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LA PETITE LATINE

Où la trouver? Qui est-elle cette ingénue quasi classique, l'exquise fillette aux yeux baissés, aux cheveux calmes, aux robes effacées? C'est la plus proche ; elle glisse en silhouette sur nos scènes, sourit ou boude dans nos romans, pleure dans notre souvenir. Qui d'entre nous en effet n'a pas gardé en un coin de son cœur la marque secrète de la charmante dent de cette adolescente. Elle

s'apparie pour Tintellectuel aux poésies dont il est friand, débilitantes et presque pas nubiles ; à ces émotions troubles et chères qui accompagnent réveil des instincts ; à l'espoir d'une sœur que l'on pourrait aimer sans trop de péché ; à l'indécise ténèbre des philosophies antinomiques. En se penchant vers elle pour lire ses changeantes prunelles, les sociologues et les poètes devinent les inconstances, les enthousiasmes, les trahisons des foules, tout ce qu'il y a de doux et de terrible dans les forces encore inconnues de l'univers.

Au fond, la pauvre ne représente pas un grand capital de forces. Elle est bien étonnée que l'on aperçoive en elle tant de choses ; elle ne connaît guère qu'un grand vide qu'elle voudrait remplir à tout prix par une affection. Elle sait si peu qu'elle n'a guère le goût d'apprendre davantage ; elle ne sait même pas ce qu'il faut vouloir. On l'a laissée grandir avec le soin jaloux de la laisser la plus intacte possible, afin que son temps, son cœur et son esprit ne soient fécondés que par l'époux. Elle est un ces étangs aux rives sans herbes et sans arbres, attendant au milieu d'un désert le voyageur inconnu qui aura la charité de s'y mirer.

Videz le fond de cette âme. Triste tiroir de coliiichets, de musiquette, de reiigieuserie, de rêvasserie puérile qui deviendrait vite malsaine. La vie en famille, cousue aux jupes de la mère, avec les petits jeux abêtissants, Texclusion de toute conversation un peu élevée ou même seulement sérieuse, la robe maintenue courte comme les idées, afin que la mère ne soit pas trop vite vieillie; le couvent avec les minuties de vieilles filles autour de soi, une religion épieuse, maussade, l'obligation de se cacher de tout, la nécessité de mentir presque excusée, un seul art appris à fond par l'exemple autour de soi, la coquetterie; quant au reste, un piano désolant, des livres d'une sottise irréparable, — et à l'horizon des fiancés impertinents, déjà fourbus par les cocottes.

«L'Ange» et « l'Ingéme».

Cependant rendons-lui cette justice: elle a ciselé dans notre imagination deux bibelots qui resteront sur les étagères de notre souvenir, alors que son type réel se sera eiïacé de la vie. Aujourd'hui ils

ne sont pas encore détachés de la banalité. Demain ils seront les deux tanagras du xix* siècle. Appelons-les : « L'Ange » et « Tlngénue ».

La première on dirait qu'en effet elle possède des ailes. On lui a tant appris à paraître ne plus tenir à la terre. Elle fait partie de nos rêves. Essence de désir, qui, pareille au papillon de Lamartine, « jamais ne se pose » et nous fait craindre qu'elle ne remonte trop tôt dans son ciel avec ses ailes d'azur.

Aubanel, ce grand poète méridional qu'un profond sentiment religieux conserva chaste, fut dévoré par l'angoisse de la vouloir. Dans la plus brûlante de ses œuvres, Les filles d'Avignon^ il ne la voit presque plus marcher, tant elle est devenue surnaturelle à force d'être la Nature. Il lui semble ([u'elle vole, son corps est un triomphe voilé, car on n'aperçoit d'elle que ses fins petits pieds et ses chevilles. Elle ne veut lier son sort, dit-il, qu'avec un fil d'amour. Elle embrase tout autour d'elle, d'un regard... Cependant elle pourrait, si délicate, être broyée sous le poing « comme un moucheron ». La nuit, le rêve lui ouvre le mystère de sa vraie patrie. Dans les étoiles seulement, il serait permis de l'approcher. La lumière y serait ses den-

telles, les nuées ses rideaux, et à ses pieds l'amoureux, comme un jeune chien admis dans un palais jouerait avec ses dents respectueuses.

