JULES BOIS
UÈ^e Nouvelle
PARIS LËON GHAILLËY, ËDITBUR
notre compagne au rôle d'un chien du logis, nourri parce qu'il est caresssant, et qui doit nous suivre? Oui, qu'enfin la femme ne tourne plus autour de l'homme, comme la pâle et timide lune autour de la terre, mais qu'elle soit dans révolution de soi destin un astre libre ! I/anthropocentrism^ (l'homme centre du mcmde) est une. erreur di m oyen âg e que les découvertes modernes et l'é mancipation de la pensée ont refoulée de défaite en défaite jusque dans la psychologie et la sociologie, ses derniers refuges; mais l'aurore dv xx^ siècle, il faut la déloger de là encore. Vous rappelez-vous le cri de Galilée déclarant que la terre n'était pas immobile, que le soleil ne tourti€9t pas autour d'elle? Ce cri, il faut le pousser contre la sotte prévention de l'homme. Non, nouF ne sommes pas immobiles, la-iemmo n'est pas ini docile satellite ^^ui gravite autour de notre solennelle importance. La femme est une étoile, elle aussi, une étoile qui ne subit que de volontaires attractions. L'hom me n'est point son but, son moteur, son destin, sa lumière. La fem me v aiU
LÈve Nouvelle
FIN DE L'ANTHROPOCENTRISME
J'ai longtemps liésité avant d'écrire ces pages où
'aurais voulu fixer la mission et l'espoir de l'Kve
utnre ; elles sont d'ordinaire si écœurantes, les pro-
essions de foi Je l'iiomine sur la femme. Il la juge
oujours de son point de vue à lui, pour lui, selon
ui, jamais elle ne possède à ses yeux une person-
lalité propre. Elle est toujours, non pas la femme,
nais sa femme. Comment ne pas sourire de la
laïveté et de l'outrecuidance viriles, subordonnant
notre compagne au rôle d'un chien du logis, nourri parce qu^l est caresssanl, et qui doit nous suivre? Oui, qu'enfin la femme ne tourne plus autour de l'homme, comme la pâle et timide lune autour de la terre, mais qu'elle soit dans l'évolution de soi destin un astre libre ! L'anthropocentrisme (l'homme centre du mcmde) est une. erreur di mo yen âg e que les découvertes modernes et l'é mancipation de la pensée ont refoulée de défaite en défaite jusque dans la psychologie et la sociologie, ses derniers refuges; mais l'aurore dv XX® siècle, il faut la déloger de là encore. Vous rappelez-vous le cri de Galilée déclarant que la terre n'était pas immobile, que le soleil ne tourntftt pas autour d'elle? Ce cri, il faut le pousse: contre la sotte prévention de l'homme. Non, nous ne sommes pas immobiles, la fgmino n'est pas mi^ocile satellite qui gravite autour de notre solennelle importance. La femme est une étoile, elle aussi, une étoile qui ne subit que de volontaires attractions. L'hom me n'est point son but, son moteur, son destin, sa lumière. Lafemme vaut
l'ÈVE TiOUVELLE 3
par soi seule d'abord , elle est en elle-môme un être humain .
Je vois les sourires sceptiques, j'entends déjà les paroles usitées, éternellement redondantes qui coulent comme un fleuve banal et vain aux lèvres fates des fils d'Adam. * Mais la femme a besoin de protection ; c'est un enfant délicieux et fragile, s'écrient les uns, elle est la mère des doux péchés, la joie de nos nerfs, Tallégressc des nuits, la fleur qui marche, le joujou de tout âge. » Ces paroles me sont encore moins insupportables que les vaticinations des austères qui me répondent ; € La femme est la déesse du foyer. Fange, la mère éternelle, elle est faite pour garder la maison et moucher les moutards; hors du seuil, elle trébuche. » Va, Eve dont les chaînes sont parfumées d'un idolâtre encens, réserve tes mains de serve aux travaux des ménagères, oflVe ton corps à la race conmie un sanglant autel, sois la fabrique de l'humanité, la meule inconsciente qui broie les germes pour le pain futur de l'Espèce, sois la machine à qui toute initiative est supprimée — et
contente-toi, comme récompense, de ce respect intéressé que le contremaître a pour ses pistons, pour ses courroies et pour ses roues, ou de cette pitié utile que le forgeron professe peut-être pour Tantique enclume lasse, où son marteau retombe imperturbablement. , .
