‹ L'ÈveChapitre 2 sur 4 · LÈVE I2J · texte numérisé non relu

LÈVE I2J

rai votre esclave. Plus loin, plus loin encore nous fuirons le monde ; nous irons dans les îles fabuleuses où les rives sont de perle et les forêts d'orangers et là je ne vous demanderai plus rien que de me coucher à vos pieds et de vous respirer comme la plus belle et la plus rare des fleurs. Venez, ah^ dites, venez, je suis fou, je suis ivre, Gilda, je t'adore.

Un frisson la secoua toute, elle renversa la tête sous le baiser qui lut meurtrissait la bouche et elle se donna sans rien défendre de son corps, pendant qu'une folie passait au fond de ses yeux et que ses lèvres murmuraient :

Daniel !... Daniel !...

Comme, après leur crime, les meurtriers s'enfuient en reniant le châtiment de leur attentat : Gilberte Orthis et Frantz Archambaud se levèrent brusquement et, la main sur les yeux, s'éloignèrent l'un de l'autre. Pendant que Tan songeait avec désespoir à l'acte abominable qu'il venait de commettre dans une véritable crise de folie, les idées en déroute; l'autre, dans un dégoût de tout elle-même, pensait avec

angoisse à la lâcheté qu'elle venait de commettre, à son odieuse tromperie, et se demandait si son mensonge ne serait pas une inutile comédie. Quel nom méritait son acte?... Tamour qui rachète tout pouvait-il être une raison suffisante pour risquer son honneur et son honnêteté, pour usurper si sa faute était féconde, un nom et une fortune ? S'il venait, l'enfant ne serait-il pas maudit et rendu responsable du crime de sa mère ?

Le jour commençait à poindre, un coq se mit à chanter; comme le faible Pierre, elle venait de renier son maître... une douceur passa sur son cœur déchiré ; à tout péché miséricorde. Pierre, lui, avait été pardonné ; elle s'humilierait aussi, elle se ferait toute petite et très douce et, peut-être, l'oubli et la paix, et, qui sait, le bonheur... Mais soudain elle revit le mort, le mari abandonné et trahi qui formait son dernier sommeil là, et, toute blanche, sans bruit, elle glissa sur le tapis, cependant que le soleil inondait la chambre et que par la fenêtre restée entr'ouverte les oiseaux gazouillaient éperdûment saluant le renouveau, la vie, Tamour.

ADAME n'a plus besoin de rien ?

Madame a assez chaud ?

— Merci,Jeanne,celava bien, Vous pouvez descendre, je vais essayer de dormir; et je pense que demain le médecin me signera ma permission de sortie; puisque tout à l'heure il m'a trouvée guérie!

— Oh ! sûrement, Madame a très bonne mine ; heureusement que Madame est très courageuse, après une telle secousse... enfin... Tout à l'heure, la belle-mère de Madame m'a priée de vous demander si elle pouvait monter, quedois-je lui répondre.^

Gilberte Orthis eut un geste de lassitude, elle ferma les yeux, puis, les rouvrant avec une expression d'effroi, elle répondit très vite :

— Dites-lui de venir, dans une demi-heure.

— Bien, Madame, à tout à l'heure, je vais à la lingerie.

— C'est cela, à tout à l'heure.

La jeune femme se souleva sur son oreiller ; puis, quand elle se fut assurée que la porte était refermée, elle saisit une glace à main posée auprès d'elle et s'examina avidement.

Les lèvres blanches, elle murmura.:

— Est-ce possible, est-ce possible ?

Non, Dieu devait me punir, et ceJa^ c'est, c'est... tout ce que je souhaitais!... Tout ce que souhaitais, oui..auparavant... mais maintenant?... Oh!

je me fais horreur... Ma tète éclate...

Ah ! mourir, mourir, quelle délivrance!... Mais non, la mort ne veut pas de moi ; oui, c'est là le châtiraentv avoir devant mes yeux éternellement le fruit de mon crime; cet enfant, je le hais! Entends-tu, toi que l'on dit vivre dans mon sein, je te hais, je te mauv dis... mais non ! qu'est-ce que je dis..^ Seigneur, ayez pitié !

Un sanglot l'abattit. Prostrée sur sjes couvertures, elle étouffait les cris exhalés malgré elle de ses lèvres desséchées;

Elle se redressa, livide.

— JMes idées s*en vont, qu'est-ce que j'ai ?.•. est-ce que je vais devenir folle, non, non, je ne veux pas... oh ! j'ai peur, j'ai peur!

Elle but avidement une gorgée d'une potion calmante, et sans forces retomba sur son lit. Anéantie maintenant, les yeux fermés, elle repassait dans sa mémoire les quelques semaines qui venaient de s'écouler. L'évanouissement qui avait suivi sa faute n'avait été que le prélude d'une sorte de fièvre nerveuse qui pendant plus d'un mois l'avait terrassée; elle avait vécu dans un état comateux qui avait épargné à son esprit toute pensée, elle avait vu comme en rêve des visages plus indifférents ou ennuyés que véritablement anxieux, les amies qui auraient pu la plaindre avaient dû s'éloigner et elle n'avait aperçu de temps en temps que la vieille M""® Orthis accablée dans son chagrin, atteinte aux moelles par la perte de son fils aîné, deux fois veuve, semblait-il, après cette disparition de celui qui avait été le soutien et le second chef de la famille. A peine avaitelle entrevu Daniel, qui, ébranlé sérieu-

sèment par la mort du frère qu'il chérissait plus qu'un père, avait dû, lui aussi, prendre le lit. Mais peu lui importait; elle n'avait ni rêvé, ni vécu, elle s'était abandonnée comme une vague charriée par la mer impétueuse, attendant sans penser le jour suivant; et les jours s'étaient succédé jusqu'à ce matin désolé où, en même temps que sa guérison, elle avait appris sa future maternité. Alors toute sa chair s'était révoltée, tout son corps avait frémi en même temps que son àmeet son cœur ; dégrisée, elle avait pu mesurer retendue de son crime, et elle s'était fait horreur. Non, elle ne voulait plus vivre dans cette atmosphère de honte et de tromperie ; bravement elle s'en irait, elle avouerait sa faute.

«Cet enfant je le hais... alors... qui «ait? Je me tuerai. »

Mieux valait ne jamais naître, pour ce que l'existence pouvait apporter...

Un coup impérieux frappé à la porte la fit tressaillir; blême, d'une voix sans iimbre, elle articula à peine :

— Entrez.

Droite dans sa longue robe aux

lourds plis de crêpe, la vieille M""® Orthis semblait une vision arrachée au cerveau de Shakespeare; sur son visage jauni, les larmes avaienttracédeux sillons bruns et ses cheveux étaient devenus plus blancs encore et semblaient couverts d'une neige arrachée aux cimes les plus inaccessibles. Elle se pencha sur le lit de sa belle-fille et, posant sur son front ses lèvres desséchées, elle lui demanda.

— Comment allez-vous, Gilberte?

Mieux, je pense, car vous avez bonne mine.

— Je vous remercie, je vais mieux en effet. Mais vous, mère, comment vous portez-vous ?

La vieille dame secoua la tête.

— Pour moi, il n'y a plus ni mieux ni plus mal. J'irai bien le jour où la mort viendra me chercher. Aussi ce n'est pas de moi qu'il s'agit^ mais de vous. Que comptez-vous faire ?

Gilberte eut un sursaut.

— Moi ? Je ne sais pas, je n'ai pas pensé. Est-ce que vous comptez quitter Garennes si vite ?

— Depuis quinze jours déjà, nous devrions être de retour à Paris. C'est la

première fois que j'ouvre mes volets à la campagne le matin du premier octobre. N'importe, je ne pouvais vous laisser seule ici, puisque votre mère est clouée sur son lit avec ses rhumatismes. Mais il me faut rentrer, j'ai des obligations à Paris, les comités des œuvres dont je m'occupe vont se réunir, je ne puis manquer d'y être ; pour Daniel aussi, cette maison est trop triste; il me fait peur depuis... depuis... que Julien... n'est plus là. Oui, il faut que je l'arrache à cette solitude... Je n'ai plus que lui, vous comprenez, ma fille.

— Oui, et moi, je n'ai plus personne !

— Vous êtes jeune... et puis, vous avez vos parents ; vous allez être heureuse de vous retrouver auprès d'eux.

— Oui... certainement... je partirai dès que le médecin me le permettra, le plus tôt possible. Mais pourquoi ne me précéderiez-vous pas ? Je vous rejoindrais dans quelques jours.

— Mon enfant.. • oui... mais... pour vous!... est ce que cela ne serait pas plus... consolant... d'être auprès de votre mère... Oh! vous viendrez à la

maison quand vous voudrez... il y aura toujours une chambre pour vous...

Mais, vous savez, je n'ai jamais eu de fille... vous comprenez vous-même, cela vaut mieux.

Gilberte avait écouté sa belle-mère parler avec une lueur de haine dans le regard. Ah ! c'était bien ce qu'elle avait prévu, on la chassait!... pour un peu, l'avare vieille dame lui aurait donné ses huit jours... Ce n'était que trop juste... qu'était-elle? Une bouche inutile !... Jadis on l'avait acceptée et supportée par égard pour son mari. Maintenant, elle n'était plus que le meuble encombrant dont on a hâte de se débarrasser... Eh bien! on verrait!...

Comment ?Elle allait peut-être avouer sa faute à cette femme austère, elle allait s'humilier, s'abaisser, pourquoi ?... Pour le beau plaisir de satisfaire sa conscience...! Une conscience ?

Qu'était-ce au juste ? Une illusion, tout au plus une vieille légende élevée à la hauteur d'un principe ! Non, elle serait encore belle, admirée, enviée, aimée peut-être!... Elle connaissait le mot magique par lequel les fées rendaient dieux les simples mortels, elle

allait le prononcer... Elle se redressa, altière, sur ses oreillers, elle jeta un coup d*œil sur le luxe qui la baignait d'une atmosphère de griserie ; par la fenêtre entr'ouverte, elle plongea son regard sur les frondaisons rousses des grands arbres parés de l'automne ; elle embrassa toute l'étendue verte des prairies jusqu'à l'horizon bleuâtre...

Soudain, un corbeau zébra de son vol sombre la pureté du ciel ; la jeune femme frissonna : présage de malheur, présage de mort...

Bah ! sottise et superstition !... Tout cela serait à elle, elle l'avait voulu jadis, elle le voulait maintenant encore ; et, d'une voix basse, mesurée, elle prononça ces mots :

— Je n'avais pas songé à retourner auprès de mes parents; mais vous déciderez vous-même ce qu.e je dois faire.

J'aurais désiré, moi, que l'enfant de Julien naquît auprès de vous. »

La vieille M"*® Orthis s'était levée de son fauteuil en bégayant ; elle s'avança près de Gilberte et, lui prenant les mains, pendant que des larmes roulaient de ses paupières flétries, elle balbutia :

— Non, non ; si je rêve, ma fille, je vous en conjure, dites-le moi, le réveil serait trop affreux. Ah ! dites, dites, expliquez-vous. Moi qui avais été jusqu'à accuser le ciel ! Ainsi, en me prenant mon fils, il m'en rendait un autre.

Béni soit-il, bénie soyez-vous, ma fille, qui m'aurez donné la plus grande joie de mes vieux jours.

Gilberte ferma les yeux; une amertume lui monta aux lèvres ; cette joie lui brûlait le cœur plus sûrementqu'un fer rouge...

€ Pouvais-je agir autrement, maintenant, — se prit-elle à murmurer. — Que serais-je devenue ? C'était écrit,, oui, tout ce que j'aurais fait ne pouvait empêcher ce dénouement. »

Elle essaya de sourire et demanda :

— Vous êtes heureuse, mère ?

— .».Si je suis heureuse !... mais vous me sauvez la vie, et vous sauvez celle de Daniel. Car, vraiment, je peux vous le dire maintenant, son immense chagrin me faisait peur, et je me demandais si je n'avais été mise sur la terre que pour voir les deuils s'accumuler autour de moi. Mais non ; c'est la vie qui renaît, c'est l'espoir; est-il pro-

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chain, mon enfant, pardonnez à mon impatience !...

— Non, mère, Julien est parti en ignorant. •. quMl ne me laissait pas.,, seule.

— Pauvre enfant...! Enfin, Dieu a agi ainsi ; c'est sans doute pour le mieux. Mais vous êtes bien certaine^ au moins, ma petite ? Ce serait terrible si vous vous trompiez.

La jeune femme eut un geste navré qu'elle réprima aussitôt.

— Rassurez-vous, je suis absolument sûre de ce que j'avance maintenant, chère mère; je suis si fatiguée que...

— Oh ! ma pauvre petite, je suis impardonnable, je vais vous laisser reposer un peu ; puis, Daniel et moi, nous reviendrons ; et puisque vous allez mieux, nous dînerons près de vous ?

Dites, voulez -vous ? Au revoir, mon -enfant, à tout à l'heure.

Gilberte regarda sa belle-mère s'en aller : sa taille s'était redressée, ses mouvements semblaient plus aisés et son pas plus agile; elle hocha la tête pendant qu'un sourire d'une mélancolique ironie plissait sa lèvre.

Etait-il possible que ce fût la même femme qui était arrivée il y avait quelques instants chez elle, courbée, vieillie, repliée en quelque sorte sur son chagrin comme pour ne pas distraire une goutte de son amertume. A quelle fontaine de Jouvence avait-elle donc été boire ?... Oh ! ironie du sort... à la source empoisonnée du mensonge! Oui, il avait suffi d'une odieuse duperie, pour transmuer cette femme sèche, au cœur glacé, en une grand'mère affolée de tendresse. Par sa tromperie, elle, la bru peu aimée, allait devenir reine dans ce domaine jalousement gardé... et son mensonge sauverait peut-être la vie du bienaimé... Comment n'aimerait-il pas le fils qu'il croirait Tenfant du frère tendrement chéri.

« Par cet enfant, il arrivera jusqu'à moi, murmura la jeune femme; ce sera l'échelon dont mon cœur se servira pour venir jusqu'au mien... oui, j'ai eu raison de parler. Qu'allais-je faire .^.. car je ne pouvais me taire; et avouer... à elle ? Peut-être... à lui ? Jamais. Après tout, qui saura jamais ce que je me plais à appeler mon crime,

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crime dont je ne suis pas entièrement responsable, puisque nous avons été deux à le commettre... Et je ne Taimais pas cet homme, alors que tant d'autres femmes se donnent en croyant aimer et jurent ensuite à un nouvel amour qu'il a été l'unique dans leur vie. Moi, c'est bien Daniel, Daniel seul que j'ai adoré et que j'adorerai jamais ; et c'est un cœur tout neuf que je lui offrirai. Ah! la vie sera douce ; si amer que soit mon passé, je la trouverai telle si je m'appuie sur son épaule. Plus de richesses, plus d'or, plus de toilettes... j'aurai pour collier la caresse de ses bras enlacés et mes richesses seront ses baisers. >

La jeune femme reposa sa tête lasse sur la tiédeur de son oreiller; une quiétude la baignait toute ; par la fenêtre entr'ouverte, la brise du soir, légère et diaphane, auréolait son rêve d'un halo de sérénité. Le vent chantait dans les arbres une mélopée lointaine, pour l'engourdir, comme quelque berceuse au rythme paisible. Tout à coup, dans le crépuscule commençant, un oiseau entonna un hymne triomphal; les trilles s'envolaient, légers comme

des bruits d'ailes ; en des points d'orgue majestueux, sa voix limpide se plaisait comme pour affirmer sa puissance. Il semblait clamer dans une cantate or- ' gueilleuse la joie de vivre, le plaisir d'aimer et affirmer le droit de tous à l'existence. Inlassablement, il recommençait sa chanson hardie, pendant que, sûr les arbres voisins, de timides oiselets essayaient un pénible gazouillis.

Et Gilberte murmura :

— Chante, chante, mon petit. ..Voistu, dans la vie, il faut se faire sa place ; il faut chanter, même quand ce n'est plus ni l'heure, ni la saison. Qu'importesi Tont^écoute!..* Vois, comme tes compagnons t'imitent en balbutiant; ils t'admirent et, parce qu'ils t'envient, ils te respectent. Chante ; et, qui que tu sois,loriot,pinson ou rossignol, tu seras roi, non parce que tu es plus beau ou plus habile, mais parce que tu as osé!...»

Et, souriante, la jeune femme ferma les yeux, caressant de sa pensée ravie les.éblouissantes facettes de son rêve, pendant que, sur le plus haut peuplier, dans la nuit tombée maintenant, l'intrépide oiseau continuait orgueilleusement sa chanson éperdue?

ADAME recevra-t-elle aujourd'hui ?

Gilberte Orthis, à cette question ,^se leva de la chaise basse où elle travaillait et, debout devant sa haute glace, elle regarda un instant sa taille toujours impeccable dans la robe de crêpe qui la gainait comme une draperie antique.

— Ma belle-mère ne reçoit pas, naturellement ?

— Non, M""® Orthis a fait dire au valet de chambre qu'elle sortait.

— Oui, c'est vrai; nous sommes toujours en grand deuil. Savez-vous^ Jeanne, si c*est la coutume de se calfeutrer comme nous le faisons ?

— Oh ! je crois que Madame peut très bien recevoir dans l'intimité. Madame est si seule, elle doit s'ennuyen

— Comment, vous vous ennuyez, Gilberte ?

Sur le seuil du petit salon, Daniel Orthiç s'était arrêté.

Le regard noyé d'une joie infinie, Gilberte se retourna.

— C'est vous, Daniel, quel bonheur!

Pendant que le jeune homme baisait

sa main tendue, la jeune femme continuait :

— Alors... terminées, ces affaires à Bruxelles ? Vous êtes content ? Nous ne vous attendions que dans une huitaine.

— Tout est fini et bien fini ; je suis fier de mes débuts dans les affaires, fier et triste, hélas! J'espérais tant n'avoir jamais qu'à obéir. Enfin... petite sœur, je dois me taire, ce n'est pas à moi à raviver votre chagrin. Votre santé est tout à fait bonne?... Plus de malaises...?

— Plus rien que de la tristesse, et de l'ennui... Oui, à ma honte j'avoue que je m'ennuie terriblement.

— Il ny a pas de honte à le dire; votre vie a été si bouleversée. Oui... la fête perpétuelle s'est changée en un deuil... éternel.

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— Eternel...? Non, tout s'atténue, tout s'efiface. Moi-même je n'y peux croire et c'est pourtant la loi naturelle.

Sur des ruines les fleurs poussent, tout est détruit pour être renouvelé. Et...

dans notre foyer dévasté naît une espérance.

Gilberte rougit violemment. Fallaitil l'entendre, lui, parler du criminel espoir ! Elle se raidit pour ne pas gémir et balbutia :

— Il faut si peu pour perdre cette espérance...

Anxieux, le jeune homme se pencha vers sa belle-sœur.

— Que dites-vous, Gilberte ? Etaitce une chimère, cette joie. '^ qu'allonsnous devenir.'' Mais non, vous souriez.

Oh ! vous m'avez fait peur. Voyez-vous, je n'ai pas encore osé vous l'avouer, mais c'est pour moi une telle joie de penser que Julien n^est pas tout à fait mort, qu'il va bientôt revivre ! Si vous saviez la reconnaissance infinie que j'ai pour vous, en qui s'accomplit ce miracle...

Une ombre passa sur le visage de M""® Orthis ; elle interrompit :

— C'est inouï à quel point vous êtes

sentimental. Ah ! vous n'êtes guère de votre temps, vous!

— Non, c'est vrai; je ferais sourire beaucoup, si j'avouais nombre de mes idées. Ce n'est pas que je vaille mieux que la masse; mais quand j'aime, j'aime bien et rien ne pourrait me faire changer.

— Heureuse la femme que vous choisirez! Vous serez le modèle des maris.

— Oui, si j'aime...

— Avec vos théories, vous n'épouserez que la femme que vous aimerez.

— Ou que je croirai aimer.... C'est ce qui me fera reculer : car sait-on jamais si l'on ne se trompe pas ?

— Oui, sait-on jamais !

— M°*® Archambaud demande si Madame peut la recevoir.

Gilberte étouffa un cri :

— Françoise!... Non... oui... Daniel, ne partez pas.

— Surpris, le jeune homme et la femme de chambre, regardaient M'"*' Orthis pâlir et balbutier. Elle eut conscience de leur étonnement et reprît très vite :

— Je suis devenue impressionnable comme une fillette, je n'ai pas revu

Françoise depuis mon malheur, elle était en voyage. Oui, Jeanne, faites la entrer.

— Et moi, Gilberte, je vous laisse; vous préférerez causer seule à seule avec votre amie. A ce soir; vous dînez chez mère ?

— Oui. A ce soir.

Le jeune homme Tenveloppa toute d'un regard attendri.

— Comme la douleur Ta changée, murmura-t-il, pauvre petite !...

Et il quitta le salon tout ému.

— Ma chérie, enfin, je te retrouve.

Pâle et froide, M"'® Orthis rendit les

baisers que son amie lui prodiguait.

Elle n'avait encore jamais songé, dans le désarroi de son existence, à ce que pourrait être cette première entrevue avec sa compagne d'enfance, son amie de toujours, la femme de Thomme qui l'avait serrée un instant dans ses bras.

Elle retomba sur un fauteuil et ferma les yeux. Un goût de fiel lui monta aux lèvres. Lui serait-il jamais possible de supporter toute l'amertume de son mensonge ? Avait-elle vainement présumé de ses forces ?

« Il est encore plus difficile de se fa-

çonner une âme criminelle qu'une conscience d'honnête femme », — murmura-t-elle en rouvrant les yeux, — pendant que. compatissante, Françoise Archambaud demandait :

— Tu souffres, n'est-ce pas, ma pauvre petite amie ? Ah ! que j'ai eu tort de ne pas te prévenir de ma visite! Je suis arrivée hier soir de Toulouse, où nous avons passé ces deux mois auprès de ma pauvre maman.

— C'est vrai ; et elle va mieux ?

— Oui, grâce à É)ieu, mais toi, ma Gilberte, comment te sens-tu ? Je ne te parle pas de ton chagrin, bien entendu ; ton mari était si excellent que moimême je ne peux penser à cette fin soudaine sans pleurer... Mais ta santé?

Je ne sais rien de toi, puisque le lendemain de cet épouvantable accident, tu as mis à la porte de ta chambre tous tes amis, et même moi, ta vieille Francette. Et. depuis, pas une ligne, pas un mot... Frantz et moi, nous étions désespères de ton silence.

j^me Orthis tressaillit. Elle songea à toutes les lettres de M. Archambaud qui étaient restées sans réponse. Elle fit un effort et demanda.

— Il va bien^ ton mari ?

— Non, je suis même un peu inquiète. J'ai peur qu'il ne devienne neurasthénique.

-^ Il travaille beaucoup ?

— Mais non, il ne peut pas ; il souffre d'intolérables névralgies qui le rendent morose, distrait. Parfois il me fait peur; il a des yeux hagards, perdus dans le vide, serable-t-il, et, pourtant...

si j^ai Tair de me tourmenter, il me fuit; et ce "qui me désole, c'est qu'il ne veut pas entendre parler de médecin. Mais il a bien tous les symptômes d'une crise de neurasthénie; car j'ai parlé de lui à mon docteur qui m'a déclaré qu'il lui faudrait beaucoup de distractions. Je ne sais ce que nous allons faire; depuis longtemps, il désire revoir l'Espagne; peut-être allonsnous partir...

Un peu de paix rentra dans le cœur de Gilberte. Plus calme, elle répondit :

— Oui, il est certain qu'un changement de vie est excellent pour ces maladies nerveuses. Vous emmèneriez Annie ?

— Oui, puisque c'est moi qui m'occupe exclusivement de son éducation.

— Alors je vais rester toute seule ?

C'est mal de m'abandonner !...

— Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous ? Un changement, pour toi aussi, serait excellent.

Gilberte eut un sourire désespéré en songeante cette quiétude de son amie qu'un soupçon pouvait briser; elle secoua la tête et avec peine, les lèvres sèches, elle murmura :

— Tu es gentille de te préoccuper autant de moi ; mais je dois rester

— Rien ne t'y force. Tu quitteras bien ta belle-mère quelques mois?

— Elle me quitterait surtout, si.,.

— Si quoi... dis vite... tu m'intrigues.

— Voyons, tu ne devines pas ?

Cherche un peu.

Le visage de M™® Archambaud s'éclaira : elle sourit, puis, regardant le Visage pâle, la bouche crispée de son amie :

— Ce n'est pas un bonheur... ? Si... ?

Alors, c'est ce que je pense !... Maman, oh ! ma chérie, quelle joie! Comme tu dois être heureuse!,.. Non, c'est vrai, ton bonheur ne pourra plus jamais être

complet, mais c'est égal, quel adoucissement. Et encore, tu ne peux te figurer ce que c'est : moi, tant que ma petite Annie n'était pas née, j'avais peur d'être une marâtre, je croyais être un monstre et n'avoir pas un atome de fibre maternelle dans l'àme, et puis dès que j'ai entendu sa voix, un bouleversement s'est opéré en moi, ce cri-là m'a semblé plus doux que les mélodies les plus délicieuses. Et je suis sûre qu'au paradis les chants des anges ne me paraîtront pas plus suaves que le premier cri de mon enfant. Tu crois que je déraisonne ? Al tends un peu et tu seras aussi folle que moi.

— Peut-être!... Mais toi, tu étais heureuse, aimée quand ta fille a vu le jour.

— C'est vrai ; mais j'aurais pu être la plus désespérée des femmes, que mon bonheur n^aurait pas été moins grand.

Gilberte se redressa, une flamme dans les yeux.

— Alors, c'est une joie si,grande ?

'^- Si grande qu'auprès d'elle toutes-

les autres pâlissent.

— Ouï, sans doute; mais surtout parce que dans tout ce petit être c'est le

reflet d'une autre âme que Ton cherche !...

— Non, ne le crois pas; j'aime ma fille parce qu'elle est à moi, mon bien, mon enfant ; et ce n'est pas son père que j'aime dans mon enfant, mais peutêtre bien elle qui m'a fait chérir davantage mon mari, parce que c'est à lui que je suis redevable d'être mère,

— Tu es une exaltée de Tamour maternel.

— Moi? non. Je sens comme toutes les femmes. Regarde les plus déshéritées, les filles séduites, abandonnées, toutes, à quelques monstruosités près, ne gardent souvent, dans leur âme dévoyée, qu'un sentiment pur et honnête, l'attachement inébranlable â la chair de leur chair. Et si toutes maudissent l'auteur de leur déshonneur, avant la venue de l'enfant, la plupart ensuite se calment et oublient, sous les caresses du tout petit. Mais je ne sais pourquoi je te parle ainsi. Toi, au contraire, avec quelle anxiété n'attendras-tu pas cette copie animée, cette photographie vivante de celui qui n'est plus?

— Oui, tu as raison !...

La jeune femme appuya sur un bou-

ton électrique pour demander de la lumière, elle ne pouvait plus soutenir cette apologie de maternité.

Sous le globe électrique elle apparut si pâle que son amie s'effraya. .

— Gilberte, tu souffres? Tu es sujette à des vertiges, sans doute : mais ce n'est pas étonnant ; tu deviendras plus forte, à mesure que le terme approchera. Veux-tu t'étendre sur ta chaise-longue ? Tiens, je vais t'aider.

Maternelle, M™® Archambaud glissait des coussins sous la tête de Gilberte.

— Tu es mieux, maintenant!... oh > que je suis désolée en pensant à mon départ ; j'aurais voulu être près de toi pendant ces mois de captivité ; travaillestu beaucoup? Fais-tu de jolies fanfreluches pour Bébé? J'ai des modèles ravissants, je te les enverrai, veux-tu ?

— Je veux bien.

— Oh ! d'ailleurs, j'imagine qu'il sera gâté, ce poupon ; ta maman, ta bellemère vont rivaliser d'adresse. Elle doit être bien heureuse. M""® Orthis ? Pour toi, du reste, c'est un très heureux événement; sentiment à part, tu gardes

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ainsi tout naturellement la place à laquelle tu avais droit. Car,<-entre no«s, cela t'aurait paru un peu dur de reprendre le rôle de petite fille entre papa etjnaman.

— Oui ; c'est très heureux.

