‹ L'évangile selon MarcChapitre 6 sur 7 · IX. ' Et il leur dit : « En vérité je vous dis · texte numérisé non relu

IX. ' Et il leur dit : « En vérité je vous dis

regarderaient sa mort comme un opprobre, et auraient ainsi honte de TEvangile devant les Juifs. L'esprit et même le langage de Paul (cf. Rom., I, 16) se reconnaissent encore dans ce développement. L'idée a perdu de sa clarté ; car, si l'on voit bien ce que signifie le reniement parle Christ, il est moins facile de saisir en quoi consistera sa honte. Jésus se donnait comme témoin; le F'ils de riiomme apparaît ici comme un juge; il ne présente pas les hommes à son Père, il vient dans la gloire du Père et accompagné des anges. Cette mise en scène apocalyptique est encore dans le goût et les idées de Paul. L'attitude du Christ juge à l'égard de ceux qui auront succombé au scandale de la croix sera celle d'un monarque divin, olTensé dans sa dignité. Mais le discours sonne comme une menace plutôt que comme une sentence irrévocable de damnation : sorte de réplique à la parole, reeneiilie dans .\hîtlhieu (v, 19), contre celui (Paul) t|ui aura supprimé les commandements de la Loi, et (|ui sera le plus petit dans le royaume des cieux. La reprise de Marc : « Et il leur dit », devant la déclaration relative à l'avènement du royaume, laisse deviner que celte déclaration ne se rattachait pas originairement à ce qui précède. Ayant commenté selon son gré la confession de Pierre, l'évan-

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qu'il V en a de ceux qui sont ici qui ne goûteront

g"élisle rejoint la conrlusion primitive cl naturelle de ce récit. Jésus confirme l'aveu de Pierre, et, tout en recommandant provisoirement le silence, il ajoute, selon l'axiome (iv, 22) : » Tout ce qui est caché sera découvert », que le secret messianique ne tardera pas à être rompu, que le royaume viendra bientôt.

A prendre telle quelle cette déclaration, le Christ, sans rien dire de sa propre mort, regarderait comme une éventualité probable la mort dune partie de ses auditeurs avant l'avènement du royaume. Mais la déclai'ation est ainsi formulée parce que la plupart de ceux qui avaient entendu Jésus étaient déjà morts quand notre Évangile fut rédigé. L'assertion originale dut avoir un caractère absolu : « Ceux qui sont ici ne seront pas morts », ils vivront encore «< quand arrivera le royaume ». Tout ce quel'évangélistea voulu placer entre la confession messianique et lannonce du royaume, prophétie de la passion et leçon du renoncement, tend à corriger un défaut apparent de la perspective, en mettant au premier plan, avant la parousie du Seigneur, la mort et la résurrection du Christ, la prédication apostolique. « Le règne de Dieu venant en puissance » ne peut être que la manifestation glorieuse du Messie. Jésus ne connaissait qu'un avènement, auquel son ministère était immédiatement subordonné. Si les mots : « venant en puissance », sont primitifs, ils indiquent la forme de

pas la mort avant qu'ils voient le royaume de Dieu venant en puissance. »

- Et après six Jours, Jésus prit Pierre, Jacques et Jean, et il les emmena seuls surune haute mon-

ravènemenl et ne se réfèrent pas à un premier avènement qui serait sans puissance ; mais il convient d'y voir une formule paulinienne (cf. Rom., I, 4) adoptée par l'évangéliste pour caractériser la manifestation finale du royaume par rapport à son commencement dans l'Evangile ou dans l'Église, ou mieux encore la manifestation du Christ glorieux, contrastant avec l'ignominie de la croix.

Ce n'est pas à l'annoncée du grand avènement que se rattache logiquement la transfiguration du Christ, mais à la prophétie de la passion qui a été intercalée entre la confession de Pierre et la prédiction du royaume prochain. Si elle se présente comme la ratification céleste de la confession messianique, elle la ratifie maintenant avec le commentaire qu'en donne l'évangéliste. Jésus n'entendait point ajourner les disciples à une semaine pour la manifestation anticipée de la gloire messianique; mais celui qui a inséré ici la transfiguration a trouvé un certain rapport entre le miracle symbolique et la promesse de la parousie ; ainsi a-t-il pu conserver cette promesse entre deuxmor-

254 l'évanoii.e ski.on m\rc

tagne, à l'écart; ^ et il fut transfiguré devant eux, et ses vêtements devinrent éclatants d'une

ceaux qui au fond la contredisent et qui tendent plus ou moins à la corriger. L'indication des six jours est d'une précision inusitée dans les récits du ministère galiléen; elle ne fait suite à rien et ne prépare rien. Dans le cadre évangéli(jue, elle marque un rapport enlre la transfiguration du Christ et la première annonce de la passion. Une semaine, le temps compris enlre deux sabhats, est censé avoir séparé l'une de l'autre. Ainsi la majesté de Dieu reposa dans le nuage, sur le Sinaï, pendant six jours, et se révéla le septième (Ex., XXIV, 16). Si la formule « après six jours » était à interpréter comme « après trois jours » dans les prophéties de la passion et de la résurrection, elle ne couvrirait qu'un intervalle de cinq jours. En toute hypothèse, l'indication peut venir de source, et, dans son cadre original, elle devait avoir un point de départ mieux déterminé chronologiquement que la confession de Pierre.

Jésus prend avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée. Ce sont les mêmes «jui ont assisté à la résurrection de la fille de ,laïr el qui assisteront à l'agonie de Gethsémani. Le parallélisme des récils pourrait correspondre à une réalité. Mais, dans deux cas au moins, la mention de ces disciples est plutôt en rapport avec le sens attribué aux faits par lévangéliste qu'avec leur attestation.

Si l'on suit à la lettre lilinéraire de Marc, la

blancheur telle que nul foulon sur la terre ne peut blanchir ainsi.'' Et Elie leur apparut avec Moïse, et ils s'entretenaient avec Jésus. •'' Et

montagne de la transfiguration devra être cherchée dans la région de Césarée, que Jésus ne quittera que plus tard \ix, 30; à rapprocher de vni, 27^; la scène serait localisée sur quelque sommet du mont Hermon. au sud de Césarée. Mais celui qui raconte la transfiguration nest pas le vieux traditionniste qui a conduit Jésus à Césarée et qui le ramènera à Capharnaiim; cest l'apologiste qui a rédigé la prophétie de la passion, laquelle n'est fixée ni dans lespace ni dans le temps; la transfiguration a lieu six jours après cette prophétie, sur une montagne où Jésus s'est rendu ensuite ; le point de départ du voyage et de la période manquant de réalité, il est superflu d'en chercher le terme. L'indication vague : « sur une haute montagne ». convient au caractère idéal du récit. Une interprétation longtemps acceptée dans l'Église met la transfiguration sur le Thabor, peut-être parce que le Thabor était, dans la tradition palestinienne, une montagne sainte.

Pendant que Jésus était avec les trois disciples sur la montagne, il leur apparut tout changé. On dirait même, dans lextrème concision du récit, qu'il n'y fût venu que pour cela. L'évangéliste laisse entendre que le visage du Christ devint éclatant de lumière, et il signale expressément, par une comparaison assez vulgaire, que ses ' vêtements

256 l'évangile selon makc

Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : « xMaitre, il est bon que nous soyons ici, et nous allons faire trois tentes, une pour toi, une pourMoïse,

étaient d'une éblouissante blancheur, comme il convient au costume des êtres célestes. Jésus n'était pas seul dans la gloire de son futur avènement ; près de lui se tenaient Moïse et Élie. Le texte dit : « Élie avec Mo'ise », sans doute à cause du rôle prépondérant que reschalologie juive attribuait à Elie. Ainsi les deux plus grandes figures de l'Ancien Testament s'inclinaient devant le Fils de l'homme ; la Loi el la Prophétie rendaient hommage à l'Évangile. On croyait que Moïse avait parlé du Messie (notamment dans DEUT.,xvni, 13), et qu'Élie devait lui servir de précurseur (d'après Mal., ih, 1); on croyait même que tous les deux viendraient ensemble à la fin des temps, avant le grand jugement et la manifestation du royaume céleste. Lclif présence aux côtés de Jésus momentanément glorifié prélude à leur apparition finale et certifie la victoire qui doit suivre les douleurs el la mort; sans doute elle montre aussi que le ministère de la Loi, si glorieux qu'il soit, est subordonné au ministère de l'Evangile, et qu'il lui cède en splendeur comme il lui cède en, importance 'cf. II Cor., m, 7-11].

Pendant ((ue le Christ converse avec Moïse el Élie, un incident singulier se produit : Pierre, comme s'il ne voyait pas la solennité surnaturelle de cet entretien, se préoccupe d'installer commo-

COMMENTAIRE 2o7

et une pour Élie. » '' Car il ne savait que dire, parce qu'ils étaient effrayés. ' Et il vint une nuée

dément sur la montag-ne les trois interlocuteurs. « Nous sommes ici fort à point, dit-il à Jésus, pour faire trois tentes. » L'interprétation commune : « Nous sommes bien ici, et nous allons faire trois tentes », est moins naturelle, Pierre ne devant pas marquer tant dintérèl à un s])ectacle quil ne comprend pas, mais plutôt un empressement malavisé à servir son maître; le « nous » désigne ceux qui doivent faire les abris, et il n'est pas croyable que les personnages célestes soient invités à rester pour le plaisir des trois disciples. La présence de ceux-ci est iilile. parce ({u"ils pourraient construire trois tentes de branchage à ceux-là. On a voulu faire la remarque absurde mais non impertinente. Pierre est supposé n'avoir pas su ce qu'il disait, parce quil avait peur. Pierre continue à ne pas comprendre que Jésus doit mourir pour l'accomplissement des prophéties; il veut posséder tout de suite le Messie dans sa gloire, et le garder avec ses deux témoins; il n'entend toujours rien au mystère du salut. L'apôtre ne reçoit pas de réponse; sa parole est comme jetée en l'air; la manifestation divine suit son cours et s'achève sans qu'une communication s'établisse entre les êtres glorieux et les trois disciples. L'intervention de Pierre n'est peut-être pas qu'extérieure à la vision : elle semblerait avoir été ajoutée par l'évangélisteàun récit où le chef des apôtres figurait comme simple te-

^58 l.'ÉVA-NGILi: SELON MARC

qui les couvrit, ot une voix sortit de la nuée :

moiu, sans tenir aucun piopos ridicule. Dans le récit primitif, la crainte des disciples ne devait pas servir à expliquer la réflexion de Pierre, qu'elle n'explique pas réellement; elle venait plutôt après l'apparition du nuaj^^e et la voix céleste, où elle est à sa place (cf. Matth., xvii, 6). Lapparition de la nuée clôt la vision, dont la remarque de Pierre déraui?e la perspeclive. l n [ncinier laldeaua présenté Jésus gloritié (Uitre le ii;rand lég-islaleur elle grand proi)hète ; le second présente Dieu lui-même et lui fait rendre au Christ un témoig^nag'e plus expressif et plus autorisé <pie tout témoignage humain.

Mais on ne }>eut pas voir Dieu comme on voit Moïse et Elie. Dans l'Ancien Testament, lorsque lahvé veut parler aux hommes, il s'entoure d'un nuage. C'est ainsi que Moïse au Sinaï pénétrait dans la nuée qui lenvironnail, pour s'entretenir bouche à bouche avec lui. De même ici la majesté de Dieu est dans le nuage qui enveloppe Jésus, Moïse et Élie, les dérobant à la vue des disciples. Les disciples ne sont pas dans le nuage, ou bien il faudrait dire qu'ils se sont perdus eux-mêmes dans la vision et sont entrés dans la gloire de Dieu. Nonobstant le désordre que la réflexion de Pierre introduit dans la mise en scène, il est clair que le nuage apparaît comme une seconde vision qui recouvre l'objet de la première, en laissant les disciples en dehors. Les disciples voient la nuée, et ils entendent la voix ({ui sort de la nuée ; ils ne sont

« Celui-ci est mon fils bien-aimé! Ecoutez-le. »

pas dans la nuée et ils ne voient pas Dieu qui leur parle. Le Père céleste, dans le nuage, dit, à l'intention des disciples et de tous ceux qu'ils représentent : « Celui-ci est mon fds bien-aimé. Écoutez-le. » Moïse el Elie ont été les interprètes des volontés divines; mais la Loi et les Prophètes n'ont existé qu'en vue de Jésus. C'est lui qui est désormais le guide et le maître. La Loi et les Prophètes l'ont annoncé ; mais il est, lui, plus grand que -Moïse, plus grand qu'Elie. C'est le Christ, le Fils de Dieu, déclaré tel par son Père. C'est à lui que les hommes doivent obéissance.

La voix céleste a éclaté comme uncoupde foudre sur la tète des disciples, que la terreur envahit. Mais c'est l'allaire d'un instant. La voix se tait. Les disciples se rassurent et ils regardent autour d'eux : le nuage a disparu; Moïse, Elie ne sont plus là ; Jésus lui-même est redevenu tel qu'il était avant la vision, qui vient de passer et qui s'est évanouie comme un rêve.

On a conjecturé avec quelque vraisemblance que la transfiguration avait été originairement une apparition du Christ ressuscité, et que l'indication des six jours se référait d'abord à la jjassion. La transposition et ladaptalion pourraient être le fait du rédacteur qui a donné à Pierre un rôle si étrange, et elle aurait été voulue pour compenser l'omission des apparitions galiléeunes à la fin du livre. Le Christ glorieux est Jésus ressuscité, pro-

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8 Et aussitôt, regardant à l'entoiir, ils ne virent plas personne que Jésus seul avec eux.

'J Et comme ils descendaient de lamontacrne, il leur détendit de raconter à personne ce qu'ils

clamé Fils de Dieu et investi de la fonction messianique : ainsi comprise, la vision ne fait que ratifier et confirmer la confession de Pierre. Mais, dans son eadre actuel et pour lévangéliste, le récit n'est point parallèle à la confession, (ju'il doublerait sans grande utilité, mais à la scène du Itaptéme, la révélation que le Père a faite en cette première occasion à Jésus étant faite ici aux disciples. Le Christ dont il s'agit n'est plus celui de Pierre, mais le Fils de l'homme, le Sauveur divin qui ajinauguré, lui premier, le baptême du salut, et (|ue l'on montre maintenant dans la gloire qui attend auprès de lui ses fidèles. Baptême et transfiguration sont maintenant coordonnés, et, tels (pi'on nous les raconte, n'appartiennent pas, comme la confession de Pierre, à la tradition historique de l'Évangile. Jésus, en descendant de la montagne, prescrit aux trois disciples de se taire « jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts ». La défense pai'ait imitée de celle qui suit la confession de Pierre, mais elle ne se justifie pas aussi facilement. On voit bien potu-quoi Jésus empêche les disciples de dire qu'il est le Messie attendu ; on comprend moins pourquoi les trois privilégiés doivent s'abstenir de révéler aux autres disciples ce qu'ils ont vu. (le (|ni apparaît clairement au

avaient vu, si ce nest quand le Fils de riKJiiHne serait ressuscité des morts, 'o Et ils gardèrent la défense, se demandant ^ntre eux ce que signifiait : « Quand il serait ressuscité des morts ». " Et ils l'interrogèrent, disant : « Les scribes disent qu'Elie doit venir d'abord. » '^ Et il leur

critique est que personne, même aucun disciple, avant la mort du Christ, n'avait entendu parler de la transfiguration. Le tableau, en effet, soit en luimême, soit tel qu'il est encadré et interprété par l'évangéliste, n'a de sens (jue par rapport au Christ glorifié par la résurrection; il répond aux préoccupations de la communauté chrétienne et n'aurait eu aucune signification pour les disciples durant le ministère de Jésus.

Ce que le rédacteur ajoute touchant l'inintelligence des apôtres est bien conforme à son esprit : les trois se demandent ce que peut signifier, appliqué au Christ, le mot de résurrection. Ils auraient compris que le Messie ressuscitât les morts, mais qu'il eût hii-mème besoin de ressusciter, c'est ce ([u'ils ne voyaient pas, se refusant à croire qu'il dût mourir. La main qui a rédigé celte notice est celle qui, déjà plusieurs fois, a souligné l'incapacité des apôtres galiléens à concevoir le mystère du salut universel par la mort et la résurrection du Christ.

Les disciples n'interrogent pas Jésus au sujet de sa résurrection ; ils l'interrogent à propos d'Elie. C'est subtilité grande que de leur prêter l'espoir d'obtenir par la réponse à un autre problème la

262 I.'ÉV.'^ftvr.II.E SELON MARC

(lit : « Elie, en eiïel, venant d'abord, remet tout en ordre. Et comment est-il écrit du Kilsde

solution de celui (|ui les préoccupe. L'ininlelligeure des disciples esl luif llièse de l'évangélisle ; leur question sur VAie pourrait bien élre un souvenir traditionnel. Dans l'économie actuelle des récits, la mention du prophète semble viser la scène de la transtiguration ; mais on ne voit pas que les disciples aieul aucune idée sur la récente apparition d'Elie. L'auraient-ils trouvée trop tardive, le Christ étant déjà sur la terre, ou bien trop fugitive, Elie étant parti sans rien Inire pour la préparation du règne de Dieu ? L'évangéliste a pu vouloir insinuer l'une ou l'autre de ces hypothèses ; mais la question des disciples est par elle-même indépendante de l'apparitiou d'Élie. Elle ne s'entend bien que par rapport à l'avènement messianique censé prochain, mais non réalisé ; sa place naturelle serait après la déclaration de Jésns touchant l'imminence de cet avènement (ix, 1). Si le royaume est proche, Elie ne va pas tarder à venir, autant du moins qu'on admet ce que disent les scribes au sujet de sa mission. L'on peut ainsi reconstituer une série de paroles qui ont été originairement coordonnées : la coni'ession messianique de Pierre, le dit de Jésus sur la proximité du grand avènement, la réllexion des disciplesau sujet d'Élie, et la réponse du Christ. Entre la première et la seconde l'annonce de la passion et le mystère de la croix ont été insérés par manière d'explication ; et de même entre la

riiommequ'il doit beaucoup soiitTrir et ètreméprisé?'3 Mais je vous dis qu'Klie est venu, et

seconde el la troisième le récit de la transfiguration, attiré par l'idée du grand avènement et la mention d'Élie.

Jésus confirme l'opinion des scribes, qui est fondée sur rÉcrilure : il est vrai qu'Élie doit venir avant la manifestation du royaume, pour la préparer en remettant toutes choses en ordre; mais Élie est déjà venu, et maintenant sa mission providentielle est remplie ; si les hommes l'ont traité selon leur caprice, s'ils l'ont mis à mort, c'est que cela aussi était écrit. Le développement régulier de cette réponse est dérangé par l'affirmation solennelle, en forme interrogative, du sort qui attend le Christ. Il est de toute évidence que ce qui s'oppose à la venue future d'Élie est le fait même de cette venue, fait acquis déjà, non la nécessité de la passion. L'annonce de celle-ci vient en surcharge et trahit une retouche de la rédaction primitive. L'évangéliste a voulu établir entre le sort du Christ et celui de Jean-Baptiste un parallèle qui n'existait pas dans la source : de même que Jean, dans le rôle d'Elie, a subi la mort, ainsi Jésus, dans le rôle du Messie, doit la subir, parce que la passion du Messie est annoncée dans les Écritures, aussi bien que celle d'Élie. Ce parallèle se présente irrégulièrement parce que le rédacteur, sans modifier le texte de la source, a introduit son idée dans une parenthèse, au lieu de l'amener à la fin du discours.

264 I.KVANGII.E SELON MAKC

qu'ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu, selon qu'il est écrit de lui. »

'^ Et venus près des disciples, ils virent une foule nombreuse autour d'eux, et des scribesqui

Dans la première rédaction, Jésus, n'ayant en vue que le royaume céleste et ne songeant point à sa propre mort, déclarait que la mission d'Élie était un fait accompli, et que, par consécjucnt, l'avènement du royaume élail proche. La mort d'Elie ne répugnait pas au programme apocalyptique, et il semble même qu'elle y fût comprise (cf. Ap., xi, 7, et su}j7\, p. 256). Jésus voyait dans la mort de Jean l'accomplissement de ce que l'on croyait écrit d'Élie; il n'attendait pas d'apparition personnelle du prophète avant la manifestation du royaume, et il ne soupçonnait pas encore qu'il dût mourir luimême pour procurer cet avènement.

