‹ L'évangile selon MarcChapitre 7 sur 7 · XIII. ' Et comme il sortait du temple, un de · texte numérisé non relu

XIII. ' Et comme il sortait du temple, un de

frants étaient riches, que la femme était veuve et pauvre? El pour que le discours du Christ ait été intelligible, il a fallu que les disciples aient vu tout ce qu'il avait vu, su tout ce qu'il savait des personnes qui défdaientsous leurs yeux. On a supposé, non sans vraisemblance, que l'histoire dérive d'une parabole où Jésus mettait en scène tous les personnages du présent récit et concluait en demandant : « Oui a le plus donné ? » L'évangéliste aurait procédé dans ce cas comme pour le miracle du figuier, et obtenu ainsi un dernier trait pour sa description des choses que le Christ a faites et dites à Jérusalem.

Comme Jésus sortait du temple, après l'incident de la veuve au liard, un des disciples aurait attiré son attention sur les murs de l'édifice et sur la somptueuse ordonnance de ses bâtiments. Le temple, tel que l'avaient fait les travaux exécutés sous le règne d' Hérode, occupait une vaste étendue de terrain et offrait aux regards un imposant spectacle. Le sanctuaire proprement dit, qui avait conservé la distribution, sinon les proportions modestes de ceux qu'avaient jadis érigés Salomon et Zorobabel, était entoui-é d'autres constructions fort

ses disciples lui dit : « Maître, regarde quelles pierres et quels bâtiments !» - Et Jésus lui dit :

luxueuses, avec des cours, ries portiques, des terrasses, un mur d'enceinte. Le marbre et Tor n'avaient pas été épargnés dans l'ornementation. Jésus annonce que cette magnifique architecture sera détruite.

Les termes de la prédiction, empruntés au langage des prophètes (cf. Mich., m, 12). donnent à entendre que lédifice sera complètement ruiné. 11 est à noter que la profanation du temple est prévue dans le discours apocalyptique, mais non sa destruction, ce qui ne laisse pas d'être significatif. On reprochera plus loin h Jésus d'avoir dit qu'il détruirait le temple (xiv, 58; xv, 19), et qu'il le rebâtirait en trois jours. Les évangélistes n'osent pas protester directement contre cette imputation, et Jean (u, 19 n'hésite pas à mettre la parole dans la bouche du Christ, sauf à l'interpréter à sa façon. Les accusations portées contre Etienne, au livre des Actes (vi, 13-14), font supposer qu'il attribuait le mot à Jésus et l'interprétait littéralement de la destruction du temple par le Christ glorieux, ce qui paraît être le sens primitif de la parole en question. Cette parole a une couleur bien plus originale que celle qui est rapportée ici. La prophétie un peu terne et imitée des Écritures, qui se lit maintenant dans les trois Synoptiques, aura pris la place du brillant oracle qui ne s'était jamais accomplie. Elle ne pouvait manquer de se réaliser quelque jour, et

.'îfiO l'évangile selon marc

" Ta vois ces jf rands bâtiments? Il n en restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée. » ^ Et quand il se fut assis sur la montagne des

si elle a été rédicréo après la destruction de Jérusalem par Titus, elle ne courait aucun risque d'être démentie.

On doit supposer que la curiosité des disciplesa été excitée par la prédiction de Jésus contre le temple. Le Christ étant sorti de Jérusalem et s'étant assis sur la monfagne des Oliviers, à un endroit d'où l'on voyait la ville et le sanctuaire, ses quatre premiers comiiagnons le ju-ient de leur expliquer en détail quand et comment les choses arriveront. Ils sont censés comprendre que la ruine du temple se rattache à la série des bouleversements qui, selon la tradition apo(^alyptique, doivent précéder l'avènement du règne de Dieu. C'est pourquoi ils ne se bornent pas à demander quand le temple doit être détruit (et cette circonstance peut donner à penser que le rédacteur sait fort bien dans quelles conditions révénement eut lieu), mais ils désirent savoir les signes de la fin, l'ensemble des faits qui doivent servir d'introduction immédiate au grand avènement. Jésus commence alors son discours apocalyptique, sans répondre directement à la que-lion posée, et il le poursuivra sans faire aucune allusion à la ruine du temple.

Mise en scène suspecte et qui fournit déjà un argument contre l'authenticité générale du discours. La révélation qu'on va lire, la plus longue instruc-

Oliviers, en face du temple, Pierre, Jacques, Jean et André lui demandèrent en particulier :

tion que le second Évangile attribuée Jésus, aurait été prononcée seulement devant quatre disciples, pris les premiers sur la liste des Douze. N'est-ce pas que Tévangéliste a conscience de prêter au Christ un discours qui, pour le principal, était inconnu de la tradition primitive? L'artifice des entretiens particuliers, pour amener des leçons étrangères à l'enseignement de Jésus, s'est déjà rencontré (iv, 10; vu, 17 ; ix, 2,9). Quant au fond, le discours n'a rien d'une conversation, ni même d'une allocution aux disciples, ni d'une prédication publique. C'est une description faite pour être lue (voir v. 14), et dont le premier auteur ne peut être qu'un écrivain. L'évangéliste n'a pas osé, d'emblée, le présenter comme une prédication du Christ ; il se contente d'en faire une communication privée.

On a motif de s'étonner que les disciples demandent quand la fin viendra, qu'ils sollicitent un signe pour s'y reconnaître ;il s'agit ici de présages extraordinaires et non de miracles), et surtout que Jésus réponde, comme il le fait, en marquant des délais et en indiquant les signes demandés. Les témoignages les plus certains de l'enseignement évangélique laissent clairement voir que le Christ a toujours présenté la fin comme imminente, et que, pour celte raison même, il n'avait pas à en indiquer les signes préliminaires. Aussi bien la demande des disciples n'est-elle pas en rapport avec l'état

.'{(18 I.'ÉVANniLR SKLON MARf.

'' (( Dis-nous quand cela sera, et à quel signe (on reconnaîtra que toutes ces choses sont sur le point de s'accomplir. >-

'' Et Jésus se mit à leur dire : « Voyez à ce que nul ne vous trompe. '' Plusieurs viendront

de leur propre foi deux ou trois jours avant la mort do Jésus, mais avec les préoccupations des croyants «jui, quelque ipiaïautc ou ciiupiantc ans après la passion, s'etïorraienl de concilier avec le retardement de la lin du monde ce (jue le Christ avait dit touchant rinimincnce de celle-ci. L'explication, facile à trouver, était que certaines choses devaient arriver auparavant; ces choses étaient les signes de la fin qui devait venir ensuite; la tradition apocalyptique les décrivait, et il n'était que d'attribuer ces prévisions à Jésus, en les rattachant à certains éléments plus ou moins authentiques de sa prédication. C'est ainsi que les descriptions apocalyptiques, (pii semblent n'avoir tenu aucune place dans renseignement du Christ, se sont introduites dans l'Évangile.

11 faut distinguer dans le discours les parties descriptives, proprement apocalyptiques, étrangères à l'enseignement de Jésus et sans doute aussi à la première rédaction de ses sentences et paraboles, et les exhortations morales qui viennent s'intercaler entre ces descriptions ou s'y ajoutent, et qui sont empruntées à la tradition évangélique. Le tableau apocalyptique, complet en lui-même et qui n'a rien de spécifiquement chrétien, se déroule en trois

en mon nom, disant : « C'est moi (qui suis le Christ) », et en induiront beaucoup en erreur. " Et quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres, ne vous troublez pas : cela doit arriver, mais ce n'est pas encore la

scènes : préliminaires de la catastrophe finale, désolation de la Judée, bouleversement des astres et apparition du Fils de l'homme. L'évangéliste a voulu compléter la première scène par des avertissements pris du discours sur la mission des disciples iIMatth., x). La seconde est complétée par un avis sur les faux Christs et les faux prophètes, dérivé de l'instruction sur la parousie qu'on lit au chapitre xvn de Luc. Enfin la troisième est complétée par une déclaration touchant Fincertitude du jour et de l'heure du grand avènement, et par une exhortation à la vigilance, où se résume l'enseignement de diverses paraboles sur ce sujet.

L'avertissement initial : « Prenez garde qu'on ne vous trompe », qui sert d'exorde au discours, doit élre du rédacteur. Puis la description commence un peu l>rusquement par l'annonce de faux ]\Iessies, Ce qui, dans la source, préparait cette annonce, n'était probablement pas chose à reproduire dans l'Évangile. On pourrait, il est vrai, attribuer aussi cette prédiction à l'évangéliste. Mais la mention des faux Christs revient encore plus loin (vv. 21-22). Ce double emploi, facile à éviter, aura été suggéré par les documents exploités. A la lettre, il s'agirai t dindi-

fin. ^ Caron se soulèvera peuple contre peuple, royaume contre royaume; il y aura des tremblements de terre en divers lieux; il y aura des famines : '• cest le commencement des douleurs. Et vous-mêmes, prenez garde à vous. Car on

vidus venant au nom do .lésus, disant être le Christ lui-même, et trouvant ciéîincc. Comme la chose est invraisenihlahle en elle-même el n'est jamais arrivée, beaucoup pensent que ces foujbes s'alliibueraienl la (pialité de Messie, sans se faire passer pour Jésus-Christ. Interprétation violente, mais qui peut rei>résenter l'idée de l'évangélisle, si celui-ci a copié un document où l'on faisait parler Dieu luimême et non le Christ. La formule « en mon nom » n a guère d'explication naturelle que dans cette hypothèse, et si l'auteur fie l'apocalypse est un juif. Viendront des gens qui diront : « C'est moi qui suis » l'envoyé de Dieu, désignation qui peut s'appliquer à toute personne se réclamant dune mission divine auprès d'Israël, et même aux initiateurs du mouvement chrétien.

On entendra parler de guerres et de bruits de guerres, c'est-à-dire de guerres qui auront lieu dans le pays ou dans le voisinage, et d'autres qui se passeront au loin, ou bien de guerres qui auront lieu dans le présent et d'autres qui menaceront pour l'avenir. On ne devra pas s'en elTrayer : cela doit être, mais ce n'est pas encore la fin. Les peuples se soulèveront contre les peuples, Içs rovaumes contre les rovaumes: il v aura des treni-

VOUS livrera aux tribunaux, vous serez fustige's dans les synagogues, vous serez traduits devant les gouverneurs et les rois, à cause de moi, en témoignage pour eux. '*^ Et il faut d'abord que l'Evangile soit prêché à toutes les nations. " Et lorsqu'on vous emmènera pour vous

blements de terre et des famines ; c'est le commencement de la crise douloureuse qui prépare Tavènementdu Messie.Ace propos, les commentateurs font remarquer qu'il y a eu des famines sous Claude et sous Néron; que la ville deLaodicéeen Phrygie fut détruite, Tan 61, par un tremblement de terre, et Pompéi, près du Vésuve, à moitié ruinée en l'an 63. Mais les termes de la description ne semblent pas exiger une application si précise. Tous les grands fléaux de Ihumanité se donnent rendez-vous pour amener la fin du monde : il en est ainsi dans la plupart des prophéties eschatologiques.

La première scène du tableau apocalyptique s'achevait sur les mots (v. 8) : « C'est le commencement des douleurs », qui appellent la seconde scène (v. 14) : « Mais quand vous verrez l'abomination de la désolation », etc. L'évangéliste a voulu placer entre les deux quelques réflexions sur le sort qui attend les disciples du Christ, et il les relie tant bien que mal au contexte par l'apostrophe (v. U) : « Et vous-mêmes, prenez garde à vous ». C'est que les disciples de l'Evangile ne seront pas simj)les spectateurs des bouleversements et des calamités

'A~'2 l"i':\ ANGii.i: selon marc

livrer, ne vous inquiétez pas de ce que vous direz ; mais ce (jui vous sera donné à celte heure même, dites-le; car ce n'est pas vous qui par- I lerez, mais le Saint-Esprit. '- Et le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant; et

qui précéderont le jugement dernier; ils auront leur part dépreuves. Ce qui est dit de leur comparution devant les juges el de l'assurance qu'ils devront avoir devant les tribunaux de ce monde est la reproduction fidèle de ce (ju'on lit dans Matthieu (x, 17-20), sauf quelciues variantes sans importance, comme il s'en rencontre dans les traductions ou les copies d'un même original, et l'aiJdition significative (v. 10) : « Il faut d'abord que lÉvangile soit prêchéà toutes les nations. » Ces paroles sontconime une explication des derniers mots (jue le verset précédent contenait dans sa rédaction première (Matth., X, 18): « En témoignage pour eux et les Gentils ». Elles n'en constituent pas moins une sorte d'interpolation (jui dérange la suite régulière des idées dans le passage (le v. 11 fait suite au v. 9), et bien qu'on les retrouve plus loin ('xiv,9) dans la bouche du Christ, elles sont dues prol)ablemenl à l'influence de Paul (cf. Rom., xi, 25). La remarque (v. 13) : « Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom », vient en surcharge et doit être attribuée aussi à lévangéliste. Ce (jui regarde les divisions entre parents et le prix de la persévérance (vv. 12-13 b) pourrait venir de la source apocalyp- j tique (le v. 12 répon(Janl au v. 8, et les deux pa-

les enfants se lèveront contre leurs parents et les feront mourir. ' ' Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom. Mais celui qui aura persévéré jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé. »

'^ « Mais quand vous verrez Tabomination de la désolation établie où elle ne doit pas être, — que

raissant dérivés dis., xix, 2), et avoir été adapté par le rédacteur aux discordes que TÉvangile provoque dans les familles. Cette finale n'est pas eu connexion logique avec ce qui est dit de l'altitude à garder devant les tribunaux, et ici le discours de mission (Matth., x, 21-22) paraît être dans la dépendance de Marc.

Après le commencement, le comble des douleurs. L'événement capital, dans lequel paraît se résumer la catastrophe suprême, est la profanation de Jérusalem et du temple, occupés par les Gentils. Le moment critique est celui où l'on verra « l'abomination de la désolation » établie dans le lieu saint. Référence implicite à certains passages assez obscurs du livre de Daniel (ix, 27; xi, 31; xn, 11; cf. I Mach., I, 34; vi, 7), que l'on entend ici d'un attentat sacrilège perpétré par des gens qui viendront détruire le peuple de Dieu, saccager sa ville sainte, supprimer son culte. « L'abomination de la désolation « ne peut pas être, pour le rédacteur, « l'abomination » qui consiste dans la « désolation ))dela Judée et de Jérusalem, et (|ui serait un fait accompli dès que l'armée romaine cernera la cité sainte pour s'en emparer et la dévaster. Il est dit

.■JTî l'kvangu.e sklon marc

celui qui litfasseattention ! — alors, que ceux qui seront en .)ii(J«^e s Ciilnicnt dans les montagnes; ' ' que celui qui sera sur le toit ne descende pas

(]iie l'èlrc ou rohjel abominable « se tiendra où il ne doit pas -. L'expression dont se sert lévangéliste convient à une personne siégeant elle-même, ou peut-être par l'image qui la représente, en un endroit qui est souillé par ce fait et qu'on ne veut pas désignei- autrement, comme si. dans la circonstance, une indication lormelle devait être aussi une façon de sacrilège. Thème eschatologique don! l'Apocalypse johaimi<pje fournil r<Mpiivalent (cf. Ap., XI, 1-12; XMi, i-18), et qui peut se résumer dans le mol traditionnel d'Antéchrist. D'ailleurs il n'est pas question de détruire la ville ou le temple; une puissance ennemie, l'adversaire de Dieu, Satan ou son organe, a pris possession du sanctuaire et persécute les Israélites fidèles. C'est la transposition de ce que Daniel a dit au sujet d'Anliocluis Éj)iphane, et il n'est pas autrement certain ni même probable que ce trait rellète l'inquiétude du inonde juif quand Caligula voulul mettre sa statue dans le temple de Jérusalem.

L'espèce de parenthèse (v. 14); « Que celui (jui lit fasse attention », a exercé la sagacité des interprèles. Comment expliquer la présence d'une telle recommandation dans un discours adressé à quatre disciples? On a dit que Jésus ayant utilisé Daniel, pouvait bien prévenir que l'on fît attention quand on lirait le prophète. Mais ce à quoi il faut

et n'entre pas prendre quelque chose dans sa maison; '" que celui qui sera aux champs ne retourne pas chez lui prendre son manteau.

être attentif, c'est à la prédiction du Christ et au fait qu'elle concerne, non au texte de Daniel, qui n'est pas cité. Ceux qui doivent être attentifs sont les croyants, qui n'ont pas besoin de relire constamment Daniel. Dans ce passage, ils semblent interpellés comme lecteurs de l'Évangile, non comme auditeurs du Christ. Si le discours était authentique, la parenthèse devrait être considérée comme une glose de copiste par laquelle le lecteurchrétien serait invité à observer le moment où le fait annoncé s'accomplira, pour se conformer aux instructions qui viennent ensuite et se soustraire au péril en temps opportun ;mais cette seconde conjecture n'est guère moins fragile que la première. Ce qui justifie l'avertissement, ce n'est p;is l'urgence delà fuite quand le péril se manifestera, ce sont les termes mystérieux dont l'auteur s'est servi pour désigner le grand signe de la fin. La formule de Marc, en effet, est énigmatique d'un bout à l'autre, tant en ce qui regarde « l'abomination de la désolation », qu'en ce qui regarde l'endroit où cette abomination doit se produire. L'avertissement correspond au caractère symbolique du discours; il est dans la manière des écrivains apocalyptiques (cf. Ap., xui. 18), et il s'explique mieux de la part du premier auteur, qui pouvait avoir ses raisons d'employer des termes obscurs et figurés, que de la part de l'évangéliste

'" Mais malheur à celles qui seront enceintes et qui allaiteront en ces jours-là ! ^^ Priez pour que cela n'arrive pas en hiver. '•' Garces jours-

ou do celle d'un copiste. Ce détail même confirme Ihypothèse des critiques : le document fondamental de l'apocalypse synoptique est de soi un écrit, et n'a pas été conçu d'abord comme un discours de Jésus. Les deux premiers évang-élisles ont transcrit la note de l'auteur primitif comme une invitation à scruter les paroles du Clirisl, afin d'en tirer profit au moment voulu.

(Juand les jours de « l'abomination « seront venus, les fidèles devront chercher iein- salut dans la fuite; ceux qui seront en Judée n'auront qu'à se réfugier dans les montagnes. 11 n'est pas dit (|ue ces montagnes soient au delà du Jourdain, et ce trait a bien pu être conçu en vue des persécutions des derniers jours, non d'après ce qui est advenu dans la guerre des Romains. L'évangéliste lui-même n'a pas dû l'entendre de la guerre de Judée, mais de la crise qui précédera la parousie. Ce qu'il dit ensuite fvv. 15-16) s'accorde mal avec la donnée de la source et a encore moins de rapport aux événements de l'an 70. Il ne faudra pas que celui ({ui sera sur le toit desamaison descende pour y renti-er et prendre ce dont il penserait avoir besoin, ni (jue celui qui sera dans la campagne revienne chez lui chercher son manteau. C'est, diton, qu'il faudra fuir sans perdre une seconde; mais rien n'indiquait d'abord une nécessité si subite, et l'homme qui est sur le toit ne peut se sauver

là seront une tribulation telle qu'il n'y en a pas eu depuis le commencement de la création que Dieu a faite, jusqu'à présent, et qu'il n'y en

en senvolant dans les airs. Ces détails, qui ne s'accordent pas bien avec la fuite devant " l'abomination ». sont originairement en rapport avec ridée de la parousie imprévue et instantanée. On les trouve ainsi dans un discours du Christ (Luc,xvn, 31) que lévangéliste va mettre bientôt à contribution. Cette combinaison même prouve que le rédacteur n'entend pas seulement décrire la fin de Jérusalem, mais la fin du monde et le grand désarroi au milieu duquel se produira la parousie. Ce qui faisait d'abord suite à lavis de se réfugier dans les montagnes était la remarque sur les personnes qui se trouveraient particulièrement gênées en cette conjoncture, à savoir les femmes enceintes ou celles qui auraient des enfants à la mamelle. L'inconvénient de Thiver s'entend aussi par rapport à la fuite, et l'évangéliste paraît avoir abrégé la source en cet endroit, n'ayant aucun motif d'insister sur cette course vers les montagnes.

La fuite, en effet, n'a plus guère de raison d'être dans le discours évangélique. Comment se dérobera l'épouvantable crise que traversera le monde entier? Car si la Judée est comme l'objet direct de la prophétie et le point central de la catastroplie, c'est le monde qui paraît devoir s'abîmer dans un suprême bouleversement. Le document primitif avait surtout en vue la Judée, mais il n'annonçait ni la ruine

37 F.'ÉVANr.n.E sklon mahc

aura pas. '^ Et si le Seig^nour n'avait abrégé les jours, aucun liomme n'aurait été sauvé; mais, à cause des élus qu'il a choisis, il a abrégé les jours. »

-' « El alors si quelqu'un vous dit : « Voici le Christ ici ! Le voici là ! » Ne le croyez pas.

totale do .lériisalcin ni la dispersion des Juifs; encore moins indiquait-il que ces événements dussent être sé|)arés de la fin du monde par un intervalle plus ou moins long. Suivant le cadre tracé par Daniel (ix, 24-27 dans la prophétie des semaines, il faisait plutôt entendre qu'il y aurait pour Jérusalem un temps relativement court de désolation, profanation et calamités de toute sorte, <pii se terminerait par lapparition glorieuse du Messie. Ces jours seraient abrégés, parce cjue, sans cela, « toute chair », c'est-à-dire tous les hommes et d'abord tous les Juifs périraient. La réflexion sur les élus doit être un commentaire de l'évangéliste ; en disciple de Paul, celui-ci rappelle leur vocation, et dit que, si les jours d'épreuve sont abrégés, c'est en leur considération, dans leur intérêt, non précisément à cause de leurs prières.

Avant de décrire la (in du monde et la parousie, l'évangéliste (vv. 21-23) fait donner aux disciples un avis pris d'un autre discours (cL Luc, xvu, 2."i) sur le même sujet. Dans l'attente anxie\ise où l'on sera touchant la venue du Messie, beaucoup de gens se présenteront en qualité de Christ ou de

" Car il s'élèvera de faux Christs et de faux prophètes, et ils feront des prodiges et des miracles, pour séduire, s'il était possible, les élus. 23Quaut à V(»U5. prenez garde; je vous ai tout prédit. » -'* Mais en ces jour.s-là, après cette tribulation,

prophète envoyé du ciel : faux Christs, faux prophètes. Ils viendront au nom de Dieu, et ils feront des miracles par la puissance des démons. Les élus eux-mêmes pourraient y être trompés, s'ils n'étaient prévenus de ce qui doit arriver. Ces faux Christs et ces faux prophètes tiennent la place occupée dans l'Apocalypse de Jean (xiii) par la Béte et son prophète cf. II Thess., ii . On a vu plus haut comment lévangéliste semble viser dans " l'abomination de la désolation » quelque personnage analogue à l'Antéchrist: il annonce ici. comme au début de la prophétie, les précurseurs, les auxiliaires, on pourrait dire la monnaie de ce personnage satanique; il songe peut-être à des manifestations qui ont eu lieu ou qui se produisent de son temps. Il ne semble pas faire une distinction nette entre les séducteurs qu'il a mentionnés comme agissant avant, et ceux qu'il signale maintenant comme agissant pendant « l'abomination de la désolation ». Il a en vue la même catégorie de personnages menteurs et dangereux.

Après l'intercalation qu'il a pratiquée dans la description de la fin. le rédacteur est obligé décrire (v. 24) : « Mais en ces jours-là », se référant aux « jours » de la grande tribulation par-dessus l'aver-

.'^80 LÉVANOir.E SEf.ON MARC

le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière,-"' les étoiles tomberont du ciel, les puissances qui sont^ dans les cieux seront ébranlées.

lissemonl concenumt les faux Messies. Ce n'est pas pour iiisiimer qu'un long temps se passera entre l'abomination de la désolation et Tavènement du Fils de l'homme. La description du désordre qui se manifeste dans les cieux est en rapport avec les connais-sances astronomiques du temps, et l'écrivain apocalypti(iue s'inspire des anciennes prophéties. Le soleil et la lune, les deux grands luminaires que Dieu a créés au commencement du monde, s'obscurciront. Les étoiles (il ne s'agit pas d'étoiles filantes) tomberont du ciel. Les puissances des cieux (pii doivent être ébranlées ne sont pas les forces cosmiques ou les lois du monde physique, entités abstraites qu'ignore la langue de la Bible, ni les anges, que l'on va voir occupés à recueillir les élus au milieu de la confusion universelle, mais les astres et les constellations en général, la conception populaire attribuant à chaque étoile ou constellation une sorte d'existence personnelle qui ne se confond pas avec la réalité matérielle des corps célestes. La chute des étoiles est la conséquence de l'ébranlement qui se produit dans tout le ciel pour la manifestation du Fils de l'homme. Au milieu de cette horreur ténébreuse, le Fils de l'homme apparaîtra, porté sur les nuées, plein de force et de majesté ; en même temps il enverra les anges recueillir les élus à travers le terrible

2^ Et alors on verra le Fils de Thomme venant dans les nuées, avec grande puissance et majesté. -" Et alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, depuis l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel. »

'^'^ « Apprenez du figuier une comparaison :

chaos où s'abîment, comme avant qu'ils fussent créés, les cieux et la terre. Les quatre vents désignent les quatre points cardinaux et les quatre parties du monde. La terre est censée recouverte par la coupole des cieux et avoir pour limites l'horizon. Cette mise en scène à grand fracas est toute diiïérenle de celle que Jésus lui-même a indiquée par la comparaison de l'éclair (Luc, xvu,22-24j. Au lieu du jel de lumière qui se répand en un instant par toute la terre, au lieu du Juge qui tout à coup ravit à lui les justes et abandonne les méchants à leurdestinse, c'est le Roi divin, qui, après une longue série de signes préliminaires, vient planer sur le monde en ruines, employant les esprits célestes à la recherche des élus. L'idée du Christ n'était pas plus consistante que celle de l'écrivain apocalyptique, mais elle était plus morale au fond, et moins mythologique dans la forme. 11 va sans dire que, dans raj)ocalypse juive, le Fils de l'homme apparaissant sur les nuées était le Messie, mais non Jésus.

