Ht comme il était entré de nouveau à
cessairo. sa guérison à sa i";imillo ot h ses concitoyens, sans qu'il soit besoin de dire comment il a été guéri.
Au lieu de se taire, l'homme parle beaucoup et raconte le lait à tous ceux (pi'il rencontre. Ce miracle en lait demander d'antres par la foule qui se pi'écipile sur les pas de Jésus. Pour se soustraire à cet empressement qui va contre ses desseins, le Chi'isl est contraint de ne plus paraître « en ville », soit dans les villes en général, soit plutôt dans celle où a eu lieu le miracle, c'est-à-dire probablement à Capharnaiim. Il se relire dans la campagne, pour laisser tomber l'agitation popidaire; mais il ne réussit |)as à se cacher, parce qu'on s'assemble autour de lui dès qu'on a pu le découvrir en quelque endr-oil. Conclusion qui enchérit sur celle du tableau précédent, avec laquelle cependant elle ne laisse pas de faire double emploi. On dirait que l'évangéliste a pris un récit tout fait et qu'il l'a logé tant bien que mal, comme pour combler un vide, entre le départ de Capharnaiim et le retour dans cette ville pour la guérison du paralytique.
Suit une série de cinq conflits avec les pharisiens : sur la rémission des péchés, à propos du
Gaphariiaiim au bout d'un certain temps, on apprit qu'il était à la maison ; - et beaucoup de gens s'assemblèrent, en sorte qu'on ne pouvait arriver même jusqu'à la porte; et il leur disait la parole.
3 Et il vint (des gens) qui lui amenaient un
paralytique de Capharnaûm : sur la fréquentation des publicains, à propos de Lévi ; sur le jeûne, avec égard aux disciples de Jean-Baptiste; sur le sabbat, en deux occasions. La combinaison est visiblement artificielle et rédactionnelle.
Jésus, s'étant tenu quelque temps à l'écart de Capharnaiim, est censé y rentrer de nouveau, mais non ostensiblement, puisque sa présence « à la maison » n'est connue qu'après son arrivée et malgré les précautions qu'il semble avoir prises pour qu'on rignorât. La maison dont il s'agit doit être celle de Simon, où il avait habité avant son départ. Encore est-il que l'évangéliste dit « la maison », comme il dit « la montagne » et « le désert », pour le besoin de son récit, sans autre détermination. Cette mise en scène peut s'expliquer par rapport au récit précédent, comme elle peut s'entendre par rapport au départ qui a suivi les premiers miracles à Capharnaûm, en tenant comme non avenues l'histoire du lépreux et sa conclusion.
D'après ce qui a été raconté plus haut, il est aisé de comprendre qu'une foule nombreuse s'assemble aux abords de la maison. Jésus parle, il annonce
H't I.KVANT.II.E SELON MARC
paralytique port»* par quatre; ^ et comme ils ne pouvaient le lui présenter à cause de la foule, ils découvrirent le toit (du lieu) où il était, et par louverlure descendirent le lit oià le paraly-
lÉvangile, et avec dautant plus de sécurité que l'attroupement considérable empêche les malades d'arriver jus(ju'à lui. Cependant des gens veulent profiter de l'occasion pour obtenir un miracle ; un groupe se présente escortant un paralytique porté sur sa couchette par quatre hommes; ils voient l'impossibilité d'atteindre jusqu'à la porte, et à plus foite raison d'entrer dans la maison, mais ils ne se déconcertent pas pour si peu; ils montent sur le toit en terrasse, où Ton pouvait avoir accès par un escalier extérieur ou par une maison voisine, y pratiquent un large trou en enlevant le dallage et descendent leur malade devant Jésus.
Admirant la loi de tout ce monde, aussi bien celle de l'intirme qui s'est prêté à la manœuvre que celle des personnes qui l'ont prescrite et exécutée, Jésus parle au paralytique sur un ton bienveillant: « Mon fils, tes péchés sont remis. » Ce n'est pas tout à lait ce qu'attendaient cet homme et ses amis, ni ce qu'attendrait le lecteur; mais suivons d'abord la pensée de l'évangéliste. On doit supposer que le Christ, s'il est touché de la foi du paralytique, ne songe pas encore à prendre l'initiative de sa guérison. Il se porte caution du pardon accordé aux péchés du malade par le Père céleste;
tique était couché."^ Et Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : « Mon enfant, tes péchés sont pardonnes. «'^ Et il y avait quelques scribes qui étaient assis là et qui se disaient dans leurs
aussi bien n'est-il pas envoyé pour faire des miracles, mais pour réconcilier les hommes avec Dieu. Rien n'invite à conjecturer que l'âme du paralytique ait été accablée par la conscience du péché, que Jésus ait lu son angoisse dans ses yeux, et qu'il ait voulu pourvoir d'abord à sa paix intérieure. Le paralytique est un paralytique : on ne dit pas qu'il ait été un grand pécheur ni que ce fût une àme tourmentée.
Cependant le pardon du péché n'appartient qu'à Dieu. Aussi quelques scribes, dont l'évangéliste n'avait point parlé, et qui surgissent en cet endroit pour faire l'objection nécessaire (les commentateurs savent que c'étaient les personnages les plus considérables de l'assistance, qui étaient au premier rang devant Jésus), sont fort scandalisés et se disent en eux-mêmes que l'orateur a blasphémé. L'évangéliste tient à noter que Jésus connaît leur pensée « par son esprit », c'est-à-dire en lui-même et par une intuition qui se passe des moyens ordinaire d'information. C'est pourquoi le Christ va combattre cette pensée par un raisonnement et par un miracle, l'un soutenant l'autre; il va prouver la légitimité de ses prétentions dans l'ordre spirituel par la réalité de son action miraculeuse sur les
86 l'évancile selon marc
C(Burs : ' « Comment celui-ci parle-t-il de la sorte' Il blasphème! Qui peut remettre les péchés si ce n'est Dieu? )> ^ Et aussitôt Jésus, connaissant par son esprit qu'ils raisonnaient
corps. Lui, qui refusera toujours de donner à ses adversaires les « signes » qu'ils lui demandent, va leur en fournir un spontanément. A cet efl'el, il formule un espèce darg^ument conforme aux procédés dialectiques des rabbins, ou mieux encoie peut-être à la log^ique populaire, quelque peu influencée par celle des écoles : est-il plus facile de garantir à un homme la rémission de ses péchés que de le guérir quand il est dans l'étal où se trouve le paralytique? En soi, l'un n'est pas plus facile que Taillre, car ce sont deux œuvres divines, qui relèvent Tune de la miséricorde et l'autre de la puissance; mais la secondeest perceptible aux sens, tandis que l'autre ne l'est pas ; l'œuvre divine visible peut servir de preuve à la réalité de l'œuvre divine invisible, quand c'est le même envoyé de Dieu qui les accomplit ; pour que ces gens, si prompts à se scandaliser, sachent que le Fils de l'homme exerce ici-bas la faculté de pardon que le Père exerce dans les cieux, Jésus commandera au paralytique de se lever, de prendre son lit sur son dos et de s'en aller chez lui.
Sur l'ordre du Christ, le malade se lève en effet, prend son grabat et sort devant l'assistance émerveillée. Jamais on n'a vu pareille chose, disent les
ainsi en eux-mêmes, leur dit : « Pourquoi avez- vous ces pensées dans vos cœurs ?^ Qu y a-t-ilde plusfacile, (ou) de dire au paralytique: « Tes péchés sont pardonnes », ou de dire :
gens. Façon de parler toute naturelle en un cas aussi extraordinaire, et d'autant mieux en situation que Jésus n'a pas fait encore de miracle aussi éclatant à Capharnaûm et en public. Mais nul ne s'étonne que Jésus ait pris le titre de messianique de Fils de l'homme, et Ton a oublié la revendication du pouvoir de remettre les péchés, revendication que le miracle est censé pourtant avoir justifiée. La conclusion de l'anecdote se réfère au début, aux préliminaires du miracle, comme s'il n'avait été question que de foi et de guérison, non du Messie et de ses prérogatives.
C'est que l'argumentation messianique a été surajoutée au récit déjà fixé dans la tradition et même dans une relation écrite. La glose est à peine soudée au texte. Jésus commence (v. 10), en parlant aux scribes, une phrase qu'il termine (v. Il) en s'adressant au paralytique. Photographie du geste, s'écrient les interprètes. Ce trait si vivant pourrait bien n'être originairement (ju'une gaucherie de la rédaction. La parole qui doit venir après le témoignage rendu à la foi du paralyti(pie (v. 5 a) est : « Lève-toi, prends ton lit et va dans ta maison. » L'évangéliste, ayant substitué à cette parole la déclaration : « Mon enfant, tes péchés
« Lève toi, prends ton lit et va-t-en? » '" Et alin que vous sacliiez que le Fils de l'homme a pouvoir, sur la terre, de remettre les péchés >% il dit au paralytique : " « Je te dis : Lève-toi,
sont pardonnes », pour introduire la revendication de messianilé, rattrape la suite primitive du récit en répétant : >« Il dit au paralyticiue », pour amener le miracle et la conclusion de l'anecdote.
Jésus réclamerait pour lui en tant que Fils de l'homme la faculté de remettre les péchés. Autant dire qu'il se proclamerait lui-même Christ, et Christ Sauveur, investi de pouvoirs divins, au sens où Paul l'entend, ce qui est en contradiction avec le récit de la confession de Pierre (vui, 27-.'i0) et le plus ancien fonds traditionnel de Marc. Rien ne sert de vouloir atténuer ou éliminer la mention du Fils de l'homme en cet endroit, comme si Jésus avait entendu signifier qu'un homme, et conséquemment lui-même, pouvait avoir et avait le pouvoir de remetti-e les péchés, ou comme si la tradition avait substitué le titre messianique au pronom personnel dont Jésus s'était servi. Tout l'ensemble de l'argumentation suppose que la formule « Fils de l'homme » désigne Jésus, qu'elle n'est pas un simple équivalent du pronom personnel, qu'elle signifie la qualité en vertu de laquelle le Christ remet les péchés, et qu'elle aurait dû être intelligible pour les auditeurs, qui cependant n'ont pas compris. La formule est donc nécessaire à l'équi-
prends ton lit et va dans ta maison. » ^- Et il se leva, et aussitôt, prenant, sou lit, il sortit en présence de tous, en sorte que tout le monde était stupéfait etglorifiait Dieu en disant : « Nous n'avons jamais rien vu de pareil ! »
libre du discours, et c'est le discours entier qui est suspect.
