‹ L'évasion, drame en un acte, en proseChapitre 6 sur 18 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LE PETIT PÈRE MATHIEU

Ne pense pas à ces choses ! — Voyons, du calme, Pagnol, et ne mollissons pas!...

PAGNOL, brusquement.

Tiens, j'aime mieux le savoir tout de suite!.. Combien qu'y en a, voyons, à refroidir ici ?

LE PETIT PÈRE MATHIEU, Supputant.

Probal)lement trois.

PAGNOL,

Avec ce que j'ai de tantôt...

LE PETIT PÈRE MATHIEU» inquiet.

Eh bien, quoi ?

PAGNOL.

Ça fera six.

LE PETIT PÈRE MATHIEU, se frottant les marins.

Tu te rappelles convenablement mon coup de pouce, au moins. Avec ça, pas même le temps de dire merci 1 — Hein? quel doigté? Couic ! C'est fait.

PAGNOL.

Mes trois de ce soir, est-ce qu'ils se sont plaint ?

LE PETIT PÈRE MATHIEU-

C'est vrai. T'as une patte, toi !... pire qu'un étau. Ce coup de pouce-là, c'est un cadeau du' fameux Bordier, dit le Prélat, que j'ai caché pendant dix jours dans mon souterrain, là, près du port. Tu y seras dans une heure, une heure et demie. Là, je t'habille en meusieur, je te donne des papiers, je te prends dans ma gabarre, je te passe en mer, tu

gagnes l'étranger, et là, ni vu ni connu 1 Ta pourras laisser pousser tes moustaches et te donner le iluxe asiatique d'être honnête homme !... comme a 'fait Bordier — un malin, va

PAGNOL.

Et... avec combien?

LE PETIT PÈRE MATHIEU, tapant sur le ventre de Pdgnol. Vingt mille francs ! — C'est-il gentil?

PAGNOL, joyeux.

C'est de quoi se retirer des aflaires.

LE PETIT PÈRE MATHIEU

Oui, on dit ça!... Sufficit! T'as perdu l'habitude du grand monde, mais, unefois dehors, tu reviendras aux belles manières.

PAGNOL.

Vite, dis-moi la chose, en seras-tu^ d'abord?

î>E PETrt" PÈRE MATHIEU, prend une prise silencieusement.

Ecoute, Pagnol... Bon ami, bon ennemi, bon parlageux, voilà le petit père Mathieu ! Je t'ai fait ■ évader ce soir du bagne de Rochefort où tu étais à perpétuité, c'est vrai: je t'ai conduit ici, dans cette maison de campagne, bien tranquille, bien isolée, où tu as toutes les aises... c'est encore vrai !... Mais halte là! J'veux pas tremper mes mains dans le sang. J'suis qu'un pauvre marinier, eh bien, je. désire le rester. Je ne demande pas mieux que d'o- "bliger les amis: on le sait, n'est-ce pas?... Mais, ■.soyons justes: faut aussi qu'ils y mettent du leur.

PAGNOL, tressaillant et écoutant.

Hein?... J'ai cru qu'on marchait dans la maison?.. . Non, je me suis trompé.

Page 1