Comme beaucoup d'autres anecdotes évangéliques, la guérison de l'enfant épileptique a été racontée d'abord pour elle-même, et le lien qui la rattache à la transfiguration paraît artificiel. L'économie de l'histoire suppose une absence de Jésus durant laquelle les disciples étaient restés ensemble ; même dans sa forme actuelle, le récit les vise tous, sans distinction de ceux qui auraient été avec le Christ sur la montagne et de ceux qui

disputaient avec eux. '•'' Et toute la foule, des qu'elle le vit, fut très surprise, et on accourut

n'auraient pas réussi à guérir l'épileptique; Tanecdocte se serait donc associée plus naturellement à toute autre qui aurait montré Jésus séparé de ses compagnons ordinaires. D'autre part, les préliminaires de la transfiguration ne laissaient pas supposer que le Christ eût une foule à sa suite quand il gravil la montagne avec Pierre, Jacques et Jean; mais le rédacteur qui a trouvé une foule pour entendre la leçon de la croix, après la confession de Pierre, n"a pas eu plus de peine à en amener une après la transfiguration. C'est lui peut-être qui a soudé les deux récits, à cause du rapport qu'il voyait entre l'impuissance des disciples à guérir l'épileptique, et leur inintelligence, qu'il venait de faire ressortir abondamment.

La transition n'est pas exemple d'embarras. Jésus et ses compagnons, qui sont trois des disciples, sont dits arriver « près des disciples >• . Ils voient une foule qui entoure ceux-ci, et des scribes qui disputent avec eux : la foule reconnaît Jésus, qui désormais reste seul en face d'elle et des disciples; cette foule est prise d'une sorte de terreur dont on ne voit pas bien la raison, l'arrivée de Jésus pouvant provoquer quelque surprise, mais non de l'épouvante; et le peuple n'en accourt pas moins pour saluer le Christ. Sans égard à cet empressement, et comme si les scribes qui disputent avec les disciples se confondaient subitement avec la masse

266 I.'év.\NGILE SELON MARC

pour le saluer. ''' Kt il leur demanda ; « Pourquoi disputez-vous avec eux? »'* Et un (homme) (le la foule lui répondit : « Maître, je t'ai amené

des assistants, .Jésus (Jemande à la l'oule ce quelle veut aux disciples ; la question n'obtient pas de réponse directe, et la siluation ne devient claire qu'avec le discours du père de l'épileptique expliquant ce dont il s'agit. Ce discours n'a pas été conçu d'abord envue de la question formulée par le Christ ; il tend simplement à proposer le cas de l'exorcisme. La dispute avec les scribes est un hors-dœuvre, adventice au miracle, et il n'en sera plus question dans la suite ; mais ce n'est pas sans raison que l'évangéliste l'a mentionnée. S'il a voulu, comme il semble, préparer ainsi l'apostrophe du Christ à la génération incrédule et perverse, il insinue également (pie l'impuissance des apôtres judaïsanls à convertir le monde avait été corrélative an souci de leur polémique avec les Juifs, laquelle était superflue. El pour ce qui est de la mise en scène, comme il a encore en pensée la transfiguration et l'analogie de Jésus sur la montagne avec Moïse sur le Sinaï, la dispute des scribes avec les disciples fait en quelque manière pendant à la contestation des Israélites et d'Aaron fabriquant le veau d'or [Ex.. xxxii, 1-6); pareillement la frayeur de la foule correspond à celle que les anciens d'Israël éprouvèrent en voyant rayonner le visage de Moïse descendant de la montagne (Ex. xxxiv, 29-30). Dans la perspectiveconfusede notre récit, l'iminnssance des

mon fils, qui a un esprit muet; '^ et qunnd il le saisit, il le jette par terre, et il écume, grince des dents et se raidit. Et j'ai dit à tes disciples

disciples à chasser le démon est censée loccasion de leur querelle avec les scribes, si toutefois cette querelle même n'est pasl'explication de leur impuissance. L'objet de la controverse ne doit pas être le cas particulier d'exorcisme inefficace, mais le pouvoir de .Jésus, ou plutôt, puisque le cas particulier figure l'œuvre du salut, c'est la mission mt'me du Christ, que les apôtres ont essayé vainement de démontrer aux Juifs réprouvés.

Un homme avait amené à Jésus son fils malade. Il expose comment il était venu pour lui présenter cet enfant, qui était possédé d'un esprit muet, c'est-à-dire, comme on le verra par la suite, <J'un esprit qui, rendant lenfant sourd et muet, est luimèuie affecté, en quelque façon, de l'infirmité qu'il communique à son suppôt. L'esprit signalait de temps en temps sa présence par des crises violentes où les commentateurs reconnaissent l'épilepsie.On ne voit pas bien le rapport de ces crises intermittentes avec l'infirmité, qui doit être habituelle; car le démon ne pourrait être dit muet si l'entantn'était privé de la parole que durant les crises ; les gens qui tombent du haut mal n'ontpas coutume de discourir pendant leurs accès. L'évangéliste, qui, dans l'affaire de Beelzeboul (m, 22; sup?-.,p.li(di, n'a point parlé du démon muet, occasion de la querelle, aura utilisé ce trait, négligé d'abord par lui, afin de re-

:26s i.kvangim: selon mmu

lie Ih chasser, rt ils n'ont pas pu.»'" Et répondant, il leur dit : « 0 génération incrédule, jusques à quand serai-je avec vous? Jusques à

lever le miracle de léfiileplique, ou la signification de ce miracle, le démoniaque représentant sans doute l'humanité délivrée par le Christ de sa surdité spirituelle, et rendue capable de louer Dieu, que le Christ lui a révélé fcf. vn, 32-37; supr., p. 223). La guérison de lépileplique constitue le tond tradilionncl (l\i récit. Au lieu de .lésus, le père du malade navail rcnconti*' que les disciples, et les disciples, en dépit de leur bonne volonté, n'avaient pu chasser le démon.

.lésus répondau discours du malheureux père, ou plutôt à l'ensemble de la situation, par une véhémente apostrophe dont on ne voit pas bien le motif. On se demande contre qui le Christ s'emporte : contre le père, ou contre la foule, ou contre les disciples, ou contre tous à la fois. Selon la vraisemblance historique, ce ne pourrait être contre le père seul, dont la rocpiète est tout autre chose qu'un témoignage d'inriédulité; ni contre la foule, qui ne semble pas animée de curiosité malveillante; ni contre les disciples, à qui leur maître n'aurait guère pu infliger pareille humiliation devant le peuple. Les disciples ne sont ni incrédules ni pervers ; et conçoit-on que Jésus ait aspiré à être délivré de leur société? Le rédacteur cependantsignifie expressément que le blâme vise plusieurs individus. Comme la querelle des scribes avec les dis-

quand vous souffrirai-je? Amenez-le-moi. » -'-'Et on le lui amena; et dès qu'il l'eut vu, l'esprit l'agita de convulsions; et tombant par terre, il se roulait en écumant. '' Et Jésus demanda à son père : «Depuis combien de temps cela lui ar-

ciples domine tous ces préliminaires de la guérison, il faut admettre que le Christ, avant de faire le miracle, se fâche entre tous ceux qui ont eu part à la dispute. En effet, le discours de Jésus contient un blâme général, qui n"a pas de lien réel avec les explications du père ni avec l'ordre concernant le malade : « amenez-le-moi », où est la vraie réponse à ces explications. L'invective n'est pas plus violente que celle que Pierre, dans une autre circonstance où il représentait tous les apôtres galiléens (viii, 33, sicpr., p. 245;, a déjà subie; elle se justifie au point de vue symbolique du récit, étant adres.sée aux Juifs qui demandent des signes, et aux apôtres judaïsanls qui s'efforcent inutilement de leur en procurer cf. I Cor., i, 'l'l--li]. De ce point de vue, la colère du Christ peut rappeler celle de Moïse quand, arrivé au pied du Sinaï, il voit le peuple dansant devant le veau d''or (Ex., xxxii, 18; xxxui, 5^. Le père peut être impliqué dans le blâme en tant qu'il représente la masse incrédule; c'est pourquoi l'évangéliste lui fera donner plus loin une leçon de foi dont il est censé avoir profité, puisque le miracle s'accomplit. Le récit primitif ne cherchaitpas àexpliquer l'échec des disciples autrement ([ue par la malice particulière du démon à chas-

270 I. ÉVA.\f;iLi: sklon mahc

rive-t-il ? » El il lui dit : « Depuis son enfance; " et souvent il l'a jeté tantôt dans le feu, tantôt dans l'eau, pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre secours, par pitié

ser, comme il sera dit plus loin ; ni le père ni les autres témoins n'étaient à blâmer; le père exposait le cas. el Jésus disait qu'on lui amenât le possédé.

Kii suile de cet ordre, l'adolescent, qui était resté au milieu du groupe des discij)les et de la foule, est présenté au (Christ ; mais, en le voyant, il est pris dune crise épouvantable (jue l'évangéliste attribue à son démon. Pendant que le malheureux se roule par terre dans ses convulsions, Jésus interroge le père sur la maladie : il y a longtemps que de pareilles crises ont lieu ; le démon tient ce garçon depuis les années de sa première enfance; bien des fois il la jeté dans le feu ou dans l'eau, suivant l'occasion, c'est-à-dire que, les attaques survenant inopinément, l'épileplique est tombé un peu partout, tantôt dans le l'eu à la maison, tantôt dans l'eau dehors.

Pour amener la leçon de la foi, et comme s'il voulait suggérer l'explication de l'insuccès des disciples, Marc fait dire au père: « Si tu y peux quelque chose, viens-nous en aide. » L'homme est censé douter du pouvoir de Jésus : puisque les disciples ont été impuissants devant ce cas, le maître pourrait l'être aussi. Jésus le reprend vivement : ce qui fait obstacle à la guérison demandée, ce n'est pas le manque de pouvoir chez celui à qui l'homme

pour nous. »-- Et Jésus lui dit : « S/ tu peux!... tout est possible à celui qui croit.» -'■* Aussitôt, s écriant, le père de l'enfant dit : « Je crois, viens en aide à mon défaut de foi. »2-^ Et Jésus, voyant

s'adresse maintenant, c'est le manque de foi chez celui qui demande cette guérison. Le père comprend et s'humilie; il croit, il veut croire, et si cette foi est insuft'isante au jugement de Jésus, que Jésus l'exauce nonobstant ce défaut. Celte leçon (le la foi est en rapport avec l'apostrophe à la génération incrédule. Marc lui-même la fera donner plus loin (xi, 22-24) aux disciples. Elle pourrait servir ici à prévenir toute interprétation fâcheuse de leur échec ; elle peut être aussi destinée à rendre compte de leur impuissance. L'échec de leur exorcisme a ainsi une double explication : le manque de foi chez le père de répilepti({ue, peut-être aussi chez les disciples, et l'humeur récalcitrante du démon. Mais la première explication tourne en leçon générale plutôt qu'elle ne rend compte du cas dont il s'agit.

Cependant la foule, s'apercevant qu'un miracle va se faire, accourt pour en être témoin. Jésus n'attend pas quelle soit arrivée ; il commande à l'esprit de s'en aller, et. après une dernière convulsion mêlée de cris, l'enfant reste immobile, comme s'il était mort. Le démon est parti ; mais plusieurs se demandent si le malade n'a pas expiré au moment où le démon s'en allait. Jésus le prend par la

(|ue la foule accourait, menaça l'esprit impur, lui (lisant : « Esprit muet et sourd, jeté l'ordonne, sors de lui et n'y rentre plus. » -'^ Et criant et se convulsant beaucoiif), il sortit; et (l'enfant) était

main, et l'enfant, obéissant à ce geste, se lève guéri. — Notons, sans insister, que ce dénouement d'une crise d'épilepsie n'a rien de miraculeux. — L'évangéliste paraît oublier (ju'il a, dès le commencement, amené une foule auprès de Jésus : c'est chez lui un procédé familier que de faire accomplir les miracles à l'écart de la foule. L'ordre donné au démon exprime les conditions de la possession et celles de la guérison selon que les unes et les autres ont été conçues par le rédacteur. Il était admis que les exorcismes devaient être précis pour ne laisser à l'esprit malin aucune échappatoire. « Esprit muet et sourd » équivaut à une désignation [)ersonnelle du démon qui doit être expulsé; « je le l'ordonne » signifie nettement la volonté de Jésus ; « sors et ne reviens pas » est dit en vue des circonstances de la maladie, crises dont chacune était comme un retour ofl'ensif de l'esprit. La formule entière, ou tout au moins la première partie, qui est en rapport avec la complication de surdité, doit être du rédacteur. La prolongation de l'entretien entre Jésus et le père de lépileplique fait que la dernière convulsion semble être une crise distincte de celle qui a saisi le malade à l'aspect du Christ. Mais, si l'on fait abstraction de ce qui regarde la leçon de la foi, rien n'oblige à >up-

comme mort, en sorte que plusieiiis disaient qu'il avait expiré. ^~ Et Jésus, lui prenant la main, le fit lever, et il se leva.

-^ Et étant entré dans la maison, ses disciples lui demandèrent en particulier : « Pourquoi, nous, n'avions-nous pas pu le chasser? )^-^ Et il

poser une double crise : en voyant l'enfant tomber et se débattre, .Jésus s'est informé du temps écoulé depuis les premières manifestations du mal ; le père a répondu simplement à celte question, et Jésus commande à l'esprit, qui est censé partir en provoquant une dernière et plus terrible convulsion de l'enfant. L'apparence de mort et le mouvement de Jésus prenant l'enfant par la main pour qu'il se lève correspondent à ce qu'on lit dans l'histoire de la fille de Jaïr (v, 39, il-4'2; supr., p. 165). et pourraient en être imités.

Après le miracle, Jésus entre dans une maison : dans la perspective du récit, ce serait une maison où le Christ aurait été hébergé avec ses disciples, en quelque endroit proche de Panéas. Ce trait n'a pas d'autre objet que de situer la question des disciples, qui n'a pu être posée en public. Les disciples demandantpourquoiils n'ont pu chasser ce démon, Jésus répond que les esprits de cette catégorie ne peuvent être expulsés que par la prière ; à quoi la plupart des témoins ajoutent, probablement à tort, le jeûne. Pour combattre de tels démons, qui résistent aux exorcismes communs, une force plus

Zl'i L KVANOn.E SELON MARC

leur (lit: « Cette espèce ne peut sortir aiitremont que par la prière. »

"^ Et partant de l;i, ils traversèrent la Galilée; et il ne voulait pas qu'on le sût. -^i (^aril instruisait ses disciples, et il leur disait : « Le

^"PiiiKle, puiséo dans lii prière, serait indispensable. Le trait manque l«»ul à lail d'originalité ; ce pourlail être une glose morale ajoutée au récit tiaditioimcl.

.h'sns (piitte ensuite le pays de Césaréeet traverse la (ialilée avec ses disciples, se rendant à Capharnaiim. Il voyage incognito afin d'être loutà ses compa^^noMs, sans être dérangé par la foule : c'est que lévani^t'-lisle veut introduire une seconde prophétie de la jtassion. pour compléter l'histoire de la transtiguration, comme la première à complété la confession de Pierre. Celte prophétie aura été rattachée à la .simple indication du voyage, fournie peut-être parla même source que la confession de Pierre et les paroles qui y étaient primitivement reliées {supr., p. 262). Elle a été copiée sur la première prédiction et elle tend à montrer, encore et toujours, que les disciples galiléens, prévenus de ridée dun Messie glorieux, avaient été fort lents à comprendre le mystère de la croix. La principale différence entre les deux prédictions porte sur la formule du commencement : « Le Fils de Ihomme est livré aux mains des hommes. » On sait déjà

COMMENTAIBE 273

Fils de l'homme est livré entre les mains des hommes, et ils le feront mourir; et mis à mort, après trois jours il ressuscitera. » -^^ Et ils ne comprenaient pas cette parole, et ils n'osèrent pas lui en demander l'explication.

•^3 Et ils vinrent à Capharnaiim. Et arrivé à

que le Fils de l'homme est le Christ du mystère, à la différence du Messie juif ; c'est l'être divin qui meurt pour le salut des hommes. Il est dit « livré », soit parcequil va l'être incessamment, soit parce que cet abandon imminent est décidé par Dieu.

Cette fois, le rédacteur, en notant que les apôtres ne comprirent pas le discours de Jésus, ajoute qu'ils n'osaient pas en demander l'explication. Il est inutile de scruter les motifs de cette réserve. Lesapôtres ne s'attendaient pas à la mort du Christ; l'évangéliste, voulant que cette mort ait été clairement annoncée par le Cjirist lui-même, est amené à dire que Jésus n'avait pas été compris et qu'on ne lui avait pas demandé d'éclaircissement. Il varie ses formules selon les conditions de la mise en scène : l'inintelligence et le silence des "disciples devant la seconde prédiction signifient la même chose que leur répugnance et la protestation de Pierre devant la première annonce de la passion. L'on n'est pas obligé de penser que la bêtise des apôtres irait croissant à mesure que Jésus s'efforce de les instruire.

Suit une série d'instructions assez mal liées, que

270 I.'l';\ ANfilI.E SKI.ON MARC

la maison, il leur demanda : « Ue quoi vous entreteniez-vous pendant le chemin ?»^^ Et ils gardèrent le silence; car ils avaient discuté entre eux, dans le chemin, qui était le plus grand. ^■' Et s'étant assis, il appela les Douze et

Marc a dû emprunter au recueil de discours. La première est la leçon du service apostolique. Arrivé à Caphai'uaiimet «dans la maison», sans doute la maison de Pierre, où il logeait ordiuairement, Jésus fait aux disciples ime question qui les embarrasse : « De quoi parliez-vous en route ? » Les disci[)les n'osent répondre : ils avaient discuté entre eux « qui était le plus grand ». Plus loin (x, 41 1 les disciples chercheront querelle aux fils de Zébédée, qui ont demandé les deux premières places dans le royaume des cieux. 11 s'agit d'une discussiou analogue, à moins que ce ne soit la même, dédoublée dans la tradition ou par l'évangéliste. La leeon donnée par Jésus est identique dans les deux cas. L'anecdote de l'enfant embrassé par le Christ revient également deux fois, adaptée vaille que vaille dans le présent contexte à la leçon du service apostolique, et au chapitre suivant (x, 13-16) sous une forme plus naturelle. Rien ici ne la prépare, et l'on ne voit pas d'où vient l'enfant que Jésus prend pour en faire le sujet d'une instruction aux disciples. L'évangéliste est soucieux de montrer comment les apôtres, si désemparés devant le mystère de la croix, ne compre-

COMMENTAIHE 277

leur dit : «Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous, et le serviteur de tous. »

'^'' Et prenant un enfant, il le mit au milieu deux, et, lavant embrassé, il leur dit :-^"«Qui-

naient pas mieux la loi de leur propre vocation. S'il ne parle pas des places du royaume, c'est probablement (|u"il aura pensé au rôle des Douze dans la première communauté et à leur attitude envers Paul. Bien que la leçon donnée aux Douze soit authentique en elle-même, lévangéliste en ferait imjtlicitement la justification de l'Apôtre des Gentils, et penserait des apôtres-colonnes ce qu'on lit dans rÉpîlreaux Galates (ii, 2, 6-9).

Le trait de l'enfant embrassé par Jésus n'a de rapport avec le contexte et de signification intelligible que si l'on restitue par conjecture l'enchaînement des idées dans l'esprit du rédacteur. Il est singulier qu'un enfant représente le Christ à ce point qu'on reçoive le Christ en recevant l'enfant, comme on reçoit Dieu en recevant le Christ. Ce n'est pas le premier enfant venu qui peut se prévaloir du nom du Christ, et pour être reçu « au nom » de Jésus il faut porter ce nom avec soi. L'enfant à recevoir est donc un envoyé du Christ, comme le Christ est envoyé de Dieu; c'est le prédicateur évangélique, comme on le voit en Matthieu (x, 40), où cette sentence a place dans le discours de mission. Dans le même discours Matth., x, 42y,on appelle >< petits » les disciples de l'Évangile. Le ré-

27S l'évangile selon marc

coïKiue reçoit un de ces enfants en mon nom, me reçoit; et quiconque me reçoit, ce n'est pas moi qu'il reçoit, mais celui qui ma envoyé. »

•'^ Jean lui dit : k Maitre, nous avons vu quelqu'un chassant les démons en ton nom, qui ne

dacteur ne diminnciail donr aucunement Paul en faisîuil l'oconirnander aux Douze d'avoir égard aux « pflits ». (|ui sont pour lui les vrais apôtres selon le coeur du Cdirist, et il aurait surtout en vue celui qui se disait « le moindre des apùlres », indigne den porter le ntjiu. tout en étant persuadé d'avoir aulanl lait que « les grands apôtres », et de ne leur élre inférieur en rien (nJioH. XV, 9-10 ; II Cok.,xi,o; XII, 11). Si telle esl la pensée de l'évangélisle, l'incident de l'enfant se rattache étroitement à la leçon donnée aux Douze : aucun privilège de domination ni même d'excellence n'appartient aux apôlres galiléens ; ils ont été appelés à un ministère de dévouemenl auipiel d'autres peuvent être associés, qui y prennent rang selon la grandeur de leur abnégation et de leur zèle.

