II
Lorsque M. Renan se trouve vis-à-vis d'unfaitévidemmentsurnaturel, d'un miracle parfaitement constaté, il le passe honnêtement sous silence ; il n'en dit rien, il le supprime pour n'avoir pas aie discuter. Il l'étouffé, il le fait disparaître dansun trou pour n'avoir pas à l'attaquer violemment : Ecclesiasticus abhorret a sanguine.
Toutefois,le miracle de la résurrection de Lazare est trop éclatant, trop notoire, pour que, sans démasquer entièrement sa méthode, l'auteur de la «Vie de Jésus » puisse ne pas s'en occuper quelque peu. Son attitude est singulière en présence de cet événement si manifestement divin ; on croirait voir une chauve-souris en face d'une
soudaine lumière. Il ne sait s'il doit rester ou fuir, aller à gauche ou aller à droite ; nier tout sec ou expliquer.
D'abord, il a envie d'accuser Jésus : « Il a faut se rappeler que dans cette ville « impure et pesante de Jérusalem, Jésus « n'était plus lui-même. Sa conscience, « par la faute des hommes, et non par la « sienne, avait perdu quelque chose de « sa limpidité primordiale. Désespéré, « poussé à bout, il ne s'appartenait « plus. » Il n'ose aller plus loin, et se tourne inquiet et troublé vers l'Évangile : il balbutie que c'est là « un seul « texte offrant des traces évidentes d'ar- « tifice, de composition, et qu'il est im- « possible de décider si tout est fiction, « ou si un fait réel est arrivé. » Mais il n'est pas lui-même satisfait, et la clarté du texte lui brûle les yeux : « Il faut re- « connaître, cependant, que le ton de la « narration a quelque chose de profondé- « ment différent des récits de miracles
« éclos de rimagination populaire
« qu'on ne comprendrait pas qu'une créa- « tion populaire fut venue prendre sa « place dans un cadre de souvenirs
« aussi personnels Nous pensons ,
« conclut-il, qu'il se passa à Béthanie « quelque chose qui fut regardé comme « une résurrection *. »
Là-dessus, M. Renan invente un roman explicatif qu'il trouve plus vraisemblable que l'Évangile. Que le lecteur compare :
commençons par l'Évangile.
« Il y avait un homme malade, appelé Lazare, qui était du bourg de Béthanie, où demeuraient Marie et Marthe sa sœur.
Cette Marie était celle qui répandit sur le Seigneur une huile de parfums et qui lui essuya les pieds avec ses cheveux.
Donc son frère Lazare était malade.
Ses sœurs envoyèrent à Jésus lui dire :
* Page 360.
— Seigneur, celui que vous aimez est malade.
— Cette maladie ne va pas à la mort, dit Jésus à cette nouvelle, mais elle arrive pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu en soit glorifié.
Or, Jésus aimait Marthe, et Marie sa sœur, et Lazare. Toutefois, lorsqu'il eut appris qu'il était malade, il demeura encore deux jours dans le môme lieu.
— Retournons en Judée, dit-il ensuite à ses disciples.
— Maître, lui répondirent-ils, il n'y a qu'un moment que les Juifs cherchaient à vous lapider, et vous y revenez?
— Le jour n'a-t-il pas douze heures?
leur repartit Jésus. Celui qui marche durant le jour ne chancelle point, parce qu'il voit la lumière de ce monde ; mais celui qui marche la nuit se heurte, parce qu'il n'a pas avec lui la lumière.
Il parla ainsi, et après il ajouta :
•^ Notre âmi Lazare dort, mais je vais pour le tirer du sommeil.
— Seigneur, lui dirent alors ses disciples, s'il dort, il sera guéri.
Mais Jésus avait parlé de la mort, et ils avaient compris qu'il leur parlait du sommeil. Alors Jésus leur parla ouvertement:
— Lazare est mort, dit-il; et je me réjouis à cause de vous de ce que je ne me suis point trouvé là, afin que vous croyiez; mais allons vers lui.
— Allons-y aussi, dit là-dessus aux autres disciples Thomas surnommé Didyme, et mourons avec lui.
