‹ L'Ève nouvelleChapitre 28 sur 72 · UNE JEUNE FILLE INCLINÉE SUR UN LIVRE · texte numérisé non relu

UNE JEUNE FILLE INCLINÉE SUR UN LIVRE

Je ne sais rien de plus émouvant qu'une jeune fille inclinée sur un livre. — Je veux poser d'abord ôrètte pure image devant nous. Jusqu'ici les romanciers, les poètes n'ont cessé de nous représenter la femme penchée sur son miroir. Ses cheveux sont dénoués sur le sein presque nu, les yeux brillent, les joues s'animent de coquetterie. Spectacle délicieux pour les sens, certes, que ces apprêts, cette coalition de toutes les armes de la volupté afin de plaire à l'homme ! Voyez ces mains adroites, ces crayons, ces pâtes, ces flacons, ces essences, ces poudres. La guerre des sexes étale ici son arsenal le plus raffiné. Voici, s'exerçant dans le boudoir, la combattante disposée à

rencontrer l'ennemi qui la désirera et qu'elle va aimer. Mais les âmes de l'avenir s'enthousiasmeront davantage à regarder la jeune fille qui apprend, qui ose de son doigt patient creuser sa douce tempe, tandis que son petit front tendu ne redoute pas la ride de l'attention entre les deux sourcils. Non, rien ne vaut la grâce de celle qui sculpte son avenir, cisèle le bloc mobile de ses rêves, illumine

sa native ignorance avec la lampe de l'étude plus béITe que les lustres des bals. Voyez-vous celle qui sera la mère, préparant à l'enfant futur non pas un lit capricieux de chair obtuse, mais \jjig demeure comme spirituelle, un berceau autour duquel s'allume la conscience et où veille déjà une prudente affection? Le désir de ne plus être passive et incertaine, l'inquiétude devant l'effort antique des races pour pénétrer le mystère qui nous clôture et qu'il faut conquérir pied à pied, l'amour de ce travail immense et confus amassé derrière nous par de vaillantes intelligences qui s'immolèrent au devoir de nous révéler une nouvelle loi, le respect pour les traditions de la raison et de l'étude, respect aussi sacré sans doute que la vénération pour les livres des prophètes et des saints, bref la méditation de l'univers cognoscible a tou-

jours accru les âmes et les a purifiées. Cest ^'hygiène du cerveau en même temps que le grandissèment du mo i. On dirait qu'un vent frais vient du large, balayant toutes les dangereuses rêveries. Celui qui travaille, celle qui travaille ne peuvent \

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^as être indignes de vivre. Il n'y a d'indimes de ce cadeau mystérieux et sublime de la vie que les méchants et que les sots. L'effort des nerveuses cellules découvrant tout à coup une vérité, c'est mieux que l'acquisition d'une province ou qu'un titre de noblesse conquis à la tête d'une armée ; c'est la transfiguration humaine qui commence, \ l'éveil en soi d'une personnalité plus haute, la \ création d'une beauté mentale dont la femme \ manqua trop souvent jusqu'ici, et que « la jeune fille nouvelle » construira lentement sous la beauté physique, — édifice qui ne s'écroulera jamais, deviendra au contraire plus visible sous les rides, plus attrayant et plus doux aux rayons du soir de la vie»

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