L'éventail
gligé du home, au sortir de sa table de travail, avec le demi-sourire satisfait que fait naître aux commissures des lèvres la béatitude expansive de Toeuvre accomplie. Il lui semble maintenant, avec cette fougue heureuse de Fimagination qui déroule au cerveau des décors d^apothéose, que son labeur ne fut qu'un rêve, et que, portées jusqu'à lui sur
des nuages roses, des nymphes moitié fées, moitié muses, lui ont facilité sa tâche en lui tenant douce compagnie et lui inspirant ardeur, constance et bonne fortune. Les Grâces ellesmêmes, si délaissées depuis le dernier siècle, lui eussent apporté, Tune la plume magique arrachée à Foiseau de Cypris, l'autre Téventail encyclopédique qui sait narrer son histoire comme les jolis bijoux de la fable, tandis qu'une troisième eût distillé dans l'encre parfumée de l'écritoire l'essence poétique des fleurs de la double colline, que l'écrivain charmé ne serait ni plus épanoui ni mieux disposé à faire trois pas vers le lecteur, la main tendue, le geste arrondi, avec cette expression d'allure qui semble dire : Seyez-vous et causons.
Causons donc, s'il vous plaît, de cette causerie intime qu'un terme plus malpropre qu'impropre appelle le déboutonné de la conversation, ce qui n'en implique pas le décousu.
n Eventail que voici et dont le texte court ou serpente à travers les enluminures de ce livre n'est point un ouvrage de haute sapience érudite, digne de faire mettre les besicles de forte taille aux magisters et éminents savants de la chrétienté, lesquels je tiens en respect et profonde estime, mais que je ne me pardonnerais oncques d'avoir dérangé pour festin si peu abondant en mirifiques découvertes archéologi-
ques. — Je ne m'adresse point, j'y insiste, à messires les positivistes du document exact, à ces patients chercheurs du passé, à ces déterreurs de lettres mortes qu'un naturaliste disciple de BufFon. eut l'étrange envie de classer parmi les mammifères catalogués sous le nom de Fouisseurs , dans le domaine de ces ramoneurs souterrains qui font pointer des monticules piriformes au milieu des jardins d'agrément.
Faire œuvre de grande science, remuer de volumineux in-folio, appeler à soi la linguistique, l'orientalisme, l'archéologie dans toutes ses branches, les pères de l'Eglise, les pédants en us de l'Allemagne, et tous les bonnets carrés des savants de Hollande, pointer des notes, piquer des fiches, s'enterrer sous des collines de pièces justificatives, de reproductions variées, analyser la bibliographie bibliographique des œuvres écrites sur l'Éventail, tout cela au sujet de ce délicieux colifichet de la femme que nos aïeux plus spirituels se sont contentés de chanter ou d'empapilloter àe petits vers aimables, c'eût été, à notre sens, commettre une lourde sottise et attacher en quelque sorte par comparaison un poids formidable aux mignonnes antennes d'une libellule.
Une jolie femme, dit un proverbe oriental, est née avec une couronne de roses et de jolis
^-r^:^: berceau; tout fleurit autour d''elle ; tout ce qu'elle touche ou tout ce qui la pare ' mérite d'être divinisé, et c'est en songeant à la '% publication de plusieurs volumes sous ce titre collectif; les Ornements de la femme, que je me suis pris à écrire VEventail qui ouvre la série de ces petits livres de boudoir.
A la suite, viendront le Parasol et l'Ombrelle, les menus objets de toilette et le Manchon, ce joli fourreau ouaté, parfumé, fourré, où les mains se faufilent frileuses comme de douces colombes qui rentrent au nid. — Du Manchon, qui ne fut point toujours l'unique apanage du beau sexe et qu'on put voir, dans les promenades au Cours, passé par un ruban au cou des petits-maîtres et des abbés galants, se balançant sur le satin du gilet or le velours de l'habit, au milieu des grandes froidures de l'hiver; du Manchon, ornement du dehors, je conduirai le lecteur à la Chaussure, à l'ensorcelante petite Mule, cette friponne qui cache son museau de soie ou de maroquin sous le flot des dentelles et que Fragonard nous fait voir dans les Hasards de
r escarpolette, lan- \ ^ * %
cee gracieusement en l'air, s^en volant ^
plutôt que tombant à terre, avec un esprit et une volupté de facture qui né se retrouvent plus que dans les peintures des Gythères d'autrefois. Ne sera-t-il pas charmant de se complaire dans l'histoire de ces coquets Souliers de femme, qui eurent toujours leurs fanatiques admirateurs et qui inspirèrent à Restif de la Bretonne le roman du Pied de Fanchette, qui débute comme un chant de poème épique : Je suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une belle?
Ne me sera-t-il pas permis d'aborder ensuite le Gant, ce souple protecteur des blancheurs rosées et veloutées de la main, et de le décrire, depuis les gants de cuir ouvrés, les gants de soie, les gants parfumés d'Espagne jusqu'aux gants du damoiseau et aux longs fourreaux de peau de daim qui emprisonnent aujourd'hui si délicieusement les bras charnus,
plus ,.haut que les rieuses fossettes du coude, de nos coquettes de goût? Le Bas peut-être aura son tour et s'arrêtera à la jarretière; puis les diamants' jetteront leurs feux comme complément à cette monographie des Ornements de la femme, écrite pour la femme, à elle destinée, afin de lui former cette enviable bibliothèque de chevet où tant d'auteurs modernes rêvent de trouver leurs œuvres vêtues de maroquin céleste ou de chagrin poli.
Parmi tous ces bijoux de Tornementation féminine, VÉvenîail devait avoir la'priorité, car, au pays de la grâce et de l'esprit, il brille encore au premier rang. C'est au sujet du jeu de l'Eventail qu'une amie de M™« de Staal-Delaunay écrivait, sous la Régence, la judicieuse et fine observation que voici : « Supposons une femme délicieusement aimable, magnifiquement parée, pétrie de grâces et de gentillesses, qui n'aime pas les bains parce qu'ils sont humides, les glaces parce qu'elles sont froides, le vinaigre parce qu'il est acide , le feu parce qu'il est chaud; une femme enfin qui ait toutes ces prérogatives , et qui conséquemment soit du meilleur ton; je dis que cette personne, malgré tant d'avantages, sera persiflée si elle ne sait pas manier l'Éventail. Il y a tant de façons de se servir de ce précieux colifichet qu'on dis-
tSJ
tingue par un coup d'Éventail la princesse de la comtesse, la marquise de la roturière. Et' puis, :s^ quelle grâce ne donne-t-il pas à une dame qui , sait s'en servir à propos ! Il serpente, il voltige, ... il se resserre, il se déploie, il se lève, il s'abaisse selon les circonstances. Oh! je veux bien gager en vérité que, dans tout l'attirail de la femme galante et la mieux parée, il n'y a point d'ornement dont elle puisse tirer autant de parti que de son Éventail ! »
Il est un cliché bien usé depuis longtemps dans le journalisme courant et qui consiste à dire : Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle de l'Eventail.
