La sachette dans Notre-Dame de Paris
Lamartine, plus sentimental, plus pieux dans le sens chrétien du mot, vit surtout en elle un prétexte à harmonies et à cantiques: à travers celte âme, il admira l'univers; le baiser se change en prière. — Lisez Raphaël, écoutez les vers destinés à Elvîre : l'étreinte lui semble trop animale, le cerveau lui-même et le cœur demeurent trop matériels pour son extase; que reste-t-il ? Une ivresse cosmique, le délire d'un llindou.
Musset a jeté, contre la première maîtresse, le cri d'exécration qui a retenti dans le cœur de tous les jeunes hommes. Nous avons pleuré à ces accents, nous avons maudit celle que l'on attend sur le balcon, qui ne rentre qu'à l'aurore et pourlaquelle tant de sanglots et tant de poèmes tombèrent au fond de la nuit. . . Mais la passionnante anecdote se renouvelle peu en toute conformité avec la Nuit d'Octobre. Celui qui enseigne le premier la trahison, c'est l'homme bien souvent. Et puis je ne vois pas en qu^i une femme, qui a cessé de nous aimer, deA'iondrait tout à coup un monstre. Ne nous lassons-nous pas plus A'ite qu'elle, et ne trouvons-nous pas cela très naturel?
Baudelaire a pour la femme la méfiance et l'horreur monacales (VIII) . La mère n'a même pas grâce
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devant lui. Ellecsi, àses yeux, la première ennemie du i>oèto son iils. Sans cesse cette idée se retourne dans le lit douloureux de son cerveau; et il s'épouvante ([uand la nature se sert d'elle — de € toi, vil animal », s'écrie-t-il sans la moindre politesse — « pour pétrir un génie. »
Plus loin la Lune elle-même, la froide Lune s'indigne à voir la mère du poète « plâtrant artistement le sein qui la nourri (1). » Et tout le reste n'est que courtisane ! Cependant une Aoix d'ange passe, une voix qui est une musique et un parfum. C'est la très belle, la très chère, la très bonne ; mais le poète la salue hors de la vie. Elle n'existe pas sur cette terre. Elle habite le cerveau seulement de celui qui l'a imaginée.
Cependant est-il vrai que cette femme de consolation et de mansuétude ne foula jamais notre planète? Nos jeunes gens, disciples de Baudelaire, ont accentué encore ce dédain qui, chez le grand poète, du moins, s'exalta, expérimental et désespéré. Ils n'avaient guère rencontré que la mauvaise amie, la Béatrice des brasseries, celle qui se fautile au milieu de la paresse et des veilles
J. Les Fleurs du mal.
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fébriles, mouche venimeuse tourbillonnant autour des artistes et des bohèmes. Elle les a pourris ils ont dormi dans d'horribles bras, oii ils se rcA cillèrent aAec la haine d'un clair et bienfaisant idéal. Ces égoïstes muses les bercèrent et les épuisèrent. Us n'ont étreint que la nuit gluante, ils ont baisé les lèvres d'un 'sépulcre — sur lequel ils ont ensuite craché.
Et encore si ce sépulcre parlait? si tout à coup il exposait lucidement ses griefs, si, déchirant le lyrisme dont on l'accabla, trouant la vanité de l'appareil verbal, il racontait comme quoi ce prétendu poète, aux délicatesses infinies n'était qu'un égoïste épais et vil, combien toute sa poésie résidait certainement dans son cliapeau, dans ses cheveux et parfois dans ses livres, mais qu'à force d'en mettre en tant d'endroits, il n'avait pas su en laisser dans son cœur.
La femme, qui a inspiré tant de vers, attend encore son poète (IX).