Jésus étant arrivé, trouva Lazare enseveli depuis quatre jours dans le tombeau. Et comme Béthanie n'était éloignée de Jérusalem que d'environ quinze stades, plusieurs Juifs étaient venus voir Marthe et Marie pour les consoler de la perte de leur frère. Dès que Marthe eut appris que Jésus arrivait, elle alla au-
devant de lui, tandis que Marie se tenait à la maison.
Marthe dit donc à Jésus :
— Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort, mais je sais que présentement même Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez.
Jésus lui répondit :
— Votre frère ressuscitera.
— Je sais, lui dit Marthe, qu'il ressuscitera à la résurrection du dernier jour.
— Je suis la résurrection et la vie, lui répartit Jésus. Celai qui croit en moi, fût-il mort, reviendra à la vie; et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point pour toujours : le croyez-vous?
— Oui, Seigneur, lui répondit-elle, je crois que vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, qui êtes venu dans ce monde.
A ces mots, elle court appeler Marie, sa sœur.
— Le Maître est là qui vous demande, lui dit-elle tout bas.
A cette parole, Marie se lève aussitôt et va le trouver; car Jésus n'était pas entré dans la bourgade, mais il était encore à Tendroit où Marthe l'avait rencontré.
Cependant, les Juifs qui étaient avec Marie dans la maison et la consolaient, l'ayant vue se lever si vite et sortir, la suivirent en disant :
— Elle va sans doute pleurer au tombeau.
A peine arrivée à l'endroit où était Jésus, Marie le voyant, tomba à ses pieds et lui dit :
— Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort.
Jésus la voyant pleurer, et les Juifs venus avec elle pleurer aussi, frémit en lui-même et dit tout ému :
— Où l'avez-vous déposé?
— Venez voir. Seigneur, dirent-ils.
Et Jésus pleura.
Les Juifs dirent alors :
— Voyez comme il l'aimait !
Mais il y en eut quelques-uns d'entre eux qui dirent :
— Ne pouvait-il pas empêcher qu'il mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle-né?
Jésus donc, frémissant encore en luimême, vint au sépulcre. C'était une grotte dont l'entrée était fermée d'une pierre.
-^ Otez la pierre, dit Jésus.
— Seigneur, lui dit Marthe, la sœur du mort, il sent déjà mauvais, car il est mort depuis quatre jours.
— Ne vous ai-je pas assuré, lui dit alors Jésus, que si vous aviez la foi, vous verriez la gloire de Dieu?
Ils ôtèrent donc la pierre.
Alors Jésus levant les yeux au ciel, dit ceci : — Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé; pour moi, je sais que vous m'exaucez toujours,
mais je dis ceci pour ce peuple qui m'environne, afin qu'il croie que c'est vous qui m'avez envoyé.
Ayant dit ces mots, il cria d'une voix forte : - Lazare, sortez 1
Tout aussitôt, celui qui était mort se montra ayant les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d'un suaire.
— Déliez-le, leur dit Jésus, et laissez-le marcher.
Alors plusieurs d'entre les Juifs, qui étaient venus voir Marie et Marthe, et qui étaient témoins de ce que J^sus avait fait, crurent en lui. »
Voici maintenant la nouvelle « Vie de Jésus. » M. Renan se glisse le long du surnaturel comme un voleur de nuit le long d'un mur, et il s'efforce de disparaître dans une hypothèse.
<c II semble^ dit-il, que Lazare était ma-
« lade, et que ce fut même sur un mes- « sage des sœurs alarmées que Jésus « quitta la Pérée. La joie de son arrivée « put ramener Lazare à la vie. Peut-être « Tardent désir de fermer la bouche à a ceux qui niaient outrageusement la « mission divine de leur ami entraîna- « t-elle ces personnes passionnées au « delà de toutes les bornes. Peut-être Lace zare, pâle encore de sa maladie, se fit-il « entourer de bandelettes comme un « mort et enfermer dans son tombeau de « famille.
« Marthe et Marie vinrent au-devant a de Jésus, et, sans le laisser entrer dans a Béthanie, le conduisirent à la grotte.
