi, ni la candeur morale, ni la sereine bonté qui semblent avoir caractérisé Jésus, mais il était sans doute né missionnaire ; il se proclamait lui-même l'apôtre des païens; de violent persécuteur des premiers fidèles du Christ, par une conversion subite, qu'avait provoquée, du moins en apparence, un accident fortuit, il était devenu le plus ardent prédicateur de l'Evangile. Quand il est entré dans le plein exercice et le plein succès de sa propagande, Paul enseigne un poème de la rédemption que l'existence historique de Jésus sert seulement à fixer sur la terreetdans le temps.
Deux hommes, tètes de l'humanité, auraient existé dès le commencement. L'un était né de la
terre, et il était de terre, Adam, qui, étant de chair, pécha et reçut comme salaire du péché la mort; chair, péché, mort, tel est le triple héritage qu'il transmet à ses descendants. La Loi sans doute fut donnée par Moïse aux Juifs, mais la connaissance de la Loi par l'homme charnel ne contribue qu'à la multiplication du péché ; et la preuve que la foi ne justifie pas, c'est qu'Abraham, avant la Loi, fut justifié par la foi, selon ce que dit l'Ecriture. Or la foi qui sauve est celle qu'on doit avoir au second homme, au véritable et dernier chef de l'humanité, Jésus-Christ. Celui-là est du ciel; il était au ciel, en forme de Dieu et fils de Dieu ; par obéissance il prit la forme de l'homme terrestre et parut comme l'un des enfants d'Adam, né de la femme et vivant sous la Loi : c'était pour mourir, détruire le péché par sa propre mort, et racheter ainsi ceux que la nature et la Loi rendaient esclaves du péché ; il mourut sur la croix ; mais, comme il était du ciel, esprit par son origine, il ne pouvait rester dans la mort ; ressuscité par Dieu, il vit à jamais. Et de même que l'on a porté pour la damnation l'image de l'homme terrestre, on doit porter pour le salut l'image de l'homme céleste. Par le baptême on participe à sa sépulture, à sa mort, mourant par là au péché et vivant à Dieu comme
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le Christ, par le Christ; dans la cène, on s'unit au Christ Sauveur, car le pain qui est rompu dans le repas de communauté n'est pas autre chose que le corps de Jésus crucifié, la coupe de vin renferme son sang; ainsi proclame-t-on le salut opéré par cette mort bienfaisante, en attendant que le Christ apparaisse.
L'espérance juive du grand avènement demeure, mais quelque chose qui n'est pas juif vient au premier plan, et cet élément nouveau, principal, qui n'est pas juif, est proprement le mystère chrétien. Jésus n'est plus le roi prédestiné d'un Israël juste, c'est un dieu sauveur à la manière des Osiris, des Adonis, des Attis et des Mithra. Comme eux il appartient originairement au monde céleste; comme eux il a fait une apparition sur la terre; comme eux il a, dans ce passage, accompli une œuvre efficace et typique du salut universel ; frappé de mort violente, comme Osiris, Adonis et Attis, il est comme eux revenu à la vie, préfigurant dans son sort celui des humains qui participeraient à son culte, commémoreraient sa mystique aventure et s'associeraient ainsi à sa passion. Et comme les dieux des mystères païens, il ne fait pas acception de nationalité : Dieu était dans le Christ pour se réconcilier le monde, non pour sauver Israël ; le peuple qui se disait choisi était
un peuple réprouvé, au moins provisoirement; le Messie qu'il attendait n'était pas venu pour lui, ne lui appartenait pas; l'Homme céleste appartenait à l'humanité. Paul a si bien transformé la passion du Christ en mystère de salut que Jésus de Nazareth n'a aucune place dans sa religion ; le grand apôtre se tlatte de ne vouloir point connaître le Chi'ist « selon la chair ». La carrière terrestre de Jésus, qu'il trouve sans éclat, est pour lui dénuée de signification : ce qui importe est sa mort, abstraction faite des circonstances qui l'ont amenée; et même il ne servirait à rien d'en avoir été témoin. Un myste d'Isis aurait pu proclamer de même qu'il n'était pas besoin d'avoir vécu au temps d'Osiris, de l'avoir vu tuer par Seth et ressusciter par Isis, pourvu que l'on fût uni à Osiris dans son mystère.
Pourtant ce n'est pas seulement à ce mystère paulinien que se convertit le monde romain. L'Evangile galiléen ne s'est pas perdu. Paul luimême en a retenu plus qu il ne veut bien dire et plus qu'il ne pensait. Il n'était ni possible ni vraiment utile de s'abstraire à ce point de ce que Jésus avait fait et enseigné avant de mourir. L'Apôtre a eu beau se prévaloir d'un Evangile à lui communiquépar révélation directe du Christ immortel, le fait historique del'Evan-
34 i/ÉvANf;n.E sf.lon marc
gile n'était pas réductible au mythe d'une mort salutaire, d'une immolation divine, objet de foi auquel on aurait pu se tenir, sans aucun égard pour les souvenirs de Pierre et des anciens disciples. La tradition de l'h^vangile donnait au christianisme un point de départ dans l'histoire, un fondateur connu, qui avait ramené à une synthèse très simple la doctrine et l'espérance juives, qui avait traduit en sentiment vivant le monothéisme moral qu'était devenu le judaïsme. Elle tenait du judaïsme l'idée d'un Dieu unique et transcendant; des Ecritures sacrées qui étaient censées conserver une révélation supérieure dont la venue du Messie marquait le dernier accomplissement; entin le sentiment très vif de l'unité religieuse, qui avait fait de la nation juive une Eglise et qui devait faire des communautés chrétiennes une sorte de peuple dispersé dans tout l'univers. Paul était loin de renier tous ces éléments du christianisme primitif, mais, dans la fougue de son tempérament mystique, et par une sorte de nécessité, pour installer la foi du Christ en dehors de toute intluence restrictive et paralysante du judaïsme, il en avait au moins négligé quelques-uns. Après lui, et peutêtre déjà autour de lui, les disciples qu'il avait formés, les communautés qu'il avait ins-
titu«^es n'eurent rien de plus pressé que d'associer son mystère à la tradition apostolique sur le Christ, au lieu de l'y substituer. Les Évangiles canoniques sont les documents de ce mélange : l'on y veut démontrer, en utilisant ce que les apôtres galiléens avaient raconté du « Christ selon la chair » et ce que la tradition judéochrétienne avait imaginé pour établir la messianité de Jésus, que celui-ci était le Christ spirituel, non seulement le Messie qu'Israël attendait, mais le Sauveur divin de l'humanité. L'œuvre n'est qu'ébauchée dans Marc et les deux autres Synoptiques ; elle est menée à terme dans le quatrième Evangile, vrai livre de mystère, qui fixe l'enseignement de l'Eglise sur le Christ en présentant la carrière de Jésus comme la manifestation terrestre du Verbe fils de Dieu. Le document fondamental du second Evangile représente le Christ de Simon-Pierre et des apôtres galiléens : c'est un écho de leurs souvenirs, comme l'était aussi le recueil des discours du Seigneur; mais ce n'est pas un écho immédiat et il ne s'agit pas de simples souvenirs. Les anecdotes ont pris forme dans la tradition, et le Christ n'y apparaît jamais qu'en son rôle de thaumaturge, prophète du royaume, Messie prédestiné. Vu la part prééminente qu'a eue Pierre dans la fondation de la première communauté,
30 i.'kvangii.e selon marc
dans les origines de la prédication chrétienne, on peut parler ici de souvenirs de Pierre, mais à condition de ne pas l'entendre trop à la lettre ni trop exclusivement. Ce qu'on nous raconte n'a pas été écrit sous la dictée de Pierre ni comme un extrait ou un résumé de sa prédication. Les grands miracles, ou du moins les récits développés de miracles tels que la résurrection de la lille de Jair et celle du possédé de Gérasa, sont dans la même ligne de croyance; peut-être ne sont-ils plus tout à fait dans la même note de souvenirs. On y sent davantage le sentiment de la foi qui se satisfait elle-même en glorifiant son objet; et quand il s'agit de faits qui tendent à prouver la messianité de Jésus par leur rapport avec les prophéties anciennes, qui semblent calqués sur ces prophéties, qui sont inconsistants en eux-mêmes, dont parfois on ne voit pas comment ils ont pu être attestés ni pourquoi on les aurait signalés, ou bien dont le symbolisme essentiel trahit l'origine, on est dans le domaine de la fiction pieuse, rêve mystique plutôt que mensonge délibéré, mais fiction, qui, dans les libertés qu'elle prend, ne peut être attribuée tout entière aux premiers témoins du Christ, mais plutôt aux fidèles de la seconde génération, les uns et les autres étant d'ailleurs aiguillonnés par les exigences de leurs polémiques avec les Juifs.