La comparaison tirée du figuier se présente comme le couronnement de la description apoca-

382 I, "ÉVANGILE SELON MAHC

lorsque ses rameaux deviennent déjà tendres, et qu'il pousse des feuilles, vous savez que l'été est proche. -' Ainsi vous-mêmes, quand vous verrez arriver ces choses, sachez qu il est tout près, aux portes. »

•^ <( Je vous dis en vérité que cette génération

lypli<lUL' : »|Liaiid on voit pousser les feuilles du li^uier, on dit <|ue lélé n'est pas loin; de même lorsqu'on verra se produire les faits qui vieiment d'être annoncés, non la parousie, ce qui n'aurait aucun sens, mais ses préliminaires, c'est-à-dire « l'abomination de la désolation » et tout ce qui s'y rap})orte i vv. li-20), on pourra être assuré que le Fils de l'homme va venir et le règne de Dieu se manifester. Les préliminaires de la parousie et la l»;irousie elle-même scmlilent devoir s'accomplir hiciilùt, puisque « la génération présente ne passera pas que tout ne soit arrivé >>. L'abomination de la désolation et l'avènement du Fils de l'homme sont deux faits corrélatifs, le premier introduisant et provoquant pour ainsi dire le second, et celui-ci réparant le scandale de celui-là. Qui aura vu l'un pourra s'attendre à voir l'autre, et cette attente ne sera point trompée ; le ciel et la terre passeront, mais les paroles prophétiques (|ui viennent dêtrc dites ne passeront pas, elles ne manqueront pas de s'accomplir, et leur elTel demeurera éternellement. L'assertion absolue touchant les paroles qui ne passeront pas est dans le ton ordinaire des apocalyj)ses, non dans celui de l'Évangile. Ce n'est pas

ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. ^^ Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. »

•^2 « Quant à ce jour et à l'heure, personne

.Jésus qui a parlé ainsi de son enseignement, et Ion peut croire que l'écrivain apocalyptique faisait parler Dieu lui-même. La parabole du figuier (vv. 28-29) pourrait n'être pas dans son contexte primitif, attendu que « ces choses », qui sont données en signe, ne sont pas la parousie qui vient d'être décrite, et que, d'autre part, « toutes ces choses », qui doivent arriver au cours de la génération présente (v. 30), impliquent la parousie ellemême avec ses préliminaires. La comparaison du figuier sépare ainsi la dernière scène apocalyptique (vv. 24-27 j de la solennelle affirmation (v. 30-31), qui corrobore toute la propiiétie et qui en est la conclusion naturelle. La parabole semble donc appartenir à la rédaction évangélique.

L'aveu d'ignorance quant au jour de la j)arousie détonne singulièrement après la déclaration sur les paroles qui ne passeront pas. C'est qu'il ne vient pas de la même source. Selon toute vraisemblance, il est de tradition apostolique. Jésus, enseignant que le règne de Dieu était proche et arriverait à rimproviste, a été amené à dire que le Père seul savait le jour et l'heure, et que c'était«une raison de plus pour se tenir prêt (cf. Luc, xvii, 20-37). Dans la forme qui lui est ici donnée, cette déclaration a presque l'air d'une apologie : il semble qu'on

384 LÉVANGILi: SELON MARC

ne les connaît, pas môme les anges dans le ciel, ni le Fils, mais (seulement) le Père. »

33 (( Prenez garde, veillez; car vous ne savez pas quand le temps viendra. 3'. ([1 en est comme d" un homme qui part en voyage, quittantsa maison et donnant le gouvernement

veuille juslifier le Christ d'avoir annoncé conimo imminent un avènement (jue l'on voit tarder, et de n'en avoir pas marqué la date. Cette <lale, lesanges l'ignorent; le Christ pouvait bien l'ignorer aussi. Dans les circonstances de la prédication évangélique, la simple assertion du secret du Père devail suffire. L'emploi absolu du mot « Fils » pour désigner le Christ n'appartient pas au langage de Jésus ni à celui de la primitive trarlition apostolique. 11 faut être toujours en éveil, puisqu'on ignore quand la lin arrivera. Supposez qu'un homme, partant pour un voyage, remette le gouvernement de sa maison à ses serviteurs, recommande à son portier de veiller : tous ces serviteurs et le portier devraient être attentifs à leur devoir afin de n'être pas surpris par le retour du maître. Celte comparaison n'est qu'ébauchée, non régulièrement développée, et la suite de l'exhortation offre un mélange d'éléments, pris de divers côtés, qui ne sont i)as fondus ensemble. La maison et les biens confiés aux serviteurs rappellent la parabole des Talents (Matth.,xxv, 14-30), mais l'application de la comparaison répond plutôt à la parabole des serviteurs qui veillent en attendant leur maître (Luc, xn, 36-38). La mention

à ses serviteurs, à chacun sa besogne, et (qui) recommande au portier de veiller. ^•' Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison viendra : le soir, ou à minuit, ou au chant du coq, ou le matin : "' de peur que, venant à l'improviste, il ne vous trouve endormis. 3" Et ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez ! »

du portier auquel on prescrit d'être vigilant sert à relier ensemble les deux morceaux ; toutefois la suture est imparfaite, parce que la comparaison est abandonnée justement en cet endroit, et que, dans la fin du discours, l'application se confond avec la parabole. Jésus exhorte ses disciples à être toujours prêts parce qu'ils ne savent pas quand « le maître de la maison », c'est-à-dire lui-même, arrivera. Au lieu d'être partagée en trois veilles, comme dans le passage parallèle de Luc, la nuit est divisée en quatre veilles, selon l'usage romain. Le conseil de ne pas s'endormir pourrait être une réminiscence de la parabole des Vierges (Mattu., xxv, 5). Pour finir, l'évangéliste qui a fait adresser tout le discours à quatre disciples seulement, a soin de mettre dans la bouche de Jésus ces paroles : « Ce que je vous dis, je le dis à tous », c'est-à-dire à tous les disciples et à tous les fidèles : « Veillez ».

38(» I.'kVANGILE SEJ.ON MARC

XIV. ' El la l*àque et les Azymes arrivaient dans deux jours, et les chefs des prêtres et les

Or on était à deux jours de la pâque : c'est par ce début du récit de la passion que l'on apprend à quelle occasion Jésus était venu à Jérusalem. La fôtc comprenait, comme Tinsinue rév'angéliste, la pàquepropremt^ut dite, ou rimmolationdeTagneau, et la semaine des Azymes. Étant donné que, pour Marc, la formide « après trois jours », dans les prophéties de la résurrection, est équivalente au « troisième jour », dans « deux jours » pourrait signifier le « second jour », le lendemain, en sorte que la date indi(juée correspondrait à la veille du festin pascal. Si le second jour était Tavant-veille, il y aurait un jour vide dans le récit.

Dans ces conditions, le cadre chronologique du ministère hiérosolymitainetde la passion du Christ est facile à construire : le lundi de la semaine où il est mort, Jésus sera entré à Jérusalem, après avoir été acclamé sui' la montagne des Oliviers; le mardi, il maudit le figuier et purifie le temple ; le mercredi, il commente le miracle du figuier desséché, répond à la question des prêtres, à celle des pharisiens, à celle des sadducéens, à celle du scribe, soulève la question du Messie fds de David, condamne les pharisiens, loue la veuve au liard, tient aux quatre disciples son discours sur la fin du monde, et dîne le soir à Béthanie chez Simon le Lépreux; le jeudi, il célèbre à Jérusalem le repas pascal et institue la cène eucharistique ; le ven-

COMMETVTAIRE 387

scribes cherchaient comment ils pourraient se saisir de lui par ruse, afin de le faire mourir. - Car ils disaient : « (Que ce ne soit) pas

dredi, il meurt ; le samedi, il est dans le tombeau ; le dimanche, il ressuscite. Le tout fait une semaine complète, que termine la résurrection. Seulement celte chronologie, qui est artificielle dans sa première partie, dans les trois jours qu'elle assigne au ministère hiérosolymitain, pourrait bien n'être pas plus solide dans la seconde partie, dans les jours assignés au dernier repas et à la passion. Mais suivons d'abord l'évangéliste.

Les chefs du sacerdoce et les scribes, qui veulent se défaire de Jésus, cherchent les moyens de le prendre par ruse, en l'attirant dans quelque piège: ils désirent profiter de son séjour à Jérusalem pour s'emparer de lui, et ils n'osent pas l'arrêter publiquement, à cause du tumulte qui pourrait se produire parmi le peuple, dont l'évangéliste prétend qu'une partie au moins lui aurait été favorable. On a pensé qu'ils avaient eu l'intention d'arrêter Jésus avant la fête, parce qu'ils trouvaient inconvénient à le faire pendant la solennité, ou bien, au contraire, qu'ils avaient remis l'arrestation après la fête, et que l'intervention de Judas aurait modifié leurs desseins. La tradition apostolique n'en savait pas si long, et le texte vise moins la circonstance du temps que la solennité en elle-même, comme réunion publique. La difficulté n'était pas tant de prendre Jésus jiendant la fêle, si on le pouvait sans alti-

38S llvangilf: selon marc

dans la fête, de peur (juil n'y ail tumulte tiu peuple. »

^ Etconune il était ù Bétlianie, dans la maison de Simon le Lépreux, pendant qu'il était à table, une femmo vint avec un vase d'albâtre (rempli)

rcr rallention ibi peuple, (pic dr le prendre dans la fêle, parmi r.iIllutMice que la pà(jue amenait à Jérusalem et au temple. Les prOtres regardaient l'arrestation puldique comme une oj)ération pleine de dangers. Mais la notice paraît avoir été conçue d'abord comme si les ennemis de Jésus avaient le temps d'organiser l'arrestation avant la tète et le désir de l'exécuter ainsi.

On attendrait ensuite la trahison de Judas; mais le lil du récit est coupé par l'histoire de l'onction. Pendant que les prêtres complotent sa mort, le Christ la prédit et en l'ail press<Mitir les conséquences salutaires.

Il se trouvait à Béthanie, où Ion a vu qu'il prenait gîte depuis son arrivée à Jérusalem, et il \ enail de se mettre à table chez un certam Simon, dit le Lépreux (sans doute parce qu'il avait été autrefois atteint d'une lèpre dont il était maintenant guéri), quand une femme s"apj)roche de lui, tenant un tlacon d'albâtre plein d'un parfum exquis, du nard vrai (car il s'en vendait aussi de fauxj, et brisant le col du vase, répand le parfum sur sa tète. C'était l'usage, avant le repas, de laver les pieds des hôtes, de leur parfumer les cheveux et la barbe. Il n'y a d'extraordinaire, dans le cas présent, (jue la

d'un parfum de vrai nard, très précieux : ayant brisé le vase, elle le lui versa sur la tête. ^ Et il y en avait quelques-uns qui témoignaient entre eux du mécontentement : « Pourquoi cette perte du parfum? Car on aurait pu

valeur du parfum et la profusion avec laquelle il est versé. La femme, qu'on doit supposer très attachée à Jésus, a voulu lui faire honneur de ce qu'elle avait de plus précieux. En brisant le flacon, elle montre qu'elle veut en sacrifier tout le contenu, et empêcher que le vase môme qui a servi pour le Chi'isl soit à l'usage d'une autre personne. Cette circonstance du vase brisé paraît d'ailleurs en rapporlavec le symbolisme du récit. Quelques-uns des assistants murmurent. Ce sont des disciples, accoutumés à une économie nécessaire, qui trouvent que la femme perd bien de l'argent d'un seul coup. Ce nard valait plus de trois cents deniers. En le vendant, il y avait de quoi rassasier quantité de pauvres. La liberté du blâme à l'égard de celle qui avait versé le parfum, et l'espèce de droit que les disciples s'arrogent sur son bien pourraient faire supposer qu'ils la connaissent et qu'ils la regardent comme une des leurs; mais cette hypothèse ne s'impose pas.

Jésus prend la défense de la femme. Les disciples ont tort de lui chercher querelle. Il y a diverses formes de la charité : le soin des pauvres en est une; l'amour de Jésus, les honneurs qu'on lui rend et qui lui sont dus en sont une autre. Ce que

390 l.'l';VAN(JlI.E SELON MARC

vendre eu parfum plus de trois cents deniers, et les donner aux pauvres. » Et ils se fâchaient contre elle. '' Et Jésus dit : « Laissez-la. Pourquoi lui faites-vous de la peine? (^'est une bonne œuvje quelle vient d'accomplir envers

cette femme vient de faire esl une bonne œuvre à l'égard du Christ, et une œuvre d'autant plus légitime qu'on n'aura pas l'occasion de la renouveler. Les pauvres ne manquent pas : les disciples en auront toujours à secourir. Mais ils n'auront pas toujours leur maître. Celui-ci mourra bientôt, et dans des condilion.s qui ne permellronl pas d'embaumer son corps. Ce qu'on vient de faire est une compensation anticipée dos soins qui ne pourront lui être donnés. Le Christ explicpie ainsi Fiiommage all'ectueux dont il vienl détre l'objet, bien que l'intention de la femme n'ait pas été celle qu'il paraît lui prêter ; il veut attribuer une signification providentielle à l'acte dont les disciples ont voulu se scandaliser. Non seulement cette pieuse personne ne mérite pas de reproches, mais elle mérite et elle aura les louanges de tous ceux à qui parviendra la parole évangélique. Ceux qui annonceront aux nations l'Oint du Seigneur, qui a été sacré par la résurrection, parleront de la femme qui donna au Christ l'onction symbolique, et son souvenir sera béni. L'importance du souvenir tient visiblement à l'interprétation mystique de l'acte, et les paroles de l'institution eucharistique dans saint Paul

moi. " Car toujours vous avez les pauvres avec vous, et quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien; mais moi, vous ne m'avez pas (pour) toujours. "* Elle a fait ce qu'elle pouvait : elle a d'avance oint mon corps pour la sépul-

(I Cor., XI, 24-25) se présentent d'elles-mêmes à resi)nl, du lecteur.

Ou remarquera que le mot « Évangile » n'est pas employé ici selon son acception primitive de bonne nouvelle du salut prochain, mais qu'il vise directement l'objet de la prédication apostolique où étaient racontées la vie et la mort du Christ. Une telle acception est un véritable anachronisme dans la bouche de Jésus, et à tout le moins la réflexion finale doit appartenir à l'évangéliste, si le récit tout entier n'a pas été conçu par lui. En faisant dire au Christ que l'histoire de cette femme aura sa place dans l'Évano-ile prêché par les missionnaires chrétiens, le rédacteur donne presque à entendre que ces missionnaires ont prêché assez long-temps l'Évangile sans cette histoire. Et il est évident que le récit de l'onction est, en effet, comme interpolé entre le complot des prêtres (vv. 1-2) et la trahison de Judas (w. 10-11).

Des indices très sûrs montreront que le dernier repas du Christ n'était pas le festin de la pâque : ce fut sans doute le repas qui eut lieu deux jours avant, à la date indiquée pour le repas de l'onction ; l'évangéliste, ayant retardé la dernière cène pour l'identifier à la pâque juive, a dédoublé l'indication du

392 l'évangile sELO^ marc

ture. ^ Et je vous dis en vérité, partout où l'Kvangile sera prêché dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d'elle, ce quelle a fait. »

repas dans la source; pour comlder le vide créé par le renvoi de la dernière cène, il a mis un autre repas au jour marqué pour celle-ci ; et comme il a introduit le symbolisme delà mort dans le récit de la dernière cène, avec Tinstilution eucharistique, il Ta i)areillement introduit dans le repas conçu par lui en doublet du dernier. La matière de son récit fictif lui aura été fournie par une histoire de pécheresse que Luc (vu, .36-.'50) a rapportée ailleurs, en s'inspiranl du récit de Marc, mais d'après une autre source. L'anecdote |)rimitive mettait probablement en scène une pécheresse qui répandait un parfum sur la tète de .lésus et arrosait ses pieds de larmes. Le rédacteur aura supprimé la qualité de pécheresse et les larmes, c'est-à-dire ce qui fait la signification historique et morale de l'anecdote, et il a interprété le reste conformément à son symbolisme théologique. Le trait des disciples mécontents pourrait s'expliquer au point de vue de l'histoire; mais il ne s'explique pas moins facilement dans l'hypothèse qui vient d'être indiquée ; ce serait un nouveau témoignage de l'inintelligence des apôtres galiléens devant le mystère de la mort du Christ, condition de sa gloire et du salut universel. L'anecdote de la pécheresse pourrait être un incident du ministère hiérosolymitain, originai-

'0 Et Judas Iscarioth, l'un des Douze, s'en alla vers les chefs des prêtres pour le leur livrer.

rement associé dans la tradition à l'histoire de la femme adultère.

Pendant que les prêtres sont en peine de savoir comment ils pourront prendre Jésus, un des Douze, Judas Iscarioth, s'abouche avec eux pour le leur livrer. Ils lui promettent del'argent, etil est convenu que le traître les avertira quand il aura trouvé une occasion favorable de le faire arrêter sans que la foule en ait connaissance.

Voilà ce que la génération apostolique savait de pins clair sur le complot des prêtres et le rôle de Judas; elle l'a déduit d'un fait ultérieur, l'arrestation du (Christ, à laquelle Judas a participé. Quant aux motifs qui ont déterminé Judas et au détail de ses négociations avec les ennemis de Jésus, ni ceux-ci ni le traître n'en firent part aux disciples. Dans la combinaison rédactionnelle de Marc, il semblerait que l'incident de Tonction ait particulièrement choqué l'apôtre infidèle, et le quatrième Évangile (xn, 4-6) attribue à lui seul les paroles de blâme que Marc prête à certains disciples. Mais aucune induction n'est à fonder sur ce rapport artificiel de textes également légendaires; d'ailleurs les paroles du Christ sur le parfum répandu n'étaient pas de nature à provoquer la défection de personne. La date qui maintenant se réfère au repas de l'onction ne peut servir à prouver que Judas n'ait eu de relations avec les prêtres que la veille ou l'avant-veille

394 LÉVANOIT.E SELON MARC

" Et ceux-ci, l'ayant entendu, se réjouirent et promirent de lui donner de l'argent. Et il cherchait comment il le leur livrerait dans l'occasion.

de la pâque. Ces relations furent secrètes. Durant les jours où Jésus prêcha dans le temple, le disciple félon s'était trouvé en contact avec toutes sortes de gens, amis et ennemis du Christ. Quand il prit son parti définitif, il savait à qui s'adresser, et ceux qui reçurent sa confidence pouvaient le connaître; peut-être même l'avaient-ils sollicité à la trahison qu'il ne craignit pas d'accomplir.

Que l'argent soit intervenu dans cette affaire, il ne pouvait guère en être autrement. Mais ce ne doit pas être seulement par avarice que Judas livra celui qu'il avait appelé son maître et qu'il avait regardé comme le Mes.sie. Sans doute il avait cessé de croire en Jésus. S'il n'avait cru d'abord, il ne se serait pas attaché à la suite du Christ. Mais, probablement plus attentif que les autres disciples au danger qui grandissait autour de leur chef, il sentit s'effondrer ses espérances ; il ne voyait pas du tout s'approcher le royaume promis, et il voyait venir la mort; Jésus n'était pas le Messie qu'il avait rêvé, le roi triomphant qui abat ses ennemis, qui distribue honneurs et richesses à ses amis. Sa trahison le tirait, pensait-il, d'une situation favisse et d'un péril certain. L'indignité de sa conduite n'a dû lui apparaître, si toutefois ill'a jamais sentie, qu'après son forfait.

'- Et le premier jour des Azymes, où Ton immolait la pâque, ses disciples lui dirent : « Où veux-tu que nous allions préparer la pàque, pour que tu (la) manges? » ^^ Et il envoya deux de ses disciples, et il leur

Selon Marc, suivi par Matthieu et par Luc, le dernier repas de Jésus aurait eu lieu « le premier jour desAzymes, où Ton inimolaiU'agneau pascal ». Le Christ aurait été arrêté dans la nuit même de la pâque et mis à mort le jour de la fête. D'après le quatrième Evangile, la dernière cène n'aurait pas été le festin de la pâque ; Jésus aurait été arrêté et crucifié avant la fête ; il serait mort pendant qu'on préparait les victimes pour la solennité. La contradiction n'est pas niable. Elle tient principalement à une dilTérence d'mterprétation symbolique. Dans les Synoptiques, l'institution de l'eucharistie est rattachée au dernier repas, considéré comme pascal, parce que la cène chrétienne est la commémoration de la mort du Christ, qui est « notre pâque », selon Paul (I Cor., v, 1). Chez Jean, par application du même principe, c'est la mort de Jésus qui coïncide avec l'immolation de l'agneau, parce que le Christ est l'agneau de Dieu, immolé pour le salut du monde. Ces rapports mystiques constituent pour les évangéhstes l'intérêt principal des dates qui les font ressortir. Mais l'une des deux traditions pourrait être conforme à la vérité de l'histoire, le fait de la mort du Christ au temps de la pâque ne prêtant pas à contestation.

dit : « Allez à la ville, et vous rencontrerez un homme portant une cruche d'eau ; suivez-le, '' et, où qu'il entre, vous direz au maître de la maison : < Le Maître dit : Où est ma chamhre où je pourrai manger la

Au point de vue de la vraisemblance, la date synoptique soulève de graves objections : on necon- <^'oit guère qu'un jour de repos sacré, observé aussi rigoureusement <jue le sabbat, et qui commençait le soir du 14 uisan par le festin pascal, ail pu voir l'arrestation de Jésus, la délibération préliminaire des accusateurs, le jugement j)ar Pilate et le supplice du Christ. La date johannique ne présente pas les mêmes inconvénients. On pourrait, il est vrai, soupçonner l'évangéliste d'avoir changé délibérément, pour raison mystique, l'indication qu'il trouvait dans Marc. Mais l'analyse de celui-ci donne plutôt à penser que c'est le second Évangile qui a modifié une tradition plus ancienne sur laquelle se fonde le quatrième.

Le rédacteur s'est complu à raconlerdans le plus grand détail les préparatifs du dernier repas et la manière dont aurait été choisi l'endroit où ce repas fut servi Dans la journée ({ui précède le festin pascal les disciples demandent au Christ où il veut qu'on aille le lui préparer. Jésus envoie deux d'entre eux à la ville : il est donc censé à Béthanie quand il leur donne ses instructions. Les disciples rencontreront un porteur d'eau ; ils devront le suivre dans la maison où il entrera et demander où est la

pàque avec mes disciples? » '•'' Et il vous montrera une salle haute, grande, garnie de coussins, toute prête ; et vous préparerez là (ce qu'il) nous (faut). » "' Et les disciples s'en allèrent, ils vinrent à la ville et trouvèrent (tout)

chambre qui pourra servir pour le repas du Christ avec ses disciples; on leur montrera une chambre haute, assez grande pour recevoir Jésus et ses compagnons, garnie de coussins pour les convives; ils n'auront qu'à préparer en cet endroit tout ce qu'il faudra pour la fête.

En dépit des apparences, ces indications sont extrêmement vagues et n'ont aucun caractère de souvenir historique. 11 serait tout à fait arbitraire de supposer que Jésus connaissait la maison, le maître, l'esclave qui faisait le service de porteur d'eau et qui devait conduire les disciples à destination, la chambre étant d'avance retenue. Si Jésus dit : « Où est ma chambre où je mangerai la pâque? » C'est qu'il parle en maître, désignant ainsi le local dont il a besoin. L'idée d'une convention préalable est en contradiction avec l'esprit du récit. On ne peut se dissimuler que l'évangéliste recommence, sur le même patron, l'espèce de mise en scène prophétique déjà imaginée par lui avant la manifestation messianique sur le mont des Oliviers (xi, 1-4; siip., p. 316); il veut raconter un miracle de prévision, imité plus ou moins consciemment de l'histoire de Saùl(l Sam.,x, 2-9).

comme il le leur avait dit, et ils préparèreat la pàque. '' Et le soir venu, il arriva avec les Douze.

"^ Et pendant qu'ils étaient à table et mangeaient, Jésus dit : « Je vous dis en vérité que l'un de vous me livrera, qui mange avec moi. »

En disant que < le soir venu, Jésus arrive avec les Douze », le rédacteur veut ajuster à la tradition du dernier repas son récit de la préparation. Le (Ihrist vient à Jérusalem, comme il le fallait pour la pâque; mais ici la ville n'est pas mentionnée. Rien n'empêche d'admeltre que, selon la tradition primitive, qui ignorait le festin pascal et sa préparation, le dernier repas eut lieu à Bèthanie, chez Simon le Lépreux, où Marc a placé le repas de l'onction.