Gilberte ferma les yeux ; ses nerfs lui paraissaient tendus à se rompre*.. Elle eût voulu arrêter ce flot de considérations amicales qui lui étaient plus douloureuses que les plus cuisantes injures et ne plus entendre cette voix douce lui iprodiguer les charmants conseils de mère et d'épouse heureuse. Une lassitude la prenait toute, à la pensée des luttes qu'il lui faudrait soutenir pour ne jamais laisser échapper son secret. Ah !

ce serait bon de crier : taisez-vous, vous tous qui m^enviez ; je suis une voleuse, une criminelle, tais-tai surtout, toi, Tamiede ma jeunesse que j'ai trompée plus indignement encore en te dérobant la tendresse de ton mari, et pourquoi?... pour m'amuser, inconsciemment d'abord et ensuite par intérêt ; par amour pour un autre^ pour un autre •qui ne m'aime pas et ne m'aimera jamais peut-être...

Gilberte étouffa le soupir qui lui

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arrachait le cœur et, d une voix basse, elle demanda à son amie :

— Alors... ce départ, ce serait pour bientôt ?

— Je ne sais pas du tout ; Frantz est si peu positif : tiens, ce soir, il m'avait promis de venir me chercher ici à quatre heures et demie; voilà qu'il est cinq heures et il ne vient pas ; je vais être forcée de rentrer, j'ai quelques personnes à dîner, je ne peux m 'attarder plus longtemps. Si par hasard il arrivait après mon départ, tu le chapitrerais pour qu'il se soigne ; tu me rendrais un vrai service. Car, au fond de moi, je suis très inquiète, il a beaucoup changé. Au revoir, chérie, ne bouge pas, je connais le chemin. A bientôt, viens donc nous voir un de ces soirs, nous te reconduirons, c'est entendu, n'est-ce pas ?

— Oui, je verrai ; au revoir. Française.

Sitôt que son amie eut disparu^ M"® Orthis cacha son visage dans ses deux mains. Ses tempes battaient, un frisson la parcourut toute et ses dents s'entrechoquèrent-

— Mon Dieu, mon Dieu, gémit-elle ;

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faites qu'il ne vienne pas, faites qu'ils partent, lui et elle ; que je ne le revoie jamais ! Que vais-je faire ? Mais non, il va venir, c'est certain, ah! folle qui m'étais, leurrée de l'espoir qu'il n'oseyait jamais reparaître devant mes yeux, mais, je me suis donnée, oui, sans esquisser un refus! Non, non...

Ah! Vous!...

Gilberte s'était redressée ; toute droite, maintenant, dans un mouvement de recul, elle semblait dépasser Frantz Archambaud qui, pâle, les dents serrées, s'inclinait sans un mot devant elle-

Grave, il releva la tête et, la voix fêlée, demanda.

— Ma femme est partie ? Je suis en effet un peu en retard. J'espère, Madame, que votre santé est bonne,

Muette de surprise, Gilberte le regarda. Etait-ce bien là l'homme qu'elle redoutait? Elle fît un effort et, lui désignant un siège, elle répondit.

— Je vais assez bien, merci... Il paraît que vous, au contraire, vous êtes un peu souffrant.

— Oui... un peu... en eff*et. Mais qu'importe ?

— Il importe beaucoup, au contraire ; car Françoise est tourmentée^ Aussi faut-il vous soigner énergiquement. Pourquoi ne partez-vous pas pour les pays du soleil ?

— Pourquoi ?... Ah !... Et puis non l Cette comédie a assez duré, je ne peux; plus, Gilberte, Gilberte, n'avez-vous pas pitié ?

La jeune femme blêmit pendant qu'il continuait, en phrases brèves, hachées^ une lueur de folie au fond des yeux:

— Je me meurs, ne le voyez-vous donc pas?... Oh! mon mal divin et toujours adoré, je me meurs de vous.

Si vous saviez... toutes mes lettres^ mes pauvres lettres... les avez- vous lues seulement, ces tristes cris d'amour, ces sanglots de désespoir?... Non,, vous avez tout oublié ; ah ! quelle souf^ francé est la mienne ! Parlez, répondezmoi, dites au moins que vous me haïssez. Tout, je préfère tout à ce regard lassé, indifférent. Vos yeux, vos chers yeux, prêtez-les moi un instant, que je me réchauff*e un peu à leur flamme... A-t-il assez hanté mes jours et mes nuits, ce regard fier, ce regard dédaigneux et envoûtant. Oui, vous

m'avez envoûté, je suis possédé, possédé.

Un sanglot s'étrangla dans sa gorge.

Gilberte murmura :

— Mon pauvre ami, je vous en prie, vous vous tuez. Je n'en vaux pas la peine.

— Ah ! je ne sais pas si vous en valez la peine, mais ce que je sais, c'est que je ne peux plus me passer de vous. Entendez-vous ? Je ne peux plus me passer de vous. Ah! je me tue, qu'importe...

Me tuer!... dix fois, vingt fois, je l'ai voulu. Tenez: là, sur ma tempe, j'ai senti sans frémir le froid du revolver, j'ai dit adieu à ma femme, à ma fille, combien de soirs... en pensant: c'est ia dernière fois ; et puis, oh ! lâche que je suis, au moment d'en finir, je vous ai revue, là, comme en ce moment, avec vos lèvres vermeilles, vos lèvres de baisers, avec vos yeux noirs, profonds, mes étoiles maudites et adorées ; €i ma main est retombée, j'ai voulu vous revoir et j'ai attendu. Attendu...

Quoi?... Mais que dis-je.^Vous êtes à moi I Non, je ne suis pas fou; non, je ne l'ai pas rêvé : je vous ai tenue dans mes bras. Regardez: ces mains que

voilà vous ont serrée sur mon cœur, vous avez été à moi, oui, à moi, Gilberte; c'est un droit,cela : j'ai mes droits. Frémissante, M""* Orthis s'était levée.

Une colère grondait en elle. Qu'il fût fou, éperdu d'amour, qu'il implorât, qu'il suppliât, elle le supportait; mais ce ton impérieux et menaçant... jamais!... D'une voix lente, elle scanda:

— Monsieur Archambaud, je vous prie de vous retirer. Si vous faites un pas de plus, j'appelle...

Replié sur lui-même, il implora :

— Pardon, pardon ! Tout, tout, plutôt que de vous perdre!... oh ! ma tête, ma pauvre tête !...

Ils se turent ; dans le calme de la rue, une trompe d'automobile résonna; des bûches s'écroulèrent dans la cheminée avec un joyeux crépitement, la pendule sonna une demie. Gilberte se revit dans ce petit salon, aux premiers temps de son mariage, écoutant les mille tendres folies que luidébitaitson mari...

11 y avait des femmes, à cette même heure, qui, heureuses, honnêtes, aimées, appréciaient la douce quiétude du temps. Qu'avait-elle fait de plus pour être sevrée de ce bonheur ?

Pitoyable, la voix de Frantz Archambaud rompit le silence.

— Qu'est-ce que je vais devenir ?

Gilberte le regarda. Ecroulé et vieilli,

des fils blancs dans l'épaisseur de ses cheveux noirs, le visage sillonné de plis douloureux, il semblait si déprimé, si « fini » qu'un peu de compassion lui monta aux lèvres.

— Ce que vous allez devenir ?...

Vous allez oublier ce mauvais rêve, vous allez partir, loin, très loin, vous retremper dans la douce affection de votre fidèle Francette, chérir votre fille et puis travailler de nouveau. Votre art n'est pas menteur, il ne vous a ja-^ mais trompé, retournez à lui, il vous apportera la gloire, et l'oubli.

— Ah! taisez-vous; vous n'avez jamais su aimer.

Gilberte eut un sourire amer :

— Non; je n'ai jamais dû savoir.. • Plût au ciel!... D'ailleurs, qu'y puisje ?... Que voulez-vous de moi ?

— Je ne vous demande que de ne pas me repousser, et je vous offre ma vie,

— Votre vie ! que voulez-vous dire ?

— Ma vie, mon nom.

— Vous êtes fou! Votre vie, votre

nom appartiennent à votre femme, à votre enfSnt. Avez-vous le droit *d*en disposer? Quoi! Vous avez pu penser que je prendrais la place de Françoise, que je briserais sa vie... Comment?...

J'accepterais que vous lui disiez un beau matin : c'est fini, je ne peux plus être ton. mari, je reprends ma liberté, je reprends mon nom et j'en dispose en faveur d'une autre. Non, vraiment, vous perdez la tête.

— Voujètes cruelle ! Non, je ne parlerai pas ainsi à Françoise ; mais elle est femme, elle est compatissante...

— Alors, vous croyez bonnement qu'elle me céderait la place... Maintenant, Gilberte, à ton tour!... Oh!

folie!...

— Folie, oui, folje, en effet; mais j'avais fait ce rêve, réparer de cette manière insensée un instant d'égarement... C'est vrai, je n'en ai plus le.

droit. Alors, Gilberte, venez, partons ! . . . Venez, je vous emporte, je vous cacherai loin, bien loin.

— Taisez- vous...

— ...Non, je ne me tairai pas. Vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer comme j'aime... jusqu'au crime, jus-

qu'à la mort, pis encore... jusqu'à la folie I Non, ne souriez pas; je vous en prie, vous ne savez pas ce dont je suis •capable?... Mais si, vous devez le savoir, puisque pour vous, moi, jadis un honnête homme, je n'ai pas reculé devant les pires vilenies. Maintenant encore, vous me diriez : tue, brise, accumule les ruines, moi Tartiste, moi le rêveur, moi le sensitif, je frapperais «ans pâlir. Ah ! pour vous, pour vous, que ne ferais-je pas ?

Frémissante, Gilberte Técoutait, et, malgré elle, une flamme d'orgueil montait de son âme au fond de ses prunelles d'ombre. Que n'était-elle adorée ainsi par celui à qui elle avait donné son cœur ! Il la comprendrait au moins lui, cet affamé d'a^nour, ce passionné.

Ah ! s'il lisait dans son cœur! Brusquement une crainte la saisit... ne jouait-elle pas avec le danger?... Il •était capable de tout... de tout... mais pourtant non, il ne la trahirait pas!...

que devait-elle faire ?

Implorant, il la suppliait de nouveau.

— Ne me repoussez pas, ne me repoussez pas ! Mon amour finira par vaincre votre pitié.

-^ Jamais, jamais !

— Jamais! Non, par grâce, laissezmoi du moins espérer ; jamais, ditesvous, mais alors, pourquoi, pourquoi, là-bas, avez-vous frémi sous mon baiser et avez-vous tout oublié ?

Gilberte eut un sursaut de dégoût et de colère pour cet homme qui lui rappelait l'acte odieux qu'elle eut tant voulu oublier. Sa voix froide articula nettement:

— Non, jamais... car jamais je ne vous aimerai.

— Si, .vous finirez par m'aimer, je le vçux, je le veux.

— Ah ! vous ie voulez^ eh bien sachez que je ne vous aimerai jamais parce que...

Gilberte s'arrêta brusquement. Allaitelle se trahir?

— Parce que... parce que, mais achevez donc, parce que vous en aimez un autre, dites oui... c'est cela.

Penché sur la jeune femme, il avait saisi avec force ses poignets, et, dans un rire désespéré qui semblait un hoquet d'agonie, il bégayait :

— C'est cela, c'est cela : vous en aimez un autre, un autre, mais alors

i6o l'Eve

vous êtes infâme. Pourquoi, pourquoi avez-vous fait cela ? Ah ! c'est la fin...

Et, la rejetant brusquement dans un sursaut de haine, il partit sans se retourner.

M""® Orthis entendit son pas s'assourdir ; une porte s'ouvrit et se ferma doucement ; alors, mue par une irrésistible curiosité, elle se précipita à sa fenêtre. D'un pas saccadé, Frantz Archambaud traversait la cour. Il parut hésiter un moment avant de franchir le seuil de l'hôtel ; puis, à la hâte, il s'en^ fonça dans l'obscurité de la rue paisible.

Laissant retomber lentement le rideau, la jeune femme revint s'asseoir là où, tout à l'heure, Frantz Archambaud l'avait presque brutalisée; elle eut un sourire amer et essuya les gouttes de sueur qui perlaient à ses tempes. Serait-elle donc condamnée à jouer ainsi constamment son existence ou du moins ce qu'elle avait décidé qui en serait le bonheur. Qu'allait-il sortir de cette crise de folie ? A quoi devait-^ elle s'attendre ?

Poussé par une jalousie désespérée, ne serait-il pas capable de la dénoncer f

l'Eve i 6 1

s'il allait chercher et deviner... non, non, pas cela... et s'il se tuait ?... Faudrait-il que ce remords s'ajoutât à l'autre ?... Ce cadavre dans son existence, quel souvenir! « Et pourtant ce serait encore la seule solution!... »

murmura-t-elle en fermant les yeux.

L'aurait-elle acheté assez cher, son droit à la vie, au bonheur, à l'amour!

Elle n'avait pas voulu de la médiocrité paisible d'une humble existence bourgeoise ; elle avait rêvé d'une grandeur possible, dès qu'elle avait pu discerner l'énigme de la vie, et, parce qu'elle sentait qu'elle ne pourrait être enviée que pour sa richesse, elle avait désiré cette fortune de toutes les forces de son être. Mais parce qu'elle avait renié l'amour, il s'était vengé cruellement; c'était pour cet amour qu'elle devait lutter maintenant avec une âpreté criminelle. S'était-elle donc trompée ? Le bonheur n'existait-il que comme une juste récompense de l'acceptation passive du sort qui vous est dévolu ?

N'était-il qu'une longue patience et un écrasement sous une volonté toute puissante... Non, non, arrière cette servitude. Elle voulait vivre ardem-

iôfl- LÈVE

ment une vie qui serait son oeuvre :

plus de lâcheté ! chacun sa place I...

Elle ouvrit un roman que son beaufrère lui avait apporté la veille et elle lut : « Il se voyait avec elle où que ce fût, dans une île de la Méditerranée^ sur une plage du midi, ensoleillée et sonore, au bord des lacs italiens, dans un de ces paysages faits pour le bonheur, que parfois, au cours de ses rapides voyages, il avait traversés comm« en rêve en murmurant : Ici, Ton serait heureux ».

Pauvre Frantz, c'était là son rêve, le rêve de tous ceux qui aiment et qui veulent échapper aux réalités douioureuses, pour idéaliser leur faute et l'ennoblir de toute la beauté d'une ambiance de poésie.

Partir, s'évader de soi-inême, n'y songeait-elle pas souvent ? Aussi, et encore à cette heure, cette évocation d'une terre ensoleillée faisait palpiter ses sens et monter dans son cœur des bouffées grisantes d'espoir* — Vivre, vivre près de lui.. « Daniel, le voudras-tu jamais ? » murmura Gîberte pendant que> devant son regard extasié, se dessinait un site aux contours mollement arron-

dis, ombragé des liliales touffes d'arbres printaniers. Près de la mer ourlée d'une frange argentée, sous le ciel aux draperies de soie, s'aimer follement!...

L'ivresse de cette réalité aux apparences de songe, ne la paierait-elle pas de ses angoisses et de ses remords mouillés de larmes ? Vivre, elle veut vivre, être aimée ; aimer surtout avec son cœur, ses sens, son àmemême,pour que toute raison ne soit plus que folie.

Longtemps elle songe à cet avenir improbable, à cet avenir de délices édifié sur des ruines, cependant que, dans la nuit profonde, celui qu'elle a désespéré s'en va, affolé, caressant de ses doigts nerveux l'instrument de mort, le remède à toute désespérance, dont il attend le final oubli.

ENCHÉE sur un album de cartes postales, M^'^Orthislefeuillette fiévreusement. Tout à coup une mince silhouette, drapée d'une tuniqqe transparente, arrête ses regards.

— Ginà May, c'est cela. J'étais certaine d'avoir son portrait. Une commère de revue ! Il n'est pas difficile.

Elle repousse l'image artistement enluminée. Puis, reprenant son ouvrage de broderie, elle revient s'asseoir près de sa lampe.

— Quelle idée de perdre ce pneumatique? Et puis, je suis stupide, quels droits ai-je sur lui ? murmura-t-elle, pendant qu'elle se revoyait en train de lire, une heure auparavant, la grande écriture anglaise du billet adressé à Daniel Orthis.

i66 l'Eve

Elle fait un geste désespéré. < Jamais^ jamais il ne m'aimera ! »

Depuis plus d'un an déjà elle est veuve ; son fils a cinq mois et rien jamais n'a pu lui donner l'ombre d'un espoir. Qu'attend-t-elle dans sa folie ?

— Ces filles vont-elles me le prendre maintenant ? gémit-elle.

« Ce soir, onze heures. »

— Le moment du rendez-vous approche, mon Dieu, mais le voici.

Un peu pâle, la jeune femme s^est retournée vers son beau-frère*

— Daniel ! quelle rareté*.. Ah ! vous avez une lettre pour moi ?

— Oui, elle s'était glissée dans mon courrier, je vous demande pardon.

— De rien, tieas, c'est de Françoise, vous permettez ?

Gilberte décacheté vivement l'enveloppe ; elle tremble toujours un peu, quand elle aperçoit la fine écriture de son amie ; et pourtant qui pourrait venir maintenant troubler la quiétude relative dans laquelle elle vit? L'acte de démence de Frantz Archambaud est si lointain déjà! La crise où il a failli s'anéantir à tout jamais est presque oubliée.

Daniel, les yeux fixés sur la lettre^ demande à sa belle-sœur,

— Ils vont toujours bien ?...

— Assez bien, oui. Voilà ce que me dit Francette :

€ Frattt^ a voulu acheter ce petit coin de terre où je Vai transporté presque mourant ; il veut, dit-il, y finir ses jours et ne jamais revoir ce Paris qu'il hait férocement. Il va mieuxy mais de temps à autre il est repris de tristesses qui m' affolent y au point que je voudrais parfois supprimer jusqu'au canif qui taille ses crayons. Mais il m'a assuré que toute folie était envolée. D'ailleurs^ quelle neurasthénie ne guérirait pas^ ici sous ce ciel bleu y près de ces oran^ gers et de ces mimosas ? Moi aussi f adore ce coin perdu de la vieille Ca-fnargue qui m'a rendu mon cher mari^ bien changé^ il est vrai^ mais toujours bon et tendre. Nous avons encore de douces heures, le soir, sous nos citronniers et nos eucalyptus, pendant qu'Annie joue dans le jardin et que, la main dans la main deFrant^^ je sens sa fièvre s'apaiser sous V étreinte de mes doigts.

Il s'est remis avec ardeur à peindre ; je

i68 l'ève

Vencourage tout en redoutant la Jatigue ; une rechute de cette hideuse ma^ ladie de nerjs serait terrible^ Car parfois je n'ose le croire guéri tout à fait^ quand je vois sa figure se contracter y si f évoque un souvenir parisien. Il semble qu'il veuille proscrire même de nos mé^ moires les témoins de son incompréhensible folie... »

Gilberte se tut ; sa voix, malgré elle, avait faibli ; elle eut peur de se trahir.

Emu, Daniel lui demanda :

— M. Archambaud n'avait jamais donné d'inquiétudes à sa femme avant son affreuse tentative de suicide ?

— Si... le jour même, Françoise m'avait fait part de ses craintes.

— Cela a été terrible ; M™® Archambaud est bien courageuse.

— Oui, elle est admirable !... Accepter si joyeusement cet exil! Car leur propriété est, je crois, éloignée de tout ce qui s'agite et respire. Ils ne voient pas àme qui vive ; pauvre petite Francette !

— Elle aime son mari, là est toute sa force.

— Aimer... oui. Que ne ferait-on pas, quand on aime !

— Et cette vie d'abnégation et de dévouement est bien la plus grande marque d'attachement. J'admire cet obscur oubli de soi-même ; il est une plus réelle preuve d'amour qu'un de ces grands coups de folie que l'on appelle passion et qui ne sont, en général, qu'une forme plus ou moins déguisée de monstrueux égoïsme.

— Vous êtes dur pour les criminels par amour, balbutia Gilberte.

— Oh ! ce sont des détraqués... Leurs partenaires, ou plutôt leurs... adversaires sont plus à plaindre qu'eux.

Gilberte essaya de sourire, mais elle se sentait blêmir. Elle se leva et, pliant son ouvrage, elle dit :

— Vous sortez, mondain ?

— Mondain... je ne le suis guère; oui, je vais aux Variétés entendre le dernier acte...

— Ah ! les Variétés, c'est tout près de... Avez-vous vu jouer Gina May, à propos, une de mes amies m'en parlait aujourd'hui, il paraît que c'est une très jolie femme.

Surpris, Daniel Orthis regardait sa belle-sœur; il hésita un moment, puis se décida à répondre.

— Oui, elle n'est pas mal.

Gilberte sourit malici-eusetnent.

— Cachottier ; tenez, voilà ce que j'ai trouvé ce soir.

Elle lui tendit le « petit bien ».

— Heureusement, je suis passée dans Tescalii^rcinq minutes avant votre mère.

Daniel avait légèrement rougi, il sourit et dit gaîment :

— Maman croit toujours que j'ai quinze ans. Pauvres mères qui ne voient pas leurs fils grandir... Vous verrez, Gilberte, vous serez de même quand votre fils aura vingt ans ; vous le^ croirez toujours à Tâge des culottes courtes et des cols marins.

» Il dort, mon filleul ?

— Oui, il a fini par s'endormir, il a crié auparavant pendant une heure.

— C'est curieux; il a pourtant une santé robuste, ce n'est donc pas la souffrance qui le fait pleurer ainsi.

— Non, c'est la méchanceté.

— Mère a eu plus de chance avec Julien, que vous avec Jean; mon frère était, paraît-il, le modèle des bébéa.

— Et vous ?

— Oh ! moi, tel je suis, tel j'ai toujours été... La raison faite homme.

— Hetn !... cette raison là me paraît bien ira peu noctambule. Mais votre rendez-vous ? Vous m'avez tout l'air de l'oublier.

— Bah... Ton m'oublierait.

— Et c'est tout ?

— Oui, c est tout, je n'ai jamais au l'âme d'un noceur»

— Non... Alors, mariez-vous.

La voix de Gilberte avait tremblé.

Son beau -frère la regarda ; puis, haussant légèrement les épaules comme pour rejeter une importune pensée, il répondit:

— Mariez-vons, mariez-vous l.....^ Allez-vous comme ma mère me prêcher la guerre sainte ? Ce soir, à table, elle m'a catéchisé pendant une heure sur les divers bienfaits et avantages d'une < honueste union ». Pour moi, pour elle^ pour Jean, pour... vous-même il est bon et utile que je me marie !

Gilberte pâlit, elle e^aya de plaisajaler :

— Pour m^i ?... Par exemple ! Je voaitdfâis bien savoir pourquoi.

— Ah! voilàL.. Devinez. Bonnenuit, je me sauve, ou gare .aux grififes de la douce et blonde Gina.

1 72 L'ÈVfi

Restée seule, Gilberte posa sa tête dans sa main, et se mit à réfléchir-

Qu'avait-il voulu dire ?... Devait-elle se réjouir ou trembler ? Jamais, jusqu'à présent, aucune allusion n'avait été faite au sujet d'une union possible entre elle et son beau-frère. Depuis la naissance de son petit-fils^ M"'® Orthis avait certes entouré de soins maternels celle à qui elle était redevable d'une naissance inespérée : mais c'était surtout par amour pour le tout petit qui remplaçait à ses yeux le cher disparu.

Et ni un ro,ot, ni un geste n'avaient pu faire espérer à la jeune femme une prompte réalisation de ses plus chers désirs. Quoi ?... Aurait-elle par hasard trouvé la bru de ses rêves... et songeaitelle à faire épouser à Daniel quelque riche héritière rencontrée dans ses réunions charitables et ses multiples comités d'œuvres de bienfaisance ? Alors ce serait un désastre, non-seulement il lui laudrait faire une place auprès d'elle à une femme plus riche sans doute et peut-être plus séduisante ; mais encore il lui faudrait assister à la faillite de son amour, voir prodiguer à une autre les marques de tendresse

qu'elle avait rêvées pour elle-même, contempler d'un œil serein l'impudent étalage d'un amour permis... Toute son œuvre néfaste aurait donc été vaine... Non, non, cela ne pouvait être.

Qu'allait-elle penser ?... Pour Jean, pour elle, il était nécessaire, avait dit Daniel, qu'il se mariât. Oui, pour lui refaire son bonheur, pour concentrer sur la tête d'un seul héritier la fortune dispersée fatalement s'il n'en était pas ainsi. Ah ! elle avait vu juste et droit, elle avait bien calculé en psychologue avertie l'actuel état d'âme de sa bellemère.

Minuit sonna. Alors Gilberte se leva, un éclatant sourire de triomphe aux lèvres. Comme un conquérant à la veille d'une victoire, elle allait pouvoir se reposer; car elle avait foi en son étoile. Demain^ elle vaincrait.

ILBERTE Orthis, au moment de franchir le seuil de la « nursery », s'arrêta un instant et elle eut un regard de complaisance pour la pièce claire et gaie qu'elle avait fait meubler avec le goût le plus sûr et un souci exagéré, pour nos habitudes françaises, de confortable et d*hygiène.

Elle éprouvait une âpre jouissance à penser que, jadis, ce qu'elle admirait avec un regret de n'en être jamais possesseur, elle avait pu à son gré le disposer selon ses rêves les plus audacieux.

Et Ton eût cherché en vain, même chez les plus gâtés de la fortune une installation aussi riche que celle de cette immense chambre aux murs laqués ornés d'une large frise aux sujets hollandais, où, sur des fonds clairs, se détachaient de robustes bébés joufflus, aux

mines drôles et aux gestes puérils de bonshommes en bois. La grande baie, aux vitraux à peine rosés, laissait s'épandre une clarté douce d'aurore qui baignait le nid douillet où, dans des linons ouvragés, le petit Jean dormait.

Doucement, la jeune femme s'approcha du berceau près duquel sa bellemère travaillait, et elle contempla son fils. Son fils!... Malgré tout son désir de l'aimer, elle ne pouvait le voir sans éprouver une répulsion ; cette preuve vivante de sa faute lui était parfois odieuse. Certes, qu'une femme séduite aimât son enfant, elle le comprenait; car s'il lui rappelait une honte, il était aussi le fruit d'une joie. Mais cet enfant, pour elle, n'était que le prix d'un immonde marché; maintenant qu'elle le possédait et , qu'il était sur le point de lui assurer le triomphe, elle eût voulu pouvoir le renier. Pourquoi tout son petit visage ne criait-il pas l'imposture ? Mais non, il lui ressemblait étrangement, à elle, et n'avait pas gardé sur ses traits le reflet d'une autre empreinte.

— Comme il est beau, notre fils!...

murmura la grand'-mère attendrie, pendant que Gilberte tressaillait.

Extasiée, la vieille dame s'était penchée sur la frêle petite tête ornée d'un léger duvet doré. Ses traits, jadis anguleux, s'étaient comme fondus et adoucis depuis la naissance de ce nouveau € Messie » ; toute sa personne s'était imprégnée de mansuétude. Cet amour du tout petit l'avait métamorphosée, et, à cette nouvelle fontaine de Jouvence, elle avait puisé sinon la jeunesse du moins une paix heureuse qui la transformait toute. Elle qui avait été une mère sévère semblait vouloir regagner tout un arriéré de caresses dont elle s'était sevrée en devenant la vraie «bonne maman » au suave sourire d'aïeule.

— ' Il dort, ce chérubin; venez ici, ma fille, afin ne point le réveiller.

D'un geste, elle montrait un large canapé de rotin où elle s'était assise; et, reprenant le tricot mousseux dans lequel ses doigts se complaisaient avec délices, elle demanda, en montrant la sévère toilette noire que Gilberte portait toujours.

— Quand donc égayerez-vous un peu

mes vienxyeux ?-.. Cela doit vous paraître étrange que je vous parle ainsi.

Mais, ma chère Gilberte, si je suis touchée de voir le souvenir que vous gardez à mon pauvre fîls^ je pense souvent qu'il est impossible que vousa3^ez renoncé à toutes les joies et à tontes les beautés delà vie, parce que lemal- "beur s*est abattu sur tous-

— Oh ! mère, je ne pense pas du tout à quitter le deuiL

— Non, je ne vous le demande pas; «oyez sûre. Mais ce n'est pas onblier ^ue d'éclaircir cette sombre toilette; il ne faut pas que votre fiis ait le so^uvô- Tîir d'une vision de deuil penchée sar son berceau.

Gilberte sourit,

— Je crois que les souvenirs à Tâge de Jean sont très vagues.

— Croyez-vous ?,.. Moi, qui ai perdu ma mère à deux ans, j'ai aievant Jes yeux son image très p-récise, nue sjpparition toute habillée de hUmc qns, toute vieille que je suis, je vïdîs pourtant «noore. Et elle m^estinfinnneiit^iiMiicse toujours, €ette mère qui '•a.gaiidé ipoor moi la forme d'un ange gardien-

— Eh bien, mère, c'test entendu.