Ajoutons que, si cette amplification des souvenirs s'est produite d'abord chez les judéochrétiens, elle a pu se continuer même chez les hellénochrétiens qui avaient aussi en main l'Ancien Testament et ne laissaient pas de trouver avantage à montrer que Jésus était le Christ promis dans les Ecritures. Le travail, commencé dans les cercles Judéochrétiens de Palestine, a donc pu s'achever ailleurs.
Ce qui fait l'intérêt particulier du second Evangile est la façon dont l'idée paulinienne du salut s'empare de la matière évangélique, tout en s'y adaptant elle-même. La mort du Christ reste l'objet propre de sa mission; mais sa carrière terrestre, dont Paul ne voulait même point parler, est comprise comme une manifestation de sa puissance. Une application rigoureuse de ce principe aurait conduit à placer au début de l'existence de Jésus l'incarnation du Christ préexistant en Dieu. Mais on se contente de l'étendre à la carrière publique de Jésus, c'est-à-dire aux limites de la tradition galiléenne, en sorte que la descente de l'Esprit divin surle Christ baptisé semblerait introduire dans la personne de celui-ci un dualisme qui n'est pas dans la pensée de Paul ni probablement dans celle de l'ovangéliste. La formule M Fils de l'homme », tant affectionnée par ce
38 l'évangii.e selon marc
dernier, vient de Daniel, mais 1 idée qui s'y attache vient de Paul et des mystères païens, beaucoup plus que du messianisme juif. La physionomie de IKvangile n'en est pas moins transformée par 1 idée du Libérateur divin, dont les paroles sont une révélation et les actes une opération du mystère de salut. La tentation au désert est le début qui convient à cette carrière de héros céleste. Les guérisons de possédés, vulgaires exorcismes, représentent la victoire du Christ sur Satan. La guérison du paralytique devient une preuve et sans doute un symbole du pouvoir qu'a le Fils de l'homme de remettre les péchés. C'est lui aussi, le Fils de l'homme, qui est maitre du sabbat, pour en dispenser les chrétiens; c'est lui qui déclare, avant Paul, qu'il n'y a pas d'aliments impurs, mais seulement des volontés, des paroles et des actes humains qui sont répréhensibles. C'est lui qui a institué le service du salut, l'apostolat chrétien, l'indéfinie multiplication du pain de vie, non seulement pour les Juifs, mais aussi, on pourrait dire surtout pour les Gentils; c'est lui qui devait mourir crucifié, afin de ressusciter le premier, donnant sa vie pour racheter de la mort tous les prédestinés. 11 était venu sur la terre pour mourir, il le savait, ilTanonçait; il avait prédit la trahison de Judas, le re-
niement de Pierre, les outrages des prêtres, la croix, mais aussi la résurrection et tout ce qui devait arriver avant la fin du monde. Le titre de roi des Juifs, affiché en haut de la croix, n'était qu'une image de sa royauté spirituelle; le grand-prètre et le sanhédrin l'avaient condamné pour avoir dit ce qu'il était : le Fils de Dieu et le Fils de l'homme, le Sauveur divin. Et avant de mourir, au cours de son dernier repas, il avait institué la commémoration de sa mort salutaire dans la fraction du pain et le partage de la coupe : qui mangerait de ce pain, qui boirait de ce vin, participerait au corps et au sang du divin Grucilié, selon que Paul luimême l'avait enseigné à ses convertis.
L'histoire de Jésus est doncdevenue un véritable mystère, un faitdivin;onse la figure, on la raconte comme telle, et le mot même de mystère est prononcé, parce que cette façon d'entendre la vie du Christ, issue de la foi, n'a de sens que pour elle, n'appartient qu'à elle. Pour les gens du dehors, ce n'est qu'énigme inintelligible ; mais, pour le fidèle, c'est une révélation, c'est la représentation même de la vie terrestre du Sauveur, de l'économie du salutqu'il a instituée. Il est baptisé d'Esprit Saint, lui premier, parce que ses fidèles le seront, et pour qu'ils le soient à son exemple ; il partage et présente le pain et le vin à ses dis-
ciples en disant : « Ceci est mon corps », « Ceci est mon sang », parce que les chrétiens feront ainsi, et pour qu'ils puissent avoir part à son corps et à son sang.
Cette considération lypologique, essentielle au mystère, explique le symbolisme d'un livre qui est pourtant le produit spontané, quoique fort complexe, de la foi. 11 ne s'agit pas, en ell'et, d'allégories ('tudiées, de constructions savantes, mais dune interprétation qui jaillit naturellement de la considération mystique. Pour la foi il convient que les faits évangéliqut's signifient quelque chose, et la foi crée le sens, elle crée même le fait avec le sens, comme il arrive pour les multiplications des pains, pour le miracle du figuier desséché, qui sont des métaphores ou des paraboles transformées en faits censés réels, mais pleins de signification. L'on peut dire sans nul paradoxe que le sens de ces merveilles importe beaucoup plus à lévangéliste que le prodige de puissance dont elles sembleraient être l'effet. Au point de vue du mystère, toute parole du Christ doit être précepte ou prophétie, tout acte modèle et type. Le récit de l'onclion à Bélhanie introduit dans le texte même l'interprétation symbolique de l'acte raconté; mais une interprétation analogue est sous-entendue dans maint autre ré-
cit ; elle est suggérée assez clairement, par exemple, pour le miracle ,da figuier, ou bien pour les deux multiplications des pains.
Mais, au temps relativement ancien où notre Evangile acquit sa forme définitive, le sentiment des luttes que Paul avait eu à soutenir pour faire accepter ou tolérerdes apôtres galiléens ce qu'il appelait son Evaogile, n'était pas encore effacé, ni celui de l'écart qui existait entre la conception judéochrétienne et la conception paulinienne de la mission du Christ. C'est ce sentiment qui se fait jour, dans Marc, dune façon presque choquante et qui a paru telle aux évangélistes plus récents. Ce mystère du salut, qui n'avait été proposé aux Juifs que pour leur aveuglement, force était bien de dire qu'il avait été donné aux disciples immédiats de Jésus; mais ceux-ci l'avaient reçu comme un dépôt fermé dont ils n'avaient pas l'intelligence. Et ce qu'ils n'entendaient pas, l'évangéliste le dit, c'était l'essentiel du mystère, l'importance unique de la mort de Jésus pour le salut de l'humanité. Ces apôtres-colonnes, ces archi-apôtres dont leur disciples étaient si fiers et qu'ils opposaient à Paul, qui n'avait pas connu le Christ, ils n'avaient jamais compris leur maître, et Pierre le premier, avec Jacques et Jean, les fils deZébédée. Sourds aux prophéties de la passion, l'un avait
voulu s'opposer à ce que Jésus la subît, les deux autres ne se souciaient que d'avoir les premières places auprès du Christ glorieux dans le royaume de Dieu, et tous les trois avaient dormi à Gethsémani. quand Jésus leur demandait de prier avec lui. ils ne comprenaient pas mieux les miracles signilicatifs, la tempête apaisée, Jésus marchant sur les eaux, les multiplications des pains. Des Juifs à eux la distance n'était p;is déjà si grande (cf. iv. 12, et viii, 17-18 . Pourtant c'étaient les disciples du Christ, on ne pouvait le nier; ils avaient transmis l'Evangile, qu'ils entendaient si mal, à d'autres qui, sans doute, l'enlendaientmieux ; ils étaient morts enfin pour l'Evangile, lorsqu'on esquissait deux un portrait si peullatlé. On pouvait ne leur tenir pas rigueur pour leur insullisance, mais il ne fallait pas non plus méconnaître la vérité.
Tel paraît être le sens du second Evangile, et par conséquent ce livre n'a jamais pu être écrit par un disciple de Pierre. Le dernier rédacteur, celui qui a donné à l'œuvre sa signification générale, son caractère dominant, n'était pas lié par des souvenirs à lui propres, ni par des renseignements recueillis auprès des témoins du Christ : c'est lui qui entend mal la prédication de Jésus; il dogmatise comme Paul, il exploite des sources comme les rédacteurs de Matthieu et
Luc. Jaif d'origine, à ce qu'il semble, et bien au courant des choses juives, il n'est point judéochrétien, et il a pris nettement parti contre les Juifs ; dans l'intérêt de la nouvelle religion, pour lui distincte du judaïsme, il montre Pilale favorable au Christ et il impute aux Juifs, chefs et peuple, la responsabilité de la sentence de mort exécutée sur Jésus. Il pourrait avoir été le disciple et, en tout cas, il est grand admirateur ou plutôt grand partisan de Paul. On peut dire que son livre est une interprétation paulinienne, volontairement paulinienne, de la tradition évangélique. Son paulinisme ne tient pas à quelques expressions, à quelques lambeaux de phrase ou de doctrine empruntés à l'Apôtre des Gentils ; il est dans l'intention générale, dans les idées dominantes et dans l'esprit de l'œuvre. Du reste, l'évangéliste n'entre pas dans les détails et les subtilités de la doctrine paulinienne, soit par un certain sens de la mesure qu'il convenait de garder en racontant l'histoire de Jésus, soit qu'il ait été naturellement porté vers les conceptions générales et simples, soit qu'il ait connu par intermédiaire l'enseignement de Paul et qu'il n'ait pas entendu lui-même l'Apôtre ni lu ses Epitres. Il écrivait sans doute assez peu de temps après la mort des apôtres et après la ruine de Jérusalem, hors
(le la Palestine, dans une communauté où régnait encore le souvenir de i*aul, mais où la tradition judéochrétienne de l'Evangile ne laissait pas d'être prise en considération. II voulait montrer comment Jésus était le vrai Sauveur, et expliquer en même temps pourquoi les Juifs ne lavaient pas reconnu : l'Evangile n'était pas pour les Juifs et n'avait été pour eux qu'un mystère incompris.