« L'émotion qu'éprouva Jésus, près du « tombeau de son ami qu'il croyait mort, « put être prise par les assistants pour « ce trouble, ce frémissement qui accom- « pagnait les miracles; l'opinion popu- « laire voulait que la vertu divine fût « dans l'homme un principe épileptique
a et convulsif *. Jésus (toujours dans Thy- « polhèse ci-dessus énoncée) désira voir « encore une fois celui qu'il avait aimé, « et, la pierre ayant été écartée, Lazare « sortit avec ses bandelettes et la tête en- « tourée d'un suaire. Cette apparition « dut naturellement être regardée par « tout le monde comme une résurrec- « tion «. »
Nous ne ferons pas au lecteur l'injure de commenter. Il a les pièces en main et il jugera.
* En un autre endroit (p. 259), M. Renan faisant allusion à cette même scène, en relève « les circonstances choquantes d'efforts, de frémissements et autres traits sentant la jonglerie. »
« Jésus pleura , dit l'Évangile , et , frémissant encore en lui-même, vint au sépulcre. » Quelle âme faut-il avoir pour trouver choquantes ces armes et cette émotion du Seigneur? « Voyez comme il l'aimait! » disaient les Juifs émus euxmêmes. « Cela me choque, » dit Renan.
• Page 361 .
▼HZ
Telle est la puissance de M. Renan quand il invente. Examinons sa loyauté quand il cite. 11 se garde bien de reproduire les textes, il se borne à y faire des renvois au bas des pages, comptant, non sans raison, hélas ! que le lecteur bénévole et distrait n'ira pas s'enquérir de sa sincérité. Essayons d'en vérifier quelques-uns.
M. Renan dit raLwc ignorait totalement « r hébreu *, » et il met en note : « Comparez Luc, I, 31 à Matthieu, 1, 21. » J'ouvre donc l'Évangile pour faire cette comparaison et voici les deux textes que je trouve. Dans saint Matthieu, l'ange dit à Joseph : « Elle enfantera un fils à qui vous a donnerez le nom de Jésus, car c'est lui « qui sauvera son peuple de ses péchés*.»
* Inlrod., p. -40. - * s. Matth. i, 21.
Dans saint Luc, un ange dit à Marie :
« Voilà que vous concevrez un fils à qui « vous donnerez le nom de Jésus ^ »
Quel sérieux rapport, nous le demandons,cesdeuxtextespeuvent-ilsavoiravec la tranchante affirmation de M. Renan?
G*est ainsi cependant, diaprés lui, que saint Luc ignore totalement Vhébreu^ et voilà la preuve qu'il donne comme irréfragable.
Depuis le fameux « et voilà pourquoi votre fille est muette » on ne s'est pas plus impudemment moqué du monde.
Les médecins de Molière sont dépassés.
Reprenons la « Vie de Jésus. » Je commence à trouver que c'est un livre récréatif.
« C'est seulement dans l'Évangile de a Jean qlie Jésus se sert de l'expression « de Fils de Dieu » ou de « Fils » en par- « lant de lui-même, affirme péremptoire-
* s. Luc, I, 31
ment M. Renan *. » Voilà que j'ouvre encore saint Luc et je trouve ceci : « En ce « moment, Jésus fut rempli de TEsprit « saint et dit : Je vous rends grâce, « ô mon Père, Seigneur du ciel et de la « terre.... Toutes choses m'ont été con- « fiées par mon Père, et nul ne sait qui « est le Fils si ce n'est le Père, et qui est « le Père si ce n'est le Fils^ et celui à qui « le Fils l'aura voulu révéler». » J'ouvre saint Marc et j'y trouve, outre ce même texte, celui-ci qui est solennellement prononcé par Jésus adjuré de s'expliquer au nom du Dieu vivant. « Le grand-prêtre « l'interroge de nouveau et lui dit :
(( Est-tu le Christ, le Fils du Dieu ado- « rable? » Jésus lui répondit : « Je le « suis ». » C'est sur ce mot rapporté par tous les Évangélistes que Notre-Seigneur fut condamné J'ouvre enfin saint Matthieu et j'y trouve, outre les textes précédents, la grande parole par laquelle le
* Page 245.— « S. Luc, x, 22. — » S. Marc, xiv, 62.
