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LE VIOL LÉGAL

Pourquoijce cadenassement d'une âme, pourquoi j3e rétrécissement d'un corps, pourquoi cett^ déyia tion d'une destinée, cette hypertrophie du sens matrimonial aux dépens de toutes les autres aptitudes?

Pourquoi la création artificielle de ce monstre de candeur, de cette fiancée amorphe et toute creuse ?

Pourquoifausserainsi à jamais un être humain?

Afin de donner à l'homme le régal rare, d'une chair longuement préparée pour son brutal appétit et ses délices ; afin que s'accomplisse avec toute sa brusque horreur le coup de théâtre de la nuit de noce; afin qu'il y ait devant l'orgueil de l'homme une enfant effrayée et plaintive, devant sa luxure une chair neuve et qui frémit au

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moindre toucher, devant son antique et indéracinable sauvagerie une victime à torturer, sanglante.

Vous souriez à ce mot de € victime »? Eh bien, questionnez la plupart des femmes, apprenez quelle épouvante, quel désespoir, quel irréparable d'elles désenchantement elle respirèrent à la fleur enipoisonnée de cette prétendue nuit d'amour.

De sages sourcils se fronceront toujours en envisageant le sort de « l'ange > ou de « l'ingénue qui fonce à ailes déployées sur l'écueil conjugal.

Cette coutume du viol, si légalisée, si invétérée qu'elle paraît naturelle même à la malheureuse dont parfois elle brise à jamais l'existence, appartient surtout à des civilisations intermédiaires, incomplètes, matérielles comme la nôtre. Ces civilisations-là deviennent sur bien des points pires que la barbarie. Elles polissent les manières afin de mieux aiguiser les instincts de la brute secrète. L'Ogre veut qu'on lui fabrique des Petits Poucet s tout exprès ; et la société, cette entremetteuse, établit de longue date ses filets pour lui faire plaisir. Si j'adopte le mot « ogre » qui est bien démesuré pour un jeune ou vieux garçon, c'est qu'enle rite nuptial, tel qu'il est compris, voulu, prémédité, réapparaît le goût infâme du

sang, cette manie du sacrifice humain, de Tlphigénie menée, non plus au couteau du prêtre, mais au lit du mari, souvent plus abominable et plus douloureux.

Voilà donc Téducation de la jeune fille latine, dirigée toute entière pour aboutir à ce viol légal, où elle doit s'élancer aveugle — afin que sans doute elle marche plus vite, et surtout sans fuite et sans horreur! On tient son cerveau en laisse, on gîte ^ on son cœur toutes les puérilités, on ne laisse même pas à son corps tout le développement désirable ; il faut qu'elle soit « jeune fille », un peu grêle, sautillante, fleur qui manque du grand soleil où tout s'épanouit et qui attend le rayon sauveur de rhomme. Telle est « l'ange », ô tristesse ! range à chlorose ; telle est l'ingénue qu'on déniaisera dans un demi-meurtre, la frêle cuve où la vendange de le race doit fermenter ! Malheureuse fillette ! après l'épreuve du mariage, après le drame de la maternité, il faut qu'elle ait bien de la chance pour ne pas tomber irréparablement malade, vieillir tôt, parmi ces délabrées qui n'ont pu supporter l'assaut des grands devoirs physiologiques.

Et si elle triomphe du mari et de l'enfanti si

l'ève nouvelle loi

elle survit, saine et forte, jjuel Jait intellectuel la

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s es rejetons ? Quelles superstitions, quels préjugés, quelles folies, quelles frivolités, quelles dangereuses chimères, quelles inconséquences neperpétuera-t-elle pas en cette jeune humanité qui lui est confiée, trésor de demain, à elle qui ne sait même pas se garder, que son mari est obligé de maintenir et de conduire comme un enfant et qui, si on l'émancipé, en devient périlleuse ment étourdie et ivre, comme ces prisonniers trop 1 longtemps clos dans une atmosphère étouffante, et souffrant de respirer à pleins poumons, et ne pouvant plus supporter la liberté !

Et vous vous étonnerez — quand l'ange ou l'ingénue, par son propre effort, malgré vous, réfléchit, prend un peu conscience ; vous vous étonnerez, vous vous indignerez même, si elle proteste, si elle ne veut plus

LE PLAIDOYER d'uNE RÉVOLTÉE

C'était une jeune fille aux beaux yeux étincelants de droiture et de science, avec une chevelure

impatiente et une bouche lièrc dont les roses délicates s animaient au souffle ardent des Amazones ressuscité es eg son nioderne corps.

€ Depuis trop longtemps nous plions sous Tintelligence de l'homme. Il suffit qu'il soit Thomme pour que nous admirions son cerveau, comme autrefois l'aïeule des premiers jours s'agenouillait sous la brutalité du muscle. Eh bien, je ne m'inclinerai ni devant la tête, ni devant le bras du mâle. C'est de la superstition. Ne suis-je pas, moi aussi, intelligente et forte? Je travaillerai, ^jje serai médecin, avocat, poète, savant, ingénieur, je serai sa concurrente, amie ou ennemie, comme il voudra. »

Elle allait dans la petite chambre où nous causions, véhémente, déplaçait un bibelot d'une main fiévreuse, s'arrêtait parfois à la fenêtre pour soulever le rideau comme si, regardant dans la rue, elle allait découvrir une idée nouvelle.