Mais, grâce au discours, l'histoire du paralytique devient la première anecdote d'une série qui sert à illustrer les rapports de Jésus avec les pharisiens, ou plutôt du Christ de la foi avec le judaïsme incrédule. Après la série d'anecdotes viendra le discours des paraboles, avec la thèse de Marc sur l'endurcissement providentiel des Juifs. Si les scribes introduits par Tévangéliste dans le présent récit ne protestent pas contre la prétention messianique de Jésus, c'est sans doute qu'ils sont supposés n'avoir pas compris ce que siîi^nifiait la formule « Fils de l'homme ». Et la formule représente exactement l'idée que l'évangéliste se fait du Christ : le Fils de l'homme de Daniel, identique à l'Homme céleste de Paul, manifesté en chair et « donnant sa vie pour le salut de plusieurs » (x, 45). On peut bien revendiquer pour ce Christ le pouvoir de pardonner leurs péchés à ceux qui croient en lui. Mais Jésus lui-même n'aurait pas affiché cette prétention.
90 l'évangm.e selon marc
'^ lit il sorti! de nouveau du côté de la mer ; et tout le peuple venait à lui, et il les instruisait.
Il ne semble pas que la vocation de Lévi soit rapportée au même jour que la guérison du paralytique. En disant que Jésus sortit une seconde fois du côté de la mer, le narrateur se réfère soit au départ du Christ le lendemain de la première prédication à (lapharnaiim (i, 35), soit plutôt à la vocation des premiers disciples (i, 16), qui s'est accomplie auprès du lac. Dans un cas comme dans lautre, l'expression nesl pas tout à fait correcte, et la formule de transition est artiticielle.
A raiï^on de sa situation sur les limites de la tétrarchie d'Hérode Antipas, et à proximité de la route qui conduisait du littoral méditerranéen à Damas, Caphaniaum avait des bureaux de douane et de péage occupés par de nombreux publicains. Jésus donc, étant descendu auprès de la mer, où il instruisait la foule nombreuse qui s'attachait à ses pas. aurait remarqué, à l'aller ou au retour de celte promenade évangélique, unpublicain nommé Lévi, fils d'Alphée. Le nom témoigne dune origine juive, et ce publicain, nonobstant sa profession, n'était pas insensible à l'espérance du royaume des cieux. Jésus lui dit la parole qu'il avait adressée aux premiers disciples : « Suis-moi » ; et la parole a le même effet : Lévi quitte son bureau pour n'y plus revenir et il suit Jésus. 11 y aurait lieu de faire sur celte vocation subite les mêmes réflexions que sur l'appel des quatre pêcheurs, si ce
'^ Et en passant, il vit Lévi d'Alphée assis au bureau de péage, et il lui dit : « Suis-moi. » Et se levant, il le suivit.
'^ Et il advint que 'Jésus) se mit à table dans sa maison, et beaucoup de publicains et de
n'estque Lévi avait dû entendre parler de Jésus, le voir même et assister peut-être à ses prédications, avant d'être invité à le suivre comme disciple. Ces récits de vocations doivent provenir de la même source, et le rédacteur évangélique leur aura donné un cadre de sa far on.
Une transition des plus mal venues rattache celui-ci à l'apologie du Christ contre ceux qui lui reprochaient la fréquentation des publicains. Littéralement on devrait traduire : » Et il advient qu il se met à table dans sa maison. » Jésus n'ayant pas de maison, il s'agit de la maison de Lévi, et c'est Jésus qui se met à table. Rien n'invite à penser que le repas offert par Lévi au Christ n'aurait eu lieu que plusieurs jours après la vocation du premier. Mais il y a une certaine incohérence entre l'assertion concernant le départ du publicain, qui « suit » immédiatement Jésus, el la description du repas que Lévi est censé offrir, dans sa maison, à Jésus et aux publicains de l'endroit. Plus gauche encore et plus équivoque est la remarque sur le nombre de ceux qui « suivaient » Jésus. On peut se demander si ce sont les disciples qui sont nombreux autour du Christ, ou bien les publicains. Cependant
pécheurs se mirent à table avec Jésus et ses disciples; car il y en avait beaucoup qui le suivaient. '^ Elles scribes des pharisiens, voyant qu'il mangeait avec des publicains et des pécheurs, dirent à ses disciples: « 11 mange avec
révangélisle ne peut pas vouloir dire que quantité de publicains étaient disciples de Jésus ; et il tient plutôt à faire entendre que le groupe de ces derniers était plus nombreux qu'on ne pourrait être tenté de le supposer d'après les vocations racontées. Tout ce préambule (v. 15) est une pièce de suture.
« Les scribes des pharisiens », c'est-à-dire les scribes qui appartenaient à la secte des pharisiens (la mention spéciale de ces « scribes » doit venir du rédacteur qui les a fait intervenir dans l'histoire du paralytique), voient Jésus attablé « avec des publicains et des pécheurs », des gens qui n'observaient par la Loi ; ils en sont fort étonnés et ils ne peuvent s'empêchei- de manifester leur surprise aux disciples, sur le ton aigre-doux de dévots scandalisés. Ils n'osent pas encore s'adresser directement au maître, mais ils vont déjà plus loin que dans l'atTaire du paralytique, où ils s'étaient bornés à penser défavorablement de Jésus. Le Christ, qui les entend, se défend par une comparaison où l'on peut voir l'application d'un proverbe populaire : ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais ceux
des publicains et des pécheurs! » '" Et (les) entendant, Jésus leur dit : « Ce ne sont pas les bien portants qui ont besoin de médecin, mais ceux qui sont malades. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. »
'*^ Et les disciples de Jean et les pharisiens
qui sont malades ; de môme, ce sont les pécheurs qui ont besoin d'être évangélisés, non les justes. Le proverbe cité par Jésus contient probablement toute la réponse qu'il a faite au reproche des pharisiens, et cette réponse pouvait se passer de commentaire. Ce que l'évang-élisle y ajoute ne tient plus à la réalité, mais à la doctrine : Jésus parle de la vocation, au sens absolu du mot, comme un dieu qui appelle au salut ceux qu'il a choisis ; et quand il dit : « Je suis venu >>, on ne peut pas l'entendre de la circonstance présente, mais de sa mission divine pour le salut du monde, même de sa venue dans la chair. Le Christ qui commente le dicton sur les malades et les bien portants est donc le Fils de l'homme qui remet les péchés, c'est le Christ de l'évangéliste. Celui-là n'appelle pas au salut les justes de la Loi, mais les pécheurs, qu'il sauve par la foi.
Aucune circonstance de temps ni de lieu n'est indiquée pour la question du jeûne. Mais la
étaient à jeûner ; et on vint lui dire : « Pourquoi les disciples de Jean et les disciples des pha-
menliou des disciples de Jean est significative. C'est bien h leur occasion qu'a été dite la parole que l'on va rapj)orler. Les pharisiens leur ont été adjoints par l'évangéliste : ils viennent en surcharge, et la parole sur lesgart^ons de noces ne les concerne pas. Ils ont été introduits ici en vue des comparaisons suivantes, qui les regardent ; peutêtre aussi parce que Jésus a blâmé ailleurs (Matth., VI, 16-18j la façon dont ils jeûnaient, et pour que l'anecdote du jeûne pût entrer dans la série des conllits entre le Christ et les pharisiens.
On ne dit pas qui a posé la question. Ce ne sont pas tous ceux qui jeûnaient ce jour-là, mais quelques personnes qui approuvaient la conduite lies jeûneurs et qui sans doute jeûnaient ellesmêmes. Dans l'esprit de l'évangélisle, ce sont probablement « les scribes des pharisiens » ,dont il vient d'être parlé. Les critiques s'enhardissent : maintenant ils demandent des explications à Jésus; la prochaine fois, ils lui reprocheront de laisser violer le sabbat par ses disciples.
Jésus répond simplement à la question posée, sans discuter la valeur religieuse de la pratique et en en reconnaissant implicitement la légitimité. Il explique pourquoi ses disciples ne jeûnent pas présentement et ne doivent pas jeûner; selon la teneur du texte traditionnel, il aurait ajouté que les disciples jeûneraient plus tard, après sa mort. Il envi-
risiens jeûnent-ils, et tes disciples ne jeûnentils pas ? » 19 Et Jésus leur dit : « Les garçons
sage le jeûne, conformément à sa signification première, comme une expression naturelle du deuil et de la tristesse; par une comparaison vivante, il montre que le jeûne est incompatible avec la situation de ses disciples. Les « fils de la chambre nuptiale », c'est-à-dire les garçons de noces, « peuventils jeûner tant que l'époux est avec eux? » Il s'agit du groupe de jeunes gens qui assistent l'époux durant les fêtes nuptiales et qui ont leur place marquée dans les cérémonies coutumières. Le pharisien le plus rigide n'aurait certes pas l'idée de les obliger à un seul jour de jeûne pendant qu'ils ont à tenir leur rcMe près de l'époux. Il est sousentendu que les disciples de Jésus sont dans une condition analogue ; eux non plus ne peuvent jeûner ayant leur maître avec eux. L'Évangile est assimilé à des fêtes nuptiales parce qu'il annonce le prochain règne de Dieu, la fête des élus. Et de cette première déclaration Ton est en droit d'inférer que les disciples de Jean n'étaient plus dans le cas où se trouvaient ceux de Jésus: ils pouvaient jeûner, parce qu'ils avaient perdu leur maître.
Ce que le Christ dit ensuite n'est pas une explication ni un raisonnement, mais une prophétie; il prédit sa propre mort et les jeûnes qui se pratiqueront dans l'Eglise chrétienne. Cette seconde partie de la réponse n'est pas conçue dans la même perspective que la première, et les mots mêmes
96 l'évangile selon makc
de noces peuvent-ils jeûner, tant quelépoux est avec eux? Aussi longtemps qu'ils ont Tépoux
ont changé de sens. Car, dans in première partie, l'époux était un terme de comparaison, un marié quelconque ; dans la seconde partie, c'est Jésus en personne, et Jésus crucifié. Cependant la première piirlie du discours en appelle une seconde, puisqu'un contraste se devine entre le cas de garçons d'honneur entourant l'époux, et celui d'autres garçons d'honneur plongés dans le deuil par la disparition soudaine du roi de la fête. Tel est précisément le cas des disciples de Jean depuis l'arrestation et surtout depuis la mort du Baptiste. On est fondé à supposer que Jésus, après avoir allégué la comparaison de noces régulièrement célébrées, pour en fjure l'application à ses disciples, énonçait la comparaison- de noces interrompues par un accident imprévu, tel que l'enlèvement et le meurtre de l'époux, pour en faire l'application aux disciples de Jean. 11 aurait dit : « Mais si l'époux vient à être enlevé, les garçons de noces jeûnent », puisque les noces se sont terminées dans le deuil.