Ai-je en partie réalisé |ce desideratum qui semblait dans l'air ? Je ne sais, car je compte déjà de patients prédécesseurs qui ont écrit des livres spéciaux et peut-être trop techniques sur VÉventail. Ces ouvrages, auxquels j'ai eu parfois recours, sont à celui-ci ce qu'autour est à alentour dans la définition précise qu'indique notre langue. J'ai plutôt butiné sur l'histoire littéraire de /'Éventail que sur la grosse histoire des Éventails, recherchant, dans l'étude historique de nos mœurs, le côté des grâces et de l'esprit, les paraphrases ingénieuses faites en tous temps sur ce paravent de la pudeur, fantaisiste dans ma personnalité, passant du grave au doux,
et apportant quelques aperçus et certains documents inédits dont il m'importe peu de tirer vanité. Je m'adresse au public dilettante qui aime souvent mieux un paradoxe qu'un froid dilemme de logique. C'est du monde des lettres et des lettrés que je réclame des suffrages sympathiques et des approbations intimes sur la forme de ce livre, sa contexture spéciale, l'originalité de ses illustrations dont je ne crains pas de revendiquer la conception, sur le texte qui court comme l'esprit de l'auteur à travers tous les casse-cou des compositions diverses, sur l'ensemble, en un mot, d'un ouvrage très spécial duquel il me serait peut-être quelque peu pénible d'entendre dire (l'opinion n'étant formulée ni par un envieux ou un sot) que l'auteur, qui se retire et salue en terminant, a fait un naufrage littéraire et qu'il ne se sauve ici que de planche en planche, de vignette en vignette, à l'exemple des Dorât et des Baculard d'Arnaud, ces pâles affadis qu'on oublie d'oublier grâce à Eisen, à Choffard et à Moreau le jeune, ces immortels artistes de l'académie des grâces qui ne signèrent peut-être que trop peu d'Éventails.
... La pomme fut décernée à Cypris.
Offrant cet Éventail je dis comme Paris : Il est pour la plus belle.
MlLON.
''ÉPITRE dédicatoire s'en va grand^erre, Madame, depuis que les auteurs amarivaudés, les gentils poètes de l'art d'aimer, les abbés coquets, les espiègles marquises qui tenaient « petit lever y^ , et surtout les puissantes altesses sérénissiines, ont rejoint sous l'avalanche des neiges d'antan les douces et /risques souveraines d'autre/ois et tous les preux chevaliers des immortelles ballades de maistre Villon. Cette pauvre éphre dédicatoire, qui fut, sinon une basse flatterie salariée, au moins la plus exquisepolitesse de l'écrivain d'honneur et son salut le plus courtois, cette épttre expressive qui avait tant de grâce et de si jolies manières de style a déjà rejoint les usages surannés de la veille et prend chaque jour une allure plus rococo et plus vieillotte qui la fera bientôt définitivement sombrer dans l'évolution si piteusement progressiste des positivistes de ce temps.
Soiiffre\ cependant, Madame, qu'il me soit permis, en dépit des souris équivoques et, quoi qu'on die, de
professer aujourd'hui précieusement en votre faveur le culte des galanteries d'un autre âge et ^^y)^ de vous faire ici hommage de ce mignon volume [plus littéraire que savant, historié plutôt qu'historique, dans le sens académique du mot, mais écrit avec la sensation d'aisance et tout l'agrément que procure un thème agréable sur lequel la fantaisie trouve encore à semer broderies et arabesques.
Si j'avais écouté les conseils d'ime imagination fantasieuse, j'' eusse voulu, afin de vous offrir plus galamment cet ouvrage, in équiper en coureur de bonnes fortunes, à la manière des amoureux de Watteau et des tendres soupirants de Lancret ou de Pater. C'eût été, vêtu en roué de la régence, sous la dentelle et le velours, heureux de pirouetter sur un talon rouge et de secouer la poudre d'Ambrette ou de Chypre d'une perruque blonde, que j'aurais aimé à vous surprendre, dans une rêverie vague, sous quelque bosquet plus mystérieux que les anciens berceaux de Sylvie, afin d'accentuer mon cérémonial et de vous réciter quelque joli madrigal de circonstance qui vous eût fait adorablement rougir et agiter votre Éventail avec une grâce de merveilleuse qui se pâme.
Est-il bijou plus coquet que cet Eventail, hochet plus charmant, ornement plus expressif, dans les mains d'une reine de Vesprit telle que vous ?
Lorsque vous manie:^ le vôtre dans les coquetteries des réceptions intimes, il devient tour à tour l'interprète de vos sentiments cachés, la baguette magique des surprises féeriques , l'arme défensive des entreprises amoureuses , le paravent des pudeurs soudaines, le sceptre, en im mot, de votre troublante beauté. Soit qu'il voltige doucement sur les rondeurs émues et satinées du corsage, semblable à im papillon géant butinant sur des fleurs, soit qu'il ponctue l'ironie d''une épigramme ou qu'il accentue le gazouillement rieur des minauderies friponnes, soit encore qu'il masque à demi l'insolence d'im bâillement que provoque la fadeur d'un discours, ou qu'il voile discrètement les roses incendies qu'allument au visage les brusques aveux d'amour, l'Eventail demeure auprès de vous le plus adorable ornement de la femme, celui qui met le plus spirituellement en relief ses fines manières, son élégance native, son esprit et ses grâces enchanteresses.
Que vous soye:{ inconstante ou médisante , capricieuse, curieuse, nerveuse ou voluptueuse , hautaine ou puritaine, câline ou chagrine, V Eventail prendra toujours l'allure et l'expression de votre état moral : inquiète, vous le flxere:^ longuement ; indécise, vous le ploiere:{ fébrilement ; jalouse, vous ire^ jusqu'à le marquer de vos jolies dents d'ivoire; trahie, vous le laisserez tomber avec accablement ; colère, vous
le lacérerez et le jettere^ au vent. En toute solitude, en toute désespérance, il restera votre confident, et c'est encore à lui, à votre Éventail, Madame, que je dois aujourd'hui le bonheur de vous dédier ce livre.
C'est à ce bijou léger que je dois d'avoir écrit cette esquisse littéraire; d'autres l'ont chanté en alexandrins, invoquant les Muses inspiratrices, les Parnassides favorables et ces doctes sœurs qui font si maigrement l'aumône aux pauvres poètes marmiteux. Je n'ai appelé ici que votre souvenir, soleil d'or qui traverse les nuages gris de ma mémoire et qui a fait fuir dans le rayonnement de son sourire lapédanterie, cette vieille fille à lunettes, et la lourdaude érudition dont les amants ne sont qu'impotents bureaucrates aux greffes des littératures anciennes.
Accepte^ donc ce volume. Madame, accueille:{-le en favori et conservei-le en fidèle : il porte Vq^ dono d'un de vos admirateurs qui est aussi im fervent chevalier de l'espérance. Si j'exprime ici des sentiments frileux, c'est que j'ai appjns à mes dépens à ne plus sonner trop haut la fanfare des ambitions du cœur, sachant que les femmes aiment le mystère et que les amours, pour jouer à la main chaude, ne demandent quelquefois que le nid douillet d'un manchon où s'est glissé, en tapinois, un doux billet bien tendre , qui réclame peu, mais qui espère beaucoup, à Venveis du pauvre amant de la Sophronie du Tasse.