Rédempteur du monde ayant accompli son œuvre envoya ses apôtres par toute la terre : « Allez et enseignez toutes les « nations, les baptisant au nom- du Père « et du Fils et du Saint-Esprit*. »
Nous pourrions citer là-dessus d'autres textes encore ; ils abondent dans les trois premiers Évangiles tout autant que dans celui de saint Jean *.
Et Ton vient après cela nous citer M. Renan comme savant!... mais ne voit- on pas que le proclamer savant
* s. Matth., xxvm, 19.
• Noire-Seigneur est formellement appelé « le Fils de Dieu » en saint Matthieu quinze fois, en saint Marc sept fois, en saint Luc dix fois, et par cette expression Jésus, de même que les pharisiens eux-mêmes, entendait, non un homme juste, un enfant de Dieu, mais le Fils unique et éternel du Père, le Christ, Dieu incarné, la seconde personne de la Trinité divine. Les Juifs reprochaient au Sauveur de se faire Dieu bien que, dans leur croyance comme dans celle de M. Renan, il ne fut qu'un homme. Tu homo quum Hs, facis tcipsum Deum, dit le texte évangélique.
après de tels exemples c'est lui faire la plus cruelle injure et l'attaquer dans sa probité même? Je souhaite pour son honneur qu'il soit ignorant.
S'il ignore aussi grossièrement les éléments même des choses dont il parle, que devient son autorité scientifique?
S'il ne les ignore pas, n'est-il pas évident que c'est un faussaire en philosophie religieuse; et que devient alors son autorité morale?
Pas de science ou pas de conscience.
Le dilemme est rigoureux.
La plus grande preuve d'estime que nous puissions en cette occurrence donner à M. Renan, c'est de le traiter d'ignorantissime. Qu'il reçoive ce témoignage de notre parfaite considération.
Reprenons.
M. Renan nous dit, avec la plus grande assurance, que « Jésus n'attachait qu'une
* s. Jean, m, 5.
« importance secondaire au baptême. »
Cherchons-en la preuve dans les paroles et dans les actes du Messie. Dans ses paroles : « En vérité je vous le dis, nul, s'il « ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit^ « ne peut entrer dans le royaume de « Dieu*. » « Celui qui croira et sera bapa tisé, celui-là sera sauvé *. » Dans ses acies : le premier acte de la vie de Jésus est de se faire baptiser par saint Jean, le dernier de dire à ses apôtres : « Allez et « baptisez les nations, » suivant un texte déjà cité. Personne n'ignore, d'ailleurs, que Jésus baptisait si non par lui-même du moins par ses disciples durant le cours de sa vie publique , ainsi que cela est rapporté tout au long dans les Evangiles.
« A qui s'adressera Jésus, pour fonder « le royaume de Dieu? dit autre part « M. Renan. La pensée de Jésus en ceci « n'hésita jamais... Pas de riches, po^é/é;
' s. Marc, XVI, 16.
« docteurs^ pas de prêtres, des femmes « des hommes du peuple, des petits*. »
En note un long renvoi à vingt-deux ou vingt-trois textes divers des Évangiles.
Je les ai tous vérifiés. Il y est question delà béatitude des pauvres, du détachement des biens de la terre ; mais rien, absolument rien qui ait, même de loin, le moindre rapport avec les mots que j'ai soulignés. Encore une fois, est-ce ignorance ou impudence ?
11 n'est pas surprenant que M. Renan oublie les textes des Évangélistes ordinaires, puisqu'à chaque instant il oublie le texte même de son propre Évangile et se contredit du tout au tout. On n'a pour l'établir qu'à ouvrir son volume au hasard et àtournerensuitequelques feuillets, on est toujours sûr de trouver la contradiction.
« Un culte pur, une religion sans prê- « très et sans pratiques extérieures, repo-
* Page 128.