LES CAUSES DE l' AVEUGLEMENT DE l'hOMME
Pourquoi un trouble si grand dans la question de la femme? Pourquoi le bandeau sur nos yeux? C'est que tous nous vivons dans notre ombre, que nous savons à peine y regarder quand nous sommes clairvoyants, que le monde subjectif nous étreint et voile le réel monde. L'homme s'est lourdément trompé en croyant nous renseigner sur Famie et l'ennemie, il ne nous a révélé là encore que le reflet de lui-même. Je l'ai déjà dit et le répète, seule la femme nous livrera le secret de la femme. Œdipe ne pénétrera l'énigme de la sphinx que si elle, qui la connaît, veut la lui expliquer. Du reste, nous n'avons jeté qu'un coup d'œil léger, sommaire, sur celle qui nous parut si légère; nous n'avons guère pris la peine de descendre en son cerveau et son cœur profonds ; nous n'y avons môme pas cru... A joutez encore l'impatience nerveuse, un désir de revanche, fomenté par le souvenir parfois cuisant de passions personnelle?. Quel artiste fut assez surhumain pour devenir impartial ?
(Combien pou s élèvent au-dessus d'un sentimentalisme et d'un mépris héréditaires ! Qui envisage la camarade vitale en être isole de soi, pouvant vivre à part, force, forme indépendante et personnelle dans Tunivers, âme, corps ayant sa vie propre, son but, sa destinée? Obscurément ils répercutent en leur décret les sensations de leur passé, ils écoutent les voix mensongères d'atavicjues cellules où survit Tégoïsme ancestral. Quel compte sérieux tenir de jugomenis a priori, incomplets et empiriques? L'intenI ion excellente et la sincérité ne font peut-ôtre pas défaut ; mais la vérité ne s'abandonne qu'à l'intelligent et au pur. La vraie natur e de la femme nous est demeurée obscure. Nul n'a levé le voile dfsis.
L'EXSEKiNEMENT DE L\ FEMME SUR LA FEMME
Mais si son secret ultime nous est encore clos, nous savons du moins qu'il nous esl toujours possible d'agir sur elle. Je lai dit dans la préface de VÉternelle Poup'e, la femim; est le miroir d'une époque. Améliorez IVpocjue, vous améliorerez la femme. M'importe-t-il de connaître queb[u'un
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jusqu'au tréfond pour. lui faire part d'un bienfait? Elevons nos âmes, faisons-nous une littérature ^aine et franche, ébauchons une philosophie héroïque et naturelle; vous verrez qu'une société meilleure renaîtra avec sa fleur délicieuse, une grande et douce femme ! Je me rappelle Témotion profonde, et comme la sérieuse angoisse de notre responsabilité à nous écrivains, lorsque au début de mes études féministes, je reçus de M""* Marya Cheliga une lettre où elle me montrait les origines sociales de la femme nouvelle — et non seulement de l'Anglo-Saxonne cette fois, mais de la Slave, de la Suédoise, de la Finnoise, de la Tchèque :
« Sous quelle influence s'est-elle développée, « me demanderez- vous? C'est presque incroyable, « mais c'est vrai. Sous l'influence de la lecture « passionnante des poètes vraiment idéalistes, des « romanciers poursuivant la noble chimère d'un « être humain moins imparfait, des philosophes ' « enseignant l'élévation d'esprit, la bonté, l'in- 4C dulgence, les idées humanitaires, l'altruisme « doublé d'apostolat. y>
Comme je m'étonnais du retard où s'arrêtent
nos races latines, cependant si hâtives sur tant d'autres points, elle ajoutait ces phrases d'une exactitude poignante, qui flagellent nos coupables légèretés de latins :
« Votre poésie, votre roman prêchent le vice, € courbent la femme dans la boue et dans la honte, « jettent sur elle le crachat du mépris, lui repro- « chent, quoique sous une autre forme, le péché « originel... La Littérature du Nord la nimbe, ot, « à l'instar du Christ, ne refuse point de boire à « Tamphore de la Samaritaine..: »
Il est vrai ; et, cette eau sainte, la femme la répand ensuite sur le monde, vivifiée par le souffle du pacifique courage et de l'idéal naturel.