(^ï^^^u trouver la meilleure paraphrase du mot l^^^Wi Éventail ? Messieurs de FAcadémie le défi- ^^;^^ nissent par petit meuble qui sert à éventer, Richelet et Furetière optent pour instrument qui fait du vent et ne donnent à ce terme aucun sexe approprié, soutenant que les meilleurs auteurs peuvent écrire sans faillir : un bel éventail ou une jolie éventail. Littré, plus concis, proclame le masculin et fournit peut-être la plus exacte définition dans le vague de cette périphrase : Sorte d'écran portatif avec lequel les dames s'éventent. Sur ce simple mot, il y aurait déjà matière à controverse et tous les Ménage et les Balzac de ce siècle pourraient argumenter pendant de longues dissertations sans parvenir à trancher définitivement la question an petit meuble ou du petit instrument.
pj-jY-
L'origine de l'Éventail est restée jusqu'à ce jour le plus impénétrable mystère archéologique; c'est en vain que toutes les plumes ont sondé cette grosse bouteille à l'encre et ont écrit d'ingénieuses compilations très curieusement étayées de documents précieux ou de citations en toutes langues; le point d'interrogation reste toujours debout comme un diabolique signe hiéroglyphique sur lequel s'escrime l'érudition des archéologues.
L'invention de l'Eventail a fait écrire plus de chapitres et de réfutations qu'on ne pourrait croire : Nougaret, sous ce titre qui fut si souvent pris au xvni* siècle, l'Origine de V Eventail, a fait un conte dans le Fond du sac, où il s'écrie ironiquement :
Moi, rimeur ! Gomment parler net De l'Éventail ? Son inventeur, son père, Quel est-il? Répondez, confident de Clio : Instruisez-moi; je crois en vous; j'espère Tirer parti de vos in-folio, Répertoires maudits ! Aucun ne m'endoctrine. L'un me fait voyager de l'Espagne à la Chine Et me montre, en cent lieux, ce meuble-là tout fait. Mais par qui ? Dans quel temps ? Voilà le point. Devine. D'un feuillage à longs plis l'autre, m'offrant l'effet, A l'ombre d'un palmier m'endort en Palestine. Sur l'Encyclopédie à huis clos je rumine : Pour mes cinq cents écus, je n'ai qu'un long feuillet Qui ne m'en dit pas plus que mon vieux Richelet.
Tenté de m'enrichir, je fouille en vain la mine : S'il s'y trouve un filon, c'est pour l'abbé Trublet. Que faire en pareil cas? que faire? On imagine. Allons, soit; viens, Amour, viens! Ma muse badine ■ Sans toi renoncerait à traiter son sujet.
Nougaret fait une fable charmante, semblable par rimagination à ces légendes qui prêtent à TEventail une origine curieuse dans quelques sérails d^Orient où la sultane jalouse donne à sa rivale qui l'insulte, sous les yeux de son maître, un furieux coup de ce serviteur des zéphirs, tandis que, sombre drame, Peunuque s'approche, se saisit de la belle esclave insoumise et lui trancherait par ordre son col d'albâtre, si Tamour n'arrêtait le cruel au pathétique moment où la décollation s'apprête. Toutes ces gracieuses affabulations que nous retroiiverons quelquefois sur notre route ne méritent nulle croyance; telle cette historiette qui fait naître l'Eventail en Chine bien avant l'ère chrétienne et au cours de laquelle on nous montre la toute belle Ldm~Si, fille d'un très puissant et vénérable manda-- rin, suffoquée par la chaleur dans une fête publique,.
s'oubliant jusqu'à retirer le masque qui voilait au peuple ses traits délicats, et, se prenant à Pagiter si joliment pour se donner de Pair, que la foule charmée, imitant l'éclatante fille du Ciel, inventa et confectionna aussitôt l'Eventail pour son usage journalier. Une autre tradition nous apprend que, vers l'an 670, sous l'empereur Tenji, un indigène de Tamba, voyant des chauves-souris ployer et déployer leurs ailes, eut l'idée de faire des éventails à feuilles qui portèrent à cette époque le nom de Kiiwahori (chauves-souris). Ce qui nous importe, ou plutôt ce qui importe aux savants fiabellio graphes ou éventaillog7-aphes, ce sont les deux phases distinctes de l'histoire de l'Eventail ; son invention au fond de l'Orient sous forme d'écran rigide, plus tard perfectionné en écran plissé, ayant la cocai'de pour transition, et son introduction en Europe si fort discutée, d'après des attributions variées qui donnent l'initiative de cette importation à plus de dix peuples différents.
Dans l'Inde antique, écrit M. S, Blondel dans son Hisîo'we des Éventails che\ tous les peuples et à toutes les époques, dans cette contrée que l'on 'considère avec raison comme le berceau de la race humaine, l'Éventail, fait d'abord de feuilles de lotus ou de palmier, de bananier ou de jonc, étaitun instrument d'utilitéautantqu'un objet de parure. Son nom indoustan est pânk'ha.
Les poètes sanscrits en parlent dans leurs descriptions et la statuaire hindoue nous a conservé les formes particulières qu^on lui donnait. « Cette riche litière sur laquelle était couché le monarque Pandore fut ensuite ornée d'un Eventail, d'un chasse-mouche et d'une ombrelle » , dit Krishna-Dwapayana, auteur du poème Muhâ Chârata^ lequel raconte dans un autre endroit que le roi Nîla avait une jeune fille douée d'une extrême beauté. Cette princesse servait constamment le feu sacré, dans le but d'accroître la prospérité de sonpère. « Mais, y est-il raconté, la jeune fille avait beau l'exciter avec son Eventail, il ne flambait pas tant qu'elle ne l'avait point ému avec le souffle sorti de ses lèvres charmantes. Le céleste feu s'était épris d'amour pour cette jeune fille admirable à voir. »
Dans toutes les légendes qui tiennent une si grande place dans la littérature de l'Inde, dans tous les récits que les bouddhistes ont empruntés aux écrits brahmaniques, il est question de V Éventail, et l'on voit de jolies princesses, qui répondent à de doux noms tels que Fleur de Lotus ou Goutte de Rosée, agiter le tchamara ou quelquefois le chasse-mouche (tchaoùnry) avec une grâce parfaite, soit au sortir d'un bain à l'essence de rose, soit dans la voluptueuse attitude du repos sur des carreaux de soie pendant les matinées du mois de Vesâtha.
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Le tchamara était un Éventail en mosaïque de plume dont la poignée était de jade enrichie de pierres précieuses et qui était assujetti à un long manche lorsqu^il devait être porté dans les cérémonies, comme ces grandes fêtes annuelles de Djaguernauth pendant lesquelles on sortait la statue de Siva^ cette troisième personne de la trinité indienne, ce dieu de la destinée et de la mort qui tue pour renouveler, promené solennellement sur un char immense traîné par un éléphant et sous les roues duquel des fanatiques se tapissaient pour être écrasés et broyés avec une étrange résignation à la loi inflexible de la transmigration selon toutes les règles et préceptes du Pratimôkha.