Mais il est évident que, pour Marc, dès la première partie de la réplique, le Christ est l'époux par excellence, l'époux de l'Église, comme il l'est pour saint Paul ; ses disciples, compagnons de l'Époux, ne jeûnent pas, parce que lui, l'Époux, est avec eux. Une fois lancé sur cette voie, l'évangéliste ne s'arrête pas, et il tourne en prédiction des jeûnes de l'Église ce qui avait élé dit par compa-
avec eux, ils ne peuvent jeûner. ^'^ Viendront des jours où l'époux leur sera enlevé, et alors ils jeûneront, en ce jour là. »
"'• (( Nul ne coud une pièce de drap non foulé sur un vieil habit ; autrement le morceau neuf en emporte du vieux, et il se fait une plus
raison pour expliquer la conduite des disciples. Jésus lui-même n'en était pas à se considérer comme l'Époux divin de l'Eglise. Et le discours que lui prête l'évangélisle n'est plus une réponse à la question posée ; c'est une allégorie où le Chi'ist n'explique rien, ni la conduite des disciples de Jean, ni celle de ses propres disciples ; il affirme seulement que ses disciples ne peuvent jeûner tant qu'il est avec eux, et qu'ils jeûneront plus tard quand il n'y sera plus ; il expose un fait, ou sa propre volonté, il n'éclaircitpas le problème. Dans la pensée de l'évang-éliste, il ne parle pas pour se faire entendre, mais pour émettre une vérité inintelligible aux pharisiens réprouvés.
11 est assez vraisemblable que l'assertion emphatique : « Alors ils jeûneront, en ce jour-là », ne vise pas seulement le jour de la passion comme point de départ du jeûne chrétien, mais le vendredi, spécialementle vendredi saint, comme jour déjeune et commémoratif de la mort de Jésus sur la croix.
L'évangéliste n'établit aucun lien entre cette réponse et les sentences qui suivent, mais il a dû percevoir entre les deux un certain rapport, puis
98 l'kvangile selon marc
grande déchirure. - Et personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres; autrement le vin fait éclater les outres, et le vin est perdu
qu'il n'indique pas davaulai^e que l'on passe à un autre sujet. Jésus a d'abord justilié la conduite de ses disciples en tant qu'ils difl'èrent de ceux de Jean ; maintenant il va les excuser, à ce qu'il semble, de ne pas se conformer aux pharisiens. Peut-être se rendra-t-ou plus facilement compte de la combinaison si l'on admot ipio la comparaison des noces répondait oi'iii^in.iiremoiit à la question : pourquoi les disciples de ri-^vang'ile ne jeùnenl-ils pascomm.e les sectateurs de Jean ? el les deux comparaisons suivantes à une question analoi^ue posée à l'occasion des pharisiens : pourquoi les disciples ne jeûnent-ils pas selon la coutume des hommes pieux? Le rédacteur aurait fait une seule question des deux et juxtaposé les réponses.
Les deux dernières comparaisons ne font pas valoir l'incompatibilité de la joie et de la tristesse, mais celle du vieux et du neuf; elles ont donc une plus y^rande portée que la première, puisque leur application ne concerne pas seulement une manière d'agir des disciples, mais la nature même de l'Évangile, qui est quelque chose de neuf par rapport à la tradition du judaïsme pharisaïque en général, et à celle du jeûne en particulier. Si l'on met une pièce de drap brut pour boucher le trou d'un vieux manteau, la pièce neuve emporte l'attache, et ' il se fait une plus grande déchirure
ainsi que les outres. Mais vin nouveau pour outres neuves, »
dans le vieux vêlement. Si Ion met du vin nouveau, du vin doux, sortant du pressoir, dans de vieilles outres, le vin, en fermentant, fait éclater les outres, et tout est perdu : à vin nouveau outres neuves.
Rien d'allégorique dans ce discours. La pointe des deux paraboles est la même : incompatibilité du neuf et du vieux, présentée sous deux formes différentes, celle dune partie qui jure avec le tout et qui le compromet, celle d'un contenu qui brise le contenant trop faible pour le garder. De même la nouveauté de l'Évangile ne peut s'allier aux observances pharisaïques sans inconvénient pour elle-même et pour les observances dont il s'agit. Les paraboles ont une signification générale, mais elles ont pu être dites à propos d'une remarque particulière sur le jeune ou quelque coutume du même genre. Si Ton applique au judaïsme, et non seulement au pharisaïsme, la comparaison du vieil habit et delà vieille outre, on trouvera ici la pensée de Jésus plus radicalement novatrice que sa façon pratique de se comporter envers la Loi. Mais il faut tenir compte de la liberté avec laquelle le Christ interprète et complète cette même Loi pour l'opposer au judaïsme des pharisiens.
J'BUOTH.-CA ]
100 LÉVANGILK SELON MARf.
'3 Bt il advint qu'il passait, le jour ilu sabbat, à travers des champs de blé ; et ses disciples se mirent, tout en marchant, à arracher les épis. '-'♦ Et les pharisiens lui dirent : « Vois comme ils font, le jour du sabbat, ce (jui n'est pas
De Tobjet même du premier récit sabbatique il résulte (|ue celle anecdoledoil être placée à l'époque de la moisson, entre le commencement d'avril et la mi-juin ; elle ne peut donc appartenir aux derniers temps du ministère ii"aliléen ; mais il est aisé de la mettre dans l'année qui précéda la mort de Jésus, une dizaine de mois avant la passion.
11 advint, un certain jour de sabbat, que les disciples, passant avec leur maître dans un sentier qui traversait des champs de blé, arrachèrent (juelques épis pour en manger les grains. La façon dont le Christ justifie ses disciples ne laisse aucun doute sur l'inlcntion de leur acte. Quelques pharisiens, les voyant, se scandalisèrent, non de ce qu'ils marchaient, puisque les pharisiens eux-mêmes étaient aussi dehors, et qu'on avait le droit de se promener, ni de ce qu'ils prenaient des épis qui ne leur appartenaient pas, car la Loi (Deut. xxni, 26) permettait de le faire, si l'on avait faim, pourvu qu'on n'usât pas de faucille; mais parce que la Loi proscrivait le travail de la moisson, comme tout autre travail, le jour du sabbat, et que, pour les pharisiens, arracher quelques épis, c'était moissonner. Sans discuter l'interprétation étroite donnée au précepte, Jésus
permis ! » El il leur dit : « X'avez-vous pas lu ce que fît David, quand il était dans le besoin et qu'il avait faim, lui ainsi que ses compagnons ;
s'attaque à la nature même de l'obligation. Sur le ton d'un homme quiconnaîtles Ecritures autrement que par la lecture des synagogues (cette nuance pourrait appartenir à la rédaction), il renvoie les pharisiens à l'histoire de David fugitif chez les prêtres de Nob (I Sam., xxi, i-7i. Nécessité n'a pas de loi : de même que David, parce qu'il avait faim, a pu manger les pains consacrés dont les prêtres seuls ont le droit de se nourrir, de même les disciples, qui sont affamés, peuvent ramasser des épis le jour du sabbat, bien qu'il soit défendu de moissonner. L'exemple est concluant; nul n'aurait songé à contester la légitimité de lacté accompli par David, homme inspiré, prophète, élu du Seigneur. Tant s'en faut d'ailleurs que l'allégation du récit biblique soit exacte et littérale. L'hagiographe ne dit pas que David ait pénétré dans le sanctuaire, ni qu'il ait eu des compagnons, nique le prêtre qui lui a donné les pains se soit appelé Abiathar. Ce prêtre était Achimélek, père d'iVbiathar. La citation s'accompagne donc d'une interprétatimi plus ou moins légendaire. On suppose que David est entré dans le sanctuaire pour prendre les pains dont le prêtre lui a permis de faire usage; et qu'il avait des compagnons, parce que, bien qu'il soit parti seul, il fait entendre au prêtre qu'il en a plusieurs, envoyés comme lui en mission secrète par
loi l/ÉVA>r,tLE SET.ON MARC
^' comment il entra dans la maison de Dieu, 80US le grand-prtMre Abiathar, mangea les pains de proposition, dont il n'est permis qu'aux
le roi. Quan< à la mention dAbialhar, elle a dû êl ne ajoutée au récit primitif et résulte prol>ablement d'iirre cf>nfusion. L'évanf^t'diste écrit : « Sous Abiathar i^nand-prétix? », ( t Ton ne peut voir là autre chose qu'une indicialion l>paucoup moins destinée à marquer la date du fait qu'à en démontrer la légitimité par le nom d\i céb'bre pontife en môme temps que |>iU' celui de David. On aura cité Abiathar parce qu'il était plus connu <jue son père, et qu'on oul)liail Achimélck. Ajoutons qu"Al)iathar n'a jamais éié g^r-and-prélre au sens où l'Evangile Teniend. Et il n'v a pas lieu de voir dans la mention d'Abiathar une soite de référence au texte, « à la seclion d'Abiatliar grand-prètre >■>. Outre que le morceiau visé n'ïi guère pu être qualifié chapitre d'Abiathar, une telle référence n'aurait pas ici de raison detre (le cas de Mahc, xîi, 26, est tout différent).
