L'Ève
— Allons, ma chérie, n'ouvre pas de tels yeux, viens dans le petit salon, nous serons un peu plus tranquilles pour causer, maintenant que mère n'a plus besoin de sa fille pour l'exhiber dans son rôle de future « Madame ».
Eh bien ! tu es encore pétrifiée par ma réflexion, voyons, Francette, déridetoi.
— Je t'assure, ma Gilberte, que je crois rêver depuis hier, depuis le « petit bleu » dans lequel tu m'annonçais tes fiançailles. Pourquoi t'être décidée avec cette rapidité ?...
— Avec cette rapidité... eh bien, tu n'es pas difficile ?J'ai vingt -quatre ans; depuis l'âge de quinze ans je peux convoler en justes noces, toi-même, ma meilleure amie, tu es mariée depuis huit ans, et tu trouves que j'expédie mon mariage à la vapeur. Que te fautil ?
— Il me faudrait, il me faudrait
comprendre un peu cet emballement subit, voilà tout.
— Mais je ne suis pas emballée, oh non, pas du tout; M. Julien Orthis, le grand industriel, m'a fait l'honneur de me demander ma main, il y a huit jours, j'ai réfléchi quarante-huit heures et j'ai pris le parti d'accepter.
— Tu ne Taimes pas .^..
— Peuh! le sais-je ? J'ai déjà
cru aimer si souvent... Tiens, mon premier souvenir date de l'âge de douze ans.
J'avais été séduite par les moustaches blondes d'un grand jeune homme dont les parents habitaient en face de notre
appartement, mon cœur battait rienqu'à la vue d'un chapeau haut de forme qui ressemblait au sien... Un jour, je suis partie à la campagne; au bout de huit jours je n'y pensais plus. Plusrécemment, j'avais alors dix-sept ans, à la suite d'une entorse attrapée au bord de la mer, nous avions conservé des relations avec le médecin qui m'avait soignée. N'ai-je pas cru Tadorer^ ce pauvre petit docteur de campagne qui rougissait à mon approche ; que de neuvaines, que de rosaires pour obtenir qu^il me demandât à mes parents! J'avais promis des ex-votos, des^ messes à tous les saints du paradis...
combien je bénis maintenant le ciel qui ne lui a pas envoyé l'aplomb nécessaire pour solliciter ma main ; je n'aurais d'ailleursjamaispu acquitter toutes mes pieuses dettes, même avec ma dot...
Aussi tu juges de mes regrets.
— Tu n'es pas sérieuse, Gilberte ; le mariage est une chose grave, et tu as Tair d'en rire.
— Moi .^.. Pas du tout ! Seulement, comme tous mes grands amours ne résistaient jamais à huit jours d'éloignement, la bonne sympathie que j'ai
pour mon fiancé sera, je l'espère, de plus longue durée.
— Mais, comment as-tu connu M. Orthis ? Tu t'es probablement contentée de danser avec lui pour le juger.
— Comme tu te trompes, naïve jeune femme ! Crois-tu donc que les valseurs épousent leurs valseuses ?
Non, il n*y a que deux catégories de danseurs, les tout petits jeunes gens qui dansent pour apprendre, et ceux qui n'ont pas du tout le goût des épousailles : quelques gens mariés frénétiques du boston ou des dilettanti qui aiment sentir contre leur poitrine déjeunes corsages frémissants et qui goûtent une joie perverse à faire rougir, par un savant enlacement, les « demoiselles » timides. J'ai beaucoup dansé avec Daniel, le frère de Julien, et c'est ce dernier qui connaît à peine le pas de polka qui fait de moi sa femme.
— Mais que sais-tu de lui ?
— Je sais qu'il est immensément riche et que je lui plais beaucoup. Ah !
ma Francette, que veux-tu de plus.^* Puisque le genre humain se marie en
général, c'est qu'il est mariable..^ Tiens, ne trouves-tu pas amusant de lire dans les journaux les listes de publications de mariages ? Je me suis demandé souvent pourquoi M. X. épouse plutôt M"« Y. que M"*Z. dont le nom est à la ligne suivante, accolé à celui d'un M. B. quelconque. Que crois-tu qu'il arriverait si Ton mélangeait tous ces futurs époux, décidés à s'enchaîner et ayant toutes les qualités et tous les défauts requis pour le « oui » sacramentel ?... Il en sortirait sans doute au bout de quelques années des mécontents, des divorcés, ou des heureux planant dans un azur sans nuages> c'est-à-dire tout ce qui fait le monde depuis sa création.
— Tu es insensée. Tu me fais peun Puisses-tu ne jamais te repentir de cette légèreté qui est presque de la bravade. Jolie comme tu l'es, avec une dot, tu pouvais certes te donner le luxe de choisir l'époux rêvé.
— Oh! ma dot... cinquante mille francs... ou rien, à Paris, cela se vaut.
Quant à ma beauté, elle est surtout dans ton imagination. Non, vois-tu, je suis... bien, sans rien de plus! Tout
•est trop grand dans ma personne : ma taille, ma bouche, mes yeux^ mes cheveux même qui me gênent pour me coiflFer. Et puis, tu sais, ce matin, je me suis arraché deux cheveux blancs...
et peut-être ne les ai-je pas tous vus!
En souriant, la jeune fille se leva du siège bas où elle était assise, et, les deux coudes à la cheminée, elle se -contempla dans la grande glace qui lui faisait face.
— Non, je ne suis pas jolie, je ne suis surtout pas de mon époque... Il me semble que je dois ressembler à une mérovingienne, à nos fortes et imposantes aïeules de jadis ; à Frédégonde, par exemple, ainsi que me le disait ma mère, à l'époque lointaine de mon -enfance, quand je m'entêtais à vouloir ignorer l'histoire de France.
Et c'est vrai, la ressemblance était réelle, si la petite gravure représentant cette vindicative reine était authentique.
— Horreur! Peux-tu te comparera •cette abominable femme ?
— Elle était belle, au contraire, selon la tradition, et puis sait-on jamais ? On ne naît pas avec un carac-
tère: ce sont les événements qui se chargent de vous le modeler, de telle sorte que si Ton se regardait avec des yeux sincères de dix en dix ans on ne se reconnaîtrait pas.
Dans le grand salon on entendait un murmure confus de voix joyeuses, coupées ça et là du rire sonore de ^rae Nadal, heureuse de marier sa fille, de la marier richement et d'exciter ainsi quelques jalousies mondaines.
La jeune fille setut^ pensive; dans ses grands yeux sombres, passa une ombre de mélancolie.
— Gilberte, — murmura Françoise Archambaud, — Gilberte, sois franche, ce mariage ne te plaît pas autant que tu le dis.
La jeune fille hésita... puis, d'un mouvement las, elle secoua sa tête, lourde sous Tépaisse couronne de ses cheveux noirs.
— Mais si, je t'assure. Ce n^est pas de la grande passion ; mais M. Orthis ne me déplaît nullement. Tiens, tu vas te moquer, mais quand on me présentait un jeune homme en vue d'épousailles, je ne pouvais jamais m'empêcher de penser : « Quelle tête a-t-il en
chemise de nuit? » Infailliblement, j'éclatais de rire et la présentation ratait. Avec M. Orthis, cette perspective ne m'a fait que... sourire. Tu me regardes d'un air fâché, et pourtant c'est un spectacle que nous sommes toutes destinées à contempler. En général, quand nous sommes mariées, les chants d'amour ne se modulent pas avec le pourpoint de velours et la toque moyennageuse de Roméo... Si le beau chevalier n'avait pas été paré de tous ces agréments, il n'est pas dit que Juliette eût entendu avec autant de douleur le cri de l'alouette.
— Comment oses-tu penser à tout cela? Jamais, quand j'ai été fiancée, de telles idées ne me sont venues.
— Tu avais à peine dix-sept ans... et puis, d'ailleurs, M. Archambaud ne doit pas être trop mal sous cette livrée, avec son grand air de mousquetaire...
— ...Folle... tais-toi, je t'en prie.
Et la jeune M*"® Archambaud se mit à rougir.
Gilberte Nadal sourit, et, entourant de son bras le cou de son amie, elle l'embrassa.
— Là, ne me fais plus ce visage fâ-
ché. Je te promets de ne plus penser ni à ton mari, ni au mien futur; par exemple, il est bien permis de croire que toi, tu dois être délicieuse dans ce costume, avec tes beaux cheveux blonds, ton petit museau rose... Non, ne pars pa§ encore ou je croirai que tu m'en veux.
— Plus que cinq minutes alors, et je me sauve ; mon mari doit être rentré.
— Oh! ce mari, ce bien-aimé mari l Est-ce que tu crois que, moi aussi> quand je serai en visite, je trépignerai d'impatience en songeant que Julien m'attende... D'abord, il ne sera pas constamment-à Paris.
— Oh ! Pourquoi ?
— Parce que, outre les six ou huit mois de Tannée que nous passerons au château de Garennes, dana l'Eure, près des fabriques, il faudra qu'il retourne dans ce bienheureux pays une ou deux fois par semaine, pendant le temps que nous habiterons Paris.
— Où demeureras-tu ?
— En famille, ma chère amie, ma belle-mère et mon beau-frère au premier de la rue de Lubeck, et le jeune ménage composé de la servante et de
son maître au second. Ce sera patriarcal, mais c'est que ma belle-mère^ est tine femme d'un autre siècle.
— Il est vrai qu'elle est encore plus jeune que toi qui rem ontes aux temps préhistoriques, comme tu le disais tout à rheure. Allons, je me sauve. Au re^ voir, à bientôt.
— Oui, oui, tu n'es plus avec moi, tout ton être vole vers le bien-aimé qui languit au coin de son feu ; ne le fais pas dépérir davantage.
Seule, la jeune fille leva les yeux vers ia pendule, et, un peu moqueuse, elle chantonna :
— Mon bien-aimé à moi.., est en retard!...
Elle sentit un remords effleurer sa pensée.
Son bien-aimé!... Etait-elle honnête *en acceptant cette affection sincère et loyale qui venait à elle! Avait-elle le 4roit de se donner sans amour à l'homme qui la choisissait entre toutes, non parce qu'elle était la plus belle, la plus riche, mais parce qu'il l'aimait.
Bah!... qu'allait-elle chercher.? Elle €Ut un sourire moqueur pour une image qui se précisait à son esprit:
elJe revoyait un tableau qui l'avait récemment amusée à une exposition à^ peinture. Sur ufie toile d'un dyptique, une belle jeune fille dédaigneuse passait en détournant la tête à Tapprocbe d'un amour blond et rose, joli comme un ange de frise ; mais, sur la seconde feuille, l'amour prenait sa revanche, et, triomphant, regardait la hautaine qui se roulait à ses pieds, torturée par une flèche qu'il venait de lui lancer.
Pauvre petit dieu de la mythologie antique, comme il devait souvent se trouver dépaysé sur les terres' nouvelles !
Qu'était maintenant son arc en face des instruments meurtriers de notre époque, un jouet d'enfant, oui... d'enfant ! Qui donc pensait à mettre l'amour au-dessus de tout?... Le plaisir, la satisfaction des désirs, la richesse, et puis quelques caprices, voilà de quoi remplir l'existence. Eh bien '.elle l'aurait, elle, cette richesse qui donne toutes les satisfactions, et comme le bonheur consiste dans Texcellence ou la perfection sentie, ces satisfactions seraient véritablement son bonheur.
Artiste, elle s'entourerait de toutes les
manifestations de l'art le plus pur, elle \ttvrait dans un rêve de beauté et de gloire; orgueilleuse, elle attirerait à elle des hommages vrais ou faux, mais des hommages qui la consacreraient ^eine d'esprit, d'intelligence : Que fallait-il désirer de plus?.,. Une chautaièreet un cœur! Mais sa chaumière, à elle, ce serait presque un palais, et le cœur elle le possédait, un cœur qu'elle tenait déjà entre ses deux mains, qu'elle pouvait torturer, caresser à son aise.
Oui, sa part serait belle dans l'existence* ce serait celle qu'elle aurait choisie.
Toute souriante, elle se retourna vers le grand jeune homme qui venait d'entrer en murmurant de la voix assourdie de ceux que le bonheur pénètre :
— Ma Gilberte!
ADAME Julien Orthis redressa les tiges frêles deslilas blancs qui s'épanouissaient dans une coupe de cristal, puis elle piqua au milieu de leur pâleur la note vive d'une gerbe de roses rouges qu'elle tenait à la main et, se reculant pour jouir de Tefifet des couleurs, elle dit tout haut :
— C'est bien.
C'était bien en effet le digne cadre de sa beauté altière, ce petit salon aux chaudes tentures orangées, aux lourdes draperies de velours qui auraient convenu à la richesse royale d'une salle du Trône. Depuis trois mois qu'elle était mariée, c'était là qu'elle accumulait tous les cadeaux, toutes les folies que son mari, chaque jour plus épris d'elle, lui apportait. Là, elle s'imposait en
souveraine, elle vivait son rêve de luxe et de domination.
Huit heures sonnèrent. Au même instant, une voix jeune demanda^derrière la porte :
— On peut^entrer, petite sœur ?
La jeune femme sourit, et, écartant elle-même la portière, interrogea gravement le visiteur :
— Gain, qu'avez-vous fait de votre frère ?
Comme il s'inclinait pour baiser la main de sa belle-sœur, Daniel Orthrs répondit doucement :
— Je décline le droit d'aînesse qui ne m'appartient pas, je ne suis que le pauvre Abel...
— ...qui se sacrifie lui-même cette fois en perdant un temps précieux auprès de la Femme, avec un grand F, et que je ne suis pas fière, pour le moment, de personnifier; car vous Tavez en si piètre estime...
— Vous êtes méchante, sœurette ; je ne méprise pas la femme : j'en ai peur.
Elle m'inquiète, comme m'inquiétait, lorsque j'étais petit, tout ce que je ne comprenais pas ; vous ne pouvez sa* voir comme je redoutais les chemins
l'Eve i 5
de fer, ces grosses bêtes sans pattes et sans yeux qui m'emportaient vers des horizons inconnus. Encore maintenant, îe redoute la puissance divine, parce qae je ne... comprends pas très bien Dieu !
— Quelle erreur de nous croire aussi compliquées t.. . Ah! nos états d'àme, quelle plaisanterie !
— En^ tout cas, vous, petite sœur, vous, je ne vous crains pas.: je vous connais, vous êtes la femme tant aimée de mon frère. Je n'ai pas besoin de savoir autre chose.
La jeune femme eut un sourire un peu énigmatique, et, tout en se débarrassant du grand manteau qui recouvrait sa toilette de soirée, elle demanda :
— Mais vous ne m'avez pas encore dit ce que fait mon mari, et pour quelles raisons il laisse ainsi passer l'heure de
* de la « romance de l'étoile ». Nous ne devions revoir Tannhàuser que pour cette phrase exquise,
— Je sais, et ce pauvre Julien est assez désolé, non pas qu'il pleure Wagner, mais seulement les belles heures qu*il aurait passées avec vous. Figu-
i6 l'Eve
rez-vous qu'au moment où il sortait du bureau, un des gros clients de la maison lui tombe- sur le dos, un Américain avec qui nous faisons des affaires énormes, depuis deux ans. Je crois que toutes les habitantes des Etats-Unis doivent avoir d.^s leur chevplure un peigne d'écaillé qui sort de la maison Orthis, à en juger par les commandés que nous a faites cet excellent Yankee.