Voilà le premier bibelot ; le second n'a pas d'ailes, mais il est aussi peu humain, quoiqu'au fond bien terre à terre. C'est l'ingénue un peu plate (intelligence et poitrine) de M. Scribe ; chez Molière nous en avions ri franchement, mi-rouée déjà en son innocence extrême ; Gyp Ta carrément peinte délurée ; mais sa Paulette est à sa façon une révoltée, elle n'est pas la règle. « Je me marie pour avoir une existence agréable, pas pour autre chose » dit-elle à ses petites camarades. Et elle a sur l'homme l'opinion sans doute de sa mère et de sa grande sœur : « Comme s'ils n'étaient pas tous 4c quelconques > au bout d'un temps plus ou moins long! » Mais l'ingénue, quoi qu'on déclame sur nos mœurs relâchées, reste légion. Un poète mort tout jeune en a inscrit la légende dans son œuvre dispersée. C'est Jules Laforgue. Cérébral à tous crins, il raffole de la poupée latine. Il en joue dans ses complaintes et dans ses proses. Que font-elles, ces excessives vierges, tandis que par les soirs traîtres d'automne, il se promène sous leur fenêtre, sans pardessus? Elles tapent implacable-

meut leur piauo, rôvent € aux christs des dortoirs, » défont et refout leurs tresses, brodent « d'interminables canevas » ou a pour un oncle à dot elles confectionnent des bretelles » . Que voulez-vous tirer de ces petites (égoïstes? Elles sont des vestales de rinstinct, des fleurs inquiètes du papillon qui passe. Tout leur problème n'est que physiologique. Elles sont vouées à l'homme, comme une nonne à son Dieu. L'époux les guérira « du mal de pousser solitaires» ; car elles se savent obscures et se comparent aux fleurs « injustements écloses. » Il viendra, certes, leur Lohengrin, mais sur le cygne d'une déclaration en bonne et duc forme ; alors elles seront « les i)auvres cœurs en faute, flancés au remords comme à l'oubli sans fond, et les suffisants cœurs cossus n'ayant d'autre hôte qu'un traintrain pavoisé d*estime et de chilTons. » Voilà le style qu'il faut pour des natures aussi épidermiques et sautillantes ! Et, soyez paisibles, ce ne sera pas im poète qu'épousera la petite latine pratique quoi(|ue romanesque, ce sera quelqu'un de sérieux et de riche, un financier ou un négociant.

Elle, en ce moment, Elle, si pain tendre,

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Oh ! peut-être engendre Quelque garnement.

Car on l'a unie Avec un monsieur Ce qu'il y a de mieux, Mais pauvre en génie.

C'est du café-concert désolé, et c'est la vie (jui est trop, hélas ! au-dessous de Topérette.

Railleuse, froide, mystique àsa cruelle manière, la jeune latine se précise encore en « Néronette » qui enflammerait volontiers tous les cœurs de Paris, de la province et de l'étranger pour voir comment on brûle ! (Telle en les romans étincelants et épiques de M. Paul Adam). Elle incarne aux yeux de l'ardent écrivain les cités capricieuses (dociles et fugaces) ; on dirait le miroir du monde que vous croyez posséder parce que votre reflet y passe, mais qui se reprend aussitôt en se donnant sans cesse à une autre image et qui se moque des larmes et du sang versé comme les nuages doivent se rire de la grêle et de la pluie. ..

Il n'y a peut-être pas autant d'imagination qu'on pourrait le croire en ces créations presque légendaires. Rien de plus dangereux que l'être qui s'ennuie et à qui l'on oublia d'apprendre à être utile.

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c'est-à-dire la meilleure manière d'être bon. Lamen table éducation (jui prétend former l'enfant uniquement pour la carrière maternelle, et, trop souvent, ne la voue qu'à ces délires de la solitude, que traversent les démons de la perversité.

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