SCENE VI
LUCIEN, MARIANNE, endormis. PAGNOL, sortant d'entre les rideaux.
PAGNOL.
Ah! ben non, alors! — J'aime pas ça ! j'aime pas qu'on m'entortille !
Entre ses dénis.
Marmaille, va! Je m'attendais à des manières, à des cris, à des coups... Moi, d'abord, j'aime pas les cris, et j'tape pour qu'on se taise, alors. Gn'y a pas à dire, ça dort comme des innocents! Je devrais être content... et j'suis pas de bonne humeur: — crénom! Il y en a donc de comme ça! C'est pas un homme et une femme, ça : c'est des petits bons dieux ! J'aime pas à faire c't'ouvrage-là, moi.
il se gratib la tcte, puis reste hagard, tortillant son bonnet vert et les regardant indécis.
/ SCÈNE SIXIEME i9
Si c'était encore de bons gros bourgeois, ben gras, avec des ventres ben soignés, des breloques dessus et un air de bons conseils à ceux qui crèvent de faim !... J'aime Tbourgeois, moi, ça m'allèche.
Rêveur et grinçant des dents.
Un du jury.
Il 58 passe la langue sur les lèvres avec des regards farouches.
Un nanan! quoi! Oh! la, la, la, la... Que ça i=^erait un vrai nanan !
Api'és un instant.
Je croyais pas qu'ils étaient comme ça, ces petiots-là!... Gn'y a pas à dire, ils ont tapé dans Tmille : — je comprends pas ce <l[u'ils ont dit, et. c'est ça tout de même.
II voit les billets de banque sur le tapis.
Les petiots! y s'cachent pas, enx; y n'croient pas qu'on pourrait le leur prendre, leur lendemain !... Faut cependant que je le prenne. Encore, si c était dans un secrétaire avec des tiroirs, des sernii-es ! Mais là, comme ça... Gn'y a pas de mérite; y en at-il ou y en a-t-il pas? Gn'y en a pas.
BiMisqiie.
Ah! bah! y n'ont pas de chiourme, eux! C'est pas malin d'être bon à ce prix-là. Eh ben, quoi? y retravailleront. V'Ià-t-il pas! J'peux pas travailler, moi : on ne m'a pas montré le latin comme aux curés; j'ai pas reçu de l'instruction... Ils ont un état !
— C'est égal, j'suis content de n'avoir pas besoin d'y loucher.
En se baissant pour ramasser les billets, en épiant le sommeil
des deux enfants, il se trouve au-dessous de leurs visages ;
sa main retombe; il regarde Lucien et Marianne. -
Oh ! c'est bon d'ies regarder, lout de même ! Sontils jeunes!... Oui, c'est bon comme le pain blanc, ces mômes-là : ça s'aime tout à la douce, et ça s'endort là, comme ça! — J'sais pas c'qu'y m'ont fait,
mais... j'ai peur ! —Ah! j'en veux pas de leurs sous ! • ■
H remet machinalement les billets dans la poche de Marianne. — Un silence.
Non, fichons le camp. Y a-t-y pus d'boui^geois au monde sans ces peliots-là? J'vas lui tailler une carotte, au p'tit Père ; j'vas lui dire comme ça, qu'ils n'ont point parlé du magot, que j'ini ferai d autres coups, et y sera ben forcé de me cacher tout de même! — Quant h ses vingt mille balles... j'vas t'en coller, moi des balles ! C'est dit, fichons le camp ! Celui de nous trois qa'a le plus de chance ici, c'est p'fêtre bien moi. Adieu, mes p'tiots... J'vous ai entendu jaboter là, tout à l'heure... Vous êtes bons et j'veux pas vous faire de mal ; d'ailleurs, j'ai pas d'mérite, j'peux pas. C'est heureux «que j'sache point lire, que je sois pas un ancien notaire comme mon copain de là-bas... Il eût tapé, lui !... c'était un molin; il savait les choses; moi, pas. — Prenons l'chemin du soupirail.
H regarde autour de lui.
Eh ben, j'suis bon, moi ! fichons le camp... — Par où ? .
Regardant Lucien et Marianne.
Sacré nom, mais la v'ià, la porte !
Rêveur après un moment de stupéfaction.
Qui donc qu'a voulu que je traîne moi-même le
meuble où c'qu'ils sont endormis?... où s'qui sont
endormis comme pour me tentei," ? Us m'empêchent
de filer, moi... C'est par là, le soupirail
Fronçant le sourcil.
Minute ! Faut pourtant que j'sauve ma peau, moi, hé!... C'est des bêtises, tout ça. Voyons, s'agit pas d'ça... J'veux ben caner pour une fois, mais j'veux pas être un gnian !
Il se consulte.
Voilà, gn'y a pas à dire, faut les réveiller... J'vas