Comme les trois autres, le second Évangile porte un nom d'auteur, etcomme les trois autres, ce nom paraît fort sujet à caution. D'après la tradition chrétienne et mênrie bon nombre de critiques modernes, il s'agirait de Jean Marc, dont parlent .les Actes, et du Marc mentionné dans les Epilres de Paul et dans la première Kpître de Pierre i'Act., xii, 12.25; xiii, 13; xv, 37-30; Col., iv. 10; Phm., 24; II Tlm., iv, 11; lPiER.,v, 13). Fils de cette Marie en la maison de laquelle Pierre se rendit quand il eut échappé à la prison d'Hérode, cousin de Barnabe, uni à celui-ci et à Paul dans leur voyage de Chypre, puis cause de brouille entre ses compagnons de mission, réconcilié avec Paul, sans
qu'on sache comment, et son auxiliaire dans le temps où l'Apôtre écrivait les Epîtres aux Golossiens et à Philémon, signalé en cette qualité dans la IP à Timothée, désigné dans la P de Pierre comme son <■<■ fils » spirituel, et associé à son ministère « dans Babylone », c'est-à-dire probablement dans Rome, Marc aurait écrit son Evangile dans cette ville, les uns disent après, les autres disent avant la mort- des apôtres Pierre et Paul ; plus tard il aurait quitté Rome et aurait fondé l'Eglise d'Alexandrie.
Ces indications ne sont guère plus conciliables entre elles qu'avec le livre dont Marc est supposé l'auteur. Celui-ci aurait été l'interprète de Pierre, son auxiliaire assidu pendant son ministère et principalement dans les dernières années. Or on ne voit pas comment l'évangéliste Marc aurait pu avoir ces rapports constants avec Pierre, si c'est lui qui est le Jean Marc des Actes et le compagnon de Paul. Aussi bien quelques-uns ont-ils voulu distinguer l'évangéliste, auxiliaire de Pierre, du missionnaire Jean Marc, auxiliaire de Paul. Mais Texistence de celui-ci est beaucoup mieux garantie que la personnalité propre de celui-là. Sans entrer dansla discussion détaillée de cette légende, il suffit, pour en percevoir la juste signification, d'ana-
lyser le plus ancien témoignao^e qui la supporte.
Eusèbei/yisf. eccL m, 39, 15-16) a conservé les notices que donnait le vieil auteur Pupiasd'Hiérapolis touchant l'orig^ine des deux premiers Kvangiles. La notice deMarc se recommande expressément du nom de Jean l'Ancien, qui aurait été « disciple du Seigneur ». « L'Ancien, raconte Papias, disait encore ceci : Marc, étant devenu l'interprète de Pierre, a soigneusement écrit tout ce dont il se souvenait; cependant (il n'a) pas écrit avec ordre ce qui avait été dit ou fait parle Christ. Car il n'avait pas entendu le Seigneur et il ne l'avait pas suivi ; mais, en dernier lieu, comme je l'ai dit, (il avait suivi) Pierre, qui, selon le besoin, donnait les enseignements, mais sans exposer avec ordre les discours du Seigneur; en sorte que Marc n'a fait aucune faute en écrivant ainsi certaines choses selon qu'il se rappelait; car il n'avait qu'un souci, ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, et n'y introduire aucune erreur. » Touchant le premier Evangile Papias dit : « Matthieu avait rédigé en langue hébraïque les discours du Seigneur, et chacun les interprétait comme il pouvait. »
L'autorité qu'il convient d'attribuer aux dires de Papias dépend en grande partie de celle qu'il
faut reconnaître à Jean l'Ancien . Si ce personnage étaitTapôtre Jean, tilsde Zéi)édée, le compagnon de Pierre et de Matlhieu, il aurait été bien renseigné sur les actes et sur la prédication de Jésus; il aurait pu apprécier la valeur et le caractère des deux Evangiles dont il parle. Mais Jean l'Ancien, d'après Papias lui-même, n'était pas l'apôtre Jean, et il paraît certain qu'il n'était pas disciple du Christ, mais des apôtres, un des convertis palestiniens de la première heure, un docteur chrétien que Papias n'a probablement pas entendu, et dont il redit les propos d'après les hommes de la seconde génération chrétienne, instruits par les disciples des apôtres. Gela étant, les assertions de Jean l'Ancien ne sont pas à recevoir sans autre examen.
Dans la notice de Marc, la citation de Jean l'Ancien comprend seulement les indications du début, la suite (depuis : Car il n'avait pas entendu le Seigneur) étant une explication de Papias, qui semble seréféreràcequelui-mêmea dû dire auparavant touchant les rapports de Marc avec Pierre. Ce Marc n'avait jamais été disciple de Jésus; il avait suivi Pierre « à la fin ». Papias aurait-il donc dit plus haut que Marc avait suivi Paul pour commencer ? Marc serait devenu interprète de Pierre, ce qui ne peut s'entendre que d'une relation personnelle : il y
48 L "ÉVANGILE SELON MAKC
aurait plus que de la subtilité à soutenir que Marc n'aurait été l'interprète de Pierre qu'au sens le plus larg"e. en mettant par écrit dans son Evangile lasubstancede ce que l'apôtre avait prêché. II est sous-entendu que Pierre prêchait « en dialecte hébraïque », comme écrivait Matthieu. xMarclui aurait servi de truchement quand Pierre porta l'Evangile hors de Palestine, et Ion peut croire que Papias a en vue spécialement le séjour de Pierre à Home. L'Évangile de Marc représenterait ses souvenirs, ce qu'il avait dit d'après Pierre quand il l'assistait dans sa prédication. Cette circonstance expliquerait le manque d'ordre qui est sensible dans son ouvrage : Pierre n'exposait pas avec suite l'histoire et l'enseignement de Jésus; il faisait des catéchèses particulières que Marc a simplement et fidèlement conservées. Il est naturel de supposer que Marô aura écrit après la mort de Pierre, bien que ni Jean l'Ancien ni Papias ne le disent expressément.
L'un et l'autre font l'éloge ou l'apologie de Marc en tenant compte d'une situation que la critique est réduite à conjecturer. 11 s'agit à la fois de recommander le livre et d'expliquer les défauts qu'on lui trouve. Pour ce qui est de l'Évangile, on peut s'y fier, car il est d'un homme qui avait suivi Pierre et qui répète avec
la plus grande exactitude ce qu'il avait entendu. Sans doute l'Evangile est grec, et l'on suppose que Pierre s'exprimait difficilement en cette langue; mais le livre est comme une traduction des discours de l'apôtre ; rien ne se peut concevoir de plus autorisé ; il aurait pu avoir une meilleure disposition, mais cette circonstance même est une marque de fidélité.
Une critique tant soit peu sérieuse a pourtant le droit de demander pourquoi Jean l'Ancien parait avoir été seul à savoir des choses qui, si elles étaient vraies, auraient dû être de notoriété publique; pourquoi il éprouve le besoin de dire que Marc a été si exact ; pourquoi il veut que l'Evangile ne soit pas autre chose que la rédaction des catéchèses de Pierre. Singulières catéchèses, en vérité! On admet généralement aujourd'hui que Jean et Papias parlent de notre second Evangile. Mais ce livre n'est pas du tout ce que disent Jean et Papias : ce n'est pas une œuvre homogène, comme il devrait être s'il représentait les souvenirs et la prédication d'un seul apôtre; ce n'est pas la transcription d'un témoignage original et direct louchant l'enseignement et la carrière de Jésus ; ce n'est pas l'écrit d'un homme spécialement attaché à Pierre et qui tiendrait de l'apôtre lui-même tout ce qu'il raconte à son sujet. Inutile d'ajouter
50 LKVANGILE SELON MAHC
que l'explication donnée du prétendu manque dordre de Marc ne rend pas compte de la confusion qui existe réellement dans l'Évangile. Entendue selon le sens naturel qu elle présente, la notice est fausse.