Sur la côte de Malabar, lorsque Tidole principale sort en public, portée sur le dos d^un éléphant magnifiquement orné, elle est accompagnée de plusieurs naïres ou nobles du pays, dont remploi est d'éloigner les mouches de Tidole avec des éventails qu'ils portent au bout de cannes tort longues.
Des miniatures indoues, conservées au Cabinet des estampes ou au musée du Louvre, représentent différentes termes cL'éventails en plumes de ii\ i;^- I paon; des chasse-
(V^îy mouches dont les
comme la neige, sont fournis par des queues de buffles du Thibet et des écrans de Jonc tressé de diverses couleurs. L'orientaliste Langlès, dans ses Monuments anciens et modernes de l'Indoustan, décrit un bas-relief de la pagode d'Élépanta, où, derrière la représentation de Brahma et Indra, un esclave agite de chaque main deux longs chasse-mouches, attribut de la royauté, comme le sont encore PÉventail et le parasol à sept étages dans le royaume de Siam.
C'est bien dans Tlnde, dans ce pays des Mille et une Nuits, dans cet Orient ensoleillé où tout parle à l'imagination, depuis les trente-six mille incarnations de Bouddha jusqu'aux bizarreries miroitantes d'une architecture unique dans sa richesse décorative, c'est bien dans cette contrée des légendes et des songes qu'il nous plaît de placer l'origine de l'Éventail. C'est là qu'il nous apparaît, manié par de langoureuses danseuses dans un décor splendide, où le soleil fait éclater ses rayons d'or comme un prisme multiple sur la blancheur des minarets de marbre ou sur les dômes de porcelaine émaillée, sur les faïences vernissées des façades, sur de féeriques cortèges où la soie des habits se marie au scintillement magique des armures, aux harnachements constellés de pierleries, aux dorures des palanquins sculptés et incrustés de nacre, d'ivoire ou de pierres précieuses.
Un des plus grands plaisirs réservés aux Indiens fidèles dans le Calaya, qui est un de leurs cinq paradis, est de rafraîchir Ixôra, dieu qui y préside en agitant sans cesse devant lui de grands Eventails, Dans le chef-
d^œuvre dramatique de Kalidâça, la belle et délicate Sakountala, pour laquelle le roi Douchmanta s'était féru d'amour, porte dans ses promenades à travers bois un Éventail de feuilles de lotus : « Chère Sakountala, lui disent deux compagnes occupées à Péventer avec tendresse, ce vent de feuilles de lotus te fait-il plaisir? — Mes amies, répond languissamment la fille de la nymphe Mênahâ, à quoi sert de m'éventer? »
De toutes parts, en un mot, où se portent nos souvenirs littéraires, dans les Indes galantes que tant d'écrivains ont chantées avec Fémerveillement des beautés entrevues, nous retrouvons cet Éventail comme un symbole éternel et charmant de la femme et de la divinité.
Avant de quitter l'Inde, il nous faut cependant parler de ces grands cadres recouverts d'étoffe ou de mousseline, sortes de paravents mobiles, ventilateurs suspendus au plafond des demeures, et nommés pânkliâs, que des pânk''hâ-berdar, serviteurs spéciaux, agitent sans cesse pour rafraîchir l'air des appartements, pendant le sommeil ou la sieste des riches habitants, et leur procurent cette aération intense qui faisait écrire à Guez de Balzac, au xvn" siècle, cette note curieuse qui nous indique que déjà sous Louis XIII ces éolies étaient employées : « J'ai un Éventail qui fait un vent dans ma chambre qui ferait des naufrages en pleine mer. «
4fv,
Mais arrivons à la Chine et au Japon, cette f patrie de TÉventail, par un de ces coq-à-Fâne X ethnologiques et ethnographiques auxquels nous ^;;';| condamne cette histoire hâtive du petit instru- ^ ment chéri des dames. Selon M. Blondel et d'après
une pièce de vers du poète Lo-ki, Pinvention des ;'i^^i#%l
t Eventails enChine remonterait à FempereurWon- ^^^^
! Wang, fondateur de la dynastie de Tchéou (ii3.i f
ans avant Je'sus-Chrisî). Ces écrans primitifs, i-,^!
d''après un passage de Feï-ki-yu-lin, servaient à M^l
la guerre d'étendard ou de signe de rallie- ./^^
ment, et le général Tchou-ko-liang commandait \t
ses trois corps d'armée en tenant un éventail de Cj\
plumes blanches. Les premiers furent d'abord I
faits, il est certain, en feuilles de bambou ou ^
de plumes ; on en fit ensuite de soie blanche unie ""^-
et de tissus de soie brodés, car, selon Hai-Tsée, AI
cité par les missionnaires dans leur Mémoire sur ^
la soie, après qu'on eut épuisé tout ce que le /^
génie industriel pouvait imaginer, on arriva à ^^
introduire sur les écrans des plumes d'oiseau j
d'un coloris aussi brillant et aussi changeant que l
l'arc-en-ciel, et des perles assez fines et assez M.
petites pour se prêter au tissu le plus délicat. ' ' /!
Les premiers écrans chinois eurent d'abord \ la forme carrée, puis ils prirent l'apparence de larges feuilles de nénuphar. Les Éventails en bambou remontent à l'empereur Houan-ti, de la dynastie des Han (147 à 167 de Jésus-Christ);
un ou deuxsiècles après, onlesretrou-4J\
ve sous
Tsin, et le Li-tchao-han lin-îchî nous apprend que
Pempereur donnait aux membres de TAcadémie impériale, le cinquième jour du cinquième mois, un grand e'cran rond de bambou sculpté et peint en bleu.