Oui, il a dit les deux mots brefs où se résume toute la pensée masculine à travers les siècles, ce Proudhon qui ordonne à la femme de rester € cour tisane ou ménagère ». Agréable ou utile à^ riiommo. Instrument de félicité ou de nécessité. Pas plus. Et colles qui tentèrent d'échap[)er à cette impérieuse formule, elles furent écrasées non seulement par la ligue des volontés viriles, mais aussi par l'obéissante phalange des autres femmes, efl'rayées de cette révolte qui était pour elle un exemple et un reproche. Proudhon n'a (Hé que la conscience nette et l'affirmation d'une opinion presque universelle, si profondément incrustée au cœur de l'humanité qu'elle semble, pour laplupart des individus de l'un ou l'autre sexe, une loi natu-
relie et non pas une honteuse déviation, une monstrueuse injustice.
Eh bien, il faut répondre à Prondhon : € Cou rjtisane si elle le veut, ménagèr e^ sj elle le veut, autre chose si elle l e veut (entre la courtisane et la ménag^re il y a tant d'espace, les faits euxmêmes Tout montré) mais être humain d'abord , — autant que rhomnu» lui -môme, — libn^ d e sa pensée et de son corp s, portant en soi une mission particulière. »
J'ai écouté à travers bien des discours au congrès féministe de 1896, à Paris, deux cris d'une telle acuité et d'une telle ampleur que je me dois de les répéter ici.
Le premier, c'est M™" Hilda Sachs qui le jeta d'une voix tremblante de conviction et presque
contente-toi, comme récompense, de ce respect intéressé que le contremaître a pour ses pistons, pour ses courroies et pour ses roues, ou de cette pitié utile que le forgeron professe pout-ètre pour Tantique enclume lasse, où son marteau retombe imperturbablement. . .
Oui, il a dit les deux mots brefs où se résume toute la pensée masculine à travers les siècles, ce Proudhon qui ordonne à la femme de rester € courtisane ou ménagère ». Agréable ou utile à
rhommo. Instrument de félicité ou de nécessité. Pas plus. Et colles qui tentèrent d'échapper à cette impérieuse formule, (îUes furent écrasées non seulement par la ligue des volontés viriles, mais aussi par l'obéissante phalange des autres femmes, effrayées de cette révolte qui était pour elle un exemple et un reproche. Proudhon n'a (Hé que la conscience nette et Taflirmation d'une opinion presque universelle, si profondément incrustée au cœur de l'humanité qu'elle semble, pour la plupart des individus de l'un ou l'autre sexe, une loi natu-
relie et non pas une honteuse déviation, une monstrueuse injustice.
Eh bien, il faut répondre à Proudhon : « Cou r- J;isane si elle le veut, ménagè re si elle le veut, autre chose si elle l e veut (entre la courtisane et la ménagère il y a tant d'espace, les faits euxmêmes l'ont montré) mais être humain d'abord , — autant que Thomme lui-môme, — libre de sa \ pensée et de son cor ps, portant^enj^oi une mission particulière. »
J'ai écouté à travers bien des discours au congrès féministe de 1 896 , à Paris, deux cris d'une telle acuité et d'une telle ampleur que je me dois de les répéter ici.
Le premier, c'est M™' Hilda Sachs qui le jeta d'une voix tremblante de conviction et presque
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de colère. Le voici, sinon conforme aux termes de l'oratrice, du moins fidèle à l'idée qu'il enveloppa:
€ Depuis que je suis eu France, j'entends toujours, nous dit-elle, les femmes se vanter d'être mères, fatiguer tout le monde par l'exhibition de leurs enfants. Moi j'ai des enfants, mais je ne m'en vante pas . C'est une fonction naturelle qui n'est pas autrement flatteuse. Peut-être êtes- vous trop hantés par l'image de la Madone, portant comme un osten*soir son fils entre ses bras. Moi je préfère la Vénus de Milo, je la trouve plus belle, plus « adorable »... quoiqu'elle n'ait pas de bras du tout... » — Oui certes, hi femme vaut d'abord par ellemême, avant que de valoir par ses enfants.