La même idée relie l'affaire de l'exorciste à l'incident de l'enfant. Si Tévangéliste introduit sans aucune transition l'anecdote de l'exorciste, ce n'est pas pour signifier l'absence de lien chronologique avec la précédente, mais parce que la rehilion logique entre les deux rendait pour lui superflue toute indication de rapport historique. Il est évident que la conclusion touchant le verre d'eau olVerl aux disciples rejoint ce qui a été dit de

nous suit pas, et nous l'avons empêché, parce qu'il ne nous suit pas.H^'^Et Jésus dit : «Ne

ceux qui reçoivent les petits au nom de Jésus. Ces sentences connexes ne devraient former qu'une seule iustruclion, et Matthieu, dans le discours de mission, les présente ainsi réunies. Une arrièrepensée doit explujuer le bizarre amalgame de l'histoire et des sentences, l'hypothèse d'une perturbalion accidentelle du texte et celle d'un groupement purement artificiel des matériaux assemblés étant exclues par la nature même du développement. Si Paul est le « petit » qu'on doit recevoir, il peut être aussi l'exorciste étranger que l'on doit supporter. On conçoit que Jean de Zébédée représente ici les judaïsants qui lui ont fait opposition. Ce rôle ne couvenait pas à Pierre, et l'on ne pouvait faire intervenir Jacques frère du Seigneur, qui n'a cru à l'Évangile qu'après la mort de Jésus. Le Christ condamne la conduite de Jean : il n'est pas possible qu'un homme qui fait des miracles en son nom parle mal de lui, ne soit pas dans la vraie foi du Christ, puisqu'il a l'esprit de Dieu qui agit dans le Christ. Pvaisonnement paulinien dans le fond et jusque dans la forme (cf. 1 Cor., xii, 3). La parole : « Qui n'est pas contre nous est pour nous ». serait fort sujette à caution si on lui attribuait uue portée générale; c'est la sentence 'Mat- TH., XII, 30) : « Oui n'est pas jjour moi est contre moi», retournée en apologie de l'Apôtre. L'évangéliste n'aurait-il pas omis cette sentence dans la

280 I."ÉVAN(nLR SELON MAKC

lerapècliez pas. Car il n'est personne qui fasse un miracle en mon nom et (4ui puisse aussitôt mal parior île moi. '"Car celui qui n'est pas contre nous est pour nous. ^' Car quiconque vous

dispute sur Beelzéboul. oii elle est à sa place (cf. Matth., XII, 30 ; Luc, XI, 2.i .en piévision de ce qu'il fait dire inainlenanl au Christ? La liaison, si artificielle, de la nouvelle maxime avec la parole concernant le verre d'eau, devient toute nalurcdle, si c'est le même Paul (jui n'est pas contre l'Évangile, mais pour lui, et qui, apportant aux saints de Jérusalem les aumônes de la genlilité, a droit à sa récompense devant Dieu. Celte préoccupation de l'harmonie entre les croyants d'origine et de caractère diirérenls se reconnaîtra dans la suite du discours, <|ui s'achève sur la recommandation d'avoir la paix entre soi.

Si Fanecdote n'a pas été inventée pour la leçon que Tévangélisle en veut tirer, un exorciste juif aurait chassé les démons au nom de Jésus, chose qui s'est faite plus tard (Act., xix, 13), mais qui n'est guère vraisemblable pendant le ministère du Christ. Comme cet exorciste ne suivait pas Jésus, ou plutôt sa société, car Jean dit : « Il ne nous suit pas », les apôtres auraient voulu l'empêcher de continuer sa pratique. Dans l'hypothèse, cet homme, «jui n'était pas disciple, aurait employé le nom de Jésus comme un vocable magique, redoutable aux démons. On peut dire qu'il était dans de meilleures dispositions que les scribes. Mais esl-il

donnera à boire un verre deau pour la raison que vous êtes au Christ, je vous dis en vérité qu'il ne perdra pas sa réconapense. »

'''' « Et quiconque sera un sujet de scandale pour un de ces petits qui ont la foi, mieux

croyable que le Christ ait déclaré, que TévangélisLe ait pensé, d'un tel opérateur, qu'il était pour l'Évangile et pour les apôtres, parce qu'il ne leur était pas contraire ; que ce même homme était disposé à leur venir en aide, et que le verre d'eau qu'il leur offrirait aurait sa récompense?

La rétlexion sur le scandale des petits est soudée tant bien que mal à la promesse concernant ceux qui obligent les disciples. A tenir compte uniquement du contexte, on pourrait croire qu'il s'agit d'égards pour les humbles fidèles en général, et spécialement pour ceux que représente l'exorciste dont il vient d'être parlé. Dans ce cas, Tévangéliste aurait pensé aux missionnaires des Gentils et aux chrétiens de la gentililé, que les judéochrétiens auraient tort de scandaliser en les repoussant, non à des exorcistes quelconques, dont on n'aurait pu dire sans explication qu'ils avaient la foi. Le sens primitif de la recommandation est à déterminer indépendamment de son cadre, soit par la teneur du discours, soit par la comparaison des deux autres Synopti([ues, qui ont connu cet avis dans une autre source, où le rédacteur de Marc a dû lui-même le prendre.

Il semble que la source commune ait désigné

282 l'évangile selon mabc

vaudrait pour lui qu'on lui attachât au cou uue meule d'àne etquon le jetât dans la mer. » '^ « Et si ta main est pour toi un sujet de

seulement sous le nom de « petits » ceux qu'il ne fallait pas scnndaliser. L'évangéliste lient à signiiier expressément ce que ces « petits » sont les croyants; mais on peut douter que Jésus ait parlé des petils en tant que déjà croyants, non simplement en lant que masse dédaignée où Dieu cherche ses élus et où lui-même recrute ses fidèles. La leçon conviendrait au.x orgueilleux sectateurs de la Loi, et l'on concevrait que le Christ l'eût adressée aux pharisiens, dont la conduite à l'égard des pauvres et de tous ceux (juils traitaient de pécheurs n'était pas faite pour amener ceux-ci à Dieu. Mieux vaudrait, pour celui qui est occasion de chute aux simples et aux humbles, qu'il fût mort avant de commettre un tel crime, la mort la plus ignominieuse et la plus cruelle étant encore préférable au châtiment qui l'attend après le scandale donné. Le supplice de la submersion n'était pas en usage chez les Juifs; mais ceux-ci pouvaient le connaître, parce qu'il était dans la pratique des Grecs, des Romains, des Syriens et des Phéniciens. La « meule d'àne » était plus lourde que celle d"un moulin ordinaire. Ce dernier, que Ion rencontre encore aujourd'hui en Orient, était mû à force de bras par des esclaves ou par des femmes; l'autre étaitpourvu d'un petit manègeoùl'onattelait un àne. L'idée du scandale donné éveille celle du scan-

scandale, coupe-la : mieux vaut que tu entres manchot dans la vie, que daller, ayant deux mains, dans la géhenne, dans le feu inextinguible. ^'^ Et si ton pied est pour toi un sujet

dale reçu, ou plutôt le seul mot de « scandale >>, dans la précédente sentence, appelle une autre leçon où le même mot se trouve en vedette. De là vient que le rédacteur, probablement d'après la môme source, introduit ici un avertissement concernant les occasions de chute. Pris en soi, cet avertissement ne vise pas le danger où l'on est de pécher quand on s'élève au-dessus des autres, ni l'obligation de sacrifier ce qui devient \me occasion de chute pour le prochain, bien que la tin (ki présent discours autorise à penser que telle pourrait être l'idée de l'évangéliste. Il s'agit des occasions que peuvent susciter à chacun sa nature, sa situation, ses relations, son genre de vie. Le principe est qu'il faut se mortifier en tout ce qui devient sollicitation au péché. Ce dont on se prive est peu en comparaison de ce que l'on gagne, et le plaisir défendu ne compte pas devant le dommage ({u'il cause.

Le ver qui ne meurt pas et le feu qui ne s'éteint jamais sont des traits empruntés par le rédacteur (cf. Matth,. V, 29-30; xviii, 8-9) au livre dlsaïe (lxvi, 24), où il est dit ({ue les cadavres des impies resteront étendus dans la vallée de Hinnom, la géhenne, perpélutdlement rongés des vers, perpétuellement brûlés par le feu. La vallée de Hinnom

de scandale, coupe-le : mieax vaut que tii entres danslavie estropié, que d'être, ayant deux pieds, jeté dans la géhenne. '*" Et si ton œil est pour toi un objet de scandale, jette-le : mieux vaut que tu entres borgne dans le royaume de Dieu, que d'être, ayant deux yeux, jeté dans la géhenne, ^^ où le ver ne meurt pas et où le feu ne s'éteint pas. »

était un ravin au sud de Jérusalem, où l'on avait pratiqué jadis les sacrifices d'enfants; souillé par Josias, ce ravin devint un lieu d'immondices et resta en exécration dans le souvenir du peuple. On le mil en rapport avec l'enfer des damnés ; de là l'emploi du nom pour désigner le châtiment éternel. Dans Isaïe, la description signifie plutôt la ruine des impies que leur supplice. Ici, l'idée de souffrance l'emporte, les termes d'ailleurs ne semblant pas devoir être pris trop à la lettre, puisque les vers ne sont pas censés subsister éternellement dans le feu. Ces vers ne désignent pas le remords de la conscience, mais une peine horrible et dégoûtante dont ils sont l'expression figurée, à savoir, la putréfaction permanente, que le feu n'est pas supposé empêcher et cjui est sensible au mort. Le feu indique le caractère cuisant de cette peine, qu'on ne doit sans doute pas entendre dans un sens purement moral, la pensée de l'auteur flottant entre le symbole et la réalité. Il va sans dire que, dans le discours original, la (< vie », ou le

^^ « Car chacun doit être salé au feu. »

■'^ n Le sel est bon; mais si le sel devient

« royaume », où Ton entre borgne, manchot ou estropié, n'est pas précisément ce que nous entendons par vie future et immortalité, état tout spirituel où l'on est introduit par la mort.

Rien de plus artificiel que la suture : « Car chacun doit être salé au feu ». Le feu éternel a suggéré l'idée de la salaison par le feu; et d'autre part, cette salaison par le feu sert surtout à introduire la comparaison du sel, allégoriquement interprétée. Une logique sévère n'a point présidé à cette combinaison. Le texte même est peu sur. Avant : « le sel est bon », des témoins autorisés lisent seulement : « Car chacun sera salé au feu» ; d'autres : « Car toute victime doit être salée au sel » ; le texte ordinaire associe les deux lectures, ce qui fournit aux exégètesune belle matière d'explications. On peut croire que la leçon : « Car toute victime doit être salée », a été d'abord substituée, comme plus claire, dans certaines recensions, à : i< Car chacun sera salé au feu », et que la leçon commune résulte d'un assemblage de variantes dont on a d'autres exemples. La leçon : « Car chacun sera salé au feu », a toute chance d'être authentique, parce qu'elle est plus difficile et qu'elle ménage une transition entre le précepte de la mortification et la sentence du sel ; elle paraît avoir été imaginée uniquement à cette fin. Re^te à savoir ce qu'entendait le rédacteur par ce feu qui

286 LÉVANGII.E SELON MARC

dessalé, avec quoi l'assaisonnerez-vous ? Ayez

sale chacun. Il est invraiseml)lal»le qu'il ait employé dans deux phrases consécutives le mol «feu » en lui prêtant deux acceptions différentes, parlant d'abord du feu de la géhenne, (jui tourmente, puis d'un autre feu, peut-être le feu du renoncement, qui purifie. N'aurait-il pas visé plutôt, comme Jean-Baptiste annonçant le baptême de feu (supr., p. .')1>), la crise finale du monde, l'espèce de conflagration où resteront les pécheurs, et que les justes traverseront comme une dernière épreuve purifiante icf. I Cor., mi, 13-15 )? Cette idée ne venant (pie pour la transition, le verbe «< saler » serait introduit à cause de la comparaison du sel, qu'il appellerait sans la préparer. Tout le monde sentira l'action du feu, mais les élus ne l'éprouveront que passagèrement ; un autre genre de salaison leur convient ; qu'ils soient salés en charité, qu'ils ne laissent pas ce sel divin s'affadir en eux. Le compilateur du discours, qui voulait l'accord desjudéochrétiens avec les hellénochrétiens, aura lait donner aux premiers des conseils d'humilité, de bienveillance et de charité, la loi de la vocation chrétienne et apostolique étant l'esprit d'amour désintéressé qui est la condition de la paix. La conclusion du discours, où l'on recommande l'union, se trouve ainsi en rapport avec le commencement de ces instructions, où l'on a rabattu les prétentions des apôtres pour les premières places. Mais le procédé littéraire de l'évangéliste n'est intelligible

(lu sel en vous-mêmes, et soyez en paix entre vous, n

X. ' Et partant de là, il vint au pays de la Judée et d'au delà du Jourdain; et la foule s'assembla encore auprès de lui, et il les instruisait encore, selon sa coutume.

'' Et les pharisiens, s'étant approchés, lui

que si la série d'enseignements s'adresse aux chrétiens de son temps.

Des environs de Panéas Jésus est revenu à Capharnaiim en traversant la Galilée; il ne fait que passer à Capharnaûm et se dirige vers la Judée, sacheminant lentement vers Jérusalem. Ces indications, qui se rejoignent sans difficulté (viii, 27 ; IX, 30, 33; X, 1 , proviennent peut-être de la même source. L'évangéliste semble vouloir dire que le ('hrist met quelque temps à parcourir la Judée, puis la Pérée, d'où il viendra à Jérusalem pour la pâque. Jésus ne fait pas un simple voyage à Jérusidem en passant par la Pérée, mais une tournée de prédication. Les incidents et leçons que l'on rattache à cette mission n'y ont pas de rapport spécial et sont là comme pour remplir un cadre donné.

Ainsi arrive la question du divorce, sans qu'on sache d'où viennent les pharisiens qui la font ni à

28S LÉVANfWLE SELON MARC

demanilèreiil, voulanllépiouver : « Esl-il permis à un homme de répudier sa femme? » -^ Et lui, répondant, leur dit : « QuVst-ce que Moïse vous a ordonné? » ^ Et ils dirent: '< Moïse a

quelle occasion ils interrogenl le Christ sur ce sujet. C'est une question analogue à celles (jue les adversaires de Jésus lui poseront bientôt à Jérusalem, et qui se présente dans les mêmes conditions. Les pharisiens ont mauvaise intention, ils veulent « éprouver » Jésus ; sans doute ils sont supposés connaître ses principes sur l'indissolubilité du mariage, et en lui demandant si le divorce est licite, ils comptent que sa réponse le mettra en contradiction avec la Loi, [ou bien avec lui même s'il n'ose contredire la Loi. Au lieu de répondre directement, et pour esquiver l'objection que ses interlocuteurs ne manqueraient pas de lui faire en alléguant Moïse, Jésus témoigne de son respect pour la Loi, disante ces docteurs; « Qu'est-ce que Moïse vous a ordonné ? » comme s'il voulait que la réponse fût apportée par la Loi même. Tel est bien son dessein; mais il a en vue un texte auquel ne pensent pas ceux qui l'interrogent ; c'est lui maintenant qui leur tend un piège, et il est sûr de les prendre.

Les pharisiens s'empressent d'invoquer le passage du Deuléronome (xxiv, 1 où il est expressément parlé du divorce comme d'un usage courant et autorisé : « Moïse a permis ». Rien n'est moins contestable; mais, selon Jésus, la règle établie par

COMMENTAIHE 289

permis (au mari) d'écrire une lettre de divorce et de répudier (sa femme). » ' Et Jésus leur dit : (( C'est à cause de la dureté de votre cœur qu'il vous a écrit cette règle. '' Mais, dès le commen-

Moïse n'est pas une loi, c'est une dispense, une dérogation à la loi. La dispense a été donnée pour un motif qui n'honore pas Israël : le divorce a été toléré comme un moindre mal, afin de prévenir des abus plus considérables, parce que, vu la dureté des moeurs, on ne sait jusqu'à quels excès auraient pu se porter les maris contre les femmes qu'ils avaient prises en aversion. La loi véritable se trouve ailleurs. Elle a été instituée dès l'origine du monde ; car il est écrit, tout au commencement de la Genèse, que Dieu fit le premier couple humain « mâle et femelle » (Gen., i, 27), d'où résulte l'institution du mariage, el que « l'homme quittera son père et sa mère » pour s'attacher à son épouse, « formant avec elle un seul corps » (Gen., h, 24) dont les deux parties ne doivent pas être séparées par la volonté de l'homme, mais seulement par celle de Dieu, le maître de la vie. L'acte charnel qui rend ce corps physiquement un crée entre ses deux composants un lien moral aussi durable que leur existence commune. L'associalion ne peut être dissoute que par la mort.

Les paroles de la Genèse sont données en forme de citation écourtée dont il suffit d'indiquer le début parce que l'auditeur ou le lecteur suppléent d'eux-mêmes le reste du passage. Selon leur signi-

ly

cernent de la création : « 11 (Dieu) les fit homme et femme: " c'est pourquoi Thorame quittera son père et sa mère; ** et les deux seront un seul corps » ; en sorte qu'ils ne sont plus deux, mais un seul corps. •' Donc, ce que Dieu a joint, que l'homme ne le sépare pas. » '" Et dans la maison, It^s disciples l'interrogèrent de nouveau à ce sujet, " et il leur dit :

ficalion oris^inalo, elles ne consacrent ni la monogamie ni l'indissolubilité du mariage, mais seulement le mariage, l'union de l'homme et de la femme, sans exclure la polygamie ni le divorce. Leur rédaction s'est trouvée susceptible d'une interprétation plus haute, (|ui procède en quelque façon de l'idée contenue dans le texte, mais qui la dépasse infiniment. Au fond, Jésus en appelle de la loi écrite à la loi niorah' dune humanité meilleure; en apparence et dans la rigueur de son argumentation, il en appelle de M(jïse à Moïse, ou plutôt de la parole inspirée qui contient la permission du divorce, à la parole inspirée qui contient la loi fondamentale du mariage. La dispense ne peut pas détruire la loi. Celle-ci a une valeur absolue pour tous les hommes et pour tous les temps. Celle-là n'a qu'une valeur relative et temporaire : concession dépourvue de raison d'être pour les vrais enfants de Dieu, qui suivent la perfection de la loi divine. Jésus n'en dit pas davantage aux pharisiens, qu'on doit probablement supposer déconcertés par

« Quiconque répudie sa femme et en épouse une autre, commet un adultère à Tég-ard de la première; '-et si cette (femme), s'e'tant séparée de son mari, en épouse un autre, elle commet un adultère. »

l'imprévu de la réponse. L'évangélisle ajoute que les disciples, à qui la réplique du Christ avait semblé obscure, l'interrogèrent de nouveau sur le sujet quand ils se trouvèrent seuls avec lui. « De nouveau » ne signifie pas « à leur tour », à linstar des pharisiens, mais comme en des occasions précitées, ce qui donne à penser que ce complément appartient au même rédacteur que le commentaire du Semeur et de la parole sur ce qui souille l'homme. « La maison » où se rend Jésus n'est que le lieu dont l'évangéliste a besoin pour que les disciples posent leur question hors de la présence des pharisiens : transition pour amener la parole sur le divorce, qui se lit dans le discours sur la montagne (Matth., v, 3:2). La sentence primitive devait être ainsi conçue: « Quiconque répudie sa femme lui fait commettre un adultère, et celui qui épouse une femme répudiée commet aussi un adultère. » Le rédacteur de Marc l'aura modifiée pour l'adapter aux mœurs de la société où vivaient ses premiers lecteurs. Xon content de dire que le mari qui répudie sa femme pour en prendre une autre commet un adultère à l'égard de la femme renvoyée, il ajoute que la femme aussi, quand elle se sépare de son mari pour épouser un

'^ Et on lui amenait de petits enfants pour qu'il les touchât, et les disciples g^ourmandaient ceux (qui les amenaient). '' Et voyant (cela), Jésus se fâcha et leur dit : « Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas; car c'est à leurs pareils qu'appartient le royaume

autre homme, commet un adultère. L;i femme pouvait prendre l'initiative de la séparation chez les Grecs et à Home, non chez les Juifs.