Aussi a-t-il fallu se montrer aimable, c'est Julien qui* a trin... qu'est-ce que j'allais dire! Enfin, c'est ce pauvre frère qui s'est imposé la corvée; je suis trop jeune, et il m'a dépêché auprès de vous pour vous faire prendre patience. Qu'est-ce qui vous impatientera le moins ?... Ma présence ou la solitude ? « That is the question ? »
— Gamin!.,, restez; mais trouvez un sujet intéressant.
— Musique, peinture, théâtre, potins mondains, ce qu'on dit et ce qu'on ne pense pas... Madame, faites votre choix.
— Parlez-moi de vous, je vous connais si peu.
— C'est dommage... il est vrai que
moi non plus je ne me connais pas. Au physique...
— Fat... vous êtes joli garçon, je le vois. Ainsi, passez.
— Mille grâces ; au moral... au fait, je crois que je n'en ai pas, de moral !
— C'est du joli, et vous osez l'avouer ?
— Non, vous ne me comprenez pas* Je ne suis ni bon ni méchant, ni orgueilleux, ni humble, ni intelligent, ni bête, ni noceur, ni anachorète. Alors, vous voyez, je n'ai pas de moral, je suis incolore, inodore et sans saveur, je n'attire ni ne rebute. En moi, je ne vois qu''un point saillant, mon afifection, ma vénération, mon admiration pour mon frère. Ah ! ce pauvre grand, en voilà un qui est bon et qui, lui, n'a que des qualités.
Gilberte eut un sourire un peu triste puis elle répondit lentement.
— Oui, je sais, alors vous l'aimez vraiment tant...
— Si je l'aime.'^ Mais il a été tout pour moi ! Vous n'êtes pas sans vous apercevoir que notre mère est un peu, comment dirais-je ?... Enfin, quand j'étais enfant, jamais ma mère ne m'a
pris sur ses genoux; depuis... que je peux en avoir le souvenir, jamais non plus je ne me suis jeté à son cou dans mes joies ou mes petits chagrins. Un baiser le matin, un baiser le soir jusqu'à Tàge de vingt ans. Depuis..,, nous lui effleurons la main de nos lèvres, et c'est tout. Mon père était bon et tendre mais, quand je Tai perdu, j'étais si jeune! Ce fut Julien qui, à dix-neuf ans, me prit sous sa protection, une protection de vraie maman. Tenez, une preuve entre mille : très impressionné par la perte de notre pauvre papa, j'étais resté nerveux, peureux, et je couchais dans une grande chambre, seul, loin de toute âme humaine. Mes craintes devenaient plus vives chaque jour, et... me confier à ma mère, je n'y aurais même pas songé; ce fut Julien qui s'aperçut de mes terreurs et qui, chaque soir, quand tout le monde était couché, arrivait avec son matelas sur le dos pour s'étendre au pied de mon petit lit, roulé dans une couverture; le matin, avant que les domestiques descendissent, il repartait et avait soin de mettre son lit en désordre.
Pendant un an que ce manège dura,
personne ne s'aperçut de son dévouement.
— Oui, c'était maternel, extraordinaire, surtout chez un jeune homme de cet âge.
— Ah ! Tâge où Ton s'amuse, savezvous comment H Va passé? Il m'a fait travailler, chaque matin, dès six heures, et, le soir, jusqu'à onze heures il était mon répétiteur. Et quel répétiteur dévoué, patient, unique j'avais là! Le dimanche, c'étaient de longues promenades, des sorties avec des amis démon âge; oui, lui qui était jeune, riche, il était le pion d'une troupe de garçonnets qu'il conduisait au Jardin d'acclimatation ou à Saint-Cloud. Ah ! comment pourrai-jelui rendre ce... non, le remercier seulement de ce qu'il a été pour moi.
Il se tut.
Arrivé à l'âge d'homme, connaissant les tentations de plaisir, de luxe et d'amour que Tadolescent riche a à combattre, il vénérait davantage son frère aîné d'en avoir subi l'assaut avec cette sérénité presque sainte
Gilberte, malgré elle, se sentait un peu émue. Depuis qu'elle était mariée,
c'était la première fois qu'elle oubliait de penser à elle et admirait son mari.
Elle avait passé cette première période de la vie à deux dans la satisfaction qu'éprouve un jeune homme libéré de ses derniers examens et qui vient d'embrasser la carrière choisie. Mondaine, coquette, elle avait vu récompenser les longues veillées au bal, les interminables cotillons, les flirts souvent ennuyeux par le mariage avantageux qui vous pose définitivement dans le monde, l'union riche à laquelle rêvent non pas les jeunes filles, mais les mères, et que Gilberte, dans sa précoce maturité, s'était bien gardée de repousser.
Mais aimait-elle plus le mari que le fiancé ? Elle se le demandait à cet instant, et, très franchement, elle pouvait s'avouer que si elle avait accepté sans déplaisir l'intimité du mariage, c'étaient surtout les baisers, les caresses auxquels tout son jeune corps, épris d'admiration, aspirait, qui avaient fait tressaillir sa chair comme un hommage inconnu jusqu'alors, rendu à sa beauté. Mais son cœur?... Son cœur trop fier avaitil battu plus vite après l'acte d'adoration passionnée qui avait fait d'elle la
femme de Julien OrthisPNon, froidement, elle pouvait revivre les heures d'amour, nulle pulsation plus accélérée ne faisait monter à ses joues le voile rose qui nimbe le bonheur des jeunes épousées.
La voix de son beau-frère la tira de sa rêverie:
— Vous dormez, Gilberte 1 Décidément, je ne sortirai pas d'ici infatué de mon personnage. Voulez-vous que j'achève mon œuvre ? Je n'aurais qu'à me mettre au piano.
— 11 faut déjà un certain talent pour jouer les Berceuse. Tenez : Hérodiade est sur le piano, choisissez quelque chose à votre goût, ou prenez une page au hasard ; tout est beau.
— Vous aimez Massenet ?
— Je Tadore. Si vous saviez comme il comprend les femmes, lui. Oui, je l'aime, mais je reconnais qu'il est dangereux.
. — Dangereux, bah, qui a dit cela ?
— Les bonnes religieuses qui m'ont élevée, au couvent. Elles ne voulaient pas entendre parler de Massenet, elles le trouvaient tellement profane ! Quand je me récriais en leur citant Marie-
LÈTE
Madeleine, HêrodiaJe, Tfials^ elles me faisaient les gros jeux en disant que c'éuit un crime de faire chanter des saints. Dès ma sortie du couvent, j'ai compris pourquoi elles bannissaient Massenet de leur programme d'études musicales. Elles en avaient peur. C'est qu'il s'entend si bien à énerver une àme de femme ! Il y a telles de ses phrases mélodiques qui vous font goûter un inGni de sensations, qui vous feraient presque crier de bonheur; il plait physiquement.
Tout en parlant, la jeune femme
s'était approchée du piano, et, d'une
main souple, elle effleurait les touches
d'ivoire qui, sous sa caresse, redisaient
les plaintes de Salomé. Brusquement,
elle s'assit et se mît à jouer avec toute
l'ardeur de son admiration quelques
pages de la partition ouverte sous ses
yeux.
Quand elle se retourna, elle vit avec surprise le visage bouleversé de son beau-frère : très ému, il dit:
Je ne vous connaissais pas un tel talent ? Vous ne faites jamais de musique.
Si... pour moi ; je passe parfois
l'Eve 2j
des heures de véritable ivresse à me griser ainsi d'harmonies qui me plaisent. Mais j'ai horreur de jouer pour tout le monde, pour tous ceux qui € blaguent » le piano, des morceaux à grand effet avec des cascades de notes qui seules les font pâmer d'admiration et s'écrier « oh ! quels doigts ! » comme ils diraient de même « oh ! quelles jambes » si je faisais le tour de Paris à pied.
— Vous êtes amusante, mais vous avez raison. Julien, lui, n'est pas musicien.
— Si, mais il n'aime que les valses tziganes; au bois de Boulogne, il se révèle mélomane enragé. Elles ont d'ailleurs leur charme aussi, ces valses, un attrait d'enlèvement, de verdure, d'habits rouges, un goût de Champagne, de cigare et de thé brûlant qui n'est pas sans saveur. Mais, dites-moi donc, il se fait attendre, mon mari ? Vous savez, il ne faut pas que je vous retienne davantage, et puis notre tête à tête va devenir compromettant.
Le jeune homme se leva, étonné.
— Oh! entre frère et sœur, qu'est-ce que vous allez penser ?
Avec un sourire ironique, M""® Orthis murmura.
— Vous avez raison.
Oui, en effet, elle était pour lui tout à fait une sœur. Jamais, depuis qu'ils vivaient côte à côte, il ne lui avait fait un doigt de cour. S'était-il seulement aperçu qu'elle fût jolie et même belle de la beauté impeccable de son corps aux lignes si pures ? Non, sans doute.
Alors que tant d'autres la complimentaient sur le goût si sûr avec lequel elle savait assortir le velours et la soie avec sa beauté un peu altière, lui n'avait pas eu un regard pour l'élégante toilette de bal qui faisait admirer le modelé vraiment royal de ses épaules et de ses bras. Une sœur, simplement une sœur pour laquelle on n'a ni regards, ni sourires autres que ceux inspirés par une franche sympathie, elle n'était rien de plus. Malgré elle, un sentiment de vanité blessée un peu mesquine taquinait l'orgueil de la jeune femme. Elle eût voulu trouver quelque tare dans cet insouciant si peu occupé de ses charmes, et elle ne pouvait que s'avouer qu'il était vraiment distingué dans sa haute taille, avec son
profil un peu dédaigneux et la lueur moqueuse de son regard bleu derrière le lorgnon qu*il ne quittait jamais.
— Je vais me coucher, bonsoir, Daniel, je vous rends votre liberté.
Elle le regarda s'éloigner dans le grand salon qui faisait suite à la pièce où elle se trouvait, et, rêveuse, un peu pâle, elle murmura :
— Comme ils se ressemblent peu !...
ANS les salons de M"** Orthis mère, la vente de charité qu'elle avait organisée battait son plein. C'était au profit des veuves et des orphelins laissés sans ressources par une épidémie qui s'était abattue sur un petit pays de TEure, voisin de son château et de ses usines ; et elle avait convié à cette fête tous les noms de l'industrie et du haut commerce. Soucieux de conserver d'amicales relations avec la maison Orthis, ils étaient venus en nombre apporter leur offrande souvent princière, suivis d'ailleurs par quelques membres de l'aristocratie, de vieilles douairières que la mère de Julien et de Daniel rencontrait dans plusieurs comités de bonnes oeuvres dont elle était dame patronnesse, des jeunes femmes, con-
naissances mondaines de M"** Julien Orthis et quelques hommes, relations des deux frères, épris aussi du charme un peu étrange de Gilberte, de sa beauté hautaine, délicieuse parfois quand elle se donnait la peine de laisser deviner son esprit.
A deux mains, la vieille M™* Orthis avait semé Tor, et elle pouvait être fîère : sa fête était un éblouissement.
Chaque comptoir n'était qu'une, immense gerbe fleurie tenu par quelque délicieuse Parisienne dont le costume s'adaptait au genre de denrées qu'elle offrait au public, ravi de cette fête des yeux, et qui, charmé par ce déploiement de luxe, puisait sans compter dans sa bourse.
Habillée du long kimono japonais tout brodé de chrysanthèmes, Françoise Archambaud, la mignonne amie de Gilberte, débitait avec succès son thé dans un buisson d'amandiers.
Tout près d'elle, une grande jeune femme, la tête brune drapée dans la mantille espagnole, émergeait d'un balcon fait d'oeillets rouges, et, avec des œillades dignes de la sémillante Carmen, elle vendait pour un et
deux louis une cigarette ou un londrès.
Si toutes avaient du succès, aucune cependant ne pouvait rivaliser avec le triomphe de Gilberte. Sous une treille, artistement arrangée en bosquets, décorée de grappes d'un beau raisin ambré, M""® Julien Orthis servait à boire et à manger. Et c'était si imprévu, après la cohue des salons, ce petit coin fleuri et parfumé avec ses tables de bois blanc, ses escabeaux rustiques que de nouveaux bravos éclataient à mesure que la foule augmentait.
Entourée de fillettes, toutes habillées différemmentd'uncostumedepaysanne, la jeune femme s'amusait franchement pour les pauvres, comme elle
le disait en riant. Sur le plancher de son petit salon, recouvert d'une épaisse couche de sable blond, elle faisait allègrement grincer ses petits sabots chaussant ses pieds fins aux bas de soie blanche bien tirés. Sous sa petite coiffe de mousseline, elle avait, par une intime coquetterie, laissé pendre sa magnifique chevelure noire en deux longues tresses et ces cheveux qui, massés en chignon, durcissaient d'ordinaire son visage fin lui communi*
quaient, ainsi dénoués, un charme délicieux d'enfant rieuse. Preste, légère, elle allait de Tun à l'autre, écoutant au vol un madrigal qui lui agréait, boudeuse et mutine quand le compliment lui déplaisait, el elle se multipliait, versant là du Champagne, ailleurs de la bière mousseuse et acceptant avec un sérieux imperturbable le pourboire que certains, par malice, laissaient sur la table pour le garçon !
— Nos pauvres en profiteront, tant mieux!
Et la jeune femme repartait avec un sourire, pour faire évacuer les tables, caries consommateurs attendaient leur tour.
— On ne pourrait pas louer une chaise et regarder ?
A cette question posée par un petit jeune homme jaune et qui depuis quelques instants dévorait M"** Orthis des yeux, Gilberte sourit en regardant sa taille exiguë et répondit, moqueuse.
— Ce n'est pas tout de louer une chaise, il faut consommer et... comme je ne veux pas de bruit dans mon établissement, il est plus prudent décéder
l'Eve 3 r
votre place à M. Archambaud qui arrive seulement. Bonjour, cher Mon^ sieur, qu'avez -vous donc fait cet aprèsmidi, vous savez que mon « commerce »
ferme à six heures.
— Et vous n'avez plus rien à m'offrir ? Pourtant je meurs de soif, je viens de rendre visite à un membre de l'Institut !
— Ah ! vous voulez entrer dans cette docte assemblée? Mes compliments!
vous vous y prenez de bonne heure.
— Hélas! rinstitut et moi!... Non, mes ambitions sont moins hautes ; je fais antichambre pour une bourse de voyage. La peinture ne nourril pas son homme...
— ... A moins d'être de l'Institut !
— Trois fois hélas! Et comme je n'en suis pas encore, je vais voir un peu comment il faudra que je reçoive les pauvres diables qui viendront me < taper » quand je siégerai parmi ces têtes chauves.
— Et avez-vous des chances?
Quels lointains rivages tenteront votre palette ? Où irez-vous si Ton fait droit à votre requête ?
— Au Vésinet!
— Oh! Eh bien, sî vous réponder ainsi aux nobles maîtres, je doute fort de votre succès.
— Pourquoi ? Qu'y-a-t-il de plus magnifique que notre douce France en général et que le Vésinet en partictilier où je vais chaque année pour me reposer. Si j'ai une bourse, je travaillerai et alors quels chefs-d'œuvre avec les modèles que j'aurai sous les yeux... les lacs...
— ... La gare... l'avenue du chemin de fer! Blagueur! Qu'est-ceque je vais vous offrir ? Vous me faites perdre mon temps.
— Les affaires sont les affaires. Apportez-moi une consommation dans les prix doux. Je ne peux pas laisser plus d'un louis dans vos jolies mains de princesse.
La jeune femme s'éloigna en riant ; elle aimait le caractère du mari de son amie ; ses allures un peu bohèmes, l'originalité de son esprit caustique l'amusaient. Elle savait aussi, tout au fond d'elle-même, qu'il l'admirait beaucoup, et très femme et coquette, elle appréciait le trouble qui parfois à son contact bouleversait l'artiste et qui était
le plus véridique hommage rendu à sa beauté.