Pendant le repas el avant d'instituer l'eucharistie, J-ésus aurait dénoncé la trahison de Judas. La déclaration du Christ n'a rien d'original ni pour le fond ni pour la forme ; elle se rattache au même courant d'idées que les prophéties de la passion: elle tend simplement à montrer que Jésus a connu d'avance la trahison dont il fut victime; enfin, dans la rédaction, elle vient en surcharge de la notice concernant les paroles que Jésus a prononcées à propos du pain et du vin. On ne comprend pas comment l'incident peut n'avoir aucune suite en ce qui concerne Judas ou les disciples, et la mention réitérée du « Fils de l'homme » vient par surcroît justifier l'hypothèse d'une prédiction imaginée

COMMENTAIHE 399

'^ Ils se mirent à s'afÛiger et à lui dire l'un après l'autre : »c Est-ce moi? » -^ Et il leur dit: « C'est un des Douze, qui met avec moi la main au plat. '' Car le Fils de Ihomme s'en va,

après coup, comme il yen a beaucoup d'aulresdans le récit de la passion. La parole du psaimie (xli.10); « Celui qui mangeait mon pain a levé contre moi le talon >•>, a été de bonne heure appliquée à Judas (cf. Jean, xui, 18j. Ce doit être sous Tintluence de ce passage quelon a imaginé l'annonce de la trahison et qu'an la rattachée, comme il était naturel, au dernier repas.

Le festin pascal aurait donc été déjà commencé lorsque Jésus dit : « L'un de vous me livrera ». Les disciples sont très affligés de cette communication; comme s'il ne s'agissait que de prédiction infaillible, et que chacun ne sût pas à quoi s'en tenir sur ses propres sentiments, tous demandent : « Est-ce moi?» Jésus s'abstient de désigner le traître prédestiné; il répète seulement avec plus de vigueur ce qu'il vient de dire : le traître est un des Douze, un de ceux qui mangent avec lui, non pas celui qui se trouverait seul à mettre la main au plat dans l'instant où Jésus parle, sans quoi les apôtres auraient su dès lors qui était le coupable. Les termes de la dénonciation, dans la pensée de l'évangéliste, n'ont peut-être pas tant pour objet de faire ressortir lindignité de Judas que la rigueur de la prédiction faite par le Christ. Le sort dont Jésus menace Judas est aussi matière de prophétie ; ce n'est pas

iOO l/ÉVANGlLE SELON MARC

selon qu'il est écrit de lui; mais malheur à cet homme par (jui le Fils de J'homme est livré! Mieux vaudrait pour cet homme qu'il ne fût pas né ! »

" Et pendant qu'ils mangeaient, ayant pris

un dernier appel à la conscience du disciple perfide. Peul-étre le rédacteur de cette malédiction connaissait-il déjà (}uelque terrible légende sur la fin du Iraître. II a imité dans ce passage la parole dite contre celui qui donne le scandale (cf. supr., IX, 42; mais le rapport est plusétroit avec la forme de la même sentence dans Luc, xvii, 1-2).

Le trait essentiel du dernier repas est, pour l'évangéliste, l'institution de la cène chrétienne. Etant à table, Jésus, après avoir prononcé une parole de bénédiction sur le pain, l'aurait offert à ses disciples en disant ; »< Ceci est mon corps »; et pareillement une coupe de vin, après action de grâces, en disant: « Ceci est mon sang. » Il esta noter que, dans l'ancien rituel de la pâque juive, le père de famille, qui présidait le repas, prononçait surle vin une formule de bénédiction ainsi conçue : « Béni soil Dieu, qui a créé le fruit de la vigne », et sur le pain : «Béni soitCelui qui faitproduire le pain à la terre. » Ces prières d'action de grâces, étaient aussi de coutume dans les repas ordinaires ; elles sont supposées dans les récils de la multiplication des pains ; la mention de ces prières ne préjuge donc pas le caractère commun ou extraordinaii'e du re-

du pain, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : « Prenez; ceci

pas dont il s'agit ; ce sont les paroles de Jésus qui indiquent ici la signification particulière du pain et du vin.

On doit se représenter les convives étendus sur des coussins autour d'une table basse. Jésus fait passer le pain aux disciples après l'avoir rompu. Le mol « Prenez », laisse entendre qu'il ne donne pas de sa main un morceau à chacun. Mais ce même mot est surtout destiné à faire valoir les suivants : « Ceci est mon corps. » Il ne s'agit pas d'une distribution vulgaire de nourriture, mais d'une action mystique, on peut dire d'une action liturgique, ce que fait le Christ préfigurant ce qui se passera dans les assemblées des communautés chrétiennes. « Ceci » désigne l'objet visible que Jésus présente, c'est-à-dire le pain rompu et partagé. Des batailles théologiques se sont livrées sur la signification du mot » est », qui n'aurait pas été exprimé en araméen, si les paroles avaient été réellement prononcées. Mais « Voici mon corps » signifierait la même chose que : « Ceci est mon corps ». La formule étant parallèle à celle qui concerne la coupe, il n'y a pas à douter que ce corps soit le corps personnel du Christ. En vertu d'une participation mystique, le pain rompu est le corps de Jésus mourant, c'est-à-dire qu'il le représente symboliquement et que, pour la foi, il le remplace virtuellement. Ce pourquoi il le remplace est

402 l'évangili: selon marc

est mon corps. » -^ Et ayant pris une coupe et rendu grAces, il la leur donna, et ils en burent

indiqué dans le mot « Prenez». Le pain rompu est pour les croyants un moyen de communion dans le Christ. Tous ceux (|ui participent à ce pain participent à son corps et ne forment tous qu'un seul corps en lui.

De même que le pain est le corps, le vin est le sang de Jésus, le sang de l'alliance, le sang répandu par le Christ mourant, et qui a consacré l'économie détinitive du saluL. L'ancienne alliance, celle d'Israël avec son Dieu, possédait seulement l'image (]e:> biens éternels : elle avait été conclue et enlre- Iciuie djuis le sang desanimaux. La nouvelle et véritai>l(';illiaiice, celle des élus avec le Père qui est aux cieux, se conclut dans le sang de Jésus crucifié ; elle se perpétue et s'affirme dans le sang de la coupe eucharistique. Jésus a été immolé pour le salut des hommes, comme les victimes des anciens sacrifices et spécialement l'agneau pascal étaient immolés pour le salut d'Israël. Les Israélites qui les premiers mangèrent en Egypte l'agneau pascal échappèrent ù la moitqui frappa tous les premiersnés des Égyptiens ; les fidèles qui communient au corpset au sang de Jésus dans l'eucharistie reçoivent ainsi legage de la résurrection pour la vie éternelle. C'est à cette fin, pour eux, que le sang de l'alliance a été versé. Si l'on dit que ce sang a été répandu pour plusieurs, c'est pour marquer l'antithèse entre l'unique mourant et la masse des sau-

tous. '4 Et il leur dit : « Ceci est mon sang, (celui) de l'alliance, qui est répandu pour plu-

vés, comme on a dit plus haut (x, 45) que le Fils de l'homme était venu « donner sa vie en rançon pour plusieurs ».

]\Iais ces idées sont la doctrine même de Paul, et elles sont purement inintelligibles comme paroles adressées par Jésus à ses disciples la veille de sa mort. Par bonheur, l'évangéliste a conservé d'une relation plus ancienne une parole authentique à l'égard de laquelle ce qu'il emprunte à Paul apparaît comme une surcharge disparate. En distribuant la coupe à ses disciples, Jésus aurait dit aussi qu'il ne boirait plus de vin en ce monde, le repas qu'il prenait avec eux étant le dernier, et il aurait en même temps professé l'espérance d'être bientôt réuni avec eux dans le festin du royaume céleste. Les paroles : « Je ne boirai plus de vin avant l'avènement du règne de Dieu », et les paroles : « Ceci est mon sang de l'alliance », appartiennent à deux courants d'idées essentiellement différents, et les premières seules conviennent à la circonstance, tandis que les dernières n'ont de signification que pour des croyants initiés à la théorie de Paul sur la mort rédemptrice.

La rédaction de Marc porte encore la marque visible de la superposition. Conformément au récit primitif, l'évangéliste a écrit que Jésus avait pris la coupe et rendu grâces, puis qu'il avait distribué le vin aux disciples et que « tous avaient bu » ; il se

id'l I.'KV\Nf;iLF. SH.ON MARC

sioiirs. -' .le vous dis en vj'rité que je iip boirai pins (In Irnit de l;i vij^ne. jusqu'à ce jour où je

reprend pour insérci l'inlerpirtnlion mystique de ce geste : « Kl il leur dit : (leriosl mon sang ». Mais il n «Mail plus temps de dire : « Ceci est mon sang », après (jue les disciples avaient bu, tandis que les paioles: « Je ne boirai plus de vin », venaient beaucoup mieux après (ju'avant la distribution du calice. Le rédacteur s'est donc contenté d'introduire avant les paroles primitives, dites quand la coupe était distribuée, ce qu'on lit dans Paul du calice à distribuer. Il n'a d'ailleurs pas eu besoin de copier rEpîli'c aux Gorinlliiens (I Cor.,xi, 23-26), mais il a glosé l'ancien récit d'aprèsla doctrine et la pratique eucliaristi(iue des communautés fondées par Paul, l.a parole : « Ceci est mon corps », parallèle à : « Ceci est mon sang ». vient de la même source. 11 est proI»abIe (|ue la relation primitive donnait à pro|)OS du pain une parole analogue à celle qui s'est conservée pour le vin, et que cette parole même est reproduitepresqueintégralementdansLuc(xxn,16), qui paraît avoir emprunté, pour la majeure partie XXII, 16-18), son récit de la cène à la source de Marc.

A son dernier repas, Jésus, ayant conscience des dangers qu'il courait, et toujours confiant dans sa vocation, n'a fait autre chose que donner à ses disciples rendez-vous dans le royaume de Dieu. La perspective prochaine du festin messianique exclut logiquement le rite commémoratifde la mort du

COMME.NTAIRE 405

le boirai nouveau dans le royaume de Dieu. »

Christ. C'est le fait chrétien qui a rompu celte perspective. La mort de Jésus, la foi au Christ ressuscité, la fondation de l'Église, l'élaboration du mystère chrétien dans la foi de Paul, sa théologie de la rédemption, la transformation du repas de communauté en sacrement ont fait interpoler, ici comme ailleurs, le mystère de la mort rédemptrice entre l'Évangile du royaume et le grand avènement.

Dans la relation primitive, le dernier repas de Jésus ne semble pas avoir été celui de la pâque, mais un repas comme le Christ en prenait d'ordinaire avec ses disciples. Il est donc infiniment probable que l'identification de ce repas avec le festin pascal est due au rédacteur qui a conçu le récit de l'onction, inventé les préparatifs du repas sacré, fait annoncer la trahison de Judas. Ce rédacteur voulait illustrer la signification de la cène chrétienne, la vraie pàque, en la montrant célébrée d'abord et instituée en commémoration de sa mort par le Christ lui-même. L'idée et la forme de l'institution lui ont été suggérées par Paul, qui les avait conçues dans une vision, à l'instar des mystères païens. Si l'évangélisle s'abstient de faire donner par Jésus aux disciples l'ordre exprès de renouveler, en souvenir de lui, son acte symbolique, c'est que la choseallait de soi. Le Christ de Marc est comme les dieux des mystères : ce qui lui arrive et ce qu'il fait est le type de ce qui doit arriver à ses fidèles et de ce qu'ils doivent faire. L'évangéliste n'a pas dit

-" Et après avoir chanté le cantique, ils s'en allèrent à la montagne des Oliviers. '-~ Et Jésus leur dit : « Vous tomberez tous, car il est écrit :

non plus que les chrétiens devraient être baptisés dans l'eau et l'esprit, comme l'a été le Christ luimême ; et pourtant c'est bien ainsi qu'il entend le baptême de .lésus.

On vient de voir que le Christ, à son dernier repas, jugeait son ministère achevé, son existence en péril et l'avènement du règne de Dieu tout à fait imminent. Dans ces pensées, il se rend en un endroit du mont des Oliviers où il se propose de passer la nuit. Pénétré de l'angoisse et de l'incertitude du prochain avenir, il se met en prières. Au moment où il rejoint ses disciples pour prendre du repos avec eux, une troupe armée, conduite par .Judas, se saisit de lui. Ces données très simples ont été passablement amplifiées dans la tradition évangélique.

A une heure avancée de la nuit. .Jésus s'éloigne de la maison où il a. selon Marc, célébré la pâque ; il a eu soin d'accomplir tous les rites de la fête et il a chanté avec ses disciples l'hymne qui terminait le festin. Cet hymne était la troisième partie du Hallel, choix de psaumes répartis entre les moments principaux du repas. La sortie du Christ ne se comprendrait guère après le festin pascal et dans la nuit de la pâque, les Juifs ayant

« Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées. » ^^ Mais quand je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » -'^ Et Pierre dit :

coutume de ne point quitter la ville cette nuit-là, pour se conformer à la prescription de l'Exode (xn, 12) qui enjoignait aux Israélites de ne point franchir le seuil de leurs maisons pendant la nuit où le Seigneur devait exterminer les premiers-nés des Égyptiens. Il est oiseux de se demander si le mont des Oliviers n'aurait pas été censé faire partie de Jérusalem, ou bien sil'affluence des pèlerins n'aurait pas contraint beaucoup d'entre eux à passer la nuit hors de la cité.

C'est en allant de Jérusalem au mont des Oliviers que Jésus aurait annoncé la chute prochaine de ses disciples. Le Christ ne prédit pas une défaillance complète de leur foi. mais bien plutôt deleur courage. Quand ils verront leur maître tomber sans défense au pouvoir de ses ennemis, ils seront déconcertés, et le trouble de leur esprit désarmera leur volonté devant le danger. Cette prévision fait pendant à ce qui a été dit antérieurement de Judas (vv. 18-21) et à ce qui va être dit de Pierre. Le tout vient du même rédacteur. L'abandon des disciples est supposé pi'édit dans les Écritures, comme la trahison de Judas. Mais cette fois Jésus cite un texte. La citation est libre. L'hébreu de Zacharie (xiir, 7) donne : (< Epée, lève-toi contre mon pasteur et mon compagnon, dit lahvé Sebaoth. Frappe le pasteur, pour que les brebis se dispersent, et je

i08 l'évangile selon marc

« Quand même tous tomberaient, je ne tomberai pas. » ^^ Et Jésus lui dit : « Je te dis en vérité que toi-même, aujourd'hui, cette nuit,

tournerai ma main contre les petits. >» Le pasteur et le compag-non sont une même personne, le chef de la nation juive; les brebis el les petits sont les membres de celte nation. Jésus ferait à lui-même et à ses disciples lapplication du passage: « Frappe le pasteur, pour que les brebis se dispersent. » Il est le pasteur qui va être frappé; les apôtres sont les brebis qui vont être dispersées. Inutile de dire que l'application de ce texte à h fuite des disciples se comprend mieux en remarque delà tradition chrétienne que dans la bouche dul Christ.

•A cette première prédiction s'en joint une autre qui est visiblement surajoutée et interpolée : « Mais quand je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » La phrase s'ajuste mal à ce qui précède; il n'en est tenu aucun compte dans la suite, et Pierre va parler comme s'il ne l'avait pas entendue. La rédaction primitive de la prophétie a reçu ce complément pour préparer le discours que l'ange tiendra aux femmes dans le tombeau du Christ ressuscité, el toute l'histoire de la découverte du sépulcre vide.

Mais Pierre est censé n'avoir pu entendre dire qu'il abandonnerait son maître. Avec rimpétuosilé naturelle de son caractère, el sans mériter autrement le reproche de présomption que lui ont fait

avant qu'un coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois. » ^' Et il n'en disait que plus fort: « Quand il me faudrait mourir avec

souvent les commentateurs, il proteste qu'il restera tidèle. C'est qu'il ne soupçonne pas à quelle épreuve sa fidélité va être soumise. Ce qu'il dit n'est pas un jugement défavorable sur ses compagnons, il raisonne dans l'hypothèse que suggèrent les paroles de Jésus. Et Jésus de lui répliquer qu'il fera pis encore que tous les autres. En cette nuit même, avant qu'un coq ait chanté deux fois, Pierre aura renié trois fois celui qu'il a le premier appelé Christ. Dès que les coqs ont commencé à chanter, leurs cris se succèdent à intervalles rapprochés, avec une émulation d'autant plus vive qu'ils sont en plus grand nombre à portée de s'entendre. On pourrait donc supposer que Pierre, en moins de temps qu'il n'en faut à un coq pour chanter deux fois, aura nié trois fois qu'il soit disciple de Jésus : ce triple reniement se produira dans cette nuit même, à l'heure où le coq chante, c'est-à-dire quelque temps avant le lever du jour. Mais le récit du reniement, auquel la prédiction est coordonnée, donne plutôt à penser que l'évangéliste a visé dans le double chant du coq le commencement et la fin de la troisième veille ou partie de la nuit, celle qu'il a lui-même appelée déjà (xui, 35) le chant du coq.

Si affirmative et si claire que soit la réponse de Jésus, Pierre ne se croit pas capable de renier son

toi, je ne te renierai pas. » Et tous en dirent autant.

32 Et ils vinrent en un lieu appelé Gethsémani. et il dit à ses disciples : <( Asseyez-vous

maître en quelque circonstance que ce soit; il aimerait mieux mourir avec lui. Les autres disciples se joignent à ces protestations de d(''vouement et de fidélité. A moins que .Judas ne fùlencore avec eux, tous sont supposés sincères. Ils parlaient de mourir avec leur maître, sans être encore persuadés qu'il dût mourir : c'est ce que Marc tient à faire entendre, tout en laissant entrevoir que plusieurs d'entre eux sont morts en effet pour le Christ.

Cependant .Jésus et ses disciples arrivent au lieu dit Gethsémani. Le nom signifie « pressoir à huile ». Le lieu était probablement un verger planté d'oliviers, où avait existé, où pouvait exister encore un pressoir pour la fabrication de l'huile d'olives. Là .Jésus aurait invité les onze disciples à s'asseoir pendant qu'il irait prier à quelque distance, puis il aurait pris avec lui Pierre, .Jacques et Jean, et il aurait laissé les trois dans les mêmes conditions que les onze. Luc (xxn, iO) n'a pas ce doublet, qui semble résulter dans Marc d'une complication rédaitionnelle fondée sur un texte analogue à celui de Luc. Le rédacteur a reconstruit la scène de Gethsémani parallèlement à celle de la transfiguration, et l'attitude des trois disciples, notamment de Pierre, y est interprétée de la même façon : de

ici pendant que je prierai. » -^^ Et il prit avec lui Pierre. Jacques et Jean, et il se trouva saisi de frayeur et d'angoisse. '^ Et il leur dit : « Mon

même que les trois grands apôtres, et Pierre en premier lieu, ne comprenaient rien à la transfiguration ni aux conditions providentielles de la gloire du Christ, ainsi se sont-ils montrés inintelligents devant sa mort imminente ; ils dormaient pendant que le Christ priait le Père céleste et s'inclinait devant sa volonté souveraine. A la fin du récit, Jésus, revenu auprès des trois, se trouve être avec les onze et leur parler quand arrivent Judas et les satellites.

Le Christ éprouve le besoin d'être seul pour prier; c'est pourquoi il se sépare de ses disciples en leur disant de l'attendre. L'évangéliste, en doublant la séparation, dramatise le congé donné aux trois disciples : le Christ leur avoue la tristesse qui l'accable, tristesse mortelle et qui est en effet causée par la perspective de sa mort maintenant imminente ; il lui faut se recueillir devant son Père afin de surmonter dans la prière cette tristesse qui l'envahit ; que les trois disciples ne s'endorment pas ; ce sera une consolation pour lui de les sentir tout près, associés à sa prière, et de converser encore avec eux lorsqu'il reviendra.

Jésus s'éloigne un peu, et le rédacteur va décrire dans le détail une scène de prière qui, d'après lui-même, n'aura eu (|ue trois témoins endormis à une c rtaine distance. Le même évangé-

412 i/kvangile selon marc

âme est triste jusqu'à la mort. Restez ici et veillez. » 3^ Et s étant avancé un peu, il se jetait contre

liste racontera plus loin la découverte du tombeau vide par trois femmes qui n'en ont jamais parlé. Mais le récit de Gethsémani a un fond traditionnel qui n'est pas trop difficile à reconnaître. Il est dit dabord (jue Jésus se prosternait contre terre, demandant que l'heure des tourments et de la mort ne l'atteignît point. Cette « heure » signifie la même chose que la « coupe » dans la prière qui suit. L'indication générale sur lobjel de la prière fait double emploi avec la prière même : ne seraitce pas que la première vient de source, et que la seconde, en rapport avec « la coupe de la nouvelle alliance », appartient, comme le développement paulinien de la cène, au rédacteur de l'Évangile ? Dans la prière qu'il est censé avoir répétée trois fois, le Christ aurait eu présente à l'esprit la coupe fju'il présentait UHguère à ses disciples comme mémorial de sa mort: il ne l'a pas bue encore, cette coupe de la [jassion, et maintenant qu'elle s'approche, il voudrait bien qu'elle s'éloignât, si telle pouvait être la volonté du Père. Les autres éléments qui sont entrés dans la prière du Christ ne sont pas moins reconnaissables : d'abord le mot araméen abba « père », suivi de sa traduction grecque, conformément à l'usage des premières communautés et de Paul (Rom., viii, 1.5; Cal., iv, 6), ahba étant une sorte de terme sacramentel que

terre et priait que, s'il était possible, celle heure passât loin de lui. ^'^ Et il dit : « Abba, Père, tout t'est possible, éloigne de moi cette

l'on retenait à côté de «cpère» dansl'invocalion ; la forme conditionnelle de la demande met en discours direct l'indication de la source; la soumission à la volonté du Père est un article de l'Oraison dominicale. Pour que l'évang-élisle ait pu écrire les paroles de Jésus à Gelhsémani, il n'est pas du tout nécessaire que Pierre, Jacques et Jeanles aient entendues.

Après qu'il a prié une première fois, le Christ revient vers les trois disciples et les trouve endormis. Le rédacteur n'entre pas dans les explications que les commentateurs, après Luc (xxn, 45), ont voulu trouver au sommeil des apôtres : il se contente de montrer ceux-ci dormant pendant que Jésus prie, etincapables de trouver un mot d'excuse quand leur maître vient leur reprocher une insouciance qui, en pareille occasion, serait véritablement inconcevable. C'est Pierre qui est interpellé plus spécialement : « Simon, tu dors ! » L'emploi du nom de Simon n'est pas ici sans signitîcation. En effet, c'est bien le pêcheur Simon, et non l'apôtre Pierre, qui apparaît en cette circonstance. Il n'a pu s'associer une heure à la triste veillée du Christ. Cette « heure » ne détermine pas la durée de la prière, mais le temps que Jésus avait le droit de demander. Cependant la prière a dû être assez longue, ou plutôt il semble que l'évan-

coupe. Néanmoins, pas ce que je veux, mais ce que tu veux ! » ^" Et il revint et les trouva endormis, et il dit à Pierre : « Simon, tu dors?

géliste s'est proposé de remplir la première veille avec la cène, la seconde avec la prière de Gethsémani et l'arrestalion, la troisième avec le procès devant Claïpiie et le reniement de Pierre, la quatrième avec la réunion du sanhédrin chez le grandprêtre.

Jésus recommande aux trois compagnons de veiller et de prier pour qu'ils n'entrent pas en tentation ; non qu'ils doivent demandera Dieu de leur épargner toute épreuve, mais ils sont invités à se préparer par la vigilance et la prière à supporter courageusement l'épreuve qu'ils vont traverser. Lorsqu'on se laisse surprendre par le péril, on est exposé à succomber, « car l'esprit est prompt », l'homme qui ne songe pas aux dangers qui l'attendent est tout disposé, du moins le croit-il, à faire son devoir; « mais la chair est faible », l'homme a un corps fragile et il est sujet à toutes sortes de défaillances, impressions de fatigue ou de terreur, qui le désarment en face du danger. Cette réflexion est dans le style de Paul, mais non inspirée par sa doctrine, car il ne s'agit point ici de la chair de péché ni d'infirmité morale. Luc, qui ignore les trois actes de la prière et les trois retours de Jésus, aussi bien que la séparation des trois disciples, fait dire par le Christ aux onze dès le commencement (xxn, 40) : « Priez, pour

Tu n'as pas pu veiller une heure? -^^ Veillez et priez, pour que vous n'entriez pas en tentation. L'esprit est prompt, mais la chair est faible. » ^^ Et s'en allant de nouveau, il pria en disant

ne pas entrer en tentation. » C'est la vi'aie place de cet avis, que le rédacteur de Marc a transposé et glosé pour remplir un des compartiments de son cadre Iripartite. Cette parole laisse entrevoir ridée que la tradition a d'abord attachée à la prière de Gethsémani et à la mort du Christ, à savoir, que la mort était la suprême tentation de Jésus lui-même, l'épreuve à laquelle Dieu avait voulu soumettre son Élu. Ce thème de la tentation, que la spéculation christologique devait écarter, avait d'abord préoccupé la conscience chrétienne, comme laltestent TÉpître aux Hébreux (iv, 15; V, 1) et le récit même de la tentation du Christ au début de la carrière de Jésus dans les trois Synoptiques. La scène de Gethsémani fait pendant à celle de la tentation au désert. Si Ion tient compte de ce rapport, la parole sur la « tentation » exprime le sens original du récit traditionnel, et Ton doit en faire l'application au Christ luimême, qui, en effet, prie pour que l'épreuve de la mort lui soit épargnée. Jésus aurait dit aux disciples : « Priez pour que je n'entre pas en tentation. » En parlant d'épreuve pour les disciples, l'évangéliste rend la description incohérente, puis- ([ue. dans sa prière, Jésus n'apparaît préoccupé que de son « heure » et de lui-même. C'est de son

416 I.'ÉVANGH.E SELON MARC

les mêmes paroles. ^" Et quand il revint, il les trouva fencore) endormis, car leurs yeux étaient appesantis, et ils ne savaient que lui répondre.