L^'anecdole est cotnplète avec l'exemple de David; des deux sentences qui suivent, la première s'accorde bien avec le récit, mais n'est pas indispensable pour en dégager l'idée essentielle; la seconde vient en surcl'n:gc de la premièreet semble orientée dans une autre direction, Vers l'autorité personnelle du Christ. On dirait que Jésus et ses disciples font pendant à David et à ses compagnons, et que 5ésus,plus ra"nd que David, dispense ses discipiles
prêtres de manger, et en donna à ses compagnons? » ^7 Et [[ leur dit : « Le sabbat a été fait pour l'homme, et non Ihomme pour le
du sabbat, comme David est censé dispenser ses compagnons de la loi qui leur interdisait l'usage des pains consacrés. Or ce n'est pas ainsi que l'exemple a été proposé ; car c'est la faim, par la faim c'est Dieu môme (jui a dispensé David avec ses compagnons, et qui dispense maintenant les disciples de Jésus. La première réflexion : « Le sabbat a été fait pour l'homme, non l'homme pour le sabbat », est donc dans le même esprit que l'exemple cité, et a pu servir à le confirmer; mais on n'en peut dire autant de la seconde, qui, nonobstant le lien que l'évangélisle établit entre les deux, ne se déduit pas naturellement de la première. De ce que l'homme n'est pas fait pour le sabbat, il suit que l'homme peut être dispensé du sabbat quand le sabbat lui serait nuisible au lieu de lui être utile, non que David ou bien le Messie aient le droit d'en dispenser, que le Christ soit au-dessus du sabbat, qu'il ait le droit de l'abroger. Ce Fils de l'homme, qui domine la Loi et qui en dispense ses fidèles, est le Christ de Paul et de l'évangéliste, ce n'est pas Jésus. Dans la première sentence, celui-ci parle comme interprétant l'intention de Dieu législateur selon sa signification véritable, et il tire cette signification de la conscience qu'il croit avoir des intentions divines, plutôt que des textes bibliques relatifs au sabbat ; il ne se fonde que .sur
104 l'évangile sfxon >fAhf;
sabbat, -^ en sorte que le Fils de rhomme est maître aussi du sabbat. »
III. ' Et il entra une seconde fois en synagogue, et il y avait là un homme qui avait
la certitude de cette conscience, non sur sa qualité (le Messie, pour émettre son interprétation ; il n'affirme pas son autorité sur les petits commandements, car il ne songe pas à les abroger même partiellement, et il reconnaît à tout homme le droit d'entendre comme lui le précepte du sabbat. Ce n'est pas raison pour penser que « fds de l'homme », dans la dernière sentence, signifierait •< homme » en général ; car, dans ce cas, l'expression araméenne employée par Jésus ayant dû être la même dans la sentence précédente, on aurait traduit uniformément « Fils de l'homme », ou « homme », dans les deux parties de cette déclaration. .Jésus, d'ailleurs, n'aurait jamais dit que l'homme était maître du sabbat institué par Dieu. La réilexion touchant le pouvoir qu'a le Fils de l'homme sur le sabbat a été ajoutée par l'évangéliste qui attribue au même Fils de l'homme, dans l'histoire du paralytique, le pouvoir de remettre les péchés.
La seconde anecdote sabl)atique est moins bien venue que la première, et elle ne tourne pas autour
COMMENTAIRE lOo
la main desséchée; ^ et ils l'observaient (pour voir) s'il le guérirait le jour du sabbat, afin de l'accuser. '■'■ Et il dit à l'homme qui avait la main desséchée : « Lève- toi (làj au milieu. »
d'une de ces paroles vivantes et lucides qui portent avec elles leur cachet d'autiienticité. Ni le temps ni le lieu du miracle ne sont déterminés; mais, puisque lévangéliste fait allusion à une première visite « en synagogue », il est probable que la seconde visite se l'ait à la même synagogue que la première, c'est-à-dire à la synagogue de Capharnaûm. Cette référence implicite à la guérison du possédé n'est pas précisément une garantie d'historicité pour le récit qui va suivre. La mise en scène est peu satisfaisante. On dirait que Jésus vient à la synagogue pour y faire des miracles et qu'il se porte de lui-même à guérir tous les malades qu'il y rencontre.
11 se trouvait donc, un certain jour de sabbat, dans cette synagogue, un homme qui avait la main desséchée, c'est-à-dire paralysée. Des pharisiens qui étaient présents dans l'assemblée se demandaient si Jésus oserait guérir cet homme unjourde sabbat, et ils se proposaient, le cas échéant, de le dénoncer comme violateur de la Loi. On n'explique pas devant qui la dénonciation aurait été portée, mais on ne peut songer, nonobstant la mention ultérieure des hérodiens. qu'aux autorités religieuses de Jérusalem. Jésus voit la préoccupation (.les pha-
106 i.'kvan(.ilf. selo.n marc
'• Kt il leur dit : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire du bien ou de faire du mal, de sauver quelqu'un ou de le tuer ? » Rt ils gardaient le silence. ' Et les regardant à l enlour
risiens. Comme s'il tenait à braver leurs scrupules et les mauvaises intentions rpii sont dans leur cœur, il veut guérir riutnirne. bien que celui-ci ne l'en ait pas sollicité. 11 lui coinniiuide de se lever au milieu de l'assistance, sans doute pour que tout le monde voie le prodige ; j)uis, par une sorte de défi à ces dévots sans entrailles, il leur pose la question : est-ce le bien ({u\ est permis lejour du sabbat, ouest-ce le mal ? est-ce de préserver la vie de son procbain. ou bien de la détruire ? D'après les pharisiens, soigner et guérir un malade le jour du sabbatserait un travail défendu : d'après .lésus, c'est un bienfait, une bonne œuvre; or faire du bien est un devoir et un droit de tous les jours contre lequel il n'y a pas de loi; si l'on n'a qu'à vouloir pour sauver la vie d'un homme et que l'on s'en abstienne, on le tue ; la défense de lui faire du bien équivaudrait à un ordre de faire le mal. Telle ne peut être la volonté de Dieu. A cet argument les pharisiens se gardent de répondre, n'osant le contester, ne voulant pas y adhérer. Jésus promène sur eux un regard où il y a de l'indignation et de la tristesse, provoquées par leur endurcissement ; puis interpellant de nouveau rinfirme, il lui ordonne d'étendre sa main inerte et repliée; ainsi fait-il, celte main étant redevenue vivante et libre.
avec colère, tout affligé de l'endurcissement de leur cœur, il dit à l'homme : « Étends la main. » Et il retendit, et sa main redevint libre.'' Et les pharisiens, étant sortis, tinrent aussitôt
Même chose tHait jadis advenue au roi Jéroboam, à ce que dit l'Écriture (I Kois, xni. 6). Comme l'argument développe par le Christ est aussi gauchement déduit que le fait manque de vraisemblance, il est permis de se demander si cette histoire n'aurait pas été construite avec le trait de l'Ancien Testament et une paraphrase maladroite d'une parole transmise par la tradition sans indication spéciale de miracle, j>ar exemple celle (jue Matthieu (xii, 11 j a insérée dans cette même anecdote : si une brebis tombe dans un puits le jour du sabbat, son maître la retire ; on peut bien faire, et à plus forte raison, pour le soulagement d'un homme, ce qu'on fait pour une brebis. A cette comparaison trop humble notre évangéliste aura substitué une déclaration de principe quelque peu embarrassée.
S'il faut l'en croire, les pharisiens auraient formé dès lors avec les hérodiens un complot contre .lésus. Les hérodiens dont il est ici par'l'é seraient des fonctionnaires ou des agents dévoués d'Hérode Antipas. Mais l'attention d'Hérode ne paraît avoir été attirée sur Jésus qu'au bout d'un certain temps. La série des conflits avec les pharisiens anticipe au moins partiellement sur les éA'énements du ministère galiléen qui vont être racontés. La conclusion ne vise pas un complot
108 i.'kvangilh ski. on marc
conseil avec les hérodiens contre lui, afin de le faire périr.
^ Et Jésus avec ses disciples se retira vers la mer; et une grande foule le suivit de la Galilée et de la Judée ; ^ et de Jérusalem, de Tldumée, d'au delà du Jourdain, des environs de Tyr et de Sidon, une grande foule, apprenant tout
parliculicM" qui remonterait au début de ce ministère; elle fait plutôt présager le dénouement final de la lutte entreprise par Jésus contre Tesprit pharisaïque, ou plutôt contre le judaïsme réprouvé. Car cette conclusion appartient au rédacteur évangélique et doit èlre entendue selon sa pensée.
Les deux petits tableaux (m, 7-12, 13-29) qui suivent les anecdotes sabbatiques n'ont pas une signification i>ien nette ni un rapport bien étroit soit entre eux. soit avec leur contexte. On dirait des pièces de remplissage que Tévangéliste rédige de lui-même, à défaut de souvenirs précis, pour relever la biographie de son héros et combler les lacunes de la tradition. Le premier récit, description générale de l'activité bienfaisante du Christ, paraît destiné à préparer la dispute sur les exorcismes (ni, 22-30); le second, concernant le choix des apôtres, n'a pas seulement pour objet de faire connaître par avance ceux que Jésus dira être ses
ce qu'il faisait, vint à lui. -' Et il dit à ses disciples de lui préparer una barque, à cause de la foule, pour qu'on ne le pressât pas ; *o car il guérissait beaucoup de gens, en sorte que tous ceux qui étaient affligés de maladies se jetaient
véritables parents ^ni, 35 , mais de renseigner le lecteur sur les douze qui ont été les premiers prédicateurs du Christ ressuscité.
Bien que Marc n'indique pas de liaison étroite entre le fait qu'il vient de raconter et ceux dont il va parler, et qu'il ne veuille certainement pas dire que Jésus se soit retiré au bord du lac pour se soustraire aux entreprises des pharisiens, puisque ce déplacement n'a pas le caractère d'une fuite, il laisse entendre néanmoins que le Christ renonce à des disputes inutiles, et qu'il va recevoir librement au bord du lac la foule qui vient à lui de toutes parts. Cette foule est censée arriver de toute la Palestine, depuis l'idumée jusqu'au pays de Tyr et de Sidon : un si grand mouvement, s'accomplissant sous le regard indifférent des pouvoirs constitués, serait inexplicable si l'on n'y devait voir une amplification du narrateur. Celui-ci ne dit pas que Jésus soit venu au bord de la mer pour prêcher : c'est la renommée de ses miracles qui est supposée produire un énorme concours de peuple. Le détail de la barque, tenue près du rivage à la disposition du Christ pour le soustraire à la presse, vient de l'introduction au discours des paraboles iiv, 1), où
110 l'évangile sklon marc
sur lui pour letoucher. " Kt les esprits impurs, quand ils le voyaient, se prosternaient devant lui et criaient, disant : <• Tu es le Fils de Dieu. » '^ Et il leur enjoignait, avec beaucoup de menaces, de ne pas le faire connaître.
