‹ L'Ève nouvelleChapitre 40 sur 72 · Stendhal, De V Amour · texte numérisé non relu

Stendhal, De V Amour

constHiuont, aussi rignorance du bien. » Et il ajoutait: « C'est donc la privation du sens moral, c'est le néant de la conscience, c'est l'irresponsabilité de la bète. C'est donc la b ètise^humaine la plus conjplète (I). » Une femme^ une jeune fille

'•\llJ^^— -'""^-^■- ^^- I-^^^^^^ P^?a ^^. doivenjt £as ôtre "** innocentes. Allons plus loin et disons qu'une

pud eur véritable n'a rien de commun avec l'innocence. « Les femmes de Taïti sont innocentes (pour citer encore l'abbé Constant) comme des sauvages qu'elles sont, ou plutôt qu'elles ne sont pas, car elles se livrent au premier venu avec une impudeur toute enfantine. Si elles étaient élevées à Paris, elles apprendraient à rougir pour se faire désirer et à résister pour se faire mieux rechercher et vendi'c leurs bontés. Seraient-elles plus chastes? Non, mais elles seraient coquettes et hypocrites et no seraient plus innocentes, L'mnoc^yic^ est inséparable de limpu(len7\ » Il y a donc une vraie pudeur qui ne r(?ssemble en rien à cette fâcheuse innocence et cependant n'est point coquetterie ou hypocrisie.

« La jeune fille nouvelle, peut-on répondre à

1. Libres pensées sur des idées nouvelles. Manuscrit com:Tiuniqué par le baron de Spedalièri.

M. Marcel Prévost, aura moins de jmdeur, dilesvous. Non. Elle n'aura plus « Tinnocence », c'est-àdire l'ignorance de la faute, si apte à la faute qu'il aut en eiTet pour préserver nos jeunes Latines d'innombrables précautions. Elle n'aura pas la honte^j^la peur irréfléchie.el folle, elle aura la « pudeur». Vous ne la prendrez peut-être pas contre son gré, brutalement, comme il est coutume en les ordinaires nuits de noce. La joie sadique d'étreindre ' un être faible, de le saigner dans les cris et Thorreur, le mâle risque beaucoup de ne l'avoir plus. La jeune fille nouvelle ne sera pas violée par le ma ri, e lle se « donnera », Ah ! ce mot « se donner », si à la mode, est bien profané chez les romanciers depuis le jour où Flaubert l'employa pour M""" Bovary, attendrie et trompée, reconnaissante d'un faux émoi, trahie... Cette épouse consciente^sera plus pudique que l'ancienne ingénue. Plus délicate, plus sensible, recroquevillant les\ antennes de son ame devant tout injuste empiète- Il v ment sur sa liberté, même sexuelle: ne sait-elle tV pas la raison aussi bien de son recul que de son j élan, et n'en a-t-elle pas pénétré jusqu'à la beauté? ■

De cette date néfaste du bestial et pervers assaut (nous l'appelâmes dans le chapitre précédent

€ le viol légal »), résultent justement cette « antinomie irréductible » dont vous me parlez, « Tincompatibilité dans le mariage, la rupture du ménage, la dissolution de la famille. » Je vous entends me répondre : « Il me répugne qu'une jeune fillcî connaisse Tanatomie et le secret de ses fonctions génésicjues. » Libre à vous ; mais cela, c'est jdu sentiment, ce n'est pas une raison; c'est, cluz la plupart de Tégoïsme encore, le goût d'une volupté morbide. La pudeur, je le soutiens, s'allie à cette science de soi-môme; cette pudeur s'affinera, s'intellectualisera à connaître combien elle est non seulement gracieuse, mais fondamentale; elle apprendra ([ue, si l'homme anatomiquement est exubérant donc moins pudique, la femme aucontraire est, de par sa structure, chaste, close et toute vouée à la pudeur. C'est une gloire, pour la femme, un héroïsme de plus que de nej)as ignorer sa douloureuse destinée^^son noble devoir,

Dirai-je enlin, pcmr terminer, que la pudeur est aussi bien parfois hî fait du mâle (|ue de la femelle, la pudeur Heur du cœur, parfum des sens, sentiment mystique, vous l'avez dit, naturel et physiologique aussi, j(^ le proclame:

Vous rappelez- vous, au dernier Salon, le chef-

d'œuvre de Dampt, la Mélusine que caresse Lusignan? Le plus pudique, là, c^est riioinme; la femme se livre : elle avance ses hanches, elle tend ses lèvres, elle apporte toute sa chair, tout son désir; lui la touche à peine de ses mains de fer, de la visière de son casque. Il est comme épouvanté d'être si fort; de peur de la briser, il est tremblant et timide,..

Et cependant qui pourrait accuser Mélusine d'ôtre une femme nouvelle, élevée comme un garçon ?

Page 1