Il nous faudrait des pages et une surabondance de détails technologiques pour aborder ici Thistoire spéciale de TEventail, en Chine et au Japon, depuis récran à feuilles planes et à feuilles non planes, TÉventail plissé en cocarde, l'Eventail à gouttière, dont la feuille ne peut recevoir son complet développement, jusqu'à l'analyse des tissus, des plumages et des bois employés pour la confection de tous ces objets d'art. Ce seraient des dissertations infinies sur l'Éventail primitif et l'écran plissé, sur les replis , par glissement, des lamelles de la feuille, sur le système indou, byzantin ou chinois proprement dit; ce sont là études arides qui méritent l'intérêt des antiquaires, mais dont nous nous sauvons par respect
cifD
aussi bien qu'en Chine, TÉventail fait partie intégrante du costume et semble servir à tous les usages ; on le manie familièrement en signe de salutation; plié et étendu, il devient un signe de commandement. « Les élégants qui n'ont ni cannes ni cravaches, dit M. Achille PoLissielgue dan tion du Vqrage en Chine de M. de^.^îboul65:;iI agitent leur Éventail avec prétentionW-seJônnànt
7~rTT
des airs suffisants; les évolutions que les jeunes filles font faire au leur forment un langage muet, mais significatif; les mères s'en servent pour endormir leurs enfants au berceau; les maîtres pour frapper les écoliers récalcitrants ; les promeneurs pour écarter les moustiques qui les poursuivent; les ouvriers, qui portent le leur dans le collet de leur tunique, s'éventent d'une main et travaillent de l'autre; les soldats manient l'Éventail sous le feu d^4 l'ennemi avec une placidité inconcevable. Il y a deït^ éventails de deux formes, ouverts ou plia'nts : lej premiers sont formés de lames d'ivoire ou de papier; ils servent d'albums autographes, et c'est sur un Eventail en papier blanc qu'un Chinois prie son ami de tracer une sentence, A des caractères 'ou un dessin qui puissent "^WS. lui rappeler son souvenir. /\ Ces albums-
sa
Éventails sur lesquels sont apposés les sceaux d^hommes illustres ou de grands personnages acquièrent une grande valeur. »
On ferait un curieux opuscule avec Phistoire analytique et pittoresque de TÉventail en Chine et au Japon, en appelant à soi la poésie, les allégories mythologiques, les romans et comédies de caractère de la littérature asiatique, en mettant en relief des légendes comme celles qui placent TÉventail dans la main de Tossito-ku, dieu de la prospérité au Japon, ou en reproduisant des petits poèmes comme le Chant d'Automne du poète Thou-foii, qui voit s''agiter dans ses rêves « des Éventails en plumes de faisan, pareils à de légers nuages ». Il y aurait là le comique, le poétique, le dramatique et même l'héroïque ; car le lourd Éventail de commandement en fer ciselé trouverait place dans quelque grande et belle épopée analogue à nos remarquables romans de chevalerie du moyen âge.
Dans cet opuscule, il serait question des galants présents semblables à celui que, dans la période Chun-hi des Soung (1174 à 1190), l'empereur fit à Timpératrice de Chine, sous la forme de quatre écrans de jade blanc, dont les manches étaient d'ambre odoriférant. Il serait question aussi de ces artistes merveilleux de l'ancienne Chine, au commencement de l'ère chré-
«jit.™
tienne, de ce Chi-ki-long, lequel avait acquis une l/jj^^f/.Mi brillante réputation dans la fabric'ation des e'crans'^ appelés Kin-'£0-moii-nan, et qui battait Tor en lames minces comme des ailes de cigale, les appliquait sur les deux faces de Técran, les vernissait, y peignait des oiseaux extraordinaires et des animaux rares et collait sur le tout de délicates feuilles transparentes de mica.
On pourrait enfin s'étendre, dans cette histoire spéciale de l'Éventail en Chine et au Japon, sur les différents genres d'éventails plissés et d'écrans à la main, sur ceux faits de laque ou de plumes peintes, sur les Eventails brisés de filigrane d'argent, de sandal, de nacre, d'ivoire, sur les écrans de queues de faisans argus, sur ceux de marceline brodée et sur toutes les merveilles de l'industrie asiatique moderne dont M. Natalis Rondot a été le savant et ingénieux analyste lors de notre Exposition de i85i.
Si nous revenons maintenant brusquement aux peuples de l'ancienne Egypte, nous retrouvons lepediim ou le/Iabellum; mais nous convenons, avec un écrivain allemand, qu'un rabbin serait plus à niême que nous de décider avec certitude, à l'aide de sa Mischna, si ce bouquet de papyrus ( Cyper us papyrus ) était réellement entre les mains de l'aimable fille de Pharaon, lorsque, se promenant sur les bords du Nil,
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TVrrl I I I lTM;i - TlJ. lJJXQ1i (^M>\-1^^^
elle trouva le petit Hébreu Moïse dans une corbeille de jonc.
Le regretté Mariette bey avait trouvé à Abydos une stèle funéraire qui figure au- )ourd''hui au musée de Boulaq, laquelle représentait Osiris assis sur son trône ayant derrière lui un fla bellifère du roi nommé Tiou et sa femme Rojr qui' lui rend hommage prosternée à ses pieds.
La. divine et voluptueuse Cléopâtre, cette fille des rois et des dieux, élevée par les prêtresses d^Isis et initiée aux mystères par les mages de Memnon çt" d'Osiris, cette maîtresse de Marcus Antonius, beiie^ comme Diane, souple comme une Néréide , plus'" embrasée du feu amour qu'une Thyade fougU|Use, ne dédaignait pas, lorsqu''elle se ruait aux bras de quelque amant, soit le Nubien Pharam mi-s-'TO. scène par Jules de Saint-Félix, soit ce A4éiamoun, fils de Mandonschopsch, si bien campé dans une Nouvelle célèbre de Gautier, Cléopâtre ne dédaignait pas, dans ces nuits d''orgie, de se faire éventer par des esclaves favorites munies d'écrans ou de plumes d'ibis imprégnées de senteurs, pendant que sur les trépieds fumaient lentement le baume de Judée, Piris en poudre odorante et l'encens de Mèdes, et que les urnes de vin de Syrie étaient prêtes pour les libations favorables aux amants.
Dans la cosmogonie égyptienne, raconte M. Blondel, l'Éventail était l'emblème du bonheur et du repos céleste; on s'explique alors pour quelle raison, dans les triomphes, les chars ou palanquins sont
représentés environnés d'Éventails ou de rameaux fleuris. Un grand nombre de monuments indiquent en quoi consistaient la forme et Tornementation de ces fiahella. Citons d'abord les peintures murales de Beni-Hassan, où une femme debout agite un éventail carré derrière une harpiste. Les fresques du palais de Medinet-Abou à Thèbes montrent également le Pharaon Rhamsès III, dit le Grand(i235 avant notre ère), dont
l'entourage porte d'élégants écrans
de forme demi-circulaire peints de
couleurs brillantes , admirable-
-ment disposées, moins ornés ce-
pendant que ceux représentant le
triomphe du roi
Horus ( r557
ans avant
Jésus-Christ) où Ton voit deux porte-éventails qui rafraîchissent le roi avec deux flabella à long manche tors ou versicolore. Cet Eventail alors tenait lieu d'étendard et n'était porté que par des princes royaux ou des dignitaires d'une bravoure éprouvée qui avaient rang de généraux.
Dans le Roman de la Momie, Théophile Gautier, ce merveilleux évocateur de l'Egypte ancienne, représente le Pharaon sur son trône d'or entouré de ses oëris et de ses flabellifères dans une salle énorme, sur un fond de peintures représentant les hauts faits de ses aïeux et les siens. D'autre part, de belles esclaves nues, dont le corps svelte offre le gracieux passage de l'enfance à l'adolescence, les hanches cerclées d'une mince ceinture, une buire d'albâtre à la main, s'empressent autour du même Pharaon, répandant l'huile de palme sur ses épaules, ses bras et son torse polis comme le jaspe, tandis que d'autres servantes agitent autour de sa tête de larges Eventails de plumes d'autruche peintes, ajustées à des manches d'ivoire ou de bois de santal qui , échauffé par leurs petites mains, dégagent une odeur délicieuse.