Suit, sans indication de rapport chronologique. l'anecdote des enfants en sa forme première. On amenait à Jésus de petits enfants. Les parents, le considérant comme un homme de Dieu, voulaient qu'il les touchât en leur imposant les mains et en prononçant sur eux une formule de bénédiction. Ils croyaient ainsi attirer sur ces enfants les faveurs célestes. Les disciples, jugeant qu'il n'y avait pas lieu d'importuner le maître pour si peu, se mettent en devoir d'écarter parents et enfants. Jésus blâme fortement leur conduite. Il profite de l'occasion pour leur rappeler la valeur morale de l'enfant elle mérite de l'esprit d'enfance : « C'est à de tels (enfants) qu'appartient le royaume de Dieu. » La plupart des commentateurs entendent le mot « tel » dans le sens de *< semblable », et pensent que le Christ parle ici d'enfants selon l'esprit. Gepen-

lie Dieu. ^ ' Je vous (le) dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n'y entrera pas. » "^ Et les ayant embrassés, il les bénit en leur imposant les mains.

•" Et commeil se mettait en route, quelqu'un,

dant il ne paraît pas possible d'exclure les enfants à propos desquels cette parole est dite, et l'on ne peut pas davantage la rapporter à eux seuls, comme si le royaume n'était donné qu'à eux. Jésus a en vue les enfants et ceux qui leur ressemblent par l'esprit de candeur et de coniiante simplicité. Le royaume de Dieu ne s'entend pas ici exclusivement de la parousie, moins encore de la prédication évangélique, mais du salut dans son ensemble. C'est pourquoi il est possible de dire qu'on « reçoit » le royaume et qu'on y « entre » : « recevoir » convient i)lut(M à la proposition et à la grâce de l'Evangile; « entrer » vise plutôt la félicité éternelle où les justes seront admis. Recevoir le royaume est proprement en recueillir l'annonce avec la foi et les sentiments qui conviennent. Ayant donné cette leçon aux disciples, Jésus embrasse les petits enfants qu'on lui présentait, et il les bénit en leur imposant les mains.

L'instruction sur les richesses et sur la récompense promise au renoncement est rattachée comme

294 l'évangii,e selon mabc

étant accouru et se jetant à ses pieds, lui demanda : « Bon maître, que dois-je faire pour acqu(^rir la vie éternelle? -> "^ Et Jésus lui dit : «Pourquoi m'appelles-lu bon ? Nul n'est bon, si ce n'estDieu seul. '^ Tu connais les commandements : « Tune commettras point d'adultère;

incident au voyage de Judée. Mais l'anecdote du riche a dû cire conservée pour elle-même dans la tradition, sans indication .s[)éciale de temps ni de lieu. Le cas de cet homme qni s'informe de ce qu'il faut faire pour acquérii- la vie éternelle est pareil à celui des gens qui, dans Matthieu (vni, 19-22) et dans Luc (ix, 57-61), demandent à suivre le Christ.

Ce riche, qui voudrait <Hre sauvé, apparaît dans Marc sous un jour favorable. Il accourt avec un empressement sincère et il se prosterne aux pieds du Christ. Mais il a appelé Jésus « bon maître », et Jésus le reprend : « Dieu seul est bon! » Tout pénétré de la bonté de Dieu, le Christ s'offense que son interlocuteur croie devoir lui attribuer, par manière de salutation et prescjue de flatterie, une qualité qui, dans la plénitude de sa signification morale, ne convient qu'au Père céleste. Dieu seul est la bonté, la miséricorde personnifiée. Jésus se reconnaît homme devant Dieu.

Quant aux choses à faire pour être sauvé, le Christ énumère certains préceptes qui sont pris dans la partie du Décalogue relative aux devoirs envers le prochain (Ex., xx, 12-17; Deut., v, 16-20),

tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tune porteras point de faux témoignage ; tu ne feras tort à personne ; honore ton père et ta mère. » 2*^ Et il lui dit : « Maître, j'ai observé tout cela depuis ma jeunesse. » '' Et Jésus, l'ayant regardé, l'aima, et il lui dit : c Une chose te manque. Va vendre tout ce que tu as, donne-

el qui, dans sa pensée, concernent la pratique de la charité. L'évangélistey mêle une défense qui n'est pas dans le Décalogue : « Tu ne frustreras personne » du salaire qui lui appartient; et cette défense se trouve remplacer celle du Décalogue qui concerne la convoitise du bien d'autrui; chez un riche, le désir coupable de ce bien se satisfait aisément en retenant ce qui serait dû aux inférieurs. L'homme s'attendait à ce qu'on lui demandât davantage, et Jésus, en réalité, n'a formulé que des exigences préliminaires. « J'ai observé tout cela depuis ma jeunesse », dit l'interlocuteur, comme s'il était disposé à faire plus. Ce que voyant, le Christ, pris de sympathie pour lui, ouvre à son désir de perfection une carrière plus large que celle des devoirs ordinaires. Pour être un vrai disciple du royaume des cieux, il faut vendre ce qu'on a, le donner aux pauvres et suivre Jésus: l'aumône distribuée sera un trésor acquis dans le ciel (cf. Matth., vi, 19-21; Luc, XII, 33-34). A l'heure où Jésus parle, quiconque veut sincèrement le règne de Dieu doit tout quitter pour suivre celui qui l'amène sur la

i296 LÉVANGILE SELON MARC

le aux pauvres, el tu aur;is un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi. » - Mais lui, affligé de ce discours, s'en alla tristement: car il avait beaucoup de biens.

'-'Et Jésus, regardant autour de lui, dit à ses disciples : « Combien difficilement ceux qui ont des richesses entreront-ils dans le royaume de

terre. Ce sacrifice n'avait pas trop coûté aux premiers disciples, (jui étaient de médiocre condition. Celui à (jui le Christ enjoignait de les imiter était un homme fortuné. La pensée de renoncer entièrement à ses biens et à sa situation, pour mener roxistence errante du maître galiléen. ne lui sourit pas: il est peiné de voir (|ue la vie éternelle soit à si haut prix ; il s'en va, et l'on ne dit pas qu'il soit jamais revenu.

L'homme parti, Jésus regarde autour de lui pour voir l'impression produite sur ses disciples par ce qui vient de se passer, et il dégage de l'incident une leçon générale sur la difficulté pour les riches d'entrer dans le royaume de Dieu. Les disciples, comme s'ils ne comprenaient <ju"à demi la raison de cette difficulté, sont étonnés. Jésus répète ce qu'il vient de dire, en l'accentuant par une comparaison iiyperbolique. La hardiesse de l'image a parfois déconcerté les commentateurs, qui ont cherché à transformer le « chameau» en « câble »,ou bien « le trou de l'aiguille » en porte basse. Scrupules superflus. La comparaison est dans le goût dos rabbins, et !e cns n'est pas isolé dans l'Evangile

Dieu! » '^ Et les disciples furent stupéfaits de ce discours. Et Jésus, reprenant la parole, leur dit : « Mes enfants, combien i-1 est difficile d'entrer dans le royaume de Dieu ! ^^ Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume

(cf. Matth., xxni,24). Cette seconde déclaration met le comble au trouble des disciples : « Oui donc sera sauvé? » Les disciples, on doit le supposer, songent que l'attachement aux biens de ce monde existe chez les hommes de toutes conditions; que le pauvre n'hésitera guère moins à quitter sa cabane que le riche à quitter son palais; enfin que, si l'entrée du royaume exig-e un tel renoncement, bien peu de gens y auront accès.

Si la composition de l'Évang-iie était homogène, on pourrait croire qu'il ne s'agit ici que des riches; mais le rédacteur paraît avoir combiné une réflexion sur la difficulté générale du salut (v. 24, auquel sont coordonnés les vv. 26-27 ; le v. 27 imite gauchement le V. 23) avec la réflexion sur la difficulté spéciale ou l'impossiliilité du salut pour les riches (vv. 23 et 25). La surprise des disciples n'est qu'un artifice de rédaction, car la déclaration de Jésus touchant l'impossibilité du salut pour les riches est dans le rapport le plus étroit avec son enseignement sur le renoncement nécessaire et sur l'incompatibilité de Mammon avec le service de Dieu 'Mattu., vi,24; Luc, xvi, 13). La restriction

de Dieu. » •*' Et ils furent encore plus troublés, se disant les uns auxaiilros : « Et qui peut être sauvé ? » -' Les regardant, Jésus dit : « Aux hommes, cela est impossible, mais non pas à Uieu; car tout est possible à Dieu. »

28 Pierre se mit à lui dire : « Nous, nous avons tout quitté, et nous t'avons suivi. »

qui est apportée ici à cette incompatibilité doit résulter de la combinaison rédactionnelle. Rien ne serait plus contraire à Tesprit de .Jésus que d'entendre la déclaration finale comme si le salut des riches, moralement impossible, était néanmoins possible par la grâce de Dieu, sans qu'ils aient renoncé à leurs richesses. Cette déclaration a une portée universelle : l'aveuglement et la faiblesse des hommes, tout préoccupés d'intérêts terrestres, seraient un obstacle insurmontable au recrutement des élus; cependant il y aura des élus, parce que Dieu le veut et qu'il saura bien opérer des miracles de conversion. C'est la doctrine de Paul sur l'élection divine et la puissance de la grâce, non une atténuation pratiquement apportée au principe du renoncement.

Parla on peut être rassuré sur l'avenir de l'Evangile. Mais la pensée de leur propre avenir est censée se présenter à l'esprit des disciples. Pierre prend la parole pour dire qu'ils ont fait ce que le Christ demandait au riche : leur participation au royaume de Dieu semble donc bien garantie.

29 Jésus dit : « Je vous (le) dis en vérité, nul n'aura quitté maison, ou frères, ou sœurs, ou mère, ou père, ou enfants, ou champs, pour moi

L'apôtre voudrait faire confirmer cette espérance par Jésus. Dans la réponse du Christ une double récompense est indiquée : celle de ce monde et celle du siècle à venir ; en ce monde, les avantages de la société chrétienne, qui met à la disposition de chacun les maisons et les biens de tous, qui fait des fidèles un peuple de frères unis et heureux parmi les persécutions qui leur viennent du dehors ; dans l'avenir, la vie éternelle. La femme est omise dans l'énuméralion des personnes que les disciples auront quittées; il eût été choquant de la signaler dans la reprise avec les frères, sœurs et enfants, qui doivent être rendus au centuple; peut-être aussi Févangéliste s'esl-il souvenu que les apôtres mariés avaient gardé leurs femmes.

La distinction d'une double félicité, celle du temps présent et celle du siècle à venir, sort du cadre où s'enferme l'enseignement ordinaire du Christ. Jésus promet le bonheur aux pauvres et aux affligés dans l'avènement du royaume céleste, mais non auparavant. Les avantages de la fraternité chrétienne sont une expérience des premières communautés, qui n'a aucune raison d'être dans la perspective évangélique. L'adjonction des persécutions aux douceurs de l'union chrétienne peut sembler piquante ; elle est plutôt mal venue, et dans le goût du rédacteur, comme la

.'{00 l'évangile sklon marc

et pour l'Evangile, -^^ qui ne rei:uive maintenant dans ce monde le centuple en maisons,

réponse loul eiilitTc, à l'exceplion de la sentence finale (v. 31 >. Mais il n'est pas jusqu'à cette réflexion, si authenlicjue en elle-même, qui n'éveille le soujiçon. Inter|)iélée selon l'esprit de Jésus, elle signifie le renversement de ce qui est l'économie de la société religieuse dans le temps présent : les publicaitis et les pécheresses devancent les pharisiens dans la foi et devront être au-dessus d'eux dans le royaume. Mais si l'on admet que les « premiers » en ce monde doivent être des gens qui n'ont rien quitté pour le Christ, on en conclura que ces premiers deviendront «derniers », parce qu'ils n'auront aucune part au royaume des cieux, tandis que les « derniers » du temps présent, ceux qui sont devenus tels en quittant tout pour Jésus, seront « premiers », parce qu'ils parviendront seuls à la vie éternelle. Ni cette exjdication. ni la précédente ne semblent être la pensée de l'évangéliste. Celui-ci, qui. suivant une habitude maintes fois eonstatée, vient de montrer les disciples inintelligents devant une déclaration aussi simple que celle de l'impossibilité du salut pour les riches, semble avoir voulu faire donner à Pierre et aux Douze, qu'il représente, une leçon qui est de conséquence pour l'Église : ce ne sont pas seulement les Douze qui ont droit à une place honorable dans le royaume des cieux, mais quiconque a renoncé à tout « pour l'Évangile » (non celui que Jésus

frères, sœurs, mères, entants et champs, avec des persécutions, et dans le siècle à venir la vie

annonce, mais celui dont il est l'objet, c'est-à-dire le ministère de la prédication apostolique), comme a fait Paul; ceux-là sont récompensés dans le présent par le g-rand nombre de frères qu'ils acquièrent, ainsi qu'il est arrivé à Paul, nonobstant les persécutions qu'ils ont à subir, et ils auront, certes, une belle place dans le royaume céleste; au contraire, beaucoup de ceux qui se croient >< pre miers », c'est-à-dire les Douze, et Pierre d'abord, seront les derniers, céderont le premier rang à ceux qui, venus plus tard, auront travaillé plus qu'eux pour rÉvangile, tandis que ceux-ci, c'est-àdire Paul et ses pareils, deviendront « premiers » et dans l'Église et dans le royaume éternel.

Il est à noter que, dans le premier Evangile (Matth., XIX, 28), Jésus répond d'abord à Pierre par la promesse des douze trônes qui sont réservés aux douze apôtres dans la manifestation glorieuse du Messie. Telle doit être la seule réponse authentique, car c'est la seule qui corresponde exactement à la demande. La promesse générale d'une récompense pour le renoncement ne s'y adapte que par artifice. L'évangéliste l'aura substituée tout exprès à la promesse spéciale concernant les Douze, et probablement il l'a rédigée lui-même. Au lieu de la promesse des trônes, il va rapporter le refus du Christ à la requête des fils de Zébédée postulant poul" eux les deux premiers de ces trônes. N'est-on

éternelle. •*' Et beaucoup de premiers seront derniers, et les derniers premiers. »

^'. Et ils étaient en route, montant à Jéru-

pas en droit do conjeclurer que le rédacteur poursuit sa polémique contre les judaïsants, et que ces derniers sont visés dans les leçons que reçoivent Pierre, Jaccpies et Jean? On va trouver une troisième prophétie de la passion, qui jure avec la demande des Zébédéides, mais qui n'en fait que mieux ressoitir rininlelliii^ence des anciens apôtres. La notice primitive (sans rapport avec l'anecdote du riche, x, 17-23, 25, morceau indépendant et de tradition non suspecte), ({uo l'évangeliste remanie et tourne à sa manière en trois épisodes distincts (x, 28-31, 32-34, 35-45), n'en contenait probablement qu'un seul, ainsi conçu (Marc, x, 32 a, 28; Mattii., XIX, 27-28) : « Et ils étaient en route, montant vers Jérusalem... Et Pierre se mit à lui dire : Nous avons tout quitté... Jésus lui dit : Vous qui m'avez suivi, vous siég-erez sur des trônes », etc. Le Christ allait à Jérusalem conduit par une grande espérance, sans pourtant se dissimuler le danger. Les disciples voyaient surtout le danger, et Jésus leur répondait par l'espérance.

Jésus approchait de Jérusalem, venant de la Pérée. Probablement il avait déjà passé le Jourdain cl suivait le chemin de Jéricho. Dans la pleine

salem, et Jésus marchait devant eux; et ils étaient troublés, et ceux qui le suivaient avaient peur. Et réunissant de nouveau les Douze auprès de lui, il se mit à leur dire ce qui devait

assurance de sa mission, il marchait le premier. C'est lui qui entraîne les disciples, et l'on dirait que ceux-ci ne le suivent qu'à regret. En dehors des disciples, il y avait un certain nombre de personnes qui s'étaient attachées au pas de Jésus pour Tenlendre, et qui partageaient plus ou moins leur inquiétude. Ce que le Christ est censé dire alors aux Douze n'aurait pas été de nature à les réconforter et n'est pas préparé par l'introduction historique. Jésus aurait pris à part les Douze, comme il avait déjà fait dans une circonstance antérieure (ix, 30-32, que vise x, 32), pour leur annoncer sa mort et sa résurrection.

C'est la troisième fois que l'on trouve cette annonce dans Marc. Ces répétitions surprennent d'autant plus que Jésus semble toujours parler de sa passion pour la première fois, et que les disciples ne comprennent pas mieux à la fin qu'au commencement. De prime abord on serait tenté d'expliquer ce fait singulier par la combinaison de sources parallèles; mais une considération plus attentive des textes et de leur économie invite à penser plutôt que la rédaction évangélique est fondée sur une relation où l'éventualité de la mort était seulement indiquée, et où l'espoir du prochain triomphe apparaissait au premier plan. Dans cette

304 1,'ÉVANGII.F, SELON MAHC

lui ari'iver : '-^ « Voici «juo nous uiontons à Jérusalem, et le Fils de lliomme sera livré aux chefs des prêtres et aux scribes, qui le condamnetont à mort et le livreront aux Gentils;

relation, le rédacteur aura systématiquement inséré, par trois fois (nombre voulu), des prédictions très explicites touchant la passion et la résurrection; et il aura pratiqué ces additions pour que Jésus ne parût pas avoir été lui-même dégu par le dénouement de sa carrière; pour adapter l'histoire évangélique au thème ordinaire df l'enseignement paulinien, le salut par la mort et la résurrection du Christ ; pour dénoncer et corriger l'insuffisance de la tradition représentée par les apôtres galiléens.

La réllexion coutumière sur l'inintelligence des apôtres manque ici parce que la démarche des fds de Zébédée et l'attitude que prennent à leur égard les autres disciples témoignent suffisamment que ridée d'un Messie mourant n'avait aucune prise sur eux. Peut-être même l'anecdote a-t-elle été construite de toutes pièces pour remplacer la réflexion. Il est assez singulier, en effet, qu'après la troisième annonce de la j)assion comme après la seconde, les disciples se querellent pour les premières places dans le royaume des cieux. L'analogie des situations pourrait expliquer celle des incidents qui se produisent; mais l'emploi des mômes éléments traditionnels rend seule vraisem-

COMMENTAIRE 3Uo

"^^ et (ceux-ci) se moqueront de lui, cracheront sur lui. le flagelleront et le feront mourir; et après trois jours il ressuscitera. »

•'' Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s'approchèrent de lui pour lui dire : <^ Maître, nous voudrions que tu fisses pour nous ce que nous

blable l'idée de combinaisons pratiquées par le rédacteur sur un fonds commun de matériaux diversement arrangés. La dispute sur la première place dans le royaume n'a pu se produire naturellement qu'après une déclaration qui concernait le prochain avènement du royaume céleste, et non la mort du Christ ; l'annonce de la passion est comme interpolée entre la promesse du royaume et la dispute sur les places.

Jacques et Jean, comme s'ils n'avaient rien (juï du récit anticipé que Jésus leur a fait de sa passion, et qu'ils eussent, au contraire, l'esprit tout rempli des douze trônes qui, selon Matthieu, ont été récemment promise leur société, viennent tout près de Jésus pour lui demander les deux places d'honneur à ses côtés dans le règne messianique. N'osant pas formuler directement leur requête, ils prennent un détour et semblent vouloir obtenir une promesse avant de dire ce qu'ils souhaitent. Jésus, qui voit où se porte leur désir, les oblige à le déclarer nettement. Il les rappelle ensuite au sentiment de la réalité : le moment n'est pas de se choisir des sièges dans le royaume de Dieu : il faut

allons te demander » -^^ Et il leur dit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous? » -^^ Et ils lui dirent : « Accorde-nous d'être assis, l'un à la droite, l'aulre à la gauche, quand tu seras) dans ta gloire. » -'^ El Jésus leur dit : « Vous

d'abord pass<'r par les souffrances et par la mort, boire la coupe du martyre, être baptisé de sang. Les images de la coupe et de la submersion rappellent le langage de l'Ancien Testament, aussi le baptême de feu dont parlait Jean-Baptiste ; leur association est peu conforme à la simplicité ordinaire du langage évangélicpie, et la coupe vidée a presque l'air d'une allusion à la prière de Gethsémani. Mais ce qui est tout à l'ait singulier, c'est que les disciples, qui sonl supposés ne pas comprendre Jésus quand il annonce clairement sa mort, paraissent l'entendre fort bien maintenant qu'il parle en figure. Il est vrai que l'évangéliste a choisi tout exprès des métaphores, pour ne pas se contredire lui-même ouvertement, et pour que la réponse des disciples atteste plus de bonne volonté que d'intelligence. La mise en scène n'en est pas moins suspecte. Ce ne sont pas les fils de Zébédée, c'est le rédacteur qui a pensé aux douze trônes de Matthieu, et c'est lui qui a voulu que les disciples demandassent mal à propos les trônes que Jésus leur avait spontanément promis.