— ^ Merci, ma fille; je vous apporterai du reste ce soir quelques mètres de vieux point de Bruges qui est très beau et vous en ferez garnir une de ces toilettes d'intérieur qui vous allaient si bien autrefois, Cest dimanche l'anniversaire de Daniel, vous pourriez très bien l'avoir prête pour ce jour-là.

— Oui, mère, si vous le désirez.

— Cela me ferait plaisir. Mon pauvre grand garçon!.,, ce n'est pas toujours gai pour lui d'être en tête à tête avec une vieille comme moi, qui ne peux retrouver sa gaieté qu'auprès de son petit-ffls — Ah !... je voudrais, bien le marier!

Gilberte faillit faire un brusque mouvement, mais elle se coHtint pendant qne sa belle-mère continuait :

— Oui, il a trente ans, ce n'est plus un enfant... Il a toujours été un fils respectueux et très raisonnable. Il avait du reste l'exemple de son frère aîné^ mais enfin on se lasse de tout et il faut si peu pour transformer un homme...

Ne trouver-vous pas qu'il sort bien souvent.^ Dites, je préfère être fixée.

— Je ne fais pas attention. Pourtant, oui, hier soir, je sais qu'il est sorti.

) 8o l'Eve

— Vous voyez... ah ! ces femmes...

et l'argent lui file entre les doigts en ce moment ; je n'ai pas l'air de m'en occuper, mais j'ai mes moyens de vérification... Non, il ne faut pas qu'il se laisse prendre dans l'engrenage.. Répondez, Gilberte, vous aussi vous devez vous en soucier, c'est la fortune de votre fils qu'il gère...

Gilberte réprima un cri de triomphe ; elle allait couronner son œuvre. Diplomate encore, elle répondit :

— ''Ne vous tourmentez pas, chère mère, ne mettez pas les choses au pire.

Daniel s'amuse un peu ; c'est de son âge...

— Non, justement, ce n'est plus de son âge. S'il avait vingt ans, je sourirais; mais il est au tournant de la vie où, si les jeunes gens ne se rangent pas définitivement, ils se dérangent sérieusement, si je peux m'exprimer ainsi ; ils font dessottises]qui comptent et comme je n'ai plus la ressource suprême de lui couper les vivres, puisqu'il est le maître, je me demande où il va aller.

— En eff'et, il faudrait qu'il se mariât...

l'ève i8i

— Oui, mais c'est difficile. Et puis une jeune fille ici, une mondaine, une coquette ou bien une sotte. Deux jeunes femmes dans la même maison ! Que de froissements...

— Vouspensez bien, mère, que ce serait à moi à m'en aller... Vous viendriez nous voir!

— Quitter mon petit-fils... jamais!

Non, Gilberte, la femme qu'il faudrait que Daniel épousât, c'est vous!

La jeune femme ferma les yeux sur cette lumière éblouissante.

Etait-il possible qu'elle eût amené à cette demande la fière M""® Orthis qui jadis avait vu d'un œil peu satisfait l'union de son fils aîné. Très pâle, elle regarda sa belle-mère sans parler pendant que celle-ci reprenait :

— Oui, je parle sérieusement; j'ai beaucoup réfléchi. Dans ma vie, que je croyais presque terminée après les orages qui l'avaient bouleversée, un merveilleux arc-en-ciel a lui : la naissance de mon petit-fils. Sans doute vous l'aimez. Mais moi, moi, qui, en lui, aime à la fois mon fils disparu et ce petit être qui est sa chair et aussi la mienne, moi, c'est plus que de l'amour,

l82 l'ève

c'est de l'adoration ; il est mon univers et je suis prête à tout pour son bonheur. Sans doute, ma fille, vous regrettez Julien et vous devez trouver étrange que je vous parle de le remplacer. Mais, pour moi, vous ne l'oubliez pas,puisque c'est mon second fils, Tenfant plus jeune que jadis je confondais dans ma tendresse avec son frère, que je vous offre en vous disant : il est bon, droit, honnête, il aime le petit Jean comme son enfant, il vous rendra heureuse et mon petit-fils saura à peine qu'il est né orphelin.

Les yeux de la vieille dame s'étaient embués de larmes attendries ; elle pressa les mains de sa belle-fille.

— Répondez, Gilberte, dites que vous ne repousserez pas mon grand Daniel.

— Mais, qui vousdit,mère,quelui ne refusera pas ?

— Mon enfant, ne soyez pas si modeste. Quel homme ne serait pas fier de vous appeler sa femme ?

Gilberte eut un sourire légèrement narquois, en songeant à cette appréciation nouvelle de ses qualités découvertes depuis si peu de temps; elle objecta encore :

— Que pensera-t-on, je ne peux me remarier encore ?

— Tous vous approuveront ; ce n'est pas pour donner un beau-père à votre fils, c'est pour lui rendre un père que vous contractez une union nouvelle.

Réfléchissez, ma fille, je vais sortir un peu pour passer au bureau donner un coup d'œil ; je vais travailler pour mon petit-fils.

Droite dans son éternelle robe noire, la vieille dame disparut pendant que, dans son berceau, le tout petit, réveillé, rappelait sa présence en poussant des cris plaintifs quisonnaientàsesoreilles, comme un glas, la rançon de son triomphe.

ssisE en face de sa belle-mère et de son beau-frère, Gilberte Orthîs achevait de dîner. Par un besoin d'intimité, ils avaient fait dresser la table dans un angle du grand salon, impressionnés par la sévérité de l'immense salle à manger qui n'avait guère été rouverte depuis le deuil qui les avait frappés.

Comme le domestique apportait du Champagne, M""® Orthis leva sa coupe et gaiement la choqua contre celle de sa belle-fille et de son fils en disant :

— A votre bonheur, mes enfants !

Gilberte rougit pendant que Daniel la regardait en souriant et elle suivit l'exemple de sa belle-mère qui se levait de table.

Cédant au désir qui lui avait été manifesté, la jeune femme, pour ce repas

i86 l'ève

d'anniversaire, avait quitté ses voiles de crêpe, et elle paraissait une toute jeune fille dans la mousseuse robe de dentelle blanche aux transparences de liberty.

Elle s'assit machinalement au piano et commença un nocturne de Chopin ; sous ses doigts les touches résonnaient comme pour une marche triomphale, et elle communiquait à Tœuvre du maître une pensée imprévue, faite d^étrangeté qui n'était pas sans charme.

Elle se sentait palpiter toute, dans l'attente de quelque chose qui la troublait infiniment, et elle ferma les yeux en entendant son beau-frère s'approcher d'elle.

D'un accent un peu voilé, il murmura, comme elle plaquait l'accord final :

— Pourquoi jouez-vous si rarement ?

Vous êtes véritablement une artiste.

Vous souvenez-vous d'un soir où vous daigniez m'initier aux beautés de VHérodiade de Massenet? Comme c'est loin déjà ! Voulez-vous me faire un immense plaisir... Rejouez-moi la vision de Salomé...

Sans un mot, elle commença la plainte amoureuse, pendant que Daniel

s'asseyait auprès d'elle sur une chauffeuse.

Quand elle eut fini, le jeune homme prit ses deux mains dans les siennes, et, les serrant étroitement, il lui demanda, la voix grave :

— Savez-vous que si ces deux petites mains là étaient à moi, je les condamnerais à... la musique à perpétuité.

— Vous vous lasseriez...

— Etes-vous de celles dont on se lasse .'^... Dites, Gilberte, que faudraitif pour faire prisonniers ces jolis doigts ?

La jeune femme le regarda éperdûment... Etait-il donc possible que cette ivresse lui fût réservée... Ah ! qu'il était beau et digne d*être aimé! Quelle séduction dans ces 3^eux brillants en ce moment baignés d*émotion contenue!

Que n'osait-elle lui dire : c'est moi qui veux être ta prisonnière, je t'aime depuis... toujours, fais de moi ce que tu veux, tu ne pourras jamais savoir à quel point je t'ai aimé. Un instant, une angoisse lui étreignit le cœur... S'il savait jamais la tromperie dont elle s'était rendue coupable... oh ! pouvoir tout avouer : et lui crier : pour toi, j'ai

i88 l'ève

péché, pour toi, j'ai été indigne ! — qui sait, s'il pardonnait, quelle délivrance...

Elle lui jeta un regard affolé. Et s'il ne pardonnait pas!... Non, elle ne voulait pas perdre ce sourire, elle voulait goûter à l'ivresse des baisers que lui prodigueraient ces lèvres, elle voulait sentir sur son cou la caresse légère de la fine moustache, elle voulait être brisée dans ces bras robustes et reposer sur cette épaule... Qu'importait l'avenir...? mais une minute, un instant seulement sur ce cœur qu'elle voulait faire sien et elle mourrait heureuse!

Plus pressant, Daniel Orthis se penchait vers sa belle-sœur ; il lui demanda à nouveau :

— Que faudrait-il faire pour posséder, bien à moi, cette main jolie .^

— Peut-être la demander...

— Alors, Gilberte, voulez-vous que j'essaye de vous rendre le bonheur auquel vous avez droit et qui vous a été si tôt enlevé ? Voulez-vous que je sois très heureux, laissez votre main dans la mienne et devenez ma femme.

Emue, une larme au fond de ses

yeux sombres, la jeune femme, gravement, répondit :

— Je serai votre femme.

Très pâle, Daniel s'était incliné : il pressa sur ses lèvres te bout des doigts de Gilberte et murmura :

— Merci !

— Vous êtes seule, Gilberte ? Je puis entrer ?

— Oui, venez, venez; je suis en train d'étudier un ifinéraire, vous allez me donner votre avis.

Gilberte tendit la main à son fiancé Daniel Orthis et le fit* asseoir auprès d'elle, devant la table sur laquelle elle avait étalé une carte de l'Italie.

La date de leur mariage était fixée depuis la veille ; dans un mois ils seraient mari et femme. Gilberte, qui avait épousé Julien sans amour, eût voulu faire durer ces secondes fiançailles un temps indéfini pour en exprimer toute la saveur. Elle avait les puérilités naïves d'une toute jeune fille pour l'élu de son cœur, son âme rajeunie et vivifiée par cette tendresse lui semblait toute neuve et toute pure.

Elle vivait dans un oublr fdéal de tout ce qui n'était pas son futur mari et cette griserie annihilait tout Todieux de son passé.

Après avoir regardé les villes que Gilberte avaient marquées sur la carte d'un trait d'encrô rouge, Daniel demanda :

— Puisque vous connaissez l'Italie,* pourquoi n'irions-nous pas ailleurs?

L'Egypte m'a toujours tenté.

Gilberte frissonna , elle songea aux folies passionnées de Frantz Archambaud. Cette évocation de la terre lointaine lui rappela les rêves du peintre. Ce souvenir allait-il la poursuivre ? Ne serait-il pas plus sage de renoncer aux courses à travers le monde et de cacher son bonheur dans quelque paisible retraite ? Que lui importaient des horizons inconnus et des mers ignorées .^ Son éden ne serait-il pas là où se trouverait Daniel ?

— Vous tenez beaucoup à ce voyage, mon ami.

— Mais je croyais que vous y teniez aussi, ma chère Gilberte ; vous adorez les voyages, moi aussi. Quoi de plas agréable que de nous sauver de Paris?

l'Eve . içn

— C'est vrai, vous avez raison; et, de cette façon, quand je reparaîtrai y ii y aura plus de deux ans que Juliea sera mort.

Daniel pressa tendrement la mainide Gilberte : ^

— Si vous saviez, ma chère fiancée, comme je vous suis reconnaissant da sacrifice que vous m'avez fait I

La jeune femme ne répondit pas^ Elle souffrait de ne pouvoir crier so«:

amour et de paraître oublieuse devaat ce frère toujours fidèle, lui, au souvenir du disparu.

Aff'ectueusement, il reprenait :

— Dites-moi quel pays vous préférez voir; votre goût sera le mien.

— Eh bien ! Tltalie, puisque vous ne le connaissez pas ; moi qui l'ai visitée à l'âge de quinze ans, je la reverrai avec plaisir. Nous nous arrêterons, pour la nouveauté, un peu longuepienl en Sicile et * nous reviendrons par Gênes et la Corniche.

— C'est entendu. Maintenant ditesmoi ce que vous pensez de ceci.

Il sortit d'un écrin de peau blanche un magnifique pendentif où étincelaient de splendides émeraudes.

La jeune femme poussa un cri :

— C'est trop beau, et d'un goût parfait. Vous avez fait des folies.

— Oh ! si peu, hélas ! Puisque vous n'avez pas voulu accepter même une bague !

— Mon ami, j'en ai plus que mes doigts n'^ peuvent porter.

— C'est vrai ; vous êtes la raison, comme toujours; pourtant, vous me permettrez de faire enchâsser ce rubis dans Tanneau que vous continuerez à porter, c'est trop naturel, mais que vous ne pouvez garder tout uni auprès de celui que je vous passerai au doigt dans vfngt-neuf jours.

— Vous comptez les jours !...

— Certes, ma jolie Gilberte...

Ils se turent un long moment.

La jeune femme faisait chatoyer dans sa main la parure d'émeraudes, pendant que Daniel Orthis la contemplait.

II. ne pouvait s'imaginer que, dans quelques sefinaines, cette très jolie femme au pur profil, à la bouche fière, serait sa femme, la compagne, l'élue.

11 admirait sa beauté en amateur, mais il se demandait parfois si ce sentiment suffisait à lui seul pour constituer

Tamour, élément indispensable à ses yeux d'une union bien assortie. Il ne pouvait oublier qu'elle avait été la femme de son frère, et il devait faire effort, même à cet instant, pour ne plus la considérer comme une sœur.

€ Ai-je le droit d'engager ainsi mon existence tout entière ? », songea-t-il un instant...

Penchée sur le collier, la nuque dégagée dans un élégant déshabillé de crêpe de Chine, elle était réellement séduisante. Pourtant, aucun désir ne montait à son cœur, il pensait à son frère, à ce Julien si tôt disparu et dont le loyal visage s'épanouissait jadis à la seule présence de cette femme, la sienne... Et il devait épouser cette veuve, trop jeune et trop charmante pour demeurer inconsolable ; sa ligne de conduite était toute tracée : reporter sur le fils de Julien la tendresse vigilante que naguère le grand frère lui avait prodiguée, faire du tout petit, si fragile, un homme d'honneur comme son père, lui créer la vie douce, paisible, aimante que celui qui n'était plus lui aurait ménagée. Il eut un soupir léger, puis haussa les épaules

194 ï-'ÉvE

comme pour chasser un importon souci. Allait-il s'analyser comme une femme? 11 était décidé à rendre Gilberte heureuse : Combien n'entraient pas en ménage avec un pareil souci ! Il se leva et, s'approchant de sa fiancée :

— Quand voudrez-vous me confier votre alliance pour la transformer ?

— Tout de suite, si vous voulez ; merci de votre délicate pensée.

Gilberte fit glisser de son doigt les diamants qui y étincelaient et tendit à Daniel le mince cercle d'or que son mari jadis lui avait offert, ému et tremblant. Elle eut voulu pouvoir le rejeter loin d'elle, ce signe tangible de son esclavage passé. Avec quelle joie n'aurait-elle pas quitté tous ces joyaux dont elle était si fière autrefois, pour dire à l'homme qu'elle aimait : Me voilà, je suis à toi, et jamais, avant toi, je n'ai appartenu, même en pensée, à qui que ce soit. Je t'aime, prendsmoi telle que je suis et aime-moi, toi aussi, pour la seule raison d'aimer.

— Voilà mon alliance. Je suis libre de tout lien jusque...

— Jusqu'au vingt février... Mais je

ferai ce lien si ténu que jamais même vous ne pourrez l'apercevoir.

— Un fil de la Vierge!...

Gilberte mordit ses lèvres ; pourquoi avait-elle eu la sottise de prononcer cette phrase, ridicule puisque Daniel avait pâli ? Cette évocation de virginité était-elle assez maladroite dans la bouche d'une femme qui avait appartenu à un autre ?.. Brusquement, elle comprit qu'il souffrait de l'épouser, elle, la veuve de son frère. Ah ! que ne pouvait-elle se jeter à son cou et lui crier son adoration, sa folie, ses crimes !

Ne laimerait-il pas mieux, franche et vraie, coupable, mais amante ? Une fois encore, elle eut la tentation de tout avouer. Mais à cet instant même son fils entrait, sur les bras de sa nourrice et elle frissonna en voyant le sourire qui entr'ouvrait les lèvres de son fiancé, pendant qu'il murmurait, très bas, près des lèvres de la jeune femme»

— Gilberte, notre fils !

E crois que le bouquet de violette serait préférable aux orchidées. Qu'en pensez-vous, Madame ?

Gilberte épingla à son corsage la gerbe de fleurs fantastiques aux calices irisés d'un mauve éteint ; puis elle la repoussa pour examiner la touffe de violettes de Parme que sa couturière lui conseillait.

Elle essayait pour la dernière fois la toilette qu'elle porterait le lendemain, le lourde son second mariage.

Un coup discret interrompit sa contemplation.

— Qui frappe à cette heure ? Tout le monde dort !

— C'est moi, Gilberte, votre femme de chambre m'a dit que vous essayiez

votre robe, je meurs d'envie de vous voir.

— Alors, comme je ne veux pas vous laisser mourir...

— ...la veille d'un si beau jour, j^entre. Dieu ! que vous êtes jolie !

Un sourire transfigura la jeune femme, pendant qu'elle se retournait vers son fiancé.

— Je suis vraiment si jolie .^.. Ou est-ce ma toilette qui vous plaît?

— Votre toilette me plaît, et je vous aime, Gilberte !... Quel goût vous avez pour vous habiller !

Gilberte sourit et, congédiant d'un geste la couturière :

— Allez, mademoiselle Anne, ma femme de chambre me déshabillera. A demain, vers neuf heures.

— C'est entendu, à demain.

Sitôt la porte refermée, elle tendit ses mains à Daniel Orthis et, murmura :

— Vraiment, vous me trouvez jolie, et vous ne regrettez pas trop de ne pouvoir sortir demain de Téglise ayant à votre bras une candide jeune fille à la parure blanchedes jeunes épousées ?

— Quelle folie! vous êtes exquise :

ce ne sera qu'un cri pour vous ad« mirer.

Une ombre passa sur le visage de j^me Orthis; ce n'était pas tout à fait cette réponse qu*elle attendait. Elle s'approcha de la haute glace qui la reflétait et se contempla hardiment

Oui, elle était jolie ; la teinte argentée qu'elle avait choisie lui seyait mieux que la plus liliale des parures et elle était certes plus séduisante que naguère dans le satin blanc de Thabituelle robe des noces; ses traits s'étaient comme affinés, ses yeux avaient gagné en profondeur; ses lèvres qui avaient appris la science du baiser semblaient promettre les pires délices.

Emu devant sa beauté, Daniel s'était approché. Il se pencha sur ses mains et couvrit s^s bras de baisers lents jusqu'à la naissance du coude.

Les traits pâlis, la bouche mi-close, Gilberte s'abandonnait à la douceur de cette caresse, la première que Daniel se fût jamais permise. Elle ferma les yeux comme pour concentrer au fond d'elle-même la sensation divine, mais le jeune homme s'était relevé. 11 jeta les yeux sur la mignonne pendulette

de vermeil qui ornait le bureau de sa fiancée et s'écria :

— Onze heures!... Ma chère Gilda, je suis impardonnable de vous laisser debout à cette heure. Bonne nuit, ma chère... femme de demain...

— Vous avez raison. Bonne nuit, à...

demain matin.

Assise à la même place, la jeune femme écoutait le pas de Daniel se perdre dans l'antichambre ; elle entendit son fiancé monter l'escalier, et elle l'imagina dans sa chambre.

Une sorte d*angoisse Tétreignit. Demain, à pareille heure, elle serait à lui sans doute !... à lui... sa femme !...

Jadis, la veille de son premier mariage, elle avait tremblé d'une émotion analogue, mais combien moins vive.

Comme toutes les jeunes filles, elle avait eu la prescience de l'acte mystérieux qui la ferait femme, mais, de ce mystère dont l'inconnu la troublait, •elle ne connaissait aucun rite, alors que maintenant elle rougissait d'un émoi -qui la bouleversait. Elle n'osait s'avouer, de plus, qu'elle redoutait plus encore ce premier tète à tête en songeant à l'amoureux passionné que s'était révélé

Julien et qu'elle tremblait de voir s'imposer une douloureuse comparaison.

Etrange destinée, qui, après Tavoir unie sans amour, mais grisée de caresses avec un homme qui n'avait jamais fait battre son cœur, la conduisait maintenant dans les bras de Thomme qu'elle adorait, mais dont elle ignorait même le chaste baiser de fiançailles.

Etait-ce bien sa destinée?... Non, car elle l'avait forcée et à quel prix!... Que lui réservait-elle pour se venger ?

La fortune est aux audacieux, a dit le poète ; après tout, elle avait osé, et les faits jusqu'ici lui donnaient raison...

€ Et s'il ne pouvait jamais m'aimer ?»

— murmura-t-elle. — Elle évoqua soudain la parole de fiançailles qui avait précédé sa première union ; quel élan dans l'attitude de Julien ! Quelle ardeur et quelle folie! Combien de fois, coquette etraisonnable, elle s'était refusée au baiser de son fiancé qui, sur ses lèvres, oubliait toute raison ! A Daniel qu'avait-elle eu à refuser?... Rien.

Calme et souriant, il avait paru auprès d'elle empressé et généreux, mais sans cet abandon qui fait d'un sourire la

plus subtile des étreintes. Elle était cependant séduisante et pouvait tenter Thomme le moins épris. Ne pouvait-il donc oublier qu'elle avait appartenu à son frère? Setait-il sacrifié pour Tenfant sans lui faire, à elle, Tobole d'une miette d'amour ?

Les idées tourbillonnaient dans son cerveau fatigué. Pourquoi avait-elle agi de la sorte, si son crime même ne lui profitait pas?... Qui sait? Demain, peut-être, il allait lui dire froidement :

Je me suis acquitté d'une dette, je serai un père tendre et dévoué pour votre enfant, mais je ne puis demeurer pour vous qu'un frère ! Elle s'hallucina à cette subite pensée, elle se vit dans la chambre nuptiale reniée par cet homme pour qui elle avait abdiqué toute fierté et toute pudeur. Oh! ce geste qui congédie, le laisserait-elle achever sans lui crier sa honte et son adoration ? Non, elle lui jetterait au visage son crime et le fruit qui en était sorti ; il verrait de la sorte jusqu'où il avait été possible de Taimer. Alors elle le supplierait, elle se roulerait à ses pieds pour lui avouer l'amour qui tenaillait ses sens, pour le supplier

d'apaiser sa faim de baisers. S*il la maudissait... qu'importait! Eh bien!

elle se tuerait, Téclabousserait de son sang pour qu'il gardât, si horrible fûtil, un souvenir de sa présence.

Tournant le commutateur, elle inonda la pièce d'une clarté brusque, tamisée par les globes opalins des ampoules électriques.

Comme une automate, elle traversa son petit salon et pénétra dans la chambre qui, le lendemain, devait être la sienne. Elle avait aménagé d'une façon toute nouvelle son ancien appartement, afin de ne pas vivre son rêve dans le décor qui avait vu les années de son premier mariage.

Elle avait remplacé son ameublement Louis XV par un artistique mobilier de bois de violette dont son fiancé avait lui-même dessiné le modèle : desouples draperies de crêpe de Chine d'un mauve éteint s'harmonisaient avec la teinte douce d'un gris pâle qui tapissait les murs. Ces tonalités un peu effacées étaient relevées par les ors de la coiffeuse et du chiffonnier, sur lesquels étaient disposés les multiples objets de toilette dont s'entourait sa coquetterie.

Elle eut un sourire mélancolique pour le grand lit au couvre-pied de linon finement ajouré, sur lequel la femme de chambre avait déjà disposé une soyeuse chemis^ de nuit. Pourquoi avaient-ils décidé qu'ils ne partiraient pas le soir même de leur mariage ? Qui sait ? Loin de cette maison où elle avait vécu, peut-être Daniel oublierait-il ?...

Elle rougit de colère et d'émoi en voyant sa silhouette se refléter dans une glace. Demain, à cette heure, peut-être pleurerait-elle un abandon définitif.

Elle songea à la première nuit qui avait suivi son union avec Julien : elle le revit, agenouillé à ses pieds, lui avouant en un cantique d'adoration tout son amour, baisant ses pieds qu'elle s'amusait, par jeu, à cacher sous sa longue traîne... Une angoisse crispa ses traits!... Et l'autre... le second homme à qui elle s'était donnée ! Elle mit ses deux mains sur son visage comme pour éloigner de ses yeux la vision détestée. 11 lui semblait qu'une voix ricanait à son oreille : « Compare, oublieuse ; demain tu sauras lequel des trois aimait davantage, heureuse encore si tu peux comparer. Car tu sais, tu

sens qu'il ne t'aime pas. Ah ! ah ! chacun son tour, à toi de souffrir. Tu as bien fait souffrir les autres ? Vas-tu te plaindre? Julien, Frantz, Daniel, lequel des trois, lequel des trois ??? »

Livide, elle s'éloigna du lit, s'affaissa sur un fauteuil.

— Assez, assez, — murmura-t-elle, — que vous ai-je fait ? Laissez-moi.

Comme des spectres, deux ombres semblaient se détacher sur les soieries pâles des tentures. Grave, les yeux pleins de larmes, Julien la regardait et tout près de lui Frantz Archambaud en un geste d'horreur semblait la maudire, cependant que, de sa tempe trouée, sortait un mince filet de sang qui coulait lentement comme une source intarissable...

La jeune femme rouvrit les yeux...

avait-elle dormi, rêvé ?... ou bien dans son cerveau surexcité cette image avaitelle passé comme une vision de cauchemar ? Ses dents se mirent à claquer :

inconsciemment elle tomba à genoux.

Elle leva les yeux sur le Christ d'argent qu'elle n'avait conservé que pour sa valeur artistique. Jamais elle n'avait été très fervente, et depuis son mariage

2o6 l'Eve

die avait espacé, puis abandonné, sauf la messe du dimanche, toute pratique de piété. Pourtant, une prière monta à ses lèvres, une prière... pas même, un -cri comme en poussent les désespérés, et elle se mit à pleurer...

Longtemps ses larmes coulèrent ; mais dans son âme ulcérée, grisée de vanité et pétrie d'orgueil, elles ne furent pas le baume bienfaisant qui endort les douleurs dans la prière.

Tout au plus détendirent-elles ses nerfs exaspérés... Enfin, plus calme, elle se releva, un étrange sourire aux^lèvres, elle ouvrit à l'aide d'une minuscule clef d'or qu'elle portait à sa ceinture Tun des tiroirs de son chiffonnier et en retira un écrin de cuir. Lentement elle l'ouvrit, puis, méthodiquement, elle chargea le mignon revolver damasquiné qu'elle avait acheté autrefois à Tolède.

Quand elle eut fini, elle le jeta dans le tiroir de sa table à coiffer, parmi les poudres et les parfums et le repoussa d'une main négligente, en murmurant :

— Daniel ou toi ! Si demain je ne suis pas la plus heureuse des femmes, grâce à toi, cependant, je ne serai pas la plus malheureuse.

PPUYÉE au bras de son man\ Gilberte Orthis s'arrêta devant le Pont des Soupirs. Depuis quinze jours qu'elle vivait à Venise, c'était toujours avec le même serrement de cœur qu'elle contemplait cette antique voie des prisons qui garde dans son aspect mystérieux le charme puissant des passés sanglants. Elle croyait entendre s'élever comme une plainte lessoupirs de tous ceux qui, pour la dernière fois, avaient jeté un regard sur la vie ; et par ce mélancolique crépuscule elle était encore plus imprégnée de la hantise des autrefois de mystère et de sang.

Lente, une gondole affleura le seuil de la prison nouvelle, son aspect morne aux minuscules ouvertures grillagées attira l'attention de Gilberte.

2o8 l'Eve

— Oh ! le pauvre homme, murmurat-elle.

Très jeune, Tceil fier, un sourire mauvais crispant ses lèvres paies, un grand garçon descendait entre deux gendarmes, de la barque légère. D'un long regard il embrassa le groupe de personnes qui s'étaient arrêtées et soudain son visage s'illumina. Il secoua ses mains chargées de chaînes dans un élan désespéré : devant son impuissance une larme glissa lentement sur sa joue brune. Puis il disparut derrière les murs épais. Les mains sur sa bouche, dans un baiser éperdu, une toute jeune fille auprès de Gilberte semblait envoyer son àme au prisonnier.