« sant toute sur les sentiments du cœur, « sur l'imitation de Dieu, sur le rapport « immédiat de la conscience avec le Père a Céleste, était, dit-il, la suite des princi- « pes de Jésus. Une recula jamaw devant « cette conséquence... Pourquoi desinter- « médiaires entre ThommeetsonPère*? »
M. Renan répète la même idée en plusieurs endroits de son livre. Allons maintenant au chapitre xviii, intitulé : « Institutions de Jésus. » Voici ce que nous y lisons :
« Ce qui prouve bien que Jésus ne s'abc< sorba jamais dans ses idées apocalyp- (c tiques, c'est qu'au temps même où il en « était préoccupé, il jette les bases d'une « Église destinée à durer... » « Il confie à « l'Église le droit de lier et de délier (c'est- « à-dire de rendre certaines choses licites « ou illicites), de remettre les péchés, de « réprimander, d'avertir avec autorité, de « prier avec certituded'être exaucé *. »
* Pages 8S-86. — « Pages 290 et 296.
En voilà assez. Quand M. Renan essaie de raisonner, il est de la même force, ainsi qu'il a été aisé de s'en apercevoir à propos du récit de Lazare et de la discussion sur saint Jean. Tout le monde connaît déjà sa théorie générale sur le miracle et la nécessité qu'il fait à Dieu de n'en pas accomplir sans convoquer au paravant les diverses sections de l'Institut. « Qu'il s'annonce comme pouvant, « je suppose, ressusciter un mort; que « ferait-t-on? se demande M. Renan.
« Une commission composée de physiolo- « gistes^ de physiciens^ de chimistes, de « personnes exercées à la critique his- « torique serait nommée. Cette commis- « sion choisirait le cadavre, s'assurerait tf que la mort est bien réelle, désigne"
a rait la chambre où devinait se faire « l'expérience^ réglerait tout le système « de précautions*, etc., etc. » Tout cela est grotesque, et le bon Paris a ri pendant quinze jours de ces graves balivernes. Le rire départemental a commencé et éclate à chaque instant dans les journaux de province.
Fermons ce roman. Nous pourrions faire un livre de tous ses sophismes maladroits, de toutes ses affirmations mensongères, de toutes ses citations tronquées. Nous n'en avons ni le goût, ni le loisir. Ce travail, d'ailleurs, a été fait par d'autres avec une réelle supériorité.
Nous y renvoyons le lecteur qui serait curieux de poursuivre jusque dans ses détails l'étude de cette œuvre malsaine «.
* Introduction, page 40.
* Citons notamment la brochure de M. Ernest Hello , celle de M. Poujoulat, et les très-savants articles de M. l'abbé Freppel dans le journal le Monde. Si Ton veut avoir de M. Renan une idée
Une préoccupation nous suivait à mesure que nous lisions ce gros volume, qui est en même temps un si mince livre. Comment, nous- disions-nous, un homme lettré, habitué à Tétude et au sérieux de la discussion, peut-il hasarder certaines idées puériles, certaines explications manifestement absurdes, certains raisonnements si misérables qu'un enfant les réfuterait? Tout cela fourmille en son œuvre. Il y a, pensions-nous, quelque mystère sous cette singulière apparence.
Et nous feuilletions l'ouvrage, regardant machinalement le texte et nous laissant aller à ces réflexions, lorsque nos yeux sont tombés sur les passages
pleine et complète, il faut lire avant tout l'admirable livre d*Emest Hello, M. Renan j l'Athéisme et V Allemagne au xix* siècle : c'est une des plus puissantes et des plus belles choses qu'on ait écrites depuis longtemps.