épreuve uniquement qui! a été d'abord question dans ce récit.

Les ayant ainsi exhortés à veiller, Jésus quitte de nouveau les trois disciples, passe encore un certain temps en prière, redisant la même demande: Quand il revient, les trois compagnons sont encore endormis. Cette fois, l'évangéliste tente une explication, si c'est une explicatien de dire que des gens qui dorment avaient sommeil. En notant que les disciples ne savent que répondre, il sous-entend que .Jésus leur a fait le même reproche que la première fois. Et pour ne pas trop se répéter, il sous-entend même le troisième départ et la troisième prière dans la simple mention du troisième retour. Le triplement de la mise en scène a fini par l'embarrasser lui-même ; du moins a-t-il rempli avec la triple prière du Christ le temps delà troisième veille. Et Pierre qui va renier trois fois le Christ, et les deux fils de Zébédée, qui vont abandonner leur maître comme les autres, ont commencé par être insensibles à un triple appel que Jésus, en présence de sa mort imminente, leur avait fait pour les associer à sa peine. Le caractère secondaire, artificiel et systématique de cette construction paraît évident.

Quand Jésus revient pour la troisième fois, l'angoisse de son âme a disparu, il est prêt pour le

^^ Et il revint pour la troisième fois, et il leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous. C'en est assez. L'heure est venue. Le Fils de l'homme

grand sacrifice et n"a plus besoin que ses amis veillent avec lui pour le consoler de leur présence ou l'assister de leur prière. Ils peuvent maintenant dormir et se reposer. Dans l'économie actuelle du récit, comme les trois disciples n'ont pas fait autre chose que dormir, l'invitation de Jésus ne paraît pas exempte d'ironie. Mais le discours s'adresse en réalité à tous les disciples, qui sans doute ont veillé, suivant la recommandation de leur maître. Le mot: « C'est assez », ne s'entend nalureilemenlque dans cette hypothèse. Mais le Christ parait se reprendre aussitôt, comme si, tout en parlant (c'est du moins ce que supposent les commentateurs i, il avait entendu le bruit de la troupe qui vient le chercher : l'heure est venue; il faut se lever; le traître approche. Il n'a pas fini que Judas paraît avec les satellites envoyés par le sanhédrin. Les propos attribués à Jésus sont plutôt incohérents que vivants. La parole: « Dormez maintenant et reposez-vous », vient de source ; dans le récit primitif, cette parole était frustrée de son effet par l'arrivée imprévue de Judas. Le style et les préoccupations du rédacteur se reconnaissent dans la suite ; il veut que le « Fils de l'homme » prédise une dernière fois sa destinée dans l'instant où elle va s'accomplir, et qu'il n'ait pas été surpris par la venue du traître. Si le mot : « C'est assez », ne vient pas de source, il faudrait y

va être livré aux mains des pécheurs. ^~ Levezvous, allons! Celui qui me livre est tout près.» *•' Et aussitôt, comme il parlait encore, arriva Judas, l'un des Douze, et avec lui une troupe (armée) d'épées et de bâtons, qu'avaient envoyée

voir une transition, peu claire et insuffisante, entre la donnée primitive et l'addition rédactionnelle. Quoi qu'il en soit, la dernière partie de l'averlissemenl api)arlient à la catégorie des prédictions (jue l'évangéliste, depuis la confession de Pierre, ne se lasse pas de placer dans la bouche du Christ touchant la nécessité providentielle de la passion. Les onze disciples sont réunis autour de leur maître quand arrive la troupe conduite par Judas. On pourrait se demander à quel moment celui-ci s'était séparé du groupe apostolique (cf. Jean, xin, 27-30). Supposé qu'il ait pris partau dernier repas, on ne saurait dire s'il s'est dérobé en sortant de la maison, ou sur le chemin deCîethsémani, ou lorsque Jésus fut arrivé en cet endroit. Le récit de l'arrestation débute comme si la venue de Judas avait été une surprise pour les apôtres fidèles et pour Jésus lui-même. Le narrateur présente « Judas, l'un des Douze », comme s'il n'avait pas encore été question de sa félonie. Avertis par le traître, les chefs des prêtres s'étaient empressés de saisir l'occasion qui s'ofl'rait de prendre Jésus, et ils avaient réuni en hâte une troupe de gens à cet effet. Il ne semble pas, bien qu'on l'admette communément, que cette

les chefs des prêtres, les scribes et les anciens. ^^ Et celui qui le livrait leur avait donné un signal, disant : « Celui que je baiserai, c'est

troupe ait été composée de gardes du temple. Ce n'était pas une compagnie régulière, mais une « foule » ; elle n'était pas pourvue d'armes comme une milice ordinau'e, mais on dirait qu'elle avait été munie, au hasard et pour la circonstance, d'épées et de bâtons; elle n'accomplissait pas une opération de police judiciaire, mais une sorte d'enlèvement; elle n'était pas commandée, semble-t-il, par un officier du temple, mais plutôt dirigée par le « valet du grand prêtre », celui dont on raconte qu'il eut l'oreille coupée dans la bagarre; c'était donc vraisemblablement une bande d'individus recrutés au plus vite parmi les gens de Caiphe et le personnel inférieur du temple. L'évangéliste met d'abord en cause tout le sanhédrin, chefs des prêtres, scribes et anciens, parce qu'il veut faire portera ce sénat des Juifs la responsabilité principale dans le jugement et la condamnation du Christ, Mais il est peu croyable que l'arrestation de Jésus ait été opérée par décision de cette assemblée; elle aura été machinée seulement par le grand-prêtre et les membres les plus influents du grand conseil.

Pour faire connaître Jésus aux satellites du grand prêtre. Judas, qui sans doute n'osait pas le leur désigner autrement, s'approche, le salue et l'embrasse. Ce qui est dit (y. 4i du signe convenu n'est qu'une

lui, saisissez-leet emmenez-le sous bonne garde. » ''" Et (lès qu'il fut arrivé, il s'approcha et lui dit : « Maître ! » Et il le baisa. ''^ Et eux mirent la main sur lui et le saisirent.

conjecture tirée du fait, et se présente môme comme une glose de l'évangéliste. Si le trait est historique, les disciples ont vu Judas baiser leur maître, mais aucun na pu savoir si le baiser était un signal concerté. Le rédacteur l'affirme, par induction, une entente de ce genre lui ayant semblé naturelle, bien qu'elle n'ait pas été indispensable. La recommandation de Judas sur les précautions à prendre a été supposée dans les mômes conditions. On sest demandé si le baiser de Judas n'aurait pas été un baiser de la main, témoignage de respect que les disciples des docteurs juifs rendaient communément à leurs maîtres, non le baiser du visage, signai d'amitié qui, dans la circonstance, semble dépasser] les limites possibles de l'odieux. Mais le baiser ne] doit pas s'entendre ici autrement que dans le reste de la Bible. Judas est censé faire ce qui était dej coutume entre Jésus et ses disciples quand ils st rejoignaient après quelque absence. En cette occasion, Judas n'avait guère que le choix entre deuxj partis: saluer Jésus comme à l'ordinaire et le désigner ainsi à la bande armée; ou bien mettre le premier la main sur lui pour larrêter. On doit croire! que le procédé le moins violent était celui qui con-^ venait le mieux au caractère du malheureux apôtre. S'il parla, ce fut pour joindre à son baiser un mot

^' Et riin des assistants, ayant tiré l'épée, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui enleva l'oreille.

de salutation, comme le dit Tévang-éliste. Tout aussitôt, la troupe qu'il guidait s'empara de Jésus.

Alors eut lieu une scène confuse que l'évangéliste n'a pas voulu décrire. Il dit seulement qu'un des assistants, sans doute un disciple, qui avait une épée, « coupa l'oreille au serviteur du grand-prètre » . Cet incident de l'oreille coupée se trouve maintenant isolé dans le récit : rien ne l'explique, et Ton n'en voit pas les conséquences. Sans y faire attention, Jésus parle à ceux qui l'ont arrêté, comme s'ils étaient disposés à l'entendre, et il n'est plus question des disciples que pour mentionner leur fuite, dont on ne donne pas la raison. Si le serviteur du grand-prétre a eu l'oreille coupée, c'est qu'il y a eu lutte après que les satellites eurent mis la main sur le Christ. Les disciples ont voulu le défendre, suit à son appel, soit qu'ils aient cédé à un mouvement spontané de résistance. Mais, comme ils n'étaient ni assez nombreux, ni assez bien armés, ils n'ont réussi qu'à couper une oreille, et le combat aura promptement cessé parce qu'ils perdirent courage ou virent l'inutilité de leur effort. Les amis de Jésus s'enfuirent tous, le laissant aux mains de ceux qui l'étaient venu chercher. Le discours qui est ici prêté au Christ aura pris la place d'indications concernant la mêlée ({ui se produisit après l'arrestation du maître et avant la fuite des disciples.

^^ Et prenant la parole, Jésus leur dit : « Vous êtes venus, comme pour un voleur, avec des

Jésus reproche aux satellites d'être venus le prendre comme un voleur, alors qu'il eût été facile de le saisir dans le temple; mais c'est, ajoute-t-il, afin que les Écritures soient accomplies. Le rappel de cet enseignement quotidien, qui paraît avoir duré un certain temps, ne s'accorde pas avec la clironologie du dernier rédacteur, qui comporte seulement deux ou trois jours de prédication hiérosolymitaine, mais avec l'indication générale (xi, 20), antérieure à cette chronologie, et que Luc (xix, 47; XXI, 37) a retenue. Pour que les Écritures soient mieux accomplies par cet enlèvement nocturne que par Parrestation dans le temple, il faut que l'évangéliste n'ait pas songé seulement aux textes où l'on trouvait annoncée la mort du Christ, mais à quelque passage oîi il pensait voir le Messie comparé à un malfaiteur; sans doute il avait en vue le texte d'Isa'ie (lui, 12) qui est cité par Luc (xxii, 37).

Le discours est d'ailleurs mal ajusté à son cadre et peu conforme à la vraisemblance; il serait mieux adressé aux chefs du sanhédrin qu'à la valetaille envoyée par eux pour prendre Jésus. Entre le coup d'épée qui a enlevé une oreille au serviteur de Caïphe et la fuite des apôtres, ce discours n'explique ni pourquoi le coup d'épée n'est pas vengé aussitôt sur le groupe des disciples, ni pourquoi

épées et des bâtons, vous saisir de moi. ^^ Tous les jours, j'étais parmi vous, enseignant dans le temple, et vous ne m'avez pas pris. Mais c'est pour que les Écritures soient accomplies. » •'•' Et le laissant, (les disciples) s'enfuirent tous.

•^' Cependant un jeune homme le suivait,

ceux-ci abandonnent leur maître. Ce n'est pas tant un cri d'indignation qu'une réflexion théologique, superposée au fait de l'arrestation. La leçon n'aurait pas été à sa place dans l'enclos de Gethsémani, mais elle a été insérée pour l'instruction du lecteur. On n'imagine pas que les satellites se soient arrêtés bénévolement pour entendre la protestation de Jésus, et celle-ci n'a pas été davantage une manière de congé donné aux disciples. Ces derniers se sont enfuis parce que leur essai de résistance a été aussitôt réprimé par une troupe plus forte qu'eux.

A la fin de ce récit est rapporté un incident si insignifiant par lui-même que l'on a pu y voir un souvenir personnel, et d'autre part si mal lié au contexte, si singulier de tournure, si vague en dépit de son apparente précision, qu'il est permis de le considérer comme fictif. Bien que tous ceux qui accompagnaient Jésus se soient dispersés, il se trouve que quehju'nn, dont on ne dit pas le nom ni la qualité, demeurait encore auprès de lui. Un jeune homme, qui n'avait pour tout vêtement qu'une pièce de toile autour du corps, s'attachait à sa

n'ayant qu'un drap sur le corps, et ils le sai-

suiLe; on voulut le prendre, mais le jeune homme, lâchant le drap dont il s'enveloppait, s'enfuit tout nu.

Un vrai roman d'exégèse a été construit sur ce passage : le mystérieux individu n'était pas un apôtre ni un curieux qui aurait été là par hasard; il habitait la maison où Jésus avait célébré la pâque ; il était déjà couché quand le Christ sortit pour se rendre à Gelhsémani ; il s'était levé pour le suivre, simplement couvert de la pièce de toile ou de la robe de nuit qui l'enveloppait dans son lit (d'aucuns disent qu'il aurait pris froid en route s'il était venu de Jérusalem, et quil habitait la villa, — si villa il y avait, — de Gethsémani ; celait Jean Marc, l'auteur même de l'Évangile, et c'est chez sa mère, mentionnée dans les Actes 'xii, 5, 12 , qu'avait eu lieu le dernier repas.

Mais il n'est pas probable que le dernier repas ail eu lieu à Jérusalem. L'auteur du troisième Évangile, qui est aussi celui des Actes, ignore que la cène ait eu aucun rapport avec la maison de Jean Marc. 11 est de toute évidence que le rédacteur du second Évangile l'ignore aussi bien que celui du troisième. Ce rédacteur ne sait pas davantage qui est ce jeune homme ni ce qu'il devint quand il eut perdu sa toile. Comment a-t-il été instruit d'un fait dont nul disciple ne fut témoin? Il est ridicule de supposer que l'individu, après avoir laissé son drap, aurait rencontré Pierre, qui revenait à une certaine distance.

sirent. ''- Mais celui-ci, lâchant le drap, s'enfuit nu.

^3 Et ils emmenèrent Jésus chez le grand-prêtre. Et les chefs des prêtres s'assemblèrent tous.

suivant Jésus, et lui aurait conté sa mésaventure : dans cette hypothèse, il aurait été connu. On est bien plutôt en présence d'un fait qui ne fut jamais attesté par personne, et qui pouvait se passer d'attestation, parce qu'il avait dû être, parce qu'il était écrit. A l'hypothèse d'une donnée quelconque, sans portée ni signification, on a le droit de préférer celle d'un trait conçu par application de prophétie. Et justement un texte d'Amos (ii, 16, dans l'hébreu), à propos de fuite, parle d'un homme nu : « En ce jour-là, le plus robuste parmi les vaillants ■s'enfuira nu » (cf. Ap., xvi, 15). Le sens historique du passage ne peut être allégué contre l'idée d'une interprétation messianique, toutes les applications de ce genre qui se rencontrent dans l'Evangile étant des contresens.

Les gens qui avaient pris Jésus le conduisent chez le grand-prêtre. On pourrait s'étonner que lévangéliste ne donne pas le nom de ce personnage, à qui pourtant il attrilme un rôle de première importance. La raison doit en êtie que ce rôle appartient à une rédaction secondaire, etqueCaïphe n'était pas nommé dans la source ancienne, parce

426 LÉVANGILE SELON MARC

5'' Et Pierre le suivit de loin jusque dans la cour du grand-prêtre ; et il était assis avec les valets et se chaulîait devant le feu.

^^ Cependant les chefs des prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un témoignage contre

(jue le grand-prêtre n'intervenait pas personnellement dans le récit. Un enchevêtrement qui trahit le rédacteur est à noter dès le début dans la relation du jugement. Ce ([ui est dit de Pierre (v. 54), qui enlre dans la cour et s'installe auprès du feu avec les valets, est sans rapport avec l'indication concernant la réunion du sanhédrin chez le grandprêtre (v. 53 b) aussi bien qu'avec l'interrogatoire de Jésus. La mention de Pierre se relie d'une part à ce qui est dit d'abord (v. 53 a) : « Et ils emmenèrent Jésus chez le grand-prêtre », et d'autre part au récit du triple reniement ( vv. 66-7^). La donnée vague (v. 53 b) : « Et les chefs des prêtres, les anciens et les scribes s'assemblèrent tous », est pour préparer la scène de l'interrogatoire et du jugement; mais le tout parait intercalé dans un récit plus bref où le reniement de Pierre était, comme dans Luc, le seul fait mentionné entre l'arrestation de Jésus et la consultation tenue le matin par les principaux membres du sanhédrin avant de livrer lô prisonnier à Pilate.

L'évangéliste commence donc par dire, comme si c'était la chose du monde la plus naturelle, que les trois classes du sanhédrin, chefs des prêtres, scribes et anciens du peuple, s'assemblèrent vers

Jésus poiirle mettreà mort, etils n'en trou valent point. '^^ Car beaucoup déposaient faussement

une ou deux heures du matin, chez le grandprêtre, dès que Jésus lui-même y eût été amené. Pourtjuoi viennent-ils ? Étaient-ils convoqués dès la veille, ou bien les valets du grand-prêtre sont-ils allés en grande hâte les prendre dans leurs lits? Ce sont (|uestions dont le narrateur ne s'inquiète pas. Il lui fallait sans doute une séance du sanhédrin, et il n'avait d'autre place pour la loger que les heures de la nuit, le procès devant Pilate ayant eu lieu dès les premières heures du jour. Il suppose en même temps que la séance s'est tenue chez le grand-prêtre, bien qu'un local dépendant du temple ait été régulièrement affecté aux assemblées du grand conseil. Il ne prend pas la peine de dire qu'il s'agit d'un procès et d'un jugement en forme. Après avoir superposé l'arrivée des magistrats à celle de Jésus et à l'entrée de Pierre dans la cour, il montre les juges sur leurs sièges et procédant à l'interrogatoire de témoins dont la présence à cette heure, chez Caiphe, est aussi inexplicable et n'est pas plus expliquée que celle du sanhédrin. Selon la tradition rabbinique, très digne de foi en ce point, le sanhédrin, jugeant en matière criminelle, ne rendait pas sa sentence dans la séance où avait lieu l'interrogatoire de l'accusé, et ses séances devaient avoir lieu pendant le jour. Mais l'évangéliste n'a cure de ces détails.

Trois scènes vaguement dessinées et encore plus

contre lui, et les témoignages ne s'accordaient pas. ^' Et quelques-uns, s'étant levés, déposèrent

vaguement reliées entre elles vont se succéder : interrogatoire des témoins (vv. oo-59), interrogatoire de Jésus (vv. 60-64), violences qu'on lui lait subir (v. 65). On dirait que ces éléments ont été pris de divers côtés et mal soudés ensemble. Or il se trouve que la première scène se déroule autour de la parole : « Je détruirai ce temple, et je le rebâtirai en trois jours », parole que Jésus semble avoir réellement dite, et (jui fut matière à discussion dans les premiers démêlés de la communauté apostolique avec les Juifs. La seconde scène encadre un aveu de messianité qui se rencontre sous une autre forme dans le procès public (xv, 2), et l'on peut ajouter historique, devant Pilate. Enfin les mauvais traitements que Ton inflige au Christ chez le grand-prêtre correspondent aux coups et à la dérision des soldats dans le prétoire (xv, 16- 20). Ce procès nocturne, qui paraît fictif, double donc le procès réel et contient des traits qui ont eu leur place dans celui-ci, ou qui s'y rapportent directement.

Tout le sanhédrin paraît d'abord en quête de témoignages qui pourraient motiver une sentence de mort. On ne trouvait rien, bien que l'on eût beaucoup de témoins. Ces témoins à charge déposaient faussement, et cependant ils ne s'accordaient pas. L'évangéliste veut signifier que Jésus n'avait donné prise à aucune accusation légitime et que

faussement contre lui, disant : ^^ « Nous l'avons entendu dire : « Je détruirai ce temple fait de

tous les témoins cités étaient menteurs. Mais son zèle apologétique dépasse le but. Dans un procès régulier, les témoins auraient été interrogés séparément. On dirait ici que les lémoms déposent ensemble et ne s'accordent pas sur l'objet de leurs attestations, ce qui exclurait tout concert préalable et supposerait un débordement spontané de mensonges individuels, variés et incohérents. Il y aurait eu pourtant un groupe de témoins, d'ailleurs aussi faux que les autres, pour certifier que Jésus s'était vanté de détruire le temple fait de main d'homme et d'en bâtir en trois jours un autre qui ne serait pas fait de main d'homme. Le rédacteur, qui ne recule devant aucune invraisemblance, et que la contradiction même n'etfraie pas, ajoute aussitôt que le témoignage de ces gens qui disent la même chose n'était pas concordant.

La parole en elle-même est aussi bizarrement courue qu'elle est mal présentée. Le temple qui n'est pas fait de main d'homme ne peut pas être, dans la pensée de l'évangéliste, un temple matériel qui s'édifierait en trois jours sans que personne y travaillât, quoique le rédacteur lui-même ait pu prêter aux témoins cette façon d'entendre un discours qui n'a de sens que si on l'interprète spirituellement. Les témoins seraient censés vouloir dire que Jésus s'est flatté de reconstruire le temple en trois jours sans y mettre la main. Le temple

main d'homme, et, en trois jours, j'en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d'homme. »

non fait de main d'homme n'en est pas moins la société chrétienne où Dieu demeure, et qui est fondée sur la foi au Christ ressuscité le troisième jour après sa mort. On ne voit pas, après cela, pour(|uoi la parole est dénoncée comme un faux témoignage : c'est une remarquable prophétie de la destruction du temple, de la fondation de rKglise et même delà résurrection de Jésus. Suffitil que les témoins ne s'en soient pas doutés, pour (ju'ils soient traités de menteurs? Ou bien le rédacteur se serait-il embrouillé dans ses combinaisons, alléguant la parole comme un faux témoignage, et la traitant comme vraie par la paraphrase chrétienne qu'il en fait? Ou bien encore les mots : « fait de main d'homme », et « non fait de main d'homme >■, seraient-ils des gloses ajoutées après coup dans le texte évangélique? Ce sont des gloses, en etfel, mais, vu la mentalité de l'évangéliste, on n'a aucun motif de les lui contester; car, tout en parlant de faux témoignage, il sait bien que la parole est attribuée à Jésus par la tradition apostolique, et qu'elle n'a pas été seulement reprochée au Christ par les Juifs; c'est pourquoi il introduit dans le texte de ce témoignage prétendu faux un commentaire qui tend à le rendre admirablement vrai. Plus loin (XV, 29] il reproduira sans sourciller, parmi les injures adressées à Jésus mourant, des propos qui supposent le texte non glosé : « Je

COMMENTAIRE ^iSi

■'■' Et en cela même leur témoignage n'était pas concordant.

60 Et le grand-prêtre, se levant au milieu de

détruirai ce temple et je le rebâtirai en trois jours », et qui même sembleraient le supposer authentique. S'il parle maintenant de contradiction, c'est qu'il a introduit le trait en surcharge de ce qui précède, et qu'il veut retenir la contradiction des témoins pour expliquer rinlervention du grand-prêtre.

Ce serait, en effet, l'incohérence des accusations qui déterminerait le grand-prètre à faire parler Jésus. Aucune dénonciation n'otïrant le caractère d'un témoignage légalement recevable, puisque la Loi réclamait au moins deux dépositions concordantes, Gaiphe se proposerait de surprendre dans la défense de l'inculpé un aveu qui compenserait cette insuffisance. Il se lève donc et, s'adressant à Jésus, lui demande pourquoi il ne répond rien aux déclarations que l'on vient d'entendre. Ainsi le Christ, au lieu de répliquer à chacun des témoins, a gardé le silence depuis le commencement de l'interrogatoire. C'est l'attitude qu'il prendra devant Pilate. Le rédacteur anticipe ce trait afin de montrer le Christ muet devant un tribunal de bourreaux, « comme la brebis sous les ciseaux du tondeur » (Is., lui, 7), selon qu'il avait été prédit, plutôt que pour suivre son idée de l'endurcissement providentiel des Juifs, que le Christ voudrait procurer par son silence.