Un flot d'arrivants lui barra le passage au moment où elle revenait, les deux mains pleines de cerises vermeilles. — Le fond du compotier — cria-t-elle en riant à Jacques Archambaud.
— Une cerise... à moi, à moi, — crièrent des voix.
— Aux enchères^ alors, — riposta Gilberte. — Qui veut des cerises?
— Un louis.
— Deux louis, deux louis... Adjugé!
— Et elle jeta, du bout de ses doigts fuselés, un fruit sanglant dans une bouche gourmande.
— La dernière, qui veut la dernière ?
Alléchés par ce jeu charmant, les hommes, grisés par le contact de la main parfumée où leurs lèvres s'attardaient, faisaient monter les enchères ; un bibelot n'a souvent de prix que parce qu'il est disputé, et le fruit joli avait pour ces désœuvrés toute l'attirance d'un bijou précieux.
— Cent francs, cent francs, la dernière cerise ! vous, monsieur Archam-
baud, c'est de la folie, non, j'ai eu tort.
Sans un mot, Jacques Archambaud s'était jeté avidement sur les doigts de la jeune femme, et ce fut presque une morsure que le baiser violent qui emporta le fruit convoité.
Un peu nerveuse, Gilberte se retourna, elle venait de surprendre le froid regard de sa belle-mère qui, du grand fauteuil rigide où elle était assise, avait contemplé cette petite scène.
— Eh bien ! les affaires vont, ma Gilberte , ton comptoir est absolument dévalisé, il n'y a plus rien pour moi.
— Comment, Julien, c'est vous, vous avez pu revenir d'Angers ce soir!
— Cest un prodige, mais pour te voir plus tôt que ne ferait-on pas ?
Et, galamment, Julien Orthis inclina sa haute taille un peu lourde et baisa les doigts de sa femme. Il avait hérité des traits anguleux de sa mère, qui envahis chez lui par un embonpoint naissant, perdaient ainsi leur apparence de hautaine distinction. Sans coquetterie aucune, son tailleur ne parvenait pas à lui donner l'allure irréprochable d'un clubman, et Gilberte le regarda d'un
air un peu dédaigneux serrer la main des élégants, qui tous avaient la grâce impersonnelle d'une gravure de modes mais dont aucun ne possédait le regard de bonté intelligente du grand manufacturier.
Peu à peu, les salons se vidaient ; seule M""® Orthis était encore entourée, elle écoutait avec malice les compliments que ses admirateurs lui décernaient avec enthousiasme ; pleine d'esprit, elle répondait et ce jeu communiquait à ses yeux un éclat plus vif et à sa beauté une saveur piquante que plus d'un remarquait.
— Alors, vraiment, Gilberte, il n'y a plus une coupe de Champagne pour moi !
— Non, mon ami ; voilà tout ce que je peux vous offrir.
Et la jeune femme, après avoir rempH un verre d'eau pure, y trempa ses lèvres et le passa à son mari.
— Bravo, bravo, le philtre d'amour, la liqueur d'oubli ; nous en voulons, nous en voulons, crièrent des voix.
La jeune femme regarda son mari qui riait de ces gamineries, et, souriante, elle remplit plusieurs verres
qu'elle effleura de ses lèvres avant de les offrir.
— Vous renouvelez, Madame, le miracle des noces de Cana, cette eau n'est plus de l'eau, mais la divine ambroisie de l'Olympe, déclama avec emphase le riche minotier Andrézy qui se piquait d'érudition.
Gilberte rougit légèrement, son beaufrère venait d'arriver et elle percevait sous sa fine moustache un vague air de mépris, mépris pour les sots compliments qu'il avait entendus, mépris pour elle qui jouait à la courtisane, tarifant ses sourires sous le prétexte un peu élastique d'augmenter le gain du pauvre. Elle ignorait le motif qui avait donné lieu au léger haussement d'épaules dont il avait souligné les réponses de ses admirateurs, mais elle sentait tout son bel entrain s'envoler, et, frappant dans ses mains, elle cria :
— Le combat finit faute de combattants. C'est la disette, mes champs sont stériles, aussi je ne peux plus que dire merci à tous dont la charité fut aujourd'hui plus inépuisable que mes greniers.
— Nous sommes encore vos débi-
teurs, Madame, murmurale vieux comte d'Outremont, vous nous avez fait présent un instant de votre charme, de votre beauté. Aussi je crois que le Bon Dieu ne nous.tiendra guère compte de cette charité-là, il nous a immédiatement donné notre récompense sur cette terre.
Il offrit son bras à la jeune femme, pendant que l'orchestre des tziganes entonnait la valse finale ; mais elle n'écoutait pas plus la plainte mourante des violons que les flatteries-surannées du vieux beau, elle revoyait la mine moqueuse de Daniel Orthis, son sourire dédaigneux et elle murmura, les dents serrées :
— Que faisais-je de mal ? Il faudra que je sache! Prendrait-il le droit de me régenter ? Non, non !
ADAME Archambaud est là, n'est-ce pas ?
— Non, Madame, Madame est à Paris.
— Ah! quel contre-temps!
Et M"*® Orthis rouvrit son ombrelle dans un geste d'ennui.
Mais la jeune femme de chambre reprit vivement :
— Si Madame veut entrer, Monsieur est là, éatiê l'atelier, le voici, même.
— Madame Orthis ! La délicieuse surprisé! Entrez, je vous en prie, — lança de sa voix sonore Frantz Archambaud. — Quel bon vent parfumé vous amène dans notre vieux Vésinet ?
— Le désir de voir Francette. Comme je réussis! je n'aime pas beaucoup les surprises, mais je les aimerai encore moins maintenant.
^o l'Eve
— Et moi j'adore les imprévus. Vous voyezcomme j'ai raison et si je suis bien récompensé.
Gilberte Orthis sourit en soulevant les épaules et demanda :
— Mais vous ne me dites pas qui a poussé Françoise à quitter ce nid de roses pour aller cuire dans la grande ville.
— Tout tristement, la mort. Une des vieilles amies de sa mère est passée de vie à trépas, on l'enterre aujourd'hui à Saint- Roch et j'ai eu, je l'avoue, humblement, le courage de laisser Françoise se dévouer par cette chaleur. Et [voyez comme le vice est récompensé et la vertu punie, c'est moi, le criminel, qui bénéficie de rairpur,du ciel bleu, etc..
— ... de ma présence, c'e^t entendu, mais qui ne va pas se prolonger. A quelle heure y a-t-il un train pour Paris !
— Un train, y songez-vous ? D'abord il n'y en a plus, le service est arrêté, et puis vous veniez déjeuner avec Françoise. Puisqu'il est midi, vous déjeunerez avec son mari ; et vous attendrez le retour de votre amie.
— Vous n'y pensez pas! D'abord je
reprends le train à Saint-Lazare ce soir pour Garennes, je n'ai passé que deux journées à Paris pour mes toilettes de chasse ; et c'est parce qu'ayant terminé rapidement mes courses... .
— ... étant libre vous êtes venue me voir.
— Vous voir... ? Osez le répéter!
— Bien entendu, vous ne pouvez pas faire autrement. Où préférez-vous déjeuner... dans l'atelier ou dans le jardin ? Dans l'atelier on cuit, dans le jardin il faut soutenir des luttes homériques contre les mouches, guêpes et animaux féroces de ce genre.
— Jolie perspective, je reprends le train !
— II passe en ce moment, courez, courez!
— Ah ! que n'ai-je l'auto ? Enfin, où alliez-vous déjeuner ?
— Dans l'atelier.
— Alors, allons dans Tatelier. Annie est là, n'est-ce pas ? Je voudrais l'embrasser, ma mignonne filleule.
— Je n'ai aujourd'hui ni ma femme, ni ma fille, Annie passe la journée à Saint-Germain, chez des amis.
42 L'ÈV£
— Horreur! et vous pensez que je vais déjeuner en tête à tête ? Non, invitez quelqu'un, vite. Il n'y a personne de vos amis aux alentours ?
— Si, le jardinier, il pose pour moi les empereurs romains, il a un masque étonnant. Tenez, voilà sa toge, il peut la revêtir et vous ne pourrez avoir honte de rompre le pain avec César.
— Vous n'êtes jamais sérieux.
— Sérieux, je le suis comme un pape.
Croyez-vous que mon brave Henri ne vaut pas nombre de vos mondaines ?
Que de fois vous prenez place à côté d'individus que vous ne souffrez près de vous que parce qu'eux aussi ont revêtu leur toge de parade, leur livrée d'argent qui seule leur donne le droit de conserver leur verre auprès du vôtre.
— Ne vous emballez pas. Seriez-vous socialiste ?
— Non... anarchiste seulement. Je voudrais une bombe gigantesque qui ferait sauter tous ces inutiles, ces malappris qui vous entourent, qui vous prennent à vous-même.
— Sachez, cher Monsieur, que je suis encore à attendre Taudacieux qui pour-
rait commettre ce rapt. Me prendre à moi-même, ah certes !...
— Et M. Orthis pourtant!
— Mon mari... oui, c'est vrai !!...
Mais quel délicieux jardin est le vôtre, les serres de Garennes ne contiennent pas d'aussi jolies roses que celles-ci.
— C'est que ce sont là roses d'artistes, parentes éloignées des roses de millionnaire.
— Merci du compliment.
— Non, vous prouvez votre goût artistique en admirant celles-ci qui sont mes filles de prédilection, mes enfants soignés avec l'amour le plus vif; vos fleurs à vous ne sont que des déshéritées, mises en nourrice et élevées par des mercenaires. Tenez, voilà mon orgueil, cette rose orangée aux reflets de velours, c'est mon œuvre; mais elle n'a pas encore de marraine. Voulez-vous accepter cette filleule ?
— Ah ! merci ! Vous l'appellerez Gilda.
— Votre diminutif, oui, il est ravissant, il est fait pour vous comme cette fleur, elle vous ressemble, elle a la beauté d'une reine.
— Quelle exagération ! mon panure
monsieur Archambaud. C'est pour vous un véritable sport, cette cascade de compliments que vous décernez aux femmes.
— Aux femmes... si vous saviez comme je m'en soucie peu, de toutes ces désœuvrées sans esprit et sans àme. Pouvez-vous vous comparer aux Femmes, avec une majuscule, vous d'un esprit si souple, d'une intelligence si large ?
— Encore, allons faites grâce, je vous en prie, vous allez oublier de me faire déjeuner.
— Montons... je vais mettre votre couvert.
Dans le vaste atelier tendu de draperies japonaises aux soies « clair de lune », brodées d'ibis roses et de gigantesques iris blancs, Gilberte achevait de déjeuner.
Et c'était pour elle amusant comme un joli péché, ce repas pris en face du peintre: sur la nappe d'ancienne broderie il avait disposé pour la jeune femme les bibelots précieux qu'il avait rapportés de ses voyages et la salade russe qu'elle achevait lui semblait bien meilleure sur l'assiette de vieux Chine
— qu'un bonze presque centenaire avait jadis donnée à Archambaud pour le remercier d'une aquarelle que le jeune peintre lui avait brossée à la hâte, dans un séjour près de Nankin.
— Alors, chère Madame, vous n'avez pas trop mal déjeuné ?
— Moi ? Exquisement, au contraire, vous êtes un Jiôte parfait. Mais où avez-vous déniché ce merveilleux gobelet ciselé ?
— Oh ! c'est toute une histoire, c'est le prix du sang.
— Une histoire sanglante, racontez vite.
— Vous voulezi^ ... Eh bien, il y a une quinzaine d'années, j'avais passé tout un hiver à Rome ; un jour, en promenade à Albano, je rencontrai la plus exquisefigure de vierge qui se pût rêver, une jeune fille, presque une enfant encore, que Jésus eût certainement choisie pour sa mère s'il était redescendu ici-bas. Vous dire quej'en tombai amoureux sur le champ est inutile, j'avais vingt ans et Céciliâ faisait rêver. Au bout de quelques jours j'étais installé à Albano chez la mère de ma bien-aimée, qui m'avait loué une chambre dans leur
maison. Je passai là des heures idéales, des heures de rêve ; pendant que Cécilia qui était dentellière travaillait, j'esquissais son profil si pur et je réussissais si peu que souvent de juvéniles larmes de dépit me perlaient aux yeux.
Enfin, un soir, presque au crépuscule, je parvins à saisir la divine douceur de son sourire, et au bout de huit jours Cécilia avait d'elle un portrait d'une sincérité telle, je peux l'avouer, que jamais œuvre ne m'a donné aussi réelle satisfaction.
» Un soir, je revenais du lac de Némi où je m'étais grisé du souvenir de l'Aimée sous les camélias en fleurs quand, en pénétrant dans ma chambre, j'entendis des éclats de voix et un bruit de sanglots dans la pièce voisine. J'y pénétrai brusquement, mais tout s'était tu et un grand jeune homme aux yeux de velours qui se tenait debout en face de Cécilia, sans me saluer, sortit brusquement, La pauvre petite étouffa encore un sanglot puis fit mine de se lever^ elle avait un pauvre sourire douloureux en me regardant et elle murmura:
» — C'est André, mon fiancé. Il faut que j'aille le retrouver, il souffre.
» — Et il vous fait souffrir.
» Je la pris par la main et je lui dit tout bns :
» — Ne suis-je plus votçe amL Qu'avez-vous ?
Cette brusque apparition du fiancé de celle qui occupait tout mon esprit m'avait bouleversé; certes, je ne pensais pas à jamais faire ma femme de Cécila, je ne sais si j'avais même songé qu'elle pût être ma maîtresse. Elle personnifiait si bien la Vierge, la pure, l'inaccessible que je crois bien maintenant qu'aucune pensée mauvaise ne m'avait effleuré. Mais ce fiancé, cet être vivant qui allait me la prendre, faire de ma madone une femme comme les autres me parut odieusement importun et c'est la voix brisée et sur un ton quelque peu passionné que je lui dis.
» — Vous me l'aviez caché, c'était mal, pourquoi, dites ?
> Elle leva sur moi unregard profond où les larmes avaient laissé une attendrissante douceur; et je vis ses lèvres remuer. Je l'attirai plus près de moi et elle allait me répondre quand une voix furieuse d'homme s'éleva derrière mot en criant:
» — Oui, fille infâme, ose le dire, pourquoi... parce que tu Taimes... misérable !
» Je n'en entendis pas plus long, je tombai frappé de je ne sais quelle arme. Je n'ai pas besoin de vous dire la suite de l'histoire. Elle est banale :
le fiancé jaloux avait voulu me tUer mais m'avait heureusement manqué ; je fus soigné avec un dévouement de sœur de charité par la mère de Cécilia, ' Le jour où, enfin remis, j'allais quitter Albano, le farouche André vint à moi avec sa fiancée ; bravement, il me demanda pardon et, prenant Cécilia par la taille, il me dit : — Nous nous marions dans quinze jours, elle m'a pardonné, j'étais une bête brute. Mais j'ai vu rouge parce que vous étiez un monsieur... elle ne pouvait vous être rien, c'est une bien honnête fille, il n'y en a pas beaucoup qui la valent. Mais je voudrais que vous emportiez un autre souvenir d'Albano que mon coup de couteau, j'ai là un gobelet que j'avais ciselé pour Cécilia, mes maîtres ont dit que c'était une belle œuvre. La voulez-vous? Et avec un sourire qui adoucit ses traits rudes, il ajouta :
Quand je serai son mari, je lui en ferai un autre, mes loisirs seront ainsi mieux employés qu'au cabaret.