suivants, qui nous ont éclairé et qui contiennent peut-être la secrète pensée du livre. M. Renan, parlant des miracles accomplis par Jésus, est embarrassé pour expliquer comment cet homme, qu'il présente comme le plus saint, le plus pur, le plus grand de Thumanité, aurait eu cependant recours à des impostures, à des mensonges et à des jongleries pour faire accepter sa doctrine. « Les mira- « clés, se met-il à dire , passaient alors « pour la marque indispensable du divin « et pour le signe des vocations prophète tiques. Les légendes d'Élie et d'Elisée « en sont pleines. Il était reçu que le « Messie en ferait beaucoup.... Jésus dut « donc choisir entre ces deux partis :
« ou renoncer à sa mission, ou devenir « thaumaturge. ... Il faut se rappeler d'ail- « leurs que toute idée perd quelque chose « de sa pureté quand elle cherche à se « l'^nlisor. On ne réussit jamais sans que « la délicatesse de Vâme éprouve quel-
« ques froissements. Telle est la faiblesse « de Tesprit humain, que les meilleures « causes ne sont gagnées d'ordinaire que « par de mauvaises raisons M » a Une « conviction absolue , ou pour mieux (c dire, Tenthousiasme qui ôtait à Jésus « jusqu'à la possibilité d'un doute, cou- « vrait toutes ces hardiesses. Nous com- « prenons peu avec nos natures froides et timorées une telle façon d'être possédé « par l'idée dont on se fait l'apôtre....
a Bonne foi et imposture sont des mots (f qui, dans nos consciences rigides, s'op- « posent comme deux termes inconcilia- « blés. En Orient, il y a de l'un à l'autre a mille fuites et mille détours. Les au- « teurs des livres apocryphes (de Daniel « et d'Henoch, par exemple), hommes si « exaltés, commettaient pour leur cause, « et bien certainement sans aucun scru- « pule, un acte que nous appellerions
* Pages Î56-Î58.
« un faux. La vérité matérielle a très- « peu de prix pour l'oriental ; il voit tout « à travers ses idées, ses intérêts, ses a passions. » « L'histoire est impossible, « si Ton n'admet hautement qu'il y a « pour la sincérité plusieurs mesures.
« Toutes les grandes choses se font par « le peuple; or, on ne conduit le peuple « qu'en se prêtant à ses idées. Le philo- « sophe qui, sachant cela, s'isole et se « retranche dans sa noblesse, est haute- « ment louable. Mais celui qui prend «i V humanité avec ses illusions, et cherche « à agir sur elle et avec elle, ne saurait « être blâmé!... Il nous est facile, à nous « autres, impuissants que nous sommes, « d'appeler cela mensonge, et, fiers de « notre timide honnêteté, de traiter avec « dédain les héros qui ont accepté dans « d'autres conditions la lutte de la vie.
« Quand nous aurons fait avec nos scru- « pules ce qu'ils firent avec leurs men- « songes, nous aurons le droit d'être
« pour eux sévères.... Le seul coupable « en ce cas c'est Vhumanité^ qui veut être « trompée \ » « N'imposons pas, dit-il « ailleurs sur le même sujet, n'imposons « pas nos petits programmes de bour- « geois à ces mouvements extraordi- « naires si fort au-dessus de notre « taille*. » Et plus loin, sur la fin du volume, revenant à celte même idée, et louant Marc-Aurèle de n'avoir pas fait de miracles comme Jésus, il ajoute:
« Mais Marc-Aurèle et ses nobles maî- « très ont été sans action durable sur le « monde. Marc-Aurèle laissa après lui a des livres délicieux, un fils exécrable, « un monde qui s'en va. Jésus reste pour a l'humanité un principe inépuisable de « renaissances morales *. »
Telle est la théorie de M. Renan sur la probité littéraire, philosophique et religieuse.
* Page 252 et suiv.— * Page 125.— » Page 451.
On peut mentir, faire des faux, être un imposteur, jouer au miracle, exécuter des jongleries, tromper le monde pour faire triompher son idée. Pour le succès de ridée tout est permis : la fin justifie les moyens.
Appliquez cette théorie de Timposture par le miracle à Timposture par la falsification historique; mettez dans un siècle incrédule un sectaire orgueilleux qui, croyant ou incroyant, pose en principe « que pour réussir^ que pour conduire un peuple ou un temps, il faut commencer par se prêter à ses idées, que la faute en est alors, non au menteur, mais à l'humanité ; » et vous aurez toute l'explication et toute la philosophie de Tœuvrede M. Renan.
Ce volume contient, outre les choses misérahles que nous avons signalées, quelques indignités que nous n'avons
pas môme voulu flétrir pour n'avoir pas à les citer. Laissons-les dans Tombre.
Qu'y a-t-il donc dans ce livre? Il y a du style, et nous Pavons déjà dit. La pensée et la science ne gênant pas l'auteur, il est tout entier à la forme.