Quand la porte se fut refermée, un sanglot la secoua toute, et elle resta hébétée, les deux mains sur le parapet, regardant d'un œil fixe la geôle où était maintenant le bien-aimé.

— Pauvre petite!... vous venez, Gilberte .Mui demanda Daniel.

Immobile, M""® Orthis regardait, elle aussi, ce tableau lugubre, de la sombre prison et de l'amoureuse enfant qui avait gravi son calvaire jusqu'à la dernière station et qui, dans un délicieux

geste d'amour, avait lancé au coupable son cœur dans un baiser.

' Le soir tombait, une brume enveloppait la vieille cité, estompant les détails qui se perdaient dans l'atmosphère; et l'œil ne percevait plus que des masses blanches veloutées de bleu, sur un ciel d'or qui pailletait de gouttes irisées le reflet livide de l'eau.

: Emue, les yeux humides, M""® Orthis suivit son mari ; douce, elle Tinterrogea :

— Elle était touchante, cette petite Vénitienne.

— Oui... mais surtout placée dans un beau cadre; son attitude qui, ici, était une poésie, vous eût paru un dernier défi à la police au seuil de la prison de la Santé.

- — Moi ? Pas du tout! Je comprends qu'à Paris ce tableau ne tenterait pas comme ici un peintre idéaliste. Mais je ne trouve pas que ce serait un défi aux lois que d'aimer jusqu'à la prison et même jusqu'à Téchafaud. Celui que j'aimerais pourrait commettre un crime : mes sentiments ne changeraient pas! Et vous ?...

— Oh! moi, je ne sais pas!... Il

faudrait me trouver dans cette situation pour pouvoir répondre.

— Par exemple!... Ainsi donc, si je commettais un crime, vous ne m'aimeriez plus ?

— Vous ne seriez plus la femme que j'ai épousée, si vous commettiez un crime... Etpuis,quedites-vous?Quelles suppositions ! Je vous le répète, on ne peut pas connaître à l'avance un état d'âme qui peut se modifier sous l'empire d'une émotion, d'une parole, quelquefois d'une pensée!...

La jeune femme ne répondit pas ; en silence elle continua à marcher auprès de son époux. Un voile bleuâtre se posait sur les monuments et sur la lagune, comme la soie d'un écrin se referme au soir sur les gemmes précieuses; jalousement, il semblait envelopper l'eau scintillante comme pour en dérober Téclat à la nuit. Une à une, les gondoles allumèrent leurs feux verts. Perçant la nuit de leurs multiples lumières, elles semblaient des feux follets se poursuivant sur l'eau.

La mélancolie du décor imprégna l'âme deGilberteOrthis. Elle se sentit esseulée près de cet homme qu'elle ai-

mait pourtant avec toute sa tendresse; elle eut la nostalgie d'une autre terre où rien ne viendrait rappeler à son cœur un passé qu'elle voulait oublier.

Appuyée maintenant au balcon de sa chambre, elle écoutait, sans penser, la Serenata. Bien que la saison de Venise ne fût pas encore ouverte, des particuliers, désireux d'exprimer de l'ancienne ville des Doges toute sa saveur archaïque, se donnaient le luxe d'aftréter pour leur plaisir la barque chantante. Ce soir-là, plus nombreux que de coutume, des gondoliers sillonnaient le Grand Canal.

— Gilberte, on m'a demandé si vous désiriez entendre la Serenata.

La jeune femme regarda son mari, dont la haute taille s'encadrait dans la porte. Il avait déjà mis son pardessus, prêt à partir. Ce détail choqua la sensibilité de Gilberte, son cœur se serra:

il était donc bien décidé à sortir, quoi qu'elle pût répondre. D'une voix lasse, elle répondit :

— Allez, mon Daniel, je suis très fatiguée, je vous attendrai ici.

— Vous n'êtes pas souffrante ?

— Pas du tout. Mais ce grand air

m'abat et je n'ai pas le courage de

m'habiller.

. — Voulez-vous que je reste près de

vous ?

— Nullement ! Partez vite, pour vite revenir.

Elle tendit ses lèvres à son mari qui y appuya les siennes.

Le choc des rames sous ses fenêtres la fit tressaillir, elle se pencha et aperçut la gondole où son mari s'asseyait dans un groupe d'artistes milanais, peintres et architectes, qui venaient s'inspirer des merveilles de l'antique cité.

Une larme mouilla-ses yeux; d'un mouvement rageur, elle Técrasa sous son doigt.

Allait-elle pleurer ? N'avait-elle pas tout ce qu'elle désirait? Depuis un mois, elle était la femme de Daniel; elle vivait ce rêve enivrant, dont elhe avait jadis désespéré, d'aimer, et d'appartenir à Thomme qu'elle aimait.

Jamais, dans ses désirs les plus extravagants, elle n'aurait pu imaginer quelle fête c'était pour le cœur d'être toute, esprit, corps, âme, à l'être à qui l'on s'est donné.

Le matin, au réveil, comme baignée

d'une quiétude heureuse, la pensée évoque les heures d'intimité; le crépuscule et la nuit apportent dans les replis de leur manteau sombre toute la fête étoilée des caresses et des baisers.

Une voix vibra dans la nuit silencieuse ; distinctement, elle entendit le début célèbre du gratid air de Paillasse, Et c'était si vraiment splendide qu'elle se sentit comme soulevée de terre par la magie de cette musique du nouveau maître italien. Comme un accompagnement d'invisibles harpes éoliennes, les rames, en cadence, frappaient l'eau moirée aux reflets de satin noir, et leur bruit monotone rendait plus poignante la plainte des violons. Dans cette immensité calme, la voix s'enflait comme pour arriver jusqu'aux ombres des disparus qui, sans doute, venaient hanter parfois les sombres palais délabrés; Gilberte s'imaginait ces invisibles auditeurs, attentifs, derrière leurs hautes murailles, à percevoir un écho de toute la beauté dont jadis ils avaient étési épris.

Comme un cri émouvant, l'artiste lança la phrase finale :

Ris des sanglots qui te déchirent le cœur.

Gilberte tressaillit à l'apostrophe douloureuse. N'était-ce pas, un peu, le sort qui lui était réservé, celui du pitre lamentable? Combien de fois déjà, elle avait étouffé dans un rire le hoquet désespéré qui l'eût trahie :

« Ah ! être vraie... un seul instant! »

bégaya-t-elle.

Eh non, jamais, jamais elle ne pourrait dépouiller sa défroque mensongère... Jamais; et cela surtout parce qu'elle aimait. Depuis qu'elle avait goûté aux caresses de Daniel, elle avait compris qu'elle était rivée à cet homme, quoi qu'il advînt, et que pourconserver sa part de joies amoureuses, elle était prête à tout, même à de nouveaux crimes.

La chansonnette connue : Funiculi^ Funicula, avait remplacé la musique de Léoncavallo. Gilberte ferma sa fenêtre; cet air pimpant, qui résonnait avec un bruit de castagnettes, lui faisait mal aux nerfs ; il semblait clamer la joie de vivre en un perpétuel éclat de rire sans souci d'hier ni de demain. Pour elle, hier avait été un long cauchemar; et c'est à peine si elle osait se réjouir du bonheur relatif que lui apportait

aujourd'hui, en songeant au problématique demain.

Eiie^ appuya sa tête brûlante sur la fraîcheur des draps, et se mit à revivre les quelques semaines écoulées :

D'abord, le jour de son mariage, rassemblée discrète et recueillie de la chapelle des catéchismes où il avait été célébré. Car elle n'avait pas voulu, pour cette seconde union, de la cohue débordante qui aurait empli une église.

Dans sa robe argentée, sous sa toque d'hermine démouchetée, piquée d'edelweiss, elle était apparue à tous si radieusement jeune qu'un frisson d'admiration avait passé sur l'assistance ; elle avait senti le bras de Daniel trembler sous le sien. Au lunch, chez sa belle-mère, elle avait été entourée et complimentée, elle faisait vraiment partie de la maison Orthis ; elle pouvait s'en convaincre maintenant, avoir le flot d'amis qui s'inclinaient devant elle : depuis les riches manufacturiers jusqu'aux aristocratiques amies de sa belle-mère, tous semblaient ratifier par leurs poignées de mains chaleureuses le nouveau mariage qui conservait à M"'" Orthis une fille et donnait

2i6 l'Eve

au petit Jean un père pour l'aimer. Ce mariage était si raisonnable et si naturel que pas une note discordante ne s'élevait dans le concert de félicitations qui faisaient sourire d'allégresse la vieille M""' Orthis, toute joyeuse de se croire l'instigatrice de cet heureux événement. Dans le dîner tout intime qui avait suivi, la jeune femme avait pu juger qu'elle était désormais reine absolue là où, autrefois, elle n'était qu'une étrangère imposée et soufferte.

Dès le dessert, M""® Orthis s'était esquivée pour prendre son rôle de mère vigilante au chevet du petit Jean, transporté dès ce jour dans la cljambre voisine de celle de sa grand'mère ; la pauvre femme eût voulu voir déjà partis son fils et sa belle-fille, afin de jouir en toute sécurité et sans jalousie de la présence du tout petit. Se roidissant contre Témotion, Gilberte avait dû aller l'embrasser, cet enfant presque haï ; et sa belle-mère et son mari s'étaient étrangement mépris sur les larmes qui avaient mouillé ses paupières en se penchant sur le berceau.

Un frisson secoua la jeune femme.

Oh! les heures charmantes qui avaient

suivi : l'exquis tête à tête dans une baignoire du Vaudeville où, les tempes bourdonnantes, le cœur battant à coups précipités, elle pouvait se dire la femme de Daniel. C'est à peine si elle avait entendu les douces paroles qu'il lui disait; une allégresse intime la bouleversait, à penser que rien ne pouvait maintenant l'empêcher de l'aimer, de le lui avouer tout bas et de se laisser bercer par cet amour.

Dans le cabaret à la mode où il l'avait emmenée souper, elle avait été fière de se sentir belle et admirée, mais plus fière encore de voir les regards que les femmes jetaient au passage à Daniel, son mari pour toujours.

Comme ces grandes filles amoureuses de leurs € hommes » qui la regardaient passer, elle eût pris plaisir à crier:

Il est à moi, il est à moi! — Oui, il était à elle, rien ne pouvait le lui arracher... que lui-même... La peur qui l'avait étreinte à cet instant, elle en percevait encore la douloureuse sensation derrière la nuque... Alors, elle avait pressé le retour... Et puis, dans la grande chambre amoureuse, toute crainte s'était envolée et elle n'avait

plus connu que Tivresse de s'offrir au baiser quémandeur qui la suppliait...

Gilberte ferma les yeux, extasiée...

Ah ! l'amour, aimer !... Comment avait-elle pu jadis nier cette force divine qui contient à elle seule la vie complète. La pauvreté, la honte, qu'importait... si, dans son cœur, éternelleriient chantait Texquise allégresse ?

Entre quatre murs, sur une route désolée, mourante de faim et de froid, elle bénirait encore l'instant radieux où avait jailli Tétincelle qui l'avait révélée femme, véritable amoureuse pour qui le sourire est un baiser.

Dans l'air sonore, une voix de femme maintenant chantait une romance de Puccini ; Gilberte regarda l'heure ; et un regret la prit de n'avoir pas suivi son mari. Allait-elle jouer à la capricieuse? Pensait-elle que Daniel se laisserait troubler par ses coquetteries ?

Hélas ! il fallait bien qu'elle se Tavouàt, elle aimait plus et mieux que son mari.

Alors qu'elle se donnait avec toute la fougue de sa chair ardente, son mari, lui, restait un peu étonné et surpris de ses transports. Il appréciait les longues causeries, le paisible farniente dans le

calme d'une belle soirée ou bien encore les flâneries sous les arcades, Gilberte à son bras, les stations chez les bijoutiers ou dans les magasins de dentelles, se plaisant à gâter la jeune femme avec les vieux points et les bibelots coûteux.

Il avait une manière d'aimer sa femme^ chaste et pleine de retenue, qui intimidait parfois Gilberte jusqu'à Ténervement et lui faisait refuser la caresse bénie que tout son corps appelait- Qui sait ? Peut-être ne pouvait-il oublier qu'elle avait appartenu à un autre, alors qu'elle, dans la sublime insouciance de sa passion, pouvait abstraire momentanément de sa pensée tout ce qui n'était pas lui. Peut-être ne s'était-elle pas suffisamment appliquée à Tenchaîner par d'invisibles fils de tendresse, caressante et maternelle, € Je Tai effarouché », pensa-t-elle tout haut avec un sourire mélancolique. Eh bien, demain, comme il paraissait le désirer, elle demanderait à partir pour Florence ; elle abandonnerait la cité superbe pour le vaste reliquaire d'art dont son mari souhaitait contemplerla richesse. Pieusement, elle irait des rudes murailles du Palais Vieux au clair couvent de San Marco

et si les rosiers de Damas chers à Savonarole n'étaient pas encore dans leur floraison, les fresques du divin peintre des Anges, immuablement souriantes, les pénétreraient de leur austère suavité. Au bras de l'époux, elle regarderait l'Arno rouler sans bruit avec des reflets d'acier, le soir, quand la rumeur aérienne de V € Angélus » s'éveille de campanile en campanile. La paix viendrait peut-être enfin habiter son cœur.

lADAME Orthis achevait de fixer sur le lourd édifice de sa coiffure un volumineux chapeau orné d'une souple plume ombrée,quand le timbre de la porte d'entrée lui fit hausser les épaules d'un mouvement de vive contrariété.

A mi-voix, elle prononça :

— Qui peut bien venir maintenant me déranger ? Jamais je ne serai à cinq heures chez M""® Wittold... j'aurais pourtant bien voulu entendre cette petite actrice russe dont les journaux par* laient ce matin.

En achevant de boutonner ses gants, la jeune femme se regardait dans la glace; elle sourit à son image. Oui^ elle était bien toujours la belle M*"® Orthis dont le charme était aussi reconnu que le sourire ou la joliesse

de telle actrice en vogue. A trente-cinq ans elle avait conservé, outre sa splendide chevelure brune, une taille de toute jeune fille, son teint mat d'une pureté incomparable ; et, chose étrange, alors qu'à vingt ans elle était tout simplement charmante, elle brillait maintenant d'un éclat qui ne la laissait passer nulle part inaperçue. Comme elle se disposait à sortir de son cabinet de toilette, sa femme de chambre Tarrêta :

— Pardon, Madame, il y a au salon une dame qui veut absolument voir Madame, j'ai eu beau dire que Madame était sortie, elle n'a rien voulu entendre, car elle a vu la voiture à la porte.

— Encore une demande de secours ; elle ne vous a pas donné son nom ?

— Pardon, Madame, voici sa carte.

— Il fallait la donner tout de suite, voyons... ah ! mon Dieu, Françoise Ar- <:hambaud... par exemple!... Elle, estce possible ?...

Gilberte se sentait pâlir.

— Allez lui dire que j'y vais tout de suite.

Les yeux vagues, perdus comme dans un lointain souvenir, la jeune femme restait immobile. Le passé allait-il se

l'ÈV£ 22}

dresser de nouveau devant elle ? Farouche, la destinée allait-elle réclamer ses droits ? Elle mit ses deux mains sur son visage, comme pour écarter une vision spectrale^ et, après avoir réfléchi quelques minutes, de son pas souple elle traversa sa chambre et entra dans le salon.

Un cri la salua.

— Ma Gilberte, quelle joie de te revoir!

— Françoise ! Est-ce possible !

Assises maintenant, les deux amies se

regardaient sans trouver une parole.

j^me Arcbambaud rompit enfin le silence.

— Ma Gilda, comme tu es toujours jeune et de plus en plus belle!... Ce n'est pas comme moi, hélas !

M"® Orthis balbutia une réponse sans pouvoir cacher le trouble que lui causait le profond changement de son amie; mais celle-ci, de sa voix douce, un peu voilée, reprenait :

— Oh ! ne m'abuse pas, tu ne pourrais y réussir. Je parais presque une vieille femme; et les blondes qui grisonnent, vois-tu, il n'y a rien de plus laid. Que veux-tu ? Les années écoulées ont

224 Vève

compté triple pour moi ; je n'ai jamais eu beaucoup dcchance, alors que pour toi la vie a été un enchantement perpétuel. Oui, je sais... la perte de ton premier mari I Mais n'as-tu pas retrouvé son image? Tout, depuis cette seconde union, t'a souri comme à une privilégiée.

— Ma pauvre Francette, chacun a ses soucis... Mais, dis-moi, qui t'amène à Paris? Ton mari, tes enfants vont bien ?...

— ► Je vais procéder par ordre. Oui, je suis à Paris, affolée, ahurie. Songe qu'il y a dix ans que je Tai quitté sans y avoir jamais remis les pieds. Avanthier je ne pensais pas encore à quitter Castelviel, bien que depuis longtemps Frantz me tourmentât pour venir me faire soigner à Paris.

— Tu es malade ? Tu ne m'as jamais parlé de rien ! Il est vrai que tu m'écris si peu souvent.

— C'est vrai... oui, je souffre depuis longtemps d'une oreille, le médecin de là-bas n'y voit rien ; alors, brusque-, ment, je me suis décidée à faire le voyage de Paris.

— Et alors ?

— J'ai vu un spécialiste qui m'a dit que mon oreille gauche était perdue*

— Et tu parles avec cette désinvolture ?

— Que vet^x-tu ? Je suis devenue philosophe... à la longue. Et puisqu'il me restera encore une oreille, je ne dois pas me plaindre.

— Mais comment as-tu pu souffrir aussi longtemps sans rien dire ?

— Je n'ai jamais eu une très forte santé... il paraît que ce sont des abcès non soignés qui ont amené la perforation du tympan.

— Ma courageuse Françoise, je te reconnais bien là; es-tu pour longtemps à Paris ?

— Je repars demain.

— Comment ! ce n'est pas possible I

— Ce qui n'est pas possible, c'est de rester à Paris ; mes filles, mon mari, tout ce monde-là ne peut se passer de moi.

— Annie est déjà grande, n'est-ce pas ?

— Annie est presque une jeune fille, elle va avoir dix-huit ans... et ma petite Magali en a sept.

— Sept ans déjà! C'est vrai, elle a presque le même âge que Jacques.

— Oui, mais je ne parle que de moi, €t toi, tes enfants, ton mari ?

— Daniel est l'homme occupé que l'on n'arrive pas à voir cinq minutes dans une journée. Il travaille énormément, mais gagne beaucoup d'argent ; c'est le meilleur des maris ! bon, tendre, ne pensant qu'aux autres et jamais à lui, ce qui me désole 1 Deux exemplaires de Daniel... vois-tu, c'est introuvable.

^|me Archambaud sourit malicieusement ; elle murmura si bas que M""® Orthis ne parut pas Tavoir entendue.

— Pauvre Julien!... Et tes fils?...

— Ils vont très bien. Jean est au lycée ; Jacques est le plus délicieux petit bonhomme que tu aies jamais vu.

— Il est aussi au lycée?

— Non, il était plus délicat, aussi je le fais travailler à la maison avec un jeune homme qui prépare son agrégation et qui, n'ayant pas le sou, a été enchanté de trouver ici le vivre, le couvert, des appointements, pas exorbitants, il est vrai, et la facilité de tra-

Tailler, car je ne veux pas que Jacques se fatigue, il sort tous les après-midi avec sa bonne de une heure à cinq heures.

— Tu le gâtes.

— Moi ? Jamais de ia vie !

— Et ils s'entendent bien, tes deux fils?

— Mais oui, d'ailleurs Jean ne sait pas que... mon mari n'est pas sou père, et il ne s'en apercevra jamais, si nous ne le lui apprenons pas ; Daniel est d'une telle bonté pour lui... C'est pourtant un enfant d'un caractère difficile, eh bien ! je crois que si Daniel gâte un de nos deux fils, c'est celui-là.

— Ah ! ah ! comme toi, c'est l'autre, ils ne pourront pas être jaloux.

j^me Orthis rougit légèrement et demanda :

— Et... ton mari l

— Frantz ! oh 1 le pauvre ami, il fait ma désolation.

— Comment ?. ..je croyais que sa neurasthénie était complètement guérie.

— La neurasthénie, bien entendu ; mais le cœur se prend tous les jours un peu plus.

— 11 a une maladie de cœur ?

22S l'Eve

. — Oui, et terrible; chaque jour qui finit emporte avec lui un peu de sa vigueur. C'est terrible d'assister à cette agonie, j'en arrive parfois, moi qui l'aime tant, à demander sa fin pour ne plus le voir souffrir. Quelle vie a été la sienne, mon pauvre cher mari...

— Ma chère Francette, tu souffres, tu as souffert.

— Oui, j'ai souffert, et plus que tu ne peux te l'imaginer. Maintenant, non, je ne souffre plus... en comparaison de tout ce que j'ai enduré. Ah ! Gilberte, je ne te l'ai jamais dit, mais si tu savais les tortures que j'ai subies 'après...

sa tentative de suicide, ce coup de revolver qui a failli me le prendre à tout

jamais Ah ! ces heures mortelles

passées à son chevet à le disputer à la mort, me torturant l'esprit, pour me demander le pourquoi de cette abominable chose ; et puis après, ce départ, cette course éperdue à travers la France pour gagner la Camargue, et les journées terribles de convalescence en face de cet homme dont l'âme avait paru abandonner le corps... Assise à ses pieds, la main sur les siennes, j'épiais son regard qui fuyait constamment le

mien. Par instants de lourdes larmes glissaient de ses yeux sur nos mains réunies. Oh ! ces larmes, comme elles me brûlaient!... Alors, j'essayais de parler, je questionnais... vingt fois je répétais :

— Pourquoi as-tu fait cela, pourquoi ?

» Il paraissait ne pas m'entendre. A la fin, pourtant, la main sur ma tête, il répondait, de cette voix lassée et sans timbre qu'il a toujours gardée.

» — Ma pauvre femme, je ne sais pas... j*ai été fou, vois-tu...

» Fou, non, il ne Tétait pas... Aussi, tout ce que j'ai pu imaginer, c'est terrible. ..Je me suis abaissée à chercher dans ses papiers, dans ses dessins, j'ai surveillé ses lettres... oui, j'ai été jalouse... comme une vraie folle, moi.

J'ai imaginé des romans invraisemblables. Comprends-tu, ma pauvre chérie, je t'en demande pardon, j'ai été jusqu'à te soupçonner, toi...

j^me Orthis eut un mouvement de recul.

— Pardonne-moi, puisque je te l'avoue... Un soir, c'était au crépuscule, j'entrai brusquement dans l'atelier

de Frantz et je le trouvai, replié sur lui-même, Toeil hagard, un carton entr'ouvert auprès de lui. Quand il m'aperçut, il fit un mouvement poiar se lever : un étourdissemenl le prit et je dus le soutenir jusqu'à son fauteuil sous la vérandah.

» Oh! la belle soirée et pourtant si épouvantable que je passai là!

» L'air était imprégné de parfums, des oiseaux gazouillaient dans tous les arbres, au loin un berger chantait une vieille romance que Bizet a rajeunie pour ÏArlésienne et qui, dans ce décor, prenait une expression intense de passion et de douleur.

» A un moment, Frantz se pencha yers moi pour m'embrasser et balbutia :

> — Ma femme, ma femme !

> Il paraissait si ému que des larmes jaillirent malgré moi de mes yeux, alors il m'attira à lui et me garda sur son cœur un long moment sans parler... Et moi, je n'avais qu'une hâte :

explorer cet atelier, trouver peut-être enfin une preuve de sa folie.

» Sitôt qu'il fut couchéje me précipitai sur le carton qui, si vraisemblablement, l'avait bouleversé. Je le feuille-^

tai anxieusement. Enfin, entre une vue du Caire et un dessin représentant la Chartreuse de Pavie^ tu sais, le vieux cloître, je découvris une esquisse qui te représentait... toi !

Giiberte étouflFa un cri. Souriante, ^{me Archambaud reprenait :

— Maintenant que je suis si tranquille je peux bien t'avouerque je te lacérai...

Quelle folie ! Frantz ne s'est même jamais aperçu que ce portrait avait disparu... le lendemain seulement il me dit de jeter au feu tout le contenu de ce carton qui renfermait des études qu'il avait jadis soumises à un concours et qui avaient été refusées. Mon pauvre mari, j'ai deviné son mal maintenant«.. j'ai compris qu'il avait souffert du terrible désespoir de n'avoir jamais fait l'œuvre dont on parle, l'œuvre qui d'ignoré vous sacre d'un jour à l'autre grand homme.

^me Orthis respira, une sueur froide mouillait ses tempes. Comme elle avait fait souffrir!... Un remords se glissa dans son âme ; tendrement, elle se pencha vers son amie.

— Ma pauvre chère Francette !

— r Gilda.,. c'est vrai, tu ne m'en

veux pas?... Tu ne peux savoir quel remords me possédait de t'avoir haïe, ne fut-ce qu'un instant, toi, malgré tout, Tamie de ma jeunesse, la meilleure... Comme* j'ai souffert d'être séparée de toi... Combien de fois ai-je eu Je désir de te crier ma détresse, et le regret de ne pouvoir t'appeler ^uprès de moi, puisque c'est une des caractéristiques de son mal de ne pouvoir admettre qui que ce soit auprès de lui.

Maintenant plus que jamais, je redouterai rémotion qui pourrait le saisir à la vue d'un de ces Parisiens qu'il a pris en horreur.

— Oh! je comprends très bien que tu ne puisses me recevoir, moi; du reste, je ne pourrais pas non plus abandonner ma maison.

' — Est-ce que par hasard tu t'occupes, comme le faisait ta belle-mère, des usines ?

Gilberte se mit à rire.

— Ah! non, grand Dieu, qu'est-ce que j'y ferais ?

— Alors tu ne ferais pas le métier que je fais ?

— Un métier, toi, et lequel ?

— Tu penses bien que nous! ne pou-

vons vivre avec les seuls revenus de ma toute petite dot ; et si Frantz peint à ses heures, ce ne peut être que par délassement. Alors j'ai imaginé d'avoir des plantations de mimosas, j'ai fait si bien améliorer le terrain que maintenant je fournis les plus grands fleuristes de Paris et de Lyon.

— Tu es étonnante !

— Etonnante?... Non; il fallait vivre, voilà tout; et, grâce à mes mimosas, Frantz est gâté et presque heureux ; mes filles bien nourries et même bien habillées quand elles vont chez la marraine de Magali à Nice pour quelques semaines au carnaval.

— Tu mériterais un prix Montyon»

— J'ai les sourires des miens, cela vaut mieux que les récompenses les plus appréciées. Maintenant, je me sauve, il faut que j'aille au Louvre acheter une boîte de pyrogravure pour Annie et une poupée qui ferme les yeux pour Magali.

— Je te laisse partir, oui, mais à la condition que tu partages notre diner.

— Eh bien ! J'accepte sans me faire prier ; j'ai tant de plaisir à me trouver avec toi.

En souriant, la jeune femme se leva.

GJlberte la regardait : si menue^ si frêle et pourtant capable de viril dévouement. Dans son costume tailleur, très simple sous son chapeau un peu démodé, elle s'imposaitsi peu que personne n'eût songé qu'elle pouvait être Tamie de M""® Orthis, et bien moins -encore sa contemporaine, et pourtant cette dernière songeait à la beauté de cette petite vie toute d'effacement, mais combien fière et paisible dans sa noblesse. Et quelque chose comme un regret montait en elle de n'avoir pas su se contenter de cette médiocrité honnête, quelque chose comme un regret mélangé d'insurmontable crainte.

iTEs, monsieur Sylvain, si on s'arrêtait de travailler ? Il faut s'habiller puisqu'on dîne avec les grands...

— Jacques, pourquoi appelez-vous vos parents ainsi ? Je vous Tai déjà défendu.

— Même que je ne sais pas pourquoi, car enfin ils sont grands, d'abord par la taille, et puis parce que je les aime, et puis aussi parce qu'ils sont bons, enfin grands partout puisqu'on appelle papa le grand manufacturier.

— Enfin, puisque je vous ai prié de ne pas le faire, vous n'avez pas à vous occuper d'autre chose.

— Bien, Monsieur. Alors on peut s'habiller ?... Tu dors, Jean ?

— Laisse-moi tranquille, je fais ma version latine.

— Ah ! que tu es drôle, ta version latine, Monsieur, sa version, c'est traduire cheval, rose, homme!...