» Je ne voulus pas être moins généreux que lui et je lui offris le portrait de sa fiancée. Je ne regrette pas mon œuvre, même maintenant, quand je pense à sa foie...
— Etre aimée jusqu'au crime, c'est beau cela !
— Hem ! beau, quand-cela finit bien, mais "autrement, ce n'eût été qu'un vulgaire assassinat.
— L'amour n'excuse-t-il pas tout?
Non^ un crime a sa beauté quand il a pour motif la passion ; l'amour fait taut pardonner... Enfin, beauté ou laideur du crime, votre histoire n'en est pas moins charmante ; et vous en avez; un souvenir tangible qui a une réelle valeur.
La jeune femme prit le gobelet dans sa main.
— Et votre André que faisait-il de son métier? C'était en artiste ou en travailleur qu'il avait ciselé cet objet.
— En artiste; il gagnait sa vie en faisant des cuivres repoussés, il était ce que nous appelions au Moyen Age
des « dinans », des ouvriers d'art qui exécutent au marteau des pièces à revlief historié.
— Alors, tous ces personnages sont copiés sur un tableau quelconque ?
— ...Pas sur un tableau^mais sur une fresque d'Orcagna ; ce peintre florentin qui a illustré le Campo Santo de Pise. Et ce seigneur que vous voyez couronné de lauriers n'est autre que Pétrarque qui vient de faire entendre les dernières notes d'un chant funèbre.
Le peintre a imaginé Télrange vision du poète. Les heureux de ce monde sont là, réunis sous de frais ombrages^ de brillants jouvenceaux murmurent de magiques paroles à Toreille des jeunes femmes de Florence. Des faucons immobiles semblent eux-mêmes captivés par une mystérieuse m^usiqiïe.
Tout invite à l'oubli des misères de la vie, le lumineux ciel d'Italie, la richesse des vêtements, les chants d'amour. Cest « le songe de la vie »•
— Cest délicieux, l'idée était délicate pour un souvenir de mariage.
— D'une certaine portée philosophique aussi et à laquelle mon héros lï'a peut-être pas songé. Car cette scène
appartient à la composition du < Triomphe de la Mort ». C'est < le Songe de la Vie > que la mort doit emporter d'un coup d'aile. Je devrais vous en faire une copie ; elle serait pour vous d'une utilité morale très profonde ; vous sauriez ainsi que vous qui avez, comme ces nobles Toscans :
beauté, richesse, amour, tout cela n'est qu'un rêve : le songe de la vie!
Gilberte regarda Frautz Archambaud pour voir s'il badinait ou s'il parlait sérieusement ; mais devant son sourire, ses yeux devinrent plus noirs et sa bouche eut un pli ironique. A quoi bon parler de ce qui était tout au fond d'elle-même, des regrets latents qu'elle eût été peut-être en peine de formuler nettement. Elle se leva et, s'approchant de la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin.
— Je crois que votre « Songe de la Vie » n'a rien à envier à celui d'autrui.
Vous avez un bonheur calme dont la plénitude est rare.
— Un bonheur calme dont vous n'auriez pas voulu.
— C'est vrai, Tor que je peux dépenser sans compter m'avait paru
4'éîément indispensable et • presque unique du bonheur.
— Et vous n'avez pas changé d'avis, j'imagine ?
— Qui sait, la satiété entraîne la lassitude...
Rêveuse, la jeune femme jouait négligemment avec le sautoir de perles qui ornait son cou. L'amour ou l'argent; l'argent avait dit son secret, oui... mais de l'amour, dont elle parlait sur- la foi d'autrui, elle ignorait tout!...
La pensée absente, elle se retourna vers son compagnon, l'acuité de son 'regard la surprit et elle lui demanda :
— A quoi pensez-vous ?
— A vous. Si vous saviez comme vous êtes belle !
— Vraiment !
— Ah! Je n'ignore pas que vous ne le savez que trop. Là aussi, la satiété entraîne la lassitude ; mais je voudrais vous le redire, vous le répéter pour que vous crussiez combien sincère est mon admiration...
— Mon ami, mon ami, pensez-vous à f rancette en ce moment ? Vous avez «ne femme charmante.
— Charmante, certes, mais pas comme vous.
— Non, vous avez raison, elle a toutes les qualités qui me manquent, elle est toute douceur et toute humilité et je ne suis qu'orgueil et emportement. J'ai soif d'une foule de choses inconnues^ je ne suis jamais satisfaite de l'heure présente, j'attends!... Au fait, je n'en sais rien. Mon « songe de la vie » ne me suffit pas, j'en voudrais vivre cent, mille, tous différents, et quand j'aurais épuisé leur charme personnel, qu'il fût fait de bonheur ou de fatalité, de grandeur ou de perversité, alors peut-être serais-je rassasiée.
— J'aime à vous voir vibrer de la sorte.
— Oui, parce que vous me voyez de loin : en artiste, en dilettante. Mais, moi, je me fais peur parfois et je crois que vous autres hommes qui êtes des époux vous ne pouvez pas être heureux pleinement avec des « femmes » comme la plupart de celles de ma génération.
Nous en savons trop long, notre cerveau a trop travaillé depuis notre petite enfance, nous avons trop lu, trop pensé. Tenez, si j'ai des filles jamais
je ne leur ferai faire de philosophie, le cerveau féminin n'a pas été créé pour cet usage, il n'est ni assez solide ni assez vaste, nous ne devenons jamai»
des philosophes, mais de vulgaires analystes de notre « moi ». Pour vivre paisiblement sa vie il faut cette « foi du charbonnier » qui seule fait heureuses et tranquilles les âmes religieuses, et qui, dans l'existence, nous évite de songer à l'énigme du bonheur, ce bonheur que Ton a tant de peine à définir, et que l'on cherche partout Jbien vainement, car il n'existe pas plus que la pierre philosophale, cette décevante et ironique allégorie.
— Nihiliste!
— Pourquoi? Je ne nie pas la joie, pas plus que le plaisir et les satisfactions variées que donne l'orgueil satisfait, la vanité flattée, et toutes les fiertés que procurent un esprit et une intelligence supérieurs. Mais je nie le bonheur qui est à la fois richesse^ beauté, plaisir, intelligence, amour, qui pour être complet a besoin d'un passé de joie', d'un avenir de sécurité.
Allons donc, trouvez-moi un seul être qui jouisse de cette plénitude heu-
l'Eve ^y
reuse : si vous le dénichez, vous méritez un prix Monthyon.
— La pratique des vertus ne donnet-elle pas le bonheur ? La charité, par exemple...
— Oui, vous pouvez sourire : car je suis aussi sceptique que vous à ce sujet. Faites donc la charité et osez vous^ dire heureux en songeant que vous apportez un soulagement momentané à quelque malheureux; il existe par ailleurs sous toutes les latitudes une armée de la inisère qui crie famine.
— Le bonheur n'est pas de ce monde, déclare TEvapgile.
— La tradition avait dû le rapporter avant l'Evangile... Mais je sens mes cheveux blancs s'allonger pendant ces ces graves discussions. Soyez convaincu que le bonheur attend encore son Christophe Colomb ; et donnezmoi mon chapeau, puisque Francette s'éternise dans la ville de perdition.
— Près de vous, je perds la notion du temps. C'est vrai, Francette se fait désirer; je crois fort qu'elle oublie l'heure, elle aussi, avec ces charmeurs, qui ont nom : Louvre et Bon Marchés
— Vous n'êtes pas jaloux ?...
— Si, pour les quelques billets bleus dont je dispose.
— Enfin vous lui direz mon regret •de ne l'avoir pu embrasser et mon désir de la voir bientôt à Garennes. Dans une quinzaine, vous serez mes hôtes, •c'est entendu ?
— Nous serons fidèles. Vous savez quel plaisir nous éprouvons à être auprès de vous. Vous ne voulez pas que je vous conduise à la gare ?
— Et ma réputation ?... Non, au revoir, à bientôt.
Dans le compartiment où elle se trouvait seule, Gilberte Orthis ferma les yeux pour s'isoler plus complètement du décor banal des environs de Paris. Elle se sentait mécontente d*ellemême ; car, jalouse de sa pensée, elle se reprochait d'en avoir distrait une parcelle...
Quel besoin avait eu Archambaud de lui dévoiler la mystérieuse allégorie de Tceuvre d'Orcagna ? Oui, elle était troublante, cette vie faite, comme les songes, d'une minute de rêve illusoire et d'une éternité de cauchemar!... « L'aije eue, ma minute de rêve ? — murmura la jeune femme en souriant... —
Puis-je compter pour telle l'instant oii je suis descendue du perron de Sainte- Clotilde, au bras du riche Julien Orthis?... Fut-elle reculée jusqu'au moment où, dans les bras de mon mari, je me suis sentie la souveraine maîtresse du millionnaire? Non. Si,àSainte-Clotilde, mon cœur avait bondi d'orgueilleuse ivresse, près de mon mari je n'ai éprouvé qu'une fierté puérile à le voir si épris. »
Elle se laissait mollement bercer par ses souvenirs, quand brusquement un nom surgit de sa mémoire: Daniel !..• Et quelque chose comme une souffrance intime, une crispation physique,, tout au fond d'elle-même, fit affluer le sang à son visage...
Daniel! En répétant ce mot une exquise douleur pénétrait Gilberte...
Le frère de mon mari ? Non, non,
je suis folle! — jeta-t-elle dans une plainte étouffée; et pendant que le train, à grand fracas, pénétrait sous le hall de la gare Saint-Lazare, la jeune femme, dans une secousse éperdue de tout son être, se couvrait le visage de ses deux mains, comme pour étouffer le désarroi de son cœur.
'ÉTAIT, dans les prés recouverts d'une brume liquide, Talerte défilé des chasseurs. Soudain, dans le ciel de perle, une bande orangée zébra l'horizon et ce ne fut qu'un cri :
— Le soleil !
Aussitôt les langues se délièrent ; le sourire vint remplacer sur les bouches férainines la contrainte morose que Thumide aurore de septembre y avait imprimée.
Respectueuse des habitudes de son mari, la vieille M'^^Orthis n'eut pour rien au monde oublié cette date chère au fondateur des fabriques deGarennes.
Comme du temps où il vivait, elle rédigeait à cette occasion un nombre respectable d'invitations, accueilliesjadis avec déférence pour la châtelaine, mais
6o l'Eve
avec entrain et satisfaction depuis que, par son mariage, Julien avait amené là une charmante femme, dont les jeunes amies fournissaient un contingent de gaîté et l'assurance de quelques tours de valse pendant les longues, soirées.
Une série de coups de feu vint subitement troubler le silence matinal et d'un vol de perdrix tombèrent quelques victimes.
— Bravo, Madame! Diane, dans rOlympe, doit pleurer de dépit.
Aux notes railleuses de la voix de M. Archambaud, Gilberte Orthis s'était retournée.
— Moquez-vous, vous n'en feriez pas autant : renégat de saint Hubert.
— Je m'en flatte, j'ai un cœur, moi...
— Poule mouillée !
— Vous êtes cruelle ! mais d'ailleurs tout à fait dans votre rôle de femme...
Après les gens... les bêtes, de la souffrance toujours !
— Vous devriez être végétarien. Et encore... la salade, il faut la couper!...
— N'exagérons rien... Sérieusement,
l'Eve 6i
trouvez-vous que le rôle de boucher convienne à unejolie femme ?
— Pourquoi venez-vous à la chasse^ alors ?
— Pour vous y voir. Entre deux maux, je choisis le moindre. Je préfère passer pour maladroit et fermer les yeux quand vous saignez un innocent lapin^ puisque je peux les rouvrir pendant les entr'actes.
— Ce n'est pas trop mal tourné, ce que vous dites là.
— N'est-ce pas ? J'ai de l'esprit naturel.
— Oui, mais vous effarez les alouettes à bavarder ainsi.
— On se tait.
Pendant un moment, ils cheminèrent côte à côte, Gilberte regardait machinalement devant elle ; elle tressauta en entendant son compagnon crier :
— Ah ! le beau lièvre ! vous l'avez raté.
Elle ne répondit pas et fît un geste de lassitude.
Qu'avait-elle donc? Elle ne se sentait plus elle depuis quelques semaines :
une langueur douloureuse l'engourdissait, sa gaîté était forcée, et, sans être
malade, elle souffrait d'une imperceptible inquiétude dont la sensation morale et physique Ténervait toute.
Brusquement, d'un taillis voisin, déboucha un couple. Gilberte, en l'apercevant, réprima une exclamation puis, la voix subitement durcie, elle murmura :
— Décidément, c'est un flirt en règle.
— Qui ?... Votre beau-frère et la petite Ariette ? C'est de leur âge : elle est mignonne et point sotte, la fille du vieux colonel du Cellier.
— Vous la trouvez jolie, vous?
— Oh! moi, vous savez quel est mon idéal de beauté, et Arlelte s'en éloigne totalement, avec son nez retroussé et ses cheveux fous. Mais c'est un Greuze, il n'y a pas à dire.
— Un Greuze amplement vermillonné qiie guette la couperose.
— Décidément, elle ne vous emballerait pas comme belle-sœur?
Gilberte regarda son interlocuteur, et, d'un ton coupant, répondit :
— La petite du Cellier? ah! je suis bien tranquille! Mais vous ne savez donc pas qu*elle se ferait faire la cour
par l'ordonnance de son père, si, dans la caserne, il n'y avait plus que des brosseurs. Ce n'est pas Daniel qui épousera jamais cette coquette.
D'un geste sûr, épaulant son fusil^ la jeune femme visa, et, rabattant la gâchette, elle ajouta :
— Je l'ai, celui-là.
Sans un mot, elle marchait maintenant auprès de son mari ; elle avait laissé sans réponse deux ou trois phrases qu'il lui avait adressées et elle suivait avidement des yeux la silhouette souple de son beau-frère accompagné constamment d'une petite ombre mouvante, à la fine tète auréolée d'une mousse d'or fluide.
Ariette, la femme de Daniel ? C'est insensé!... Elle n'a aucune tenue. Eh non, lui, qui n'aime pas les énigmes, ciel, il aurait de quoi faire quand Userait marié.
Ces phrases entrecoupées avaient peine à ne pas sortir de ses lèvres. Enfin, trahissait ses préoccupations, elle demanda à son mari :
— Vous êtes très liés avec les du Cellier ?
— Très liés, non ; le colonel était
ami de notre père, c'est en souvenir de lui que mère Tinvite. Lui est un brave homme, très honnête et qui n'a guère été heureux ; la mère d'Ariette est partie je ne sais où, elle n'a pas eu une conduite irréprochable.
— Telle mère, telle fille, alors !
— Ariette, oh ! ma chérie, crois-tu ?
C'est une gamine !
— Parfaitement mal élevée en tout cas.
Une flamme rose ranima les joues de Gilberte ; et cependant elle avait hâte que cette journée fût finie. Peu lui importait le sanguinaire plaisir de la chasse qu'elle infligeait à ses nerfs comme une surexcitation bienfaisante, c'est à peine si elle pensait à la joie de hunier la bonne senteur de terre mouillée, mêlée à l'arôme acre des arbres verts qui naguère fouettait son sang d'une cinglée vivace.
— Eh bien, Madame, combien accusez-vous au tableau ? Avez-vous fait une belle hécatombe de la gent emplumée ?
De toute la blancheur de ses dents, dont l'éclat était encore avivé par la flamme saignante des lèvres, Ariette du Cellier souriait.