« Vous me répondrez, continua-t-elle,cela s'est fait, cela se fait et se fera toujours, mais ce sera tant pis pour la jeune fille et pour la femme. Vous autres hommes, parbleu, vous appelez des ^4: dé classées » celles qui vous tiennent tète au lieu de se traîner à vos pieds. Vous brisez leur vocation

toute frémissante par un coup sec de votre ironie\ Et alors qu'arrive-t-il? c'est qu'il faut bien que nous \ viv i ons tout de même, sinon vertueusement, c'est-à-dire comme des esclaves muettes et ou- \ bliées, du moin s en lutteuses acharnées et souples. Le soleil sain et pur, la pleine lumière ne voient 1 pas nos efforts, nous travaillons dans votre ombre, * cherchant votre côté faible, le point de sensualité ou d'amour-propre. Et quand nous avons trouvé, ! nous frappons sans relâche, jusqu'à ce que nous vivions de votre agonie et que nous triomphions de votre chute.

« Vous n'ave z pas voulu de nous comme camarades loyales , vous désarmez notre" cerveau, vous ; arrêtez notre main; eh bien c'est dans votre âme, ' au cœur même de votre destinée que nous dé-i ploierons nos talents naturels transformés en intrigue. JXousJerons notre métier d'exploiter les passi ons de l'homme. Et je vous jure que nous y serons infatigables, puisque voilà le seul droit que vous nous laissez.

« Vous voyez cet éclat et ce teint sans tache, ma taille souple, cette jeunesse qui lleurit en tout mon corps. Eh bien voilà qui me donne sur la vie (et sur l'homme puisqu'il nous garde impitoyable-

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ment la vie et qu'il faut le subir pour y être admise) des pouvoirs plus victorieux, des armes autrement respectées que la pureté scrupuleuse d'une vierge, la science d'un inventeur et l'esprit sublime d'un grand philosophe ou d'un grand poète. Quand pour traverser la rue je relève un pou haut mes jupes, je vois un courant de sympathie s'établir plus vite entre la société et moi que si j'avais prononcé un beau discours. On ne nous demande que des satisfactions vulgaires ; et si nous ne les apportons pas, nous aurons beau être incomparables, l'homme ne voudra pas de nous. Il détournera la tête. Telle n'est pas la marchandise dont il a besoin.

« Comment s'émanciper? Comment conser versa digiiité et respirer cependant detous sesj)oumons? Comme nt3lvi!e? Le mariage est la seule solution»

« Donc la chasse au mari. Donc le mari, ce gibier et ce mal nécessaires.

« Qu'en résulte-t-il ? Nous n'épousons le plus souvent ni par amour, ni par maternité, ni par idéal, mais pour être appelée : « Madame ».

« Madame », c'est-à-dire les promenades seules, les visites, le droit de montrer ses épaules, de porter des bijoux, de recevoir, de tout entendre et

de tout lire, — parfois de tout faire, si Ton est prudente et si le mari est patient.

4: Sinon la vie décriée, sinon la vie étroite et sèche. Femme libre ou jvjejlle^ fille. La h onte ou le mépris. »

Elle s'était arrêtée, avait croisé les bras et maintenant parlait comme à elle-même, en une exaltation presque sombre.

€ Eh bien, moi, je ne puis pas me marie r par ce rue je n e puis subir le joug; d'un imbécile et parce que je ne puis sans dot acquérir l'époux de mon choix. "^

'"^4. Que voulez-vous cfue je devienne ?

« L'enseignement? C'est une situation qui frise la femme de chambre et où l'on meurt quasi de faim.

« Le comnierce? C'est la santé perdue, la beauté fanée avant le temps, la mort précoce, l'ennui sûr.

« Allons, c'est entendu; je suis lasse d'une im- 1 mobilité où ma jeunesse se perd. Je serai gaie, i gentille, prête à plaire aux hommes. Ils me feront . riche, je serai encore plus désirée et je passerai \ devant mes sœurs plus scrupuleuses la tête haute, avec un grand bruit d'étoffe et leblouissement des

pierres et des métaux, — ayant conquis le privilège d'être insolente (1).»

LA SUPPRESSION DE LA DOT EST UN MAUVAIS REMÈDE 1 IL FAUT UNE ÉDUCATION NOUVELLE

Oui, craignez d'aug^menler le nombre déjà trop considérable des courtisanes, si vous voulez restreindre à de vieux cadres sociaux d'ardentes âmes où gronde l'avenir.