La bonne foi de Papias n'est pas en cause : Papias répèle. Le personnage énigrautique de Jean l'Ancien échappe aux prises do la critique. Ses dits auront élé transmis à Papias par les personnages que nomme lî'énée, « les anciens qui avaient connu Jean et les apôtres d'Asie », cest-à-dire \v groupe éphésien qui a aulhentiqué le quatrième Kvangile et (jui parait avoir joué un rôle assez considérable dans la constitution du recueil évangélique. L'Anciendit parleur bouche les choses les plus avantageuses à un Evangile de l'Eglise, et peut-être les Jit-il de façon à ménager l'autorité de l'Evangile johannique. où l'on trouve une disposition plus régulière, une chronologie plus précise. Ce qu'on entend ici par « ordre » est surtout une bonne distribution des matières, et, pour Jean l'Ancien, Luc aussi aurait eu plus dordre que Marc. Mais le dernier mot de la notice paraît devoir être cherché dans son parallélisme avec celle de Matthieu. On veut recommander les deux écrits de la même manière : dans des conditions différentes, ce sont des traductions de l'araméen, pour mettre en
grec les souvenir? parfaitement authentiques de deux apôtres. Or le premier Evangile, où Marc est entré presque toutentier, n'est pas une traduction de l'araméen, ni Tœnvred'un apôtre. Tout au plus est-on fondé à supposer qu'une de ses sources, le recueil de discours, a été rédigée d'abord en araméen, comme il n'est pas impossible que le document fondamental de Marc l'ait été. Mais iJean l'Ancien et Papias ne l'entendent pas ainsi. Le témoignage prêtéà Jean l'Ancien concerne nos Évangiles tels qu'on les lisait vers 120-140; il tend à justifier une situation de fait, le crédit acquis et que Ion voulait conserver à des livres sur l'origine desquels on n'était pas suffisamment renseigné. Au second Evangile on associait le nom de Marc, et ce xMarc, qui avait été le compagnon de Paul, on tenait surtout à ce qu'il fût regardé comme compagnon de Pierre, dont l'autorité pouvait sembler préférable à celle de Paul pour la garantie des souvenirs évangéliques, à 'moins que le nom de Paul ne servit déjà de recommandation à Luc et qu'on n'ait été ainsi amené à utiliser de préférence pour Marc le prestige de Pierre. En réalité, le troisième Evangile ne tient pas de plus près à Paul que le second, et l'on peut même trouver qu'il a moins directement subi l'influence de l'Apôtre des Gentils.
Le rapport institué entre Pierre et le second Evangile semble attester surtout un fait de caractère moins précis que la composition du livre : l'Evangile dit de Marc est l'ancien Evangile de la communauté romaine ; c'est pour elle d'abord qu'il a été écrit; c'est par elle qu'il s'est conservé, qu'il s'est répandu, qu'il s'est imposé. Car, sans cette puissante recommandation, il aurait probablement disparu, au cours du second siècle, éclipsé par les Evangiles plus complets de Mattliieu et de Luc. Il avait été composé pour l'Eglise romaine à une époque où le souvenir de Paul primait encore celui de Pierre; il était aux mains de cette Eglise lorsque le prestige de Pierre y grandit et qu'elle commença de l'utiliser à son profit. C'est pourquoi l'Evangile romain fut l'Evangile de Pierre; mais, comme on ne pouVait guère l'attribuer à l'apôtre luimême, on l'attribua à l'un de ses disciples. La mention de Marc dans la première Epître dite de Pierre pourrait n'être pas sans rapport avec cette attribution du second Evangile. En tous cas, les légendes d'origine apostolique pour les quatre Evangiles du canon semblent nées dans les circonstances mêmes qui amenèrent la constitution de celui-ci; les livres des principales communautés formèrent le recueil, et on leur trouva des titres de recommandation. Pour faire accep-
ter de l'Eglise romaine l'Evangile éphésien dit de Jean, Ton y joignit l'appendice qui relève Pierre au-dessus du disciple bien-aimé, et l'on identifia en même temps ce disciple à l'auteur de l'Evangile et à l'apôtre Jean, fils de Zébédée. 11 est fort possible que l'on ait fait agréer de même l'Evangile roaiain dit de Marc aux Eglises d'Asie, en proclamant que ce livre représentait la tradition de Pierre, écrite par un de ses disciples. Par la même occasion, la grande Eglise autorisait contre les hérétiques les livres oii elle reconnaissait sa propre tradition, où elle se retrouvait elle-même, et qui avaient été d'abord accueillis pour ce motif, sans que l'on attribuât autrement d'importance aux conditions particulières de leur rédaction.
I. ' Commencement de l'Évangile de Jésus- Christ, Fils de Dieu. — - Selon qu'il est e'crit en Isaïe le prophète : « Voici que j'envoie mon ange devant toi, qui préparera ton chemin. ■^ Une voix crie dans le désert : « Préparez le chemin du Seigneur; rendez droits ses sentiers. »
Le commencement de l'Évangile est la prédication de Jean-Baptisle, avec le baptême où Jésus est déclaré Christ. On doit enlendre ici par «Évangile », non précisément le salut que Jésus annonçait, ni l'histoire du Christ, mais la proclamation du Messie venu, la relation de l'œuvre rédemptrice accomplie par Jésus prêchant, mourant et ressuscitant. Les mots « fils de Dieu », dans la formule initiale, sont une explication du nom de Christ, au sens où l'entend l'évangéliste.
Une combinaison rédactionnelle se trahit dans l'embarras du début. On annonce une citation d'isaïe, et c'est un passage de Malachie (ui, 1} qui se présente d'abord. Ce passage, qui est cité dans un autre contexte par Matthieu (xi, 10) et par Luc (vu, 27), à propos de Jean-Baptiste, aura été inséré après coup entre Tannonce de la citation d'isaïe et cette citation même. Celle-ci est d'ailleurs un cas unique dans le second Évangile, où le narrateur
î>6 l.'ÉVANGII.K SKI, ON MABC
— * Jean le Baptisant était dans le désert, prêchant un baptême de pénitence pour la rémission des péchés; ' et tout le pays de Judée
n'allègue jamais jiour son propre compte les paroles de l'Ancien Testament ; elle vient en surcharge et ne se lie pas bien au récit, (pTclle glose par anticipation.
On lit dans Malachie : « Voici (pic j'envoie mon messager, et il préparera la voie devant moi. » C'est lahvé (pii parle, il ne s'agit ni de Jésus, ni de Jean-Bajitiste, et le texte a été modifié pours'adapler au rôle (jue l'on prête à Jean vis-à-vis de Jésus. Dans Isaïe (xl, 3), la traduction littérale de l'hébreu serait : « Une voix crie : Préparez dans le désert le chemin de lahvé; tracez dans la solitude une route pour notre Dieu. » Le désert en (piestion est le désert de Syrie. Le chemin qu'il faut préparer est celui (jue les Juifs, captifs à Babylone, prendront pour regagner leurs pays sous la conduite et la protection de leur Dieu. La voix qui crie est le prophète lui-môme. L'auteur n'avait en vue ni le Messie ni son Précurseur. Mais la traduction des Septante, oîi le désert n'est mentionné qu'une fois, a déterminé l'application de ces paroles à Jean- Baptiste, et l'on a conclu que la prophétie ne se rapportait pas seulement à sa prédication, mais au lieu où il prêchait. On a vu dans « le Seigneur» (lahvé) le Christ, et, pour la facilité de l'application, on a lu « ses sentiers» dans le second membre de la citation, au lieu des « sentiers de notre
venait à lui, ainsi que tous les liabitants de Jérusalem, et ils étaient baptisés dans le fleuve Jourdain, en confessant leurs péchés. '^ Et Jean
Dieu ». Car, si Ion était accoutumé à donner au Christ le nom de Seigneur, on ne songeait pas encore à l'identifier simplement à Dieu.
Le déserl où Jean a prêché est le désert de Juda, à l'ouest de la mer .Morte, et spécialement la région voisine de Jéricho, vers l'embouchure du Jourdain. Les détails donnés sur son costume rappellent avec intention ce que l'Ecriture disait de celui d'Elie (Il Ro[s, I, 8; cf. Zach., xiv, 4). Le désert lui fournissait sa nourriture : certaines espèces de sauterelles qui servent encore aujourd hui à l'alimentation des pauvres, et du miel sauvage, soit la gomme qui s'échappe de certains arbustes par les fissures de l'écorce, et que quelques auteurs ont ainsi appelée, soit le miel déposé par les abeilles dans les troncs d'arbres et les fentes des rochers, comme l'entendent la plupart des commentateurs.
Jean prêchait un baptême de pénitence pour la rémission des péchés. Le baptême, pratiqué par immersion dans le Jourdain, était le symbole de la purification morale par le repentir et le changement de vie. Les ablutions et les bains étaient prescrits en diverses circonstances par la Loi mosaïque, et la coutume des pharisiens en avait encore étendu l'usage, auquel restait attaché un sens religieux; ce qu'il y avait de nouveau dans le baptême de Jean était donc seulement la significa-
58 I.'ÉVANGILF, SRLON MARC
était vôtu de poils de ciiaiiieau et dune ceinture de cuir autour des reins; il vivait de sauterelles et de miel sauvage.
