INVECTIVES A LA POUPÉE
Je vais vers la petite fille et je lui dis :
« Brise ta poupée. — Déchire cette gentille robe que tu lui fabriquas aux dépens de la tienne, éparpille cette dînette oîi tu te complus à lui réserver les meilleurs mets. Jette loin de toi ce jouet perfide que l'homme imposteur, que ta m^re asservie ont glissé entre tes bras. Ce joujou te prépare à une vieillesse abominable. Ces yeux d'émail, celte chair de carton, cette anatomie de son et de linge, c'est déjà tout le mensonge social auquel Ton veut lier ta destinée. Ne te voue pas uniquement à dorloter le rejeton de Thonimo, qui t'abandonnera quand il aura grandi, et avec raison, car
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on n e fait sa destinée que tout seul. Et alors, déjà vieille et toujours enfant, n'ayant jamais joué qu'à la poupée, et bonne à cela seulement, tu t'apercevras qu'on t'apprit à l'oublier toi-même le jour où tu comprendras que tout le monde t'a abandonné. Ah, il n'est pas trop tôt dès maintenant de penser à toi... Regarde-toi dans les sources, apprends à lire ton âme dans les flammes inquiètes de tes yeux. Ouvre les livres qui révèlent les mystères de la vie, ou plutôt regarde autour de toi ; épie ton père autoritaire et ivre d'être un homme, suis dans les coins obscurs ta mère qui sanglote. Vite tu comprendras que môme en obéis sant, surtout en obéissant, la femme est sacrifiée . Consciemment ou inconsciemment l'homme l'a trompée sans cesse. N'accepte aucune idée toute faite, autre poupée ! Méfie-toi ! Révoltetoi. Fais-toi une mémoire toute remplie des jgxemples de l'immense infortune de ton sexe (VII), une intelligence alerte qui peut s'adapter à toutes
les directions. Regarde combien la terre est avide
dfiJtcaxailleurs et comme 1^ siècles attendent des caractères. Tu ne seras pas égoïste, parce que tu n'auras pas été sotte. — Ta poupée, mais c'est toi-même. Et ne sache pas seulement l'habiller et
la faire dormir, apprends-lui à marcher toute seule, à lever la tête, à retrousser ses manches ; dis-lui de ne pas pleurnicher et surtout de ne suivre, qu'après les avoir soupesés dans sa jugeotte, les avis et les ordres des autres poupées en pantalon. »
« Arrière ! s'écrient quelques personnes timorées. Vous enseignez à Tenfant l'oubli de tout devoir : vous lui infusez l'esprit de rébellion; vous lui prêchez la stérilité. »
Ah, bonnes gens, dormez tranquilles. Vous n'ét ouffererez jamais l'instinct. La femme se d évouera toujours, elle adoptera toujours l'idée qui lui semblera la plus noble, émanerait-elle de son ennemi ou de son époux; tûiijours elle enfantera. Mais ce qu'elle avait oublié, jusqu'ici — et ce qu'elle doit tenir en son cerveau comme un principe sacré entre tous et au-dessus de tous — c'est qu'ellq est une^femme. « Rien j e ce qui est féminin, peut-elle dire, ne m'est étran ger, c'est-à-dire jrien de ce qui est^humain. »
Cette graine semée dans le cerveau de l'enfant lèvera un épi de courage « à l'âge des souvenirs » qui n'est que l'âge de l'abandon et de la solitude. Dès lors elle ne sera plus sans défense.
Elle n'aura pas enseveli dans une illusion sa volonté, sa conscience et sa beauté. Même dans la période d'insouciante jeunesse, elle saura la gloire douloureuse et jusqu'ici trop humiliée d'être une femme. « Autant que le compagnon, dira-t-elle, je participe à la vie universelle, je suis un morceau de Dieu. »