Nous voyons encore l'Eventail chez les Assyriens, les Mèdes et les Perses, où il affecte la forme carrée et quelquefois le demi-cercle; mais c'est surtout à Rome, dans la Rome du siècle
6, âoJf^ .A.
d'Auguste, que nous aimons à apercevoir l'Éventail sur la voie Appienne, en dehors de la porte Gapène, dans le bruit des chars et des litières portées à dos de six ou huit lecticaires, près de l'équipage majestueux d'une matrone accompagnée de deux esclaves : l'une, la suivante, portant un parasol de toile tendue par de larges bâtons ; l'autre, la porteuse d'Eventail (flabellifera) , tenant une espèce de palme ou plume de paon qu'elle agite devant la dame afin de lui procurer de la fraîcheur et d'écarter les mouches importunes, tandis que quatre coureurs noirs indiens ou africains précèdent la litière et que deux liburniens blancs marchent derrière la chaise, manière de valets de pied, prêts, au moindre signal de la matrone, à placer le marchepied qui l'aidera à descendre de son lit soyeux. Il est constant que, si les dames romaines ne maniaient pas elles-mêmes l'Eventail, l'usage leur en était connu. Le poète Nomsus en fait mention fréquente; c'était à des esclaves et aussi aux galants qu'incombait le devoir de rafraîchir les belles indolentes. Ovide, parlant des attentions que les jeunes gens doivent avoir pour séduire les femmes, recommande le maniement de l'Eventail ; on trouve, au surplus, des Eventails sur diverses pierres où ils font fonction soit d'écarter les insectes, soit de procurer la fraîcheur aux voluptueux étendus sur des lits de repos.
Ces dames de Tantiquité, environnées d'esclaves qui cherchaient à épargner toute espèce de mouvement à la noble main de leurs gracieuses maîtresses, faisaient porter à côté d'elles des Éventails, et se garantissaient ainsi de l'ardeur du saleil par le secours de filles esclaves spécialement destinées à ce ministère et auxquelles Plante avait déjà donné le nom particulier de flahelliferœ cité plus haut. On avait même de petites corbeilles exprès, dans lesquelles les esclaves portaient, pour ainsi dire, ces Éventails en parade, tant qu'on n'en faisait pas usage.
Les Latins se servaient aussi de l'Éventail de plumes ou de l'écran pour entretenir ou activer le feu dans les sacrifices, et l'on retrouve sur plusieurs vases antiques des Vestales assises près de l'autel, un éventoir à la main, dans une pose alanguie et rêveuse qui évoque l'idée de flammes intérieures q^u'attisent seules les flèches du petit dieu Cupidon, plutôt que les chastes ardeurs des mystères sacrés auxquelles étaient condamnées les gardiennes du Palladium.
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Quelques poètes
grecs ont comparé
rÉventail à Zéphyr ou
à Éole, dieu des vents,
lorsqu''ils montrent, sous les vertes ramures" des filles de Lesbos se ^' kl baignant au crépuscule ^ ^c des jours chauds, puis, au sortir de Ponde, nues sur les rives agitant près de leur sein une branche de feuillage de myrte avec la grâce d'une impudeur qui s'ignore. Athénée, Eubule, Hésychius, Ménandre, Lucien, tous les pornographes grecs, Barthélémy, dans le Voyage du jeune Anacharsis , et le savant Pauw, dans ses Recherches sur les Grecs, mentionnent TÉventail qui était alors fait de pluriies d'oiseaux placées sur une longue tige de bois en forme de lotus et partant d'un centre commun autour duquel elles rayonnent.
Des branches de myrte, d'acacia et les superbes feuilles trois fois dentelées du platane des pays orientaux furent aussi sans contredit les Eventails et les
chasse-mouches les plus usités de Tancienne Grèce, ainsi que le remarque Boettiger, et ceux dont on se servit dans le principe. On a même tout lieu de croire que les thyrses, si voluptueusement entourés de lierre et de pampre, et que nous voyons si fréquemment sur les monuments anciens entre les mains des bacchantes et des autres compagnons du dieu des vendanges , outre la destination solennelle qu^ils avaient dans les fêtes et les processions de Bacchus, avaient encore l'avantage accidentel de procurer de la fraîcheur et de Tombrage à ses adorateurs échauffés par la course et les divertissements. On ne tarda pas à imiter artistement les feuilles naturelles des arbres. On trouve ces éventails souvent sur les bas-reliefs artistiques des anciens monuments, auxquels quelques interprètes ont donné des significations fort extraordinaires. Nous les trouvons, par exemple, dans Montfaucon , sur les tableaux des Noces aldoh'aiîdines, et sur une pierre gravée de la collection du duc d'Orléans, avec les paons qui ne furent connus dans la Grèce proprement dite que vers le v siècle avant Jésus-Christ. Les dames grecques reçurent la queue de paon , comme une nouvelle et brillante espèce d'Éventail, des habitants des côtes de l'Asie Mineure, qui aimaient le luxe et la magnificence , et surtout de la Phrygie. Un eunuque phrygien
raconte, dans une des tragédies qui nous restent d'Euripide, que, suivant la mode de la Phrygie, il avait rafraîchi les boucles et les joues d'Hélène avec une queue garnie de plumes tout autour, et ces queues de paon reviennent si souvent dans les auteurs postérieurs grecs et romains, qu'il en est presque toujours fait mention quand il est parlé de la parure des femmes.
Il paraît cependant que de toutes les espèces d'Éventails de l'antiquité, ceux qui étaient composés de plumes de paon entrelacées et placées ^ les unes sur les autres, formant un bouquet rond ou un demi-cercle peu épais, furent les plus fréquents et les plus longtemps en usage. C'est sur les ailes de ces Eventails que nous revenons à l'orient occidental, chez les peuples arabes qui n'adoptèrent guère l'éventoir proprement dit que vers les premiers siècles de notre ère chrétienne.
Un très ancien poète arabe, Farazdak, a laissé la poésie suivante, citée par M. Blondel :
« La charmante jeune fille, qui repose sous une tente agitée par la brise, est semblable à la tendre gazelle ou à la perle, objet des vœux du plongeur; lorsqu'elle avance, on dirait d'une nuée éclatante.