■ Et il prêchait, disant : « Le plus fort que moi vient derrière moi, 'lui) dont je ne suis
lion spéciale (jui lui ('lail donnée. Le baptême des prosélytes, qui marquait ou opérait la purification des souillures païennes, avait un sens analogue. Ce qui est dit de l'aveu des péchés s'entend évidemment d'une confession libre, publique et d'un caractère général. Le tout, prédication de .Jean, repentir et baplème, est coordonné au prochain jugement de Dieu. C'est ce jugement que Jean déclare imminent ; c'est en vue de ce jugement qu'il faut se repentir, et que l'on se plonge dans le Jourdain, poui- être trouvé pur quand Dieu viendra.
Si le jugement est proche, le Messie doit être également prêt d'arriver. La tradition évangélique a voulu que Jean ait annoncé cet avènement. Il aurait parlé d'un plus fort que lui, qui aurait été le Messie, et il se serait déclaré son serviteur très humble, un esclave à peine digne de lui rendre le plus bas office, dénouer la courroie de ses sandales. Jean avouerait n'avoir baptisé (ju'avec de l'eau, appliquant un rite inefficace par lui-même et purement symbolique, tandis que le Messie viendrait baptiser avec de l'Esprit saint, régénérant les hommes par la vertu de Dieu.
pas digne de dénouer, en me baissant, le cordon de souliers; ^ moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit saint. »
Ces propos de Jean contiennent un parallèle, à tout le moins prématuré, entre le baptême que nous pouvons appeler de purification, et le baptême chrétien, ou de sanctification, par lequel on participe à l'Esprit divin et à ses dons. Mais Matthieu (m, 11) et Luc ni, 16), parlant ici d'Esprit saint et de feu, orientent le critique vers l'antithèse que Jean a réellement établie : ou le baptême d'eau pour le repentir, ou le baptême de feu pour le châtiment. Ce dernier et terrible baptême n'est pas autre chose que le jugement de Dieu sur les pécheurs, et le Messie n'y intervient pas. Marc, pour l'adaptation de ce qu'il trouvait écrit sur l'enseignement de Jean, a substitué l'Esprit saint au feu, et les deux autres Synoptiques, dépendant de la même source et ne voulant ni en sacrifier la donnée authentique ni renoncer à l'idée si avantageuse de leur devancier, ont fait dire à Jean que le Christ baptiserait dans l'Esprit et dans le feu. Jean n'avait pas songé au baptême chrétien. On peut douter même qu'il ait parlé du Messie, attendu que « le fort, qui vient derrière » lui pour le baptême de feu doit être Dieu lui-même. En tout cas, le rôle historique de Jean-Baptiste apparaît faussé dans la perspective chrétienne où on l'a voulu faire entrer.
60 l'évangile si:lo> marc
^ Et il arriva en ce temps-là ^que) Jésus vint de Nazareth en Galilée, et il fut baptisé dans le
Sur les rapports qui auraient pu exister entre Jean et Jésus, Marc ne sait rien, si ce n'est que Jésus serait venu de Nazareth au Jourdain et y aurait été baptisé par Jean. Le fait en lui-même n'a rien d'invraisemblable. Ce qui peut le rendre suspect est que lévangélisle paraît en ignorer toutes les circonslances, sauf un prodige dont on peut bien dire que Tatleslalion est nulle, et dont le sens est par ailleurs assez clair pour que l'hypothèse d'une fiction se présente d'elle-même. Il est au moins singulier que le narrateur se trouve savoir en détail ce qui se passe aussitôt après le baptême, et qu'il n'ait absolument rien à dire sur les préliminaires et les conditions du fait. Il connaît une seule chose, d'ailleurs invérifiable : que, dans cette occasion, Jésus a été « sacré par l'Esprit et la vertu de Dieu » (AcT., X, 38 . El ce qu'il veut faire entendre est en rapport avec l'intrusion du Itaplême d'esprit dans le discours de Jean : il veut signifier que Jésus a reçu, lui premier, le baptême de l'Esprit. Ce baptême rejoint le baptême d'eau, en sorte que Jésus ne reçoit pas réellement le baptême de Jean, l'eau sans l'Esprit, mais le vrai baptême, l'Esprit avec l'eau. L'évangéliste, en exposant le mystère du Christ, le mystère qu'il faut croire, a donc eu soin de montrer d'abord un acte qui préfigure et prépare le premier acte du mystère dont vit le croyant, c'est-à-dire l'initiation baptismale. L'Esprit investit
Jourdain par Jean; "^' et à l'instant oîi il sortait de l'eau, il vit les cie'ux ouverts et l'Esprit,
et consacre Jésus pour sa fonction, et en même temps il consacre l'eau pour la régénération des fidèles.
Telles sont les préoccupations du narrateur, traduites en récit. Il serait fort imprudent de les convertir en tradition historique. On peut croire cependant que Tinterprétation chrétienne du rôle de Jean-Baptiste a été greffée sur un fait, le baptême de Jésus par Jean, et la conscience que Jésus aurait prise alors de sa vocation. Mais la réalité de ce fait ne s'impose pas, les récits du baptême et de la tentation étant aussi mal reliés que possible, comme on va le voir, aux débuts de la prédication galiléenne. Les premiers missionnaires du Christ ont été gênés dans leur propagande par les sectateurs et par le souvenir du Baptiste : pour surmonter la difficulté, ils ont fait de Jean le précurseur de Jésus, et ils ont présenté le baptême chrétien comme une institution indépendante, manifestée à l'occasion du baptême du Christ par son précurseur.
Dans l'instant même où il sortait du Jourdain, Jésus aurait eu une vision : la voûte céleste lui avait paru s'ouvrir, et l'Esprit divin était descendu d'en haut, sous une apparence sensible, comme une colombe, pour venir à lui ; en même temps, il avait entendu la voix de Dieu qui l'appelait son fils et son élu, c'est-à-dire son Christ. Le baptême, sacrement de l'initiation chrétienne, était le rite de l'illu-
62 l/ÉVANCILE SELON MARC
comme une colombe, descendant sur lui ; " et une voix (vint/ des cieux : « Tu es mon fils bien-aime', en loi je me complais. »
'- Et aussitôt l'Esprit le poussa au désert;
minalion, de la révélalion, où Ion recevait la promesse et des gages sensibles du salut, comme dans les mystères païens : c'est pourquoi le baptême de Jésus esl comme la révélation du Christ, faite à luimême par ri'lspril et par Dieu. Le ciel s'ouvre pour le passage de l'Esprit. La tradition rabbiniquc (ompaiait à une colombe l'Esprit qui planait sur les eaux avant la ci'éation; la même colombe, le même Esprit créateur, vient féconder les eaux ba[)tismales. Les paroles du Père céleste s'adressent à Jésus, pour qui seul est la vision; elles sont empruntées au Psaume ii (v. 7j : « Tu es mon jfîls, je t'ai engendré aujourd'hui », et à Isaie (xl, 1) : '< Voici mon serviteur, que je prends, mon élu, en (jui mon ame se complaît ; je mets mon esprit sur lui. » Toute cette vision étant présentée comme objective, Jean aussi aurait dû voir les cieux s'ouvrir, et la colombe descendre; il aurait entendu la déclaration du Père céleste. Mais l'évangéliste parle comme s'il avait conscience de décrire une scène qu'aucun témoin jamais n'a racontée.
Au tableau de la consécration messianique par le baptême auprès de Jean fait pendant le tableau
13 et il fut dans le désert pendant quarante
delà tentation messianique par Satan au désert. Les deux forment une sorte de préambule, théologique et de convention, à la carrière historique de Jésus. Le récit de la tentation paraît abrégé dans Marc, lorsqu'on le compare à Matthieu et à Luc; il est cependant complet en lui-même, et si l'on peut dire que la tradition dont procède le second Evangile a dû se représenter les agressions diaboliques sous une forme concrète, plus ou moins analogue à ce qu'on lit dans les deux autres Synoptiques, il est moins évident que Marc dépende uniquement de la même source écrite que ceux-ci. Tous les traits de sa description sont originaux et frappants. L'Esprit « pousse » Jésus au désert, comme si le Christ était désormais en la puissance de cet Esprit qu'il vient de recevoir, et qu'il fût mû par lui comme par une force distincte et irrésistible. Il reste dans la solitude pendant quarante jours, et ces quarante jours correspondent aux quarante années du séjour d'Israël dans la péninsule du Sinaï, aux quarante jours de jeûne attribués par l'Écriture à Moïse (Ex., xxxiv, 28) et à Élie (I Rois, xix, 8) sur la montagne du Seigneur. Sans doute il convenait que le Messie fût mis à l'épreuve comme jadis le peuple de Dieu, et comme ces deux grands ancêtres, qui apparaîtront en témoins du Christ dans le récit de la transfiguration. Le désert étant censé le séjour des démons. l'Esprit pousse Jésus au désert afin qu'il y rencontre Satan. La
64 l/ÉVANGILE SELON M.\RC
jours, tenté par Satan; il était avec les bêtes, et les anges le servaient.
naïveté de la mise en scène inviterait à supposer que l'évangéliste n'entend pas seulement par tentation diabolique les suggestions mauvaises, mais encore tous les procédés fâcheux dont Satan est capable d'user envers les amis de Dieu, quand celui-ci le permet, des épreuves comme celles qu'ont connues certains dieux ou héros de la mythologie antique. Jésus, observe Tévangélisle, « était avec les bètes », c'est-à-dire n'avait d'autre compagnie que celle des animaux sauvages, et il était dénué de tout secours humain; mais son Père céleste ne rabamlonnait pas et lui envoyait des anges pour le servir. L'assistance des anges, comme l'obsession de Satan, s'étend à la durée des quarante jours.