Jésus continuant à se taire, le grand-prêtre l'in-

432 LÉVANGII.R SELON MAHC

l'assemblée, interr(»gea Jésus, disant : « Tu ne réponds rien à ce que ceux-ci déposent contre

teiToge directement sur sa prétention à la qualité de Messie : « Es-tu le Christ, le fils du Béni? » Caïphe dit « le Béni », pour ne pas nommer Dieu. Cette fois Jésus peut faire une réponse qui trompe l'attente du pontife, mais il ne peut continuer à se taire sans paraître avouer qu'il n'est pas le Messie. Il répond donc, el |)ar une affirmation nette : « Je le suis. » A ne consulter que les \ raisemblances de l'histoire, Caïphe devrait entendre la formule : « fils du Béni », au sens traditionnel de Messie, et « le Fils de l'homme sur les nuées », dans la réponse de Jésus, ne serait aussi qu'une façon de désigner le Messie, d'après Daniel. Mais le Fils de l'homme dans Marc n'est pas le Messie juif, c'est le Christ divin de la foi paulinienne. Et le grand-prêtre va traiter de blas|)hématoire la réponse de Jésus. Dire : « Je suis Je Christ», n'était pas un blasphème. Ce n'en était pas un non plus de dire : << Je suis le fils de Dieu », à moins qu'on ne s'en tînt pas à l'idée morale et religieuse de la filiation, et qu'on n'y associât quelque idée païenne d'mcarnation divine. La scène s'explique au point de vue de l'évangéliste; mais elle manque de réalité. Devant Pilate, la définition du Messie sera tout autre; il sera dit « roi des Juifs ». Ce dernier aveu reçoit ici par avance une explication qui aura paru indispensable à l'évangéliste, mais qui n'en est pas pour cela mieux ararantie.

toi?»''' Et il se taisait, et il ne répondit rien. Le grand-prêtre l'interrogea de nouveau et lui dit : a Es-tu le Christ, le Fils du Béni ? » ^^-2 Et Jésus

La réponse du Christ au grand-prêtre comprend deux assertions, d'abord l'aveu de sa messianité, puis une sorte de confirmation qui semblerait exigée par les circonstances où l'aveu se produit. Si précaire et si humiliée que soit sa situation présente, Jésus est le Christ, et ceux qui l'interrogent maintenant en auront la preuve lorsque sa gloire apparaîtra, lorsqu'ils le verront assis à la droite du Père et venant sur les nuées, Jésus est censé dire : « A la droite de la Puissance », pour éviter l'emploi du nom divin, comme le grand-prêtre a dit : « Fils du Béni. » jL'évangéliste ne voit pas d'inconvénient à mettre sur la même ligne l'entrée de Jésus dans sa gloire immortelle, et la manifestation définitive de cette gloire dans la parousie. La description de la gloire du Christ est prise du Psaume ex ( v. 1) ; celle de l'avènement messianique est prise de Daniel et veut signifier que Jésus est le Messie annoncé par ce prophète. Marc évite de faire dire au sanhédrin par le Christ : « Vous verrez bientôt » ; mais encore moins veut-il signifier : « Vous verrez un jour, à la fin de siècles nombreux ». La perspective de l'évangéliste est limitée à la génération présente.

Ayant entendu cette réponse, le grand-prêtre déchire ses habits en signe d'indignation et de douleur : c'était le rite prescrit à ceux qui en-

dit : (( Je le suis, et vous verrez le Fils de rhomme assis à la droite de la Puissance, et venant avec les nuées du ciel. »''^* Et le grand-

lendaienl un blasphème, et le rédacteur ne mentionne ce délai! que pour mieux définir, au point de vue du judaïsme légal, laccusalion de blasphème, non pour mettre en relief les sentiments, réels ou simulés, du grand-prèlre. D'accord avec celui-ci sur la question du blasphème, les membres du sanhédrin, sollicités par Caïphe d'émettre leuravis, auraient condamné Jésus à la peine de mort, conformément à la loi du Lévitique (xxiv, 16j. Mais d'après celte loi, le blasphémateur devait être lapidé. Or Jésus a été crucifié ; il a subi ce genre de supplice parce qu'il avait été condamné par l'autorité romaine, dans un procès régulier où le thème de l'accusation n'était pas un blasphème contre Dieu par affectation de qualité divine, mais la prétention messianique à la royauté d'Israël. Le procès devant Pilale n'a été en aucune façon la ratification du procès que l'évangéliste a supposé devant le sanhédrin. L'évangéliste attribue à cette assemblée une condamnation qu'elle n'a pas portée. Selon toute vraisemblance, l'idée du blasphème, comme toute la mise en scène du jugement devant Caïphe, a été conçue en vue de celte condamnation, qui n'a pas eu lieu. II serait donc superflu d'admettre, en dépit des textes, que le blasphème soit la parole sur le temple, en regardant la question

prêtre, déchirant ses habits, dit : « Qu'avonsnous encore besoin de témoins?^'* Vous avez

du grand-prôlre et l'aveu de Jésus comme interpolés dans le récit du jugement (s'il y a surcharge, c'est dans la parole sur le temple, vv. 57-59), ou que le blasphème porte seulement sur ce que Jésus a dit du Fils de l'homme assis à la droite de Dieu, ou que le grand-prêtre se serait empressé de trouver un blasphème où il n'y en avait pas, ou que le simple aveu de messianité, dans la bouche d'un homme aussi impuissant que le paraissait Jésus, ait pu être considéré comme un blasphème.

La tradition chrétienne aura senti de très bonne heure la nécessité apologétique de présenter le supplice de Jésus comme uniquement imputable aux Juifs : il importait à la nouvelle religion que son fondateur ne parût pas avoir été condamné par une juste sentence de l'autorité romaine; d'autre part, il était fort délicat d'accuser de prévarication Pilate lui-même, et il était impossible de nier que la sentence de mort eût été rendue par lui; restaient les dénonciateurs et les accusateurs du Christ, les Juifs, adversaires du christianisme naissant, détestés eux-mêmes dans le monde païen ; rien n'était plus facile que d'élargir leur rôle, de façon à transporter de Pilate sur eux la responsabilité entière du jugement rendu contre Jésus; à cette fin, l'on aura imaginé tout le procès devant Caïphe, avec la sentence capitale que le procurateur n'aurait eu qu'à confirmer, et dans le procès devant Pilate on aura

M^Ct l'k\ ANGILE SEr,ON MARC

entendu le blasphème. Que vous en semble? » Et tous le condamnèrent (comme) ayant mérité la mort.

•'^ Et quelqnes-uns se mirent à cracher sur

introduit l'épisode de Barabbas, pour que le magistrat romain ne semblAt pas seulement avoir laissé oxé(;uter une condammation dont il n'était pas l'auteur, mais avoir fait tout le possible pour que ce jugement inique fût frustré de son effet. Ainsi le supplice du Christ n'était pas une action de la justice romaine : ce n'était que le crime des Juifs. Rien ne sert de dire que les chrétiens n'avaient aucun intérêt à disculper, au temps de Néron, un fonctionnaire de Tibère, qui était mort en disgrAce. Il ne s'agit point ici de la personne de Pilate, mais de rautoriié (ju'il représentait. C'est pour ce motif que, dans les deux autres Synoptiques et dans le quatrième Évangile, on chargera de plus en plus les Juifs, et Pilate, c'est-à-dire l'autorité romaine, apparaîtra de plus en plus favorable à Jésus.

Le jugement chez Caïphe est suivi d'une scène odieuse où l'on voit certains membres du sanhédrin outrager le Christ. On est d'autant plus fondé à supposer là un dédoublement de la dérision dans le prétoire, que la description est mal équilibrée. On ne sait d'où viennent les « quelques-uns » qui se mettent à frapper Jésus; le contexte invite à reconnaître en eux les juges mêmes du Christ ; mais l'évangéliste ne le dit pas expressément, et peut-être n'est-ce que par une maladresse de rédac-

lui, à lui voiler le visage, à lui donner des coups de poing el à lui dire : « Prophétise ». Et les valets le reçurent avec des soufflets.

'"'Et comme Pierre était en bas, dans la cour, il vint une des servantes du grand-prêtre; ^'' et

tion qu'il paraît le laisser entendre ; il ne semble pas qu'une distinction nette existe dans son esprit entre ceux qui commencent à frapper Jésus, et les valets qui le reçoivent avec des soufflets. La mention des valets semble venir pour compléter et rectifierTindication vague quia été donnée d'abord. Le détail du voile jeté sur le visage du Christ pourrait être en rapport avec le passage d'isaïe (lui, 3) où les versions grecques disent que la « figure » de l'homme des douleurs « était comme cachée « ; les coups, avec Michée (iv, 14) et Isaïe (l, 6) ; la demande de prophéties, avec un passage des Rois (I Rois, xxii,24. Septante). Il n'est pas dit qu'on voile la tète de Jésus pour lui faire deviner qui l'a frappé. Peut-être a-t-on voulu attribuer au mot « prophétiser » une signification générale : Jésus serait invité par dérision à faire le prophète, soit par une prédiction, soit par un signe analogue à ce que l'on croyait et racontait des prophètes anciens.

Ayant décrit cette parodie de jugement, l'évangéliste revient à l'apôtre Pierre. Le récit du reniement se rattache à ce qui a été dit plus haut (v. 34)

voyant Pierre qui ^e cliaiiiïait, après Tavoir regardé, elle dit : << Toi aussi, tu étais avec Jésus le Nazaréen. » ''*^ VA il nia en disant: « Je ne sais ni ne comprends ce que tu dis. » Et il s'en

touchant lonlivo de Pierre dans la maison du g^rand-prélre, et la hardiesse qu'il avait eue de se mêler aux g^ens de Caiphe, près du feu où ceux-ci se chauHaient. Le narrateur dit que Tapùtre se cliaulTait .'i la lumière, parce que le brasier, en eflet, éclairait à l'entour et allait permettre de reconnaître l'intrus. Dans Taji^itation où le retour de la troupe armée avait mis la maison, une servante s'approche de ceux qui entouraient le l'eu, remarque Pierre et lui dit aussitôt : » Toi aussi, tu étais avec Jésus de Nazareth . » Protestation de l'apôtre, mais en forme négative, prescjne en forme de restriction mentale. L'évangéliste dit ensuite que Pierre « s'en va dehors », et il ajoute : « vers le vestibule », indication qui semble vouloir redresser la première, et qui plutôt la contredit. Puis vient la mention d'un premier chant du coq, destinée visiblement à marquer l'heure du premier reniement, comme le second chant marquera l'heure du troisième, afin de montrer la prédiction du Christ accomplie dans les termes précis où l'évangéliste l'a rédigée. Bien que Pierre ait changé de place et À qu'il ne soit plus au milieu du groupe de satellites ' qui se chauffent, la même servante dit aux mêmes assistants ce qu'elle a dit d'abord à Pierre luimême, et l'apôtre nie de nouveau, comme s'il était ]

alla dehors, dans le vestibule, et un coq chanta. ''-' Et la servante, le voyant, se mit à dire de nouveau à ceux qui se trouvaient là : « Il en

encore auprès du feu pour entendre ce qu'on dit de lui. Un certain temps se passe, comme si tout le monde voulait ou devait attendre le second chant du coq afin de procurer la réalisation de la prophétie par le troisième reniement. Dans l'instant convenable, les assistants soulèvent de nouveau la question, objectant à l'apùtre sa qualité de galiléen qu'ils ont reconnue à son accent et ù son langage. Pierre nie plus fort et avec serment ; le coq chante pour la seconde fois; Pierre se souvient de la prédiction, et il pleure. On oublie de dire qu'il s'en va, ce qui est pourtant la conclusion logique de Tincident. Le lecteur se demande aussi pourquoi l'apôtre, dont la mémoire se réveille au second chant du coq, ne s'est pas rappelé dès le premier la prédiction du Christ. En coordonnant la prophétie et le fait, en prenant l'anecdote du reniement pour remplir la troisième veille, l'évangéliste a négligé le soin de la vraisemblance.

Mais le récit plus simple qu'il a remanié n'est pas trop difficile à reconstituer. Le départ de Pierre, après le premier reniement, se trouve en rapport avec le premier chant du coq, parce que dans la source, oîile chant du coq n'était mentionné qu'une fois, pour indiquer l'heure, ce trait terminait le récit. L'indication de l'heure aura suggéré la

est. » '^ Et il nia de nouveau. El peu après, ceux qui étaient là dirent encore : « Certainement tu en es, car tu es galiléen. » '' Et il se mit à faire des imprécations et à jurer : « Je ne

circonstance du chant et déterminé par la même occasion la forme de la prophétie concernant le reniement. Si Ton élimine le faux départ de Pierre et le chant du coq, la seconde remarque de la servante n'a plus rien que de naturel : d'abord elle a interpellé l'apotre ; sur la réponse évasive de celuici, elle se tourne vers les i^ens qui sont avec Pierre auprès du feu et leur dit : < Il en est ». Les mots : « le voyant » (v. 69), ont été ajoutés pour souder vaille que vaille le second reniement au départ, comme les mois : « vers le vestibule » (v. 68), ont été ajoutés i)(»ur que Pierre, « sorti dehors », eût encore lair d'être dans la maison. Les mots : « peu après », " encore » i v. 70 1, sont pareillement destinés à faire durer l'incident et à mettre en relief la circonstance du triple reniement. Si on les supprime, on trouve que la réflexion des témoins vient au mieux pour compléter celle de la servante. En répli(juant à celle commère, le g-aliléen a trahi son origine. On le lui dit ; il s'épouvante et. cette fois, renie son maître de toutes ses forces; après quoi il s'éclipse promptemenl.

Le récit primitif était donc ainsi conçu: xiv, 53. (( Et ils emmenèrent Jésus chez le grand-prêtre. 54. Et Pierre le suivit de loin jusque dans la cour du grand-prêtre ; et il était assis avec les valets et se

connais pas cet homme dont vous parlez. » '-Et aussitôt, pour la seconde fois, un coq chanta. Et Pierre se ressouvint de la parole que Jésus lui avait dite : « Avant qu'un coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois. » Et à ce souvenir, il pleura.

chauffait devant le feu. 66. Et il vint une des servantes du grand-prètre, 67, et voyant Pierre qui se chauffait, elle <Ht, après l'avoir examiné : « Toi aussi tu étais avec Jésusle Nazaréen. » 68. Et il nia en disant : < .le ne sais ni ne comprends ce que tu dis. )) 69. Et la servante redit à ceux qui se trouvaient là : « Il en est. » 70. Et il nia de nouveau. Et ceux qui étaient là dirent : « Certainement, tu en es, car tu es g-aliléen. » 71. Et il se mit à faire des imprécations et à jurer : « .Je ne connais pas cet homme dont vous parlez. » 68. Et il s'en alla dehors. Et Ton était au chant du coq. xv, 1. Et dès le matin, après avoir tenu conseil », etc.

Que devint ensuite l'infortuné Pierre ? S'enfuit-il comme les autres et reprit-il tout aussitôt le chemin de la Galilée, ou bien suivit-il encore de loin, à la dérobée, les tristes événements de cette journée, et ne se décida-t-il à quitter Jérusalem que le soir de la passion? On ne saurait le dire. Mais, s'il y a quelque part dans le second Évangile un souvenir personnel de Pierre, c'est le récit du reniement en la forme où l'avait trouvé le rédacteur.

XV. 1 Et dès le malin, après avoir tenu conseil, les chefs des prêtres, avec les anciens et les

On dirait qu'une seconde réunion du sanhédrin a lieu dès le malin ; mais l'évangélisle ne précise pas le rapport de celle réunion avec la séance de nuit. Ce n'est pas motif pour confondre les deux en une seule. Dans la première, la condamnation à mort est censée acquise par jugement des magistrats juifs; dans la seconde, les magistrats préparent laccusalion qu'ils vont porter devant le procurateur. On ne voit pas que la seconde délibération suive immédiatement la première. Quant à l'objet, les indications qui concernent les deux réunions sont disparates et non complémentaires : si l'on a formulé une condamnation régulière que Pilate n'ait qu'à ratifier, l'accusation est toute prèle ; si l'on prépare maintenant une accusation en forme, pour que Pdate juge et condamne, c'est que le sanhédrin lui-même n'a pas condamné. La source de Marc plaçait au matin la délibération des principaux Juifs qui devaient se rendre accusateurs de Jésus; c'est pourquoi l'évangélisle mentionne ici un conseil qui, dans sa rédaction, paraît doubler la réunion nocturne ; il ne dit pas qu'une sentence capitale ait été alors prononcée ou renouvelée contre Jésus, et il n'a pas soupçon de l'idée qui a trouvé crédit chez plusieurs commentateurs modernes, d'après lesquels cette seconde séance du sanhédrin aurait été une sorte de fiction légale pour confirmer la condamnation résolue pendant la nuit. Il n'est pas question

scribes, et tout le sanhédrin, ayant fait lier Je'sus, l'emmenèrent et le remirent à Pilate. .'Et Pilate l'interrogea : « Tu es le roi des Juifs? » Et répondant, il lui dit : « Tu le dis .» 3 Et les chefs des prêtres formulaient contre lui

de jugement. Gaïphe et ses affidés conviennent entre eux de ce qu'ils vont dire au gouverneur, puis ils font lier Jésus, bien décidés à le présenter à Pilate comme un faux Messie et un arlisan de révolte. Selon l'évangéliste, loutle sanhédrin se serait transporté chez Pilate ; mais nul besoin n'était de réunir l'assemblée pour concerter la plainte ; un groupe de magistrats, d'accord avec legrand-prélre. suffisait pour préparer, énoncer et soutenir l'accusation. Dans l'esprit des évangélistes, le sanhédrin représente les Juifs, les Juifs qui ont fait mourir le Christ. De là viennent les expressions générales dont les rédacteurs se servent d'autant plus volontiers qu'ils étaient fort mal renseignés sur le détail des faits. Dans la suite, les chefs des prêtres sont seuls mentionnés, et la source de Marc ne signalait peut-être qu'eux dans les préliminaires du procès devant Pilate.

Il semble que les accusateurs de Jésus aient trouvé Pilate à son tribunal, prêt à les entendre. Le procurateur avait sa résidence ordinaire à Césarée, mais il venait à Jérusalem pour la pâque, afin de veiller au maintien de l'ordre. On admet volontiers que, dans ses séjours temporaires, il s'installait au palais d'Hérode. Mais on a supposé aussi

444 l'évangile sfxon marc

beaucoup d'accusations. '* Et Pilate l'interrogea de nouveau : « Tu ne réponds rien? Vois quelles accusations ils Cormulent contre toi I » -^ Et Jésus

que ce palais pouvait rester à la disposition des princes de la famille hérodienne. et que le procurateur résidait dans la tour Antonia, où se trouvait le quartier de la garnison romaine, et d'où il pouvait plus facilement surveiller le temple et ses abords. Les récits de la passion donneraient à penser que le tribunal de Pilate était proche de l'endroit où étaient casernes les soldats romains. Mais ce peut être affaire de perspective. Les disciples du Christ ont pu savoir où demeurait Pilate , nos évangélistes ne le savent plus que très vaguement.

La relation du procès devant le procurateur est confuse, à la fois incomplète et surchargée ; le développement de l'affaire est impossible à suivre ; au début manque l'énoncé de l'accusation, et la sentence de condamnation manque à la fin. On ne voit pas pourquoi Pilate, sans que la cause ait été introduite, sans que les griefs aient été formulés, demande à Jésus s'il est le roi des Juifs, ni pourquoi les plaintes des prêtres se produisent quand elles sont devenues inutiles, après l'aveu du Christ, Le défaut de cet arrangement, et la comparaison de Luc (xxni, 2-3) donnent à penser que l'évangéliste a fait une transposition, soit pour ditTérencier le procès devant Pilate d'avec le procès devant Caïphe, soit pour donner plus de relief au silence de Jésus, soit enfin et surtout pour préparer l'incident

ne répondit plus rien, de sorte que Pilate était étonné. ^' Et à l'occasion de la fête, il leur accordait la liberté d'un prisonnier, (celui) qu'ils

de Barabbas, la faveur, en fait inexpliquée et inexplicable, que le procurateur est censé avoir témoignée au Christ, ayant, selon Tévangéliste, son motif dans le silence gardé par l'accusé devant ses accusateurs, et l'aveu messianique ne pouvant être que matière à condamnation. La donnée primitive était que Jésus, dénoncé à Pilate comme prétendu Messie par les chefs des prêtres, n'avait rien répondu à ses accusateurs; interrogé par le magistrat romain sur le fond de l'affaire, Jésus avait simplement avoué ; la condamnation s'en était suivie. L'épisode de Barabbas fait pendant au jugement parCaïphe; il s'intercale dans la relation du procès devant Pilate pour faire entendre, contrairement à la vérité, que le procurateur n'a pas condamné Jésus, mais qu'il l'a laissé mettre à mort, se conformant à la sentence du sanhédrin, après avoir essayé vainementdele soustraire à ses ennemis par voie de grâce.

Selon l'évangéliste, Pilate, embarrassé du silence de Jésus, n'osant absoudre un accusé qui ne se défend pas, ou plutôt ne pouvant casser une sentence du sanhédrin que l'aveu du Christ justifie en droit strict, convaincu d'ailleurs (ju'il n'a pas affaire à un perturbateur de l'ordre public, aurait l'idée de sauver l'inculpé en faisant demander sa grâce par le peuple. Une coutume, en eifet, — qui est

demandaient. ' Et il y avait le nommé Barabbas, arrêté avec les séditieux qui, dans la sédition, avaient commis un meurtre. ^ Et la foule, étant

signalée seulement dans les Évangiles et sur lanliquilé ou même la réalité de laquelle on n'est pas autrement renseigné, — aurait existé, qui faisait concéder par le pouvoir au peuple, à chaque fête de pâque, la mise en liberté d'un prisonnier. La coutume aurait été d'origine juive, son rapport avec la pâque n'étant pas une simple coïncidence, et la mise en liberté dun captif rappelant en quelque manière la délivrance d'isiaël (juand Dieu le lira de la servitude d'Egypte. 11 va de soi que nul gouvernement ne se serait laissé enlever par ce moyen la faculté de punir ses ennemis ; il était toujours facile de dérober à la faveur du peuple les gens qu'on voulait supprimer. Mais ce que dit Marc a bien plutôt l'apparence d'une légende populaire que d'une coutume véritable.

Or. en ce temps-là, il y aurait eu sous les verrous un certain Barabbas, qui, avec une troupe de factieux, avait commis un meurtre dans une sédition. On ne doit pas songer à un mouvement qui aurait eu quelque caractère politique ; il s'agirait d'une émeute vulgaire, un mauvais coup de gens sans aveu. Les indications sont très vagues, sous une apparence de précision, comme ce qui a été dit de la coutume dont Barabbas est censé avoir bénétîcié. L'évangéliste parle de « la sédition » et « des séditieux », comme si tout le monde les con-

montée, se mit à réclamer ce qu'il avait coutume de leur faire. ^ Et Pilate prit la parole en disant : « Voulez-vous que je vous mette en

naissait ; c'est une façon naïve de présenter un fait dont celui même qui en parle ne sait rien. Pilate aurait considéré Barabbas comme un vulgaire bandit et n'aurait pas soupçonné que la masse des Juifs pût s'intéresser à lui. Mais, dans ce cas, l'on se demande comment un administrateur intelligent a pu accorder la libération d'un malfaiteur dangereux.

Ayant donc imaginé d'offrir au peuple, qu'il croit favorable à Jésus, la grâce du prisonnier que les prêtres lui ont livré, Pilate propose à la foule, quand elle se présente, suivant l'usage, la mise en liberté de son Messie. 11 aurait dit : « \'oulez-vous que je vous libère le roi des Juifs? » La forme de cette proposition est singulière. Mais l'évangéliste ne veut pas prêter à Pilate l'intention de se moquer ouvertement des Juifs ou de Jésus lui-même. « Roi des Juifs » est le thème de l'accusation portée : Pilate, juge delà cause, désigne ainsi l'inculpé; et comme il est censé comprendre que la royauté affectée par le Christ n'a rien qui compromette l'autorité de César, il peut, du moins au gré du rédacteur, parler du roi des Juifs comme d'une personne qui doit être chère à ses compatriotes. L'évangéliste veut que Pilate otfre aux Juifs la liberté de leur Christ. Il ne faut pas chercher d'autre sens à la proposition, inconcevable au point

MS l'kvangili: sklon marc

liberté le roi des Juifs? » 'o Car il savait que les chefs des prêtres l'avaient livré par jalousie. ^^ Et les chefs des prêtres excitèrent la foule,

de vue de l'histoire, qu'il adresse au peuple assemblé. Pilate aurait cru, non sans raison, que les prêtres étaient jaloux du crédit que Jésus avait acquis auprès de la masse. Mais le peuple était disposé maintenant à suivre l'impulsion de ses chefs religieux. A l'instigation des prêtres, la foule demande au procurateur désappointé qu'on lui accorde la liberté de Barabbas plutôt que celle de Jésus.

Ce brusque revirement ne serait pas facile à expliquer selon la vraisemblance. La captivité du nouveau prophète pouvait nuire à son crédit, mais non ameuler le peuple contre lui. Oue la population ait subitement passé de l'admiration à la haine, et que, non contente de préférer Barabbas au Christ, elle ait demandé avec rage que celui-ci fût crucifié ; que les prêtres aient eu le temps, entre la proposition de Pilate et la réponse du peuple, — réponse qui ne semble d'ailleurs avoir comporté aucun délai — de changer ainsi les sentiments de la foule et de l'amener à une sorte de fureur contre Jésus; que le procurateur ait aussitôt cédé à ce violent caprice : ce sont autant de traits qui conviennent mieux à la fiction légendaire qu'à l'histoire, et qui ressembleraient plutôt à un effet de théâtre, dans un mélodrame ou une pièce enfantine, qu'à une scène de la vie réelle.

afin qu'il leur accordât plutôt la liberté de Barabbas. '^ Et Pilate, prenant de nouveau la parole, leur dit : « Que voulez-vous donc que

Pilate, trompé dans son attente par le choix que les Juifs ont fait de Barabbas, demande, avec une naïveté aussi peu conforme à la situation qu'à son caractère personnel, quel sort devra être attribué à celui qu'on lui a dénoncé et que le peuple semblait disposé à regarder comme roi des Juifs. La foule répond : « Crucifie-le. » L'évangéliste dit même qu'ils crièrent cela « de nouveau », comme si, dans leur réponse à la proposition de Pilate, les Juifs ne s'étaient pas contentés de demander la grâce de Barabbas, mais avaient positivement réclamé l'exécution de Jésus. Pilate ne se rend pas tout de suite. Il lui répugne de livrera la mort un innocent, et il se constitue près des Juifs l'avocat du Christ, déclarant qu'il ne trouve pas dans son affaire motif de condamnation. Mais la foule redouble ses cris. Dans le temps où ce récit fut conçu, on avait déjà vu des Juifs, en certaines occasions, par exemple dans le cas de Paul, demander avec cet acharnement la mort des chrétiens.