Le trait particulier à la femme nouvelle, — il « faut y insister — c'est qu'elle-même, elle prend ^ • la parole, s'exprime et se veut, n'attend plus que f , l'homme, comme autrefois, lui serve de cous- | ■■ cience et de erosier. Elle aurait attendu trop d'années! C'est elle au contraire qui, mère d'intelligences, crée non seulement de son sang, mais aussi de sa pensée réfrénée longtemps l'homme futur. J'ai frémi au bienfait de ces
souffles et de ces cris souverains. Voilà la récompense la plus sûre, la plus durable ; augmenter s a propre âme , se sentir moins inutile et moins incertain, parce que Ton a cru en un idéal dont les pratiques et les habiles^ souriaient. Celui qui a lutté avec simplicité pour la cause juste de la femme en aura toujours été grandi. Je me le rappelle encore ; au lendemain d'une conférence sur la Jeune Fille, j'eus la rare joie de recevoir de M""® Schmahl, la fondatrice de ÏAvant-Cournère, les lignes suivantes :
« J'ai senti le souffle passer, m'écrivait-elle, et « j'ai su que vous avez vu behind the vezVdusanc- « tuaire des choses saintes, et j'en suis encore toute « émue. J'étais presque découragée et voilà que « je suis réconfortée et consolée, car aujourd'hui, € j'ai entendu un homme demander aux femmes <c de son pays l'idéal dont il a soif.
« Clamez, clamez et ne cessez qu'elles ne vous 4c le donnent.
« Faites qu'elles exigent des hommes des choses ^ fortes et belles, et ne leur laissez plus croire « qu'en étant frivoles et coquettes, elles vous j3lai- « sent.
« La femme de France posi^ède des trésors de
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« courage, de virile jgt fièr.eJ)onté, de tendre émo- « tion; mais hé las! elles les cache, croyant « ainsi m ieux vo us plaire. Ne vous plaignez pas, 4c car c'est vous, les hommes, qui le lui avez dit. » Certes, et j'en suis fier, si je suis féministe, je le dois à ces femmes héroïques qui ont précisé ma tendance spontanée vers une meilleure femme.
Elles conduisirent mon élan, me montrèrent au bout de la route l'Etoile, car elles seules connaissent le point du ciel où elle rayonne. Je leur dois un second printemps de moi-même. Mon plus pur délice est de proclamer qu'un homme de bonne volonté a compris combien était supérieure et bienfaisante la femiîie nouvelle ; et, s'inclinant devant elle, acceptant sa leçon sublime, demande à être un de ses soldats.
Eve purifiée par le travail (X).
LA FEMME n'a PAS ÉTÉ FAITE QDE POUR l' AMOUR
Disons-le bien haut, ne craignons pas l'indignation des hommes et des femmes, réagissons contre tous les pédants des siècles passés. — Non, non, la femme n'a pas été faite que pour l'amour. — Je vais vers ma sœur, la femme, qui rêve sous la lampe, dégoûtée d'achever le travail commencé, et qui se dit : « Oh! avoir un homme que j'aimerais, qui m'aimerait et à qui je me livrerais toute !» — et je lui dis — « Il n'y a pas deux sortes de lois; il y a une même loi pour tous : le travail. Tu accomplis le seul devoir en travaillant. » Aimer, c'est le supplément ; aimer, c'est le dessert de la vie. Tu n'aimeras bien qu'après avoir travaillé, parce qu'ainsi tu seras libre. Il faut aimer
quand on n'est plus esclave. Sans cela, on croit aimer, on est la dupe de la paresse et de l'énervément ; et tôt ou tard on en est châtié. Après les premières ivresses bien courtes, n'ayant pas de refuge où abriter sa désillusion, la femme est obligée de baisser la tête sous l'indigne amour, comme l'ancien prisonnier de guerre sous le joug. 11 faut pouvoir n'aimer que la tête haute. »
La solution est là, dans le travail, quel qu'il soit, ^ selon la tendance, selon la vocation. Nous traversons une crise épouvantable. Outre que la femme n'a pas encore l'habitude de travailler, la société n'a pas l'habitude de la faire travailler. La société exploite la femme, elle l'oblige à des corvées plus dures que l'homme et la paie moins (1). C'est une chose qui révolte au delà des termes que la femme soit réduite à des travaux dont l'homme lui-même ne veut pas, tant ils sont pénibles et meurtriers (2),