‹ L'Ève nouvelleChapitre 14 sur 72 · La femme · texte numérisé non relu

La femme

l'ÊVE NOCVELLE 6 5

colère, l'ivresse du carnage, l'habitude de la férocité. Toute la brute. Et les femmes que font-elles? Elles attendent l'homme en travaillant. Sous leurs doigts naissent les subtils instruments de l'industrie et de Fart qui ont demandé une application si obéissante, l'abnégation en quelque sorte de siècles et de siècles d'âmes. Les dieux et les déesses sont parmi elles, non pas les dieux ébauchés par Fhomme, ces dieux extérieurs et futiles qui mourront avec le paganisme, mais les dieux intérieurs, les dieux du foyer qui vivent toujours, qui sont immortels. Et au jour où la douleur est trop profonde, quand le deuil est immense, quand l'aile noire de la mort ou de la haine couvre toute la cité, tout le camp, alors les déesses et les dieux sont en elles, alors l'idéal s'épanouit sur leurs lèvres, elles chantent! La poésie est née, non pas la poésie personnelle de l'homme qui célébrera ses passions, mais la grande poésie amorphe oîi la nature communie avec l'humanité, où toutes deux. Tune par l'autre se connaissent et se révèlent, le cantique, l'hymne, la plainte de la vaincue, les lamentations des captives, l'extase et les révélations de l'humilité et de la solitude, l'ode des mé-

tamorphoses, le chant de vie et de mort. Elles

célèbrent la nature si bonne, la terre pleine de fruits et de fleurs qui ne demande que de Tamoar, la mère excellente ayant horreur des batailles, celle qui môme avec le cadavre fait de la vie, qui même avec l'hiver fait le printemps. Elles célèbrent aussi la déesse vierge qui est au foyer, plus étincelante au milieu des courtisanes. C'est la pierre où le feu sacré ne s'éteint pas, entretenu par les enfants et par les filles que le désir de l'homme « respectées. Elle scelle l'autel et le tombeau, et au-dessus elle place une lumière, symbole de divinité et d'immortalité, symbole de chasteté aussi, ià oîi les mains se tendent pour se réchauff'er, où les cœurs se réunissent, où recommencent les forces, — tout ce qui proteste contre la barbarie, la sensualité, la destruction. Ces déesses sont si fondamentales qu'elles ont marqué la maison après l'avoir créée, que les appartements sont nommés par elles. Dans notre Europe, Estia, Vesta, a désigné le vestibule, tandis que Djana a signé Janua la porte. Tout cela est à la femme, à elle seule, car Diane et Vesta sont pures, elles gardent la maison, elles enfantent dans la parthéno- ^nèse sacrée, les dieux lares, les pénates ou plutôt, mères sans tache, elles recueillent dans leurs

bras, les héros, les maîtres du passé, les guides de l'avenir.

Ceux qui imaginent qu'avec le christianisme commence l'ascétisme, que la chasteté est l'invention d'une église, ne peuvent que faire sourire les esprits studieux et réfléchis. Au delà de la mère, il y a l'épouse, au delà de l'épouse, il y a la vierge. Çelle^est le commencement, la première, celle qu'on nomme d'abord, le sanctuaire, la pierre cubique indestructible de tout l'état social. Sans elle, rien ne sïnaugure, tout demeure dans le silence et dans la nuit. Je ne fais pas ici un cours de religions, je me contente de nos ancêtres les plus rapprochés, je touche à peine à Tlnde énorme, à l'Egypte, à la Scandinavie cependant si extraordinairement révélatrice. J'écoute seulement l'enseignement de la Grèce et de Rome. Et j'admire cette Vesta dont on ne devait pas faire d'image, la déesse immobile, pareille à l'âme môme d'un peuple. Elle était si respectée que le baiser ne devait pas s'accomplir devant elle, et qu'on lui apportait l'enfant afin que son baptême de feu le purifiât. Elle est immense, elle tient tout le cœur humain ! Elle ne veut pas d'autre temple, d'autre idole. Vi stare, Vesta se tient par sa propre force, elle n'a

besoin de personne, pas même de l'homme, pas môme de Dieu. Elle vaut par elle, elle est Vesta. Dès ces époques obscures, symbolic[uement la femme nouvelle était née. Nous n'inventons rien, nous nous souvenons. Tout le doux avenir est dans le passé formidable.

Il faut entendre, après Cicéron, Ovide, le sensuel, le débauché, le serviteur d'Aphrodite, s'incliner respectueusement devant Vesta, celle qui tient la première place dans les prières et dans la maison. Elle est au-dessus de Gérés, antérieure à elle Gérés (gères) celle qui porte, la terre sous son aspect de fécondité, la femme-mère; celle-ci arrive après la vierge, se greffe sur elle. Voyez la Diane d'Ephèse, l'étrange divinité avec tant de mamelles et de serpents, c'est la femme, vierge d'abord, qui accepte par amour de répandre sur l'Univers le

lait mystérieux de son corps.

Oui, il faut insister sur cette page mystérieuse;

la femme crée l'idéal en chantant ; elle enseigne à l'homme dévoré de sensualité que la chasteté est divine, elle lui montre la paix comme le but de ses efforts quand il ne rêve, lui, que plaies et blessures ; sur le guerrier ou le vieillard expirant, elle proclame l'éternelle vie, elle proteste sans cesse^ elle

réagit contre la violence, la matière, Fa veuglement, l'esclavage ; elle voit la liberté, elle embrasse Fidéal; couverte de coups, de plaies et de chaînes, elle crie la parole de flamme, elle enfante à travers les mythes et les légendes, l'Avenir.

Béni sois-tu, asservissement terrible et sacré ! heures de méditation et de nocturne enfantement au fond du cœur déchiré de la femme, soyez bénies ! Nous vous devons ce qui nous est le plus cher, ce qui demeure le plus durable dans le monde, l'idéal, la chasteté, l'héroïsme, les sources infinies où ira toujours boire pour se renouveler et se rajeunir, notre vieille et lasse humanité !

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