Balzac et Michelet ont proposé la suppression de la dot comme une panacée irrésistible. « Il faut que riiommo gagne pour deux. » Et voilà, nous • crient-ils, la solution la plus juste, lapins belle. .L'bommo choisira par amour sa femme. Je veux bien, l'homme choisira, mais la femme? Elle sera ; à l'encan, encore plus à l'encan qu'autrefois, obligée de faire d'autant plus ses grâces à l'acheteur que celui-ci endossera une plus lourde dette, sans compensation, en l'acquérant. La voilà liée plus atrocement que jamais au maître; ne doit-elle pas tout subir puisqu'il la nourrit? Elle n'a plus de

1. Il y a de tout cela clans un joli roman, encore inéclo3 : Fille du XovJ,

sort, plus de vie propre; je la vois plus dénuée de destinée que le chien de la maison, qui saura bien, misa la porte, vivre dans la rue. Elle est désormais condamnée à mourir, s'il le veut, à vivre s'il l'ordonne, à végéter obscurément et plaintivement s'il lui plaît. Nul esclave ne connut aux époques les plus ingrates pareille servitude.

La révolte est toute proche. La jeune fille trop endiguée éclatera; d'autant que le mariage devient dejjjas^ea-plus difficile et que dans certains pays pauvres et émigrateurs l'homme manque, alors que la femme pullule. Et puis, le célibat s'impose, s'étend ! On ne p eut pourtant vouer à une prostitution évidente ou déguisée ces bataillons d'adolescentes sans mari. IlJautvivrg. Alors la transformation s'accomplit tout naturellement par la nécessité des choses; la jeune fille laisse là sa poupée, ses illusions, ses marivaudages, mar-i . che vers son idéal personnel, un métier^ une \\^ destinée. I l lui fau t donc une éducation po ur e lle, ^ des nerfs plus robustes, un cerveau solide, un cœur équilibré . « L'ange » et « l'ingénue », vous le voyez, n'ont encore qu'un temps bien court à exister devant la dure vie du siècle nouveau JVère de la femme, vraiment femme, commence enfin. V^"

L'enseignement de la jeune fille anglo-saxonne

Savez-vous comment éclata la grande colère de la femme? Elle avait tout accepté, sans se révolter, le contact haï, l'asservissement injuste. Elle s'était immolée, âme et corps. Mais voilà que l'égoïsme criminel du mâle Ta poursuivie trop loin; jusque dans ses entrailles, il atteignit, gâta l'innocent rejeton. La vierge résignée disparut devant la mère implacable. C'est pour défendre la Race que la femme s'est réveillée d'abord. En ces pays anglo-saxons, où la famille a gardé tant de prestiges, il a fallu cette attaque profonde et lâche pour susciter la croisade qui aujourd'hui ne s'arrête plus, a fini par s'en prendre au mariage, à la société tout entière, l'a secouée jusqu'en ses fondements. Il n'y a pas de plus redoutable énergie que celle dormant au cœur si tendre des mères .L'Homme

a commis un sacrilège envers le plus inexorable des Dieux. Tel est le sujet d'une des premières nouvelles féministes, parue dans le Humanitarian. Une jeune fille épouse un vieux polisson, sur les instances de son ambitieuse famille. Elle met bientôt au monde un fils scrofuleux. Le père abomi nable meurt. La mère infortunée épouse enfin le jeune homme de son choix, bon et sain; mais voilà que le deuxième enfant est aussi dérisoire que Tautre. C'est fini. Ses veines à elle véhiculent à jamais le sang impur du premier père. Et la désespérée se tue. — Cas plus fréquent qu'on ne pense en ces régions anglo-saxonnes où régnent X^cantei l'hypocrisie; situation d'ailleurs qui se retrouve partout et qui devrait être autrement punissable que l'adultère.

Je vous laisse deviner les conclusions qu'ont tirées de ces faits odieux des imaginations juvéniles et ardentes. La grande ligue des jeunes filles nou- ! velles contre les plus pompeuses institutions so- : ciales vient de là: elles incitent leurs sœurs à une révolte utile contre des parents intéressés qui imposent le fiancé méprisable ou malsain, ou môme simplement le mariage de convenances, immoralité légale. Cette inquiétude de Tatavisme, elle court

dans tous les romans écrits sur le mariage par les jeunes misses. Le bien aimé a grandi à leurs yeux. € Bien aimé, toi qui es jeune et fort, une voix me dit que tu m'apporteras Tenfant qu'il me faut, c'est la Race qui me fait t'aimer. L'union avec toi, c'est la seule légitime. » Si la thèse de l'union libre est trop acharnement propagée, trouez-en la cause en cotte magnifique superstition de l'enfant futur. Toutes se sont réfugiées dans l'Amour comme

dans un Rmiîte. « Donne-nous qui nous aimons et qui nous aime. Patrie, et tu seras fière, nombreuse, forte. » Ke croyez pas que la jeune iille latine ne possède point ce sens aussi, ce culte de Tenfant à travers l'époux choisi. Ecoutez Ada Negri, la poétesse italienne chanter « cette race divine lleurie au soleil, ce déchirement de nos entrailles qui donne toute notre vie a une autre vie (1) ». Instinct tout- puissant, c'est toi qui as fait pousser le premier cri de haine universelle contre la domination de l'homme. — Tu ne peux pas tromper : ce que tu conseilles, Dieu le veut!

Tel fut le premier pas de l'émancipation, tel le raisonnement étroit et invincible : « La carrière de

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