Et, dans ce décor matinal, sa jeunesse éblouissait si fort que Gilberte Orthis pâlit. D'unevoix qu'elle s'eflfor* çait de rendre naturelle, elle répondit :
1 — Je ne suis pas trop mécontente de moi, et vous ?
— Oh 1 moi, je ne fais pas honneur à^paqui m'a appris à tirer. Si l'ennemi fuyait devant moi aussi bien que les lapins, je m'engagerais pour la prochaine « revanche»; en travesti, cela ne m'iraitpas mal ?
. — Je m'enrôlerais sous votre drapeau, alors, mademoiselle Ariette.
' Caressante, la voix de Daniel Orthis fit tressaillir Gilberte ; la douceur de l'accent la surprit douloureusement, et quelque chose comme une larme perla à ses yeux fiers. Comme elle souffrait!... quelle était cette douleur inconnue qui faisait battre ses tempes, et tjui amenait à ses lèvres une sueur de vertige? Un bourdonnement martela ^es orejlles et, chancelante, elle étendit la main.
Anxieux, son mari se précipitait déjà.
- — Gilberte, qu'est-ce que tu as ?
Par un effort ardent de toute-sa volonté, la jeune femme sourit et mur-^ mura :
— Mais rien, rien !
— Je ne te permettrai plus de te le* ver à de pareilles heures. Tu es toute pâle, rentre avec moi.
Et M. Orthis passa doucement le bras de sa femme sous le sien.
— Non, non, si je rentre... je rentre seule, je ne peux pas priver nos invités de leur liôte. Je vais aller déjeuner, car c'est de là, je crois, que vient tout le mal ; j'ai un solide appétit, je ne suis pas un oiseau comme vous, charmante Ariette, et je n'ai pas suffisamment déjeuné ce matin. Au revoir, à tout à l'heure, je ne vous souhaite pas ; bonne chance!...
Déjà FrantzArchambaud était auprès de M'"« Orthis.
— Permettez-vous à la « poule mouillée » de vous suivre.»^ Non seulement elle n'ose plus tuer un perdreau^ mais le coup de fusil Teffraie. Ayez pitié !
Un éclat de rire accueillit Thumilité de cette déclaration. Gilberte aquiesça d'un geste ; mais, seule avec Archam-
baud, elle lui dit d'une voix fêlée qu'il ne lui connaissait pas :
— Je vous en conjure, ne me dite^ rien, rien,*je suis lasse, si lasse, je ne pourrai même pas, sans vous écouter, entendre le son de votre voix.
Le bon regard de chien couchant que lui jetait le peintre lui fît pourtant pitié, et elle ajouta :
— Je souffre beaucoup de la tête, ne vous alarmez pas, dans deux heures je serai guérie.
Pelotonnée dans un peignoir de laine blanche, dans l'obscurité voulue de sa chambre à coucher, Gilberte, étendue sur sa chaise-longue, forçait son esprit au repos absolu. Sous Taction bienfaisante de la douche brûlante qu'elle avait infligée à son corps énervé, une torpeur l'avait envahie, et l'inertie désirée apportait une détente à son visage torturé. Oui, elle serait belle ce soir : belle de sa fierté reconquise, belle de la lutte qu'elle voulait soutenir contre l'occulte puissance qui lui déclarait la guerre. Allait-elle vraiment livrer son esprit en pâture à un sentiment inconnu .^Non, elle ne serait pas la dtipedela souffrance; cette tare de
l'àme qui peut être supprimée comme le chagrin et la douleur; elle continuerait avec sérénité son rêve de richesse, d'opulence, et elle laissera*t^aux naïfs leurs songes creux d'amour et de bonheur.
Le dîner touchait à sa fin. Par une suprême et inconsciente coquetterie, Gilberte avait refusé d'y paraître ; prétextant le malaise finissant de sa migraine, elle s'était confinée daffs son cabinet de toilette jusqu'à l'heure où les premiers invités arrivaient pour le tour de valse qui clôturait toujours les dîners de chasse de M"^® OrtWs.
— Oh ! Madame, que vous êtes jolie !
Le compliment jaillit presque irrésistiblement des lèvres d'Ariette du Cellier.
La jeune femme eut un sourire. Bien avant Ariette, son miroir lui avait décerné cet éloge ; elle était d'un charme unique dans le fourreau de soie blanche qui moulait son corps admirable et, sous cette parure de vierge, la chaude pâleur du visage, l'éclair immense des yeux sombres troublait étrangement, comme une séduisante anomalie.
— Tout à fait remise, chère *Ma-
dame ?... Enterrée, la vilaine migraine !
A cet empressement affectueux, Gilberte répondait de sa belle voix grave qui faisait chacun satisfait de la réponse banale.
— Gilberte, voulez-vous bostonner?
La moustache soyeuse, les yeux
'clairs de Daniel Orthis s'inclinèrent devant sa belle-sœur.
— Cela va me rajeunir. Il y a longtemps, longtemps, que nous avons valsé pour la première fois.
Sans un mot maintenant la jeune femme se laissait emporter ; bercée par ia caresse de la valse à la mode, les lèvres entrecloses, la nuque frissonnante, elle défaillait à demi sur le bras puissant qui enlaçait sa taille. Elle ne savait plus si elle était elle-même; elle se sentait animée de quelque esprit inconnu qui l'avait transportée dans un éden irréel où soudain tout son être s'épanouissait comme ces fleurs qui, pour un seul baiser du soleil matinal, s'ouvrent largement, sans avoir jamais connu les timidité^ du bouton. Etait il possible qu'un tel paradis existât et qu'elle l'eût toujours ignoré? Avaitelle pu désirer la richesse ?.... Qu'était- .
70 l'^ve
ce auprès de l'éclat pailleté des prunelles dont la douceur caressait son visage. A quoi bon l'opulence. Est-ii besoin de velours pour appuyer sa tête quand la tiédeur d'une épaule appelle votre chevelure. Comme tout était beau autour d'elle ! Qui donc niait le bonheur ?... Le bonheur c'est d'être sur un cœur au souffle chaud, d'enpercevoir les battements; le bonheur c'est de se griser du parfum de l'aimé, de cette senteur juvénile qui embaume la violette et le printemps... Ah!
Ce balbutiement sur les lèvres de la jeune femme arrêta brusquement le jeune homme.
— Gilberte, vous n'êtes pas souffrante ? Vous n'étiez plus habituée au tourbillonnement de la valse, vous êtes étourdie. Asseyez-vous, je vous en prie, je suis ridicule de ne m'être pas aperçu de votre malaise : vous étiez si légère, que je me grisais de vitesse.
Dans le grand fauteuil que son beaufrère lui avait avancé, M""® Orthis s'était affaissée ; la tête appuyée sur le large dossier, elleentr'ouvrit péniblement les paupières, comme aveuglée d'une lueur d'orage... Cette valse était donc sans
fin ! Comme elles lui martelaient les tempes, ces notes de caresse qui tout à l'heure chantaient pour elle la marche nuptiale de l'amour.
— Vous allez mieux. Voulez vous que j'aille chercher Julien ?
— Non, non, laissez-moi.
— C'est encore votre migraine? J'aurais dû continuer à bostonner... mais vous ne m'en voulez pas ?
— Non, non, allez.
Sur la main que sa belle-sœur lui tendait, le jeune homme posa ses lèvres.
Alors, par un geste irraisonné, pendant qu'il refermait la porte du petit szlon où elle s'était isolée, Gilberte appuya sa bouche à cette même place et deux larmes coulèrent lentement sur la pâleur de ses joues.
€ Je l'aime, je l'aime ! Jene peux plus, non, que vais-je devenir ?... » Machinalement, elle s'approcha de la grande baie qui s'ouvrait sur le calme nocturne du grand parc. Moiré par la lune, le petit étang étincelait de paillettes d'acier.
€ Si je me tuais », murmura-t-elle.
Subitement elle se vit dans la lividité de sa robe de bal, étendue, orgueilleuse
Ophélie, sur le calme limpide de Teau.
Elle crut entendre dans le château des appels éperdus, la course folle de son mari parti à sa recherche, elle eut un sourire de mépris pour Thomme qu'elle n'aimait pas. Il pleurerait, certes, et cette faiblesse qu'elle ne pardonnait même pas à la femme lui fit hausser les épaules. Comme elle serait pâle sous la parure de ses longs cheveux dénoués. *• de larges taches de vase l'auraient éclaboussée, ça serait un terrifiant spectacle! Elle fit un pas pour descendre Tescalier.
— Où allez-vous donc, chère Madame }
La jeune femme eut un mouvement de colère.
— Laissez-moi, je vous en conjure...
Tenez, votre femme vous appelle. Françoise, M. Archambaud est ici.
— Je vois, ma chérie; mais c'est toi que je veux emmener. Plusieurs des invités de ta belle-mère s'en vont, je suis venue à ta recherche, ils désirent te dire adieu. Tu viens, n'est-ce pas ?
— Oui, oui, je te suis ; ou plutôt non, donne-moi ton bras, je suis un peu étourdie ce soir.
— Voilà ce que c'est de jouer à Nemrod au lieu de rester sagement comme moi à la maison. Tu n'as qu'à monter te coucher. Veux-tu que je t'excuse ? Tu es toute pâle. Va-t-en, Gilberte, j'irai te voir tout à l'heure !
Silencieuse, la jeune femme se laissa embrasser et gravit lentement le large escalier!
— Madame veut-elle que je la déshabille tout de suite ?
— Non, laissez-moi, je vous appellerai.
D'un geste elle congédia la femme de chambre et éteignit l'électricité.
— Mon Dieu que j'ai mal... murmura-t-elle.
Et un sanglot la secoua... Est-ce bien possible que ce soit cette souffrance qui s'appelle l'amour? Non, ce n'est pas vrai, je rêvé, oui, je rêve...
Ah!
Le fracas d'une automobile sous ses fenêtres la fît se dresser comme dans un sursaut d'épouvante. Elle se traîna jusqu'au balcon.
Trouant la nuit, les deux phares aveuglants de la lourde voiture traçaient un large sillon lumineux. Deux
silhouettes se distinguaient maintenant dans Télectrique clarté. Un limpide éclat de rire fusa dans le calme nocturne.
Gilberte se pencha.
— Qui est-ce, qui est-ce?
Comme une réponse, une voix jeune
monta jusqu'à elle.
— Alors, vous la ferez demain, votre promenade à cheval, mademoiselle Ariette ?
D'un mouvement instinctif, M"® Orthis se recula dans l'ombre de sa chambre et ses lèvres blêmes articulèrent :
— Daniel ! et cette Ariette encore !
Non, je ne veux pas!
D'une voix blanche elle clama :
— Mademoiselle du Cellier, j'ai peur que vous n'ayez froid avec votre simple écharpe. Voulez-vous une de mes sorties de bal ?
Daniel Orthis, à la voix de sa bellesœur, s'était éloigné de la jeune fille comme un rougissant écolier. Celle-ci haussa ses minces épaules d'un air de moquerie et répondit :
— Vous êtes trop bonne, Madame j mais c'est pour vous qu'il faut vous
inquiéter. Car vous êtes souffrante et vous vous exposez même sans une écharpe à la fraîcheur de cette belle nuit. Du reste, voici père. Bonsoir, chère Madame, et merci.
L'intonation railleuse de la jeune fille n'avait pas échappé à Gilberte ; elle dut se faire violence pour crier un dernier bonsoir, et, fermant brusquement sa fenêtre, elle vint s agenouiller en pleurant au pied de son lit.
Pendant un long moment, ses larmes coulèrent, brûlantes, pressées sur ses joues. Un sanglot qui Tétranglaitla mit debout et elle murmura :
— Qu'est-ce que je vais faire ? Je l'ai toujours aimé...
» Ah!
Impénitente négatrice de l'amour,., quelle folie avait été la sienne! Oui,, certes, il lui semblait facile de le renier, ce sentiment que, volontaire aveugle, elle n'osait pas regarder en face; et quel était-il donc cet ironique destin qui se plaisait à multiplier la souffrance, à mettre au cœur des passionsqui jamais[^ne peuvent se donner libre cours ?
— Ai-je demandé à l'aimer, l'ai-je^
cherché ? Et elle pleurait inlassablement.
Un bruit de portes, de voix lui fil tendre Toreille...
— Mon mari ! il va venir, que faire ?
Elle eut un regard éperdu pour la
fenêtre; fébrile, sa main se posa sur le verrou. Non, c'était impossible, il voudrait voir si elle était réellement souffrante, il s'inquiéterait.
— Peut-on entrer ?
A cette question qu'elle attendait, la jeune femme eut un geste angoissé.
Faible, sa voix toute changée répondit :
— Oui, je ne vais pas fort bien.
— Comment, ma pauvre chérie, tu n'es pas couchée!
— Non, je n'ose pas bouger, ma migraine se calme un peu... Non, non, n'ouvrez pas l'électricité, cette lumière aveuglante me rend folle.
— Bien, bien, mais où esta ? C'est toi, cette tache blanche sur le fauteuil.
— C'est moi, ne me remuez pas. "^^
— Je ne peux même pas te dire bonsoir, Gilda.
— Oh ! si vous voulez, mais je suis lasse, lasse.
— Mon pauvre petit, ma femme...
je ne veux pas que tu sois malade.
Qu'est-ce que tu veux, dis ?... Si j'allais chercher le docteur ?
— En pleine nuit, vous êtes fou, mon pauvre ami.
— Oui, c'est vrai, je m'affole dès qu'il s'agit de toi ; mais tu ne peux pas savoir à quel point tout ce qui te touche me bouleverse. Je ris, je tremble, je suis heureux et triste, tout cela en cinq minutes, selon que tu es tour à tour gaie ou heureuse, ou ennuyée. C'est bête, ce que je te raconte là, n'est-ce pas ? Mais c'est si vrai que tu ne peux pas te moquer...
— Me moquer, oh pourquoi?...
Mais, Julien, je suis bien fatiguée.
— Ma Gilberte, chasse-moi, pour le tort que j'ai d'aggraver tes maux de tête par le stupide récit de mon état d'âme. Mais, par pitié pour l'état d'âme, pardonne à la stupidité...
Alors il faut que je m'en aille ?
— Mais oui, mon ami.
— Tu ne sais pas comme c'est dur ! . . ^ Je ne peux pas m'arracher de toi, tu ne peux pas comprendre, non... Je sais qu'il faut m'en aller, et je reste parce que mon cœur bat et que ma volonté
•fond toute... Ah ! que ne suis-je le •charbonnier dans sa hutte ou Touvrier dans sa mansarde...
— Ah!...
— Mais oui, j'envie ces pauvres bougres... tu ne devines pas pourquoi?.,.
» Dis, tu ne veux pas que je te soigne ?
— Je n'ai besoin de rien, vraiment.
Allez vous coucher.
— Bien... alors à demain, mon aimée... mais... qu'as-tu ? Ces yeux •sont mouillés.
— Rien, rien du tout, }'avais humecté mes tempes qui brûlaient.
— Vraiment, ah 1 tant mieux, tu ne sais pas tout ce qui m'a passé par l'esprit en une seconde. Je me suis ima-
rginé que tu avais pleuré.
— Moi, oh ! pourquoi ?
— Oui, en effet, pourquoi... C'est fou... Tu n'as aucune raison.
En entendant la voix angoissée de -son mari, Gilberte s'était enfoui le visage dans ses deux mains. Comment n'aimait-elle pas ce compagnon de son existence, cet homme désintéressé et bon qui l'avait choisie entre toutes?
Quoi, pour une chimère, perdre la tranquillité de sa vie ? Son orgueilleuse
fierté eut une révolte... Non, arrière toutes les folies, arrière, le détestable amour...