'3 Et il monta sur la montagne, il appela ceuxquil voulait, et ils vinrent près de lui ; '* et il en établit douze pour <^tre avec lui et pour les envoyer prêcher, ^■' avec pouvoir de chasser les
il est à sa place. Ce rpii est dit des malades guéris et des gens qui se précipitaient pour être délivrés de leurs infirmités en touchant Jésus, est une libre généralisation de traits qui se rencontrent en des récils particuliers. De même, ce <!(ui est raconté des possédés, du témoignage rendu parles démons au « Fils de Dieu », d>i silence que Jésus leur impose. Le tout forme une description artiticielle et vague, d'où Ton ne saurait dégager un élément de tradition solide.
Non moins confus est le récit de la vocation des Douze. On dirait que nulle donnée précise n'existait sur le sujet, et que lévangéliste, sans être documenté autrement que i)ar une tradition générale louchant l'existence même du groupe apostolique après la mort de Jésus, a voulu en dater, localiser et décrire approximativement l'institution. La mise en scène est des plus indécises : Jésus, sans doute pour être libre et se soustraire à lempressement de la foule, se rend à « la montagne ». probablement
démons : "' Simon, à qui il attribua le nom de Pierre ; '^ Jacques de Zébédée, et Jean son frère, à qui il donna le nom de Boanergès, c'est-à-dire « fils du tonnerre » ; ^^ André, Phila région ^montagneuse qui avoisine Capharnaum, au nord-ouest du lac de Tibériade; là, il appelle ceux qu'il veut, et ces élus s'en vont près de lui; il fait en sorte qu'ils soient douze et il les destine à être avec lui, à prêcher, à chasser les démons. Au lieu (le chercher comment Jésus, parti seul, à ce qu'il semble, pour la montagne, a i)U faire venir à lui les Douze, — car il est surperlUi de conjecturer les circonstances vraisemblables d'un fait qui n'a pas eu de réalité, — mieux vaut considérer la portée doctrinale des termes employés par le rédacteur : Jésus appelle ceux (\\x'\\veut; il ne s'agit pas dim message transmis, mais d'une élection souveraine, qui n'est pas loin d'être un choix divin; les appelés « s'en vont » à lui, quittant tout pour le suivre, comme il a été marqué dans les premiers récits de vocation. Perspective théologique et de convention.
La liste des Douze a pu être empruntée soit à un document écrit, soit à une tradition orale. A l'élection des apôtres est rattachée la substitution du nom de Pierre à celui de Simon, qui ne sera plus désormais employé que dans une circonstance où il y avait lieu de le rappeler (xiv, 37). La forme araméenne, Géphas, avait été remplacée de bonne heure par son équivalent grec, que donne l'Évan-
H2 i.'kvanoile selon marc
lippe, Barthélémy, Matthieu, Thomas, Jacques (i'Alphée, Thadclée, Simon le Cananéen, '" et Judas Iscarioth, celui qui le trahit.
-<^ Et il vint à la maison; et la foule s'y
gile. Le nom de Pierre, comme il est introduit, paraît signifier quelque chose de ce que dira Mattiiicu (xvi, 18) : Simon, le premier disciple que J(''sus a recruté, devient la pierre fondamentale du collège apostoliijue et de la société à former pour le règne de Dieu. Mais on ne saurait dire si cette interprétation du surnom remonte au Chri.st lui-même. Les deux fds de Zébédée ont été appelés '< fils du tonnerre », et les commentateurs admettent que c'est à cause de leur zèle ardent. La formule sémitique a été expliquée par l'évangéliste, parce que la tradition n'en avail pas fait grand usage, le surnom n'élnnl pas individuel et les deux frères n'ayant |)asdù être appelés ainsi hors de la Palestine ou bien même du cercle primitif de l'Eglise apostolique. A part les quatre premiers de la liste et le dernier. Judas le traître, les noms manquent pour nous de signification hisloricjue, et il ne semble pas que l'évangéliste lui-même en ait su beaucoup plus long à leur sujet.
On voit ensuite ce que la famille de Jésus pensait de lui, ce que les pharisiens disaient de ses mi-
assembla de nouveau, à tel point qu'ils ne pouvaient pas même prendre de nourriture. -^ Et
racles, et comment Jésus répondit au jugement des pharisiens, à la démarche de sa famille. Ce qui regarde les pharisiens, très gauchement inséré dans ce qui est dit de la famille, se présente comme une surcharge rédactionnelle, empruntée sans doute au recueil des discours du Christ, à la source où Matthieu et Luc ont puisé la relation de la même dispute entre Jésus et les pharisiens.
La mise en scène est conçue par rapport à l'incident de la famille; elle ne se rattache aucunement à ce qu'on vient de lire sur la vocation des Douze ; elle se relierait plus naturellement aux anecdotes concernant le sabbat. II est dit que Jésus, un certain jour, vint •( à la maison », et que le peuple s'assembla « de nouveau ». Référence au rassemblement qui encadre la guérison du paralytique. La maison dont on parle est donc la maison de Pierre à Capharnaiim. Comme dans la précédente occasion, Jésus est censé parler à la foule ; mais Tévangéliste lient seulement à signaler l'empressement du peuple et l'encombrement du logis, qui ne permettent pas même au Christ et à ses disciples de prendre leur nourriture. Il semblerait que les parents se mettent en route parce qu'ils ont appris que Jésus est ainsi bloqué. Mais ce n'est pas ce qu'a voulu signifier l'évangéliste. Les parents ne diraient pas que Jésus est hors de .sens, parce qu'il n'a pas, à un moment donné, la liberté de manger.
les siens, i^i') ayant appris, sortirent ponr le saisir, car ils disaient : « Il est hors de lui. »
Ils ont connu le brtiil que soulève sa prédication; n'y comprenant rien, ils songeut aussitôt à le ramener de force chez eux; quand ils arrivent, ils se heurJenI à la circonstance marquée dans le préambule : une véritable foule obstrue l'accès de la maison.
Oui sont ces parents de Jésus et d'où viennenl-ils? Les personnes en question ne [)euvenl être ({ue celles qui, un i)eu plus loin, chercheront à voirie Christ, et là elles sont désignées plus particulièrement : c'étaient sa mère et ses frères. Ce qui est dit maintenant à leur sujet prépare leur intervention ultérieure; et .si les deux groupes étaient distincts, on ne voit pas ce que signifierait la mention du premier, dont la démarche n'aurait plus de conclusion. " Les siens » ne peuvent être les disciples, bloqués avec .Jésus lui-même, ni d'autres adhérents qu'il aurait eus à Capharnaiim et qui auraient voulu le protéger, vu ([ue le texte ne comporte ce sens ni pour ce qui est delà qualité des personnes ni pour ce qui est de leurs intentions. Il ne semble pas que la famille demeure dans l'endroit où est Jésus. On risqueraitd'aulant plus de s'égarer en la supposant à Cana, sur la foi du quatrième Évangile (cf. Jean, H, 1, 12), que Marc laissera bientôt (vui,,o) entendre quelle n'a pas cessé d'être domiciliée à Nazareth.
A la rigueur, on pourrait traduire : « Et les siens sortirent pour le prendre, parce f\i\'on dirait : Il est
~2 Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : « 11 a Beelzeboul, et c'est par
hors de sens. » Mais celte interprétation est peu naturelle. L'évangéliste a voulu montrer ce que pensait de Jésus sa propre famille, et ce pourquoi elle était venue le chercher. Le jugement ne mériterait pas d'être mis en parallèle avec celui des pharisiens s'il venait de personnes quelconques; et la démarche des parents n'a de signification que si le propos qui est censé l'avoir motivée exprime leur sentiment. Ils ne disent pas que Jésus ait perdu la raison, le mot qui leur est attribué n'ayant pas cette acception précise dans l'usage du Nouveau Testament et pouvant désigner tout transport d'étonnement, d'admiration, de stupeur, d'enthousiasme ; mais ils le croient dans un état d'exaltation mystique qiii lui fait perdre le sens de la vie réelle et de sa propre condition. Leur projet n'est pas de le soustraire provisoirement aux inconvénients de sa popularité, mais de le tenir sous bonne garde chez eux.
Le récit s'interrompt brusquement pour faire place à la dispute de Jésus avec les pharisiens. On dirait que l'opinion de la famille a évoqué dans l'esprit du narrateur un autre jugement non moins défavorable, et qui était celui d'adversaires déclarés. Les scribes descendus de Jérusalem disaient : « Il a Beelzeboul. » Ces scribes interviennent inopinément, comme dans l'histoire du paralytique, pour le besoin qu'a deux le rédacteur. Étaient-ils
1 H> L KV.\.N*;il.E SELON MABC
le prince des démons qu'il chasse les démons. » '■^ Et les ayant appelés, il leur dit en paraboles : « Comment Satan peut-il chasser Satan? -^ Si un empire est divisé contre lui-mT-me, cet
dans la foule (pie le même rédacteur a rassemblée de toute la Palestine du, 7-8j? On est invité sans doute à le supposer. Rien n'indique le motif de leur jugement. Dans Matthieu (\u, ii2-24) et dans Luc [XI, 14-15), la dispute sur les exorcismes est précédée d'une guérison de possédé, à l'occasion de laquelle s'engage le débat. Lévangélisle a omis ce préambule, dans riulérèt de sa combinaison rédactionnelle, mais il le connaît, et l'on peut presque dire qu'il le suppose connu. L'assertion : « Il a Beelzebeul », le remplace en quelque façon et sert à rejoindre la donnée de la source commune aux trois Synoptiques : « C'est par le prince des démons qu'il chasse les démons. » Cette parole, avec la réponse du Christ, atteste la grande place ({ue les exorcismes ont tenue dans le ministère de Jésus.