Les disciples sont-ils disposés à subir le sort qui attend leur maître? Ils l'affirment avec l'assurance

ne savez pas ce que vous demandez. Pouvezvous boire la coupe que j'ai à boire ou subir le baptême dont je dois êtTe baptisé? » ^^ Et ils lui dirent : « Nous le pouvons, » Et Jésus leur dit : a Le calice que jai à boire, vous le

que Marc leur prêtera encore, ainsi qu'à Pierre, la veille de la passion. Jésus ne conteste pas cette bonne volonté, qui est sincère, bien que peu éclairée et sujette encore à défaillance ; il se contente de dire qu'ils boiront en effet le même calice que lui, qu'ils subiront le même baptême, ce qui ne peut aucunement s'entendre, en général, des dangers au milieu desquels s'exercera le ministère apostolique, mais spécialement du genre de mort qui les attend l'un et l'autre et que le rédacteur avait présent à la pensée. L'évangcliste savait ou croyait savoir, de science certaine, que Jacques et Jean avaient été martyrisés. Jacques a péri peu d'années après la passion (Act., xii, 2). La destinée de Jean est moins bien connue. D'après la tradition, une tradition toute légendaire, Jean aurait survécu aux persécutions des Juifs, de Néron, de Domilien. Un témoignage de Papias d'Hiérapolis, très controversé, mais probablement à tort, dit que les deux fils de Zébédée ont été martyrisés par les Juifs. Il est possible, il semble môme très probable que Jacques et Jean moururent ensemble à Jérusalem, en 44, et que le martyre de Jean a été omis dans les Actes pour ne pas contredire la légende d'Éphèse.

308 I.KVANt.ILE Si:r.ON MAHC

boirez, et le baptême dont je dois être baptisé, vous le subirez ; ''^ mais pour ce qui est d'être assis à ma droite ou à ma gauche, il ne m'appartient pas de l'accorder; la place est) pour ceux à qui elle est destinée. »

'•' Et les dix (autres), ayant entendu cela, se mirent à s'indigner contre Jacques et Jean. ^- Et les appelant auprès (de lui), Jésus leur

(Jiiant aux places (pie Jacques cl Jean réclament, Jésus ne peut les leur accorder : les places seront données à ceux pour qui elles sont préparées. Matthieu ixx, 23) ajoute : « par mon Père », et Ion admet volontiers que telle est aussi la pensée de notre évangéliste : en tant que Messie, Jésus exécuterait la volonté divine et ne la réglerait pas ; envoyé du Père, il ne serait pas l'arbitre des destinées. Toutefois l'antithèse ne porte pas directement sur ce qui est fonction du Christ et sur ce qui est privilège de Dieu, mais sur les choses, sur ce qui dépend de la prédestination et sur ce qu'on pourrait supposer à tort n'en pas dépendre : il n'appartient ])as maintenant au Christ d'attribuer des places qui sont déjà données dans les conseils divins.

Les autres disciples sont censés avoirélé témoins de cette scène; ils ont entendu ce qui se disait. Comme ils sont dans les mêmes sentiments que Jacques et Jean, ils s'offusquent des prétentions de ceux-ci : pourquoi veulent-ils être les premiers?

COMME VTAIHE 30îJ

dit: " Vous savez que ceux qu'on regarde comme chefs des nations les tiennent soumises, et que leurs princes exercent le pouvoir sur elles.

Tous souhaitent pour eux-mêmes le siège de droite, ou du moins celui de gauche : y aurait-on des droits particuliers lorsqu'on est fils de Zébëdée? Pour les cahner, Jésus, faisant venir les dix auprès de lui, avec les deux qu'il vient d'éconduire, expose le principe sur lequel ses auxiliaires doivent se régler dans le présent, en ai tendant le règne glorieux dont il n'a pas à déterminer les conditions.

Dans le monde, ceux qu'on regarde comme les maîtres des autres hommes, parce qu'ils ont le pouvoir de leur commander, se conduisent réellement en dominateurs et tiennent leurs subordonnés en état de sujétion. Tout autre sera, dans la société des disciples, c'est-à-dire, au point de vue de l'évangéliste, dans les communautés chrétiennes, la conception de l'autorité. La grandeur y est une charge, et la primauté un service. Les vrais maîtres sont le grand nombre des inférieurs, dans l'intérêt desquels existent, travaillent et se dévouent ceux qui semblent supérieurs. Le langage de Marc, autant qu'on en peut juger parles passages parallèles notamment Luc, xxn, 25-27, et même Marc, ix, .'iô,, est ici influencé par celui de Paul, que le rédacteur a peut-être en vue dans celui qui se fait tout à tous cf. 1 Cor., ix. 19-23).

■'^ Or il n'en est pas ainsi pour vous. Mais celui qui voudra devenir grand parmi vous sera voire serviteur, ^'' et celui d'entre vous qui voudra

Mais rinfliience de Paul esl encore bien plus sensible dans la suite.

Le Fils de Thonime lui-même s'est soumis à la règle qu'il veuf inculquer à ses disciples. Au lieu de venir comme un prince qui se fait servir, il esl venu comme un serviteur ipii travaille pour autrui. Mais son travail à lui était unique, car il avait à sacrifier sa propre vie pour le salul d'un grand nombre. Sa vie est la rançon qu'il apporte pour la rédemption des hommes. Elle esl donnée sans réserve, mais tous ne profitent pas de ce suprême sacrifice; c'est pourquoi l'on dit qu'elle est donnée « pour plusieurs ». L'antithèse esl entre le rédempteur unique et la pluralité, le grand nombre des rachetés, comme plus loin dans les paroles de la cène, qui procèdent du même esprit et de la même source que celles-ci. Le rédacteur a placé, d'après Paul cf. Rom., xv,3; PniL.,ii, 7-8; Gal. i, 4 ; n, 20), le service essentiel du Christ dans sa mort rédemptrice; .Jésus lui-même l'entendait de sa vie, ou de son dévouement à son œuvre dans la vie et dans la mort. L'idée de la vie donnée en rançon appartient à un autre courant que celle du service, et le Fils de l'homme qui « vient » racheter les hommes par sa mort est le Christ mythique, l'être divin qui s'abaisse dans la chair pour le salut des prédestinés, non le prédicateur qui est çorti

être le premier sera l'esclave de tous. '■"'■' Car le Fils de l'homme non plus n'est pas venu afin d'être servi, mais afin de servir et de donner sa vie en rançon pour plusieurs. »

'^'' Et ils arrivèi-ent à Jéricho; et comme ilsortait

lie Nazareth pour annoncer le prochain avènement du règne de Dieu. Au fond, Marc commente, à propos de la question des trônes, et pour atténuer ou effacer la signification de celle-ci, la leçon du service, comme il a commenté, après la confession messianique de Pierre, la leçon du renoncement : ces passages s'éclairent l'un par l'autre, et ils aident à comprendre rinter|)rétation de la dernière cène dans le second Evangile.

Le miracle de Jéricho est lié maintenant de la façon la plus étroite à l'arrivée de Jésus à Jérusalem : il contribue à exalter l'enthousiasme de la foule pour la manifestation messianique sur le mont des Oliviers. L'aveugle de Jéricho tient en avant de cette manifestation la place attribuée à lavpugle de Bethsaïde avant la confession de Pierre. Il est probable que l'évangéliste reconnaît au second miracle une portée symbolique analogue à celle du premier; mais l'anecdote de Jéricho a un antre cachet, plus original, que celle de Bethsaïde, et elle n'a pas été conçue par le dernier rédacteur; elle appartient plutôt au même cycle que le mi-

312 LÉVANdir.E SELON MXUC

de Jéricho, avec ses disciples et une foule nombreuse, Bartimée, — lefilsdeTimée, — aveugle qui mendiait, était assis au bord du chemin. '•" Kt apprenant que c'était Jésus de Nazareth, il se

racle de Gérasa et la résurrection de la fille de Jair.

Jésus est censé venir des bords du Jourdain, qu'il a franchi après avoir voyagé en Pérée. La ville de Jéricho, à trente kilomètres au nord-est de Jérusalem, est la dernière station qu'il doit atteindre avant le terme de sa route. L'évangéliste a soin de noter que le Chris!, en partant de Jéricho, était accompagné d'une foule nombreuse qui le suivait avec les disciples : c'est que la foule a un rôle dans le miracle qui va être raconté. Comme Jésus s'en allait pi-èchant, la foule qui l'accompagne n'est pas une société cpielconque de pèlerins ; ce sont des gens que sa parole a gagnés au moins provisoirement. Luc (xix, M) n'a pas mal interprété leurs sentiments en disant qu'ils s'attendaient à la manifestation toute prochaine du règne de Dieu.

A la sortie de Jéricho, sur la route assez fréquentée qui menait à Jérusalem, il y avait un aveugle, accoutumé sans doute à venir en cet endroit pour solliciter la charité des passants. Cet homme s'appelait Bar-Timée, c'est-à-dire « fils de Timée », nom patronymique employé comme nom propre. Ce nom, puisque l'aveugle est dit avoir siiivi le Christ après sa guérison, aurait pu n'être pas ignoré des premiers disciples et s'être conservé

mit à crier et à dire : « Jésus, lils de David, aie pitié de moi. » ^^ Et plusieurs le reprenaient durement pour qu'il se tùt. Mais il n'en criait que plus fort : « Fils de David, aie pitié

dans la tradition. En tout cas, l'on n'est pas fondé à chercher dans quelque étymologie incertaine un prétexte pour le traiter comme fictif, bien que le nom et le personnage de Bar-Timée ne soient ni plus ni moins garantis historiquement que ceux de Jair ou de Joseph d'Arimathie.

L'aveugle était assis, à son ordinaire, sur le bord de la route, quand il entend le bruit d'une foule passant devant lui. Par un sentiment naturel de curiosité, il s'informe de ce que c'est, et on lui apprend que Jésus de Nazareth vient sur le chemin. L'aveugle a dû entendre déjà parler de Jésus, puisque, sans autre explication, il l'interpelle en lui donnant la qualité de Messie. La réserve jadis imposée aux disciples a donc cessé : on aura dit à l'aveugle que Jésus de Nazareth était le Christ, puisqu'il l'invoque par le titre messianique de " fils de David ». Le fait n'aurait rien d'étonnant, vu les dispositions de la foule et celles de Jésus lui-même. On doit avouer cependant que l'acclamation messianique de l'aveugle n'est guère mieux préparée dans le récit que les déclarations des possédés pendant le ministère galiléen.

Tout en pioclamant la messianité de Jésus, l'aveugle demande sa propre guérison. Ses cris

314 l" ÉVANGILE SKF.ON MARC

(le moi. » '■'' Kl Jésus, s'arrôtaiit, dit : « Appeloz-le. » Et on appela l'aveugle en lui disant: « Courage ! lève-toi; il t'appelle. » ''^ Et jetant son manteau et se levant promptemeni, il vint auprès de Jésus. '' Et Jésus, lui adressant la parole, dit : « Que veux-tu que je te fasse? » Et

déplaisent à plusieurs personnes de la troupe, non «juelles se refusent A admettre que Jésus soit le (lluist, ou parce qu'elles jugeraient cette déclaralion prématurée, mais tout simplement parce que l'aveugle les importune; elles souhaitent que la marche du groupe ne soit pas relardée par un arrêt auprès de cet homme. L'aveugle ne s'inquiète pas de leurs objurgations et n'en crie que plus fort : « Fils de David, aie pitié de moi. » Jésus, qui est maintenant à peu de distance, entend sa prière, s'arrête et dit qu'on le fasse approcher. On l'avertit, et jetant son manteau à l'endroit où il se trouvait, il se hâte de venir. Selon sa coutume, Jésus, avant de le guérir, lui suggère un acte de foi : « Que veux-tu que je te fasse? » L'aveugle demande à recouvrer la vue, témoignant ainsi qu'il a une entière confiance dans le pouvoir du Christ. Jésus ne le touche pas, commeilestdilavoirtouché l'aveugle de Bethsaïde ; il se borne à l'assurer que sa foi est exaucée, et l'homme voit selon son désir. De ce qu'il est dit recouvrer la vue, les commentateurs infèrent qu'il n'était pas aveugle de naissance et qu'il avait une maladie d'yeux; mais le texte ne

l'aveugle lui dit : « Maître, que je voie. » ■'' Et Jésus lui dit : « Va, ta foi t'a sauvé. » Et aussitôt il recouvra la vue, et il le suivit dans le chemin.

XI. ' Et quand ils approchèrent de Jérusalem, de Bethphagé et de Béthanie, sur la montagne

permet guère de se prononcer sur ce point, auquel probahlement Tévangéliste n'a pas songé. Une fois guéri, Bar-Timée se joint à la foule qui accompagne le Christ.

On remarquera que l'aveugle, qui commence par saluer Jésus " Fils de David », se contente de l'appeler « Maître », quand il est arrivé près de lui. L'anecdote pourrait donc devoir à la rédaction sa couleur messianique, et avoir été d'abord autrement circonstanciée quant au temps et quant au lieu. Toutefois l'indice est précaire, et la description paraît suffisamment équilibrée dans son ensemble.

L'entrée du Christ à Jértisalem se fit par la route qui va de cette ville à Jéricho en contournant le mont des Oliviers, et sur laquelle se trouvaient Bethphagé et Béthanie. Béthanie, sur la pente sudest du mont, était le premier village que Jésus devait rencontrer sur son chemin ; Bethphagé était beaucoup plus proche de la ville sainte, et formait une sorte de faubourg, situé probablement

illO LKVWdILK SELON MAIiC

des oliviers, il envoya deux de ses disciples

- et il leur dit : « A lie/ au hourg qui est en face de vous, et dès que vous y serez entrés, vous trouverez un ànon attaché sur lequel aucun homme encore n'est uKjnlé. Détachez-le et amenez (-le). -^ Et si quelqu'un vous dit : « Pour-

en face de la colline du temple, dont il était séparé par la vallée de Cédron. C'est à Bélhanieouà Bethpliagéqiie .Jésus aurait envoyé chercher la monture dont il avait besoin poui' l'acte messiani(iue ([ui est ici raconté. Il sendilcrait que Jésus lui-même ait encourag-é la manifestation dont il fut l'objet en cet endroit, et qu'il ait voulu s'y montrer en qualité de Messie, j)our accomplir les prophéties anciennes, spécialement celle de Zacharie (ix,*J), où Jérusalem est invitée à acclamer le roi messianique, le prince juste et victorieux, qui lui arrive en humble appareil, monté sur un âne. Ce texte, (pie Matthieu (xxi, 5; seul a expressément cité, ne laisse pas d'avoir influencé le récit de Marc.

Jésus ordonne que deux disciples aillent au village qu'on aperçoit à peu de distance; à l'entrée, ils trouveront un ànon attaché, que personne encore n'a monté, tel, par conséquent, qu'il convient pour l'usage en quelque sorte sacré qu'on en veut faire.

— Ce trait laisse apercevoir le caractère mythique du récit : il ne faut pas demander comment les disciples ont pu savoir que le premier ânon rencontré dans la rue n'avait jamais été monté, ni comment

quoi faites-vous cela? » dites : i< Le Seigneur en a besoin, et aussitôt il le renverra ici. » 4 Fit ils s'en allèrent, et ils iTOuvèrent l'ànon attaché près d'une porte, au dehors, sur la voie publique, et ils le détachèrent. ■' Et quelques-uns de ceux qui étaient là leur dirent: « Que vou-

ranimal, dans ces conditions, s'est docilement prêlé au service allendu. — Il va de soi que les propriétaires demandent une explicalion. Les disciples diront que le Maîlre a besoin de lanon, et Ton ne fera aucune difficullé de le leur laisser, d'aulant qu'il devra être bientôt ramené. Rien n'invite à penser que Jésus soit connu des personnes dont il s'agit. En s'arrêtant à la lettre du texte, on pourrait soutenir que les incidents annoncés ont été prévus et non rigoureusement prédits. Mais il est beaucoup plus conforme à l'esprit de la narration de supposer que toute cette mise en scène est pt)ur le relief de la prophétie dont on a voulu montrer l'accomplissement; elle est modelée sur certains récits de l'Ancien Testament (par exemple, 1 Sam., x, 2-9), et la circonstance même de l'âne attaché a été suggérée par un texte biblique iGen., XLIX, IV.

Tout ce qu'a dit le Christ est censé s'accomplir à la lettre. Les deux disciples avec Tâne rejoignent la troupe à l'endroit où elle s'était arrêtée; on fait à l'âne une sorte de caparaçon avec des manteaux, puis Jésus monte sur la bête, et le cortège se remet en marche. A cet instant, le voyage prend le caractère d'un triomphe. Ceux qui accompagnent le

318 l'évangile selon maiic

lez- vous (faire I en détachant l'ànon ? » '< Et ils It'iii- répondirent comme avait dit Jésus; et on les laissa (aller). ' Et ils amenèrent l'ànon près de Jésus, et ils le couvrirent de leurs manteaux, et il s'assit dessus. ^ Et plusieurs étendirent leurs manteaux sur le chemin, et d'autres des

Christ étendent , pour lui faire honneur, leurs manteaux dev;inl hii sur le cinMniu où il doit passer (cf. II Hois, IX, 13,. On coupe aussi des branehes d'arhres ou d'arhusles dans le.schani[)s voisins pour en joncher la roule, l/cnlhousiasme atteint à son comltle lorsque, après avoir conlourné lamonlai'ne des Oliviers, on arrive à l'endi'oil où la voie commence à descendre, en vue <le la cilé sainte. Marc et Luc localisent eu ce point la niauifeslation, probablement pour faire droit aux pi-o()hélies (Zagh., XIV, 4?j. La foule poussedes cris de joie, célébrant en Jésus le Messie lils de David.

Les acclamations sont une sorte de paraphrase du psaume cxvni i2.ï-2() , qui avait sa place dans la liturgie de la fêle des Tabernacles. « Hosanna « vient de l'invocation : « Ah! lahvé, daif/ne (nous; sauver » [hosha-na), entendue comme un cri de louange, sans égard à sa signification originale. La formule du psaume : < Béni soit, au nom de lahvé», c'est-à-dire par le Seigneur lui-même, « celui qui vient », cesl-à-dire le fidèle venu au temple pour adorer, est transformée, pour l'adaptation messianique, en : « Béni (loué) soit celui qui vient au nom du Seigneur », c'est-à-dire le Messie, envoyé de

rameaux qu'ils coupaient dans les champs; 3 et ceux qui marchaient devant, et ceux qui suivaient, criaient : « Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! '^ Béni soit le royaume qui vient, de notre père David! Hosanna au plus haut (des cieux) ! »

" Et il entra à Jérusalem, dans le temple;

Dieu. « Béni soil le règne de notre père David » apparaît comme une explication un peu lourde de la formule : <i Hosanna au Fils de David », que révangéliste avait en pensée ou dans sa source, et qu'il aura paraphrasée pour ses lecteui'S.

Ce tableau ne tient à rien dans la suite des faits hiérosolymitains et n'a aucune influence sur les événements qui vont s'accomplir. On peut dire qu'il est suspendu en l'air et sans connexion avec l'histoire. Peut-être a-l-il été tout entier construit d'après les Écritures, en partant du texte de Zacharie.

L'évangélisle paraît supposer que l'entrée de Jésus n'a produit aucune impression dans la ville de Jérusalem. Le Christ arrive avec ses disciples, se rend au temple, regarde attentivement ce qui s'y passe, puis se retire bientôt, parce que la nuit est proche, afin de retourner prendre gîte à Béthanie. En notant que Jésus examine tout dans le lieu saint, le rédacteur n'apas l'intention de présenter le Christ comme un provincial qui aurait vu pour la première fois Jérusalem et le temple de Dieu ; il

et après avoir tout examiné, comme il se faisait déjà tard, il se retira vers Béthanie avec les Douze.

veut seulement préparer la scène du lendemain. Jésus reiii;in|iie tout ce (|ui se fait dans les parvis; mais il n'entreprend pas de supprimer, à Theure même, le scandale des vendeurs, parce qu'il y faut quelque réflexion et que la journée est trop avancée pour tenter quoi que ce soit. Ce trait n'en exclut pas moins tout séjour du Christ à Jérusalem depuis le commencement <le sa prédication. Dans les pèlerinages qu'il iivail pu faire anlérieuremenl, Jésus n'avait contrôlé en aucune façon ce (pii se passait dans le lemple ; maintenant il observe, parce qu il a qualité pour juger. Il fait la visite du Messie, et cette visite est la |>remière qu'il accomplisse en celte qualité.

Mais la visite est comme renvoyée au lendemain, à cause de l'heure tardive. Une telle indication semblerait ne pouvoir être prise que pour une simple donnée de fait, sans ombre de signilication symbolique. On verra néanmoins bientôt que l'artifice rédactionnel, qui introduit dans les récits hiérosolymitains le miracle du figuier desséché, peutrendre suspectes les indications chronologiques de Marc, dont Matthieu et Luc ne tiennent ici aucun compte, plaçant l'expulsion des vendeurs le même jour que l'arrivée du Christ dans la ville sainte.