Dans la nuit, une voix s'éleva. Daniel Orthis avait dû accompagner quelques hôtes et il revenait à travers le parc en chantonnant un refrain à la mode.
Alors Gilberte sentit son cœur s'amollir, une douceur la pénétra. Inconsciemment, elle entr'ouvrit ses lèvres comme pour boire au passage l'haleine du bien-aimé. Ah ! l'exquise chose, le divin sentiment. Qu'importait de tout perdre pour jouir, ne fut-ce qu'un instant, de l'ivresse bénie.
« Cestplus fort que moi : je t'aime. »
Oh! cet air, ces paroles, cette voix!...
Sans forces pour prononcer une parole, elle tendit négligemment son front à son mari qui se décidait enfin à prendre congé d'elle. Et, pendant qu'elle écoutait le pas des deux frères qui s'étaient rejoints et se perdaient graduellement dans la profondeur des interminables couloirs, ses lèvres murmuraient dans un indicible sourire de volupté :
« C'est plus fort que moi : je t'aime ! »
YI
^E jour commençait à poindre^ Dans le calme de la maison endormie, M""® Orthis se dressa sur son lit, et, le coude sur son oreiller^ aux écoutes, elle perçut le bruit léger d'un pas dans la chambre de son beaufrère.
Son cœur se mit à battre et elle murmura.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Où va-t-il ?
Brusquement, la scène de la veille
au soir se déroula devant son esprit et elle entendit la voix caressante de Daniel qui demandait:
— Vous la ferez demain, votre promenade à cheval, mademoiselle Ariette^
Aucun doute. Ils s'étaient donné rendez-vous. Il allait la rejoindre...
Subitement les pas cessèrent... Si elle s'était trompée !... Sûrement, c'était
•un domestique qui descendait. Oui...
<^u'allait-elle chercher?... Daniel n'était pas assez sot pour se prendre aux filets de cette inconséquente gamine.
Elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, ses tempes battaient, et des bourdonnements emplissaient ses oreilles. € Q.ue je suis folle !... se pritelle à dire. D'ailleurs, il ne tient pas à se marier, la vie pour lui est agréable €t douce !... »
Un craquement tira la jeune femme de sa rêverie!... Son armoire!... Oui, plus de doute ; la veille encore, il «'était plaint du mauvais fonctionnement des glaces. Il s'habillait lentement, au contraire, et avec un soin inaccoutumé. Il voulait plaire. Folie!
-qu'importait la teinte de la cravate et la correction du gilet... son charme ne :suffisait-ilpasr Où irait-il la rejoindre:^... Elle vit sur laroute leurs deux silhouettes confondues. Q ue n'eut-elle pas donné pour partir ainsi par quelque clair matin avec au cœur Tenivrante sensa- •tion d'une liberté asservie au caprice du bien aimé... Et jamais, jamais!...
Une rougeur ardente couvrit tout à coup son visage. Non, non, cria-t-elle,
l'Eve 8j
angoissée. Quelle abomination,..
L'adultère, jamais!... Le frère de mon mari ! presque l'inceste! Non, mille fois non, plutôt la mort... Là-bas, rétang. Ce serait la solution. Pourquoi pas ? Aurai-je la force de vivre sans faiblesse, cette agonie que me prépare l'existence ?
Le piétinement d'un cheval sous ses fenêtres la jeta hors de son lit. Une seule chose lui importait maintenant :
l'apercevoir, ne fût-ce qu'un instant?
Plus de jalousie, plus de haine, plus de regrets ni de larmes... Elle n'était plus Taltière Gilberte, mais la docile amoureuse, pâmée à la seule pensée du bien-aimé.
Derrière le vaporeux rideau de tulle, elle suivait les allées et venues du domestique qui servait à Daniel son repas matinal.
— Ariane, allons, allons.
De sa main nue, le jeune homme flattait le bel animal qui piaffait de l'énervante attente.
Gilberte eut un sourire d'humilité navrée ; elle murmura :
— • Je ne tiens même pas dans sa vie la place de son cheval. Et pourtant,
suis-je si fort à dédaigner? D'autresf m'admirent, d'autres m'aiment, Archambaud n'est-il pas affolé par ma seule présence?... Quelle sottise... et quelle faute !
Elle s'éloigna de la fenêtre et tomba sur son lit.
Q.u'allait-elle devenir? Lui faudraitil jouer éternellement la comédie d'une affection menteuse pour l'homme qui était son maître. Ne se trahirait-elle jamais?... Oh ! tout, plutôt que cette honte. Non, elle ne serait jamais la Phèdre de cet insensible Hippolyte.
Si elle partait!... L'absence entraîne Toubli...
Mais elle eut un sursaut. Quoi!.., Quitter cette richesse qu'elle avait voulu acquérir, abandonner le luxe, Iç bien-être... Elle eut un long regard pour récrin de soie qu'était sa chambre, elle caressa les dentelles qui la vêtaient d'un réseau précieux... Il faudrait tout abandonner: estime, position, amour...
Une déclassée,*moi !,..
€ Pourtant ce serait l'honnêteté — murmura-t-elle, rêveuse — j'aurais fait mon devoir, je n'aurais pas à rougir de ces compromissions. »
Un coup léger frappé à sa porte arrêta son monologue.
— Comment, Madame est déjà levée ?
Voilà le déjeuner de Madame.
L'élégante femme de chambre allait d'un pas silencieux dans la chambre maintenant inondée de soleil. Elle avait recouvert d'une fine nappe brodée la table de marqueterie. Le regard de Gilberte se complaisait à Télégance des délicates tartines grillées servies à l'anglaise, pour accompagner le thé fumant dans la riche orfèvrerie d'une tasse en vermeil ; les tranches de cake sur l'assiette de porcelaine ancienne, la gelée d'oranges dans la coupe de cristal lui remirent brusquement en mémoire ses petits déjeuners d'enfant et de jeune fille. Elle se revit dans la cuisine de leur appartement de naguère, par des matins d'hiver, avalant d'un trait la tasse de lait qui formait tout le service et mordant l'épaisse tartine de pain rassis, assaisonnée d'un morceau de sucre, que pendant quinze ans elle avait toujours trouvée et aussi dure et aussi fade.
Quitter ce décor qu'elle avait créé à sa personne pour cette lassante médio-
crité ! Comment avait-elle pu y songer ?
Bah ! A quoi bon toutes ces décevantes pensées. Aujourd'hui serait comme hier et demain, qui sait si demain n'apporterait pas, avec son inconnu, l'insaisissable bonheur!
Et, jetant sur ses épaules une lourde mante de drap rose, elle descendit dans le jardin.
— Bonjour, Madame, vous êtes belle comme un rêve, dans la poésie de cette aurore. Ne me répondez pas : je lis sur vos lèvres... Tenez, ne venez-vous pas de penser à cet instant : si je suis le rêve, voilà mon ennemi : Cauchemar !
— Monsieur Archambaud... Quelle calomnie. D'abord nous ne sommes plus au temps du roman de la Rose, les allégories... dans notre temps d'automobilisme... y songez- vous ? Et vous savez si je suis de mon temps.
— Hélas !
— Pourquoi, je vous prie ?
— Mais si vous étiez... du mien.
— Celui de Roméo et Juliette...
— Celui d'Othello aussi.
— Oh !... jaloux... vous... Françoise... non !
— Non, pas Françoise... vous !
— Dites-moi, si nous cessions ce jeu ?... Vraiment, vous m'obligeriez,
— Ah ! je vous obligerais... oui, mais je ne veux pas, je ne peux pas...
Si vous saviez comme je souffre !
Gilberte leva la tête à ce sincère cri de douleur. Une étrange émotit)n bou- Jeversait le visage de Frantz Archambaud. Un peu de pitié dans la voix, elle l'interrogea :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Ce qu'il y a?... Que je vous adore... Oh! ne parlez pas, je sais, c'est abominable, c'est fou, je me fais horreur. Mais je ne puis plus. Pourquoi, pourquoi êtes-vous entrée dans ma vie, Tavez-vous bouleversée à ce point? Oui, c'est ignoble, je vous fais des reproches. Mais je me sens devenir fou, ma tête éclate, par instants, je sens que je vais hurler votre nom, qu'il va sortir comme un cri de délivrance de mes lèvres, et alors, je me sauve, je cherche une douleur physique, et quand je me suis fait bien mal, le calme revient un peu. Ah! Gilberte, Gilberte.
— Mon pauvre ami, mais vous ne devez pas, c'est mal. Françoise vous aime, vous l'aimez.
— Je Taime... oui, p^ut-être... je ne sais plus. Mais ce que je sais, c'est que près de vous, ma femme*, ma fille...
— ...Ah! vous n'allez pas dire cette abomination... et puis, aon, vous ne les quitteriez pas pour moi. Alors vous n'êtes pas aussi malade que vous le croyez. • ^
Frantz Archambaud se rapprocha de M"^«Orthis.
Des gouttes de sueur perlaient à ses tempes, une folie passa dans son regard. Il murmura, haletant:
— Ah ! si cela continue, je vais me tuer. Je suis perdu ; et ne me demandez pas si pour vous j'abandonnerais Françoise, ma fille... non, car si vous me le demandiez, je répondrais... Oui 1
— Taisez-vous, non, ce n'est pas vous qui parlez: vous, l'honnête homme, le chrétien, car vous êtes chrétien... vous croyez.
— Oui, je crois, et je ne me reconnais pas moi-même. Ah! pour vous, pour vous !... Non, vous ne savez pas à quel point je vous aime. Ma vie c'est vous, elle s'est identifiée à tel point à la vôtre que je n'ai plus une pensée qui ne se rapporte à vous. Des impres-
sions, des riens, je les ressens pour vous, à cause de vous, c'est une torture, et c'est exquis. Je peux bien dire :
ce n'est plus moi, c'est vous qui vivez en moi.
— Folies! Je ne veux même plus vous écouter. J'ai tort.
— Non, vous n'avez pas tort. Est-ce un mal que de faire un peu de bien à un malheureux, et je suis si malheureux?
— Mais vous pouviez ne pas l'être, il fallait vous apercevoir des progrès du mal...
Gilberte laissa tomber sa voix. Un flux de sang lui empourpra le visage.
L'avait-elle arrêté, elle, le progrès du mal ?
Comme une réponse, Frantz balbutiait :
— Me suis-je aperçu seulement de ce progrès ? Je vous ai aimée, ah !
Hélas, du premier jour où je vous ai vue. Je l'ignorais à ce moment-là. Vous souvenez-vous ? C'était trois mois après notre mariage, quand vous êtes revenue d'Angleterre. Je vous connaissais déjà au moral par ma femme, et puis je vous ai rencontrée un soir à TOpéra.
Françoise vous a aperçue de loin. Tenez, c'était pendant l'ouverture de Lohengrin. Nous étions à l'orchestre et vous dans une baignoire. Votre regard, comme en ce moment, paraissait noyé dans un songe et vous étiez lointaine, si lointaine que j'en ai ressenti comme une souffrance. Je voulais que vous revinssiez parmi nous et je crois que j'aurais fait quelque sottise pour vous forcer à redescendre parmi les humains, quitte à vous entendre me juger... d'imbécile !... J'étais déjà jaloux de vos rêves, comme je suis maintenant encore... jaloux... qui sait... des réalités ?
— Arrêtez, je vous prie.
— Pardonnez-moi. Si vous saviez le martyre qu'inflige l'indifférence, vous ne m'en voudriez pas, surtout si vous connaissiez ce qu'on peut endurer à voir se détourner un regard qui ne vous quitte que pour en chercher un autre.
Gilberte pâlit subitement et balbutia :
— Je ne vous comprends pas.
— Plût au ciel ! Oui, c'est vrai, tant que j'ai vu, tant que j'ai cru que vous
aimiez uniquement votre mari, j'ai souffert, certes, je n'aimerais pas comme j'aime si je vous disais que c'était sans frémissement que je vous voyais partir à son bras, mais c'était son droit, c'était votre devoir. Vous vous deviez à lui, je n'avais le droit ni de parler ni de penser. Mais quand j'ai vu peu à peu vos yeux chercher d'autres yeux, votre lèvre trembler, tout votre corps ployer sous l'obsession d'une obscure pensée, alors, une fièvre s'est allumée en moi, mon sang a brûlé mes veines et je peux bien vous l'avouer, c'est pourquoi j'ai osé vous parler comme je le fais en ce moment.
— Grand merci ! Alors sur la foi d'une simple supposition, vous faites bon marché du respect que vous me devez. Savez-vous, monsieur Archambaud, que si je n'avais pas pour Francette l'affection que je lui ai toujours montrée; je vous...
— ... Vous me chasseriez, oui, ce serait un débarras. Mais je ne veux pas vous quitter, je vous aime... mieux que vous ne croyez. Si pour vous j'endurais toutes les vexations et faisais toutes les lâchetés, c'est parce qu'avant tout je
vous veux heureuse. Et je ne veux pas m'en aller parce que vous souffrez, parce que vous allez souff^rir, et je voudrais tant, oui, tant vous être utile, si peu que ce soit, et vous garder...
— ^ Pour vous... quel désintéressement!
— Non, pas pour moi, vous me connaissez bien mal. Qu'est-ce que je vous demande, qu'est-ce que vous ai jamais demandé ?... Un peu, oh très peu d'estime et d'amitié et puis aussi la permission de me griser de l'air que vous respirez, de vous voir de temps à autre me sourire, d'effleurer le bout de vos doigts, de sentir sur mon visage la divine caresse de vos yeux pourtant si fiers et si possédés... d'autres images.
— Encore ? Expliquez-vous, je vous prie.
— Si vous m'avez compris, à quoi bon ? Il y aurait en ce moment de la colère dans votre jugement. Si vous ne m'avez pas compris, alors, je n'ai plus qu'à vous demander, en toute humilité, de me pardonner; de me pardonner pour la souffrance que j'endure quand cette folie attaque mon cerveau et mon cœur.
Ils se turent : Gilberte regarda au loin les plaines baignées de la splen* deur matinale. Elle enviait les paisibles ruminants qui tachetaient de leurs robes claires les plaines vertes. A quoi servait toute cette souffrance qui bruissait en elle et qu'elle venait d'entendre s'exhaler avec désespoir à son côté ?
L'inutile douleur... Ne viendrait-il donc jamais un savant pour la supprimer de ce monde? N'existait-il donc pas, le radium tout-puissant qui endormirait le cœur humain ?...
— Tiens, voilà votre beau-frère ?
Ah! l'allégresse infinie qui noyait
tout son être ! — Non, non, mon cœur, ne meurs pas, toi seul es la raison de vivre, tous les tourments pour une seconde de cette unique volupté; toutes les lâchetés pour la pression de ses doigts sur les miens.
— Eh bien ! cette promenade ?
— Exquise... C'est un crime d'ignorer cette heure unique du lever du soleil. Vous, Archambaud, vous devriez être toujours à l'attendre.
— Merci bien, c'est son métier à lui de se lever, ce n'est pas le mien... Et puis, vous savez, lui et moi, nous ne
sommes pas camarades. J'ai fait son portrait une fois et je l'ai raté. Je veux recommencer : à cette seconde épreuve, j'attrape une insolation ; il se vengeait, le monstre ; depuis ce temps-là, nous sommes brouillés. M"*® Orthis n'est pas comme moi, je l'ai aperçue au jardin dès le lever du jour.
— Je fais une cure de raisins, tous les matins une grappe que je viens cueillir moi-même. £t aujourd'hui j'ai si bien bavardé, que je l'ai oubliée.