Ni l'origine ni même la lecture du nom de Beelzeboul ne sont tout à fait certaines. Beelzeboul est la forme ordinaire dans les manuscrits grecs. Saint Jérôme et la Vulgate lisent Beelzebub, et cette lecture est considérée comme représentantla forme du nom la plus anciennement usitée. Le dieu de la ville philistine d'Akkaron, dont l'oracle était célèbre au temps des rois d'Israël, s'appelait Baal-Zebub (cf. 11 Rois, I, 2). Étyraologiquement, la formule
empire ne pourra subsister. ''"^ Si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne pourra tenir. '^'' Si Satan se lève contre liii-
sig-nifierait : « Seigneur des mouches » (ou : seigneur de Zeboub ?). Le nom du faux dieu d'Akkaron, qui avait été en son temps et qui demeurait un rival de lahvé, aurait été attribué au prince des démons. Pour expliquer la forme Beelzeboul, on invoque soit une simple altération phonétique dans le grec, soit une substitution voulue du mot :ébel, « ordure », au mot zebub. Beelzeboul, en sémitique, sig-nilierait plutôt » maître de la demeure », ce qui pourrait s'entendre du monde souterrain. Peut-être n'y a-t-il derrière celte confusion qu'une faute d'orthographe et un jeu de mots. Le mot araméen qui signifie «ennemi » ressemble fort à Beelzebub; or Satan est l'adversaire, l'ennemi; il est qualifié tel en plusieurs endroits de l'Évangile et dans tout le Nouveau Testament. On a pu, à cause de l'assonance, identifier, soit inconsciemment, soit par rétlexion, l'ennemi de Dieu à l'antique et célèbre divinité d'Akkaron.
L'évangéliste ne dit pas comment .Jésus a connu les propos des scribes. Le Christ les appelle, comme s'ils n'étaient pas dans son auditoire, et il leur répond en paraboles, c'est-à-dire, si l'on veut entendre l'évangéliste, par un discours très profond qui n'est pas fait pour être compris de ceux à qui il s'adresse. Le rédacteur exploite ainsi par anticipation la mise en scène du discours des paraboles (iv, 2), et il ne
118 1,'kvangile selon marc
même et se divise, il ne peut tenir et il est à sa lin. -' Mais nul n." peut, étant entré dans la
réussit pas à donner à la réjjonsc de Jésus une introduclion naturelle.
Avant les " paraboles » vienl une interrogation qui montre où tendent les arguments pro{x>sés : 1' Satan peut-il chasser Sal.au? » Les démons sont coninie une société organisée sous un seul chef; ainsi l'on peut dire que Satan est chassé dans la personne de ses subordonnés, et que ce ne peut être lui qui se persécute de la sorte. L'absurdité de l'hypothèse ressort ensuite de deux comparaisons. Dans la première, Jésus propose l'exemple de deux choses dont l'unité garantit l'existence et que la division détruit, à savoir une monarchie et une famille : emph'c et jnaison divisés tombent infailliblement. Si donc Satan se combat lui-même, il est perdu. Et bien que l'hypothèse ne soil pas vraie, la conclusion demeare: l'empire de Satan s'écroule parce que Satan a trouvé plus fort que lui. Ainsi est amenée la comparaison de Tliomme armé. Dans la pensée de .lésus, le fort était un type comme le semeur, le maître de maison, le voleur et les autres personnages de parabole. Un hercule qui sait user de ses membres et de ses armes est maître chez lui : ce qui lui appartient ne peut lui être enlevé que par un plus foii que lui. Si Satan n'est plus maître en ce monde, c'est que lui-même a trouvé son maître. 11 va sans dire que, pour l'évangéliste, l'homme fort est Satan; sa maison est la
maison du fort, prendre ses meubles, si d'abord il ne lie le fort ; et alors il pillera sa maison. »
28 « Je vous dis en vérité que tous les péchés seront pardonnes aux fils des hommes, ainsi que tous les blasphèmes qu'ils auront proférés; -^ mais celui qui aura blasphémé contre l'Esprit- Saint n'aura jamais de pardon, il est punissable d'une faute éternelle. » •^'^ Parce qu'ils avaient dit : « Il a un esprit impur. »
■^1 Et arrivent sa mère et ses frères; et se te-
massfî des hommes qu'il tyrannise; ses outils sont les démons, et celui qui, après l'avoir lié, met sa maison au pillag-e, n'est pas autre que le Christ.
La calomnie soulevée contre Jésus à propos de l'expulsion des démons est regardée par le Christ lui-même comme un blasphème conli*e le Saint- Esprit, par la puissance duquel il chasse lesdémons. Tous les blasphèmes sont susceptibles de pardon, excepté celui-là; c'est une faute qui a des conséquences pour l'éternité. Donc les auteurs de cette calomnie sont exclus par Jésus du royaume des cieux. L'évangèliste a soin de souligner que le blasphème irrémissible est précisément ce que les scribes ont dit d'abord : « 11 a un esprit impur. » Mais cette remarque lui sert surtout à rejoindre son point de départ, la démarche des parents du Christ, qu'il a laissés sur le chemin de Capharnaûm pour s'occuper des scribes et de Beelzeboul.
Après ce qui a été dit de leur opinion sur Jésus
120 i.'kvangile selon marc
nant dehors, ils chargèrent des gens de l'appeler. •' Et la foule était assise autour de lui, et on lui dit : « Voici dehors ta mère et tes frères, qui te demandent. » -^^ Et leur répondant, il dit : « Qui est ma mère, et qui sont mes frères?»
et de leurs intentions à son égard, on s'explique l'accueil que le Christ fait aux siens et la suprême indilTérence avec laquelle il parle d'eux. Sa mère est là avec ses frères. S'il n'est point question du père, c'est probablement que Joseph était déjà mort. Empêchés par la foule d'arriver jusqu'au prédicateur, ils n'ont daulre ressource que de le faire appeler en signalant leur présence à quelques personnes des dernières de l'assistance, avec prière de transmettra' l'avis de rang en rang jusqu'à Jésus dans l'intérieur de la maison. Ainsi la réponse du Christ ne sera pas donnée devant eux, et ils n'auront pas le désagrément de l'entendre. On doit supposer que Jésus connaît ou devine le motif qui les amène, et que son parti est pris d'avance. Il va déclarer positivement que sa mission prime tous les liens de parenté, si tant est qu'elle ne les détruise pas, et il commence par demander à ceux qui lui communiquent l'avertissement: « Qui est ma mère et qui sont mes frères? » comme s'il voulait refuser cette qualité à ceux qu'on vient de nommer tels. Puis, regardant le cercle bienveillant et admiratif de ses auditeurs les plus rapprochés, sans doute les disciples, il dit : « Voici ma
COMMKNTAIRE 121
■^'' Et regardant ceux qui étaient assis autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. ■^•^ Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère. »
IV. ^ Et il se mit de nouveau à enseigne^ • de la mer; et une grande foule s'assembh
mère et mes frères ». Mais cette parenté n< -1 p.'is un privilège exclusif; elle appartient à tous ceux qui font la volonté de Dieu en recevant le message évangélique. Ceux-là sont pour Jésus frère, sœur et mère.
La mention des sœurs ne prouve pas qu'elles fussent présentes. Mais Jésus n'avait pas d'autres proches parents que ceux qu'il énumère. Les sœurs n'avaient aucune raison de quitter Nazareth; la mère est venue parce qu'elle croyait avoir autorité sur son fils, et les frères parce qu'ils pensent avoir la force pour ramener Jésus à la maison. Si le Christ ne dit pas que celui qui fait la volonté de Dieu sera son père, c'est que ses interlocuteurs n'ont parlé que de sa mère, et que, d'ailleurs, il ne se reconnaît plus qu'un père, celui du ciel.
Les paraboles du royaume de Dieu, dont quelquesunes vont être rapportées, ont été prononcées en des occasions diverses. Dans le cadre où elles sont
L EVANOn^E SEI.ON MARC
de lui, en sorte que, montant dans la barque, il s'assit dans la mer ; et toute la foule était sur le rivage, à terre.- Et il leur enseignait beaucoup de choses en paraboles, et il leur disait dans son enseignement : -^ « licoutez 1 Voici que le semeur sortit pour semer ;^ et pendant qu'il
placées, elles servent à donner un échantillon de la forme d'enseignement public adoptée par Jésus et à montrer comment et pourquoi le peuple juif n'a pas profité de cet enseignement. Les deux intentions apparaissent comme superposées dans notre Kvangile, où l'on a déjà pu lire plusieurs paroles de Jésus, mais aucun discours suivi, et où les paraboles semblent se présenter d'abord comme un spécimen de là prédication ordinaire du Christ, non comme un genre nouveau qu'il aurait choisi, en vue d'un but spécial, à un moment donné de son ministère.
Ayant éconduit sa famille, Jésus continue à se donner tout entier à sa prédication. L'évangéliste le fait voir enseignant « de nouveau » près de la mer (allusion à u, 13; cf. m, 7-9) ; pour donner une idée de cet enseignement, il raconte ce qui arriva et ce qui se dit certain jour où le peuple s'assembla autour de Jésus en si grand nombre que le prédicateur, pour se soustraire à la presse, monta dans une barque (on a vu plus haut que la barque de III, 9, est dérivée de celle-ci). De cette barque où il était assis non loin du rivage, le Christ haran-
semait, (dugraiii; tombasiif le chemin, et les oiseaux vinrent et le mangèrent ;■' et il en tomba d'autre sur le sol pierreux, où il n'eut pas beaucoup de terre, et il leva bientôt, parce qu'il
f,mait la foule massée au bord de la mer. <i II ensei- ^niail beaucoup de choses eu paraboles. » L'évangëliste le dit pour allirer rattention sur ce mode d'enseiguemeut. non spécialement suj* les paraboles qu'il va reproduire. L'histoire du Semeur est amenée comme la principale chose qu^e Jésus a dite, ce jour-là, w dans sa prédication ».
L'apostrophe : " Ecoutez! » a une significalion particulière dans Marc ; elle est en rapport avec la conclusion : >< Entende qui a des oreilles pour entendre ! » Les deux correspondent à l'idée que l'évangéliste se fait des paraboles : propos mystérieux que le commun des auditeurs est incapable de comprendre, et qui réclameraient une attention spéciale, même des plus intelligents, s'ils étaient bien disposés. Dans la bouche de Jésus, ces formules n'auraient été qu'un appel à l'attention des auditeurs.