12 Et le lendemain, comme ils sortaient de Béthanie, il eut faim; '^ et voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla (voir) s'il y trouverait quelque chose; et s'en étant approché, il n'y trouva rien que des feuilles; car ce n'était pas le temps des figues. '^ Et pre-

Le lendemain matin, Jésus revient de Béthanie à Jérusalem afin de faire dans le temple ce qu'il a projeté la veille. Un incident bizarre se produit, qui détourne l'altenlion du lecteur et coupe la suite naturelle du récit. Chemin faisant, le Christ éprouve subitement le besoin de manger. Un figuier verdoyant se montrait à quelque distance : Jésus s'en approche pour voir s'il y trouverait quelque fruit ; mais il n'en trouve pas, ce qui, observe l'évangéliste lui-même, n'était pas très surprenant, vu que ce n'était pas la saison des figues. Cependant le Christ se fâche et maudit Tarbre qui Fa déçu dans son espoir : que nul ne cueille jamais une figue sur ce figuier! La parole est dite assez haut pour que les disciples puissent l'entendre; c'est pourquoi ils seront à même d'en vérifier TelTet le lendemain.

Avec la reprise : « Et ils viennent à Jérusalem », on retrouve la suite de la manifestation messianique sur le mont des Oliviers. Celte manifestation a montré le Christ dans son triomphe populaire comme le roi pacifi(iue annoncé par les prophètes; l'expulsion des vendeurs le fait voir dans son rôle de Messie chargé de venger l'honneur de Dieu. Mais quoique ces deux actes messianiques soient

322 l.'ÉVANfWI.E iïELON MARC

nant la parole, il lui tlit : " One personne à jamais ne mange fruit de toi ! » Et ses disciples entendaient cela;.

'^ bit ils vinrent à Jérusalem. Et entrant dans le temple, il se mit à chasser ceux qui ven-

maintenanl connexes dans les récits évangéliques, le second paraît mieux garanti que le premier : c'est au second seul qu'est suspendue la série des souvenirs concernant les rapports de Jésus avec les autorités hiérosolymitaines.

Jésus donc, étant venu à Jérusalem, enti'a dans le temple et en chassa les marchands et les changeurs qui s'y trouvaient. Sans doute il n'était pas seul, mais avec les disciples et peut-être une partiede la troupe qui l'avait suivi depuis la Pérée. Les gens qui abandonnèrent la place quand il se mit en devoir de les chasser savaient vaguement à quoi il prétendait. Du moins peut-on s'expliquer ainsi le fait, s'il est réel. On comprend sans peine qu'il y ait eu, aux abords du temple, des marchands pour vendre aux Juifs, qui venaient de tous les côtés de la Palestine et de toutes les contrées du monde, les choses nécessaires pour les sacrifices. Mais il eût été convenable de reléguer ce commerce en dehors du lieu de culte. Un véritable marché s'était installé dans la partie du temple appelée cour des Gentils, où les païens avaient accès. On y vendait du vin, du sel, de la farine, de l'encens', et les différentes sortes d'animaux qui servaient de viclimes. notamment des colombes dont

daient et qui achetaient daus le temple; et il renversa les tables des changeurs et les bancs

il se faisait grande consommation. De plus, comme on n'admettait pas pour les redevances et les offrandes en argent les monnaies grecques et romaines qui avaient cours dans l'usage profane, il y avait aussi, au même endroit, des changeurs qui acceptaient la monnaie étrangère et, en prélevant une petite retenue, fournissaient la monnaie nationale qui seule était reçue au trésor sacré. La cour des Gentils ressemblait ainsi à un bazar où se retrouvaient le bruit et l'encombrement des marchés ordinaires. En disant que Jésus empêcha de transporter des objets quelconques à travers le temple, l'évangéliste donnerait à supposer que cette cour était devenue comme un lieu de passage ([ue l'on traversait pour accourcir le chemin en allant d un quartier à l'autre de la ville ; mais peut-être a-t-il voulu parler des ustensiles de toute sorte que l'on devait porter au travers de ce grand marché.

Ayant expulsé vendeurs et acheteurs, renversé les tables de change et 1 étalage des marchands de colombes, le Christ témoigne que ce n'est pas tant l'amour du gain, commun à ces marchands et à ces banquiers, que leur présence même, dont il est indigné. La maison de Dieu est déshonorée par ce tratic vulgaire. Jésus le déclare en expliquant sa conduite à la foule qui était présente : la maison de Dieu est une maison de prière, non un lieu destiné aux négociants rapaces qui la changent en ca-

324 l'i:vaN(;ile selon marc

de ceux qui vendaient les colombes; *'' et il ne permettait pas que l'on transportât (aucun) ustensile à travers le temple. '' Et il enseignait et leur disait : « N'est-il pas écrit : Ma maison

verne de voleurs. La parole est une citation d'isaïe (lvi, 7), compléit'e par un mot de Jérémie i^vii, 11). Ce sérail méconnaiire entièrement le sens du récit que d'y voir une protestation contre le culte du temple et non contre sa profanation. Jésus n'a jamais prêché contre le temple ni contre le culte mosaïque; et il a pu même annoncer la ruine du temple sans être pour cela moins soucieux du respect que l'on devait à la maison de Dieu.

Contre l'historicité de cette description l'on peut faire valoir qu'elle paraît conçue pour l'accomplissement des prophéties de Malachie (m, 1) : « Voici quej'envoie mon messager pour préparer mon chemin devant moi, et soudain viendra à son temple le Maître que vous cherchez, l'Ange de l'alliance, que vous désirez... Qui restera debout quand il apparaîtra?... Il purifiera les fils de Lévi » ; et de Zacharie (xiv, 21) : « En ce temps-là, il n'y aura plus de marchands dans le temple de lahvé Sebaoth. » La parole attribuée au Christ étant une citation de prophètes, l'ensemble du tableau pourrait être considéré comme le simple développement d'un thème messianique. Il n'y aurait qu'à passer condamnation sur ce point, si la question que les prêtres poseront bientôt à Jésus louchant l'autorité qu'il s'adjuge ne se rattachait à celte anecdote, et si le

sera dile maison de prière pour toutes les nations? Et vous, vous en avez fait une caverne de voleurs. »

'"^ Et les chefs des prêtres et les scribes entendirent (cela), et ils cherchaient le moyen de le faire périr; car ils avaient peur de lui, parce

procès du Christ ne supposait quelque acte de ce genre, impliquant la prétention à la qualité de Messie. Il n'est pas impossible que Jésus ait eu l'intention d'accomplir les prophéties, ni que les témoins l'aient ainsi compris. Mais le rapport de la question des prêtres avec la purification du temple, si ancien qu'il soit dans la tradition, peut avoir été formé par elle, et la question pourrait avoir élé provoquée par d'autres actes qu'aurait suggérés au Christ le sentiment de sa mission, non l'idée préconçue d'une œuvre messianique à réaliser. Encore est-il que le récit évangélique pourrait correspondre à l'un de ces actes, et l'influence des prophéties ne s'être exercée que sur le souvenir et la rédaction de l'anecdote.

Jésus, après l'expulsion des vendeurs, se met à enseigner dans le temple. Cependant les prêtres, à ({ui appartenait la police du lieu saint, et les scribes, pharisiens pour la plupart, sont informés de ce qui se passe, et ils conçoivent les plus violents desseins contre ce réformateur inattendu. Ils songent à se débarrasser de lui et cherchent les moyens qu'ils pourraient prendre à cette fin. Mais ils ne voient rien à faire pour le moment. La foule suit avec un trop vif intérêt la prédication de Jésus

que tout le penplo était ravi fie son enseignement. "* Et quand le soir (^tait venu, ils sortaient de la ville.

-*^ Et en passant le matin, ils virent que le figuier t'tait devenu sec depuis les racines. -' Et

pour (pi'il soit possible d'arrêter celui-ci dans le temple. Aussi le (-hrist passe-t-il les jours à enseigner sans (^Ire inquiété. Le soir il sortait de la ville et regagnait Héthanie. Ces indications ont un caractère général et ne visent pas que le l'ait précédent ; elles ne sont point ici à leur place, et le rédacteur paraît les avoir anticipées (cf. xn, 12 ; XIV, l-'J) ; mais ce cpii concerne les habitudes du Christ doit venir de source (cf. Luc, xxi, 37), car la notice s'accorde assez mal avec la distribution systématique des faits et enseignements hiérosolymitains en trois journées. Le tout forme ici une conclusion passablement artificielle du second jour.

Le lendemain mal in,. Jésus repasse avec ses disciples devant \o figuier maudit, et les disciples s'apercoivenl que l'arbre, si plein de sève la veille, est maintenant desséché depuis la racine jusqu'au sommet. Pierre en l'ail In remarque, comme pour signale!' à Jésus lui-même l'elTet de sa malédiction. Le Christ alors donne à .ses compagnons une instruction sur la puissance de la foi.

On a depuis longtemps remarqué l'analogie (ui existe entre l'histoire du figuier desséché, dans Marc, et la parabole du Figuier, dans Luc(xiii, 6-9). Dans Marc, la malédiction du figuier, placée entre

Pierre, se souvenant, lui dit : « Maître, vois, le figuier que tu as maudit est devenu sec. » "^^ Et répondant, Jésus leur dit : « Ayez foi en Dieu.

le triomphe populaire du Christ et l'expulsion des vendeurs, bien qu'elle soit racontée comme un incident ordinaire, a l'air d'un symbole. La colère du Christ contre le figuier n'est (ju'uu emportement d'enfant déraisonnable, si le fait n'a pas, dans l'esprit du narrateur, une autre portée que la sig-nification littérale de son texte. Comme le rédacteur n'a pas voulu imputer au Christ une action insensée, lui-même, en observant que ce n'était pas la saison des figues, oriente le lecteur vers une interprétation spirituelle que suggère d'autre part la combinaison qu'il a faite des autres récits avec l'histoire du figuier. Ce figuier au beau feuillage, n'est-ce pas le peuple juif dans son enthousiasme passager pour le Christ ? Mais, comme le figuier était sans fruit, le peuple juif était sans foi véritable ; et comme le figuier fut bientôt desséché, le peuple juif devait bientôt périr. La visite au figuier correspond à la première visite au temple (v. 11), où Jésus a exar miné tout et n'a pas trouvé les choses en ordre ; la constatation du miracle correspond àla condamnation, on peut dire à la réprobation des Juifs dans la personne des vendeurs. Il n'est pas jusqu'à l'intervalle ménagé entre la malédiction et la mort du figuier, qui ne corresponde à celui que la parabole de Luc indique entre la visite du propriétaire et le temps où la menace de celui-ci devra être exécutée.

.'{28 i.'kvangii.e selon marc

-•' En vérité je vous dis que, si quelqu'un disait à cette montagne : « Ote-toi de là et jette-toi dans la mer »,et qu'il ne doutât pas en son cœur,

Le peuple juif aussi a eu un temps de répil pour se convertir, après la résurrection du C.hrisl, et il n'en a pas prolité ; il était voué à la destruction comme le figuier stérile.

La parabole du Figuier appartient sans doute à la prédication hiérosolomilaine de .lésus et doit représenter le lontl Jiulhcntique de la parabole des Vignerons meurtriers, (pie Marc va bientôt rapporter. Comme elle est devenue allégorie dans celte fausse parabole, elle a dû devenir, par une matérialisation plus ou moins réfléchie et d'autant plus facile à exj)liquer, un fait symbolique analogue à ceux qu'on lisait dans les histoires des anciens prophètes. Il ne semble pas qu'on ait besoin de chercher quelque autre origine à l'histoire du figuier desséché, par exemple, une autre parole de Jésus à propos de figuier, ou bien une légende qui se serait après couprattarhéeà qnel(pie figuier desséché dans la banlieue de .Jérusalem. La parabole de Luc était facile à tourner en allégorie desdestinées du peuple juif. L^ne fois entendue de la sorte, elle devait être mise en rapport avec l'histoire de la prédication de Jésus à Jérusalem ; la visite du propriétaire au figuier était l'enseignement du Christ dans la capitale du judaïsme. De là à raconter la visite au figuier comme un incident réel, coïncidant avec le premier acte du ministère hiérosolymitain, la

COMMENTAIHE 329

mais crût que ce qu'il dit arrivera, (cela) lui viendrait. -'*. C'est pourquoi je vous dis : tout ce que vous demanderez en priant, croyez que

visite au temple, il n'y avait qu'un pas. et ce pas a été franchi, soit dans la tradition, soit plutôt par l'évangéliste lui-même, et délibérément, pour la plus grande gloire de son héros.

Marc n'en veutpas moins présenter le fait comme réel, ainsi qu'il a présenté, dans des conditions analogues, les multiplications des pains. C'est ce f[ui lui a permis d'ajouter à ce singulier miracle, brutal et violent, sans raison, si on ne l'entendait que matériellement, la leçon de la foi ({ui obtient tout ce qu'elle veut. Le prodige du figuier desséché devient un effet de l'omnipotence divine où l'on est invité à reconnaître la puissance merveilleuse de la foi, ce (jui mène à l'idée de la prière confiante, qui est toujours exaucée. Exemple aussi mal choisi que possible pour la leçon dont il s'agit, cariln'apparaît pas bien nettement que la malédiction du figuier implique un acte de foi. et cette malédiction n'est pas du tout une prière

Il existait dans la tradition apostolique de l'Évangile une parole du Seigneur sur la puissance de la foi. Bien qu'il en ait déjà tii'é parti dans l'histoire de l'épileptique (ix, 23-24, supr., p. 271), Tévangéliste a jugé bon de la rapporter ici. La sentence primitive devait être ainsi conçue(MATTH., XVII, 20) : «Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé », c'est-àdire la plus minime quantité de foi sincère, « vous

'.VM) I.'ÉVANOILE SELON MAKC

VOUS l'obtiendrez, et (celcai vous viendra. ^-^ Et quand vous vous mettez en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu'un, pardonnez,

pourriez dire à celte montagne : Ote-toi de là et jelte-loi dans la mer, — et cela arriverait. » Celte sentence paraît avoir été associée, dans le recueil des discours du (Christ, aux instructions sur le scandale, l'efficacité de la prière en commun, le pardon des injures(cl'. Matth ,xvui; Luc,xvii, 1-10). L'évangéliste auia empnmté à la même source ce {|u'il dit louchant l'efficacité de la foi, celle de la prière et la nécessité du pardon mutuel. Il ne transcrit pasles sentences, cormme Luc et Matthieu, mais il les reproduit librement, peut-être de mémoire, et les combine gauchement dans un discours suivi, qui n'a ni la précision d'un souvenir personnel, ni l'exactitude d'une copie régulière. Le caractère de cette rédaction paraît s'expliquer de faron satisfaisante si l'on y voit une espèce de glose destinée à compléter par des emprunts au recueil de discours un récit très succinct du ministère de Jésus à Jérusalem.

Ce que dit l'évangéliste touchant la certitude de l'exaucement et le devoir du pardon est visiblement secondaire par rapport à ce qu'on lit sur les mêmes sujets dans Matthieu (vu, 7-11 : xvni, 19) et dans Luc (xi, 5-13 ; xviii, 1-8). A propos du pardon, il entremêle deux leçons que le premier Evangile présente séparément : l'avis, donnée celui qui veut se présenter devant Dieu, de se réconcilier d'abord

afin que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos péchés. »

-^ Et ils vinrent de nouveau à Jérusalem; et comme il se promenait dans le temple, les

avec son prochain, s'il y a lieu (Matth., v, 23-24) ; el rinslruclion formelle louchant la nécessité de pardonner pour être pardonné (Matth., vi, 12, 14-15 ; xvni, 21-35). Dans ce passage, la formule : « votre Père qui est aux cieux », aussi peu familière au rédacteur du second Évangile qu'elle l'est à celui du premier, confirme la dépendance de Marc à l'égard du recueil de discours.

Après avoir commenté à ses disciples le miracle du figuier desséché, le Christ arrive au temple et se promène dans les parvis. Des membres du sanhédrin, dont les trois catégories, prêtres, scribes, anciens, sont énumérées par l'évangéliste, viennent, avant que Jésus pousse plus loin ses entreprises, lui demander raison delà conduite qu'il a tenue la veille. Leur question ne concerne pas sa présence dans le lieu oi^i il se trouve, et où il a droit d'être, ni le miracle du figuier desséché, dont les disciples seuls sont supposés avoir été témoins, mais l'expulsion des vendeurs avec la prédication, qui a suivi. De quel drjit Jésus s'est-il attribué la police du sanctuaire, qui appartient aux prêtres, et pourquoi se comporte-t-il en chef et en doc-

332 i.'kvanoile selon marc

chefs des prêtres, les scribes et les anciens s'approchèrent de lui -'^ et lui dirent : « Par quelle autorité fais-tu cela, ou qui t'a donné le pouvoir de le faire? » -^ Et Jésus leur dit : « Je vous demanderai une (seule) chose ; répondezmoi, et je vous dirai par quelle autorité je fais

teur dans le lieu saint? Comme ces personnages sont l'autorité, et que Jésus n"a pas sendjlé y prendre garde, leur question va de soi ; mais elle n'est vraiment intelligible que si Ton l'ait abstraction de tout ce qui a été rapporté par lévangéliste entre la purification du temple et cette intervention des prêtres.

Jésus va-t-il dire (ju il est le Messie, ou tout au moins qu'il a mission de Dieu et n'a pas besoin d'être autorisé parles hommes? Par un jeu dialectique dont on a Irouvé déjà exemple à propos du divorce, et qui est conforme aux procédés haljituels des rabbins, il se dérobe à leur question par une autre, que lui-même leur pose. Il se déclare prêt à leur dire quelle mission il s'adjuge, s'ils veulent lui donner la solution d'un problème qu'il leur soumet. Or le problème était choisi de telle sorte que les sanhédristes n'y pouvaient facilement répondre. Jésus leur demande de se prononcer en termes ne! s sur la mission de Jean, caractérisée par l'acte extérieur qui résumait son ministère aux yeux du public, la cérémonie du baptême. Jean était-il envoyé de Dieu ou non? Au fond, les magistrats ne croyaient pas que Jean eût été envoyé de Dieu ;

cela. 30 Le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes? [iépondez-moi. » -^i Et ils raisonnaient entre eux, disant : « Si nous répondons : « Du ciel », il dira : « Pourquoi donc n'avezvous pas cru en lui? » ■*' Mais si nous disons : « Des hommes?... » Ils craignaient le peuple, parce que tous regardaient Jean comme étant réellement prophète. "*•' Et répondant, ils dirent

mais exprimercelle opinion négative pouvait froisser les sentiments du peuple, qui tenait Jean pour un vrai prophète. Ils ne peuvent donc que se taire, ou dire, contre leur pensée, que la mission de Jean venait du ciel ; mais, dans ce cas, l'interlocuteur leur échapperait aussi bien, et il ne manquerait pas de prendre même avantage sur eux, en leur demandant pourquoi ils n'avaient pas écouté l'envoyé de Dieu. Ces réflexions, qu'ils font entre eux, les décident à prendre le parti du silence. En déclarant qu'ils ne savent que penser sur la ({uestion proposée, ils renoncent pour le moment à poursuivre leur interrogatoire, mais ils évitent aussi de fournir des armes à celui qu'ils considèrent déjà comme un ennemi, ou bien de blesser 1-opinion populaire. Jésus de son côté prend motif de leur abstention pour ne pas répondre à la question qu'ils lui ont faite. L'incident est clos, et ce qui suit dans Marc n'y a aucun rapport.

Il ne semble jias que le Christ ait voulu seulement éprouver la sagacité de ses interrogateurs, ou 1 ien

à Jésus : « Nous ne savons pas. » Et Jésus leur dit : « Moi non plus, je ne vous dirai pas par quelle autorité je fais cela. »

XII, ' Et il se mita leur parler en paraboles: et Un homme planta une vigne et l'entoura

les met Ire dans Tembarras : non qu'il songe à se prévaloir d'une recommandation personnelle dont il aurait été l'objet de la part de Jean; mais sa réplique laisse entrevoir une analogie de sa propre mission avec la mission de Jean-Baplisle, et elle tend à insinuer que lune vient de Dieu comme l'autre, quoicju'en puissent penser les pontifes et les scribes.

La transition : « Et il se mit à leur parler en paraboles », est au moins inattendue, et elle introduit un morceau qui est sans rapport avec la circonstance. Après l'échange de propos qu'on vient de voir, il n'y avait place que pour la séparation des interlocuteurs.