Le Dieu, dans Jésus-Christ, étant passé sous silence, M. Renan présente l'histoire de l'Homme, et il le fait avec ce charme de style que je ne prétends pas contester. Ce serait prendre la vigne du pauvre Naboth, ce serait voler un sou dans la sébile d'un aveugle que de dérober à ce publiciste son seul mérite et son unique richesse. Laissons-les-lui : M. Renan sait écrire. Et il excelle quand il retranche une idée de l'Évangile, à recouvrir d'un mot le vide qu'il fait.
Quant à rintérét du récit, il a fallu pour le produire beaucoup moins d'art que ne se Timaginent les ignorants qui n'ont jamais lu les Évangiles. Mftme en faisant abstraction du Dieu dans Jésus, il n'en dépasse pas moins de mille coudées tous les personnages qui depuis l'origine du monde ont successivement apparu dans le mouvant panorama de l'histoire.
Môme comme homme, il est encore la lumière des siècles, et il n'est point surprenant que la vie de son « humanité, » fûtelle tronquée, diminuée et défigurée, conserve, malgré tout, un incomparable éclat. On aurait beau cacher les trois quarts du soleil qu'il n'en éclipserait pas moins tous les réverbères. De là, l'explication de l'intérêt qui s'attache à ce livre : il tient au personnage divin qui en fait le sujet, et non au pauvre auteur qui a brodé ses phrases sur ce thème éternel.
Il y a même ceci de remarquable : THu-
manité de Jésus-Christ est dans la réalité de Thistoire tellement illuminée des reflets de sa Divinité, qu'à ne regarder que rhomme, il est impossible de ne pas voir et de ne pas confesser le Dieu. C'est ce qui est arrivé à M. Renan lui-même avec une inconséquence qui sera peut-être son seul titre d'excuse. Dans le dernier alinéa de son livre, dans sa suprême conclusion, il confesse que Jésus est un « demi-Dieu *. » Or, demi-Dieu ou Dieu, c'est tout un; car Dieu est indivisible.
M. Renan ayant entrepris un livre pour établir que Jésus-Christ n'est pas Dieu, s'aperçoit, à la dernière page, qu'il a perdu sa thèse en chemin, et que, malgré mille efforts, il ressort de son récit que ce personnage était plus qu'un homme.
Eperdu de le voir s'élever ainsi au-dessus de la race mortelle, M. Renan essaye de l'arrêter dans son irrésistible ascension,
' Page 458.
et de le retenir à Tétage du demi-Dieu.
Vaine tentative! Jésus monte jusqu'à son Père d'où il viendra pour juger les vivants et les morts.
Concluons :
Depuis six mille années, le Messie reçoit sur les autels les adorations du genre humain. Pendant quatre mille ans le monde a vécu dans son attente ; depuis bientôt vingt siècles il vit de son souvenir. Le Christ-Dieu est Tespérance du pauvre, la consolation de celui qui souffre, le frein de celui que la richesse pousse à régoïsme : pour tous il est la voie, la vérité et la vie. Le Christ-Dieu est le patrimoine sacré des âmes et le trésor de la terre. Il vit dans les sacrements, il vit et il fait vivre. Il est le grenier sacré où Ton trouve le pain, la fontaine où se désaltèrent les générations.
Non contents de n'y point prendre leur
part, des cœurs déicides voudraient tarir les sources où ils ne s'abreuvent point.
Ils tentent d'exterminer Dieu, et par là de réaliser le vœu homicide de Néron, car Dieu est cette tête du genre humain d'où tout le reste tire la vie. Ils s'élèvent de temps en temps dans leur misérable orgueil; ils annoncent qu'ils vont donner le coup de mort à celui-là même qui est la Vie, et ils ne font que marquer la perversité de leur âme et manifester leur ridicule impuissance. Ils poussent leur clameur, ils lancent leur flèche contre le ciel et puis ils meurent; et les siècles continuent en les oubliant. Les siècles passent à leur tour, mais le Christ demeure et demeurera éternellement.
Chrlstus resurgensjam non moritur.