La parabole du Semeur est empruntée aux conditions de la vie champêtre et de l'agriculture palestinienne. Elle met eu scène « le semeur »,qui «i est sorti » de chez lui « pour semer ». Selon la lettre, le semeur est l'homme dont la fonction est de semer, et qui peut être désigné ainsi comme un individu déterniiné, au lieu qu'on dise : « un se-
124 l'évangile selon MARf;
n'avait aucune protondeur de terre; '■ et quand parut le soleil, il fut brûlé, et parcequ'il n'avait pas de racine, il se dessécha;" et il en tomba d autre sur les épines, et les épines montèrent
meur », (juoique la parabole décrive un lail général sous l'apparence d'un cas particulier. Mais, comme les évangélisles. cl Marr le premier, entendent la parabole allégoriquement, voyant dans le semeur Jésus lui-même, c'est peut-être pour ce molif qu'ils ne disent pas: « un semeur », le Christ étant le semeur par excellence. En réalité, le semeur est un semeur, et la semence du grain, plus précisément du blé. Le semeur jette son grain à la volée, et il en tombe sur le chemin qui avoisine le champ : ce grain est mangé par les oiseaux. Il tombe aussi du grain sur les endroits pierreux, où il y a une couche très mince de terre végétale ; le grain n'en pousse que plus hâtivement, mais il est brûlé presque aussitôt par le soleil. Dautre grain tombe dans les épines, germe et dure plus longtemps, mais sans arriver à maturité, parce que les épines montent plus vite et l'étouffent. Ces épines ne sont pas un buisson dans le ch-amp. ni une haie alentour, mais des ronces dont on n"a pas extirpé la racine, et qui repoussent dans le champ après les semailles. Enfin le grain qui est tombé en bonne terre, où il n'y a ni pierres pour l'empêcher de s'enraciner, ni épines pour l'empêcher de grandir, pousse, atteint son entier développement, et rapporte trente, soixante, cent pour un. Ce que
et l'étoutfèrent, et il ne donna pas de fruit ;^ et il en tomba d'autre sur la bonne terre, et il
Tévangélisle appelle « fruit » nest pas le grain mûr de l'épi nouveau, mais Tépi ou le grain se formant dans l'épi ; c'est pourquoi il dit que le fruit monta et grandit : expressions peu claires, qui s'appliqueraient mieux peut-être aux fruits de la parole, aux bonnes oeuvres, qu'à la croissance du blé. La diversité des chiffres, qui sont approximatifs et n'ont rien d'exagéré, signifie l'abondance de la récolte. D'après ce qui arrive ordinairement, on ne peut supposer que les quatre parts du grain répandu par le semeur aient été égales, et il n'est pas dit ({ue la quantité de semence utile soit inférieure à la quantité de semence perdue.
Désignée par son objet pour la place que la tradition lui a donnés en tête du recueil des paraboles, l'histoire du Semeurdevait, à raison de cette place, au moins autant que pour la leçon qu'elle contenait, attirer à elle les idées générales que les premières générations chrétiennes se formèrent au sujet de l'enseignement parabolique. Considérée en elle-même, cette parabole offre un sens des plus faciles : de même que, lorsqu'on sème du blé, une partie de la semence est perdue et n'arrive pas à maturité, soit parce que les oiseaux l'ont mangée d'abord, soit parce qu'elle a été brûlée en herbe, soit parce qu'elle a été étouffée en tige, et qu'une partie seulement prolite en des proportions diverses, ainsi la parole évangélique est perdue pour
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donna un fruit qui monta et grandit, et il rapporta trente, soixante, cent (pour un;. » ■' Et
beaucoup, parce que les uns ne la gardent pas après lavoir entendue, et que l'impression qu'elle fait sur d'autres est passagère, disparaissant chez ceux-ci un peu plus tôt, chez ceux-là un peu plus tard, selon les occasions, et elle ne produit que chez les hommes de bonne volonté un fruit abondant et varié. La ressemblance n'est pas entre les causes qui amènent la perte de la semence et celles qui amènent 1 inefficacit»^ de la parole, mais dans la perte même de l'une et de Taulre, et dans le temps plus ou moins long qui s'écoule entre l'ensemencement du grain ou de la parole et la consommation de cette perte : comme il y a du grain qui est perdu tout de suite, d'autre qui lève et d'autre même qui a le temps de grandir, mais n'arrive pas à produire un épi, ainsi trouve-t-on des auditeurs de la parole qu'on pourrait appeler disciples d'un instant, disciples de quelques jours, disciples de quelques semaines, mais qui ne sont pas réellement disciples, parce qu'ils n'ont pas la foi ferme et la volonté persévérante qui sont la condition du salut.
L'accent de la comparaison ne portant pas sur la proportion, mais sur la différence des résultats, si l'on n'en peut conclure que la prédication évangélique soit utile au plus grand nombre, du moins est-il évident qu'un succès notable est supposé dans l'application de la parabole. II en est de la
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il dit : « Qui a des ore'illes pour entendre entende! »
parole comme du grain. Sa réussite ne dépend pas uniquement du prédicateur, mais de l'auditeur; à chacun de voir l'auditeur qu'il veut être ; la parole fructifie dans l'auditeur de bonne volonté.
Telle étant la signification de cette parabole, il est impossible que la déclaration touchant le but général des paraboles, qui serait l'aveuglement des auditeurs, se rattache hisloriquement à la fable du Semeur. Celle-ci dit que la semence porte fruit, et il n'est pas douteux (jue l'intention actuelle du prédicateur soit conforme à celle du semeur : les semailles se font en vue du grain qui poussera, la prédication est donnée pour les auditeurs qu'elle touchera. On ne conçoit pas que Jésus ait pu déclarer dans la parabole qu'il semait la parole pour qu'elle rendît son fruit, et qu'il se soit vanté aussitôt après de parler en paraboles pour empêcher son auditoire de comprendre la vérité qui aurait pu le sauver ; à quelques minutes d'intervalle, il aurait démenti devant les disciples ce qu'il venait d'affirmer devant le peuple. Ce qu'on lui fait dire sur le but de renseignement parabolique appartient à un autre ordre d'idées que la parabole : théorie de théologien, mal accrochée à un Irait d'observation réelle; dans celui-ci apparaît l'expérience du prédicateur, et dans celle-là le souci apologétique des temps qui ont suivi.
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'0 Et quand il fut seul, ceux qui l'entouraient, avec les Douze, linterrogèrent au sujet des pa-
Selon la mise en scène que Tévan^élisle a esquissée au début du chapitre, Jésus assis dans une ban|ue sur le lac, a commencé à dire des paraboles, il a laconlé l'histoire du Semeur; avant qu'il passe à une autre, il est censé se retirer à l'écart et être interrogé non seulement par les Douze, mais par d'autres personnes qui auraient formé sa suite ordinaire. S'est-il donc éloigné en mer, et ceux qui le questionnent étaient-ils tous avec lui dans la même barque ? Après l'explication de la parabole, et sans qu'on ait pris soin de ramener la barque vers le rivage, d'autres paraboles sont introduites; le lecteur s'aperçoit à la fin qu'elles ontété prononcées devant le peuple par Jésus resté dans la barque, à l'endroit où il était pour dire le Semeur ; c'est le soir seulement qu'il demande à ses disciples de gagner le large vers l'autre rive du lac. Ainsi l'explication de la première parabole se trouve en dehors du cadre tracé pour le récit; elle n'est pas anticipée, car on ne dit point quand Jésus se trouva seul, et on le conduit à l'écart sans l'éloigner, l'écart n'étant que pour situer l'explication de la parabole par rapport à son texte, indépendamment du cadre général; l'explication et son introduction particulière se présentent comme une enclave, une intercalation survenue dans la rédaction d'un discours qui contenait un certain nombre de paraboles sans explication.
raboles, " et il leur dit : « C'est àvous qu'a été donné le mystère du royaume de Dieu ; mais à
Dans cette enclave même, la rédaction n'est pas homogène. On lit d'abord que ceux qui entouraient Jésus « lui demandèrent les paraboles », c'est-àdire, à en juger par la réponse, qu'ils interrogent le Christ touchant la raison d'être de l'enseignement parabolique en général. La question ne laisse pas d'être peu naturellement présentée, et elle est é({ui\oque parce qu'elle prépare maintenant deux réponses. Les disciples sont supposés demander X les paraboles », c'est-à-dire pourquoi Jésus parle en paraboles, et aussi « la parabole », c'est-à-dire l'explication du Semeur. La formule de cette seconde demande, au singulier, serait beaucoup plus satisfaisante, et c'est à la question ainsi comprise que correspond la seconde réplique de Jésus : « vous ne comprenez pas cette parabole? » qui arrive maintenant sans introduction. Ainsi la première réponse vient en surcharge de la seconde, et c'est en vue de cette première réponse que l'on a écrit : « les paraboles », au lieu de « la parabole ». L'artifice de la seconde intercalation n'est pas moins rudimentaire en son genre que celui de la première.
Grâce à l'imperfection de ces sutures, on peut distinguer trois moments de la rédaction, qui sont en rapport avec l'évolution de la pensée traditionnelle touchant les paraboles : une première relation écrite donnait, en exemple de l'enseignemenl évan-
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ces geus du dehors tout arrive en paraboles, '- afin qu'ils rej,^ardent bien et ne voient pas, (ju'ils
gélique, une série de paraboles, sans commentaire parce que l'on n'y remarquait aucune obscurité; une seconde rédaction, où les disciples demandent et obtiennent l'interprétation de la parabole du Semeur, donne à supposer (jue les paraboles, ainsi qu'il était inévitable, ont paru uioins claires au bout d'un certain temps, (jue l'on sest préoccupé du médiocre succès qu'avait obtenu auprès des Juifs la prédication évangéljque, plus encore peutêtre du peu de solidité de certaines conversions, et que l'interprétation du Semeur a fourni l'explication dont on avait besoin ; enfin la dernière rédaction montre que l'on a creusé plus avant, que l'on a voulu avoir la raison profonde soit de l'obscurité des paraboles, désormais ac(iuise à la tradition, soit de l'aveuglement d'Israël ; comme on trouvait sans peine la cause de cet aveuglement dans un décret providentiel de réprobation qui impliquait l'endurcissement préalable, et qu'on ne pouvait songer à voir un défaut dans ,1 imaginaire obscurité des paraboles, on se persuada que ce genre mystérieux d'enseignement avait été choisi tout exprès par le Christ lui-même afin d'assurer l'accomplissement des desseins de Dieu sur son peuple : le judaïsme ne s'est pas converti {)arce qu'il ne devait pas se convertir '^cf. Rom., ix, 18-2'J : X, i6-21 ; XI, 8-lU;. et la vérité évangélique lui a été proposée en énigme pour qu'il ne put pas la voir
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écoutent bien et ne comprennent pas, de peur
ni se sauver. A cette dernière étape, l'Évangile apparaît transformé en religion de mystère avec sa doctrine et ses rites propres, réservés aux initiés, qui seuls sont capables d'en percevoir le sens profond, comme ils sont seuls à en éprouver la vertu. Dans cette conception du christianisme, il est tout naturel que les paroles de Jésus, surtout les récits paraboliques, aient une signification mystique, comme les actes du Christ : au symbolisme de ceux-ci correspond le sens allégorique de ceux-là.