Un homme, aurait dit Jésus, avait planté une vigne. Et le Christ aurait décrit, d'après Isaïe (v, 1-2), les soins que le propriétaire avait pris de sa plantation, l'entourant d'une haie, la pourvoyant d'un pressoir et d'une tour de garde pour le temps de la vendange. Ces traits marquent dès le début le caractère artificiel et allégorique de celte prétendue parabole. Jésus n'a pas accoutumé de puiser ainsi

COMMENTAIfiE 335

d'uue clôture, il creusa une cuve, bâtit une tour; il la loua à des vignerons, et s en alla en pays étranger. - Et il envoya vers les vignerons,

dans l'Ancien Testament la matière de ses fables. L'évangéliste, comme Isaïe, entend d'Israël ce qui est dit de la vigne, et le propriétaire est Dieu même. La haie, la cuve, la tour signilient en général ce que le Seigneur a fait pour son peuple. Dans Isaïe, Dieu se plaint que sa vigne ne porte pas de fruits. Ici, pour la facililé de l'application. Ton suppose que les fruits n'arrivent pas au propriétaire par la faute des vignerons; ce sont ceux-ci qui représentent le peuple élu, et la vigne, au lieu d'être Israël, devient la religion fondée par Dieu et confiée aux enfants d'Abraham.

Le maître, en effet, s'absente, et. avant de partir, met sa vigne en location. Trait bizarre, et qui le paraîtra davantage encore dans la suite. Un homme qui plante lui-même sa vigne n'est pas un seigneur qui peut faire de lointains voyages; et supposé qu'il loue sa vigne en parlant pour l'Egypte, pour Babylone, ou pour Rome, il ne pourra recevoir en nature les fruits de sa propriété, comme il est censé vouloir le faire. C'est que, le maître étant Dieu même, la vigne n'est pas une vigne; les fruits ne sont ni les raisins ni le vin; et de là vient qu'on parle vaguement des « fruits de la vigne». Ces fruits de la vigne sont les œuvres des Israélites vignerons, et l'absence du maître correspond à

dans la saison, un serviteur, pour qu'il reçût (les vignerons une part) des fruits de la vigne. ' Et sétant saisis de lui, ils le battirent et le

l'histoire d'Israrl depuis la rév«'*lation du Sinai jusqu'à la destruction du peuple juif, qui va être annoncée à la fin de la parabole. Avouons que ce départ et celle absence, exigés par le développement de l'allégorie, conviennent peu à Dieu.

La suite de l'histoire n'est pas mieux équilibrée que le commencement. On ne voit pas si c'est dans la même année ou d'une année à l'autre que le propriétaire envoie des gens pour réclamer ce qui lui est dû ; l'indication est flottante parce qu'elle ne concerne pas, commedansun bail réel, une période de ({uelques années, mais ini temps très long et non évalué. Le sens du i-écit serait complètement altéré si l'on voulait entendre que le fds du propriétaire a été tué quatre ans après le départ de son père. A plus forte raison la narration ne tientelle pas si l'on veut que tout se passe en quelques semaines, pendant les mêmes vendanges. Le temps manquera pour les allées et venues. Cependant aucun intervalle n'est marqué, et la saison des fruits apparaît comme une période continue qui se prolonge indéfiniment.

Partroisfoisle maître envoie un serviteur auprès des vignerons; d'autres missions ont lieu dont on ne donne pas le détail : à mesure que les réclamations se succèdent, ime progression croissante

renvoyèrent à vide. ^ Et derechef il envoya vers eux un autre serviteur, et ils le frappèrent à la tête et l'outragèrent; •'' et il en envoya un

apparaît dans les mauvais traitements que les locataires infligent aux messagers du propriétaire. Uensemble figure le rôle des prophètes et le fâcheux accueil qu'ils ont subi de la part des Juifs. Sur re point l'évangéliste ne s'inspire pas seulement de l'Ancien Testament, mais des traditions légendaires qui avaient cours au sujet des prophètes (cf. HÉBR., XI. 32-40 .

Voyant la façon dont les vignerons ont traité ses serviteurs, le maître se décide à envoyer son fils unique, on dit même « bien-aimé », comme le Père céleste a qualifié Jésus dans les scènes du baptême et de la transfiguration. Au lieu d'exposer ainsi son fils, un seigneur qui aurait les moyens de punir les vignerons, comme celui-là est censé les avoir, commencerait par châtier les réfrac taires. Ce père qui risque son fils auprès des meurtriers de ses serviteurs, en se flattant que le respect les contiendra, est d'une imprudence et dune légéleté invraisemblables. L'envoi du fils n'a de sens que par rapport à la mission du Christ et à l'économie des desseins providentiels. On pourrait se demander d'où vient ce fils, dont les préliminaires du récit ne faisaient pas soupçonner l'existence, et qui se trouve être, après le propriétaire, le personnage le plus important de la parabole. Le père l'envoie-t-il du lieu où lui-même se trouve, c"est-à-

33H l'évangile selon marc

autre, et ils le tuèrent; et plusieurs encore, dont ils battirent les uns et tuèrent les autres. ^' Il avait encore un fils, qu'il aimait; il l'envoya le

dire du ciel, puisque le père est Dieu, et faut-il trouver là une allusion à la préexistence du Christ? Il ne semble pas, car les serviteurs ont été envoyés de la même manière, et ils n'arrivaient pas du ciel ; c'est la mission seulement qui vient d'en haut. La chrislolog-ie de la parabole pourrait être encore celle du christianisme judaïsant, non celle de Paul.

La vue (lu tils suggère aux vignerons un tout autre sentiment que celui du respect. Comment ce fils dun père très riche, qui a d'innombrables serviteurs, resle-t-il le seul messager par lequel ce père puisse réclamer à ses vignerons le produit de sa vendange? La ([ueslion est de celles qu'on ne doit pas formuler. Le fils arrive seul devant les vignerons, parce que .lésus s'est présenté seul, comme jadis un Isaïe ou un Jérémie, devant Israël. El les vignerons sont une foule, parce que la vigne dont il s'agit était louée h un peuple. Les locataires conspirent contre le fils quand ils le voient venir, comme jadis conspirèrent les frères de .loseph quand il venait à eux de la part de son père (Gen., xxxvn, 16-19). Ils pensent à tuer l'unique héritier du propriétaire pour que la vigne soit à eux. Si courte que soit souvent la logique des criminels, celle de ces vignerons l'est à un degré incroyable. Le propriétaire aura-l-il perdu ses droits sur la

(Jeinier vers eux, disant : « lis auront deségards pour mon fils. » '. Mais ces vignerons se dirent enti'e eux : « C'est l'hérilier. Allons, luons-le,

vigne parce qu'on lui aura tué son fils? .Mais le projet des vignerons est aussi significatif au point de vue de l'allégorie qu'il est absurde au point de vue réel. Ceux qui ont livré Jésus à la mort pensaient s'assurer à eux-mêmes, à eux seuls, la propriété du salut révélé dans la Loi, annoncé dans les prophéties, en excluant ceux que Jésus appelait ; ils voulaient confisquer à leur profit l'héritage du Père céleste. Ainsi du moins l'a entendu l'auteur de cet extraordinaire apologue.

Et le crime s'accomplit. Les vignerons tuent le fils dans la vigne et jettent sa dépouille dehors : l'évangéliste n'a songé qu'à l'infamie du meurtre et à la suprême injure du cadavre abandonné. Ce dernier trait cependant pourrait n'être pas sans signification pour l'histoire de Jésus, puisque c'est de sa mort qu'il s'agit. Mais on en parle moins pour la décrire que pour annoncer qu'elle sera vengée. La question : « Que fera le maître de la vigne? » est pour le mouvement du discours. Le maître, dont l'absence a permis tout le mal qui s'est accompli, viendra exterminer les meurtriers : Dieu, qui a retardé si longtemps la manifestation de sa justice, châtiera les Juifs et détruira Jéiusalem. La sobriété du développement n'invite pas à penser que ce soit chose déjà faite dans le temps

340 L"i';v.\Nf;ii.E selon mahc

et l'héritage sera pour nous. » ^ Et s'étant saisis de lui, ils le tuèrent et le jetèrent hors de la vigne. •' Que fera le maître de la vigne? Il

où le récil a été conru. La distinclion des anciens et des nouveaux vif^nerons n'est pas accentuée : rien absolument ne dit que les nouveaux locataires de la vigne soient les Gentils.

La citation du psaume cxvni (22-23) est amenée sans solennité, comme un texte concernant le Christ, et pour faire annoncer sa glorification, que l'on navail pas su introduire dans la parabole. Aussi bien cette citation est-elle un complément nécessaire du récit. Le sort ullérieur du fds importe au narrateur; mais celui-ci ne pouvait pas dire, sans abandonner la liction de la vigne, que le fds ressusciterait et monterait au ciel. L'allégorie n'aurait (ju'une conclusion partielle et négative sans le texte prophétique. Ce texte est exploité en d'autres endroits du Nouveau Testament (Act., IV, il; 1 PiER., n, 7); il semble avoir été familier aux premiers missionnaires chrétiens, qui y trouvaient prédite l'exaltation de Jésus. L'évangéliste suit le grec des Septante. La traduction exacte de l'original serait : « La pierre qu'ont rejetée les constructeurs est devenue la pierre d'angle ; cela est venu de lahvé, et c'est un prodige à nos yeux. » Dans la pensée du psalmiste, il s'agissait de la vocation d'Israël, peu considéré parmi les nations, mais que le choix de Dieu a élevé et doit élever davantage encore au-dessus d'elles. Le premier

COMMEMAIRE 341

viendra et fera périr les vignerons, et il donnera la vigne à d'autres, 'o N'avez-vous pas lu cette

rédacteur de la parabole ne songeait pas à montrer que dans le Christ se rencontrent Juifs et Gentils (Eph., n, 11-22), mais que Jésus, pierre rejetée par les chefs du judaïsme, est devenu la pierre fondamentale du temple spirituel que Dieu se construit à côté ou à la place d'Israël incrédule (cf. XIV, 51 ; I PiER., II, 4-6). Le Seigneur Dieu a fait du bloc méprisé la pierre d'angle; il a glorifié son Christ et Ta rendu admirable aux yeux de ses fidèles. C'est ainsi que la première génération chrétienne comprenait la destinée de Jésus.

Parabole et prophétie semblent en effet résumer plutôt une argumentation des premiers chrétiens contre les Juifs qu'un discours de Jésus aux notables et au peuj)le de Jérusalem. On a pu voir que le récit n'est pas consistant, mais invraisemblable d'un bout à l'autre, si on le prend à la lettre : ce peut être un enseignement allégorique à méditer ; ce n'était pas un discours à faire. Le texte prophétique est inséparable de la parabole, et les deux réunis constituent comme une philosophie générale de l'histoire israélite, entant que cette histoire a son point culminant et son terme dans le ministère et la mort de Jésus-Christ. Mais on n'a pu, avant ces faits accomplis, concevoir une telle idée. C'est le thème des discours qui sont attribués dans les Actes aux premiers prédicateurs chrétiens (cf. Act., II, 22-23; III, 15; iv, 10-11 ; v, 30-31) : Jésus fils de

Ecriture : « La pierre (lu'ont rejetée ceux qui bâtissaientest devenue la pierre d'angle. *' Elle

Dieu, envoyé par le Père, lue par les chefs de la nation juive, élevé au ciel par sa résurrection. Dans la bouche de .Jésus, ce discours n'est pas une prédication, mais une apocalyse. Le Christ n'aurait pas eu l'intention d'instruire et de gagner ceux à qui il s'adressait ; il les aurait déclaré perdus et réprouvés, à seule fin de manifester la connaissance qu'il avait des décrets divins et de fournir un argument dans l'avenir à ses apologistes. Une telle attitude est inconcevable dans la réalité. Il est aussi fort singulier que le discours soit censé provoquer les Juifs à commettre tout de suite le crime dont l'orateur vient de leur prédire les conséquences. Un tel rapport a pu être supposé par un esprit simple, pour suivre l'idée qu'exprime le discours, mais il est difticile à admettre comme fait.

Il convient aussi de noter que les .Tuifs ont compris la parabole. Le rédacteur de ce morceau véritablement obscur n'est donc pas celui qui, plus haut, présentait comme mystérieuses et inintelligibles pour les Juifs des paraboles aussi claires que celle du Semeur ; c'est un évangéliste plus ancien, si ce n'est celui qui a tracé la première esquisse du second Évangile. Rien n'oblige à admettre que l'allégorie des Vignerons se fonde sur une simple parabole qui remonterait à Jésus. Le passage d'Lsaïe qui a fourni les détails du commencement était interprété par les chrétiens comme une pro-

l'est devenue par la volonté du Seigneur, et elle est admirable à nos yeux? »

•2 El ils avaient envie de s'emparer de lui, et

phélie de la réprobation d'Israël: la vigne se rencontrait dans des paraboles authentiques, les Ouvriers et le Figuier. Avec cette dernière parabole allégoriquement interprétée, avec Isaïe, avec l'envoi des serviteurs dans la parabole du Festin, avec les faits accomplis etletexteduPsaumecxviii, il était facile d'établir, sur le thème de la vigne, l'histoire apocalypli(iue des Vignerons meurtriers. La conclusion de cet épisode fictif, rinlenlion prêtée au sanhédrin d'arrêter Jésus, ne vise pas un simple incident, une réflexion passagère des magistrats; elle dépeint une situation qui est censée exister à partir de la parabole, et elle découvre la perspective de la passion. Mais cette perspective se referme brusquement, l'évangéliste disant aussitôt que les sanhédristes s'en allèrent, détail particulier, sans correspondance réelle avec la notice précédente, qui décrit un état de choses. L'allégorie des Vignerons, qui, par son préambule, ne tient pas au contexte, n'y lient pas davantage par son épilogue. L'indication : •< El le laissant, ils s'en allèrent », se rattache naturellement à l'incident raconté avant la parabole et fournit ainsi une transition excellente à l'affaire du tribut : les membres du sanhédrin, déconcertés par la question que Jésus leur a posée au sujet de Jean, se retirent prudemment, pour ne pas donnera l'assis-

3ii l'évangile selon marc

ils craignirent la foule. Car ils avaient compris qu'il avait dit pour eux la parabole. Et le laissant, ils s'en allèrent.

tance le s|)(Mlacle de leur embarras ; ils vont maintenant tendre des pièges à celui qu'ils regardent comme un novateur dangereux, et ils le feront interroger par des affidés sur le tribut de César.

Puisque la j)arabole des Vignerons semble avoir été insérée toute faite dans un contexte étranger, elle a dû occuper une autre place, mieux appropriée à son contenu, dans une source ou une rédaction antérieure de l'Evangile. Cette allocution, qui décrit l'issue fatale du ministère de Jésus à Jérusalem, et qui tend à expliquer les manœuvres par lesquelles le sanhédrin a préparé la perte du Christ, n'aurait-elle pas été, à un moment donné, le morceau capital de la prédication hiérosolymitaine et le prologue de la passion ? Une preuve matérielle de cette hypothèse paraît subsister dans le début même de la passion (xiv, 1-2), où l'on trouve répété ce qui est dit ici des projets des prêtres et du motif qui les retient. Le déplacement de la parabole aura occasionné le dédoublement de la notice qui la suivait, et de légères modifications auront été introduites dans les deux passages pour dissimuler la transposition et la répétition. La transposition aura été occasionnée par l'insertion du discours apocalyptique qui remplit maintenant le chapitre xui. On aura pensé que cette grande description de l'avènement messianique ferait meilleur

'•^ Et ils lui envoyèrent quelques-uns des pharisiens et des hérodiens, pour le surprendre en paroles. '^ Et venant, ceux-ci) lui dirent : « Maître, nous savons que lu es sincère, et que

effet que ]"allégorie des Vignerons comme couronnement du ministère hiérosolymitain et comme pendant correctif de la passion.

(^e sont les membres du sanhédrin qui envoient des pharisiens et des hérodiens poser une question perfide à .Jésus. L'accord des hérodiens avec les pharisiens contre le Christ a déjà été signalé (ni, 6). Les hérodiens pouvaient constituer à Jérusalem une faction politique; ils souhaitaient sans doute que la Judée, au lieu d'être gouvernée par les Romains, le fût par un prince de la dynastie à moitié nationale des Hérodes. Mais on est un peu étonné qu'une sorte de complot soit nécessaire entre tous les partis juifs pour une chose aussi simple que la question du tribut. L'accord des hérodiens et des pharisiens contre le christianisme naissant s'est manifesté au temps d'Hérode Agrippa; il n'a guère pu être apparent contre Jésus dans le peu de temps qu'a duré sa prédication à Jérusalem. Il semble que lévangéliste ne soit pas fâché démontrer toutes les fractions du judaïsme liguées contre le Christ, pourvu que la bienveillance de l'autorité romaine lui demeure acquise.

tu ne tiens pas compte de qui que ce soit; car tu ne fais pas acception de personnes, mais tu enseignes la voie de Dieu selon la vérité. Est-il permis de payer le tribut à César, ou non? Le

Après un exorde lourdemenl flatteur et hypocrite, où ils feignent de rendre hommage à la franchise et à l'indépendance de son caractère, les espions du sanhédrin posent au Christ une question alternai ive à laquelle il ne peut se dérober, et qu'il ne semble pas pouvoir trancher de manière ou daulre sans se compromettre gravement. La plupart des Juifs ne payaient l'impôt romain que par contrainte, et les interrogateurs ne pensent pas qu'il y ait le moindre doute sur le principe : en conscience, le juif ne doit rien à César. Mais peut-il, en conscience, payer le tribut à César, pour échapper aux conséquences du refus? Comme l'idée du règne messianique se liait dans leur esprit à celle de l'indépendance nationale, les questionneurs pensent que Jésus ne sanctionnera pas, en autorisant le paiement du tribut, la soumission à un pouvoir étranger : ce serait désavouer toute prétention au rôle du Messie et même Tespérance du prochain règne de Dieu. Il allait, croyaient-ils, déclarer qu'un Israélite ne devait pas payer le tribut à un prince infidèle. Cette réponse donnée, ils n'auraient eu qu'à la transmettre au gouverneur romain pour que l'arrestation devant laquelle hésitait le sanhédrin se fit par les agents de l'autorité impériale. Que si Jésus reconnaissait l'obligation du

paierons-nous, ou bien ne le paierons-nous pas? » ^^ Mais lui, voyant leur hypocrisie, leur dit : (( Pourquoi m'éproavez-vous? Apportez-moi an denier pour que je voifr. » '" Et ils en appor-

tribul. il se perdait dans l'opinion publique.

Ce plan si habile est déjoué par la réponse du Christ. Après avoir signifié à ses interlocuteurs ({u'il n'est pas dupe de leur mauvaise foi, il demande qu'on lui montre un denier, une pièce de la monnaie qui a ctiurs dans le pays. La monnaie romaine était employée par les .Juifs eux-mêmes dans l'usage commun, et elle était frappée à l'effigie de l'empereur. Pourquoi les gens qui s'en servent tous les jours se feraient-ils scrupule de la rendre à celui qui Ta mise en circulation? Jésus oblige ceux qui l'interrogent à dire eux-mêmes que la figure, avec la légende que porte la monnaie, représente César. Qu'ils restituent donc à César ce qui vient de lui.

Mais la réponse du Christ va plus loin que la question posée. En ajoutant qu'on doit rendre à Dieu ce qui lui appartient, Jésus donne à entendre que la soumission politique, attestée par le paiement du tribut, ne contredit pas plus qu'elle ne supprime la soumission qu'on doit à Dieu. L'une de ces obligations ne nuit pas à l'autre ; et surtout la première n'est rien en comparaison de la seconde. Jésus, en effet, prêche beaucoup moins la légitimité de la puissance politique et du tribut

tèrent (un). Et il leur dit : « De qui est cette image, avec l'inscription? » Us lui dirent : « De César. » '" Et Jésus leur dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et ils furent tout étonnés à son sujet. •'^ Et des sadducéens, (de) ceux qui disent

que rinsigniliance de ces choses par rapport au règne de Dieu. Le royaume céleste ne doit pas s'établir par la violence, parla révolte contre l'ordre établi ; en attendant qu'il vienne, on doit payer à César la redevance qui atteste sa domination, et il serait insensé de croire qu'il y a un intérêt de Dieu et de son règne engagé dans cette allaire. Mais on doit se souvenir que le principal devoir est ailleurs, dans la fidélité au Père réleste. La dette à César n'est pas dans le même plan, n'a pas le même caractère absolu et définitif que le devoir envers Dieu. Rien n'était plus loin de la pensée du Christ que d'établir un principe d'après lequel on délimiterait exactement dans la suite des temps le domaine de Dieu et celui de César.

Tout surpris d'une réponse qu'ils n'avaient point prévue et qui contenait un enseignement nouveau pour eux, les questionneurs se tiennent pour battus et se gardent bien d'engager une discussion.