Il était admis que le Messie, dans son avènement glorieux, devait vaincre Satan. Mais cette victoire finale, que le christianisme primitif attendait avec la parousie, la manifestation triomphale du Fils de Dieu, avait été précédée d'une défaite apparente où l'esprit du mal avait semblé l'emporter. Il convenait que cette défaite, réparée d'ailleurs par la résurrection de Jésus, fût corrigée aussi par l'anticipation de la gloire messianique dans la carrière terrestre du Christ. Jésus lui-même pensait prouver parle succès de ses exorcismes que Satan était déjà vaincu. La consécration messianique étant reportée avant la prédication de l'Évangile, il
'^ Et après que Jean eut été emprisonné, Jésus vint en Galilée, prêchant l'Evangile de
était naturel de placer aussi avant ce ministère une première lutte symbolique, prélude soit de la lutte que Jésus, dans savieetdanssamort, devait soutenir contre le Malin, soit du combat définitif entre le Messie glorieux et l'esprit de ténèbres, le grand adversaire de Dieu. L'évangéliste paraît concevoir celte joute préliminaire comme une épreuve inévitable, non qu'il l'ait jugée telle en se plaçant, comme beaucoup de critiques modernes, au point de vue psychologique, mais parce que, le Christ venant pour détruire le règne de Satan, Satan n'a pu manquer de l'attaquer dès l'abord : le Christ débute dans son œuvre rédemptrice en se défendant contre l'ennemi. Encore est-il que l'évangéliste est ici plus préoccupé de la lutte que son résultat, la ruine de Satan n'ayant été pleinement assurée que par la résurrection de Jésus. Le séjour au désert et le drame intérieur qu'on y suppose volontiers sont donc choses possibles, comme le baptême de Jésus par Jean: mais nul témoignage authentique ne les garantit comme faits initiaux de la carrière du Christ.
Le désert où se passe la tentation n'est point localisé, soit parce que la pensée du lecteur doit s'orienter vers les souvenirs concernant l'exode
66 F.ÉVANGILK SKLON MABC
Dieu : '' « Le temps est accompli, et le règne
et Klie, soit parce que la tradition évang^éjique n'avait aucune indication précise sur le sujet. Rien de i)lus vai^ue aussi que la transition par laquelle Marc introduit les premiers actes de Jésus prédicateur du rt'ij^ne de Dieu. Il faut bien amener Jésus en Galilée, puisque c'est là qu'il a prêché; et comme on a mis le Christ en relation avec Jean, il faut aussi maniuer un rapport quelconque entre la prédication de l'Evangile et celle du Baptiste. L'évangéliste sait, ou croit savoir, en tout cas, il tient à dire que Jean ne prêchait plus lorsque Jésus se mit à enseigner. Il paraît, en effet, certain que la prédication du P>aplislea précédé celle de Jésus; mais Marc a intérêt à le noter, parce qu'il ne pouvait encore avoir l'audace, qu'a eue le quatrième Évangile, de }>i'ésenter Jean lui-même comme le grand témoin du Christ. Voilà pourquoi, « après que Jean eut été livré », soit jeté en prison, soit abandonné par Dieu aux mains d'Hérode Antipas (cf. I Cor., XI, 23). « Jésus vint >», d'un désert impossible à situer géographiquement, « en Galilée ». Il s'agit beaucoup moins d'un voyage réel que d'une formule de liaison.
Et tout en cheminant, Jésus « prêchait 1 Evangile de Dieu ->. Mais celle indication ne signifie pas que le Christ ait prêché déjà l'Évangile avant d'être arrivé en Galilée. « L'Évangile de Dieu », l'annonce direcle du royaume céleste, s'oppose au baptême de repentance que prêchait Jean. Il se peut que
de Dieu est proche ; convertissez-vous et croyez à l'Evangile. »
'^ Et en passant le long de la mer de Galilée,
rassertion : « le temps est accompli », ne vise pas seulement en général le temps fixé par la Providence pour la venue du royaume, mais se réfère directement au message du Baptiste et à ce que celui-ci a dit ])lus haut, du Fort qui doit venir après lui. De l'imminence du royaume se déduisent deux conclusions: il faut faire pénitence. et il faut croire à la bonne nouvelle du salut prochain. La pénitence était dans le programme de Jean, mais la foi appartient à celui de Jésus. L'on doit attribuer au dernier rédacteur de l'Évangile ce résumé, qui n'est pas à prendre pour une prédication particulière, antérieure à la vocation des disciples, mais pour le thème général de l'enseignement du Christ pendant son ministère galiléen, tout au moins pendant la première période de ce ministère, jusqu'au discours des paraboles. Le récit de la vocation des disciples ne se rattache pas à cette prédication, mais à l'indication qui la précède, touchant l'arrivée de Jésus en Galilée.
La vocation des premiers disciples est un fait suffisamment précis et consistant. La tradition savait que deux couples de frères s'étaient joints à Jésus dès le commencement de sa prédication, et l'on racontait leur vocation comme une sorte de miracle. Dans sa forme, le récit de Marc trahit l'influence de l'histoire d'Elisée subitement appelé
il vit Simon et André, frère de Simon, qui
jetaient le filet dans la mer, car ils étaient
pêcheurs. '" Kt Jésus leur dit : « Venez à
ma suite, et je vous ferai devenir pêcheurs
par Élie (I Rois, xix, 19-21). Mais ce serait méconnaître l'état d'esprit des pécheurs galiléens et le genre d'action exercée par Jésus que de juger de pareilles conversions impossibles sans beaucoup de discours et de raisonnements. La parole: « Suivezmoi », n' a pas été dite sans autre préambule, et elle a été la conclusion d'un entretien; mais il n'est pas nécessaire que cet entrelien ait été long, et il n'est pas invraisemblable qu'il ail été le premier. La pensée du royaume céleste n'était pas nouvelle pour ces Israélites; l'apparition d'un prédicateur inspiré n'avait rien de déconcertant pour eux; Jésus put les gagner en quelques instants par le charme et l'autorité de sa parole. Ajoutons que, s'ils quittaient tout, ils n'abandonnaient presque rien, que leur adieu aux barques et aux filets était moins absolu que lévangéliste ne paraît le dire : c'est leur fidélité ultérieure qui a permis de le présenter ici comme définitif.
Jésus est censé longer la rive occidentale du lac de Tibériade, non loin de Capharnaûm ; dans la perspective artificielle du récit, il remonte du sud au nord, venant du désert. Il voit doux pêcheurs, deux frères, appelés Simon et André, qui jetaient le tiiel dans la mer; il les invile à le suivre, pro-
d'hommes. » '*^ Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent. '^ Et s'étant avancé un peu plus loin, il vit Jacques de Zébede'e, et Jean son frère, qui étaient aussi dans la barque, raccommodant les filets, '" et aussitôt il les appela;
mettant de faire d'eux plus lard des pêcheurs d'hommes. Le narrateur a en vue les scènes de la prédication apostolique après la mort du Christ, plutôt que la seconde vocation dont il sera parlé plus loin (ni, 13-19) et qui est supposée avoir élevé du rang de simples disciples à celui d'apôtres les premiers convertis de Jésus. La métaphore des pêcheurs d'hommes n'a sa pleine signification que dans la perspective de l'évangéliste, et l'on peut douter quelle remonte au Christ lui-même.
Les deux autres frères que Jésus est supposé trouver le même jour, dans la même occasion, en avanç^-ant un peu le long du rivage, étaient Jacques et Jean, fils de Zébédée. Ils se tenaient dans une barque avec Zébédée leur père, occupés à raccommoder leurs filets. Le Christ les appelle aussitôt, comme les précédents, et eux aussi le suivent sans hésitation. L'évangéliste a soiu de noter que les fils de Zébédée laissèrent celui-ci dans la barque avec les mercenaires : Zébédée ne restait pas seul et pouvait continuer à pécher; toutefois, ce que l'évangéliste veut mettre en relief est le renoncement absolu de ces fils, qui obéissent à Jésus sans plus s'inquiéter de pêche, de barque, ni même de
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et laissciul leur père Zébédée dans la barque avec les mercenaires, ils s'en allèrent à sa suite.