Le procurateur cède, n'étant pas censé pouvoir refuser la grâce de Barabbas ni mettre obstacle à lexéculion de Jésus; il accorde la liberté du criminel, et il livre l'innocent pour qu'on le crucifie. Il fait d'abord flageller le Christ, suivant l'usage, la flagellation servant de préliminaire au crucifiement. Tout semble s'exécuter rapidement, et l'on

450 l'évangile selon maf<c

je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs » ? ''^ Et ils crièrent de nouveau : « (Irucifiele ! » 1^ Et Pilate leur dit : " Mais qu"a-t-il t'ait

dirait que Pilate ne prend même pas le temps de prononcer la sentence dans les formes légales. C'est que l'évangéliste, en elTet, a évité de dire que la condamnation avait été portée par le magistrat romain ; il veut faire entendre que Pilate a été contraint par les Juifs, après avoir usé en vain du. moyen de grâce q,ui s'offrait en cette occasion, de laisser exécuter l'arrêt de mort qu'avait rendu le sanhédrin. Perspective essentiellement fausse, puisque Jésus a été exécuté par des soldats romains, en vertu d'une sentence édictée par Pilate, apiès examen de la cause par le même. De ([uelque manière qu'on explique la tiction, l'histoire de Barabbas est inconsistante comme fait.

Il est de toute invraisemblance que le procurateur se soit intéressé à la personne de Jésus, et il ne se fit probablement aucun scrupule de décider sa mort. Aurait-il cependant remarqué que le fanatisme juif était seul en cause? Aurait-il souhaité véritablement de dérol)er aux poursuites de gens qu'il méprisait un accusé qu'il jugeait inotTensif? x\urait-il senti aussi (jue sa résistance provoquerait des troubles à Jérusalem, lui susciterait des difficultés à Fîome? Aurait-il pris ensuite son parti avec cette indiiï'érence calculée d'un homme politique pour qui la raison d'État et l'avantage personnel primaient toute considération de justice ? Devant

de mai? » Et ils crièrent pluis fort : « Grucifiele ! » •'• Et Pilate, voulant satisfaire le peuple, leur accorda la liberté de Barabbas, et il livra

nos textes, ces conjectures sont purement gratuites. La prétention messianique impliquait une équivoque dont Jésus n'est sorti que par lamort et dont on ne peut pas supposer que Pilate ait deviné l'explication. La distinction de ravènementigiorieux et du règne spirituel du Christ résulte de la situation créée par la mort de Jésus. Jamais celui-ci ne l'a formulée, et Pilate n'a pu la soupçonner. La parole du Christ johannique (Jean, xvih, 36) : « Mon royaume n'est pas de ce monde », n'aurait jamais pu être dite par le Christ de l'histoire. Ce que celuici a réellement dit, son aveu à Pilate, signifie le contraire. L'objet de sa mission, tel qu'il le voyait encore à cette heure suprême, n'était pas l'établissement d'une société spirituelle, compatible avec tous les pouvoirs humains, c'était l'instauration complète du règne de Dieu à la place de la tyrannie des hommes. Se trouvant en face d'une agitation populaire dont l'étiquette, pour le moins, était inquiétante, et dont le terme prévu, sinon le but avoué, était le renversement de l'ordre établi, Pilate, quand même il aurait attaché plus d'importance qu'il n'en altachaii à la vie d'un homme étala vie d'un juif, ne dut pas avoir l'ombre d'un doute sur la légitimité de son arrêt. AU' surplus, les circonstances ne lui permettaient guère d'apprécier la grandeur morale de Jésus, et il était incapable

Jésus, après lavoir fait flageller, pour qu'il fût crucifié.

'^' Et les soldats remmenèrent à l'intérieur de la cour, c'est-à-dire (dans) le prétoire, et ils convoquèrent toute la cohorte. '" Et ils le revêtirent

de la comprendre assez pour concevoir l'idée d'arracher le Christ au destin que son titre messianique lui faisait nécessairement encourir. Pilate n'a pu songer un seul instant à mettre en liberté « le roi des Juifs ». 11 aurait dû l'arrêter le lendemain.

La flagellation de Jésus, après la sentence du procurateur, aura été exécutée en public devant le tribunal de Pilate. parles soldats romains. Suit une scène de dérision que rien ne prépare et qui vient même en surcharge dans le récit, lia été dit (v. 15) que Pilate « livra Jésus pour qu'il fût crucifié » ; après la scène de dérision, Ton se retrouvera au même point (v. 20 b); les soldats « emmènent » Jésus « pour le crucifier ». Cette scène est parallèle à celle qui, dans des conditions analogues, suit le procès devant Caïphe. Mais la scène du prétoire a plus de traits originaux, sinon authentiques. Après avoir Hagellé le Christ, les soldats romains l'auraient traité en roi de comédie. De l'endroit, accessible à tous, où se trouvait le tribunal, ils conduisent le condamné dans l'intérieur des bâtiments qui leur servaient de caserne. Là ils appellent louLe la cohorte, c'est-à-dire les six cents hommes qui îa composaient. Jésus avait été dépouillé de ses vêle-

de pourpre et le ceignirent d'une couronne d'épines qu'ils avaient tressée. ^^ Et ils se mirent à le saluer, (disant) : <( Salut, roi des Juifs ! » '^ Et

ments pour la flagellation : ce supplice était administré avec des fouets garnis de lanières de cuir, et il n'était pas rare que la victime y succombât. Des soldats, pour s'amuser du prétendu roi des Juifs, lui mettent sur les épaules un manteau de pourpre, peut-être un de leurs manteaux rouges, figurant la pourpre royale ; en guise de couronne, ils entrelacent des branches d'épines flexibles et lui posent sur la tête ce triste diadème. Cette couronne pouvait être douloureuse ; mais elle n'est pas comprise comme un instrument de torture : c'est un moyen de dérision. A cette caricature de roi les soldats rendent des semblants d'hommages : saluls et génuflexions . Mais ils ne s'en tiennent pas à la moquerie, et leur mépris se traduit de façon plus grossière : ils frappent la tête du Christ avec un roseau et ils lui crachent au visage. Ce dernier trait s'est rencontré dans la scène d'outrages chez Caïphe, où il est peut-être mieux à sa place. Pour mener Jésus au lieu de l'exécution, les soldats lui ôtent le manteau de pourpre, sans doute aussi la couronne d'épines, et lui remettent ses habits. Il n'est pas impossible que cette scène ait été conçue pour l'accomplissement des prophéties, et coordonnée au titre de roi des Juifs par celui qui l'a imaginée ; du moins les coups sur la tête avec le roseau semblent venir de Michée

ils lui frappaient la tête avec un roseau, ils crachaient sur lui, et, s'agenouillant, ils lui ren-

(iv, 14) : « On frappe de la verge sur la joue le juge d'Israël. «Et l'on peut trouver invraisemblable que, dan« l'intervalle de la flagellation et du crucifiement, il ait été permis à toute la garnison de Jérusalem d'user ainsi d'un condamné pour son propre divertissement. Les soldats auraient-ils eu la faculté d'aggraver selon leur caprice la sentence de anort '^

C'esit pourquoi, eu supposant qu« le l'écilde Marc représenta une tradition historique, on a conjecturé que cette déj'ision du Christ n'avait pas été un incident forluit. Jésius aurait été pris comme roi des fous, conformément ;à un rite où ce roi de carnaval n'était pas mis à mort pour lia forme mais en réalité. On a relevé dams Pliilon {In Flaccum^ 6) l'histoire singulière du fou Carabas, que la populace d'AlexaiKirie s'était amusée à costumer en roi, poujr se moqu-er du jeune Agrippa, devenu roi de Judée par faveur de Galigula, et l'on s'est demandé si -Carabas ne serait pas le nom même de Barabbas. nom qui ne serait pas celui d'un individu, mais celui du personnage <{m figurait le roi dans des fêtes analogues aux Saturnales romaines et aux Sacées babyloniennes. La conduite des soldats romains à l'égai'd de Jésus se comprendrait mieux si Pilale, ayant prononcé la condamnation diu Christ, comme d "un simple aventurier, au supplice <de la croix, l'avait livré aux soldats pour qu'il

fiaient leurs hommages.-'' Et quand ilsse lurent joués (le lui, ils lui enlevèrent la pourpre et le revêtirent de ses habits, et ils l'emmenèrent pour le crucifier.

fût crucifié en Barabbas, en guise ou en place du Barabbas. Du nom el de la circonstance mal comprise, rintérêt apologétique aidant, l'histoire de Barabbas, autrement inexpliquée, aurait été déduite. Contre cette dernière hypothèse on peut faire valoir que la scène du prétoire est aussi adventice dans le récitdela passion que l'histoire de Barabbas; qu'elle n'a même aucune chance d'être plus ancienne dans la tradition évangélique; que les deux semblent avoir été conçues indépendamment l'une de l'autre et pour des motifs difTérents, l'histoire de Barabbas étant pour l'apologie du christianisme devant l'autorité romaine, et la scène du prétoire pour l'accomplissement des prophéties; enfin que la scène du prétoire ne paraît aucunement liée dans la tradition soit à la sentence de Pilate soit à l'exécution de cette sentence par le crucifiement, ces deux points fermes des souvenirs apostoliques, et qu'il n'en devrait pas être ainsi dans le cas oîi la dérision aurait été l'une des conditions du supplice fixées par le jugement du procurateur. Le nom de Bar-Abba était, paraît-il, fort commun. L'histoire de Barabbas aura été construite, avec ce nom vulgaire, d'après quelque coutume plus ou moins analogue à celle que dit rKvungile, et quelque anecdote s'y rapportant.

-1 Et ils requirent un passant qui arrivait des

A Rome, le supplice de la croix était réservé aux esclaves. On l'appliquait aussi aux condamnés à mort qui n'étaient pas citoyens romains, aux voleurs de grand chemin, aux rebelles. Cette peine était regardée comme la plus infamante. Chez les anciens peuples d'Orient, la croix consistait en un simple poteau. Chez les Romains, elle comportait souvent une traverse que Ion attachait horizontalement au sommet du poteau et sur laquelle on clouait les bras du crucifié. Le poteau dépassait-il la traverse, ou bien celle-ci était-elle ajustée au sommet du poteau? Peut-être. dans la croix de Jésus, le sommet du poteau dépassait-il la traverse, puisque l'on mit une inscription audessus de sa tête. Une cheville plantée dans le poteau passait entre les jambes des crucifiés et .soutenait leur corps. A Rome, le condamné s'en allait au supplice en portant la traverse de la croix, le poteau étant d'avance en place. En Orient, il portait peut-être la croix entière, mais on ne saurait l'affirmer dans le cas de Jésus.

Il semble que le Christ ait succombé sous un fardeau trop pesant pour lui, parce que la flagellation avait épuisé ses forces. Les soldats prirent un passant qui arrivait de la campagne et l'obligèrent à porter la croix. La tradition a conservé le nom de cet liomme : c'était un juif originaire de Cyrène,

champs, Simon de Gyrène, père d'Alexandre et de Rufus, pour qu'il emportât sa croix.

appelé Simon. Ses deux fils, Alexandre et Rufus, étaient connus de la communauté chrétienne pour laquelle fut rédigée cette notice ; -peut-être vivaientils encore lorsque ce passage du second Évangile fut écrit; ils avaient donc embrassé la foi du Christ, peut-être après leur père lui-même. Ce dernier point toutefois est fort hypothétique. On peut croire du moins que cet Alexandre et ce Rufus se flattaient d'être fils d'un homme qui avait assisté au supplice de Jésus et qui avait même porté sa croix. C'est par eux sans doute (jue ce détail, d'une précision tout à fait extraordinaire dans les récits delà passion, sera entré dans la tradition de l'Évangile et d'abord dans la rédaction de Marc. Leurs noms étant des plus communs, il n'y a pas lieu de les identifier avec l'Alexandre des Actes (xix, 33) ou celui des Epîtres à Timolhée (I Tim., i, 20; II Tim., iv, 14). et le Rufus de l'Kpitre aux Romains (xvi, 13). Rien ne prouve que Simon demeurât à Jérusalem. Il pouvait y être venu, seul ou avec sa famille, pour la pâque. Les soldats le mettent à réquisition comme il entraiten ville. On ne dit point qu'il vînt de travailler aux champs, ou que ce fût un paysan allant à Jérusalem pour afi'aires (cf. xvi, 12), ou un citadin qui serait sorti pourse promener de bon matin. En tous cas, le trait n'est pas à alléguer pour prouver que Jésus a été crucifié un jour ordinaire, non le premier jour de l'octave pascale.

458 I.'ÉVANGILF. SELON MARC • *

" £t ils le conduisirent au lieu (dit) Golgotha, ce qui signifie lieu du Cràne. -^ Et ils lui donnèrent du vin mêlé de myrrhe, et il n'en prit

Conformément à la Loi, le crucifiement eut lieu hors la ville, en un lieu appelé (ioly^olha, c'est-àdire « crùnc ». Les Rotcaaius faisaient ces sortes d'exécutions au bord des grandes routes, et le Golgotha se trouvait en elTet près d'un chemin. Il est invraisemblable que le nom ait été emprunté à la destination de l'endroit, car un lieu d'exécution n'est pas spécialement le lieu du cràne des suppliciés. Oji peut croire que le Golgotha étaàt un tertre ou un rocher dénudé qsi avait l'apparence dun cràne chauve. L'emplacement se trouvait au nordouest de Ja ville. « Il n'y a pas de raison décisive pour placer le Goli^otha à l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a vénéré. Mais il n'y a pas non plus d'objection capitale qui oblige de troubler à cet égard les souvenirs chrétiens « (Renan, Je/ms^^, 429).

Il semble que, dans la source de Marc, la mention du crucifiement (v. 24 a) suivait l'arrivée au Golgotha (v. 22), et que ce qui est dit plus loin de l'inscription (v. 26^ se rattachait à la mise en croix. Les incidents du vin aromatisé et du partage des vêtements sont pour raccomplissement des prophéties ; l'indication de l'heure appartient à la chronologie systématique du rédacteur, qui va partager la journée de la passion en quatre parties, comme il a partagé la nuit précédente. Le jugement

COMMENTAIRE 4o9

pas. •-' Et ils le crHciiièrent. Et ils partagèrent ses vêtements, tirant au sort ce que chacun en

a eu lieu dans le premier quart; au second se rattacha le crucifiement.

La présentation du vin aromatisé pourrait être la première forme sous laquelle on a indiqué l'accomiplissement du psaume lxix v. 22) : « Ils m'ont donné du fiel en nourriture, et ils ont abreuvé de vinaitrre ma soif. » Le refus du Christ a pu être sugg-éré pair le même psaume ^v. 11). D'ailleurs, si l'on en croit la tradition rabbiniqU'C, les femmes de la haute société hiérosolymitaine avaient coutume de préparer pour les condamnés à mort oin breuvage assoupissant qu'elles apportaient elles-mêmes. C'est ce breuvage qui, selon Marc, aurait été présenté à JésTa«. Certains commentateurs observent (jue la myrrhe dans le vin ne fait que l'adoucir et perd ses propriétés narcotiques. Lévangélisle a pu parler devin mêlé de myrrhe parce que les Romains connaissaient cette préparation. Quoi qu'il en soit de la myrrhe et de son efficacité, une petite quantité de vin généreux suffisait pour jeter un homoa-e épuisé dans unétat de torpeur à moitié inconsciente. Jésus aurait refusé ce soulagement.

Pour le crucifiement, on commençait d'ordinaire par planter la croix, qui n'était pas très haute, puis on hissait le supplicié, dont on clouait les mains et les pieds. Les pieds étaient cloués l'un près de l'autre, non l'un sur l'autre. On dépouillait les crucifiés de tous leurs vêtements. Le lin^e autour des

aurait. -•'> Et il était la troisième heure quand ils le crucifièrent.

•^ Et l'inscription (portant le sujet) de sa con-

reins est attesté par l'Évangile de Nicodème, autorité nulle, et qui se fonde probablement sur les représentations figurées, où l'on ne conçoit même^ pas que ce linge ait pu manquer. Saint Athanase, saint Ambroise, saint Augustin pensent que 1( Christ a été dépouillé de tout vêtement. Comme le' supplice de la croix n'a été aboli que par Constantin,l'opinion du premier de ces Pères doit s'appuyer sur une connaissance réelle de l'usage et non seulement sur la comparaison qui a été souvent faite entre le Christ en croix et Adam au paradis terrestre. Les vêtements du supplicié revenaient aux exécuteurs. Mais c'est incontestablement comme réalisant une prophétie, et d'après cette prophétie même (Ps. xxn, 19, Septante : Ils se sont partagé^ mes vêtements, ils ont tiré au sort mes habits), que le trait est rapporté dans les Évangiles, et déjà dans Marc, bien ([ue lévangéliste ne cite pas le texte. On nous laisse ignorer beaucoup de choses plus importantes, et l'incident ne méritait pas d'être raconté pour lui-même.

L'écriteau de la condamnation avait été rédigé Selon l'usage romain. Comme il n'était pas nécessaire que le nom de Jésus y figurât, la formule brève de Marc peut reproduire la teneur exacte de l'inscription. Il est probable que le Christ avait porté la pancarte à son cou pendant le trajet du

damnation était rédigée (en ces termes) : « Le roi des Juifs. »

-^ Et ils crucifièrent avec lui deux voleurs, l'un à sa droite et l'autre à sa gauche. -■' Et les

tribunal au Calvaire, ou bien qu'on l'avait portée devant lui. L'évangéliste ne semble pas considérer l'inscription comme injurieuse à l'égard du crucifié; il y voit ce quelle était en effet, un détail légal de l'exécution. Pilate, ayant condamné Jésus comme prétendant à la royauté sur les Juifs, a fait rédiger en conséquence Técriteau d'infamie. Mais il y avait dans la situation même une terrible ironie que l'inscription traduisait. Marc ne dit pas que l'écriteau fut affiché en haut de la croix; ses lecteurs devaient naturellement le penser.

Deux brigands auraient été exécutés en même temps que le Christ. Si le fait est vrai, on ne saurait dire qu'il y ait eu là une intention malveillante du procurateur. Ces deux hommes, dont la légende a pensé trouver les noms, devaient sans doute être mis à mort ce jour-là. Le texte commun présente en cet endroit un verset (v. 28) qui manque dans les plus anciens témoins : « Et fut accomplie l'Ecriture qui dit : H Et il a été compté parmi les malfaiteurs. » La citation est d'Isaïe (vni, 12), et il est probable que l'évangéliste visait ce passage en écrivant ; mais, comme ces sortes de rapprochements ne sont pas ordinairement indiqués dans les récits de Marc, et que l'omission dans les anciens manuscrits serait inexplicable, le verset aura été interpolé ici

462 i.'h:va.ngilk sei>on marc *

passants l'inju riaient en branlant la tête et disant : « Hé! toi qui voulais détruire le temple et le rebâtir en trois jours, ^" sauve-toi toi-même, descendant de la croix ! » ^* De même les chefs des prêtres, avec les scribes, se moquaient de

d'après Luc (xx»', 37). Cependant il est possible que le texte prophétique ait suggéré ce trait. Les évangélistes, qui ont dans l'esprit le verset d'isaïe, regardent le voisinage des deux voleurs et l'asso^ dation de- Je sus à ces misérables comme une ignominie à laquelle viennent se joindre les insultes di'S assistants et même celles des deux larrons.

La mention des passants donne à supposer que le Golgothase trouvait près d'un chemin fréquenté. Des gens reprochent à .lésus la parole qu'on a déjà trouvée dans la bouche des témoins chez le grandprêtre ; mais la parole est ici en sa forme originale (cf. xrv, 58; supr. p. 429i. Une réminiscence du psaume xxn (v. 8) apparaît en ce qui est dit de ces passants qui « branlent la- tête » en signe de déri^sion. Ils rient d'un Messie qui v-oulait détruire le temple pour le rebâtir en trois jours, et qui se laisse crucifier comme un vulgaire bandit : s'il est le Christ, qu'il le montre en se dérobant au supplice.

Les prêtres et les scribes auraient été là aussi, assistant au supplice et jouissant de leur succès; s'enfernîant dans une sorte de dignité méprisante, ils ne parlent point à Jésus, mais ils se moquent de lui entre eux; ce Sauveur, disent-ils, ne peut se sauver lui-même. On est un peu étonné de cette allu-

lui entre eux, disant : « Il en a sauvé d'autres; il ne peut pas se sauver lui-même. ^'~ Que le Christ, le roi d'Israël, descende maintenant de la croix, pour que nous (le) voyions et que nous croyions ! » Et ceux qui avaient été crucifiés avec lui l'insultaient aussi.

'■' Et quand il fut la sixième heure, il y eut des ténèbres sur la terreentière, jusqu'à la neu-

sionaux miracles du Christ, dont la prédication à Jérusalem paraît n'avoir été accompagnée d'aucun miracle ; ce Christ thaumaturge est celui de Tévangéliste, non celui que les prêtres ont connu. Ils l'appellient « roi d'Israël » en se référant à Finscriplion de la croix ; mais le rapport paraît artificiel, et l'ensemble du discours manque d'originalité. Les injures des prêtres doublent celles des passants, auxquelles on dirait quelles sont surajoutées; elles ont été conçues probablement par le même rédacteur que le procès devant Caïphe. D'ailleurs une intervention collective des sanhédristes en pareil lieu est peu vraisemblable.

L'évangéliste remplit avec le miracle des ténèbres le troisième quart de la journée, de midi' à trois heures : le loul, miracle et indication de l'heure, est une addition rédactionnelle par rapport à la source du second Évangile. Le rédacteur n'a pas songé à une éclipse de soleil, et une telle éclipse n'aurait pu se produire au temps de la pleine lune. Les ténèbres en question couvrirent « toute la

464 i/kv\ngile sixo.n marc

vième heure. '■^'* Et à la neuvième heure, Jésus cria à haute voix : É/oï Elo'i lama sahaktanl ?

terre », et non seulement la Palestine; rien de plus arbitraire que de prêter aux Synoptiques l'idée de ténèbres sarrètant aux frontières de Judée ou confinées à la banlieue de Jérusalem, ou bien celle d'un assombrissement du jour par la poussière, comme il s'en produit, paraît-il, chaque année à Jérusalem, au commencement d'avril. L'évangéliste a eu la sagesse de ne pas expliquer ni décrire ces ténèbres ; il a ainsi évité l'enfantillage et le ridicule. Il s'agit pour lui d'une impression morale autant que d'un miracle physique; d'un fait significatif, non d'un simple obscurcissement de l'atmosphère. Pouvait-on concevoir le Christ agonisant à la face du soleil ? N'est-ce pas en prévision de cette mort que le prophète Amos (vni, 9-lOj avait écrit : « En ce jour-là, dit le Seigneur, je ferai coucher le soleil à midi, et par un beau jour, je couvrirai la terre de ténèbres, et je changerai votre fête en deuil et vos chants en lamentations..., et je rendrai ce jour triste comme le deuil d'un premier-né, et sa fin comme un jour de douleur. » Le texte d'Amos aura donné forme et expression à un sentiment de la conscience chrétienne.

Vers trois heures de l'après-midi, Jésus poussa un grand cri, et il expira. Épuisé déjà par la flagellation, il avait souiîerl en silence les douleurs du crucifiement. La perte de sang causée par le percement des mains et des pieds n'était pas mortelle,

ce qui signifie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m"as-tu abandonné? » ^^ Et quelques-uns des

parce qu'elle s'arrêtait bientôt; aussi l'agonie d'un crucifié pouvait-elle être fort longue et durer même jusqu'à trois ou quatre jours. « La vraie cause de la mort était la position contre nature du corps, laquelle entraînait un trouble aiïreux dans la circulation, de terribles maux de tète et de cœur, et enfin la rigidité des membres » Renan, Jésus, 438). Jésus goûta toutes ces horreurs, en attendant le dénouement fatal. La vie se retirait de luipeuàpeu. 11 mourut, comme meurent tous les hommes, lorsque le désordre introduit dans *son organisme brisa le lien de son existence. On sait que sa mort fut prompte; il semblerait qu'une douleur intense, provoquée par la rupture de quelque organe vital, ait causé le cri que Jésus poussa, et la mort survint aussitôt.

