‹ L'Ève nouvelleChapitre 15 sur 72 · MESSIE · texte numérisé non relu

MESSIE

Aussi quelle explosion de joie, quelle ivresse, quel enthousiasme lorsqu'enfin un grand homme est né, celui qui étant fort reste doux qui, comme l'Ardjuna de la Baghavat Cita, ne tire le glaive qu'à regret et qui pleure de ses victoires. Les jeunes vierges en le voyant pressentent les destinées

des peuples. Leurs yeux se ferment, elles entrent dans un inonde nouveau, et prophétisent dès splendeurs. Les mères sentent leur cœur éclater et les aïeules, décharnées et amères, le regardent avecdesyeuxde braise, sedemandantsi enfin le Sauveur ou le vengeur serait venu. Elle l'imposent, le beau jeune homme tranquille, elles l'imposent à ses frères jaloux qui déjà préparent le poison ou le poignard, murmurent entre eux qu'il a trahi. Le Héros ne vivrait pas au milieu des hommes, qui le haïssent d'une haine illimitée; mais l'atmosphère des femmes le réconforte, il grandit préservé par ce magique et délicieux bouclier. C'est qu'elles ont vu au delà de sa chair aimée, elles ont descendu dans ses yeux, elles ont médité dans son cœur. Elles savent qu'un dieu habite l'homme juste, mais qu'il faut la douce main féminine pour abriter cette autre flamme, semblable à celle du foyer, plus délicate encore et qu'un rien peut éteindre à jamais. Oh! douce tribu autour du jeune chef souriant, tu ne te presses pas autour du tyran, du sophiste, du monstre orgueilleux que l'homme admire, mais qui mourra bientôt, tu vas vers l'inconnu qui est divin !

Seulement le héros est imparfait toujours, une

tare secrète, un « péché originel », une atavique flétrissure le mine secrètement , attente à sa beauté et à sa gloire. Il ne porte l'idéal qu'un moment; avant de mourir, souvent il meurt. La légende emporte au fond de ses bras de feu le jeune victorieux qui sur la terre est redevenu un homme. Et la femme, repliée sur elle-même, file de nouveau avec la quenouille de ses rêves la tunique merveilleuse que revêtira le fils parfait. « Il ne viendra jamais » a dit méchamment la sophiste à qui elle confia son espoir. Mais elle a continué à filer Ja tunique céleste, sans écouter la voix humaine. Si le héros défaille, c'est bien simple, ne porte-t-il pas dans son sang le sang du dominateur, du sensuel et du guerrier ? La faute, la déchéance l'attendent avant sa naissance, dans la fécondation, quand le germe impétueux et brutal investit la citadelle pure. Eh bien, elle fera l'enfant tout seul... Elle ignore les lois physiologiques, croit au miracle, méprise un peu la raison qui est le pion du cœur; elle trouve cela encore tout naturel, elle enfantera toute seule, elle enfantera sans l'homme ; et ce sera l'homme le plus beau, le plus grand, le plus surhumain, ce sera le maître des âmes, celui qui règne sur la vie et sur la mort, le héros qui ré-

génère^ le différent, Tunique, celui qui n'a pas de père, le fils de la femme, — le Messie.

Ceux qui encore imaginent que le christianisme a créé la parthénogenèse sont des ignorants, ceux qui croient que cette idée est l'œuvre de la superstition et du mensonge se trompent; ils méconnaissent les fondements mêmes de Tâme qui sont la vérité et la justice. Quand Têtre humain, sans influence de li yre^ sans assujettissement intellectuel, regarde en lui-même, il dit juste, il voit vrai en quelque manière, selon cet infaillible instinct que les civilisations ont perdu. L'enfantement du Messie s'allie à la création de l'idéal. Le prêtre a fait peutêtre un dogme incompréhensible avec l'aspiration primitive, il n'a pas inventé cette chose admirable et exacte en un point mystérieux : le Messie est le fils de la femme. Il est en effet allaité d'idéal, il ne manie point la haine, il est doux, il est bon, il dédaigne la bruyante mêlée humaine, il est attendu et il attend, il attire comme une amante, il retient comme une amie ; il n'a rien de grossier et de vil; il méprise la force brutale, il agit sur le centre de l'humanité. Regardez-le; vraiment il ne ressemble qu'à sa mère. On dirait qu'il n'a pas eu de père, il n'a aucun de ces traits lourds, massifs, où s'affirme

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l'atavisme des violents ; sa chair est toute aérée, subtile, légère, il marche sur les flots, il monte au ciel... ou bien il demeure immobile, comme la femme seule, sous Tarbre de contemplation, il protège jusqu'aux bêtes; il fait rentrer le glaive au fourreau, il prononce les paroles sublimes dont rient les hommes, ignorants ou savants, parce que, quelque chose de semblable, ils ne Font jamais pensé. Il se transfigure. Il est Zoroastre, Bouddha, Grishna, Mithra, Jésus, il est le fils des dieux où l'homme n'a jamais mis son sceau, qui jaillirent sans fécondation d'un A^entre vierge. La femme, courtisane et esclave, dans le gynécée les rêva de toute rintensité de son rêve, appela, voulut, créa véritablement. Et cette décision fut si puissante, que les légendes obéirent, que Jésus est le fils d'une colombe, que Zoroastre descend du feu, que Bouddha naît d'un éléphant blanc, que Grishna est issu du soleil, que Mithra émane de la lumière. Nous connaissons leurs mères, le souvenir -des peuples reconnaissants les a souvent sanctifiées le père est repoussé comme indigne, le père, mauvais rameau détaché de l'arbre de la vraie vie.

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