Le second cri est dû aune Italienne, à M""' EmiliaMariani. Les Latines, plus piéti nées, devaient les premières exhaler la suprême lamentation de ces indispensables martyrs, sans lesquels jamais une cause noble ne triomphe on notre humanité égoïste et croupissante : « Que la femme meure ! s'est-elle écriée, qu'elle meure, plutôt que de subir
Ja protection d e l'homme qui la lui fait payer par son esclavage ou ^ar^son déshonneur ! )i
Ceci est la clameur héroïque, le clairon qui sonne l'assaut et la bataille infatigable pour la justice. L'esclave se redresse, et aux Thermopyles du féminisme, à cet appel, j'ai cru voir la petite poignée d'apôtres prête à braver les insultes^ à résister aux oppresseurs, serait-ce jusqu'au ridicule siablime, serait-ce jusqu'à la totale mort !
Or, ces deux cris renferment une seule idée forte : La femme, avant que d'ê tre épouse, amante v OH mère, est une femme. I l faut la laiss er libre; eUe est ce qu'elle est et non point ce que l'homme veut qu'elle soit .
Tout es£ à gagner pour la société et pour l'homme daas cette orientation de la femme vers un but que les préjugés, les lois, les caprices virils ne lui
imjiosoraiout plus, mais que lui désigneraient, seules, sa vraie nature et sa conscience.
Non plusjît iemmc.-poupé.e, oisive jusqu'à être nuisible, dangereuse pour tous, mi^me pour elle, antifamiliale et antisociale ; — non plus la femme refl<»t, esclave de l'intelligence et de la force viriles, insupportable, gênante et inutile ; — non
jplub^la femme-victime, muette et résignée à son écrasement, anéantie au fond de son sacrifice.
Non pas certe s, la femme-homme, caricaturede celui-ci, adoptant ses allures, ses vices, ses travers, un aspect extérieur où elle a tout à perdre, se décliéant à imiter celui qu'elle vaut surtout quand elle ne l'imite pas.
Mais la femme-femme, écoutant les voix de ses
instincts, ayant appris ses droits inaliénables dans la pnili(|ue douloureuse de ces grands devoirs où riiomme espère vainement l'accabler; développée mentalement et physiquement ; intelligente, courageuse et saine; bonne avec clairvovance et dis-
cernement; apportant dans la famille, dans la cité, dans le monde un rayon personnel, une initiative spéciale, un labeur, un bienfait, une justice et une douceur qui sont bien d'elle, et scellés en quelque sorte par Toriginalité de son sexe.
Ce livre se divise en deux parties. Dans l'une, l'anthropocentrisme se développe, éploie son branchage monstrueux, obstruant le soleil par ses erreurs et par ses crimes. Dans la seconde, le mauvais arbre flétri est brûlé par la nouvelle femme et il en sort une flamme qui éclaire l'avenir. L'Kve du passé, semblable à un enfant effrayé, malingre, souvent vicié par la persécution ou un privilège également pernicieux, renaît, respire, s'enivre de lumière quand l'inextricable ombrage ne lui voile plus le ciel et l'iiorizon. Et voilà que ce corps et cette âme se redressent, que la maladie s'en va, que l'héroïsme surgit : l'air libre et le soleil ont créé un ôtre nouveau.
Mais cet être nouveau a toujours existé. II faudrait être 'plus naïf qu'un enfant, plus aveuglé
qu'un sophiste pour croire que naît sans germe, que s'élève et fleurit quelque chose qui n'existait p6tô déjà. Platon croyait aux idées primitives et immortelles; dans l'univers aussi tout est primitif, immortel ; il semble que la matière ait tout reçu en elle d'une fois, mais elle se développe peu à peu, elle se révèle à elle-même, elle déchire ses entrailles et il en sort l'enfant qui y dormait depuis tant d'années. Tous les germes de la femme nouvelle existaient en l'ancienne femme, Nous les regarderons ensemble et nous serons éblouis de cette continuité dans l'effort, de cette persévérance invincible, qui prépai'ait un épanouissement prémédité au fond de tant de sécheresse et de douleur.