« Combien sa taille svelte est plus agréable à mes yeux que l'embonpoint massif de cette femme qui nage dans sa transpiration, aussitôt
que les Eventails ont cessé de rafraîchir Pair autour d'elle ! »
Dans la 25/^ nuit des Mille et une Nuits, le Dormeur éveillé, Abou-Hassan, se croyant le commandeur des Croyants , entre dans une salle à manger splendide et s''accroupit sur des carreaux pour demander des rafraîchissements. Aussitôt sept jeunes filles idéalement belles s''empressent, avec des éventails, autour du nouveau kalife et lui déclarent, à tour de rôle, se nommer: Cou d'albâtre, B,ouche de corail, Eclat du soleil. Face de lune. Délices du cœur. Plaisir. ^ës yeux et Canne de sucre, X^nài^
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qu'elles agitent au-dessus de sa tête, ,Mvec des mouvements de corps ■ charmants , des plume^p d'auu;û.çhe ou de paon et,.;<ies-^", -^CâBÉSJ^'de sparterie. Dans/uiî autre conte fantaisiste et viër- "^
■'A^i**" X-^. '^'^'^veilleux , enfoui, si notre mé-
p moire est fidèle, dans le lourd ,-^^ fatras du Cabinet des fées, un f" î roi d'Afrique, à qui la fortune ■ ^v^ des armes semble opiniâtrement contraire, est plongé dans un morne décourasement et déses-
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père de sauver son petit royaume menacé par ses en- ^^.
ncmis, lorsqu'un génie charitable lui apprend que is la contrée des , ":,
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Grottes bleues se trouve, sous la garde d^ine vieille fée cruelle, un Éventail enchanté fait entièrement de plumes de phénix, au milieu duquel brille un éclatant soleil de pierres précieuses, et que, ajoute le Génie, sUl parvient à posséder cet éventail magique, qui a souvent décidé du sort des batailles aux époques barbares de ses aïeux, la victoire lui reviendra soudain puissante et certaine. Le prince africain, à cette nouvelle, met tous ses guerriers en campagne, avec la crédulité des rois de féerie et le joli conte bleu nous conduit, au travers des aventures les plus merveilleuses, pour nous montrer, au dernier chapitre, le fameux Éventail conquis, apporté par la fille d'un prince du royaume voisin, que le fortuné monarque, désormais glorieux, accueille avec apparat dans sa salle du trône, pour lui offrir, en manière de dénouement et en gage de re- 'j/ connaissance, sa main, ses trésors et son cœur. Toute Tantiquité nous offre des exemples de remploi de l'Éventail : Héliogabale, ce Sar- , danapale romain, fils de Caraealla, et qui fut / un si grand raffiné de luxe qu'il fit venir à Rome, par un chemin couvert de poussière d'or, la pierre noire d'Emère (qui représentait le Dieu du ^Soleil) sur un char à six che- >yaux blancs, pour la y/'f cer dans un temple^
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magnifique construit sur le Palatin; Héliogabale, qui avait conservé les traditions d'Orient, ne se servait d'ordinaire, en guise de sceptre, que d'un Eventail éclatant orné de pierreries , de feuilles d'or et de plumes peintes avec un art infini.
Dans un manuscrit du British Muséum {additional ms. Brit. Mus., ig352), dans une sorte de psautier grec rarissime, qu'il nous a été permis de voir récemment à Londres, nous ^ŒJ^î avons trouvé, sur une exquise miniature, l'image de David endormi qu'un ange évente avec un long Jlambellum bizarre.
Les rois de Perse faisaient porter en campagne un feu qu'ils appelaient le feu sacré. Ce feu était porté sur un magnifique chariot traîné par quatre chevaux blancs et suivi de trois cent soixante-cinq jeunes hommes vêtus de Jaune. Il n'était pas permis d'y jeter quelque chose d'impur, et on le respectait de telle sorte que, n'osant le souffler avec l'haleine, on ne l'allumait qu'avec un Éventail.
Les anciens iconologues enfin, pour terminer ces digressions, donnent au mois d'août, entre autres attributs, une espèce d'Eventail fait de queues de paon. — Sur un tableau des antiquités d'Herculanum, on voit un jeune homme portant une de ces queues de paon; et
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— ag — dans les figures des douze mois, telles que le docte bibliothécaire Lambécin nous les a données d'après un vieux calendrier, on voit égale- .nent une de ces queues de paon suspendue à côté du génie du mois d'août. Ces Éventails en queue de paon étaient très recherchés à Rome, Il faut, dit Properce, des Éventails semblables à la superbe queue de paon et Tertullien, dans son Traité du Manteau, fait ainsi la description du plumage dePoiseau de Junon : « La plume tient lieu d'habit au paon et même de Thabit le plus riche. Que dis-Je! la pourpre de son cou est plus éclatante que celle des plus rares coquillages, Por de son dos est plus éblouissant que tous les astres du monde, sa queue balaye la terre plus pompeusement que la plus longue simarre; mélange d'un nombre infini de couleurs, nuancée, chatoyante, sa parure, qui n'est jamais la même, semble toujours différente, quoiqu'elle soit toujours la même quand elle paraît différente, enfin elle change autant de fois qu'elle se remue. »
Dans les peintures étrusques, surtout sur les vases antiques, les Éventails apparaissent en grand nombre et affectent de très nombreuses et curieuses formes ; ils sont cependant toujours composés d'un manche et d'une partie plate, comme nos écrans japonais modernes. On en trouvera plusieurs sur les poteries italo-grecques
Chypre et de nard, en laissant s^agiter sur son visage une de ces tabellœ, sorte d^Éventail construit à Taide de petites planchettes de bois précieux ou d^ivoire très mince.
C'est de ces tabellœ que parle Ovide dans son élégie des Jeux du cirque, troisième livre de ses Amours, lorsqu''il s'écrie : «Veux-tu qu'un zéphyr agréable vienne caresser ton visage? voici ma tablette qui te procurera ce plaisir par le mouvement que je lui donnerai, à moins que la flamme qui t'embrase ne soit alimentée par mon amour plutôt que par la chaleur du jour, auquel cas elle ne peut s'éteindre que dans notre propre feu et nos plaisirs mutuels. »
Nous abandonnons enfin l'antiquité indienne, chinoise, grecque et latine pour aborder le moyen âge, et sans nous inquiéter, comme l'ont prétendu certains archéologues, si l'introduction réelle de TÉventail en Europe fut faite vers le xvi^ siècle par les Portugais de Goa, constatons que l'Église chrétienne avait fait de l'Eventail un instrument du culte en lui donnant, selon saint Jérôme, un sens mystérieux de continence, dont nous ne rechercherons pas l'origine, et remarquons que l'apôtre saint Jacques, d'après les cérémonies et coutumes religieuses (1723, t. I", p. 68), recommande l'usage de l'Éventail sacré dans sa liturgie.
Sans aucun doute les Croisés et les pèlerins.