— Gilberte, celle-ci est splendide. Daniel se pencha vers la jeune
femme pour lui offrir le raisin ambré qu'il venait d'arracher au faite de la treille; pendant que Frantz Archambaud pâlissait à voir l'éclair de joie qui faisait vibrer M""® Orthis.
— Oh ! le joli tableau ! ne bougez pas : Gilberte, Daniel, vous tenteriez Watteau.
— Tiens, Julien, bonjour.
— Bonjour, tous. Dites-moi, monsieur Archambaud, votre pinceau n'est pas séduit par cette scène champêtre ?
— Julien, laissez donc M. Archambaud. Il n'aime que les fresques, et
nous fournirions tout au plus un sujet de cartes postales.
— Bah, bah! Je ne comprends rien au grand art, moi. Et je vous trouve charmants, toi, GînTâ; toute rose auprès de ce grand garçon qui a, ma foi, bonne mine sur son coursier. D'où reviens-tu donc^ petit ?
— Moi ? De nulle part... Cest-àdire, si; de la route, tout simplement où j'ai été humer l'air frais. Mais toi, Julien, où vas-tu, élégant cycliste ?
— A Bueil, chez le notaire. J'engraisse, n'est-ce pas, Gilberte ? Aussi je suis l'ordonnance du médecin, afin de ne pas faire honte à ma femme.
— Oh! Julien, vous vous calomniez.
M°*^ Orthis eut un léger rire. Souriant, son mari s'était approché d'elle.
— Je vois que votre femme de chambre ne s'était pas trompée et que votre migraine est envolée. Mais, Madame, vous ne m'avez pas dit bonjour.
— Vous non plus.
— Oh ! moi, plutôt deux fois qu'une.
Et Julien Orthis enlaçant la taille de
sa femme se pencha vers elle pour l'embrasser.
— Dites donc, les amoureux, voulez-
vous un paravent ? Vous faites fuir M. Archambaud ; sa pudeur est offensée, comme la mienne, d'ailleurs; aussi, bonsoir. Hop, Ariane, sauvonsnous.
Julien Orthis haussa les épaules d'un air de bonne humeur.
— Quel fou que ce Daniel ! Mais j'aime le voir ainsi, jeune et plein d'entrain. C'est un peu mon fils, ce grand garçon-là, un fils qui me ressemble bien peu : « A père avare, fils prodigue ». Et, en réalité, c'est ma jeunesse qui éclate en lui, je la lui ai donnée jadis de si grand cœur. Il a toutes les qualités, tout le charme que je n'ai pas, il est comme toi, élégant et fin, alors que je ne me suis jamais dissimulé ma lourdeur.
— Oh ! tais-toi.
— Mais non, mais non, que veuxtu, je n'ai jamais fait attention à moi, maintenant je le regrette un peu, pour toi seulement, Gilda ; bien que tu m'aies montré combien tu étais audessus de ces minimes questions d'apparence ; car, sous mon enveloppe peu élégante, tu avais su reconnaître un cœur qui n'est ni fruste, ni lourdaud.
puisqu'il est tout plein de toi. Bah!
j'aurai un fils qui te ressemblera, où je croirai me reconnaître. Et ce sera le bonheur parfait.
— Tu n'es pas superstitieux, sais-tu bien qu'on ne doit jamais crier si haut son bonheur; il est des lutins toujours prêts à vous donner un démenti.
— Oh! les lutins sont passés de mode. Sur terre il n'y a plus que des fées, j'y crois, puisque tu es auprès de moi. Seulement, ma chérie, j'ai rendezvous à onze heures, dis-moi qu'il est l'heure de m'en aller.
— A bicyclette faut-il si longtemps ?
— Vingt minutes, je ferai de la vitesse... Veux-tu bien ne pas rire, moqueuse.
— Je ne ris pas, je souris... tout au plus ! Serez-vous rentré pour le déjeuner ^
— Si je ne suis pas là à midi, commencez le repas sans moi, je ne dois pas faire attendre nos hôtes.
— C'est entendu, à tout à l'heure, ami.
Gilberte s'attardait à voir son mari s'éloigner.
Un sourire douloureux crispa ses lèvres...
Pourquoi fallait-il qu'en une subite évocation la silhouette de Daniel vînt se dresser devant ses yeux pour lui rendre plus profonde la différence qui existait entre les deux frères.
fevÈRE comme la vieille M""® Orthis qui la présidait, la table de l'immense salle à manger se garnissait peu à peu des convives que l'impérieux coup de cloche de midi devait réunir.
Vaste comme une chapelle, avec ses hautes boiseries et son plafond de chêne, le réfectoire, comme l'appelait plaisamment Daniel Orthis, était le cadre fait à souhait pour l'austère visage de la maîtresse de maison. Droite sur son large fauteuil de cuir, elle prêtait peu d'attention aux bavardages qui bourdonnaient auprès d'elle, elle paraissait toujours absorbée par de lointains souvenirs, et seule la présence de ses fils semblait la faire vibrer, ils étaient son orgueil, surtout peut-être parce qu'ils avaient su con-
loo l'Eve
server à la maison qui portait son nom tout le prestige et tout l'éclat du passé.
Car c'était là sa passion : cette maison fondée par son père, transmise à son mari et agrandie par ce dernier jusqu'à la célébrité, source et aliment de fortune inattaquable. Reine de ses fabriques, elle était restée de loin la patronne, et bien qu'elle aimât peu Gilberte, elle lui savait gré de n'avoir en aucune façon usurpé ses fonctions et d'être toujours pour ses ouvriers Tunique M™® Orthis.
— Eh bien, eh bien, Gilberte, vous ne vouliez pas déjeuner aujourd'hui.
La jeune femme tendit son front à sa belle-mère et, d'un ton d'amabilité voulue, répondit:
— Je vousdemande pardon, je suis en retard, mais j'avais oublié l'heure. Julien n'est pas rentré ?
— Non, il est sorti pour affaires, il m'avait prévenue.
— Ah!
Les conversations avaient cessé. Gilberte demanda :
— Suis-je à ce point trouble-fête ?
Parce que je suis là, vous ne dites plus rien. De quoi parlait-on, Françoise?
l'Eve ioi
— Ma foi... je ne sais plus bien...
— Tu rêvais ; voyons, Daniel, rallumez le flambeau de cette causerie.
— Eh bien, voilà, Gilberte : le docteur Desfosses, votre voisin, nous narrait le cas d'une de ses clientes qui, après avoir divorcé, s'est remariée avec son mari. Qu'en pensez-vous ^
— Pourquoi Tavait-elle quitté ?
— Pour suivre un chanteur qu'elle croyait aimer. Puis elle s'est aperçue que dans le chanteur elle n'adorait que les héros qu'il représentait : lorsqu'il ne portait plus le petit collet de des Grieux ou la mélancolie de Werther il était le bourgeois le plus embourgeoisé qu'elle eût connu. Elle l'a planté là et est revenue vers le mari.
— Et il l'a acceptée ?
-— Oui. C'est le Père Monsabré qui disait, je crois : « Erreur n'est pas péché ». Et puis il est en sécurité maintenant, elle a l'expérience, je suis sûr qu'elle ne se laissera plus prendre aux mirages.
— S'il l'aimait ! On est si lâche quand on aime...
Gilberte sourit à la réponse de Frantz Archambaud et reprit :
— En tout cas, cette dame n'avait pas un défaut bien féminin : le respect humain. Je ne comprends pas qu'elle ait osé affronter les critiques. Elle ignorait aussi l'orgueil. Quelle honte de revenir quémander une affection que l'on a rejetée.
— Quand on a le ventre vide, on fait bien des choses, et il paraît que ce beau chanteur dépensait plus que sa voix ne rapportait.
— Alors, docteur, vous croyez que c'est pour quelques gros sous que cette femme s'est humiliée de.vant son ancien mari. Oh! non, laissez-moi au moins croire que c'est par un regain d'amour, c'est moins démoralisant.
Gilberte avait pâli légèrement en entendant cette appréciation de son beaufrère. D'une voix un peu fébrile, elle demanda :
— Quelle heure est-il ?
— Une heure moins cinq.
— Oh ! qu'est-ce que fait mon mari ?
Grave, la voix de sa belle-mère murmura :
— Voilà un quart d'heure que je me le demande.
— Voyons, maman, et vous, Gilberte,
l'èvb 103
vous n'allez pas vous tourmenter, vous ne connaissez pas encore les notaires.
Et puis Julien est bavard.
— Oh oui, il est bavard. Ainsi, ce matin, je l'ai surpris avec le jardinier lui indiquant une nouvelle méthode de grefter les rosiers, et vous savez, Madame^ ce n'est pas pour la blâmer, mais sa méthode, qu'il croyait neuve, c'est celle que j'emploie depuis dix ans.
Gilberte ne releva pas la phrase du docteur, elle suivait sur le visage de sa belle-mère l'inquiétude qui la peignait.
Dans l'oppressant silence, une abeille qui venait d'entrer par la fenêtre grande ouverte bourdonna avec insistance sur les corbeilles de fruits. Brusquement, elle s'envola et, dans le calme mortel, Gilberte à son tour éprouva un malaise, elle dit tout à coup :
— Il fait si chaud. Le notaire a retenu Julien a déjeuner.
Ce fut une détente; aussitôt les visages se rassérénèrent, les voix se croisèrent.
— Mais oui ; comment n'y avionsnous pas pensé plus tôt ?
— C'est vrai, il va faire de l'orage,
104 l'^ve
Maître Nicolet n'a pas voulu qu'il revînt à jeun par cette chaleur.
— Je suis sûr qu'il lui indique la greffe des rosiers, la nouvelle greffe, ah, ah !
— Vous êtes méchant, docteur...
— Cejulien, tout de même!... et vous savez, Gilberte, H°'® Nicolet est très jolie, une blonde frêle, avec des yeux...
grands comme ça et une taille, une
taille que je prendrais entre le pouce et l'index.
— Pardon, Madame ; mais M™** Nicolet n'est pas ici en ce moment, elle est à Trouville chez des amis depuis le premier.
^jme Orthis sursauta à cette phrase que venait de lui dire le valet de chambre.
— Vous entendez, Gilberte, maître Nicolet est seul, il n'a pas retenu Julien à déjeuner. Il est arrivé quelque chose à mon fils.
Daniel se leva.
— Ne vous tourmentez pas, maman, j'y vais. Jean, ma bicyclette, vite. Tiens, qu'est-ce qu'il y a ? Le garde-champêtre!... Qu'est-ce qu'il veut?...
Tous les convives se levèrent brus-
quement. Au malaise qui les angoissait depuis le commencement du repas avait succédé cette terreur folle qu'apporte l'inconnu précurseur du malheur.
La vieille M™® Orthis avait jeté un cri rauque.
— Julien, mon enfant!
Et, pendantque quelques-uns s'élançaient vers le jardin, les autres, se précipitant vers le grand fauteuil de cuir, essayaient de rassurer la mère terrifiée.
Comme Gilberte, après avoir apaisé sa belle-mère par quelques mots d'espoir, franchissait à son tour la portefenêtre, elle fut arrêtée par son beaufrère qui, le visage bouleversé, la prit par la main en murmurant : Gilberte, Gilberte!
La jeune femme ferma les yeux. Elle comprit soudain que cette douleur qu'on allait lui apprendre était surtout sienne au remords qui l'angoissa en songeant à l'effrayante tromperie qu'avait été son mariage. Elle chancela : un démon avait donc écouté ses blasphèmes, il avait voulu la débarrasser de Thomme qu'elle n'aimait pas...
— Il est mort, dites, il est mort ?
Et elle s'abattit, inconsciente, dans
ro6 l'Eve
les bras qui se tendaient pour la recevoir
C'était dans toute la maison une allée et venue continuelle^ Taffolement qui suit les catastrophes.
Gilberte, endolorie, se souleva sur son lit pendant que Françoise Archambaud qui la veillait s'approchait doucement.
— 11 est mort? Dis!... Mais, enfin, je dois savoir! Dis-le moi! Je ne peux plus endurer cette incertitude!
Avec des précautions infinies, Françoise entoura le cou de son amie et, pendant que des larmes brûlantes inondaient ses bras croisés, elle murmura :
— Sois forte, il y a eu un accident.
— Un accident, ah ! j'y vais.
Sautant du lit elle courait déjà à la
porte.
— Non non, n'y va pas, non, pas en ce moment.
Gilberte se retourna, livide, et, d'une voix blanche, prononça ces mots :
— Si, j'y vais, ma place est auprès de mon mari mort.
Et, lentement, elle entra dans la chambre funèbre.
C'était le soir ; la pendule sonna une demie, alors Gilberte releva la tête qu'elle cachait dans ses mains. Elle avait exigé qu'on la laissât seule, et les amis, M™® Orthis, Daniel même, avaient respecté le désir de celle que Julien aimait au-dessus de tout.
Elle était très pâle, mais pas une larme ne coulait de ses yeux qu'un cerne bleuâtre agrandissait et faisait plus brillants ; elle s'appuya, lasse, au dossier du prie-Dieu sur lequel elle s'était agenouillée tout à l'heure et elle regarda l'exsangue visage de celui qui l'avait quittée quelques heures plus tôt, tout rempli de la joie de vivre, téméraire même dans son illusoire bonheur qui n'était que le début de sa brève agonie.
C'était fini, Tâme s'était retirée de ce corps, le cœur avait cessé de battre et jamais, jamais plus cette enveloppe de chair ne s'animerait; son règne était achevé, d'autres viendraient qui penseraient, aimeraient, souffriraient, maïs elle, ni dans dix ans, ni dans dix siècles ne s'animerait jamais plus...
Pauvre Julien ! murmura Gilberte.
Elle s'apito)^ait sur son sort, comme
io8 l'Eve
les âmes sensibles le feraient à la cérémonie funèbre ; elle était triste à la pensée que l'être si bon qui l'avait adorée dormait éternellement, mais nul désespoir ne la bouleversait. Elle regrettait Tami, elle ne pouvait pleurer l'amant. Un malaise la hantait pourtant: elle ne voulait pas s'avouer qu'elle souflrait en songeant que sa position si bien assise dans le monde allait être bouleversée, et cependant cet égoïste souci lui était plus pénible qu'elle ne l'aurait souhaité.
Il faudrait tout quitter : aujourd'hui elle était encore la femme de Julien Orthis, demain elle serait la veuve, la veuve sans enfants, presque IMntruse.
Adieu, lafortune, le luxe qui rend jolie, adieu toutes les délicatesses d'un nid capitonné par une vigilante tendresse.
Avec le sévère voile des veuves il faudrait retrouver l'austère médiocrité de
son enfance Une angoisse Tétrei-
gnit! Daniel!... lui aussi, il faudrait l'abandonner. Comment n'y avait-elle pas songé plus tôt.^.. Non, non, pas cela !
Elle sursauta ; des gouttes de sueur perlèrent à ses tempes. N'était-ce pas
un sacrilège, cette pensée de Tautre auprès de la couche funèbre de celuici ? Si un au-delà existait, quelle souffrance ne devait-il pas endurer de voir si vite infidèle celle qu'il avait voulu faire la compagne de toute son existence. Elle reprit son chapelet, qu'elle avait laissé glisser, et commença un pater. Eclairé par la lueur rose des bougies, son mari paraissait dormir; elle se souvint tout à coup de la première nuit qu'elle avait passée à son côté. Au matin, las de caresses et de bonheur, il s'était endormi ; elle, énervée et déçue, elle l'avait regardé dormir; pendant les heures lentes d'un de ces gris matins de novembre, elle avait analysé ses sentiments et ses sensations et elle n'avait ressenti qu'un incolore désappointement uni à un léger dégoût d'elle-même et de celui qui l'avait tenue avec furie entre ses bras.