■*' Et ils entrèrent à Capharnaûm; et aussitôt il enseigna, le jour du sabbat, dans la synagogue ; " et l'on était surpris de son enseignement, car il les instruisait comme ayant autopère. (>'esl la loi de l'tvangile (Matth., viii, 21-22) qu'on montre ici appliquée en toute perfection. Mais il va une jjart do convenu dans ce belexemple.
En inlerprétant à la rigueur les indications de Mare, Ion jtourrait croire que la vocation des disciples, l'entrée de Jésus à Capbarnaûm et la prédication dans la synagogue de cette ville ont eu lieu le même jour. Mais le rapport chronologique des anecdotes n'est pas aussi étroit qu'il paraît. La première prédication à Capharnaûm eut lieu un jour de sabbat; le jour où les disciples ont été appelés n'élait pas un samedi, puisqu'ils étaient à leur travail. Jésus aura prêché dans la synagogue de Capharnaûm le premier jour de sabbat qui a suivi son arrivée dans cette localité.
Dès ce début, les gens du lieu sont grandement surpris de ce que Jésus leur fait entendre; mais il semble que, pour cette fois, l'on ait été plus frappé encore de sa manière que de sa doctrine. Il parlait
rite, et non pas comme lesscribes.'^ Et justement il y avait dans leur synagogue un homme en esprit impur, et il cria, -"' disant : « Qu'y a-i-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth? Vienstu nous perdre ? Je sais qui tu es : le saint
« comme ayant pouvoir », avec l'assurance que lui donnait sa mission, et avec une éloquence qui jaillissait du cœur, non pas à la façon des « scribes » ou docteurs de la Loi, qui alléguaient l'autorité des maîtres plus anciens et commentaient minutieusement les textes sacrés, avec abondance de distinctions et subtilités scolastiques.
L'histoire de la guérison du possédé parait surajoutée au récit concernant la prédication, l'un suivant l'autre sans qu'il y ait connexion réelle entre les deux, et ce cju'on dit de l'impression produite par le miracle semblant combiné artificiellement avec ce qu'on rapporte de l'impression produite par l'enseignement. Le miracle pourrait donc avoir été introduit par révangéliste,à raison de l'importance qu'il attribue au témoignage des démoniaques, pour montrer dès l'abord Satan vaincu par Jésus et saluant son vainqueur. Cette histoire de possédé serait secondaire par rapport à celle du possédé de Gérasa (v, l-20j, et la confession du démoniaque aurait été imitée de ce dernier récit.
Il y aurait eu, dans la synagogue de Capharnaûm, M un homme en esprit impur «, c'est-à-dire qui se croyait et que l'on croyait livré au pouvoir d'un
72 l'kvanoh.e selon marc
de Dieu. » '-''' Et Jésus le menaça : « Tais-toi, et sors de lui. » '-" El l'esprit impur, le secouant et poussant un grand cri, sortit de lui. -' Et tous furent saisis d'étonnement, en sorte qu'ils s'interrogeaient, disant : « Qu'est ceci ? Une
démon : un possédé relativement calme, dont les crises n'étaient ni très fréquentes ni très violentes, puisqu'(jn le Inissail prendre part aux exercices de la communauté. Impressionné par les discours vibrants du nouveau prédicateur, cet homme interrompt tout à coup Jésus en l'appelant par son nom ; et comme il s'identifie au démon qui est en lui, il parle pour ce démon et pour tous les démons. Les esprits sont déjà inquiets et se demandent si l'heure est venue pour eux d'être précipités dans les enfers ; chose plus extraordinaire, ils savent que Jésus est u le saint de Dieu ». celui que le Seigneur a consacré pour la plus haute mission, c'est-à-dire le Christ, qui doit détruire l'empire des démons. De son côté, Jésus n'est aucunement surpris de cette rencontre. Conscient de sa vocation, qui le prédestine à vaincre Satan, il n'hésite pas à prendre envers l'esprit le ton d'un maître qu'on doit obéir; il ordonne vivement au démon de se taire (puisque c'est lui qui est censé parler dans l'homme) et de laisser sa victime. Le malade estsaisi d'une convulsion violente et s'agite avec des cris affreux : c'est le démon irrité qui le tourmente avant de le quitter. Puis l'homme devient calme et de bon sens : le
COMMENTAIRE iO
doctrine nouvelle par l'autorité ! Même il commande aux esprits impurs, et ils lui obéissent! » '"^ Et sa renommée se répandit aussitôt de toutes parts, dans tous les alentours en Galilée.
démon est parti. Grand émoi de l'assistance, qui admire maintenant les deux choses extraordinaires dont elle a été témoin : un enseignement d'une autorité inouïe, et ce pouvoir si grand sur les mauvais esprits. A la suite de cette alïaire, la renommée du prédicateur thaumaturge se répand dans cette région de la Galilée. La messianilé de Jésus serait ainsi prouvée dès l'abord par la puissance de sa parole et par le témoignage exprès du démon.
Ce témoignage n'en est pas moins présenté en des conditions fort singulières. L'esprit parle, proclamant que Jésus est le Christ. Jésus le fait taire, parce qu'il ne veut pas qu'on sache qu'il est le Messie. L'évangéliste ne se lassera pas de faire parler ainsi les démons et de leur faire imposer silence par Jésus ; et personne jamais ne s'avisera d'entendre ce que proclament les démons.
En multipliant les déclarations messianiques des possédés, l'évangéliste oublie d'expliquer comment il se fait que nul ne semble les remarquer, et que les disciples aussi bien que le peuple ne se soient pas avisés plus tôt que Jésus était le Christ. Le témoignage des démons ne semble exister que pour les lecteurs de l'Évangile. Autant dire qu'il a été conçu pour eux, et que si les récits de possédés ont un fondement incontestable dans l'histoire
~^Et aussitôt sortis de la synagogue, ils vinrent à la maison de Simon et d'André, avec Jacques et Jean ; ^'^ et la belle-mère de Simon était couchée,
évangélique, ce (ju'on en rapporte ici doit être, en partie, illusoire et fictil.
Dès qu'ils sont sortis de la synagogue, Jésus et ses compagnons si' rendent à la maison de Simon et d'André, qui. on doit le supposer, résidaient à Capharnaum. On dirait que Jésus y vient pour la première fois. Ou bien il a passé ailleurs la nuit précédente, ou bien l'évangéliste, n'attachant aucune importance aux détails qui ne .serviraient en rien sa démonstration, relie entre eux assez librement les faits qu'il veut' mettre en valeur. L'évangéliste tient à dire que cette maison était celle de Simon et d'André, et à rappeler la présence des deux autres disciples. De là cette phrase singulière : « Ils », c'est-à-dire Jésus et les quatre disciples, " vinrent à la maison de Simon et d'André », deux de ceux qui viennent, *< avec Jacques et Jean », les deux autres compagnons de Jésus. La singularité de la tournure favorise l'idée d'une combinaison rédactionnelle qui aurait induit le rédacteur à répéter les noms de tous les disciples. Il est clair que Simon et André avaient offert l'hospitalité à Jésus, et que Jacques et Jean ne le quittaient pas; du moins
ayant la fièvre, el dès l'abord ils lui parlèrent d'elle; ^' et s'étant approché, il la fit lever en la prenant par la main; la fièvre la quitta, et elle les servit.
l'évangéliste veut-il qu'on l'entende ainsi. On apprend que Simon était marié, ou l'avait été ; sa belle-mère était chez lui, exerçant les fonctions de maîtresse de maison. Ce jour-là, elle était malade, ayant la fièvre. Les fièvres paludéennes sont, paraîtil, assez fréquentes aux environs du lac de Tibériade et peuvent aisément devenir dangereuses. La fièvre dont il s'agit était-elle une maladie chronique ou un accès passager, le narrateur ne le dit pas. Les disciples, c'est-à-dire Simon et André, parlent tout naturellement à Jésus de la malade, non pour l'excuser sur son indisposition, qui fempêche de rendre ses devoirs à leur hôte, mais pour exprimer discrètement leur désir, (qu'ils s'avouent à peine à eux-mêmes, de voir Jésus lui venir en aide. Jésus s'approche de la gisante pour la saluer, et il lui prend la main en l'aidant à se lever ; elle est débarrassée de sa fièvre et peut servir les visiteurs. Il n'est pas dit que Jésus ait manifesté l'intention de la guérir: c'est la salutation du Christ, l'impression puissante de sa personne, de sa voix et de son geste, qui ont rendu la santé à la belle-mère de Simon. Ce tout petit miracle, accompli sur une personne connue, pourrait être mieux garanti que le fait du possédé.
Tb i.'i':v\n<;m.i-: sf.ion maiu.