Derrière la réponse que Marc prête à Jésus il y a le texte d'Isaïe (vi, 9-10), dont Matthieu (xiu, 14-loj fait la citation expresse. Isaïe a reçu mission damener, par des oracles qu'on ne comprendra pas, l'endurcissement du peuple élu et la ruine qui punira cet endurcissement : l'enseignement de Jésus a la même fin providentielle que celui d'Isaïe, ou plutôt il réalise définitivement ce qu'avait annoncé le prophète ; ce n'est pas Isaïe, c'est Jésus qui a parlé pour endurcir Israël et procurer sa réprobation. A ceux qui lui demandent la raison des paraboles le Christ répond : « Le secret du royaume de Dieu vous est donné à vous ; mais à ces gens du dehors tout vient en paraboles », c'est-à-dire on ne propose rien que des paraboles, selon la remarque faite dans la conclusion du récit (y. 34j, L'Évangile est censé être à la fois un enseignement ésotérique, clair pour ceux qui croient, on pourrait dire pour ceux qui ont été appelés à
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qu'ils ne se convertissent, et quil ne leur soit pardonné. »
rinilialion el qui l'ont reçue, et uu enseignement exotérique, obscur pour la masse, pour ceux qui ne sont pas appelés, qui ne doivent pas être initiés. Ce qui est vérité lumineuse et salutaire pour les uns est pour les autres énigme ténébreuse et funeste.
L'idée d'un tel enseignement est aussi étrangère que possible à resj)ril de .lésus, qui jamais n"a présenté comme un mystère le royaume dont il annonçait lavènemenl. Le mot et l'idée de mystère sont d'origine païenne. L'évangéliste entend par là l'économie du salut, telle que Paul l'a comprise, le lait et la doctrine de la rédemption, secret divin dont l'intelligence n'est attribuée qu'aux prédestinés, avec le don de la foi. Ce n'est pas non plus le Christ qui aurait considéré ses auditeurs ordinaires comme étant gens « du dehors ». Le rédacteur se figure les disciples de .Jésus comme un groupe constitué à l'écart du judaïsme, ainsi que les communautés de son temps l'étaient vis-à-vis des synagogues, et ce doit être pour cette raison qu'il mentionne à côté des Douze, ceux-ci ne suffisant pas à conslituer sa petite Eglise, « l'entourage », groupement plus considérable, inconnu au reste de l'Évangile.
Cette théorie jure avec le contexte, où l'on voit le Cdirist lui-même s'étonner que les apôtres ne comprennent pas les paraboles, et il est peut-être
'^ Et il leur dit : « Vous ne savez pas cette pa-
oiseux de chercher commenl l'évangéliste conciliait ces éléments disparates. On doit croire que, parlant du mystère chrétien, il songe beaucoup moins aux disciples de Jésus qu'aux chrétiens en général. La position singulière qu'ilprendra dans la suite à l'égard des Douze, les montrant constamment inintelligents devant le mystère du salut, peut expliquer comment la contradiction qui trappe maintenant les critiques ne Ta pas louché. Selon lui. les apôtres galiléens participent largement à l'aveuglement des Juifs, mais ils ont bonne volonté, ils retiennent ce qu'ils ne comprennent pas. et sans doute ils arriveront ultérieurement à le comjirendre plus ou moins. En tout cas, ils en sont les dépositaires, et ce ne doit pas être pour rien que l'évangéliste dit que le secret leur a été donné ; il ne dit pas, et pour cause, qu'il leur ait été accordé'de le bien connaître. Le rédacteur paulinien tient à faire valoir la notion générale du mystère chrétien qu'il doit à l'Apôtre des Gentils, mais il tient plus encore, on le verra bientôt, à montrer que, si la lettre en a été confiée aux premiers apôtres, ce n'est pas à eux qu'on en doit l'intelligence. La combinaison des idées de Paul avec la tradition proprement évangélique ne pouvait se faire que moyennant de hardis partis pris et une logique sans sévérité. Notre évangéliste s'y est employé des premiers, avec plus de zèle que de talent littéraire.
La reprise : « Et il leur dit », rattache artificielle-
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rabole? El comment connaîtrez-vous toutes les paraboles? '^ Le semeur sème la parole ; '^ et ceux qui sont le long^ du chemin où la parole
ment roxplication tlii Semeur h In ré[>onse qui a été intercalée auparavanl. La reniar(|iie de Jésus : « Vous ne romprene/. pas relie [)aral)ole ! comment doue eompreridre/.-voiis les autres? - doruierait à supposer que les paraboles n'étaient point si obscures, et fjue les disciples aui'aieut dû comprendre. L'explication qui suit est peut-être le morceau le plus mal construit qui soit dans les Kvani^iles. Elle commence par une proposition ifénérale : « Le semeur s^me la parole », ce qui s'entend du message évanfçélique. On veut donc signifier que le semeur de la parabole n'est pas un semeur de blé, mais que le grain qu'il répand est l'annonce du royaume céleste. Tout aussitôt la semence se trouve désigner, au lieu de la parole, les hommes qui l'ont entendue et à (pii Satan vient la prendre ; le rédacteur parle môme des hommes qui sont « le long du chemin » : ce sont les gens qui entendent la parole en passant, et Satan fait qu'ils ne s'y arrêtent pas. Le grain sur le sol pierreux figure ceux qui reçoivent d'abord la parole avec joie, mais que la tribulation et la persécution ne lardent pas à décourager ; mêlant toujours l'image à l'explication, l'évangéliste dit qu'ils n'ont pas de racines en euxmêmes, ce qui doit signifier que la parole ne s'enracine pas en eux ou qu'ils ne s'afTermissent pas dans la foi à la parole; ce sont des croyants
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est semée sont ceux à qui, lorsqu'ils entendent, Satan vient aussitôt enlever la parole sêniée en eux; '"et (le même, ceux qui sont semés sur les
superficiels el d'un jour. Ceux « qui sont semés sur les épines » ont écouté la parole et la gardent plus longtemps que les précédents; mais les divers soucis que le monde porte avec lui, el qui sont incompatibles avec un désir sincère du royaume céleste, Tillusion des richesses qui promettent le plaisir et qui préparent la peine, l'ambition des honneurs et d'antres avantages terrestres font que la parole et la foi sont étoutîées avant de donner fruit. Les hommes grains semés en bonne terre sont ceux qui écoutent la parole et qui l'acceptent; quant au fruit, l'évangéliste ne dit rien de sa nature et répète simplement la fin du récit parabolique.
Ainsi la parabole signifierait, non par application et par manière de comparaison, mais directement, ({ue la parole de Dieu manque son efi'et sur une partie de ceux qui l'entendent, ou par l'artifice du démon, ou par le défaut de courage devant la persécution, ou par la préoccupation des intérêts et des plaisirs terrestres, el qu'elle l'obtient chez d'autres qui la gardent, et en qui elle devient féconde. L'idée fondamentale de ce commentaire n'est pas que le résultat dépend des dispositions de chacun, car cette idée ne ressort nullement du premier cas; on fait dépendre le succès de la bonne volonté de ceux qui retiennent
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endroits pierreux sont ceux (jui, lorsqu'ils entendent la parole, la reçoivent aussitôt avec joie ; '" et ils n'ont pas de racines en eux-mêmes,
la parole, tandis que, sur les trois cas d'insuccès, deux sont attribués à la faiblesse et à l'esprit mondain de ceux qui ne persévèrent point. Il ne s'agit donc pas de montrer que le bon vouloir est la condition du salut, mais pourquoi l'Kvangile ne compte pas plus d'adhérents, pourquoi surtout il ne relient pas tous ceux (jui ont semblé l'accueillir. On veut rendre compte du déchet qui se produit sur les gains apparents de l'évangélisation. Cette explication suppose que ladhésion à l'I^vaugile est la profession d'une foi combattue au dehors el (jui exige, avant la récompense, une longue pratique du désintéressement et de la mortification; la communauté chrétienne est donc constituée; elle est persécutée au moins par les Juifs; de nombreuses défections ont eu le temps de se produire, soit à raison des persécutions, soit pour des causes purement morales, par l'impuissance où plusieurs se sont trouvés de rester fidèles à l'idéal qui les avait d'abord séduits. Si la personne du semeur s'efîace, c'est parce que l'on j)ense à la communauté, non au ministère personnel de Jésus. Le commentaire, d'ailleurs, ne sort pas naturellement de la parabole. Il veut se développer en allégorie, non en simple comparaison, et il ne vient pas à bout d'êti"e ce qu'il veut. On n'a pas su dire si le grain semé représentait la parole ou les
ils ne durent pas ; la persécution survenant ensuite à cause de la parole, ils sont aussitôt rebutés ; '^ et les autres, qui sont semés sur
hommes qui Font entendue, de sorte que le développement de la pensée, non seulement celui du discours, reste équivoque d'un bout à l'autre. Un prédicateur vulgaire peut être ainsi embarrassé dans la glose d'un texte donné; mais Jésus n'aurait-il pas été plus à Taise dans l'application de sa table? La distinction des catégories d'auditeurs devait se faire d'après les sortes de terrain, non pas en partant de la semence, qui est la même dans tous les cas. Aussi peu satisfaisante est la correspondance dans les détails, bien que l'on puisse soupçonner l'évangéliste d'avoir plus ou moins accommodé le récit à l'interprétation. Satan peut-il être figuré par les oiseaux qui enlèvent le grain, ou leur être comparé? A ne considérer que le texte de la parabole, on ne supposerait pas que le narrateur établit dans son esprit un parallèle entre les oiseaux et le diable, entre le grain mangé et la parole effacée. Se douterait-on aussi qu'il y a une analogie étroite entre du blé à peine levé, que le soleil brûle, et des gens que la persécution décourage? L'influence des passions n'aurait-elle pu être retrouvée aussi facilement dans celle du soleil, et les difficultés extérieures dans les épines?
Jésus a pu dire la parabole du Semeur pour expliquer les résultats divers de sa prédication :