— Tu ne serais toujours pas capable d'en faire autant !

— C'est pas étonnant, il y a deux ans tu ne savais pas non plus, tu te trompais encore dans tes divisions, et moi je n'ai pas fait une faute, ce soir.

N'est-ce pas, Monsieur?

— Jacques, vous êtes taquin, et vous cherchez à humilier votre frère.

— Qu'est-ce que c'est que ça : humilier ?

— Humilier, cela veut dire rabaisser.

— Vous croyez, Monsieur, je ne savais pas, moi; ce qui est emb... ennuyeux, c'est qu'il va encore faire sa moue. Dis, vieux Jean, je n'ai pas voulu te rabaisser, ne te mets pas en colère, tiens, embrasse-moi.

— Il faut toujours l'embrasser, toi, quelle fille!

— Et puis après ? Ça me serait égal à moi d'être fille. Les filles, ça se promène tout le temps et puis ça n'attrape presque jamais de claques, c'est déjà pas si malheureux.

— Des filles, c'est comme toi, ça pleurniche toujours et puis c'est pas fait pour commander.

— Tu crois ? Enfin je voudrais tout de même être quelquefois fille^ pour être toujours avec maman.

— Je crois bien, le chouchou !...

— Jean, pourquoi jalousez-vous ainsi votre frère ? Vous savez bien que jy£me Orthis vous aime tous deux pareillement; Jacques est le plus jeune...

— Oh ! et puis, ça m'est égal, père m'aime davantage, alors .^..

— C'est pas vrai ça, dites, monsieur Sylvain ?

Les yeux pleins de larmes, le bambin se retournait vers son précepteur pour quêter une approbation. Le grand jeune homme qui, assis à une table, feuilletait un livre, le ferma et, haussant les épaules, commanda :

— Vous allez tous deux vous taire immédiatement, ou bien je demande que Ton vous prive d'assister à ce dîjxer.

— Oh! non, Monsieur; il y a une glace au café, et quand nous mangeons dans notre chambre, elle arrive toujours fondue.

— Tu feras comme l'autre jour, tu la mettras à prendre sut le balcon.

Le gamin rougit. Souriant, son précepteur l'interrogeait :

— Qu'est-ce qu'il y a eu, mon pauvre Jacques ?

— Monsieur, voilà. C'était à un grand dîner, c'est-à-dire qu'il y avait des dames qui montraient leur peau.

— Jacques, Jacques !

— Cest vrai, Monsieur, quand elles ne s'habillent pas par en haut, on nous parque comme les moutons à Garennes, et pour ce que c'est joli !.*. Le plus malheureux, c'est que, ce jour-là, il y avait une glace aux pralines, ce que c'est bon,vous ne trouvez pas. Monsieur?

— Si, si, allez.

— On nous en apporte; comme d'habitude, c'était de l'eau, alors je cours au salon, je prends une petite

.coupe en cristal, je verse l'eau de glace dedans et je la mets sur le balcon, il faisait un froid... je pense : demain ce sera gelé comme les ruisseaux et ce que je me régalerai. La nuit, je me suis réveillé, et je pensais : en ce moment, ma glace [prend, ouf, le matin je saute du lit, je cours à la fenêtre...

— Et la coupe était cassée ?

— Qu'est-ce qui vous Ta dit ?...

— Je sais toujours tout.

— Alors je n'ai plus besoin de raconter... et puis du reste c'est fini : la coupe était fendue, alors maman m'a grondé et puis elle ne m'a pas acheté mon petit chemin de fer qu'elle m'avait promis, elle a gardé l'argent pour se payer une autre coupe.

— Vous voyez que la gourmandise est toujours punie!

— C'est pas de la gourmandise, puisque les grands... pardon, Monsieur^ les parents, ils en mangent comme ça, sans se déranger, que le domestique leur aUonge sur leur assiette... et des tranches !...

— Allons, habillez-vous, voulezvous que je sonne Maria ?

— Cest pas la peine. Monsieur, je m'habille tout seul maintenant, vous me ferez seulement le nœud de mon col marin, parce que Jean dit que je le sabote.

— Si vous voulez.

Le jeune professeur sourit à son élève ; il s'était attaché à ce gamin d'une intelligence droite et c'était avec

plaisir qu'il s'intéressait à former cet esprit mutin tout en préparant Taride programme de l'agrégation d'allemand.

Il se remit à prendre des notes sur un vieux manuscrit quand l'irruption de son élève dans la salle d'études le tira de son labeur.

— Monsieur, Jean a voulu me coiffer, n'est-ce pas que j'ai l'air d'un noyé ?

— Mon pauvre petit, qu'est-ce qu'il a fait ?

— Il m'a mis presque tout le flacon de brillantine, parce qu'il disait que je ressemblais à un caniche ; je ne veux pas aller au salon avec cette tête-là, maman va encore gronder Jean, puis, si Maria vient, elle va faire des potins, on va attraper Jean, alors il dira que c'est de ma faute, puis il me bourrera.

— Jacques, chut! mon petit. Allons, venez, nous allons réparer le malheur.

Dans legrand cabinet de toilette d'un luxe presque exagéré, le jeune professeur savonnait la tête de son élève.

— Dis donc, Jacques, tu pourras dire que M. Sylvain t'a lavé la tête.

— Cest pourtant vous qui le mériteriez, mon petit Jean, et c'est pour ne pas vous faire gronder que Jacques

m*a demandé de remplacer sa bonne.

Pourquoi lui avez-vous fait cette niche ?

Le gamin ricana sans répondre ; le professeur ouvrit la bouche pour parler, puis, haussant les épaules, il se tut.

Il aimait peu Jean Orthis dont il avait deviné tout de suite le caractère altier et arrogant, il le devinait jaloux et orgueilleux, et il comprenait parfois la partialité que M""® Orthis s^efforçait pourtant de dissimuler.

Il séchait avec des serviettes chaudes la tête bouclée de son élève quand M™® Orthis entra.

Avec un sourire étonné, elle questionna le jeune homme.

— Mon pauvre monsieur Sylvain, est-ce que vous êtes passé bonne d'enfants ? Qu'a donc encore fait ce méchant gamin ?

Le petit leva les yeux, anxieux, puis il se mit à sourire, entendant la réponse de son précepteur.

— Il y a eu un petit accident, le flacon de brillantine a inondé la tête de Jacques.

— Ah I il va falloir lui redonner une nourrice, allons, viens, mioche, je vais achever de t'habiller.

Câlin, l'enfant se précipita dans les bras de sa mère, il se blottit sur sa poitrine pendant qu'elle couvrait de baisers sa petite tête encore humide. Elle ne pouvait maîtriser son adoration pour son fils cadet; il était toutd'aberd et si bien le portrait de Daniel que, dans ses yeux, elle noyait son regard avec des langueurs d'amoureuse, ce tout petit lui avait révélé l'ivresse de la maternité ; alors que la naissance de Taîné avait seulement ravivé Todieux passé, la venue de ce fruit de l'amour Pavait pénétrée d'un bonheur inconnu, et si elle avait porté Jean dans son sein avec haine et désespoir, Tattente de son second enfant avait été la période enchanteresse où elle s'était annihilée dans une perpétuelle commtinion avec le bien-aimé.

Dès le premier cri du nouveau-né, elle avait compris les sublimes folies des mères et senti que pour celui qui était réellement sa chair et son sang, elle était prête à tout sacrifier. Ah ! sî Taîné avait pu disparaître!... Par moments, elle se surprenait à évoquer ces pensées homicides ; quand te poids du remords se faisait plus lourd

et le souvenir de la faute plus cuisafiit.

— Mon tout petit, mon tout petit !...

— murmura-t-elle avec adoration en arrachant de son cou la chaîne des petits bras enlaçants.

Pendant qu'elle bouclait sur ses doigts la chevelure aux reflets dorés de son enfant, elle jeta un regard sur son fils arné qui, appuyé sur la table, détourna les yeux comme pour échapper à cette vue qui fouettait sa jalousie.

j^|me Orthis pâlit elle souffrait de

sentir la haine monter au cœur de cet enfant, et pourtant elle ne pouvait lui témoigner une tendresse qu'elle ne ressentait pas...

D'une voix lasse, elle l'appela.

— Eh bien ! Jean, tu ne me dis rien.

Ça marche au lycée ?

D'un accent dédaigneux il répondit :

— J'ai été second en arithmétique.

— Ah ! tant mieux; ton père va être content. Tu vas augmenter ta tirelire, car il te donnera sûrement une grosse pièce.

— C'est déjà fait, mère, papa est venu me chercher au lycée.

— Ah ! bien !

244 VtVE

M"* Orthis avait eu froid au cœur en entendant les réponses sèches de son fils. Le ton orgueilleux avec lequel il annonça que son père l'avait attendu au lycée lui fit mal... son père... quelle torture. Ah ! certes, aucune veuve n'aurait pu souhaiter pour son fils un père plus tendre que celui qu'elle avait choisi, oui, tendre et même partial : car elle pensait parfois avec désespoir qu'il préférait à l'enfant né de leur union celui qu'il supposait l'orphelin du frère qu'il avait tant chéri.

Immobile auprès de sa mère, le petit Jacques se laissait pomponner sans ouvrir la bouche. Comme sa mère terminait la longue toilette, il tendit ses deux mains.

— Oh ! petite mère, lavez-moi les mains !

En souriant. M"*® Orthis haussa les épaules, c'était une des récompenses du gamin que de se faire laver les mains par sa mère.

— Mon pauvre mignon, quelle idée ?

Qu'est-ce que cela peut te faire ?

— Oh ! petite maman, c'est doux, doux, il me semble que tes mains embrassent les miennes.

Complaisante, la jeune femme ôta ses bagues et frotta dans"] les siennes les petites mains. Elle soupira: Pauvre petit cœur tendre, qu'allait lui réserver la vie ?

— Mère, voilà une dame qui traverse la cour, ce doit être votre amie ?

— Probablement, mon petit Jean.

Allons, venez, les enfants.

Précédée de ses deux fils, M™® Orthis entra dans son salon au moment où Françoise Archambaud venait d'y être introduite.

— Ma chère Gilberte, quel groupe délicieux vous formez; les jolis garçonnets que tu as là.

Gilberte pâlit en voyant les lèvres de son amie s'approcher du front du fils de Frantz Archambaud. N'allaitelle pas découvrir sur ce visage une trace, un signe qui lui rappellerait le mari absent ? Mais non, d'une voix toute naturelle, la jeune femme reprenait:

— Comme l'aîné te ressemble, c'est ton portrait frappant; le petit Jacques, lui, c'est l'image de son papa.

M"*® Orthis respira. Non, son crime ne serait jamais connu, puisque, par

un hasard mystérieux, J'enfant adultérin était sa propre copie.

Assise maintenant à la table luxueusement servie, M"® Archambaud avait fait la conquête des enfants par sa simplicité douce et son humeur enjouée.

Mère de famille accomplie, elle connaissait Tart de s'adapter à Tintelligence enfantine, elle-même se sentait heureuse de l'illusion que lui fournis- . sait le puéril babillage tout semblable à celui de ses mignonnes fillettes.

— Elle est jolie, dites, Madame, la petite Magali ?

j^me Archambaud sourit.

— Une mère trouve toujours ses filles jolies ; cependant Magali a de très beaux cheveux blonds et des yeux bleu foncé que j'aime beaucoup.

— Je suis sûre qu'elle ressemble à ma poupée que Jean a cassée.

— Comment, Jean, vous avez cassé la poupée de votre frère ?

— Un garçon ne joue pas à la poupée... Madame.

M. Orthis étouffa un rire discret et murmura :

— Dites, Gilberte, pourvu qu'il ne change jamais d'avis ?

Grave, le gamin protesta.

— Oh ! père, je n^ ai jamais joué...

je ne comprends pas Jacques, c'est une vraie fille pour tout.

— Mon pauvre bonhomme, — dit en souriant M. Orthis, — c'est vrai que tu es une fille ?

— Je ne sais pas, mon petit père, Jean le dit toujours et puis... et son jeune visage s'épanouit... j'ai des cheveux longs, c'est peut-être que je suis une fille.... tant mieux, tant mieux !

Et il se mit à danser sur sa chaise.

Un éclat de rire accueillit sa déclaration ; pendant que M"'*' Orthis se penchait pour l'embrasser.

— C'est entendu, tu es notre petite fille, comment allons-nous t'appeler?

— Oh ! pas comme une jaquette, toujours. C'est vilain ce nom-là.

— Comme une jaquette, es-tu fou ?...

— Pourquoi : Jacques — Ja...

— Jacqueline!... que tu es bêta, mon pauvre petit.

Un peu décontenancé, le bambin ne bougeait plus, en entendant les rires qui se croisaient ; enfin peu à peu la conversation changea et l'enfant s'absorba dans la contemplation de Tas-

siette de petits fours qui était devant lui.

— En réalité, Madame, où se trouve votre propriété ? questionna M. Orthis.

— Tout près du village des Saintes- Mariés.

— Quelle idée bizarre a eu votre mari d'aller s'établir si loin.

— Oui, c'était une vraie fantaisie de mourant, un peu compréhensible cependant; c'est au mas de la Pèbre qu'il avait été mis en nourrice.; et il avait conservé un souvenir attendri pour ce coin de terre, pour cette île mystérieuse et inconnue, objet de plus de légendes que bien des terres lointaines. Dans son délire, les souvenirs d'enfance se pressaient en foule dans sa mémoire fatiguée, il rêvait de revoir la vaste bâtisse abritée par un orme majestueux^ et le paon blanc surtout qui avait ébloui ses yeux d'enfant, revenait constamment hanter sa fièvre.

— Et il l'a revu ?

— Non, il était mort, mais nous avons un de ses fils qui fait la joie de mes filles.

— Et votre propriété ?... c'est un château?...

— Un mas, comme on dit là-bas...

si modeste que vous le traiteriez de ferme.

— Vous êtes isolés.

— Certes oui, cependant autour de notre maison se groupent des cases en roseaux qui servent de demeures aux garçons de ferme et à leurs familles ; ah ! Ton se croirait bien loin de la France ; mais de cette façon nous n'avons rien à craindre. Je voudrais vous montrer mon installation, vous faire admirer nos « jasses » où s'abritent nos troupeaux de moutons et qui sont hautes et profondes comme des cathédrales, et mes arbres, mes pelouses, mes fleurs qui forment un jardin enchanté à deux pas des mornes espaces recouverts par les marais et les plantes salicoles et qui montrent ce que pourrait devenir l'île si...

— ... si beaucoup de « gentlemen »

possédaient de courageuses femmes comme M""® Archambaud I

— Oh ! je ne suis pas seule de mon avis et je pourrais vous citer bien des héritiers de nobles seigneurs à qui l'ancienne monarchie a fait don de domaines camarguais et qui se sont

2^0 l'ÈYE

établhs colons dans notre ile lointaine.

— Vous êtes admirabl£,n'^^t-ce pas, Gilberte !

— Admirable et transformée, car je se reconnais plus ma timide Francette et je me demande où elle a paisé son intrépidité.

— Où tu la puiserais toi-même s'il en était besoin, ma cbérie : dans mon amour pour mon mari.

— C'est le secret de ta force ?

— Le seul ! Tu me connais, tu sais combien peu j'étais préparée, en appafence, à la lutte pour la vie. Alors que toi tu te plaisais à philosopher, ii\htercher les causes et les effets, ii les raisonner, moi, un peu simplette, j'écoutais souvent sans les comprendre les savantes théories. Je me rappelle qu'om m'a grondée pour avoir bâillé irrévérencieusement en écoutant cette théorie, dont par hasard je me souviens :

«' quand l'homme aurait accomipli sa tâche dans T univers, qu'il l'eût transformé à son usage, qu'il eût cendu la matuce obéissante, dompté la maladie et supprimé la douleur physique, ilyau- Mit toujours en lui et hors de lai assez d'obstacles- au devoir pour le .rendre

douloureux, et pour en assurer le mérite ».

> Eh bien! je ne regrette pas d'avoir bâillé, puisque cette thèse était fausse, car je n'ai aucune douleur à faire mon devoir et, par conséquent, aucun mérite.

» Je ne travaille ni ne me fatigue pour accomplir ma tâche dans l'univers, mais bien pour amener une détente sur un visage fatigué et un sourire dans des yeux las.

— Si donc, comme dit Platon, la chose qui donne du prix à la vie, c'est la contemplation de la beauté absolue, nous sommes en ce moment d'heureux mortels, car ton âme est bien d'une absolue beauté.

— Gilberte, sois généreuse, ne te moque pas.

Grave, la voix de M. Orthis s'éleva dans le silence qui avait suivi cette réponse.

— Non, Madame; Gilberte, comme moi, ne peut que vous admirer: vous réalisez Tidéat que, nous aiitres hommes, nous nous faisons de la femme; vous êtes la fille de ces héroïnes qui, après avoir brillé dans le

monde d'un éclat incomparable, portaient avec le même sourire leur jolie tête sur Téchafaud. Elles avaient peutêtre un peu trop vécu parleurs cœurs, mais elles savaient aussi souffrir et mourir avec cœur. Je vieillis sans doute, puisque je regrette le vieux temps ; mais j'aime moins nos femmes de tête d'aujourd'hui, ces lycéennes qui parlent de leurs droits, alors qu'il n'en est qu'un qui leur convienne réellement : aimer!

— Et souffrir... murmura tout bas Gilberte en se levant de table pour rentrer au salon.

Machinalement, elle s'assit au piano et jeta un coup d'œil circulaire sur l'aspect familier de cette soirée d'intimité.

A une table, son mari s'était assis en face de sa mère qui, tous les soirs, venait, après son frugal souper, se reposer la vue sur les chères têtes de ses petits-enfants; elle était atteinte d'une surdité complète ; aussi avait-elle peu à peu perdu l'habitude de parler, elle souriait aux siens, n'ayant d'autre distraction que la partie d'échecs qu'elle faisait avec son fils. Et c'était

un charmant tableau que ce coin de € home», tout baigné d'une paix délicieuse.

Qui ne Teut enviée ?... Et pourtant le remords qui la torturait ce soir, plus encore que de coutume, empoisonnait ses plus douces joies, Tempêchait de goûter pleinement le bonheur qu'elle avait rêvé d'édifier. Certes, son mari l'aimait, et pourtant elle savait qu'elle n'était pas la compagne qu'il eût choisie librement, elle l'avait ébloui, puis étonné, maintenant il la chérissaitd'une paisible tendresse, alors qu'elle conservait pour lui. les mêmes sentiments désordonnés de folle passion. Il n'était qu'un mari, alors qu'elle eût voulu éternellement demeurer « l'amoureuse! »

Un junévile éclat de rire la fit palpiter.

Son petit Jacques ; ah ! ne remplissaitil pas tout son cœur, l'enfant tant aimé.

Pourquoi fallait-il qu'un autre dût partager sa place et ressuscitât l'abominable passé par sa présence. Jamais, à cause de cet intrus, elle n'avait serré sur son cœur dans une plénitude de joie son second fils. Et cependant... n'était-

Ty4 L*ÈVE

ee pas un nouveau forfait de le haïr.

Quel crime lui reprochait-elle?... Sa naissance... et c'était à cette naissance pourtant qu'elle devait, outre le mari qu'elle aimait, la fortune enviée et la place dans le monde qui flattait son orgueil.

Soudain, dans une brusque évocation, elle vit le paysage de Camargue que son amie lui avait décrit : la soirée d'été, le silence du crépuscule ; elle entendit les cris d'enfants qui peuplaient te morne solitude et il lui sembla que le regard de Frantz Archambaud se posait sur elle avec des tristesses d'ago- Bie.

Ah ! de quels reproches ses yeux étaient chargés; ils semblaient lui crier : pourquoi as-tu semé la souf-^ france, monstre égoïste, tu n'as jamais pensé qu'à toi : Vivre, vivre!... c'était ton obsession. Pour la vivre, ta vie mauvaise, tu as accumulé les ruines..^ Prends garde!... Tu as déjà souffert^ dis-tu. Non, tune sais pas encore quelle âcreté ont les pleurs qui ne peuvent plus couler, tu ne connais pas l'inguérissable douleur, prends garde, prends garde !

Alors Gilberte Orthis, posant ses mains sur le piano, commença avec entrain une valse à la mode, pendant que de ses yeux deux larmes coulaient lentement.

Nice y i^ avril 190$, Ma chère petite maman ^

ourquoi n'étes-vous pas avec moi dans ce splendide pays ? Je pourrais ainsi jouir sans ar-rière^pensée de toutes les beautés que vou^ sauriez si bien admirer. Mais^ en- 'fin, puisqu'il n*est pas possible que vous quittie:{ père en ce moment Je prends la résolution, moi le paresseux^ de vous écrire souvent pendant cette quinzaine que je passerai dans le midi.

Comme Jean vous V écrivait ^il est cornplètement guéri, il ne tousse plus du tout, il est magnifique. Petite mère^ je suis fier de mon frère^ tant il est beau ;

je vous assure que Von se retourne sur lui pour admirer sa fière mine^ sa belle prestance et ses grandes moustaches dont il est toujours aussi fier^ il y a de quoi ; je suis sûr, moi^ que ces moustaches-là accrochent bien des cœurs...

Pauvres cœurs /... Car notre Jean a toujours son grand air dédai-gneux ; si bien que^ lorsqu'il dit bon^ jour f on a envie de lui dire merci L..

Oest une telle grâce L.. he croye^ pas que je me moque^ mère aimée^ vous save:{ combien faime Jean et combien je V admire^ moi qui ai la tête de moins que lui au physique et qui^ comme séduction^ ne peux rivaliser avec lui. D^ ail leur Sy tnaman, Jean a le bon^ heur de vous ressembler... Oest tout dircy n'est cepas,cher papa ? Car je suis sûr que vous lise^ma lettre tout 'près Vun de Vautre^ mes parents tant ai'mes.

j^me Orthîs leva les yeux et sourit à son mari. D'un geste, il lui fît signe d'achever; elle continua :

/ean est lancé Hans une société

l'Eve rs^f

très mondaine qui s'est déjà dispersée^ dit^il; car la saison est très avancée ^elle est encore trop importante pou^r mon goût ; f ai pourtant été accueilli avec une amabilité parfaite ; M^^ Archam^ baud surtout^ Tamie de maman dont Jean vous a parlé^ a été extrêmement bonne. Depuis la mort de son mari^elïe habite une partie de Vannée che\ la marraine de sa fille avec M}^^ Magali.

Ah! mère^ qu'elle est jolie! Jamais^ même à Paris, je n^ avais vu beauté plus parfaite; tous et toutes sont à ses pieds; car elle est si charmante et si simple que les femmes mêmes n'ont pas Vidée de la jalouser. On ne peut être envieuse d'une déesse et M^^ Archambaud serait digne d'être reine d'un éden ou d'un olympe antique.

— Oh! oh l interrompit M. OrtHis, voilà notre futur avocat qui prend feu...

Gare à lui s'il se laisse ainsi influencer par la beauté de ses clientes ; terminez, ma chère amie, j'ai tort de vous interrompre.

— Oh ! la lettre s'arrête là ; il n'y a plus qu'une foule de tendresses pour

26o l'ève

vous et pour moi, ah ! cependant, voilà encore unpost-criptum.

J^ai mis ce matin au chemin de fer une caisse de fleurs à votre intention^ je les ai toutes choisies, je ne comprends pas gue Von se repose sur une fillede boutique de ce soin, gradué' selon le ^ prix ;f ai déniché de splendides roses rouges^ € vos roses », celles que vous aime\ et qui vous vont si tien, ainsi donç^ demain soir^ vous aure^ à votre corsage une fleur caressée avec amour par votre grand enfant.

j^me Orthis releva la tête ; dans ses yeux passa une lueur attendrie.

— Le cher petit, il est bien toujours le même, si doux et si tendre.

— Oui, c'est un bon garçon, qui, fort heureusement, ne s'est pas ressenti de toutes vos gâteries. ♦

— Oh! mes gâteries ont toujours été réparties intégralement, mais Jacques -était plus jeune, plus délicat, puis il

n'avait pas le même caractère que son

frère.

- — Ah!., ces femmes, ces femmes.

elles sont bien toujours les mêmes ; la virilité les eflfraie dans leurs fils, elles veulent des càlineries, des caresses.

— Elles veulent être aimées, mon ami,^ voilà tout.

— Et vous, Gilberte, vous avez été aimée plus que quiconque, — murmura M.Orthisen baisant galamment la main de sa femme.

M""® Orthis sourit sans répondre, puis, levant les yeux sur la pendule, elle demanda :

— Vous n'êtes pas fatigué .^..

— Pas du tout, je crois décidément que ma crise de rhumatisme va enfin me laisser du repos. Même, donnezmoi le journal, je vais essayer de lire un peu... Mais ne me quittez pas, ne me laissez pas seul.

— Non, non, je prends ma broderie; soyez tranquille.

— Comme je suis exigeant, n'est-ce pas, ma chère Gilberte ? Vous n avez pas beaucoup vu le jour tout cet hiver; dès que je vais aller mieux, nous sortirons : que diriez-vous d'un petit voyage en Suisse, cet été, avec les enfants ? J'ai bien gagné de me reposer un peu... Et puis vous n'avez pas très bonne mine.

262 t'ÈVE

— }e vieillis, Daniel. .• Sayez-vcnes

mon âge ?

— Vingt-cinq ans !

— La flatterie est trop exagérée pour que je m'y laisse prendre-

— Pourquoi ? Vous n'avez pas une ride^ pas un cheveu blanc, vous êtes superbe.

Gilberte Orthis haussa les épaoles, mélancolique^ et, pourtant, elle était, comme le disait son mari, tou/ours saperbe. C'est à peine si les années éccnilées avaient pesé snr ses épaules ; seul, le léger embonpoint qu'avait pris sa taille avouait le plein épanouissement de la maturité.

— Gildal

— Mon ami?.».

— A quoi pensez-vous ? Vos yeux sont dans le «rague. Voifô regrettez d'avoir laissé s'éloigner vos fils ? Votre vieux mari ne vous suf&t plus ?

— Oh Daniel!... — et la voix de M"'^ Orthis eut une inflexion de caresse — je ne suis jamais mieux qu'auprès de vous ; mais vous le savez, )e n'ai ja?mais quitté mon Jacques une seste journée...

— Et le temps vous semble dé)i»loQg;

Il faudra bien pourtant vous habituer aux séparations ; en octobre le régiment^ deux longues années, et puis après^ après, l'amour, les femmes, le mariage.

— Oui, les mères qui n'ont que des fils sont faites pour la solitude.

— Mais enfin, Jean a passé par ces phases déjà ; vous voyez que ce n'est pas terrible.

— Jean est resté un an à peine au régiment et puis il est tout différent de son frère; à seize ans déjà il s'était émancipé ; toutes ses journées^ de congé où les passait-il ? Et depuis qu'il est < homme », nous le voyons à peine, et sa chambre le voit encore nK)ins.

— Que voulez-vous, il mène la vie de jeune homme.

— Je ne dis rien, puisque vous ne l'en blâmez pas; mais enfin je peux constater la différence qui existe entre lui et Jacques. Pauvre chéri, tous ses dimanches, il me les consacre, il; m'accompagne pieusement chez Co-; lonne ou chez Lamoureux. Dès qu'ii^ a une heure de liberté, il accourt pojur me dire :

» — ...Mère, je vous enlève! alors nous partons tous deux...

— ...Comme deux amoureux! car c'est l'amoureux, mère égoïste, que vous chérissez dans votre fils. Non, Gilda, ne prenez pas cet air fâché; Jacques fait d ailleurs preuve de goût en vous préférant à toutes les autres femmes. Vous êtes mille fois plus séduisante que les poupées qu'il peut rencontrer. Seulement, faites attention ; vous avez développé à outrance la sensibilité de ce gamin ; un beau jour, il va être pris d'une bel.'e passion pour le premier jupon qu'il rencontrera, et gare à lui et gare à nous. Dans le cœur tout neuf, l'amour va flamber si bel et bien que j'ai peur des accidents.

— Non, Jacques est bien équilibré et très raisonnable. Jean me cause plus d'appréhensions.

— Jean!... Il est trop beau garçon pour cela, il fera souffrir, voilà tout; tant pis pour celles qui se trouveront sur son passage, tant pis ou tant mieux, car il dégage une rare puissance de séduction, la vôtre d'ailleurs ; son pauvre père pourrait être fier de lui.