•'*' Et le soir venu, quand le soleil tut couché, on amenait vers lui tous les malades et les possédés; 3-^ et toute la ville était rassemblée à la porte; ^^ il gucrit beaucoup de (gens) affligés de diverses maladies, et il chassa beaucoup de démons ; et il ne laissait pas parler les démons, parce qu'ils le connaissaient.
Sur le soir, les ii;-ens du lieu amènent tous leurs malades pour que Jésus les guérisse pareillement. Le jSabbal ne finissant qu'au coucher du soleil, on ne pouvait les amener plus tôt; car il n'était pas permis, ce "jour-là, de transporter un malade auprès du médecin, ni à celui-ci de le soigner, à moins qu'il n'y eût péril de mort. Le narrateur montre la maison comme assiégée par la foule, ainsi qu'il arrivera encore en d'autres circonstances. Il associe aux malades quantité de possédés. Peut-être n'y avait-il pas tant de fous à Capharnaûm. La préoccupation de l'évangéliste apparaît en ce qu'il dit du silence imposé aux démons, qui connaissaient le Christ. Bien qu'il ait fait amener à Jésus tous les malades et tous les possédés de Capharnaûm, le rédacteur se contente de dire que Jésus guérit beaucoup de malades et chassa beaucoup de démons. Cette nuance accuse un certain sentiment de la réalité : le pouvoir miraculeux de Jésus n'était pas sans limites, et il ne guérissait pas tous les sujets qu'on lui présentait.
Le récit donne à entendre que l'attitude des gens
^■' Et le malin, bien avant le jour, s'étant levé, il sortit et s'en alla en un lieu désert, oii il pria; ^'' et Simon courut après lui avec ses compagnons ; ^~ et il le trouvèrent et lui dirent ; « Tout le monde te cherche. » ^^ Et il leur dit: « Allons ailleurs, dans les bourgades voisines, pour que
de Gapharnaum a plutôt inquiété Jésus qu'elle ne Ta encouragé. Il était venu prêcher la pénitence, et l'on veut qu'il soit thaumaturge. Il prévoit que la surexcitation populaire ne sera pas calmée le lendemain, qu'on lui demandera de nouvelles guérisons et qu'on ne songera pas à se convertir, en sorte que son entreprise est exposée, dès le commencement, à dévier dans une fausse direction. Pour se dégager de cette première impasse, il se décide à partir au plus tôt; il a reçu l'hospitalité chez Simon, mais il n'y reste pas la nuit entière ; il sort, avant l'aurore, de la maison et de la ville, sans même avertir ses nouveaux disciples, et il se retire en un lieu désert pour prier, éprouvant sans doute le besoin de se recueillir devant Dieu. Mais, dès que Simon et les trois autres disciples ont constaté son absence, ils se mettent à sa poursuite et le rejoignent à l'endroit où il s'était arrêté. Tout Gapharnaum était revenu dès le matin et avait été désappointé par son départ furtif; les disciples le lui disent, pensant le ramener par la raison même qui le fait s'éloigner. Au lieu de retourner vers ceux qui le demandent, il va s'éloigner davantage, pour se dérober à leni-
j'y prêche aussi, car c'est pour cela que je suis sorti. »
33 Et il s'en allait prêchant dans leurs synagogues, par toute la Galilée, et chassant les dénions.
^ Et un lépreux s'approcha de lui, le suppliant et fléchissant le genou, en lui disant: « Si tu veux, tu peux me puritier. » ^* Et touché de
pressemenl des (lapharnaïtes el porter l'Evangile ailleurs, dans les bourgs voisins; aussi bien est-ce dans celte inlenlioii qu'il était parti.
Le Christ fait dans ce canton de la Galilée ce qu'il avait fait à Capliarnaiim ; il prêche le jour du sabbat dans les synagogues el il chasse les démons. Marc insiste sur ce dernier point comme sur une partie essentielle du ministère évangélique. On dirait que, s'il faut en quelque sorte solliciter Jésus et lui faire violence pour les autres miracles, il se porte de lui-même à la guérison des possédés, parce que l'expulsion des démons est son œuvre propre.
Ni date ni lieu précis ne sont assignés à la guérison du lépreux. Les malades de cette sorte tombaient sous un interdit qui ne leur permettait pas l'accès des habitations. Comme on voit le Christ mettre l'homme dehors, et que celui-ci est dit « sortir -, il faut supposer que le lépreux, nouobs-
COMMENTAIBE 79
compassion, étendant la main, il (lej toucha et dit : « Je (le) veux, sois purifié. » ^- Aussitôt la lèpre s'en alla de lui, et il fut purifié. ^^ Et lui parlant sévèrement, il le chassa sur Theure
tant les défenses, s'est introduit dans une maison où il savait trouver le thaumaturge. Le récit a l'apparence d'un morceau arraché de son contexte, où il aurait été pourvu d'une introduction qui en expliquait les circonstances extérieures. Comme la conclusion est fort analogue à celle de la journée des miracles à Capiiarnaùm, on pourrait se croire en présence, non de la suite, mais d'un récit parallèle, qui était originairement localisé dans la maison de Simon.
Le lépreux dont d s'agit a foi dans la puissance miraculeuse de Jésus et aussi dans sa grande pitié, car il ne craint pas d'être rebuté en s'approchant de lui ; mais il se prosterne humblement, disant avec confiance : « Si tu veux, tu peux me purifier. » Il est évident que « purifier » 'signifie ici guérir, et cette acception n'a rien de surprenant, puisque la lèpre mettait en état d'impureté ceux qui en étaient atteints; la purification allait de pair avec la guérison, comme Timpureté avec la maladie. Certains critiques, jugeant impossible la guérison instantanée de la lèpre, ont supposé que la tradition s'était méprise sur la portée réelle du fait; un lépreux guéri, mais qui voulait se dispenser des formalités légales, aurait prié .Jésus de le déclarer pur en vertu de son autorité personnelle, au moins
'*'* et lui dit : « Garde-toi de rien dire à personne ; mais va te monlier aux prêtres, et ofTre pour ta purification ce que Moïse a prescrit, en attestation pour eux. » '*■> Et lui, étant sorti, se mit
égale à celle du prêtre, et Jésus aurait refusé. Mais, (ju'un lépreux se soit avisé de pareille demande, ce n'est pas déjà si vraisemblable ; et que la tradition ait gardé le souvenir d'un incident aussi insignifiant, sauf à en transformer après coup le caractère, ce n'est guère plus facile à croire. Mieux vaudrait dire (jue le miracle a été inventé de toutes pièces, pour avoir un cas de guérison d'une maladie assez fréquente chez les Juifs, ou réputée incurable, ou propre à figurer la souillure du péché. Mais l'histoire de iS'aaman (II. Rois, vi, alléguée par Strauss en faveur de l'hypothèse mythique, a un tout autre développement que le récit de l'Évangile, et celuici. dans son ensemble, n'a pas l'apparence d'une fiction. On désignait par le même nom de lèpre différentes sortes de maladies qui ne sont point toutes inguérissables, et les données évangéliques ne sont pas suffisantes pour la discussion rigoureuse du cas au point de vue médical.
En voyant et entendant le lépreux, Jésus est ému de compassion. Sans souci de l'impureté légale, il étend la main vers lui et le touche, témoignant en même temps sa volonté de le voir guéri, et la lèpre disparaît à l'instant. La situation de Jésus à l'égard des prescriptions mosaïques rela-
à raconter beaucoup et à divulguer la chose, en sorte que (Jésus) ne pouvait plus entrer publiquement en ville ; mais il restait dehors, en des
tives à la lèpre n'est pas la même que Jcelle du lépreux : il peut faire le cas qu'il veut de l'impureté passagère que communique le contact d'un tel malade ; le lépreux guéri ne peut se dispenser de la formalité qui l'autorise à rentrer dans le commerce ordinaire de la vie. Si Jésus prend un ton menaçant pour congédier son obligé, ce n'est pas que la guérison soit seulement commencée et qu'il y ait encore péril de contagion, c'est à cause du silence qu'il exige, et qu'il craint, non sans motif, de ne pas voir observé, ou plutôt encore parce que le lépreux n'aurait pas dû entrer dans la maison ; il n'a pas davantage le droit d'v rester, et sa présence ne saurait y être tolérée. Peut-être est-ce pour ce motif que Jésus ne lui fait ses recommandations qu'après l'avoir mis dehors. L'ordre de se montrer au prêtre est donné dans l'inlérèl de celui à qui il s'adresse. L'homme est guéri; mais, pour que tout le monde puisse le traiter comme tel, il faut que le prêtre ait accompli les rites de la purification et certifié la guérison. C'est ce témoignage qui est visé dans les dernières paroles du Christ : « en attestation pour eux ». Il ne s'agit pas de prouver aux représentants officiels de la religion que Jésus respecte la Loi, et moins encore qu'il fait des miracles. La purification du lépreux, dans les formes ordinaires, prouvera, comme il est né-
lieux dôserts. et l'on venait à lui de toutes parts,