D'après notre évangéliste, le Christ, peu d'instants avant d'expirer, aurait prononcé distinctement et à iiaute voix les premières paroles du psaume xxn : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? >> Ces paroles sont citées en araméen, puis traduites. La Citation araméenne était indispensable pour faire comprendre comment les auditeurs avaient pu confondre le mot « mon Dieu » avec le nom d'Élie (Eliah). Cependant, si le mot Éloî, dan.s Marc, qui aime, ainsi qu'on la déjà vu, à citer des formule.s araméennes, signifie bien « mon Dieu », il ne se prèle pas si facilement que

assistants, l'entendant, dirent : « Voilà qu'il appelle Elie ! » ^'' Et quelqu'un, accourant, et

l'hébreu Eli à la confusion avec le nom d'Élie, même en faisant la part de la plaisanterie et du jeu de mots. La méprise volontaire que suppose le narrateur n'a guère pu être imputée par lui aux soldats romains : ce seraient donc des juifs qui l'auraient faite. Est-ce encore un juif qui prend Une éponge, la trempe dans du vinaigre, et la présente à Jésus? Mais les soldats, exécuteurs responsables de la sentence prononcée par Pilate, auraieril-ils laissé les premiers venus s'approcher ainsi de la croix? Seraitce un soldat, touché de compassion, qui, sans avoir compris les paroles de Jésus, et persuadé qu'il a soif, prendrait une éponge et la tremperait dans la posca, le breuvage apporté pour lui et ses compagnons, et offrirait à boire au supplicié ? L'homme qui présente l'éponge a l'air de contenir ou de prévenir la résistance d'autres personnes qui rem|>ècheraient d'accomplir son acte charitable, et il parle d'Élie comme les Juifs. Soit sincèrement, soit pour entrer à moitié dans la plaisanterie des autres, il manifeste l'intention de soulager le crucifié, pour « voir si Élie viendra le délivrer ». Tout cela est vague et incohérent sous une apparence de précision.

Étant donné que l'évangéliste se reprend (v. 37; cf. v. 34) pour dire que Jésus poussa un grand cri après lequel il expira, on n'hésitera guère à penser que, dans la source de Marc et dans la réalité du

trempant une éponge dans du vinaigre et la mettant au bout d'un roseau, lui présenta à

fait, le crucifié, avant de rendre l'âme, n'a poussé qu'un seul cri non articulé, que la tradition a voulu plus tard interpréter de diverses manières selon ridée qu'on se taisait du Christ et pour l'édification des croyants. Le doublet de Marc semblerait garanti par le jeu de mots auquel on nous dit que la formule araméenne aurait donné lieu ; mais cette singulière plaisanterie a toute chance de n'être qu'un lien artificiel entre divers éléments d'abord indépendants l'un de l'autre : la parole du psaume, qui est un morceau de prophétie; la présentation du vinaigre, application de prophétie ; enfin le souvenir d'Élie, précurseur de l'avènement messianique.

Le psaume xxii domine tous les récits évangéliques de la passion. Rien de plus naturel que d'en mettre les premiers mots dans la bouche du Christ expirant. C'était consacrer l'interprétation messianique du psaume tout entier. On dit que Jésus a dû prononcer réellement ces paroles, parce qu'elles expriment un sentiment de désespoir que des chrétiens n'auraient jamais eu l'idée de lui attribuer. Et sans doute Luc et Jean ne les ont point retenues ; mais c'est que leur sens chrétien était plus exigeant que celui de Marc. Ceux qui ont fait prononcer à Jésus les premiers mots du psaume songeaient au caractère messianique de cette prière où David était censé parler au nom du Messie. Ce que le

468 l'kvangii.f, sf.i.on marc

boire en disant. « Laisse/! voyons si Elie viendra le descendre ? » -^^ Kt Jésus, ayant poussé

psalmiste avait dit pour lui, .h'sus avait bien pu. il avait dû le répéter. Il s'était plaint d'être livré à la mort, comme si le Père céleste n'avait pas eu d'autres moyens d'atteindre les fins de sa Providence ; mais cette plainte n'était pas celle d'un révolté ou d'un désespéré, c'était, comme dans le psaume, celle du juste soulTrant et assuré quand même de l'amour et de la protection que lui garde jus(]uedans la mort le Dieu «le toute sainteté. Les premiers mots du psaume devaient représenter le morceau entier.

Élie a déjà figuré dans Marc, et le récit de la transfiguration tend à prouverqu'il était venu avant que le Christ souffrît. Le grand thaumaturge de l'Ancien Testament était le précurseur indispensable du Messie. Une faut donc pas s'étonner que le souvenir d'Élie ait été rappelé aux chrétiens à propos de la croix. LesJuifsne pouvaientconcevoir un Christ mourant d'un supplice infâme. En admettant que Dieu eût voulu y exposer son Messie, le prophète des derniers temps n'aurait-il pas dû intervenir au moment décisif pour faire reconnaître l'Elu du Seigneur? Le prétendu Messie l'avait attendu en vain. Il avait bien pu crier Eli! Eli! comme le racontaient ses disciples en s'autorisant du psaume, Élie n'était pas venu. Le jeu de mots a été fait par des juifs, mais dans les premiers temps du christianisme, pour rétorquer avec ironie l'ar-

un grand cri, expira. ^^ Et le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu'en bas.

gument tiré du psaume xxu par les croyants de rÉvangile.

Quant au vinaigre, il fait double emploi avec le vin aromatisé dont il a été parlé plus haut. Le vinaigre n'est pas la jjosca, quoique beaucoup de critiques modernes l'admettent volontiers; il vient du psaume lxix, oi!i jamais il ne fut question de posca. Un premier narrateur a mentionné d'abord le vin aromatisé, d'après une tradition spéciale; un évangéliste subséquent mentionne le vinaigre d'après la tradition commune. En vertu de la combinaison rédactionnelle, la présentation du vinaigre paraît impliquer une sorte de compassion ; mais la note dominante de ce trait est la dérision et le mépris, presque la haine, tout comme dans le psaume, et l'on peut bien dire à cause du psaume. C'est pourquoi l'évangéliste ne dit pas que Jésus ait bu le vinaigre. La mention de l'éponge et du roseau ne suffit pas à prouver l'historicité de cette scène : éponge et roseau ont été réclamés pour la présentation du breuvage au crucifié. Ce détail peut avoir été emprunté à des usages connus; l'ensemble delà scène n'en est pas plus historique. Il est évident que les paroles sur Élie, et la présentation du vinaigre ont été conçus indépendamment du miracle des ténèbres. L'évangéliste juxtapose le tout sans s'inquiéter de la façon dont ces choses auraient pu se concilier dans la réalité.

■"•' Et le centurion, qui se tenait en face de lui,

L'n prodige tout parliculierse produit dans l'inslanl où Jésus expire : le voile du temple, c'est-àdire la tenture qui était suspendue dans le temple devant lenlrée du Saint des saints, et (jui le séparait du sanctuaire, se déchire du haut en bas. La mort du Christ nous donne accès auprès de Dieu: telle est ridée que Paul et après lui l'auteur de lÉpître aux Hébreux se plaisent à développer. Le dernier parle môme du voile à l'intérieur duquel entre notre espérance (Hiiuix., VI, 19-20j, du voile à travers lequel Jésus a pénétré, ollrant son propre sang et ouvrant aux siens Tac^cès du tabernacle éternel (Hébr., x, 19-20). Le déchirement du voile sacré a certainement cette signification symbolique dans les Évangiles, et c'est le symbole qui a créé le miracle. Dans Marc, le déchirement du voile coupe la suite naturelle du récit, comme si ce trait avait été surajouté.

Le cri d'admiration du centurion se rattache, en effet, quoique de façon assez gauche, à ce quia été dit de la mort de Jésus (v. 37). Le centurion romain trouve merveilleux que Jésus « ait expiré ainsi ». La portée de cet « ainsi » échappe au commentateur qui ne prétend pas tout savoir, et peutêtre n'est-ce qu'une transition quelcon([ue dont l'évangéliste, faute de mieux, se sert pour amener la parole qui importe, la confession de foi d'un officier païen. Dans la circonstance, mourir en poussant un grand cri doit être un signe de divi-

voyant qu'il avait expiré ainsi, dit : « En vérité, cet homme était Fils de Dieu. »

'*^ Et il y avait aussi des femmes qui regar-

nité : n'en demandons pas davantage. Le cri ducenlurion est aussi en son genre quelque chose d'extraordinaire, un miracle psychologique, du moins révangéliste le laisse entendre, et il ne faut pas vouloir connaître mieux que lui ce que le centurion pensait en proclamant que Jésus était vraiment Fils de Dieu. Dans l'esprit d'un centurion romain, qui ne savait pas ce que les Juifs entendaient par fds de Dieu, ni ce que Jésus avait pu entendre parla, cette profession de foi aurait signifié que Jésus était un être divin, un héros. L'idée n'est pas aussi éloignée qu'on pourrait croire de celle que lévangéliste prête à ce converti. Le centurion confesse la divinité du Christ au sens où l'évangéliste l'enseigne d'après Paul, et sa déclaration fait pendant à la formule d'introduction (i,l) : « Commencementde l'Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. » Peut-être forma-t-elle, à un moment donné, la conclusion du récit évangélique. En tout cas, cette déclaration représente le témoignage que les Gentils rendent au Christ divin.

Ayant raconté la mort de Jésus, l'évangéliste s'avise de signaler la présence de femmes qui auraient suivi le Christ depuis le temps de sa pré-

4i2 L EVANGILE SELON MARC

daient de loin, parmi lesquelles Marie de Magdala, Marie, mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, '•' qui, lorsqu'il t'tail en Galilée, le suivaient et le servaient; et plusieurs autres qui étaient venues avec lui à Jérusalem,

^' l'^t le soir étant arrivé déjà, — comme c'était

dication galiléenne. Il dit que ces femmes étaient assez nombreuses, et il en désigne trois par leurs noms. Ces figures ne semblent pas avoir eu grande consistance dans la tradition, et leur rôle grandit à mesure que la légende recouvre les souvenirs apostoliques. On dirait que le narrateur n"a point pensé aux femmes comme témoins de la passion, parce (ju'il s'agissait de faits publics; il les menfioinie maintenant parce qui! a besoin d'elles pour la découverte du tombeau vide. Celte découverte est liée aux circonstances de la sépulture ; c'est pourquoi il parle des femmes avant la mise au sépulcre ; il rattache, pour l'équilibre général des récits, leur intervention au drame du Calvaire et même à la prédication galiléenne, en rappelant assez inopinément des services que le lecteur des cha[)itres précédents ne pouvait soupçonner. Il n'entend pas recommander de leur témoignage le détail des incidents qu'il vient de raconter, puisqu'il commence par dire qu'elles étaient loin de la croix. S'il les lient à dislance, ce n'est point parce que les soldats ont dû les écarter, mais parce qu'elles n'avaient aucune place dans les récits primitifs. L'on était arrivé au soir, et lévangélisle, qui

COMMENTAIRE i73

la préparation, c'est-à-dire la veille du sabbat, — ^-^ Joseph d'Arimathie, membre distingué du conseil, qui, lui aussi, attendait le royaume de

depuis vingt-quatre heures a si soigneusement indiqué les divisions principales de la nuit et du jour, songe à dire quel était le jour de la semaine. Il construit la mise en scène de la résurrection, qui doit avoir lieu le dimanche matin au lever du soleil : la durée d'un sabbat marquera le séjour du Christ dans la tombe ; Jésus sera mort un vendredi, et Ton est maintenant au vendredi soir. II semble que cette chronologie ait été conslruile à reculons, en partant de son terme pour déterminer son commencement, et non sur des souvenirs authentiques et précis. Jamais ni le jour ni 1 heure de la résurrection n'ont été historiquement connus. Le jour de la résurrection est le jour de l'assemblée chrétienne, le jour du Seigneur, le jour du Christ ressuscité; le dimanche pascal n'est que le grand dimanche, l'anniversaire présumé de la résurrection. Il ne paraît nullement impossible que toute la chronologie de Marc, depuis l'arrivée de Jésus à Jérusalem jusqu'au matin de la résurrection, soit fondée sur l'usage de la communauté où vivait l'évangéliste, une sorte de semaine sainte étant déjà instituée, avec commémoration de la mort du Christ le vendredi, et de la résurrection le dimanche qui suivaient la pâque des Juifs. Les indications chronologiques du rédacteur ne semblent même avoir d'intérêt que dans cette hypothèse.

Dieu, vint et osa entrer chez Pilate, et il réclama le corps de Jésus. ^'' Et Pilate sélonnait qu'il fût déjà mort, et, faisant appeler le

Le vendredi était appelé « préparation », parce que Ton y préparait tout ce qui était nécessaire pour la journée du sabbat, où le travail était interrompu; au coucher du soleil, le sabbat commençait. Il était donc urgent d'enlever le corps de Jésus et de lui donner la sépulture. D'après la coutume romaine, le corps du Christ, s'il n'avait été réclamé, serait resté attaché au gibet pour devenir la pûture des oiseaux de proie. Si l'on eût observé la loi juive, on l'eût détaché avant le soir, pour le jeter dans un lieu infâme, destiné à recevoir les cadavres des suppliciés. 11 est probable que, même quand les exécutions capitales furent ordonnées par l'autorité romaine, on se conformait à la coutume juive et l'on se débarrassait de ces restes avant la nuit. Mais les parents ou les amis des suppliciés pouvaient obtenir la permission de les enterrer. Selon l'évangéliste, il en aurait été ainsi pour Jésus, mais ce n'est pas une personne de son entourage qui sérail allée trouver le procurateur. Les disciples étaient en fuite. Les femmes galiléennes qu'on dit avoir suivi Jésussur leGolgollia ne pouvaient que gémir sur sa destinée.

Joseph d'Arimathie n'apparaît qu'en cet endroit de la légende évangélique; il ne tient aucune place dans les souvenirs relatifs à l'organisation de la première communauté. On n'a su dire de lui qu'une

centurion, il lui demanda s'il était niort depuis longtemps. ^■' Et instruit par le centurion, il fit donner le cadavre à Joseph. ''' Et ayant acheté

chose : c'est le haut personnage et l'homme de bien qui pourvut à l'ensevelissement du Christ. Sa patrie, Arimathie ou Arimathée, serait, dit-on, la ville de Ramalhaïm, voisine de Lydda, dont il est question au premier livre des Machabées (xi, 34), et qui aurait été le lieu de naissance du prophète Samuel (I Sam. i, 1). L'évangéliste se borne à dire que .loseph « attendaitle règne de Dieu » : on peul, si l'on veut, supposer qu'il avait entendu Jésus, qu'il avait été frappé de son enseignement et que môme il avait pensé que ce prophète galiléen pourrait être le Messie promis; il aurait donc suivi avec un intérêt compatissant les péripéties de son jugement et de sa mort. Le narrateur ne se risque pas à dire que Joseph ait eu quelque relation personnelle avec le Christ. C'était un personnage considérable, membre du sanhédrin ; il le faut sans doute, pour la démarche qu'on lui attribue auprès de Pilate. Mais l'évangéliste oublie un peu que, plus haut, le sanhédrin tout entier est censé avoir décidé la mort de Jésus et poursuivi sa condamnation devant le procurateur. La gaucherie des indications rappelle assez l'embarras que l'on constate en d'autres endroits suspects, notamment dans l'affaire de Barabbas.

Ce Joseph aurait eu le courage d'aller trouver Pilate pour lui demander le corps du « roi des

un linceul, et détachant le (corps de Jésus), il l'enveloppa dans le linceul, le déposa dans un

Juifs ». Pilate s'étonne que Jésus soiL déjà mort, fait appeler le centurion ot s'informe de ce qui en est ; s'élanl assuré de la mort, il accorde le cadavre à Joseph. Ces détails attestent chez le narrateur la préoccupation de montrer ([ue la mort du Christ, fait |)ublic, avait été de plus dûment constatée par Pilate lui-même, sur le rapport du centurion qui en avait été le témoinofficiel. Joseph achète un linceul, une pièce de toile, pour envelopper le corps détaché de la croix. Le Christ sera donc enseveli dans une toile neuve : il convient qu'il en soit ainsi, comme il convenait que l'ânon pris pour le triomphe messianique sur le mont des Oliviers n'eût pas encore été monté. De telles données procèdent d'un sentiment, non d'une tradition. Tout cela d'ailleurs est extrêmement flottant. Il faut un sépulcre pour que Jésus en sorte ressuscité; mais où était ce sépulcre, et comment il se fait que Joseph en dispose, l'évangélisle n'en sait rien, ou ne songe pas à le dire, et il pense à signaler un trait sans importance, à savoir que le sépulcre était taillé dans la pierre, indication qui n'aurait guère de raison d'être si elle ne correspondait à quelque prophétie (peut-être Is., xxn, 16, ou XXXIII, 16). La circonstance de la pierre roulée ne vient que pour faire ressortir le miracle de la résurrection.

On doit se représenter le sépulcre comme une

sépulcre qui était taillé dans le roc, et fit rouler une pierre sur Fentrée du sépulcre. ^" Et Marie

Cvspèce de chambre souterraine, creusée dans le roc, avec une ouverture à fleur de sol, que Ton fermait au moyen d'une large pierre. D'après Marc, il semblerait que Joseph ait transporté Jésus dans le tombeau libre qui se trouvait le plus rapproché du lieu du crucifiement, sans consulter le propriétaire de ce tombeau. Il n'a pourtant pas l'intention de revenir après le sabbat pour enlever le corps et le placer ailleurs, car les femmes qui l'ont accompagné regardent la sépulture comme définitive. Le Christ ne devant pas rester dans la tombe, l'évangélisle ne s'inquiète pas de la difficulté que cette combinaison soulève. Après avoir mis le corps dans le caveau, Joseph le ferme en faisant rouler la pierre destinée à en couvrii' l'orifice. Tout cela est censé s'accomplir à la hâte, parce que le temps presse et qu'il faut finir avant la nuit. C'est ainsi ([ue le Christ aurait été déposé par un étranger dans une tombe d'emprunt.

Deux femmes seulement regardaient faire le pieux Joseph. Elles s'éloignent après lui, ayant bien noté l'endroit du sépulcre et sa disposition soit intérieure soit extérieure. Cette remarque tend à établir la sûreté de la découverte qu'elles feront le surlendemain, quoique, si l'on veut en croire l'évangéliste, elles ne l'aient point racontée. Le rédacteur tient à dire que ce sont les mêmes personnes qui ont vu l'ensevelissement et trouvé le se-

de Magdala et Marie de José regardaient où on le déposait.

XVI. ' Et quand le sabbat fut passé, Marie de Magdala, Marie de Jacques et Salomé achetèrent

pulcre sans cadavre : par là, non par rhypolhèsede rédaclions superposées, s'explicpie la mention réitérée des femmes ; mais le narrateur a voulu y introduire (juelqtie variété en les faisant assister toules à la mort de Jésus, puis deux à sa sépulture, et enfin trois à la découverte du tombeau vide.

Les trois (pii ont été désignées nommément parmi celles qui étaient venues au Calvaire achètent, le samedi soir, après le coucher du soleil, des parfums pour embaumer le corps de leur maître. La pensée de la résurrection est donc absente de leur esprit; elles ne se souviennent pas d'avoir entendu Jésus dire qu'il ressusciterait le troisième jour après sa mort. D'autre part, l'idée d'embaumer un cadavre déjà enseveli et enfermé dans le tombeau depuis deux jours n'est pas très naturelle; mais il fallait un motif pour amener les femmes au sépulcre. Le lendemain donc, de grand matin, les deux Marie et Salomé sortent pour se rendre au tombeau, et elles y arrivent lorsque le soleil venait seulement de se lever. Elles se préoccupent de la pierre qui ferme le sépulcre, et elles se demandent qui pourrait la détourner pour qu'elles entrent dans la chambre funéraire. A petite distance de la tombe, elles regardent et s'aperçoivent que la pierre n'est

des parfums pour venir rembaumer. Et de grand matin, le premier jour de la semaine, elles arrivèrent au tombeau, quand le soleil

plus contre l'entrée du caveau, mais à côté. « C'était une pierre énorme », dit Tévangéliste, ce détail lui semblant propre à rehausser la merveille qu'on va constater; car il n'a peut-être pas voulu expliquer rétrospectivement pourquoi les femmes craignaient de ne pouvoir entrer, vu que, dans ce cas, sa remarque eût été mieux placée après les paroles qui exprimaient cette crainte. La pierre est ôtée avant l'arrivée des femmes, parce que le Christ est ressuscité au lever du jour. Elle a été écartée par un miracle de la puissance divine au moment où Jésus est sorti du tombeau, à moins qu'elle n'ait été poussée par l'être céleste que les femmes vont trouver à l'intérieur; en tout cas, il paraît sous-entendu que la pierre devait être détournée pour que Jésus pût sortir. N'objectons pasàl'évangéliste que la pierre, ayant été roulée par Joseph le vendredi soir, aurait bien pu être, sans miracle, déplacée par d'autres avant l'arrivée des femmes.

Celles-ci entrent dans le sépulcre ouvert; elles voient un jeune homme assis à droite, vêtu d'une robe blanche, et sont tout effrayées à son aspect. Le jeune homme ne peut être «[u'unange : son costume (cf. IX, 3; Matth., xxviii, 3) et son discours le font connaître assez pour un habitant des cieux. La place qu'il occupe doit être en rapport avec la position présumée du corps de Jésus dans le tombeau, mais

480 LÉVANGII.E SELON MARC

venait de se lever. ' Et elles se disaient entre elles : « Qui nous ôtera la pierre de l'entrée du sépulcre ? » ' Kt levant les yeux, elles virent

l'indication de la droite a par elle-même une signification; il ne conviendrait pas qu'un ange apparût à gauche. Le corps aussi avait été déposé à droite, sur une banquette de pierre ou dans une auge creusée dans le roc. Le messager du ciel rassure les femmes par une parole bienveillante, se montre au courant de leurs intentions, leur annonce que Jésus est ressuscité, leur faisant voir qu'il n'y a plus rien à l'endroit où le cadavre avait été mis ; puis il les invite à prévenir Pierre et les autres disciples que le Christ les attend en Galilée, qu'ils le verront là, comme lui-même le leur a prédit. Au lieu de se réjouir, les femmes épouvantées quittent le sépulcre en toute hâte et s'enfuient ; leur frayeur même est si grande qu'elles ne racontent à personne ce qu'elles ont vu.

L'ange, dans son discours, se réfère à une promesse que Jésus aurait faite aux disciples avant de mourir: ce ne peut être que la parole intercalée dans les prédictions du dernier repas (xiv, 28; supr. p. 407) : « Après ma résurrection, je vous précéderai en Galilée. » Cette annonce a été insérée en vue de préparer le discours de l'ange, tandis que ce discours même a dû préparer le récit d'apparitions galiléennes, ou bien plutôt faire droit à la tradition concernant les apparitions du Christ en Galilée. Ce qui est ici attesté, c'est la tradition apostolique

que la pierre avait été otée; car elle était fort grande. ' Et étant entrées dans le sépulcre, elles virent un jeune homme assis à droite, vêtu

relative à ces apparitions ; mais le message angélique, avec le récit qui l'encadre, n"a pas plus de réalité que la parole du Christ dont il fait valoir l'accomplissement.

Certains critiques admettent que le discours de l'ange et son personnage appartiennent à la catégorie des inventions merveilleuses et qu'ils servent d'ornements légendaires à de simples faits : la découverte du tombeau vide par les femmes, l'apparition ou les apparitions du Christ à Pierre et aux disciples revenus en Galilée. Les femmes auraient quitté la ville sainte avec eux, sans leur communiquer l'étrange découverte qu'elles avaient faite ; lorsqu'elles se décidèrent à parler, la troupe était déjà loin de Jérusalem, peut être arrivée en Galilée; ce qu'elles racontèrent n'aurait pas manqué d'impressionner les disciples, soit quelles aient attendu les apj)aritions pour dire leur secret, soit qu'elles l'aient fait connaître auparavant.

Ni l'ordonnance du récit évangélique ni son rapport avec certaines données delà tradition primitive n'autorisent celte hypothèse. Pris en lui-même, le récit, bien qu'il soit d'un merveilleux trop facile et que l'idée du silence gardé soit incroyable, ne laisse pas d'être homogène. L'incident de l'ange et son discours font corps avec tout le reste; ils constituent même le point central et culminant du récit,

d'une robe blanche, etelles furent trèselfrayées. '' Et il leur dit : « Ne vous etlVayez pas. Vous cherchez Jésus le Nazaréen, qui a été crucifié

où les feinmos ne sont pas censées constater d'aborque le sépulcre est vide, mais entendre l'ange qui leur explique pourquoi il en est ainsi. La fuite éperdue des femmes et leur silence peuvent être des traits invraisemblables, mais ils le sont beaucoup moins eu égard ù leur contexte que dans l'hypothèse du tombeau trouvé vide sans apparition angélique, attendu <pie, dans ce cas, il y aurail place pour de rt'-tonnement sans frayeur, et nul molit" de se taire, tandis (pie la terreurdes femmes s'explicpie par l'apparition céleste et la nécessité de trouver un motif quelconque à leur silence perpétuel. La meilleure explication de ce silence est celle des critiques qui l'interprètent de la même façon que le silence imposé aux témoins de la transfiguration ; lévangéliste laisse deviner par là (jue ce qu'il raconte n'appartient pas aux souvenirs primitifs concernant la résurrection de Jésus, et que la foi au Christ ressuscité ne doit rien à la découverte du tombeau vide. Cette découverte apparaît ainsi comme un argument inventé après coup en faveur de la foi depuis longtemps acquise.