M""® Orthis se mordit les lèvres ; avec un peu d'àpreté dans la voix, elle répondit :

— Julien n'aurait pu avoir plus de fierté que vous n'en avez de Jean. Mais il ne faut pas être injuste. Jacques a de réelles qualités que son frère, malheu^ reusement, ne possède pas.

— ' Vous parlez de ses échecs aux examens. Bah ! il n'a pas besoin de diplômes pour, m'aider à surveiller les fabriques ; il a aussi ce tempérament artiste qui ne s'accommode pas d'un labeur journalier.

Gilberte ferma les yeux. Oui, il avait du goût pour les arts et il fallait que perpétuellement cette heureuse disposition vînt lui rappeler les brusques enthousiasmes de Frantz Archambaud.

Quand, par hasard, elle le surprenait un pinceau à la main, elle devait se maîtriser pour ne pas le lui arracher dans une colère soudaine.

Attendri, M. Orthis reprit :

— Enfin ! je serai: content, moi aussi, de les revoir, nos deux grands garçons»

J'espère bien être d'aplomb dans une quinzaine ; nous leur ferons un gai retour. Si vous donniez une petite fête

566 l'èvb

en leur honneur, oh \ tout intime, mais bien gaie, où la jeunesse pourrait s'amuser?

— Mais ils ne font que s'amuser, làbas.

— Justement, il ne faut pas quMls s'ennuient près de leurs vieux parents.

Allons, Gilberte, vous aussi vous aimez le monde. Si vous aviez une fille, vous seriez condamnée aux soirées et aux bals à perpétuité. A propos, je ne croyais pas M""® Archambaud aussi lancée.

— Cest la marraine de Magali, qui est excessivement riche, qui tient à ce que sa filleule sorte beaucoup.

— Oui, elle a de la chance, cette petite, elle sera dotée, sans doute.

— Probablement. Puis, Françoise m'a écrit que, depuis que son mari est mort, on lui a découvert tout à coup un talent très personnel : elle a veadu ce qu'elle voulait toutes les toiles et les études que son mari avait laissées.

— La gloire posthume!,.. C'est à donner envie aux artistes de dispa-^ raître. Enfin, à celui-là, il ne Qxai»{aait aucune des qualités requises, pas même kl folie... Car enfin, quoi qu'en dise sa

femme, il était réellement fou. Cette tentative de suicide, cette fuite à l'autre bout de la France, cette claustration dans un vrai désert le prouvaient assez.

Vous n'êtes pas de mon avis ?

Gilberte détourna la tête.

— Mais si, mon ami.

Ils se turent ; et elle se mit à songer à ce malheureux dont elle n'avait même pas eu le pardon. Maintenant qu'il avait disparu pour toujours, elle ne pouvait penser à lui sans revoir Tatroce détresse de son regard, le soir où il Tavait quittée à jamais. Elle eut voulu connaître ses dernières pensées. Avaitil jamais cru que Tenfant né après la mort de Julien pouvait être son fils ?

L*aimait-il encore ou la haïssait-il ?...

qui sait!... Peut-être le calme était-il entré dans son cœur et peu à peu l'oubli était-il venu !... Et, pourtant, c'était à cause d'elle que la mort l'avait fauché en pleine maturité : ce cœur qu'elle avait torturé, broyé, ce cœur qui l'avait tant aimée n'avait pu se guérir. C^est par la blessure qu'elle lui avait faite que la vie s'en était allée. Et jamais, jamais, elle ne saurait s'il lui avait pardonné!

-a68 l'ève

Elle soupira. Tendrement moqueur, son mari lui demanda :

— Bon ! quel gros chagrin encore ?

Allons, mettez votre chapeau et faites ^ne petite course, vous vous étiolez 4lans cette chambre de paralytique ; vous êtes une belle plante vivace qui a besoin de lum ière et de soleil et je vous en prive trop souvent. Mais si ! Je parle sérieusement, je vais en profiter pour Jtae reposer un peu.

Docile, M""* Orthis plia son ouvrage.

Debout devant sa glace, elle fixait omaintenant sur ses bandeaux ondes june toque de violettes...

Qui disait que le remords et les

•larmes vieillissent?... C'est à peine si

le grain de sa peau s'altérait par en-

«droits, et ses yeux avaient toujours le

même éclat velouté. Elle sourit à son

image, orgueilleusement. Pourquoi se

tourmenter de chimères ? Son existence

^'était-elle pas celle qu'elle s'était

choisie ? Elle avait osé et elle avait

vaincu. N'était-ce pas là l'énigme delà

vie et sa force toute-puîssante ? Eh

bien! jusqu'au bout, elle lui arrache-

jrait son secret. Place aux âmes fortes !

>lalheur aux cœurs timorés !

Et, charmeuse, dans son geste de caresse, elle tendit en souriant son front â son mari.

ccouDÉE à la balustrade go^ thîque qui surplombait la route, Magali Archambaud, un livre à la main, surveillait le chemin. A cette heure matinale, les promeneurs étaient encore rares ; quelque automobile passait, de temps à autre, a grand fracas et la jeune fille était alors forcée de s'éloigner pour échapper au tourbillon de poussière que la lourde voiture soulevait après elle. Mais bientôt son regard anxieux fouillait à nouveau l'horizon et sa main, nerveuse^ ment, effeuillait une gerbe de roses qu'elle avait posée auprès d'elle.

Il faisait une de ces matinées méridionales, si exquisement douces et parfumées que les plus moroses euxmêmes ne peuvent faire grise mine au sourire du soleil qui semble s^ingénier

dans une condescendante coquetterie de magicien à parer de beautés inconnues le plus petit brin d'herbe et la fleurette minuscule.

Tout à coup, le pas rapide d'un cheval résonna sur le chemin fleuri, et une flamme rose monta au visage de la jeune fille, pendant qu'elle se plongeait, attentive, dans la lecture qu'elle dédaignait tout à l'heure.

Vibrante, mais assourdie à dessein, une voix jeune traversa l'air :

— Mademoiselle Magali, voulez-vous jne permettre de vous dire bonjour?

— Ah ! Monsieur Orthis, c'est vous...

votre promenade quotidienne a été relardée.

Jean Orthis sourit.

— Je suis sûr que vous allez me gronder. Je me suis couché tard et naturellement ce matin je ne pouvais me iever.

— Naturellement; aussi il vaut mieux ne pas vous demander ce que vous avez fait.

— Oh! ne prenez pas cet air méchant; il vous va très mal. Si, Mademoiselle ! Je peux fort bien vous dire où j'ai passé ma soirée.

— A danser, à flirter, comme c'est votre habitude... si ce n'est pis !

— Méchante! J'ai été tout simplement avec Jacques, à Monte-Carlo.

— Votre frère ne connaissait pas le casino ?

— Non ; alors je l'ai < semé > air concert, il raffole de musique ; il a entendu du Massenet toute la soirée pendant que je m'asseyais autour des tapis verts.

— Vous avez joué! Quelle horreur l

— C'est vraiment si horrible ? Joueur^ noceur, buveur; j'ai tous les défauts, vous le savez bien.

Le visage de la jeune fille s'attrista.

— Pourquoi parlez-vousainsipuisque ce n'est pas la vérité.

— Mais si, je vous assure, j'ai l'âme très noire et je ne vaux pas les quatre fers d'un chien.

— D'abord, vous dites une sottise, un chien n'a pas l'habitude d'être ferré j ensuite, vous n'êtes pas buveur!

— C'est-à-dire que je n'ai pas l'habitude de tituber, mais j'adore le Champagne.

— Moi aussi ; alors voilà un fait acquis. Et puis vous ne faites pas la noce.

les noceurs ont toujours un air aplati, un chapeau haut de forme sur des cheveux collés, un monocle, un habit et un gilet blanc sur une chemise toute cassée de faux plis.

— Et moi, ce matin, j'ai une jaquette et une culotte de cheval ; je n'ai donc rien d'un joyeux fêtard... Reste le jeu-.

Savez-vous combien j'ai perdu hier 5oir?

— Non, dites vite.

— JDeux cents louis.

— Et en francs ? Je ne sais jamais faire le calcul.

— En francs, mademoiselle la mathématicienne... Voyons, deux cents multipliés par vingt.

— Quatre mille... Mais vous êtes fou!

— Pas fou, mais un peu décavé, pour le moment.

Pensive, la jeune fille regardait Thorizon pendant que son interlocuteur la contemplait. Dans ce cadre de verdure et de roses elle était bien la déesse jolie chantée par Tenthousiaste Jacques, un modèle digne de séduire le pinceau le plus difficile, avec sa tête fine couronnée de la plus splendide chevelure

blonde que Rubens ait jamais imaginée. Profonds, lumineux, ses yeux d'un bleu de mer étaient inoubliables pour quiconque en avait subi la caresse.

A mi-voix elle questionna le jeune homme.

— Qu'a dit votre frère ?

— Il m'a grondé, lui aussi ; le pauvre gosse, je l'ai envoyé promener... Si vous saviez comme j'ai un sale caractère!

— Non, je ne veux pas savoir. Alors vous n'avez plus d'argent!

— Si, dix francs!

Et il éclata d'un rire sonore.

— Dix francs !

— Jusqu'à demain. J'ai écrite Paris ; je vais recevoir de l'argent par mandat télégraphique.

— C'est vrai, vous possédez la fortune de votre père.

— Je l'ai... sans l'avoir, ses capitaux étant engagés dans la fabrique de mon beau-père, je les y ai laissés, ils sont mieux placés là qu'ailleurs. Le seul ennui est que, de cette façon, je ne puis déplacer un sou sans que toute la maisonnée en soit avisée.

— Alors, vous allez être grondé ?

— Moi... ? Il ne manquerait plus que cela! Non, mon beau-père est l'indulgence même, il est réellement parfait pour moi.

— Vous allez faire de la peine à M°^« Orthis.

— Ma mère dépense bien plus d'argent que moi.

— Je n'aime pas à vous entendre parler ainsi de votre mère ; d'autres que moi pourraient croire que vous ne Taî-»

mez pas.

— Que voulez-vous ? Ma mère a toujours été un peu dure. Je ne sais pas câliner, caresser comme Jacques, qui est plus tendre qu'qne petite fille.

C'est lui qui a su se faire aimer... pas moi !...

— Vous êtes injuste et jaloux.

— Je l'ai été, je ne le suis plus...

Et puis, Jacques est un très bon garçon.

— Oui, il est très gentil, votre frère!... Un peu timide cependant.

— Il n'a jamais bougé.

— 11 est amusant : quand il dit bon-»

jour, il rougit comme une fillette, c'est très drôle, vous remarquerez. Il a un

air très naturel, il parle : tout à coup, je lui adresse la parole : alors toute sa peau devient rose, puis d'un ton plus vif, le sang court, court, comme la marée qui monte, jusqu'à ce que ses joues deviennent du plus magnifique pourpre.

— Petite coquette, où avez-vous appris à affoler ainsi les pauvres garçons timides?

— Mais je ne les affole pas.

— Non, vous vous en privez! C'est d'ailleurs un don naturel dont vousn'êtes pas responsable.

— Qu'est-ce que vous voulez dire ?

— Que ce n'est pas de votre faute sivous êtes aussi jolie... Pourquoi voulezvous que je vous répète ce compliment qui pour vous doit être une inepte banalité.

— Dans votre bouche, ce n'est pas une banalité, car vous êtes très diffî-cile.

— Eh bien ! je crois que vous, vousseriez Tidéal de Démétrios lui-même.

^ — Qui est-ce, Démétrios ?

— Le héros d'un roman qui n'est pas pour les petites filles, et qui est si beau et si séduisant qu'aucune femme

au monde ne lui semble digne de lui, pas même la déesse de la beauté ellemême.

La jeune fille rougit et eut un petit rire amusé.

— C'est dans Aphrodite ce que vous me dites là..

— (Comment ? Vous l'avez lu }

— Non, non, rassurez- vous ; j'ai tout simplement risqué un œil sur le compte-rendu de Topéra-comique. Et puis, j'ai vingt ans; vous n'avez pas l'air de vous en douten

— Age vénérable !

— Vous n'avez pas besoin de vous moquer ; ma sœur était déjà mariée, à vingt ans.

— M""® la notairesse Auriot.

— Oui, j'en avais huit, quand Annie s'est mariée.

— Vous la voyez souvent, votre sœur?

— Pas très souvent depuis la mort de papa, puisque nous habitons une partie de l'année chez ma marraine-

— Et elle ne vient jamais chez* M™® de Laprade ?

— Rarement ; elle ne peut pas quitter son mari, le notaire; pensez donc :

si on allait le lui prendre. Il est si beau!

— Vilaine l Alors vous ne l'auriez:

pas épousé, votre beau -frère ?

Elle eut un frais éclat de rire.

— Il est chauve. Si vous le voyiez T Un œuf! Et puiSy rond, petite je suis sûre que si on le faisait rouler du haut de la colline de Fourvières, il ne se ferait pas de mal.

— C'est vraiy il habite Lyon.

— Oui, c'est sa seule qualité*

— Vous aimez Lyon ?

— Cela vous paraît étrange ? Eh bien! oui, j'aime beaucoup Lyon; je trouve sa situation très pittoresque et c'est une vertu qui manque souvent aux villes, vous ne trouvez pas ?

— Oh ! moi, je n'ai pas d'opinions très arrêtées en fait de villes. Je trouve qu'il n'en existe qu'une : Paris !

— Que je ne connais pas !..•

— Vraiment, vous n'avez jamais vu Paris ?

— Non : mon pauvre papa l'avait en horreur. Je ne sais ce que les Parisiens lui avaient fait : mais les fameuses imprécations du prophète contre l'antique Babylane n'étaient rien auprès de ses

^8o l'Eve

<:ris de haine pour notre capitale.

Après sa mort, il y a trois ans, mère •n'a pas eu le courage de quitter Castelviel, et puis, elle non plus n'aime pas beaucoup ce Paris que père détestait.

Pauvre papa!...

— Vous, au moins. Mademoiselle, vous avez connu votre père, vous vous ^souvenez de son visage ; mais moi, je n'ai du mien qu'une mauvaise petite photographie. Et puis, vous pouvez parler de lui: mais moi... ma mère évite, on le dirait, de prononcer son nom... Mon père... je ne sais presque rien de lui, ah ! si j'avais pu rester toujours dans l'ignorance... jusqu'à dixhuit ans, je n'ai pas su que j'étais orphelin. Depuis, j'ai compris bien des •choses, j'ai deviné pourquoi ma mère paraissait me chérir moins... qu'un autre. Ah ! il ne fallait pas qu'elle ait jamais aimé mon père pour le remplacer aussi vite, et si elle adore autant mon jeune frère, c'est...

— Ah ! taisez-vous, vous n'avez pas le droit de parler ainsi.

— Peut-être ; et puis, je ne sais pas pourquoi je vous dis toutes ces choses, A quoi bon?... J'ai toujours été un

animal orgueilleux et égoïste, pardonnez-moi.

^ — Je n'ai rien à vous pardonner ; je suis fîère que vous ayez confiance en moi et que vous ne me considériez pas seulement comme une frivole petite poupée à qui l'on ne décerne que des louanges. Je serai votre ajnie, et vous me direz tous vos secrets.

— Pauvres secrets !... car ces secrets sont mes défauts ! ••

— Pour commencer, vous ne croirez plus que vous êtes un paria et que A^otre mère préfère votre frère. Lui ressemblez-vous, à votre mère ? Maman m'a dit qu'elle était très belle ?

Jean Archambaud sourit à ce naïf compliment.

— Il paraît que je lui ressemble; et n'allez pas me croire fat : elle est, en effet, très belle.

— Jolie ou belle ?

— Vraiment très belle et surtout charmeuse.

— Oui, je la vois; elle possède le genre de beauté que j'aurais tant désiré avoir. Grande, brune, des yeux qui semblent sans fond, qui vous prennent d'un seul regard, un teint

mat, des gestes qui vous caressent, enfin de ces femmes qui ont des silhouettes d'héroïnes et pour qui les hommes se tuent.

— Petite folle, où allez-vous chercher des idées pareilles? Pauvres hommes sont ceux dont le cerveau est assez faible pour se tuer pour une femme!... Et puis, détruisez vos illusions, les héroïnes dont vous tracez le portrait ne se trouvent plus que dans les romans. Voyez ma mère: il n'y a pas eu d'existence plus exempte d'aventures que la sienne ; veuve, elle se remarie au frère de son mari, ce n'était pas compliqué. Dès lors, elle mène la vie la plus calme qui se puisse rêver, une bonne existence mondaine de bals et de dîners, n'ayant d'autre affection au cœur que son mari et...

— ...Ses enfants !

— ...Et ses enfants. Et pourtant elle a en effet un visage que lui envieraient nos plus célèbres tragédiennes. Vous voyez que Ton ne naît pas toujours avec le physique deTemploi, ainsi que vous semblez le croire.

— C'est une exception» Ainsi ma sœur était faite pour être notairessc.

comme moi je suis désignée pour être femme d'officier ou de constructeur d'automobiles, vous me voyez très bien m'agitant pour changer de garnison I

— •..Ou pour courir les routes en € auto ». Seulement vous oubliez que vous pouvez épouser aussi le marquis ou le prince qui vous offre une limousine et vous promène de continent en continent si vous le désirez.

— Pourquoi pas un roi ?...

— Vous êtes digne d'être reine.

— ...Oui, de conte de fée... en songe î Allons nous bavardons pour ne rien dire. Il faut que vous me promettiez encore une chose.

— Laquelle ?

— Ne plus jouer!

Coquette, un sourire entr'ouvrant ses lèvres roses, Magali Archambaud effeuillait une branche d'oranger en plantant hardiment ses yeux bleus dans ceux du jeune homme.

— C'est une grosse privation que vous demandez là. Aussi, moi, je vais voufi demander aussi quelque chose.

— Et quoi donc ?

— Ce tout petit brin de jasmin qui s'épanouit à votre ceinture.

— Qu'en ferez-vous ?

— Une relique. Voyez, sa fleursemble une étoile, c'est votre emblème. Donnezla moi, je vous en prie.

— La voilà ; mais alors, marché conclu !

Jean Orthis se haussa sur ses étriers €t, portant à ses lèvres la petite main qui se tendait vers lui, la baisa respectueusement.

— Et maintenant, monsieur Jean, sauvez-vous... Votre frère va vous attendre.

— Vous me chassez, vraiment...

— Oui, j'ai pitié de votre cheval.

Vous viendrez cet après-midi au tennis ?

— Pouvez-vous le demander .^ Allons, adieu, puisque vous le voulez.

Eperonnant son cheval, le jeune homme l'enleva d'une main sûre et disparut au tournant de la route, pendant que Magali, pensive, revenait à pas lents entre les massifs de rosiers, le cœur tout pénétré d'une allégresse intime, frissonnante comme de vant un inconnu de mystère délicieux.

DigitizecUay

— C'est vous, le vainqueur, monsieur Jacques! Venez recevoir le prix I

Le gagnant du gymkhana s'avança en souriant et inclina le genou devant Magali Archarabaud, qui, entourée de ses amies, jugeait l'amusant concours de vitesse entre les différents animaux qu'un groupe de jeunes gens avaient dressés en vue de l'importante épreuve.

La jeune fille épingla à la boutonnière de Jacques Orthis un flot de rubans roses et lui tendit un charmant porte-cigarettes en vieil argent.

— Voilà le prix de vos efforts. Mais votre bête, qu'en avez-vous fait ?

— Le favori, le favori ! crièrent plusieurs voix.

— Voilà la favorite !

Prenant dans ses mains la grosse tortue qui, une fois de plus, avait confirmé la sagacité du bon La Fontaine, Magali Archambaud Téleva, triomphante, aux applaudissements de tous, pendant que le second prix, suant, soufflant, arrivait enfin, tenant en laisse un mignon lapin russe aux yeux vermeils.

Alors, à la débandade, arrivèrent les

!î86 l'ève

coureurs malheureux et enfin Jean Archambaïad les deux mains dans ses po* ches.

Malicieuse, une jeune fille lui demanda.

— Et votre coureur, qu'en avez-rous^ fait?

— lia pris la volée.

— Comment ?

— Oui, mon pigeon devait être iiii pigeon voyageur ; il m'a planté là, bel et bien.

— « L'un d'eux s'ennuyait au logis! »

— Je le comprends. Jadis les charmes d'une « pigeonne » n'ayant pas agi, j*ai bien le droit d'avouer mon incapacité.

Et quel est Le gagnant }

— Votre frère !

— Tiens, tiens ; dis donc, mon vieux, tu as peut-être la vocation...

— Pourquoi ?

— Saint François ne charmait-il pas 4K mes frères les poissons», à toi, € mes sœurs les tortues î »

— Dame, les automobiles vont plus vite...

— ...Mais elles ont ptus ée piannes.

Tu as raison, à nous les bœufs des rois fainéants.

L'ÈV£ 287

Tout à coup, Torchestre, qui s'était tu pendant la course, commença un air vieillot. Aussitôt, les couples se formèrent et commencèrent une gigue au rythme désuet et charmant.

La marraine de Magali clôturait ses réceptions par cette fête champêtre donnée en rhonneur de la filleule qu'elle adorait. Impotente, presque infirme, sa seule joie était d'assister de son fauteuil à Tébat de toute cette belle Jeiinesse qui réchauffait son vieux cœur.

D'une humeur charmante, malgré ses souffrances physiques, elle avait su s'entourer d'un cercle d'amis sûrs et toujours fidèles.

Et c'était, en effet, un coup d'œil délicieux que celui de ces fraîches toilettes évoluant dans un cadre de verdure et de fleurs rares, rehaussées par les pittoresques costumes des officiers de chasseurs à cheval qui se rendaient toujours aux invitations de la vieille M""® de Laprade: car plus d'un était attiré par le charmejuvéniledesa délicieuse filleule-

— Vous savez danser la gavotte, n'est-ce pas, monsieur Jacques i

Une flamme aux joues, le jeune homme s'inclina devant Magali.

— Oui, Mademoiselle.

— Alors, vous allez être mon cava lier.

Sur la pelouse soigneusement tondue, la jeune fille entraîna Jacques Orthis et, à la suite de plusieurs groupes, commença le vieux pas, à la cadence si caractérisée et si charmante.

Dans sa robe de mousseline de soie peinte, sous sa grande capeline fleurie de roses, elle était si délicieusement blonde et fraîche qu'un imperceptible murmure d'admiration salua son arrivée. Elle sourit et, se tournant vers son cavalier :

— Comme vous dansez bien ! C'est extraordinaire.

Le jeune homme eut un sourire amusé.

— Vous trouvez si extraordinaire que je puisse faire quelque chose de bien ?

Magali rougit un peu.

— Non, mais vous paraissez très ti mide.

— Cela ne m'a jamais empêché de danser. Et puis, c'est surtout avec vous que je suis timide.

— Pourquoi ?

— Parce que vous ne Têtes pas!...

Alors j'ai toujours peur de faire quelque sottise ou de dire quelque ineptie.

— Quelle idée!... Et puis, vous savez, je ne suis pas moqueuse.

— Non, mais très intelligente et très spirituelle. Alors vous ne pouvez vous empêcher de sourire des « ours »

comme moi.

— Vous n'êtes pas « ours » du tout : car vous dansez admirablement, vous connaissez toutes les danses anciennes.

— Presque toutes, oui, Mademoiselle.

— Le passe-pied, le menuet?

— Oui.

— Vous êtes étonnant, d'autant plus que votre frère ne les connaît pas, il n'aime pas la danse.

— Non. Moi, j'ai eu comme professeur un véritable € maître ».

— Qui donc ?

— Ma mère, tout simplement.

— Comment, c'est votre mère qui a eu la patience de vous apprendre à danser?

— Mais oui. J'avais à peine dix ans

que je connaissais les pas les plus compliqués.

— Elle est étonnante, Madame votre mère !

— Extraordinaire. Elle est pétrie de qualités. C'est la bonté même, elle a une intelligence ornée presque comme celle d'un académicien, elle connaît tout.

— Et elle est très jolie ?

— Maman ? C'est une beauté ! On lui donnerait trente ans.

La jeune fille se mit à rire.

— Dites-moi, quand elle sort avec vous ou avec votre frère on ne doit jamais penser que Ton voit une maman et ses fils. Elle a dû faire bien des jaloux...

Les deux jeunes gens eurent un rire gai.

Entraînants, les accords d'une valse résonnèrent dans Tair pur. Jacques Orthis enlaça la taille de sa compagne et grisé, ravi, les sens en émoi pour la première fois, i^l pressa contre lui la délicieuse enfant qui s'abandonnait au charme caressant de la musique passionnée. Ils allaient silencieux, plus vite, toujours plus vite, serrés l'un

contre l'autre dans le trouble grandissant des notes amoureuses. Enfin, ils s'arrêtèrent, un peu pâl-es tous les deux du vertige qui les avait saisis ; maternelle, M""® Archambaud s'était approchée- Elle jeta une écharpe sur les épaules de sa fille,

— Petite folle, tu vas, tu vas, jusqu'à être exténuée, ne prends pas froid surtout.

— Oh! mère, avec cette température exquise. .• si tu savais comme M. Jacques danse bien 1

j^me Archambaud sourit au fils de son amie, et de sa voix frêle que les larmes avaient un peu fêlée, répondit :

— Cela ne m'étonne pas : son père était un valseur émérite, et Gilberte dansait comme un sylphe.

— Alors M. Jacques, lui, est un lutin ou un kobold de la légende, je suis sûre quMl va danser la nuit sur la lande.

— Avec les korriganes, qui sont moins légères que vous. Mademoiselle.

— Oui, Magali aime follement la danse. Mais Gilberte est comme moi^

elle a dû probablement oublier la valse.

— Ne le croyez pas, Madame, je la force à bostonner, et, l'hiver dernier encore, pour faire plaisir à papa elle a dansé jusqu'au matin : Je vous assure que plus d'une jeune fille a envié ses succès.

— Oui, elle est surprenante. Mais sa part a été si belle dans l'existence, elle a eu tous les bonheurs : ou plutôt elle a connu véritablement le bonheur! Ma chère Gilda, comme je l'embrasserais avec joie.

— J'espère bien, Madame, que vous la reverrez bientôt, vous viendrez cet hiver à Paris, et, même, pourquoi pas maintenant ? 11 n'y a pas de saison plus propice que le printemps.

— Non, ce n'est pas possible, nous voyagerons un peu cet été. Mais, l'hiver prochain, je ne dis pas que nous ne ferons pas un saut jusqu'à Paris.

» Maintenant, monsieur Jacques, offrez-moi votre bras, l'heure du goûter a sonné, il faut que Magali installe ses amis.

Sous une grande tonnelle de feuillage, piquée de camélias blancs, des

petites tables avaient été disposées ; par un raffinement de coquetterie, chacune avait été ornée de fleurs différentes et les linges ouvragés, les cristaux et les assiettes étaient de teintes assorties. Ce caprice de Magali que sa marraine s'était ingéniée à satisfaire faisait la joie des invités, et ce n'était qu'un cri pour louer son bon goût. La jeune fille plaçait ses amies, se plaisant à réunir les intimités nées d'une saison au pays bleu.

-^ Mademoiselle Magali, vous êtes insaisissable aujourd'hui, vous ne m'avez pas accordé l'aumône d'un seul de vos instants.

' La jeune fille, sérieuse, écoutait la supplique de Jean Orthis. Elle leva vers lui son pur regard.

— Allez vous asseoir à la table lilas, je vais vous y rejoindre.

Dans un coin de verdure, une toute petite table où trois couverts tenaient avec peine, se nichait parmi les branches touffues. Dans de grandes amphores, des grappes de lilas d'un mauve rosé étaient groupées avec art, et cette même teinte adoucie se répétait sur les minuscules assiettes de porcelaine de

Saxeet dans les longs verres de Bohême aux tons irisés

— Me voici, tout mon monde est casé... nous allons être seuls à cette table, est-ce bien convenable ?

— Puisque c'est le hasard !... Laissez-moi me contenter de bénir ce dieu par surprise bienveillant !

La jeune fille abaissa ses longs cils d'un brun doré et haussa ses minces épaules.

— Et puis, tant pis ! Si mère me gronde... je le verrai bien!-.. Alors, vous partez demain, monsieur Jean ?

Subitement le joli visage s'était attristé; une ombre mélancolique passa aussi sur les traits un peu durs de Jean Orthis.

— Hélas! faut-il que vous me gâtiez la joie de ces instants en me rappelant la pénible réalité.

— Vous avez donc un peu de peine de quitter Nice.î^

— Vous ne le devinez pas }

— La saison est finie. H n'y a plus ici que des «attardés » ou des habitants du Midi, de Marseille ou de Toulon.