Il lui avait semblé un peu ridicule et, maintenant encore, dans la rigidité de la mort, elle n'oubliait pas qu'il lui avait jadis paru lourd et sans grâces.
«Je me suis trompée, est-ce ma faute?...
Ah ! si je Tavais aimé ! » murmura-t-elle.
De nouveau toute sa chair si rebelle
ifio l'Eve
nag'ière au baiser tressaillit au seul souvenir d'une pression de main de Daniel.
€ Ah ! mon Dieu, je vous en prie, qu'est-ce que j'ai ? » cria.t-elle.
Comment était-il possible qu'une pareille pensée la traversât à nouveau.
Etait-ce la sensation de la liberté reconquise qui bouleversait ainsi tout son être ?
Une fièvre inaccoutumée faisait battre ses tempes; elle eût souhaité abîmer sa langueur dans une mâle étreinte. La mort, si proche d'elle, ne t'effrayait nullement : ses nerfs s'engourdissaient peu à peu ; seule, sa pensée vagabonde vivait en elle.
Brusquement, elle se revit dans le jardin fleuri du Vésinet auprès de Fr^ntz Archambaud qui lui détaillait en artiste la fresque d'Orcagna. Allaitii prendre fin, le « Songe de la Vie > que tant avaient envié, allait-il devenir un mauvais rêve ? Que lui réservait l'avenir ? Une fatalité s'acharnerait-elle sur sa personne, ou bien, au contraire, tout s'était-il combiné pour son bonheur ? Ah ! l'inélujctable destin !
l'ève 1 1 i
Que pouvait-on contre lui ? N'était-il pas écrit que Julien trouverait la mort, sur cette route déserte. Ou sinon, pourquoi se serait-il placé justement à l'heure désignée au tournant d'une route pour être tué net par Técraseuse.
L'eût-il cherchée, cette mort, qu'elle ne llaurait pas aussi bien rencontré, et l'au- -tomobile meurtrière qu'il aurait attendue pour le débarrasser de l'existence serait arrivée une seconde trop tôt ou une seconde trop tard. Oui. tout était écrit ; les disciples de Mahomet avaient trouvé la vraie sagesse qui consiste à ne s'étonner de rien et à ne pas même regretter un malheur, aussi difficile à arrêter que le flux et le reflux de l'Océan.
Tout est écrit ! 11 était prévu, son mariage ; elle était inscrite à l'avance, cette mort foudroyante. Et pourquoi ce mariage, pourquoi cette mort? N'était-ce pas pour préparer une seconde union avec l'homme aimé... ? Et pourquoi, s'il devait en être ainsi, à quoi bon maîtriser sa pensée ? Elle serait à lui malgré tout-
Gilberte tordit ses mains dans un geste d'impuissance. Non, non, folie.
il ne m'aime pas, il ne m'aimera jamais! Ah! j'aurai beau faire, je serai toujours pour lui la femme de son frère, de ce frère qu'il aimait et vénérait à régal d'un père et dont la veuve lui resterait toujours aussi sacrée que l'épouse jolie et admirée l'avait été pour lui. Elle avait été pour lui une sœur... rien qu'une sœur; quel espoir avait-elle de le voir changer de sentiment ? Ne la croirait-il pas aussi incosolable ? Pourrait-il supposer que la femme de Julien ne serait pas l'éternelle épouse fidèle. - La jeune femme se leva et s'approcha de la couche funèbre ; une lueur de folie passa dans son regard Ah! pourquoi l'avait-il choisie ? Veuve d'un autre, elle n'aurait au moins pas trouvé un cadavre entre elle et Daniel... Un sanglot la secoua toute et elle s'agenouilla au pied du lit; des larmes coulèrent enfin de ses yeux durs pendant qu'elle suppliait comme un enfant: Dis, puisque tu m'aimais, tu veux me voir heureuse, tu sais maintenant que je l'adore, lui, tu Taimais aussi. Nous étions tes deux enfants, tu l'as dit, ce matin encore; dis, change son cœur, mets un
tout petit peu d'amour dans son âme, inspire-le, je l'aime, veux-tu ? Répondsmoi !
Ses yeux s'hypnotisèrent sur le visage glacé ; elle se penchait, avide, comme pour recueillir un dernier souffle. Soudain, avec un cri, elle se rejeta en arrière, elle avait cru le voir remuer; alors une terreur folle la fit se blottir au fond de la chambre ; elle allait s'enfuir, appeler au secours. Une honte la retint; et puis, non, elle ne voulait personne pour troubler sa pensée... elle reprit sa place auprès du lit mortuaire et, doucement, elle se mit à pleurer. Elle enviait maintenant la sérénité du mort; c'en était fini pour lui de toute lutte et de toute souffrance.
N'était-ce pas lui qui lui suggérait ces pensées qu'elle se reprochait comme des crimes ? Peut-être rêvait-il de l'unir au frère qu'il avait chéri uniquement jusqu'au jour où il l'avait rencontrée, elle, la fière Gilberte. Peut-être souffrait-il à la pensée de la voir abandonner cette maison qu'il eût voulu pour elle un palais, tout ce luxe qu'il lui avait donné et que dans son imprévoyance il n'avait jamais songé à lui
assurer? Ne souhaitait-il pas qu'elle en restât possesseur ?
Ah ! si j'avais un enfant! Ce rêve de toutes les femmes, pour la première fois, elle le formulait. Jusqu'ici elle s'était peu souciée d'une petite créature qui naîtrait de sa chair et, subitement, Tintense regret lui venait de ne pas avoir à ses côtés un frêle rameau qui la rattacherait à la vieille souche, elle, l'étrangère. La mère du fils de Juliew serait reine à ce foyer où la tempête venait de porter la dévastation. Ce faible lien serait la chaîne sûre qui la riverait pour toujours aux côtés de Daniel... Qui sait ?... Pour que l'enfant du frère aîné ne fût pas livré un jour à des mains étrangères, qui sait s'il ne voudrait pas remplacer le père disparu ?
Et dans son humilité d'amoureuse, Gilberte songeait: qu'importerait que je me l'attache ainsi, pourvu qu'il me laisse l'aimer, pourvu que je le voie, que je vive de sa vie, que je le respire comme une bouffée de jeunesse. Ah !
certes, pour l'enfant de l'aîné, que ne ferait pas M^'^Orthis pour lui conserver la fortune, la vieille maison. Ne pous-
l'Eve i 13
serait-elle pas son fils cadet à tout réunir sous son nom ?
Un enfant!... folie! jamais elle ne serait mère. Non, aucun fruit ne sortirait de ses flancs voués maintenant à la stérilité ; elle vieillirait solitaire, n'ayant connu du mariage que les chaînes, et de l'amour que la souffrance.
Non, Dieu n'avait pu bénir cette union qui n'avait été pour elle qu'un marché, et c'était là sa juste punition, elle s'était vendue en reniant l'amour, et Tamour s'était vengé : il la tenait prisonnière, se riait de son tourment et dans son marché c'était elle la dupe.
Un enfant ! Non, ce serait trop beau, quelles raisons y aurait-il pour qu'elle portât maintenant dans son sein une es* pérance qui jamais n'y était née. Un miracle...! 11 faudrait un miracle, murmura-t-elle ironiquement... Je ne peux pourtant pas en voler un et le faire passer pour le mien...
La jeune femme se sentit rougir de cette pensée presque criminelle... On ne naît pas avec un caractère, ce sont les événements qui se chargent de vou« le modeler. Elle songea à cette phrase
ii6 l'Eve
qu'elle avait dite naguère, et elle soupira... Que faut-il souvent pour rester bonne, honnête, pour être la femme parfaite ? Rencontrer un peu d'amour permis et le mettre comme de la ouate dans son existence pour la protéger des accidents qui menacent sa fragilité.
Elle, elle n'avait connu Tamour que lorsqu'il était défendu, et, à cause de lui, toute sa vie serait bouleversée, s'il ne la conduisait pas jusqu'au crime.
Jusqu'au crime!... un souffle de démence traversa son cerveau... qui sait si elle n'était pas féconde, et si un autre n'eût pas fait jaillir en elle la source
créatrice... Qui le saurait jamais .^
D'autres, avant elle, certes, y avaient songé ; qui pourrait affirmer que bien des reines n'avaient pas fourni ainsi l'héritier du trône.
La jeune femme retomba, épuisée, sur elle-même. Quelle abomination!...
ce serait un vol, ce serait une lâcheté
et un crim.e , non, elle ne pourrait
vivre avec ce poids sur la conscience...
Et pourtant que de femmes trompaient leurs maris, que d'enfants d'adultère dans le mariage ! Elles vivaient, ces femmes, elles étaient heu-
reuses, elles oubliaient, et elle, qui tromperait-elle ? Son mari n'était plus, elle était libre, libre de façonner sa vie.
Elle voulait sa part de bonheur, son droit à Tamour, les moyens n'étaient rien, le but était tout.
Les heures s'égrenaient, lentes ; les bougies peu à peu se consumaient, Tair était pesant; dans la nuit, un chien se mit à hurler lugubrement, c'était une plainte prolongée, le cri de souffrance et de détresse de la bête qui sent passer la mort et la salue d'un gémissement d'agonie. La jeune femme frissonna....
A cette heure,ilyavait, depar le monde, des couples enlacés, des serments échangés ; des baisers s'envolaient des lèvres unies; dans des étreintes extasiées, des êtres oubliaient le monde.
Mais, elle, jamais, ne connaîtrait ces ivresses ; elle ignorerait toujours la douceur des aveux, la quiétude bienheureuse du repos sur l'épaule de l'aimé.
Jamais une. heure d'amour ne rachèterait cette nuit d'épouvante et d'angoisse au chevet de l'homme qui n'avait pas su faire battre son cœur. Ah ! cette nuit ne finirait donc jamais! J'ai peur,
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j'ai peur! murmura Gilberte. Elle se leva, d'un mouvement machinal ; elle n'osait plus regarder le mort, effrayant maintenant avec ses traits tirés, et durcis ; soudain le bois du lit craqua avec un sinistre écho. Alors, épouvantée, la main sur ses yeux, elle courut à la porte, l'ouvrit et, traversant à grands pas le petit salon, elle entra dans sa chambre et s'affaissa sur sa chaise-longue.
— Madame, Madame, qu'y a-t-îl ?
A genoux auprès de la jeune femme, Frantz Archambaud réchauffait ses mains glacées dans les siennes.
— Vous !... comment, où étiez-vous ?
— Je n'ai pas quitté le petit salon, vous m'aviez refusé l'entrée de la chambre funèbre ; mais j'avais le pressentiment de cette peur qui vous a affolée tout à coup, et je voulais être là, tout près, pour vous rassurer, pour que, à sentir, avant de l'avoir désirée, une amitié qui réchauffe, vous pussiez éprouver la bienfaisante sécurité qui apaise les nerfs en déroute. Vous ne m'en voulez pas ?
— Vous en vouloir, mon pauvre ami.,., alors que vous pensez unique-
l'Eve -i\^
ment à moi, à moi qui ne vous ai tant que du mal ?
— Du mal !... ah !... mais je préférerais souffrir cent fois plus encore, « c'était possible, et savourer la millième partie de la douceur qni m'enveloppe en vous aimant. Pardonnez-moi ; c'est indigne de vous parler de moi en iwi pareil moment. Vous souffrez beaucoup, dites, répondez ?
Devant les yeux anxieux qui attendaient sa réponse, le regard de M"'® Grthis vacilla ; elle eut une minute d'hésitation, puis, tout bas, la voix rauque^ elle prononça :
— Jugez-moi comme vous vou<lrez^ c'est épouvantable, ce que j'éprouve^ oui, c'est de la stupeur, de Thébéte* ment, mais, laissez-moi être franche avec vous, cela me soulagera. Eh bien.!
il me semble que je respire plus librement depuis... depuis qu'il n'est plus là!
— Vous ne l'aimiez pas, ah ! je m'en doutais!...
Et Frantz Archambaud couvrit 'de baisers les mains qu'il pressait toujours.
Violemment, la jeune femme les Itfi
arracha. Avec tout son orgueil, elle lança d'un air de défi :
— Non, je ne Taimais pas, mais ne croyez pas que...
Les mots se figèrent sur ses lèvres glacées, une horrible pensée traversait son esprit. Elle enfouit sa tête dans les oreillers sur lesquels elle s'était appuyée et elle se mit à sangloter.
Emu de cette douleur qu'il avait provoquée, Archambaud se pencha sur la jeune femme.
— Amie, je vous en conjure, ne m'en veuillez pas; accusez ma tendresse, mais ne croyez pas que j'aie voulu vous oflFenser. Vous ne savez pas ce que j'ai pu éprouver; moi, pauvre affamé d'amour, quand j'ai entendu votre cri. Vous ne comprenez pas ce que j'ai souffert en vous sentant à un autre, à un autre qui vous adorait et que je croyais que vous aimiez ; ah ! ces nuits de torture à vous imaginer dans ses bras, à vous voir sur son cœur : haletant, la sueur aux tempes, le feu dans les veines, je croyais entendre vos soupirs qui n'étaient que les bourdonnements de ma fièvre, mais qui m'empoisonnaient comme le plus mortel des
narcotiques. Maintenant, je sais, entendez-vous, je sais que vous ne l'aimiez pas. Ah ! je n'ignore pas que vous ne m'aimerez jamais, non; mais de ma vie je paierais cette minute divine où je vous sens, là tout près, m^appartenant un peu, malgré vous, mais à moi tout de même, et n'ayant au cœur...
quoi... pas même des souvenirs... Ah!
si je vous avais rencontrée plus tôt, quelle vie eut été la mienne, oui, je vous aurais si bien enveloppée, pénétrée de mon amour que vous vous seriez laissée attendrir. Si vous saviez comme je me serais fait doux, patient, pour vous servir ; je vous aurais adorée comme le poète adore sa chimère et le prêtre son Dieu. Je ne sais pas si vous auriez eu vertus ou défauts, qualités ou vices, vous auriez été vous, vous seulement. Tout le reste aurait disparu pour moi, gloire, fortune, avenir, j'aurais tout sacrifié sur un signe de votre petit doigt. Oui... Vous haussez les épaules, vous me croyez fou ? bienheureuse folie qui me ferait sourire à la mort, si, pour vous plaire, ne fût-ce qu'une minute, vous me demandiez ma vie.
Malgré elle, la jeune femme se^ laissait bercer par la musique des mots gri* sants. Comme un encens voluptueux, ce flot d'amour Téblouissait; inconsciemment, elle appuyait sa taille souple sur le bras puissant qui s'était glissé derrière elle. Après l'effroi et la solitude de la triste veillée, elle éprouvait la bienheureuse détente de la sécurité, ses yeux se fermèrent, pendant que le peintre continuait.
— Ah ! venez, enfuyons-nous. Je vous conduirai dans des pays de rêve où tout sera amour et beauté. Je vous aimerai parmi les fleurs et les parfums ; par des aubes radieuses, je vous adorerai et, quand viendra le soir, je ne serai pas encore las de vous vénérer à genoux. Venez, nous irons dans les vieux cloîtres italiens, où votre robe blanche sera comme un rayon de lune, où, par de tièdescrépuscuîes,jevous devinerai plus que je ne vous verrai sous l'ogive des arceaux qui encadreront votre beauté comme le nimbe des madones. Venez, nous fuirons plus loin encore, nous remonterons le cours du grand fleuve égyptien, vous serez reine sur une dahabieh fleurie et je demeure-