Le caractère secondaire du récit tout entier semble résulter de ce que la source de Marc d'oîi proviennent les seuls renseignements authentiques touchant les circonstances du dernier repas, de l'arrestation, du jugement et de la mort de

II est ressucité ; il n'est point ici. Voici le lieu où on l'avait déposé. ' Mais allez dire à ses disciples et à Pierre : « Il vous précède en Galilée;

Jésus, et même la prophétie de la dispersion des disciples (xiv, 27), prophétie qui est déjà surajoutée à cette source, ne prévoient pas que les apôtres puissent être encore à Jérusalem le surlendemain de la passion. Le récit du tombeau vide les y suppose; mais on dirait que le rédacteur n'a pas osé aller jusqu'au bout de son hypothèse, puisqu'il ajoute que le message dont les femmes avaient été chargées pour eux n"a pas été transmis. Cet esprit simple reste dominé par la tradition quil veut compléter et qu'il corrige maladroitement. S'il a terminé son Evangile, comme il est probable, par la découverte du sépulcre abandonné, c'est qu'il croyait fournir de la résurrection une preuve matérielle et objective, moins discutable que le témoignage personnel de ceux qui disaient avoir vu Jésus ressuscité. La difficulté de cette preuve a été sentie plus tard, et Matthieu a imaginé de faire garder rigoureusement le tombeau. Marc n'a vu que les avantages de sa fiction, peut-être devrait-on dire de sa vision, mais il la propose avec les ménagements exigés par une tradition qui ne la connaissait pas, qui n'avait rien de pareil à dire touchant les circonstances de la sépulture de Jésus, et qui ne faisait naître la foi à la résurrection que chez les apôtres retournés en Galilée. C'est ce qui explique la bizarrerie d'un rendez-vous donné à si grande distance, quand le

là VOUS le verrez comme il vous l'a dit. » ^ Et sortant du sépulcre, elles s'enfuirent; car elles

C-hrist ressuscité aurait eu si facile de se montrer sur place à ses disciples. Les évangélistes postérieurs ont remarqué les inconvénients d'une telle combinaison, et il n'est pas malaisé de voir pourquoi les apparitions ont été ramenées bientôt à Jérusalem.

La foi à la résurrection de .Jésus a créé la légende de la sépulture et de la découverte du tombeau vide. Elle n'est pas née d'une méprise de gens qui auraient supposé le Christ ressuscité parce que son cadavre avait disparu du lieu où il avait été mis. Paul, comme on sait, rattache la foi de la résurrection aux apparitionsdu Ressuscité (I Cor, xv,9-8), mais il ignore la découverte du tombeau vide : il serait puéril de supposer qu'il n'en dit rien pour ne pas alléguer un témoignage de femmes. Quant à la sépulture, rApôlre dit bien que Jésus a été enseveli, mais il ajoute « selon les Écritures », ce qui ne peut être considéré comme une référence à l'histoire de Joseph d'Arimathie. Paul savait ou croyait savoir que le corps du Crucifié avait été mis en terre, et il trouvait le fait annoncé dans l'Ancien Testament, comme la mort et la résurrection du Christ. Supposons que la coutume ait été de ne pas laisser en place les corps des suppliciés, par égard pour les scrupules juifs à propos des cadavres, et que le corps de Jésus ait été déposé dans une espèce de fosse commune, avec les deux voleurs : Paul aurait

étaient saisies de tremblement et d'épouvante. Et elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur.

I'' Et étant ressuscité le matin, le premier jour

pu dire ce qu'il a dit. SeIontouteprobabilite.il ignore Joseph d'Arimathie, comme il ignore la découverte du tombeau vide par les femmes galiléennes. Sépulture et découverte sont d'ailleurs inséparables l'une de l'autre; si la découverte est une fiction apologétique, la sépulture n'est qu'un élément de cette léo:ende intéressée.

Depuis longtemps l'authenticité des derniers versets de Marc i^vv. 9-20) est rejetée par les critiques : cette finale est une addition rédactionnelle, faite après coup, et qui n'est pas due au travail qui a constitué d'abord l'ensemble du livre dans la forme où il nous est parvenu.

Les célèbres manuscrits Vatican et Sina'itique ne l'ont pas. On rapporte ces manuscrits au iv siècle, et précisément EusèbedeCésarée {AdMarinum, q. 1) dit que le second Évangile se termine aux mots : « Car elles craignaient », dans « presque tous les exemplaires », et que la suite se trouve seulement dans quelques-uns. Saint Jérôme {Ep. cxx, aclHedihiam) dit la même chose, mais d'après Eusèbe ; encore est-il qu'il n'aurait guère pu affirmer que la finale de Marc manquait dans presque tous les ma-

de la semaine, il apparut d'abord à Marie de

nuscrits grecs, si lui-même n'en avait pas connu un certain nombre où cette fmale ne se trouvait pas. Il semble déjà que l'assertion d'Eusèbe ne soit plus en rapport avec létal réel des manuscrits ecclésiastiques dans la première moitié du iv* siècle; car il nose pas se prononcer ouvertement contre lauthenticité de la finale, el il se reprend lui-même en disant que celle-ci manque dans les manuscrits corrects. Un auteur plus ancien lui aura fourni la donnée crilifjue dont il ne se sert qu'avec réserve, el cet auteur ne peut être qu'Origène. Du témoignage d'Eusèbe et du silence des anciens écrivains alexandrins l'on peut inférer que la finale de Marc n'était que peu ou point connue, ou bien qu'elle n'avait guère de crédit en Egypte el en Palestine dans la première moitié du ni*' siècle. La version syriaque récemment découverte au Sinaï l'ignore également, et celle circonstance réduit beaucoup la force de l'argument que l'on tirait naguère des versions syriaques plus récentes, où la finale se trouve. Le silence d'Athanase, Cyrille de Jérusalem, Basile, Grégoire de Nazianze, Cyrille d'Alexandrie, ne laisse pas d'être significatif. Il paraît évident que ni TertuUien ni Cyprien, qui ont longuement écrit sur le baptême et qui auraient eu mainte occasion de citer la finale de Marc, n'ont lu ces versets, lesquels, par conséquent, ont dû manquer d'abord dans l'ancienne Vulgate, comme dans l'ancienne version syriaque.

Magdala, dont il avait chassé sept démons. '^ Et

Il est vrai que Justin paraît les avoir connus; Talien leur a donné place dans son Dialessaron ; Irénée les emploie; ils ont cours dans l'Eglise latine au iv'' siècle, et dans l'Église grecque au v". La question se complique par l'existence d'une catégorie de manuscrits qui ont une autre finale (ainsi conçue : « Et elles » — les femmes qui ne dirent rien à personne — « racontèrent promptement à ceux qui étaient avec Pierre ce qui leur avait été prescrit ; ensuite Jésus apparut et envoya par eux, de l'orient à l'occident, la sainte et pure prédication du salut éternel »), et qui se trouvent ainsi confirmer la thèse ci'itique d'après laquelle la finale commune aurait été ajoutée pour combler la lacune que Marc, sans aucun récit d'apparition, semblait présenter. Si la finale du texte reçu était primitive, on ne voit pas comment elle aurait pu être supprimée dans les anciens manuscrits, car elle s'accorde beaucoupmieux avec les trois autres Évangiles que ceux-ci ne s'accordent entre eux. Reste l'hypothèse, violente et arbitraire, d'un accident, la chute d'un feuillet dans l'exemplaire archétype des manuscrits orientaux, de l'ancienne version syriaque, de l'ancien texte africain, ou bien l'hypothèse, plus invraisemblable encore et non moins gratuite, d'une bévue occasionnée par quelque annotation relative à la lecture liturgique de l'Évangile. Pour que ces conjectures fussent recevables, il faudrait que l'évidence intrinsèque, l'harmonie de la finale avec

celle-ci alla l'annoncer à ceux qui avaient été

l'Évangile, supj)léât au défaut du témoignage extrinsèque, et c'est le contraire ({ui arrive.

Cette conclusion ne s'adapte pas naturellement au livre qu'elle termine. Lange avait annoncé aux femmes que Jésus attendaitses disciples en Galilée: l'évangélisle pensait donc que la Galilée avait été le principal théâtre des apparitions; et non seulement la finale ne ()arle pas du départ des disciples pour la (ialilée, mais elle mentionne une série d'apparitions qui ont eu lieu à Jérusalem, quoique le narrateur s'abstienne de le dire positivement Elle se présente comme un véritable sommaire des appai'ilions racontées dans la finale de Matthieu, le dernier chapitre de Luc et l'avant-dernier de Jean (l'auteur lisait sans doute le quatrième Evangile sans son appendice, Jean, xxi), avec certaines additions dont il est généralement facile de déterminer la provenance. C'est une sorte de catalogue plutôt qu'un récit ; au lieu d'être, comme le corps du livre, une source pour les autres évangélisles, elle n'est qu'un résumé de ce qu'on lit chez ceux-ci, et d'après leur texte même.

Le début donne l'impression d'une reprise artificielle pour introduire la liste des apparitions, dont la première, l'apparition à Marie de Magdala, est amenée si brusquement que le lecteur perd le fil de la narration. Qu'esl-il advenu de ces femmes, parmi lesquelles se trouve Marie de Magdala ellemême, qui étaient venues ensemble au sépulcre.

avec lui, ieii qui étaient dans le deuil et les

et qui sont parties tellement épouvantées qu'elles n'ont rien dit de ce qu'elles avaient vu ? Comment l'évangéliste, qui a déjà nommé plusieurs fois cette Marie, se serait-il avisé qu'on ne la connaissait pas encore et aurait-il fait suivre son nom d'une sorte de notice biographique? Comprend-on ce qu'ont pu être les apparitions du Christ à Marie de Magdala et aux disciples d'Emmaûs, si l'on ne se reporte aux passages correspondants de Jean et de Luc ? Ne semble-t-il pas évident que le compilateur de la finale avait ces passages sous les yeux en rédigeant son abrégé? Enfin ne doit-on pas tenir compte de ce que la marche parallèle des trois Évangiles synoptiques s'arrête à la visite des femmes au tombeau ? 11 est clair que le rédacteur du premier Evangile n'a rien trouvé dans son exemplaire de Marc après la visite au sépulcre, qu'il n'est plus soutenu par son devancier dans le récit des apparitions, et que le rapport, moins étroit mais réel, qui n'a pas cessé d'exister entre le troisième Évangile et le second, est pareillement rompu en cet endroit. Les arguments intrinsèques se joignent donc aux arguments extrinsèques pour transformer en certitude l'hypothèse d'une addition postérieure à la rédaction de l'Évangile.

Beaucoup répugnent à admettre que l'évangéliste ait pu vouloir faire ce qu'ils appellent un livre inachevé : ils supposent que la finale primitive aurait été de bonne heure supprimée, ou bien que

larmes. " Et eux, entendant dire qu'il vivait et

le rédacteur aurait été empêché d'écrire les dernières lignes de son œuvre. Hypothèses gratuites au fond, car elles procèdent de l'idée qu'on s'est faite de ce que doit être un Evangile. Mieux vaudrait regarder de plus près THvangile dont il s'agit. L'importance que le rédacteur attache à la découverte du tombeau vide explique fort bien pourquoi il s'arrête sur cette preuve matérielle de la résurrection ; il tient d'autant plus à la faire valoir qu'il la probablement créée ou élaborée; lui-môme aura pensé donner à sa compilation la meilleure des conclusions, et l'on n'est pas autorisé à en vouloir une autre dont il n'a pas eu l'idée. La forme un peu abrupte de cette conclusion n'a rien d'étonnant pour un livre aussi mal composé que le second Évangile, et de la part d'un écrivain populaire, qui ne se piquait point de littérature. A cet égard, la conclusion du troisième Evangile et celle des Actes, dont le rédacteur a pourtant quelque style, ne sont guère mieuxréussies. Peut-être convient-ild'ajouter que lévangélisle, qui paraît avoir caltjué ses derniers récits sur la commémoration rituelle des faits dans la communauté romaine, devait tout naturellement s'arrêter au matin de la résurrection, les manifestations du Christ ressuscité se trouvant en dehors de son cadre.

Ce n'est pas à dire que le second Evangile, et dans sa source fondamentale et dans sa rédaction dernière, ne suppose une tradition ferme sur une

qu'il avait été vu par elle, ne (le) crurent point.

ou plusieurs apparitions galiléennes du Christ ressuscité; que le récit de la pêche miraculeuse dans l'appendice du quatrième Évangile ne soit un débris de celte tradition; que cette tradition n'ait pu être couchée par écrit dans la source même de Marc, où elle pouvait se rattacher directement au récit de la passion. Le rédacteur de T Evangile, introduisant après la passion son récit de l'ensevelissement, n'aura pas jugé à propos, pour les raisons qui viennent d'être indiquées, de raconter les apparitions. Il s'épargnait ainsi la peine de combiner l'histoire du tombeau vide avec les données antérieures. Cette tâche était réservée aux évangélistes plus récents. L'ancien récit des apparitions se sera perdu, avec la source de Marc, comme s'est perdu le recueil des discours du Christ, les Evangiles canoniques et les Actes ayant supplanté ces documents primitifs, qui désormais semblaient des témoins insuffisants, si tant est qu'ils ne fussent point gênants.

Le rédacteur de la finale apocryphe admet que Jésus ressuscita le dimanche matin. Il dit, d'après Jean (xx, 11-18), que le Christ « apparut d'abord à Marie de Magdala ». A ce propos, l'on apprend que Jésus avait chassé de cette femme sept démons. La mention des sept démons expulsés est empruntée à Luc (viii, 2). Bien que les circonstances de l'apparition ne soient pas décrites, il s'agit évidemment de la scène qu'on trouve exposée tout au long dans

492 l' ÉVANGILE SELON MAKC

'* Et après cela, il apparut sous une autre

le quatrième Evangile; seulement Jean n'a conduit au tombeau que Marie de Magdala. Marie va faire part de sa vision « à ceux qui avaient été avec lui », • c'est-à-dire aux disciples de Jésus. Dans le corps de l'Evangile, ceux qui sont avec Jésus sont les apolres; ici l'acception est plus large, puisqu'il sera plus loin question des Onze, et que les « deux d'entre eux » dont on va parler ne sont pas deux apôtres. L'auteur se place donc au point de vue du troisième Evangile (cl". Luc, xxiv, 33j, qui réunit à Jérusalem tous les disciples de Jésus pour la passion, la résurrection et l'ascension. Les disciples,] dit-il, '( étaient dans le deuil et les larmes » : trait qui se rencontre par deux fois dans l'Evangile apocryphe de Pierre. Personne ne veut croire] ce que Marie raconte. Il en sera de même après! la seconde aj)parition ; et dans la troisième, Jésus reprocliera aux apôtres leur incrédulité. Aucun évangéliste n'a signalé avec tant d'emphase le doute des disciples. L'insistance que l'on met ici à faire ressortir leur incrédulité provisoire ne sert, vu l'étroitesse du cadre, qu'à donner plus de force à l'argument qu'on veut tirer de leur loi ultérieure, fondée sur une expérience directe.

« Et après cela », — Marc n'a pas un seul « après cela » dans tout l'Évangile, — « après cela », le Christ « apparut sous une autre forme » à deux disciples qui étaient en voyage. Ce sont les disciples d'Emmaiïs. L'auteur a retenu certaines

forme à deux d'entre eux qui étaient en chemin, s'en allant à la campagne. ''^ Et ceux-ci vinrent

expressions de Luc, mais, comme il veut couper court, il s'abstient d'indiquer les circonstances et le terme de l'excursion. « La campagne » représente le bourg d'Emmaiis, et « l'autre forme » que prend .lésus est pour expliquer ce que dit Luc louchant l'aveuglement miraculeux des disciples : puisque ceux-ci ne reconnaissaient pas le Christ, c'est qu'il avait pour eux une autre « forme » que celle à laquelle ils étaient accoutumés. Dans le troisième Évangile, les deux disciples, revenant à Jérusalem, trouvent leurs compagnons déjà convaincus de la résurrection par la vision de Pierre. Ici l'on dit. au contraire, que toute la communauté resta incrédule après le récit des deux voyageurs, soit que telle ait été la conclusion primitive du récit dans Luc, soit que l"on ait voulu interpréter ce qui est dit du trouble des disciples dans le troisième Évangile (xxiv, 37), par lincrédulité de Thomas dans le quatrième.

Le glossateur traite les matériaux traditionnels presque aussi librement que faisaient les évangé listes; il modifie les combinaisons de ceux-ci parce que son point de vue n'est plus tout à fait le même que le leur. Il a voulu montrer que les disciples n'avaient pas cru à la légère, et que les apôtres notamment n'avaient admis la résurrection du Christ qu'après l'avoir vu tous ensemble. Cette préoccupation est analogue à celle qui apparaît

494 l.'ÉVANGII.E SELON MARC

l'annoncer aux antres, qui ne les (les) crurent pas davantage.

'^ Knfin, il apparut aux Onze, pendant qu'ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et leur endurcissement, parce quils n'avaient

dans le troisième Kvangile; mais une autre se manifeste que Luc accuse seulement dans les Actes, celle de prouver par les miracles qu'ont accomplis les prédicateurs de l'Kvaiigile la présence permanente du Christ dans ses fidèles et Tassistance qu'il ne cesse p;is de leur donner. Celle dernière idée est indiquée dans Matthieu, mais le commentaire qu'on en fait ici vient d'autres sources que le premier Kvangile.

« En dernier lieu », le Christ apparut aux Onze. Indication chronologique aussi vague que pour l'apparition précédente. L'auteur adopte le cadre de Luc ; mais, pour ne pas contredire les autres évangélistes, il emploie des formules sans précision : « Ensuite », « Enfin ». La circonstance du repas peut avoir été déduite de Luc (xxiv, 41-43J, ou bien empruntée à la tradition commune; la mention des Onze et l'ordre de prêcher dans tout l'univers viennent de Matthieu. Le reproche d'incrédulité a été préparé dans les deux notices précédentes. Mais on ne peut se dissimuler que la mission des apôtres (v. 15) est peu logiquement introduite.

Saint Jérôme (C Pelag., ii, 15) a connu, dans certains manuscrits grecs, un texte plus complet

COMMENTAIRE 49b

pas cru ceux qui lavaient vu ressuscité. '-^ Et il leur dit : u Allez par tout le monde prêcher l'Evangile à toute créature. '•' Quiconque croira

que le nôtre, où on lisait, après la mention du blâme (v. 14j : .< Et ceux-ci s'excusaient, disant : « Ce siècle d'iniquité et d'incrédulité est au pouvoir de SatEui, qui empêche par les esprits impurs que la vérité et la puissance de Dieu ne soient comprises. Révèle donc dès maintenant ta justice. » Et saint Jérôme n'a cité qu'une partie de ce qu'il avait trouvé. Un manuscrit i^rec des Évangiles, du v* ou vi"" siècle, récemment découvert (voir Gregory, Das Freer-Logion, Leipzig, 1908), contient le passage cidessusavec cette suite naturelle : « Ainsi parlèrent-ils au Christ, et le Christ leur répondit : « Le terme des années de la puissance de Satan est accompli; mais d'autres choses terribles approchent. J'ai été livré à la mort pour ceux qui ont péché, afin qu'ils obtiennent la gloire, qui est au ciel, spirituelle et incorruptible, de la justice. Mais (vousj (v. 16) allant dans le monde entier, prêchez ». etc. L'on rejoint ainsi le texte ordinaire, et il est clair que la mission des apôtres est mieux amenée.

Les « choses terribles » qui sont proches expliquent le retardement de la parousie, que les apôtres voudraient immédiate. Laréponse du Christ à leur invitation fait valoir deux idées qui se sont rencontréesdéjàdanslediscourssurlafindumonde: avant la consommation des choses, il y aura beaucoup de calamités ; il faut aussi que TÉvangUe soit

et sera baptisé sera sauvé; et celui qui ne croira pas sera condamné. ^' Et voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon

prêché dans loul lunivers. La coonliiialion de ces deux idées à la parousie fait Tunité de la réponse et le raj)porl iiiliine de celle-ci avec le discours des disciples. Le rapport peut sembler moins étroit avec ce qui précède, le discours des disciples n'étant pas une excuse de leur incrédulité. Mais il ne faut passe hâter d'en conclure que tout le passage est une glose rapportée après coup dans la finale apocryphe. Ce que disent ici les Onze correspond à ce qu'on leur fait dire au déltutdes Actes i, 6) sur le prochain avènement messianique; de même la réponse de Jésus dans les Actes est parallèle à ce qu'on vient de lire. « L'excuse » des disciples n'est qu'une transition littéraire qui peut dissimuler quelque omission, par exemple celle d'une parole analogue à la promesse du Saint-Esprit ( Act., i, 4-5) ; puisque le compilateur puise maintenant à une autre source, il n'est pas étonnant que la suture soit artificielle. Il est bien risqué aussi de supposer que ce complément de la finale aurait été interpolé ultérieurement dans ({uelques manuscrits d'après la source même où la finale apocryphe aurait été prise; car cette finale ne semble pas avoir été empruntée à une source unique. La finale aurait pu être rédigée d'abord telle que la donne le nouveau manuscrit, puis allégée pour la conformité avec les autres Évangiles.

ils chasseront les démons; ils parleront de nouvelles langues ; '^ ils saisiront des serpents, et s'ils boivent quelque chose de mortel, cela ne

L'ordre de prêcher partout, les considérations sur la foi et le baptême semblent être une paraphrase de Matthieu. Au lieu de dire simplement : « Instruisez toutes les nations», l'auteur explique : «< Allez dans tout l'univers, prêchez l'Évang-ile à toute créature )>, c'est-à-dire à tous les hommes. Il remplace l'ordre de baptiser par des réflexions sur la nécessité du baptême pour le salut et, sur la nécessité de la foi .pour recevoir le baptême : celui qui, ayant cru, recevra le baptême, sera sauvé dans le grand jugement qui accompagnera la parousie ; celui qui, refusant de croire, refusera en même temps le baptême, sera condamné lorsque viendra le jugement.

C'est sous la forme d'une énumération où se reconnaissent tous les prodiges racontés dans les Actes qu'est reproduite la promesse de perpétuelle assistance que Jésus fait aux apôtres dans Matthieu (xxvni, 20). Les croyants chasseront les démons au nom de Jésus (cf. Acx., xvi, 18; xix, 11-16 . Ils parleront de « nouvelles langues » , c'est-à-dire des langues à eux inconnues, autres que leur langue maternelle : l'auteur comprend le don des langues comme Luc la imaginé dans les Actes ii, 1-11 pour le miracle de la Pentecôte, non comme Paul l'a dérrii dans la première Épitre aux Corinthiens. « Ils prendront des serpents » avec leurs mains et ne craindront

498 i.'i':v.\N(;iLE selon marc

leur fera point de mal; ils imposeront les mains aux malades, et ceux-ci seront guéris. »

'j Le Seigneur, après leur avoir ainsi parlé,

pas les morsures (cf. Act., xxvih, l-O) ; ils pourront môme boire »lu poison sans en éprouver le moindre mal. Ici le compilateur doit avoir en vue l'hisloire de Joseph Barsabas telle «|ue Papias la racontait (EusÈBE, Hist. eccL, m, 39), ou quelque trait semblable. Ouanl aux guérisons de malades, on en trouve plusieurs dans les Actes (m, 1-10; v, l^i; XIX, 11-12), et spécialement par l'imposition des mains.

L'entrevue de .lésus avec ses disciples est d'ailleurs un fait mal déterminé, qui n'a pas une conclusion définie. Pour ne pas sortir de son cadre, l'auteur dit que « le Seigneur, après avoir parlé à ses disciples », c'est-à-dire après leur avoir tenu le discours qui vient d'être rapporté, ^< a été enlevé au ciel »; mais, bien qu'il tiie cette indication des Actes, il ne s'arrête pas à décrire l'ascension ; il en parle seulement comme du fait qui garantit l'entrée de .Jésus dans la gloire céleste où « il s'est assis à la droite de Dieu ». Ce dernier trait n'a rien de commun avec l'histoire évangélique : c'est l'état du Christ immortel. De même les disciples s'en vont, mnis leur point de départ n'est pas précisément Tendi-oit d'où le Christ est monté au ciel, et ils ne s'en retournent ])aschez eux : ils s'en vont prêcher partout, selon que .Jésus le leur a commandé; le Seigneur, de son côté, tient sa promesse

fut enlevé au ciel, et il s'est assis à la droite de Dieu.'" Et eux s'en allèrent prêcher partout, le

en soutenant leur prédication par toutes sortes de prodiges. Les données de Luc, touchant l'ascension visible du Christ et la conduite des disciples en cette circonstance, se transforment, pour ainsi dire, et s'idéalisent pour s'adapter à la conception grandiose qui est exprimée à la fin du premier Évangile.

Il y a cpielques années, Ton a trouvé dans un manuscrit arménien du x'' siècle une note critique où la finale du second Évangile est attribuée à un certain Ariston (F.-C. Conybeare, Expositor^ oct. 1893, pp. 241-254; déc. 1895, pp. 401-421), en qui Ton a voulu reconnaître Arislion, le disciple du Seigneur, dont parle Papias d'Hiérapolis. Cette notice, bien qu'admise par plusieurs critiques, semble fort sujette à caution : hypothèse tardive plutôt que tradition ferme. La finale apocryphe ne représente pas les souvenirs personnels d'unhomme apostolique, mais le travail d'un compilateur sur les Évangiles déjà écrits et sur les Actes des Apôtres. Ce travail est à placer dans la première moitié du second siècle, sans doute un peu avant l'an 150 : et s'il était permis de risquer une hypothèse en un sujet aussi obscur, on pourrait conjecturer que l'ancien Évangile romain de Marc a été ainsi complété pour s'accorder avec les trois autres, tels qu'ils étaient alors employés dans les Églises d'Asie, comme le quatrième Évangile, vers le même temps.

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Seiiçneur les assistant et conlirmant la parole par los miiaclos qui raccompa;^^naiont.j

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