Le jeune homme hésita un moment, puis, à voix basse, il murmura :

— Il y a < vous 1 »

Ils se turent tous deux ; la jeune fille avait rougi : d'un geste machinal elle égrenait une grappe de raisin. Emu, Jean Orthis la regardait; il pensait aux gaies semaines passées dans Tinlimité journalière de l'enfant charmante, et dans son âme montait un trouble inconnu qui le rendait meilleur. Il comprenait soudain que la chaude tendresse d'une femme est l'élément indispensable pour parfaire l'àme masculine; lui, pour qui une mère n'avait jamais été l'expression de l'amour sans bornes et d'un dévouement de tous les instants, saisissait tout à coup ce qu'il peut y avoir d'exquis à se reposer tout entier sur un cœur féminin, et justement parce qu'il entrevoyait les sublimes délicatesses qui sont la vitalité d'un tel amour, une pudeur le prenait de ne pas unir encore cette jeune existence à l'instabilité de sa vie, dirigée jusqu'ici par son bon plaisir. Il ne se sentait pas le droit de se lier par des serments dont il n'avait jamais encore compris la grandeur. Et voilà que tout à coup il rendait sa mère responsable de ces scrupules. Pourquoi n'avait-elle

pas été pour lui l'amie et la confidente ?

Jamais elle ne s'était efforcée d'éveiller en lui une idée grande et noble. Abandonné à des soins mercenaires, il n'avait appris le baiser que sur des lèvres indignes, et parce que ce rien qui est le tout de la vie n'avait jamais été sanctifié en passant par la bouche maternelle, une honte saisissait le jeune homme à la pensée d'un effleurement, si timide fût-il, sur le front pur qui se penchait en ce moment près de lui, si près, qu'il pouvait respirer le parfum de violette émané des cheveux de la jeune fille.

C'étaient, à toutes les tables fleuries, de limpides éclats de rire; les bouchons sautaient au milieu des conversations animées, la vie souriait sur ces lèvres de vingt ans et il semblait que le printemps, sous cette verdure fleurie, s'installait en maître éternellement lèté.

Magali Archambaud promena son regard sur cette vibrante jeunesse.

— Comme tout ici demain sera calme et... triste!...

— Vous aimez le monde, mademoiselle Magali ?

La jeune fille regarda son interlocuteur, ses lèvres remuèrent pour un muet reproche, mais elle vit Jean Orthis détourner la tète comme pour fuir son regard, alors elle sourit ironiquement, et, se levant pour répondre au toast que ses amies allaient lui porter^ elle murmura moqueuse :

— J'aime qui m'aime !

HTK

demi c©uofeée eur une chaiselongue /dans le hall vitré de l'Hôtel Plimus, M°^ Orthis^ im jounml àla mavn,con1ejnplîtil son fils <cadet qui, les tmains dams «es pochfcs, xme cigarette aux lèvres, se promettait lïerveosement d'Aimé fenêtre à une «utre. 'Comme il regardait sa montre pour la troisième fois, elle Tinterpelia...

— Qu'est-ce que tu as, mon enfant, à t'agîter de 1 a sot^te ?

Le^jeune homme s'arrêta, un peu in- ^rloqué ; avec effort, il répondit :

— Moi, maman ? Mais rien du tout !

— Tu t'ennuies ; aussi je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas accompagne ton père à Bellagio, comme c'était convenu. Puisque j'attendais M"** Archambaud et sa •fille et que jcne

pouvais pas aller avec ton père, tu aurais été plus aimable de ne pas le laisser seul. Comme c'est amusant pour lui de faire cette excursion, avec M. et M"*® Astier!... Ah! les amis! Cest la plaie des villes d'eaux; avec eux, il est impossible de se reposer. Depuis que nous sommes à Côme, nous sommes passés ciceroni.

— Oh ! maman, tu ne dis pas cela pour M""® Archambaud.

— Non, je suis heureuse de revoir Françoise que je n'ai pas embrassée depuis des années. Mais je ne vous aurai plus bien à moi, vous, mes chéris... Voilà, je suis une mère égoïste, tu es pour moi « le monde », mon enfant; tout le reste m'importe peu quand tu es auprès de moi... Mon cher grand garçon!...

Jacques Orthis sourit, et, sans souci du majestueux maître d'hôtel qui traversait à ce moment le hall, il se pencha vers sa mère et l'embrassa tendrement.

— Quelle vue merveilleuse nous avons d'ici, n'est-ce pas, mère ? Si vous saviez quelle est ma joie de vous avoir là, tout près, et de vous commu-

niquer mes impressions! Cette quinzaine a été vraiment exquise.

— Oui, très douce, et j'ai presque peur de l'agitation qui ra résulter de l'arrivée de nos amies. Elle est très gaie, cette petite Mireille ?

— Magali, maman.

— Oh ! Mireille, Magali, c'est tout un ; c'est un nom si étrange, très difficile à porter.

— ...Mais qui est fait pour M"® Archambaud ; Ihéroïné de Af/5/r^/ n'avait certes pas son charme prenant.

j^me Orthis regarda son fils ; un émoi soudain la souleva de sa chaise, puis elle eut un mouvement d'insou« ciance en voyant le jeune visage et la taille svelte du grand enfant.

— Ah ! Tomnibus !

D'un bond, le jeune homme fut dehors. Avant que M"™® Orthis eût franchi la porte-fenêtre, Magali Archambaud était auprès d'elle, lui tendant son front, et elle disait tout bas, de sa voix caressante :

— Enfin, Madame, j'ai la joie de vous connaître. Voulez-vous embrasser la fille de votre meilleure amie i

Emue, M""® Orthis posa ses lèvres

302 nTûÈ-VE

sur les }aues roses ote ia ^ime iUie et elle plongea ses yeux ^amboics làmsts de parragard bleu, isn regaiFd si pareil à cel'ui «de Frantz Aîrctoomèaud -qu'elle fajllit laii»œr échapp^sr uai ciû (^ (détresse.

Pourrait-elle vivre fdessenaomnes au- ^!Krès (de cette ifidète inui^e de l'être «qtB'elte avait tortufé. .PotEmadt-eile embrasser et aimer cette ^soNàr de fiasrn fils aillé f,^- Ah! î)oiiinq.inDd .avait-^elle 'O^naentti à ce séjour <dfltns nu ^pa^ <dù elle, savait ^vaâr rrettomitsr iLa âiontise d'un passé mainiaenant si toin-

Oisans la vasUe salle à uosages* de l'hôtel, de diauerîs'âcb^vaâl. Reu à fifiu, les petites ita)btes se d^amiafiafont.

— Eh bien, si ^nooss ps^aîGvns au salon ; ioe sodir, ces daines sosKt irop fatiguées pour sxdt^tir^ ^madame Airchambaud^ vonlez->voiiK|iwie(rauhijidfgB ?

— demanda M, OrlMs,

— Très voilomtiers, seaiieitten:t,5)aaeawEz garde, je suis très&irte^

— Taalt mdeiix^ je détœte perdre.

V&us ma& i^&rm&r^z ie caradtè^e^ loe vdaBt ma femme (ne^e plaindca f)a&, n'^est-ioe pas^ GiMa ?

— Oh îîTOon ami, }e ne vou€ ai jatnaiBTu en colère, je dois vou-s rendre ^^ette j'ustice.

— Parce que vous we m'en avez jamais donné Toccasion. Mais gare à voiTB, le jomT^où cek arrivera : alors ce sera terrible, je me rattraperai com-me îQ-n pauvre gueux qui m jeûné pendant des années.

j^ime Orthis sourit, et, appelant d'un sig«we Magali ArchaTiibaud, elle demyanda :

— Cela ne vous enn'U'îe pas trop de tenir compagnie à une vieille femme comme ro©i f

La jeune fille sourit et, jetant les yeux «ur le corsage de vieille dentelle roTïsse qm moulait le buste de M ""^ Orthis, elle répondit, admirative :

— Une vieille femme, Madame!

C'est un «crime de .parler de la sorte, quand îon est aussi belle que vous. De combien d'années mère est-^lle donc ^otre aînée ?

— J'ai quinze jours de plus qu'elle, petite fille.

— Oh!

M"™® Orthis sourit à cette exclamation de surprise sincère.

— Oui, je suis une vieille maman, une maman qui aurait souhaité une fille comme vous, petite Magali, vous contenteriez la mère la plus ambitieuse.

— Vous êtes trop bonne, Madame, et trop indulgente ; vous ne parlerez pas ainsi, quand vous connaîtrez tous mes défauts.

— En avez-vous tant ?

— Une armée!... Jugez-en plutôt:

je suis coquette, paresseuse, très égoïste, je voudrais être aimée... beaucoup, beaucoup.

— Ne croyez-vous pas que c'est le rêve de toutes les femmes?... Mais vous serez satisfaite sur ce point; vous êtes assez séduisante pour être aimée...

plus peut-être que vous ne le souhaiteriez.

La jeune fille hocha la tête.

— Qu'importe si je ne suis pas aimée par... qui me plairait.

— Il suffit de vouloir!... Vous paraissez incrédule, tout simplement parce que vous n'avez jamais essayé.

— Mais vous, Madame, vous ne pouvez parler par expérience. Vous avez dû être adorée si souvent, même

contre votre gré ; je le comprends, d'ailleurs ; qui pourrait, en vous apercevant, rester insensible à votre séduction ?

— Petite flatteuse, voulez -vous bien vous taire ?

^me Orthis arrêta sur ses lèvres la pensée qu'elle allait exprimer. Non, elle ne devait pas devant cette fillette rappeler que son père jadis avait pu l'admirer... l'admirer jusqu'à la folie!...

Comme pour répondre à cette secrète angoisse, la jeune fille demanda :

— Vous, Madame, qui avez connu mon père, je vous en prie, parlezm'en un peu. Je n'ai jamais roccasion de me le rappeler avec des amis, nous vivions si isolés.

— Mais, ma chère petite, je Tai peu connu.

Les paroles s'arrêtaient dans la bouche de M""® Orthis. Maîtrisant son trouble, elle continua avec peine.

— Il s'est retiré dans le Midi, alors que j'étais encore une toute jeune femme.

Pensive, Magali Archambaud regardait M""® Orthis; enfin, d'une voix at-

jo6 l'Eve

tristée encore par le souvenir du disparu, elle demanda:

— Vous nous ferez bien le plaisir de visiter Castelviel ?

— Ce serait avec joie.

— Eh bien ! quand vous viendrez nous voir, vous remarquerez une toile qui est dans l'atelier de papa, c'est la dernière qu'il ait peinte et il l'avait intitulée : la mort. C'est l'image d'un homme qui agonise et qui voit, dans une fantasmagorie, tout ce qu'il lui faut quitter sous les traits de fenimes séduisantes qui représentent Tuire la richesse, Tautre la gloire, une troisième l'amour. L'œuvre est très belle, dans le goût des maîtres italiens du xiv® siècle, Mais ce qu'il y a de curieux^ c*est que la femme qui personnifie Tamour vous ressemble étrangement.

j^me Orthis eut un cri étouffé.

— C'est bizarre, n'est-ce pas ? Je ne sais pas comment mère ne l'a jamais remarqué. Mais cette femme est si bien « vous » que Ton croirait que vous avez servi de modèle. Et, pourtant, après de si longues années, il nedevait plus avoir un souvenir très fidèle de votre visage.

Un voile passa devant les yeux de M""® Orthis; elle sentait qu'elle devait répondre à cette enfant et elle ne pouvait que songer au malheureux dont elle avait hanté même Tagonie : une exclamation de son fils qui entrait au salon la fit tressaillir.

— Mère, comme tu es pâle ! Es-tu malade?,..

— Non, non, qu'est-ce que c'est...

cette dépêche ?

— Jean arrive demain matin, le télégramme m'était adressé pour ne pas vous effrayer.

Toute rose, Magali Archambaud demandait :

— Vous ne l'attendiez pas ?

— Non, il était chez des amis à Montreux. Ah ! nous allons nous amuser maintenant, dès que Jean va être là.

Mademoiselle Magali, j'étais venu vous chercher pour vous montrer le splendide clair de lune.

M""® Orthis regarda son fils. Le buste légèrement penché, la bouche mi-close dans un sourire ému, les yeux brillants, il enveloppait la jeune fille d'un regard caressant.

Une jalousie secoua le cœur mater-

3o8 l'Eve

nel, vite remplacée par Torgueil que lui causait la grâce charmante de son enfant. Encourageant d'un sourire les deux jeunes gens, elle se leva.

— Allez admirer la belle nature, je vais écrire quelques lettres *

Appuyés côte à côte à un balcon enguirlandé de jasmin, Jacques Orthis et Magali Archambaud regardaient sans parler le spectacle incomparable du lac tranquille nacré par les reflets d'argent de la lune. Imposantes^ les montagnes qui l'enserraient semblaient avoir été placées là comme de bons géants pour abriter sa beauté et la protéger contre les indiscrets ; la nuit était calme et tiède et le cœur du jeune homme s'amollissait à sentir tout près de son bras la tiédeur de celui de la jeune fille. Comme tous les jeunes et les chastes, il eût voulu accomplir pour elle quelque action éclatante ; il rêvait de la sauver d'un péril ; il eût désiré l'entendre formuler un souhait, fût-il des plus étranges, afin d'avoir la joie de s'essayer à Texaucer. Aucune pensée mauvaise ne l'effleurait ; mais il lui semblait qu'il serait mort de bonheur si elle lui avait permis d'appuyer sa

tête sur son épaule et de la respirer longuement comme ces fleurs pâles qui s'épanouissaient sous leurs mains et dont le parfum grisant lui montait à la tête comme un vin généreux. Qu'elle était belle, dans ce rayon de lune qui nimbait sa tête blonde d'une auréole !

Dans sa robe blanche, elle semblait quelque sainte échappée d'un vitrail, l'immatérielle vision qui hante le cerveau du poète.

De sa voix chantante, elle murmura:

— Quel paysage de rêve ! Je suis heureuse d'être venue à Côme.

Dans sa bouche, les mots passaient comme des caresses; en tremblant, le jeune homme la regarda.

— Et moi, je me souviendrai toute ma vie de ces minutes.

Sans paraître l'écouter, la jeune fille continuait.

— Votre frère, qui est si artiste, connaît-il ce coin de l'Italie ?

— C'est lui qui nous en a enseigné la beauté. Il y a fait un long séjour Tan passé : ce sont les aquarelles qu'il en avait rapportées qui ont décidé père à se fixer dans ces parages.

3IO l'Eve

— Quelle bonne idée a eue maman de visiter le nord de Tltalie cet été.

Jacques Orthis rougit et son cœur se mit à battre. Etait-il vraisemblable qu'elle se trouvât heureuse, là, près de lui. Un espoir insensé Tenvahit tout entier ; serait-il possible qu'il ne la laissât pas indifférente ? Dans son allégresse, il balbutia quelques sons inarticulés ; surprise, Magali le regardait.

— Que dites-vous?

— Les enfants, il faut rentrer, Mag-, va te coucher, ma petite fille, l'air est un peu frais.

Câline, la jeune fille se pencha vers M""® Archambaud et posant sa tête sur l'épaule maternelle, elle mumura.

— Comme il fait bon... je suis heureuse !

Et, sans voir le regard éperdu que lui jetait Jacques Orthis, elle sourit à une invisible image ; ses yeux se fermèrent sur Textase du rêve entrevu pendant que, près d'elle, un jeune cœur croyait battre à l'unisson du sien.

— Madame Orthis, madame Orthis, où êtes- vous, avez-vous vu M. Jacques ?

Comme un tourbillon, Magali Archambaud entrait dans le petit saîonfumoir où M""® Orthis s'était réfugiée avec son mari, pour échapper un peu à Tentrain de la jeunesse de l'hôtel Plinius qui avait organisé ce soir-là une sauterie.

— Vous ne savez pas où est passé M. Jacques, reprenait la jeune fille ?

— Mais non, que voulez-vous?

— Mon tambourin pour conduire le cotillon. Nous allons le commencer dans unedemi-heure, M. Jacques m'avait promis de m'en confectionner un, mais depuis un grand moment il a disparu,

— Mademoiselle Magali, c'est notre valse.

En souriant, Jean Orthis avait franchi la porte ; dans sa tenue de soirée, il avait si grand air que sa mère le regarda, inconsciemment admirative> malgré la souffrance qui la poignaità voir si près Tun de l'autre les deux enfants de Frantz Archambaud. Elle demanda, inquiète aussi de l'éclipsé de son second fils.

— Jean, tu n'as pas vu ton frère ?

— Moi, mais pas depuis longtemps.

C'est vrai, où est-il ? Si notre meilleur

danseur nous abandonne, que vont dire toutes nos belles étrangères qui font tapisserie en ce moment. Voulez-vous que j'aille voir dans sa chambre s'il n'est pas souffrant ?

— Non, non, j'y vais.

Vivement, M°*® Orthis se leva et monta en courant le vaste escalier de marbre.

Arrivée au premier étage, elle s'arrêta un instant, essoufflée, et elle se mit à sourire en murmurant :

— Suis-je sotte ! Je crois toujours que mon fils est au berceau et qu'il est tombé dans l'escalier ou par la fenêtre.

A la porte de la chambre de son fils, elle écouta si aucun bruit ne décelait la chère présence. Subitement, une frayeur la fît trembler. Où était-il?...

elle allait repartir, quand elle crut entendre une plainte étouffée. Livide, elle appliqua son oreille à la serrure : plus rien ne bougeait. Doucement, elle frappa et à voix basse, elle appela :

— Jacques, mon petit, es-tu là ?

Dans le silence, troublé seulement

par les échos lointains des valses et des quadrilles, sa voix résonnait, douloureuse.

— Il est là, j'en suis sûre. Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu ?

De son poing elle ébranla la porte, clamant avec un accent de démence :

— Jacques, Jacques, ouvre-moi, je t'en prie ! Tu es malade, c'est moi, ta mère, Jacques!...

Sans bruit la clef tourna dans la serrure et Jacques Orthis s'effaça pour laisser passer sa mère. Dans l'obscurité complète, elle s'élança vers lui et, le saisissant par le bras :

— Mon petit, mon petit, es-tu fou de m'inquiéter ainsi ? Ah ! je ne sais ce que j'imaginais, tu étais malade, dis, réponds !

D'une voix brisée, le jeune homme balbutia quelques mots, puis il retomba assis sur son lit.

— Tu as la migraine, dis-tu ? C'est extraordinaire : tu ne souffres jamais de la tête. Pourquoi ne m'as-tu pas prévenue immédiatement ? Veux-tu que j'aille chercher ce médecin russe qui est en bas, le docteur Olinski ? Dis, j'y vais ?

— Non, non, c'est inutile, je vais dormir un peu ; redescendez, voulezvous?

Sans écouter. M""® Orthisavaitcherché le commutateur électrique ; enfin la lumière jaillit sous son doigt et elle se retourna vers son fils.

Un cri strident sortit de ses lèvres,

— Jacques, mon petit, mon chéri !

Qu'y a-t-il, dis, tu as pleuré, mais qu'est-ce que tu as?

Un sanglot lui répondit. Alors, affolée, la mère se précipita sur son fils et, le berçant de mots tendres, elle le força à incliner sa tète sur sa poitrine.

Elle caressait ses joues baignées de larmes et, sans connaître ce chagrin, elle le devinait si intense que, malgré elle, ses yeux se mouillaient aussi. Jamais, depuis sa petite enfance, elle n'avait vu pleurer son fils et elle se demandait avec angoisse le motif d'une peine si profonde qu'elle hésitait à en demander la cause, par respect pour ce premier chagrin d'homme.

Enfin, à voix basse, comme pour une prière, elle l'implora.

— Mon enfant, à moi L.. Tu ne veux pas me dire pourquoi tu pleures, mon tout petit ? C'est ta mamaEt qui est là, ta vieille mère, à qui tu n'as jamais rien caché. Veux-tu donc lui retirer ta

confiance, dis, mon aimé, tu ne vas pas me faire cette grosse peine ?

— A quoi bon, mère, vous parler de ce qui me tourmente, cela n'avancerait rien.

— Comment ?

— Cela me regarde seul, n'ayez aucune crainte.

— Mais, méchant enfant, ce qui te touche peut-il me laisser indifférente ?

As-tu peur de moi ?•.. Tu connais mon indulgence... je t'en conjure, tu me fais mal!

— Je ne peux pas, maman !

— Voyons, il y avait des joueurs en bas, tu as joué, perdu peut-être...

— Oh! mère, je n'ai jamais touché une carte !

— Alors, quelqu'un t'a fait de la peine? C'est cela, oui... dis. Ton père, non, Jean, peut-être ?

Muet, le jeune homme détournait la tête. Impatiente, M"'® Orthis reprit :

— Quoi, qu'a-t il fait? Mais tu n'es plus un enfant po4ir pleurer à propos d'une dispute, c'est fou, voyons, parle !

— Ce n'est pas de sa faute, je ne lui en veux pas, c'est compréhensible, il est tellement mieux que moi, mais je

3i6 l'Eve

ne croyais pas, ils n'étaient pas souvent ensemble.

M"* Orthis regarda son fils dans les yeux.

— Une amourette, j'aurais dû m'en douter. Ne te tourmente pas, cela passera plus vite que ce n'est venu... à ton âge... gosse!... Et quel est Tobjet précieux que vous convoitez tous deux ?

Cette flirteuse enragée de Nadine Olinska, auprès de laquelle ton frère est si assidu ? Tu ne vois donc pas qu'elle joue avec tous les hommes ?

Malgré ses grands yeux clairs et son profil de vierge, elle est de la pire espèce de femme.

— Oh ! mère, mais non, mais non, ce n'est pas cela.

— Mais si! Et puis, enfin, elle est mariée. Toi qui faisais toujours étalage de sentiments grands et nobles, tu peux laisser cette sorte d'aventure à Jean qui est un blasé. Non, vraiment, je n'aurais pas été étonnée qu'avec tes idées tu te prisses de passion pour une jeune fille, mais celle-là !

— Justement, maman, et c'est une jeune fille que j'aime et j'aimerai, je le sens, jusqu'à ma mort.

— Une jeune fille... Nadine...

— Non, Magali !

— Magali !

La voix se brisa dans la gorge de j^jrae Orthis, elle saisit la main de son fils et, le regardant avec des -yeux de folle, elle articula d'une voix d'hallucinée.

^ — Magali, tu Taimes et...

— ...Et Jean l'aime aussi et lui est payé de retour.

Dans une plainte rauque elle s'affaissa sur le lit en criant :

— Non, non, oh! cela ne peut pas être. Qu'est-ce que j'ai fait, je suis maudite.

Le jeune homme s'était rapproché de sa mère, angoissé de la voir dans cet état de surexcitation. Il s'agenouilla, et, saisissant ses mains pour la calmer, il l'interrogea :

— Pourquoi, qu'est-ce que vous dites ?... Ils s'aiment, que pouvonsnous contre ce sentiment ?

— Tout. Il ne peut l'épouser!... Effrayée de ce qu'elle avait dit,

j^me Orthis n'acheva pas. Allait-elle livrer à son enfant l'odieux passé ? Maîtrisant ses nerfs en déroute, elle reprit:

— Non^ mon tout petit, je ne veux pas que ta souffres. Et puis,jqui te fait croire qu'ils s'aiment ? Magali estun peu coquette, elle a écouté un complimentque hii adressait ton frère... Et après .^..

— J'ai tout entendu.

— Tu as tout entendu, mais^quoi?.-.

réponds.

— J'étais assis sur la terrasse : car j'avais trop chaud dans le grand salon, et puis, j'étais déjà un peu mal à Taise, jaloux pour dire le mot. Car,,jusqu/ici, Jean, qui n'avait pas paru, se saucier de Magali, ce soir ne la quittait pas. Alors, ils sont venus s'appuyer sur la balus^ trade, j'ai voulu m'en aller, me montrer^ mais tout de suite leur conversation m'a immobilisé ! Jean disait à Magali combien elle était séduisante, enfin il a ajouté : € Vous pouvez être très fière, car vous venez de remporter sans le vouloir une dure victoire. Tout ce printemps, j'ai voulu secouer votre souvenir ; je ne voulais plus vous aimer. Ici, encore, j'ai lutté terriblement. Maintenant, j'avoue ma défaite; mais vous pouvez au moins être certaine que, si je vous adore, c'est pour toute- la vie. >

» Ah ! mère vous devez être étonnée <jue je me souvienne si bien dé cette phrase. Si vous saviez comme elle m'a fait mai en se gravant dans mon cœur, vous ne seriez plus surprise.

Une sueur froide inondait les tempes de M^'^^Orthis; avec peine, elle demanda encore :

— Qui te dit que Magali répond à cet amour?

— Ah ! mère, si vous aviez vu le regard extasié qui a été toute sa réponse L.. Tenez, des deux, cVst peutêtre encore elle qui aime davantage :

elle n'a pas hésité un instant, avant d€ lui rendre le baiser qu'il demandait,

j^me Orthis cria^ en se tordant les mains, désespérée :

— Quoû? Non, mon petit! Ils ne se sont pas embrassés ?

— Mais si, mère.

— Oh ! non, non ; un baiser, lui à elle, où, où ?... sur les lèvres...

— Mère, qu'est-ce que vous me demandez là ?... à moi... maman, qu'estce que vous^vez, vous me faites peur.

— Non, il faut empêcher cela ?

Quelle abomination !

— Non, mère, ce n'est pas une abo-

mînation, puisqu'ils s'aiment, puisque demain ils seront fiancés. Qu'est-ce qui pourrait s'opposer à leur union ?

Une main légère frappa à la porte.

Affolés, la mère et le fils se levèrent tous deux.

Mutine, une voix demanda :

— Est-ce que vous dormez tous deux? Je sais que M""® Orthis est là.

Monsieur Jacques, vous m'avez oubliée, moi... et mon tambourin. Tout le monde vous réclame au bal.

Le jeune homme mit un doigt sur ses lèvres et, d'une voix étouffée, poussant sa mère vers la porte, qu'il allait ouvrir, il dit, suppliant :

— Que tout le monde ignore ce qui s'est passé, elle surtout, qu'elle ne soupçonne jamais ma folie !,.. Allez.

Plus haut, il ajouta :

— Mademoiselle, je vous rends ma mère, mais pardonnez-moi, je souff're d'une migraine atroce, je n'y vois plus clair.

Par un suprême effort, M""® Orthis sourit. Ses tempes bourdonnaient et un feu rongeur courait dans ses veines ; elle éprouvait la sensation épouvantable que pourraient ressentir des mal-

heureux voués à une catastrophe certaine. Elle savait que chaque pas la rapprochait d*un but encore incertain quant à ses effets, mais si inévitablement douloureux que ses pieds, par instants, semblaient s'attacher au sol et qu'elle ne pouvait matériellement plus avancer.

Très tendre, la jeune fille, en voyant sa pâleur s'accentuer, lui demanda :

— Vous ne souffrez pas ?.•* M. Jacques n'est pas sérieusement malade, n'est-ce pas ?

— Non, non, mon enfant.

— Ah ! tant mieux. Mais je vous aime tant... tous, que je ne pourrais pas m'amuser, si je pouvais deviner que l'un de vous a un souci quelconque.

Avec une ironie douloureuse, NP® Orthis pensa :

« Eh bien ! amuse-toi^ ce sera la dernière fois ». A voix haute, elle reprit :

— Allez, mon enfant, votre cavalier vous attend.

Immobile dans son désespoir, elle regarda Magali s'éloigner au bras de son fils. Elle était assise, maintenant, entre son mari et M""® Archambaud et

ses yeux ne pouvaient se^détacher du couple qui tourbillonnait, si étroitement enlacé qu'elle devait serrer les lèvres pour ne pas crier : « Arrêtez-les, arrêtez-les, ils ne savent ce qu'ils font ! » Etait-il possible que ce fût là son châtiment? La justice de ' Dieu existait donc! Il fallait que ces deux étre^ qui pouvaient ne jamais se rencontrer se vissent seulement pour s'aimer! Comment n'avait-elle jamais songé à cette atroce possibilité ? Mais non, quand bien même elle l'aurait envisagée, l'attitude de son fils après son retour de Nice, sa vie dissipée, ses liaisons affichées, tout dans son existence l'aurait rassurée. Ici encore, il avait paru n'être qu'un bon camarade pour la jeune fille. S'il marquait une préférence pour quelque femme, ce n'était jamais pour elle.

Des lueurs jie sang passaient devant ses yeux... tuer, anéantir... pourquoi pas?... Puis, dans un ^sursaut, elle frémissait. Supprimer cei enfant, le sien !