Des sadducéens viennent à leur lour interroger le Christ sur un point difficile. Leur question ne

qu'il n'y a pas de résurrection, vinrent à lui et l'interroo;èrent, disant : '^ « Maître, iMoïse nous a prescrit que « si le frère de quelqu'un meurt, laissant une femme, sans laisser d'enfants, son frère prenne sa femme et lui suscite postérité. »

paraît pas avoir d'autre but que de l'embarrasser et de diminuer parla son crédit auprès de la foule. Elle n'a de lien ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit, et la réponse de .Jésus est loin d'avoir la même originalité que dans le cas précédent. Il est clair que l'évangéliste tient à faire intervenir les sadducéens comme un grand parti juif; mais on dirait qu'il les connaît comme un parti doctrinal, une secte théologique, la secte qui nie la résurrection, contre les pharisiens, et il paraît oublier que ceux qu'il appelle « chefs des prêtres » sont les principaux sadducéens. Celte querelle pourrait donc être une dispute d'école transportée dans l'histoire du Christ, soit que le sujet ait été agité en ces termes entre pharisiens et sadducéens, soit entre sadducéens et chrétiens de la première communauté. Toutefois la relation évangélique ne contient rien qui oblige à en nier l'historicité.

Les sadducéens font semblant d'avoir un cas de conscience qu'ils prient Jésus d'élucider. Mais l'histoire qu'ils racontent est une fiction où l'on sent l'esprit scolastique ; le cas a été conçu en guise d'argument contre la thèse de la résurrection. Objection vulgaire, présentée de façon assez piquante, et dont la forme même n'a pas dû être imaginée pour

3o0 l'évangile selon marc

-t» Il y avait sept frères : le premier prit une femme, et, mourant, il ne laissa pas de postérité; -'. Le deuxièmela prit, et il mourut sans laisser de postérité ; le troisième pareillement; — et tous les sept, sans laisser de postérité. Après

la circonstance indiquée dans TÉvangile. La Loi (Deux, xxv, 5-6) est citée d'abord pour donner la sanction de la plus parfaite légitimité aux sept mariages delà femme qu'on met en scène. Celle-ci, au jour de la résurrection, se trouvera en face de sept maris ayant lous les sept le même droit sur elle. L'on semble dire que, si Moïse et la Loi avaient eu idée de la résurrection, ils n'auraient pas autorisé de pareilles complications pour le monde à venir; au fond, le ridicule de la situation prévue est censé rendre incroyable qu'il y ait une résurrection et que la Loi l'enseigne. C'est par prudence, ou par manière de précaution oratoire, que les sadducéens s'abstiennent de nier que les morts ressuscitent, et ont l'air d'y trouver seulement quelque difficulté.

De son côté, Jésus tourne sa réponse de façon à ne pas leur dire trop crûment qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent. Mais il écarte la double objection qui lui est faite en y opposant deux négations : il n'est pas vrai que la doctrine de la résurrection aboutisse à des conséquences absurdes; il n'est pas vrai que la Loi ignore cette doctrine ou qu'elle y contredise.

L'absurdité que les sadducéens croient trouver

(euxj toas, la femme est morte aussi. -■' Lors de la résurrection, quand ils ressusciteront, duquel d'entre eux sera-t-elle femme? Car tous les sept l'ont eue pour femme. » -'■' Jésus leur dit : « Ne seriez-vous pas dans l'erreur, parce que vous ne

dans la résurrection tient à l'opinion erronée qu'ils se sont faite touchant la condition des ressuscites. La fin du mariage, qui est la reproduction de la race humaine, ne subsistant pas dans le royaume de Dieu, où les individus sont assurés de l'immortalité, le mariage lui-même n'a plus de raison d'être; il n'existera pas plus entre les ressuscites (ju'enlreles anges. Cène sont pas les méchants que l'on compare aux anges du ciel: Jésus n'aurait donc en vue que la i-ésurrection des justes. La vie des bienheureux ne sera pas une simple restauration de la vie présente, mais une vie nouvelle et bien plus haute. Il ne faut pas raisonner là-dessus d'après ce qui se passe actuellement, comme si les choses devaient être organisées de la même f;içon dans la vie future. C'est se faire une idée trop basse de la puissance divine.

Quanta l'objection tirée des Écritures, elle n'est pas mieux fondée que la première. Au lieu de supposer qu'il n'y a pas d'immortalité ni de résurrection, la Loi enseigne l'une et l'autre. Preuve en est que Dieu lui-même, « au livre de Moïse, chapitre du buisson » ardent (Ex., m, 6), dit : « Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. » Le Sei-

comprenez pas les Ecritures ni la puissance de Dieu?''*Car, lorsque l'on ressuscitera d'entre les morts, on ne sera ni épousant ni épousée, on sera comme les anges dans lescieux. -''> Et mais quant à la résurrection des morts, n'avez-vous |

gneur n'a pu se dire dieu de gens qui n'auraient pas existé au moment où il parlait. Scrail-il dieu de ce qui n'est pas? A-t-on un dieu si l'on n'est vivant? Donc les patriarches ne sont pas réellement morts; ils vivent, ils sont immortels, et sans doute ils ressusciteront, la résurrection étant comme le corollaire de leur immortalité.

Ce second argument ne vaut pas le premier. Pris à la lettre, ce n'est qu'un jeu d'esprit et une subtilité qui altèrent la signification naturelle du passage biblique. Car, en cet endroit de l'Exode, lahvé se désigne à Moïse comme le dieu qu'ont jadis adoré les patriarches, celui qui les a protégés, et qui maintenant veut bien s'occuper de leur postérité. Le sort actuel d'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'entre pas en considération. Seulement la forme de la phrase a permis d'y rattacher, par un artifice de raisonnement conforme aux habitudes rabbiniques, la doctrine de la résurrection. Au fond de ce sophisme, auquel il fournil une base psychologique, est le sentiment qui, à un certain degré de l'évolution religieuse, ne permet pas au fidèle d'admettre qu'un Dieu bon cesse, par la mort de ceux qui l'ont servi et aimé, d'être leur Dieu, et qu'il les

pas lu dans le livre de Moise, à l'endroit du buisson, comment Dieu lui parla, disant : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, et le Dieu de Jacob. )> '" Il n'est pas Dieu de morts, mais de vivants. Vous êtes dans une grande erreur. »

abandonne au néant. Ceux qui ont vécu pour Dieu ne peuvent jamais être morts pour lui.

Mais la conclusion va au delà de ce que Jésus semblerait vouloir démontrer. 11 s'agissait de résurrection au dernier jour, et les patriarches ne sont pas présentés seulement comme devant ressusciter; ils sont dits immortels actuellement, et pour toujours vivants. Cette seconde réponse impliquerait donc une conception de la vie future qui ne serait pas celle de la première. La résurrection ne serait pas le retour des justes à la vie, pour l'immortalité; elle ne ferait que compléter le bonheur dont ils jouissent auprès de Dieu. Est-ce cette conception mixte, ou bien la simple idée de la résurrection des justes, qui représente la pensée de Jésus sur le sujet? La parabole de Lazare (Luc, xvi, 19-31) et la parole du ('hrist au larron pénitent (Luc, xxui, 43) inviteraieni à choisir la conception mixte ; mais l'authenticité de la parabole dans sa forme traditionnelle, et surtout celle de la parole sont contestables.

35i LKVANGII.F SELON MARC

'^^ Et s'étant approché, un des scribes, qui avait entendu leur dispute, voyant qu'il leur avait bien répondu, lui demanda ; «< Quel est

L'évangéliste se lait sur l'efTel produit par la réponse de Jésus. Il amène ensuite, par une transition mieux ménagée qu.'ï l'ordinaire, une question de pure doctrine qui aurai l été adressée au Christ touchant le principal conunandemcnt de la Loi. Un scribe aurait entendu la réfutation des sadducéens; flatté sans doute, comme pharisien, qu'ils eussent été réduits au silence, il se serait risqué à poser lui-mémo une question sur un point important ou jugé tel dans les disputes à l'école. On sent que l'interrogateur est un casuiste : mais la suite montre que l'évangéliste a voulu le présenter comme une âme droite et sincèrement religieuse.

Jésus répond en citant les passages du Deutéronome (vi, 4-5) et du Lévilique fxix, 18) concernant l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Le premier précepte est introduit avec le préambule solennel : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. » La formule entière est devenue en quelque sorte le symbole de la foi juive. La façon dont le second précepte est amené donne à penser qu'il participe à l'excellence du premier et qu'il s'y rattache par un lien très étroit. Ce sont les deux plus grands commandements, auxquels tous les autres se rapportent.

Dans une repartie assez pesante, le docteur approuve et commente les paroles du Christ, en

le premier commandement de tous ? » '^ Jésus répondit : « Le premier, c'est : « Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur; •^0 et tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton àme, de tout ton esprit, de toute ta force. » ■'' Le second est celui-ci :

disant que l'amour de Dieu et du prochain vaut mieux que tous les sacrifices. Il est évident, et Jésus proclame ouvertement que cet homme n'est pas loin du royaume de Dieu, car il est dans la disposition inlérieiu'e la plus conforme à l'esprit de l'Evangile.

L'évangéliste ajoute que nul n'osait plus inlerroger le Christ, ce qui, sans être en contradiction avec le contexte, ne laisse pas d'être un peu surprenant, puisque le dernier entretien n'était pas de nature à décourager ceux qui auraient eu d'autres questions à faire. La remarque à dû clore d'abord, et très naturellement, une série de difficultés que l'on avait apportées à Jésus. L'échange de propos sur le grand commandement pourrait bien n'être pas ici en son lieu historique, et la remarque touchant la fin des interrogations aurait pu venir après la dispute sur la résurrection, où Matthieu et Luc en ont senti l'absence. Toutefois cette hypothèse n'est peut-être pas la meilleure qui soit à présenter.

Il est assez singulier que cette anecdote, dans Marc, apparaisse comme dédoublée, Jésus et le

356 l'évangii.e selon marc

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » 11 n'y a aucun autre commandement plus grand que ceux-là. »

^- Et le scribe lui dit : « Bien, maître, tu as dit avec raison qu'il (Dieu) est unique, et qu'il n'y en a pas d'autre que lui : -^^ et l'aimer de tout (son) cœur, de toute (son) intelligence, de

scribe disant successivement la même chose. Par l'interrogation du début, l'incident fait suite aux questions déjà posées ; mais l'issue est peu satisfaisante, l'approbation du scril)e étant un faible témoignage, que Matthieu n"a pas craint de supprimer. Même dans Marc, l'anecdote est développée de telle sorte que le dernier mot reste à .Jésus. 11 semblerait que le rédacteur ait travaillé sur une source où le scribe lui-même était induit par Jésus à faire la réponse, comme dans Luc (x, 25-28), et que cette réponse ait été mise dans la bouche du Christ pour lui en faire honneur et afin de pouvoir la classer parmi les répliques victorieuses de la prédication à Jérusalem. La reprise du scribe trahirait encore la disposition du récit primitif, que le rédacteur n'aurait pas osé supprimer tout à fait. On pourrait, il est vrai, conjecturer que le rédacteur a connu l'anecdote sous deux formes, dont la dernière, qui correspond au récit de Luc, serait secondaire par rapport à l'autre. Mais on conçoit difficilement que la tradition ait attribué au scribe une réponse donnée par Jésus, et le dédoublement du récit dans le second Évangile résulte plutôt de la transposition et de

COMMENTAIRE 3o7

toute (sa) force, et aimer (son) prochain comme soi-même vaut mieux que tous les holocaustes et les sacrifices. » ■''' Et Jésus, voyant qu'il avait répondu sagement, lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. » Et nul n'osait plus l'interroger.

^^ Et prenant la parole, Jésus dit, en ensei-

Tadaptation au contexte, l'anecdote ayant été racontée d'abord pour elle-même et sans être classée parmi les faits du ministère hiérosolymitain.

Peut-être cette section, où figure un scribe pharisien, a-t-elle été introduite par une sorte de compensation pour l'histoire de rAdullère (Jean, vui, 3-11), où interviennent les scribes et les pharisiens, et qui avait originairement sa place parmi les souvenirs hiérosolymitains. La question du grand commandement a pu être mise après celle des sadducéens parce que le récit de l'Adultère venait à cette place et se terminait on ne peut plus naturellement par la remarque : « Et depuis lors personne n'osait plus l'interroger. »

Ayant réduit au silence tous ceux qui lui ont adressé des questions, Jésus est censé prendre l'offensive en traitant contre les scribes un point de leur doctrine messianique. Il ne se proposerait pas seulement d'embarrasser les docteurs et de signaler

gnant dans le temple : « Comment les scribes disent-ils que le Christ est fils de David ? 3'' David lui-même a dit par TEsprit-Saint : « Le

un défaut de leur enseignement, mais il ferait pressentir h la foule et aux scribes eux-mêmes une conception du Messie plus haute que celles dont ils avaient accoutumé d'entretenir leurs espérances. Lanecdote, comme la précédente, et comme l'apostrophe aux pharisiens qui vient «nisuile, a l'air dune pièce rapportée pour compléter le laMciui du ministère hiérosolymitain. Il n'est pas autrement certain que ce morceau de polémique remonte au Christ; il pouriait tout aussi bien être une réplique de chrétiens à l'objection juive tirée de ce que Jésus n'était pas descendant de David. Car le fond du récit est plutôt une dispute sur Jésus Christ qu'une réponse de Jésus lui-même à une objection qui lui aurait été faite ou qu'il aurait voulu prévenir.

Les scribes enseignaient (ju'un fils de David rétablirait l'indépendance nationale et régnerait glorieusement à Jérusalem. Cette opinion, aurait dit Jésus, ne lient pas devant le témoignage exprès de David, qui, dans un psaume écrit sous l'inspiration divine, a appelé le Messie son seigneur. Si le Messie n'est qu'un fils de David, un roi comme son aïeul, David n'a aucune raison de l'apjjeler son maître. Le titre de Messie ne se confond donc pas avec la filiation davidique, et il lui est supérieur. La citation est prise du psaume ex (v. 1;, d'après

Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds. >' •^' David lui-même l'appelle

le grec. La traduction littérale de l'hébreu serait : « lahvé a dit à mon maître : « Assieds- toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. » Ce psaume est une prière pour le roi, qui est le maître dont parle le psalmiste; ce psalmiste n'est point David ni un roi ({uelconque d'Israël, mais un simple parliculier, peut-être un lévite; le roi non plus ne doit pas être David, car le psaume se trouve dans une section du |)sautier qui ne contient pas de morceaux anciens : une partie de la tradition juive a vu dans ce roi Ézéchias; les critiques modernes supposent volontiers que ce serait un des princes machabéens, pontife et roi. Quoi qu'il en soit, le passage allégué contre les scribes exprime des vœux pour un roi judéen, non une prédiction concernant le Messie futur. C'est seulement l'esprit du psaume qui est messianique en tant que l'espérance d'Israël se reflète dans les souhaits formés poiu* le prince. Mais les .Juifs regardaient ce psaume, ainsi que la plupart des autres, comme une œuvre personnelle de David. A raison des promesses qui sont faites au roi, aussi de l'obscurité qui plane sur l'ensemble et qui peut résulter en partie de Taltéralion du texte, on en appliquait le contenu au Messie. La citation et l'argument se fondent sur cesopinions, comme plus haut la preuve de la résurrection se fondait sur l'attribution du Pentateuque

300 l'évangile selon marg

Seigneur; d'où vient alors qu'il est son fils?» Et la masse du peuple l'écoutait avec plaisir. '^ El il disait en son enseignement : « Gardez-

à Moïse et sm-rinlerprélnl ion arbitraire de la parole: « Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isac el de Jacob ». Il est probable que l'évangéliste regarde Jésus comme issu de David : en reproduisant ce morceau d'apologélique, il n'aura pas voulu suggérer la négation de celte descendance; mais il a pu penser, d'après Paul, que !e litre (pii convenait le mieux au Chrisl de la foi élail celui de Seigneur, le litre de fils de David appartenant au Chrisl « selon la chair ».

On doit supposer ([ue |)ersonne n'a pu résoudre le problème d'exégèse que le Christ a soulevé contre les scribes. Le rédacteur ajoute que le peuple écoutait volontiers Jésus. Celte notice est sans rapport avec la question du « fils de David » ; par elle-même, elle est en correspondance avec ce qu'on lit ailleurs touchant l'attitude du sanhédrin el celle du peuple xii, 12 ; xiv, 1-2). Dans le présent contexte, elle semble vouloir expliquer comment, grâce aux dispositions favorables de la foule, Jésus a pu prononcer en public la condamnalion des pharisiens. Celte condamnation est donnée en forme d'avis, mais le morceau a le caractère d'un libre extrait ou d'un sommaire.

COMMENTAIRE 3f»l

VOUS des scribes, qui aiment à se promener en robes, à être salués sur les places, "^ à avoir les premiers sièges dans les synagogues, et les premiers rangs dans les Tepas ; '^ qui dévorent les maisons des veuves, et font semblant de

L'évangéliste, pour étolTer la relation du ministère hiérosolymitain, insère un abrégé du discours que contenait la source commune de Matthieu (xxni) et de Luc (xi, 37-54; xni, 34-35); mais ce résumé a été l'ait probablement de mémoire, par un homme ({ui avait aussi dans l'esprit le discours contre Tostentation dans l'accomplissement des œuvres de piété (Matth., VI, 1-6, 16-18). La formule d'introduction est des plus simples et atteste seulement l'intérêt que le compilateur, de son point de vue didactique, attache à l'instruction qui suit.

Vanité, avarice, hypocrisie, tels sont les traits qui caractérisent les pharisiens. On démasque ici les prétentions de ces faux dévots, qui pensent avoir droit aux plus grands égards : ils prennent un air grave en marchant dans leurs longues robes; ils tiennent à être salués dans les rues, à avoir les premières places sur le divan dans les festins, et les premiers sièges dans les synagogues pour le service religieux. Faisant profession de sainteté, ils ont souci d'en recueillir le bénéfice. L'évangéliste parait établir une corrélation entre les deux reproches, d'accaparer le bien des veuves, et de faire, pour la forme, de longues prières. Il ne veut pas dire que les [)harisiens ruinent les veuves en se faisant payer

prier longuement : ils n'en seront que plus sévèrement jugés. »

'*' Et s'étant assisen face du tronc, il regardait comment la foule jetait de la monnaie dans le tronc; et plusieurs (en) jetaient beaucoup; '''' et une pauvre veuve, étant venue, jeta deux petites pièces qui font un liard. ^-^ El appelant à lui ses

chèrement les oraisons ([uils foui mine de réciler poiu' elles, mais il laisse entendre au moins que leur extérieur pieux alliro la conliaiicede personnes sans appui, el qu'ils en abusent, au grand détriment de celles-ci et à leur propre avantage. Ce trait violent, dont il n'existe pas de trace en i\Iallbieu, poTirrait bien avoir été conçu par le rédacteur. L'ostentation dans les prières est empruntée au discours sur la montagne (Matth., vi, 5). Ces dévots hypocrites seront châtiés plus sévèrement par Dieu que les malfaiteurs ordinaires. Ainsi est condensée en une seule menace la série d'invectives qui se développait dans le discours primitif.

Est-ce la mention des veuves, dans l'avertissement contre les pharisiens, qui a rappelé à l'évangéliste l'anecdote qu'on lit ensuite? Il se peut, au contraire, que le rédacteur ait d'abord parlé des veuves pour amener l'anecdote.

disciples, il leur dit : « Je vous dis en vérité que cette pauvre veuve a jeté dans le tronc plus que tous ceux qui (y) ont mis. ^^ Car tous (y)

Au dire des rabbins, il y avait, sous le portique de la cour du temple appelée « cour des femmes », treize troncs pour recevoir les dons en argent qui servaient à couvrir les frais du culte. C'est devant un de ces troncs que Jésus se serait arrêté, regardant passer les gens qui apportaient leur offrande. Des riches versaient des sommes plus ou moins considérables. Une pauvre veuve, s'approchant, y met deux petites pièces qui valaient un quart d'as, à peine deux centimes. Et Jésus d'appeler ses disciples pour leur dire que cette femme a donné plus que tous les autres, parce qu'elle a donné de son nécessaire, de ce dont elle avait besoin pour vivre, tandis que les autres ont donné seulement une partie de leur superflu. La pauvre femme aurait pu garder au moins une de ses pièces ; elle a donné tout ce qu'elle avait. Sans blâmer les riches, Jésus ne loue que la veuve, parce qu'elle seule a fait preuve d'une véritable générosité. Dans la pensée de lévangéliste, les riches dont il s'agit se confondent plus ou moins avec les pharisiens.

Le rédacteur continue de suppléer comme il peut à l'extrême indigence des souvenirs concernant la prédication hiérosolymitaine du Christ. Interprété en fait réel, le récit soulèverait beaucoup d'objections : comment Jésus pouvait-il voir ce que chacun mettait dans les troncs, savoir que les of-

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ont mis de leur superflu, tandis qu'elle (y) a mis de sa misère tout (ce qu'elle avait pour) sa subsistance. »

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