Non, si elle se tuait, elleh.. Ah! ne plus entendre, ne plus penser, qaelle délivrance! Mais, brusquement, uae angoisse l'étreignait, sa mort empê-

chait-elle le mal?... Et alors, si, dans un au-delà terrifiant, elle expiait le crime qu'elle allait laisser commettre, non, non !..•

Et toujours devant ses yeux repassaient les deux jeunes gens, amoureusement pressés, poitrine contre poitrine. Si elle se taisait !...

Dans une évocation, elle les vit soudain, lèvres contre lèvres, le frère et la sœur, non, non!

Sans savoir où elle allait, elle se leva.

Surpris, son mari l'arrêta :

— Gilberte, où allez-vous ?

— Je... je ne sais pas, je ne suis pas bien du tout, je vais remonter dans ma chambre!

— Décidément, il y a un vent de fièvre qui passe sur Côme. Vous souffrante, Jacques morose, vous n'avez pourtant pas pris froid aujourd'hui ?...

Allons, partez, votre mine n'est en effet pas brillante.

Comme une automate, M"^^ Orthis rentra chez elle et s'étendit sur son lit, la tête dans son oreiller, pour étouffer ses sanglots. Etait-ce bien elle le jouet de cette punition dantesque? Ainsi,

toute cette existence de joie qu'elle avait échafaudée, et â quel prix!... il fallait qu'elle l'abandonnât; à cette heure de plénitude qu'est la maturité, elle devait s'avouer vaincue. Qu'allaitelle faire ?... Elle revit soudain le front pensif de son fils cadet et les larmes lourdes qu'il pleurait tout à l'heure; non seulement sa chair était arrachée dans ce châtiment surhumain, mais il fallait encore que son enfant tant aimé payât de sa douleur le crime maternel ; ah ! quel était donc l'Etre qui raffinait ainsi la souffrance?... Des blasphèmes sortirent de ses lèvres, pendant que ses ongles labouraient ses poignets !... Que faire, que faire?... Une pensée tout à coup la transfigura : FranceUe, oui, tout lui avouer! Francette, l'amie confiante, la femme trompée, allait-elle être capable de cette dernière lâcheté ?

Dans une hallucination brusque, elle crut voir surgir le fantôme de Frantz Archambaud ; dans son squelette, seuls les yeux brillaient et ils devaient vouloir lui arracher Tàme pour la brûler de leur feu, échappé, semblait-il, aux flammes infernales. Ils paraissaient lui dire ces yeux terribles : Oui, accomplis

cette dernière ignominie et ton œuvre sera complète, empoisonne la fin de l'existence paisible d'une femme qui n'a connu que la vertu, apprends-lui la félonie de l'époux qu'elle a tant aimé, torture-la, fais-la souffrir, elle ne Ta pas mérité, qu'importe... si, toi, tu peux continuer à vivre fêtée, enviée, heureuse. Mais, attention ! la vie est courte et dans la mort il y a l'éternité !...

Alors, épouvantée. M""® Orthis voulut se relever ; mais, sans forces et sans vie, elle glissa sur le tapis!...

Ejour était levé depuis long- Uempsetle soleil entrait à fiots [dans la chambre quand M^'^Orthis se réveilla de son engourdissement; grelottante, elle s'approcha de la fenêtre et rouvrit toute grande.

Pourquoi n'était-elle pas morte pendant cette terrible nuit?... Ah! que n'eût-elle pas donné pour ne jamais revoir ce ciel limpide, Teau transparente du lac moiré, ce décor de rêve' qui semblait se rire de ses tourments.

Dans un arbre, tout près d'elle, un petit oiseau chantait. Deux enfants passèrent en se poursuivant avec de joyeux cris.

La sirène du vapeur qui partait pour Cadenabbia lança ses notes vibrantes.

Alors, des larmes mouillèrent de nouveau ses yeux fatigués... Avant que >cette journée s'achevât, son bonheur

aurait disparu dans l'ouragan terrible dont elle entendait déjà le sourd grondement... Elle prêta l'oreille... Qui parlait, à sa porte ?...

Ces mots la frappèrent : < Va, tu reviendras nous rejoindre dans un petit moment, nous tâcherons de ne pas nous éterniser! >

Les lèvres exsangues, elle murmura :

€ Mon mari... Jean 1 » Et, décidée à la lutte, elle ouvrit la porte toute grande.

Une voix joyeuse la salua.

— Eh bien, Gilberte, avez-vous dormi? Savez-vous qu'il est deux heures? Cette nuit et ce matin, j'ai frappé à votre porte, rien ne bougeait ! J'étais inquiet, mais je vous ai entendue respirer; les murs sont en papier, fort heureusement, car je vous aurais crue morte ? Vous n'êtes plus fatiguée ?

— Non, merci.

— Allons, tant mieux, tant mieux !

J'ai une bonne nouvelle à vous apprendre, Jean voulait vous en parler tout d'abord, mais vous dormiez si bien et il était si impatient qu'il m'a tout conté.

Voyez, vous vous plaigniez que votre

fils n'était pas assez sérieux et il songe à se marier.

M"*® Orthis attendait le mot terrible ; elle n'eut pas la force de réprimer un frisson.

— Se marier, lui ?...

— Mais oui, il est jeune, c'est vrai.

Mais je suis pour les unions précoces.

Quand on a rencontré le bonheur, à quoi sert d'en différer la possession !

Mais vous ne me demandez pas quelle est la perle qu'il a choisie. Car c'est une perle. Voyons, devinez ?

— Je ne sais pas... Nous la connaissons ?

— Mais oui, mais oui. Allons, c'est la petite Magali ! Le choix n'est-il pas heureux? Vous faites un visage d'enterrement^ elle ne vous plaît pas ?

— Elle est charmante, mais enfin j'aurais cru que vous auriez choisi pour vos fils de plus riches héritières.

— Moi... pourquoi ? Vous savez que Ton est surtout heureux avec une femme sans fortune, et puis la marraine de M^*® Archambaud lui donne deux cent mille francs, c'est un gentil denier.

— Il y a aussi la question santé 1

— Mais c'est un bouton de rose, cette petite ; elle est fraîche, saine, splendide.

M"*® Orthis ferma les yeux...

— Son père était fou !

— Fou, fou... neurasthénique tout au plus. Aujourd'hui, qui n'a pas eu dans sa vie sa petite crisfe de neurasthénie ? D'ailleurs, M™* Archambaud a prouvé qu'elle avait une tête solide : sa fille ne m'a pas Tair de marcher dans un rêve éthéré, elle est bien vivante. Je croyais que vous envisageriez avec plus d'enthousiasme la perspective d'unir votre fils à la fille de votre meilleure amie. Ne tombons pas, ma chère femme, dans le travers des parents égoïstes qui cherchent avant tout leur bien-être et sacrifieraient le bonheur de leurs enfants pour ne pas se séparer d'eux.

^me Orthis passa la main sur son front comme pour écarter une horrible pensée.

— Ecoutez-moi, Daniel, que feriezvous si, pour le bonheur d'un de vos fils, il vous fallait briser la vie de l'autre ?

M. Orthis se rapprocha de sa femme*

— Quoi, que dites-vous ? Vous parlez par énigmes ?

— Je dis que Jacques, lui aussi, aime Magali Archambaud et qu'il mourra de cet amour. Et Jacques es* votre fils,., à vous! ..

— Qu'est-ce que cette histoire ?

Jacques, un gamin de vingt ans ? Mais, ma pauvre amie, à quoi pensez-vous d'ajouter foi à des enfantillages de ce genre ? A-t-il l'intention d*emniener sa femme au régiment ?

— Ils pourraient attendre ?

M» Orthis haussa les épaules»

— Voilà votre partialité pour Jacques qui reparaît; alors, parce que ce gamin aime la même femme quesoo frère, celui-ci devrait renoncer au bonheur? C'est absurde. Du reste, Jean m'a dit que Magali l'aimait, je ne suppose pas qu'elle ait fait deux fois le même aveu.

jy|me Qrthls se mordit les lèvres jusqu'au sang, puis elle tomba assise dans un fauteuil en murmurant :

— Ils ne peuvent pas se marier.....

Non, non, je ne veux pas...

Sévère, son mari la regarda, effondrée, ployée sur elle-même, anéantie; alosa

ses traits se durcirent et, lui prenant le bras, il demanda.

— Expliquez-vous! Est-ce que l'amour maternel vous aveugle ? Il y a autre chose, voyons, parlez.

Comme une bête blessée, M™® Orthis regarda son mari. Elle l'admira, si séduisant toujours; elle revécut en une minute Tivresse des }oies qu'elle avait goûtées près de lui. Fini, fini... ce bonheur, il fallait dire un adieu définitif à l'amour... Ah!... si elle se taisait!...

Qui saurait jamais que cette union était un inceste ? Qui?... Lui, Frantz !...

Elle sentit sur sa peau les deux yeux brillants qui la brûlaient. Non, non, mon Dieu!...

D'une voix rompue, elle appela :

— Daniel !...

— Eh bien !...

— Daniel, m'aimez-vous ? Dites, *m'avez-vous toujours aimée ?

Surpris, son mari la prit par la main, et, la forçant à se relever, il lui demanda :

— Mais qu'a vez-vous, Gilberte ? Vous savez bien que je vous aime.

— Ah ! mon ami, vous ne pouvez pas m'aimer comme je vous ai aimé.

Qu'est-ce que vous diriez, si tout d'uii coup vous appreniez que, pour être votre femme, j'ai été prête à tous les crimes ?

— Ne vous exaltez pas, Gilberte, vous avez la fièvre/Dites, n'est-ce pas un peu de délire ?

-r- Non, non, est-ce que vous me pardonneriez ?

— Vous pardonner, quoi ? Ah ! maintenant, parlez, vous en avez trop dit.

— Oh ! comment me traitez-vous !

Voyez, je suis à vos pieds. Pardonnezmoi, je serai votre esclave ; pardonnezmoi, par pitié pour moi qui vous adore.

Livide, M. Orthis s'était penché sur sa femme.

— Dites, dites ! Vous voyez bien que je deviens fou. Ah! parlez, je ne me connais plus. Qu'avez-vous fait.^

— Non, je ne vous ai pas trompé, vous !... mais je vous aimais ! Pour devenir votre femme! Un enfant! Pour vous attacher à moi !... Vous faire croire!... oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est horrible ! quel châtiment !... faitesmoi mourir, oh ! oui, je parle... Jean...

Jean est le fils... de Frantz Ardiambaud!

— Maudite !

Un cri étouffé avait répondu à Tîmprécation de M. Orthis. Il écouta un instant d'où pouvait partir cette plainte* Puis, repoussant, pour passer, le corps^ de sa femme qui barrait le chemin, il pénétra dans sa chambre, et, sans un mot, tomba assis sur une chaise basse, les deux mains sur ses yeuK, pendant qu'au dehors une ombrese sauvait ea sanglotant, comme jadis Frantz Archambaud s'était enfnî cfoyant demander à la mort Téternel oubli !

Arrivé au bord du lac, Jean Orthis s'arrêta. Venait-il d'être la proie d'un songe abominable?... Non, c'était impossible, il avait rêvé. Oui, c'était certain maintenant; ce n'était pas la voix de sa mère qui s'accusait de ces hontes, ce n'était pas de la fière M"* Orthis qu'il avait entendu, il y avait un instant, les sanglots. Lui, Jean, était le demi -frère de Jacques, il le savait.

Même, c'était lui qui arrivait en ce moment les deux mains dans ses poches, d'un air dolent. 11 paraissait tout triste,

ce petit, il ne fallait pas, personne ne devait souffrir quand il faisait si beau.

Allons, il allait Terahiener faire une promenade en bateau. Jacques a^vaitla migraine, lui, des hallucinations, crfa leur ferait du bien à tous deux* Il appela :

— Jacques, Jacques, je loue un canot, viens, nous allons ramer un peu.

— Si tu veux*

Bien connus des bateliers, les deux frères s'embarquèrent seuls et glissèrent bientôt rapidement sur Teau paisible.

— Eh bien, Jacques, tu ne vas pas?,..

— Non, je ne me sens pas en train^ mais Tair va me faire du bien, allons.

— Allons!...

Dans le calme grandissant, Jean Orthis entendait battre son cœur. Allaitil devenir fou?... Voyons, il y avait une demi-heure, il était encore sur un banc du jardin avec Magali. Il Tavai* quittée pour aller chercher la réponse de sa mère. A la porte de la chambrée, il avait surpris des éclats de voix, et^ malgré lui, il avait entendu Thorrible aveu. Ainsi, c'était vrai !.•. Comme

il souffrait! Il comprenait maintenant pourquoi sa mère ne Taimait pas. Il lui rappelait un crime. Lui, à cause d'elle, n'était qu'un voleur : il avait volé le nom d'abord, puis la fortune, r^ffectîon de l'homme qui l'avait aimé comme un fils... Il était le fils... de Fràntz Archambaud ! Ses mains se crispaient sur les rames. Le fils de Frantz Archambaud, le frère de Magali...

Voilà où l'avait conduit le crime de sa mère. Dans son cœur montait une haine pour la femme qui s'était servie de lui, innocent objet, pour arriver au but qu'elle rêvait d'atteindre. Sa mère, il eût voulu la tenir là, devant lui, la renier, la faire souffrir comme il souffrait en ce moment de la plus épouvantable des agonies. A cause d'elle, ri aurait tout perdu, l'estime, l'honneur, la confiance, l'amour. Ah ! son beau rêve trop tôt envolé... Une vie de tendresse auprès de la femme qu'il aimait!... Cette pensée lui était interdite. Il devait la chasser comme un crime abominable. La femme qu'il rêvait de faire sienne, qui était-ce ?... sa sœur! ^

Sans suite, les idées se pressaient

dans son cerveau. II ne pouvait plus penser, sans qu'une douleur physique lui martelât les tempes. Ah ! l'épouvantable cauchemar! Quand prendrait-il fin.?... Une fin!... laquelle était possible!... Par son aveu, sa mère avait ruiné leur vie à tous. Pourquoi avaitelle parlé ?... Pour continuer son oeuvre destructive, et, pour ne pas souffrir d'un nouveau remords, elle avait préféré anéantir d'un mot tous les espoirs permis. Si elle s'était tue...

Une sueur froide baigne le front du jeune homme... qu'osait-il penser?...

Non, cette union maintenant Ihorrifiait comme un sacrilège. Sa haine s'étendait à tout ce qui*jjouvait vivre et respirer. Il maudissait même la pure Magali d'être la fille de l'homme qui avait serré sa mère dans ses bras.

L'atroce vision !...

Soudain, dans la montagne, un sourd grondement retentit; depuis un instant, le vent s'était levé avec violence. Mais les deux fcères, perdus chacun ^ans un monde de pensées diff'érentes, ne s'étaient pas aperçus du changement brusque de la température. Le premier, Jacques frissonna sous la cin-

glée du vent d'orage çt il interpellajean,

— Dis donc, nous ferions bien de rentrer, nous allons danser tout à l'heure, avec la tempête qui se prépare.

— Qu'importe?

— Comment, qu'importe? Tu es pâle ! Tu souffres ?

— Oui... toi aussi, n'est-ce pas? Je ne sais pas pourquoi, mais je le sens...

c'est juste!

Jacques Orthis haussa les épaules, il était habitué aux sautes brusques de caractère de son frère. Il insista, pourtant :

— Rentrons, le ciel se couvre et voilà la nuit, ce n'est pas prudent de nous attarder**

— Tant mieux... ou plutôt, oui, rentrons I

Dans le crépuscule, rendu plus sombre par les nuages pesants qui s'amoncelaient à l'horizon, Jean Orthis regardait son frère avec des yeux de haine et une folie montait à son cerveau.

Le lac, naguère paisible, était maintenant déchaîné, les rameurs devaient lutter contre la violence des vagues; des éclairs sillonnaient constamment

Je ciel noir; les montagnes embrasées^ prenaient des aspects fantastiques de bêtes accroupies, vomissant du feu...

La délivrance n'était-elle pas là, dans^ ces eaux profondes ?... Mourir... pourquoi pas ?

Demain, au matin, sur le sable on re* trouverait son cadavre :1e flot compatissant l'aurait rejeté pour permettre aux lèvres aimantes d^effleurer son front d'un suprême baiser...

Mais quoi?... lui seul serait le sacrifié... était-ce justice.'^ Pour la mère indigne, il expierait éternellement ? U -,1a laisserait heureuse, tranquillisée, auprès de l'enfant de prédilection ? Si jamais celui-ci aimait Magali, il pourrait devenir son époux heureux et adoré ?

Une jalousie le secoua.

Non, non, justice devait être faite t Ce serait lui, le justicier! 11 mourrait, soit! Mais pas seul ! Remporterait avec lui dans l'au-delà des joies ou des souffrances Tidoledela mère coupable.

Le châtiment égalerait le crime !

D'un bond, il fut debout. Livide, les dents serrées, saisissant son frère par les épaules, il l'entraîna avec lui dans

la mort en hurlant : l'expiation ! Texpiation !

Sur le lac, une barque légère, renversée, semblait un cercueil emporté •dans la tourmente.

'est le soir! Dans le petit hôtel de la rue de Lubeck, tout semble endormi. Seule, une fenêtre faiblement éclairée, au rez-dechaussée, troue l'obscurité, et cette lueur est lugubre comme pour la veillée d'un agonisant. Quel mort veille-t-on?...

Le bonheur !

Depuis la terrible nuit qui a semé le deuil et l'épouvante dans la famille Orthis, seule cette lumière apprend aux passants que derrière ces murs deux femmes pleurent éternellement.

C'est le soir ; assise près du feu, Gilberte Orthis, la belle M°^« Orthis semble une ombre terrible, une vision spectrale évoquée par quelque médium pour de rares initiés. Les mains sur se« genoux, elle rêve comme chaque soir, sans un regard, sans une parole pour

342 l'évi:

sa belle-mère qui, en face d'elle, assise dans son fauteuil, rigide, tricote sans se lasser de menus objets en laine grossière pour une œuvre de bienfaisance.

Six mois déjà se sont écoulés depuis Tinstant où toute sa vie a sombré dans la plus sinistre des catastrophes et pas un instant le sourire n'est reparu sur ses lèvres, pas une minute l'oubli ne l'a laissée apaisée. Son cœur saigne goutte à goutte comme au premier jour et elle attend, impatieote, l'instant où la douleur le brisera enfin.

Pourquoi la folie n'a t-elle pas pris son cerveau ? Pourquoi surtout redoutet-elle la mort ? C'est pour elle la plus raffinée des tortures : elle attend la délivrance et elle la redoute. Son âme, qui n'a jamais tremblé devant les crimes^ s'affole devant Tinéluctable fin. Elle a peur, une peur horrible, maladive^ une peur qui la tient éveillée la nuit et ne lui laisse pas un moment de repos, une peur qui lui a fait rejeter le poison qu'elle avait préparé et éteindre le charbon que, comme la plus naïve des délaissées, elle avait allumé. Des hallucinations la poursuivent sans répit : ses fils, son premier mari, Frantz Archam-

baud veulent Tentraîner dans une folle danse macabre. Elle sent sur sa chair leurs squelettes qui la pressent et Tétouffent.

Ah! pourquoi son mari ne Ta-t-il pas chassée? Tout vaudrait mieux que cette lente agonie auprès de l'homme qui la hait de la plus inlassable des.

haines.

Elle croit entendre encore le ton^ strident de sa voix.

€ Nous ne sommes plus à l'âge oà l'on tue, même plus à celui où Ton divorce. Vous avez voulu jouir de la vie,, continuez. Vous ne trouverez pas mauvais pourtant qu'à partir d'aujourd'hui j'essaye d'oublier que je vous ai appelée ma femme ! »

Elle est restée, non qu'elle tienne à lor qu'il lui jette comme une aumône, mais parce que son cœur n'est pas^ mort, et que sur le visage de son mari elle retrouve l'image du tant aimé, da fils disparu à jamais, de la pauvre victime expiatoire !

Son fils ! ses enfants... disparus, tous, les deux!... Des souvenirs, c'est tout ce qui lui reste du bonheur qu'elle avait voulu échafauder ?... Elle s'était

icrae la plus forte, elle avait rêvé de forcer la destinée, de la plier à son caprice.,. Ah ! pauvre créatrice, voilà ton œuvre! Une larme coule sur ses joues maigres et fanées. De ses deux fils, i'un repose en terre étrangère, l'autre, l'aîné, n'a jamais été retrouvé... S'il lui ^n restait un, même le fruit de la faute! Il lui semble maintenant que pour racheter le passé elle l'aurait entouré de la plus chaude des tendresses.

Jt^on, elle est seule, bien seule l

Dans le salon silencieux, une ombre ■a passé, le domestique qui apporte le thé brûlant, le seul aliment que sa :gprge desséchée supporte. Parla même porte, M. Orthis est entré. Sa femme lève les yeux sur son visage toujours' *eau, malgré la dureté dont ses traits sont revêtus. Sa haine ne désarmera pas. Il s'approche de sa mère et, la baisant au front, lui souhaite une bonne «uit, puis il prend des mains du domestique son chapeau et sa canne.

Un sanglot soulève la poitrine de M^"« Orthis.

Il s'en va, comme chaque soir, sans <in mot, sans un regard... où? Elle 4'ignore ; tard dans la nuit, il revient.

Parfois même, il n'est pas rentré. Que fait-il ? Son cœur se brise à cette pensée. . . A-t-il rebâti ailleurs un foyer l Qui sait ? A cette heure, une femme Tattend-elle, amoureuse et jolie?...

Un cri étouffé s'arrête dans sa gorge.

— Daniel !

Dédaigneux et hautain, M. Orthis s'est retourné, avec une ironique commisération. Il détourne enfin la tête^ puis tout à coup revient sur ses pas»

D'une voix sèche, il dit, en posant une lettre sur la cheminée.

— Voici une lettre qui vous est adressée ; je l'avais oubliée.

Et, sans rien ajouter, il s'éloigne.

^/jme Orthis regarde sa belle-mère...

Ah ! pouvoir pleurera Taise, quelle délivrance, mais non, devant la vieille dame ignorante en partie du drame qui s'est passé, elle doit, pour complaire à son mari, jouer une odieuse comédie»

Elle prête l'oreille, une porte qui se ferme, le roulement d'une voiture, et c'est tout ! Jusqu'au lendemain soir elle ne le reverra pas... Ah! Dieu, Dieu^ s'il existe, peut-il infliger semblable torture à la femme qui a tout sacrifié pour l'homme qu'elle aimait... Une

«rage Ur dévore... Daniel, Daniel, où es-tu ? Depuis six mois, elle n'a plus senti sur son front la caresse d'un baiser; un bras n'a jamais plus soutenu le sien, aucune parole de tendresse n'a réchauffé son cœur glacé... Comme il fait froid, ce soir ! et comme elle «onfire ! Pourquoi ne sait-elle plus prier? Non, il n'y a pas de Dieu, Dieu est bon, dit-on... Quelle bonté est celle qui prend les enfants aux mères ^t qui éloigne de votre cœur, le cœur d'un époux?...

Impatiente et haineuse, elle s^est levée.

Tiens, sa lettre qu'elle oubliait...

Mais que lui importe! Qui pense à lui écrire ? Françoise Archambaud, peut- ^tre? Non, elle marie sa fille. A-t-elle Je temps de s'occuper de son martyre ?

Soudain, ses yeux s'hypnotisent sur l'écriture de l'adresse. Jean, c'est l'écriture de Jean!... La folie qui la guette s'est donc déclarée ? Jean, depuis six mois, dort, rigide et glacé, au fond du lac de Côme.

Fébrile, folle, elle déchire l'enveloppe ; à travers le voile qui les em- J3.rume, ses yeux déchiffrent :

Mère, cette lettre est d'un revenant^ mais d'un revenant qui agonise et quij lorsque vous recevrez ces lignes, aura fini de vivre. Depuis six mois que je suis entre la vie et la mort^ c'est la mort qui remporte enfin ^ j'en remercie le ciel,

Mère^ je vous ai haie et maudite^ plus encore que vous ne V imaginerez jamais.

A cause de la torture que vous m'ave^ infligée quand j'ai appris le secret qui m'a tué, ajye^ pitié. Dites-vous qu'il est des heures de Jolie pendant lesquelles la responsabilité de vos actes ne peut vous être imputée; dites-vous que Dieu m' a pardonné,^ tout pécheur que je suiSy souvenez-vous aussi du passé et plaigne^moi. Ce que je vais vous apprendre est plus épouvantable que tout ce que vous pouvez imaginer. Mère, en me tuant, j'ai voulu tuer mon frère /...

Un cri jallit des lèvres de M""® Orthis, elle regarda sa belle-mère. Ses oreilles étaient fermées à jamais, elle pouvait hurler sa douleur. D'un eflfort surhumain, elle continua :

Ah! si vous me maudissez^ penseï à

ce que fêtais devenu en découvrant mon odieuse naissance. Mère, comment ave^~ vous pu faire cela ? 5/ maintenant je h*ai plus pour vous que pitié et com^ passion^ songe\ à la haine que vous ave^ fait germer dans mon âme.

C'est V innocent qui a payé la dette. De cela^ je ne me consolerai jamais.

Mais j'ai V espoir que du haut du ciel il me pardonne. Cest lui, mère y j'en suis certain^ qui a permis que f apprisse le secret divin par lequel mon âme a défi^ nitivement recouvré la paix.

Ma confession est finie : je devais la faire pour obtenir mon suprêmepardon.

Maintenant y je peux mourir. Depuis six mois, je vis dans la hutte d'un pêcheur des bords du lac^ près de Treme\:{ay c^est lui qui a sauvé mon corps, c'est sa fille qui a racheté mon âme. Ma douce Maddalena^ ma petite novice de demain — car elle attend ma mort pour se consacrer au Dieu qu'elle m'a fait connaître, — priera pour moi, pour vous et cette pensée me donne un peu de repos. Bénisse:^ ce nom^ mère : c'est grâce à elle que je m'en vais repentant ^ et c'est grâce à elle que vous trouvère:^ le repos.

Votre vie est brisée^ maman ^ ma maman d'autrefois^ je neveux pas vous juger y mais je vous dis : la vie n'est pas touty malheureux ceux qui mettent en elle leur unique espérance. Si vous vous êtes trompée^ si vous ave\ péché^ Dieu qui tient entre ses mains notre existence^ Dieu qui est bon, dans son pardon^ vous apportera la paix. Ah ! certes^ ce n'est pas à moi à vous parler de la sorte^ mais en ce moment je suis le pauvre instrument dont se sert le Maître de toutes choses pour vous rappeler que pour quiconque s*est dévoyé en mettant dans les hommes sa confiance^ Dieu est là^ toujours prêt à vous prouver que Lui seul ne change pas. Non^ ce n'est pas moi qui vous parle^ c'est la sainte Maddalena qui se sert de ma voix pour vous rappeler ces vérités. Ah! mère., malgré mes remords et mon crime^ les pieuses soirées que j'ai passées au bord du lac à comprendre et à sentir l'existence d'une bonté suprême qui régit l'humanité !

Vous aussi j vous pourrez encore avoir de doux moments malgré le passé^ malgré la honte^ le remords et le cha^ grin^ malgré tout ce qui peut vous ac»

• câbler y si vous vous tourne^ vers rinfini et que vous ne cherchies[ plus V énigme de lavi€ et du bonheur ailleurs que dans le devoir accompli et l'expia^ tion. Mère y je vais mourir y je la sens s* approcher j cette fin redoutable. Pourtant^ je n'ai pas peur, je sais que j'ai été criminel, mais fai confiance dans une miséricorde sans bornes, comme j'ai confiance dans la vôtre ^ mère^ mère aimée.

Bénisse:^ votre enfant et pardonne:^* lui ; en ce moment y du lieu de souf^ frances où je suis, je vois la lutte qui vons agite^ mère, laisse^^ tomber cette confession dans le feu^ pour qu'il pu^ rifie le récit de tnon crime^ Par ce geste je comprendrai que vous tne pardonnez.

AdieUy mère^prie^ pour votre

Jean.

j^me Orthis releva son visage d'une livide pâleur; ses joues étaient couvertes de larmes, mais, dans ses yeox, brûlait une étrange lueur qui la trans- %urait.

^ Le regard perdu comme dans un rêne elle resta un long moment immobile.

Enfin, lentement, elle laissa tomber sur les bûches rougeoyantes le feuillet qu'elle venait de lire, une flamme lécha récriture mourante. Alors, les mains jointes, elle tomba à genoux, et le pli douloureux de ses lèvres se détendit pour murmurer :

< Pardon ! >

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