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de retour du Levant, en répandirent Pusage de toutes manières et ce serait un point historique très intéressant à développer. Le flabellum est resté, quoi qu'il en soit, un des principaux insignes de la papauté et servit au saint sacrifice, pour préserver Fofficiant des mouches et des rayons du soleil jusqu'à la fin du xni« siècle. Moreri, dans son Dictionnaire (édit. de 17 5g), relate que, dans la célèbre abbaye de Saint- Philibert de Tournus et dans le monastère de Prouisse de l'ordre de Saint- Dominique (ix* siècle), on voyait un singulier Eventail dont les diacres se servaient autrefois pour empêcher les mouches de tomber dans le calice; Durant en parle dans son livre De ritibiis ecclesiasticis et assure que deux diacres le tenaient de chaque côté de l'autel. Cet Éventail avait, paraît-il, une forme ronde, à peu près semblable à l'Eventail connu de nos Jours comme type à cocarde, à cette différence près qu'il présentait plus d'étendue et que le manche était de beaucoup plus haut. Autour de celui que l'on conserve dans l'abbaye de Tournus et qui a été exposé au Musée de l'histoire du travail à l'Exposition de 1867, on lit en gros caractères de chaque côté une longue inscription latine dont nous ferons grâce au lecteur. Autour de l'Éventail, au-dessus de l'inscription, sont représentés les saints dont voici les noms : Sancta Liicia, Sancta Agnes, Sancta
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du ix» siècle, au milieu de rinceaux de feuil- ^^' ' lages byzantins entremêlés de monstres et d''animaux, est une pièce uni- , que par sa rareté, dont Maf.billon, le père Martenne, le ) chanoine Juenin et M. du Sommerard dans les Arts ~€tu moyen âge ont longuenient parlé avec enthousiasme et qui restera aussi célèbre que le fameux Eventail de la reine Théodelinde vi^ siècle), conservé dans le trésor du roi Monza et dont M. Barbier de Montaud, prêtre dominicain, a donné la description.
Une forme d^Éventail intéressante est celle qui se retrouve vers 1430 en Espagne ; c'est une sorte d'abanico rond, soit en paille de riz, soit garni de plumes. On pourrait croire que c'est munies de cet écran coquet que les belles Espagnoles du xv*-' siècle applaudissaient aux toros l'élégant chulo moulé dans
— 4b — des vêtements collants délicieux de ton, le banderillo, l'Espada et tous les gracieux tot-eros du temps ; lesquels portaient également parfois rÉventail comme pour mieux se jouer des fureurs de la bête indomptée.
Comme souvenir à cette époque chevaleresque, on peut évoquer le roman de VAmadis des Gaules, où il est dit (livre IV) qu'ApoUidon avait non seulement embelli ses jardins de tout ce que TEurope avait produit de plus agréable et de plus rare , mais qu'il avait dépouillé Tîle de Sérendib et la presqu'île de l'Inde de tout ce qu'elle avait de plus précieux. Le Phénix, attiré par les parfums qui s'exhalaient de l'île ferme, s'était assez longtemps arrêté dans cette île pour y changer de plumage.
Apollidon avait mis ses soins à recueillir les superbes plumes pourpres et dorées qui couvrent ses ailes et en avait fait faire un Eventail relié par un diamant et une escarboucle. Cet Éventail préservait celle qui s'en servait de toute espèce de venin ; ce fut le premier présent qu'Oriane reçut d'Amadis, au moment de son arrivée dans l'île ferme.
En Italie, aux xi« et xii^ siècles, remarque M. Natalis Rondot, on portait des Eventails de plumes en touffe du genre de celui qui figure dans le portrait que Van Dyck fit de Maria Luisa de Tassis ; ces Eventails avaient des manches
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d ivoire ou même d'or, ires ornés et quelquefois enrichis de pierreries. « On employait des plumes d'autruche, de paon, de corbeau des Indes, de oerroquet et d'autres oiseaux de plumage éclatant. Les dames attachaient ces Éventails à une petite chaîne accrochée à la grosse chaîne d'or qui leur servait de ceinture», mode qui dura longtemps après.
Nous devons remarquer que V Esmoiichoir était déjà en usage en France au xiir siècle. On trouve des preuves de son emploi dans la vie privée au xiv siècle. La comtesse Mahaut d'Artois avait un FJsmouchoir à manche d'argent et la reine Clémence un « Esmouchoir de soye broudé». Sur l'Inventaire du roi Charles V(i38o) on trouve un «Esmouchoir rond qui se ployé, en yvoire, aux armes de France et de Navarre, à un manche d'ybenus ». Ces Esmouchoirs étaient formés de lamelles d'ivoire minces et mobiles.
Il est digne de faire mention de ce fait que Rabelais écrit le mot Esventoir et Esventador pour porteur d'Esventoir, tandis que Brantôme est peut-être le premier qui se soit servi du mot Eventail lorsqu'il parle, dans ses Mémoires, de l'Eventail dont la reine Marguerite fit présent à la reine Louise de Lorraine pour ses étrennes, et qu'il représente cet Éventail comme étant fait de nacre, de perles, et si beau et si riche
« qu'on disoit être un chef-d'œuvre, et Testimoit plus de 1,200 écus».
C'est Catherine de Médicis qui mit en vogue, en France, les Eventails italiens entourés de plumes, que tous les parfumeurs qu'elle avait amenés à sa suite fabriquaient et vendaient aux dames et à tous les jeunes seigneurs de la cour.
Quelques dessins du temps représentent la reine mère recevant de façon altière les saluts de ses courtisans, tandis que d'une main elle agite sur sa gorgerette un grand Eventail plissé. L'Éventail nous semble avoir eu, à ses yeux, un charme tout particulier, car Brantôme nous apprend encore dans ses Mémoires qu''après la mort du roi son mari, la fastueuse Florentine avait fait mettre autour de sa devise des miroirs cassés, des Éventails et des panaches rompus... «le tout, ajoute le gaudrioliste et piquant historiographe «des Dames galantes, en signe manifeste de quitter toutes bombances mondaines ».
Henri Estienne, dans ses * v^ ,>
Deux dialogues du nouveau langage français, italianisme et autrement déguisé, ne manque pas de dire également : __, «Nos dames '^^ françoises doivent
aux dames italiennes cette • invention d'Éventails ; les Italiennes la doyvent aux anciennes Romaines; ces dames de Rome la devoyent aux dames de. ,. - . Grèce...., plusieurs dames les ayment tant, ;:ii!^^'^i<^^.r:0^s^ inue-t-il, de la façon qu'elles les font fe-^^^-i^-fe^l .
contii
leur du soleil, les font servir Thyver contre ^'^^^^^S^-j^^^ff^-l'' la chaleur du feu. «
Le roi Henri III, ce dépravé et cet i^- '^
efféminé qui portait des gants et des masques enduits de cosmétiques et de pâtes émollientes pour adoucir la peau, sortait souvent en forêt, entouré de ses mignons, de ses pages et de ses fauconniers un Évenw'i'\f^^, tail a la main, et il s'en servait avec des iV ;, gestes alanguis et des souplesses féminines. Pieire de l'Estoile (dans l'Isle
iî .' ( ^^es Hermaphrodites, 1 588), pai -
■ 0» ^ lant de cet homme-femme qui
f^T^'^^^&^l^^ «-ouvrait de collieis de
^■^'%T> ^perles, de bagues, de^
boucles d'oreillebjV?;
de bourets de F"
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— 5o — velours et de bichons qui frisottaient au-dessus des tempes, dit à ce sujet : « On mettoit à la main droite du roy un instrument qui s^estendoit et se replioit en y donnant seulement un coup de doigt, que nous appelons ici un Esventail; il estoit d'un velin aussi délicatement de'coupé qu'il estoit possible, avec de la dentelle à l'entour, de pareille estoffe. Il estoit assez grand, car cela devoit servir comme d'un parasol pour se conserver du hasle, et pour donner quelque rafraîchissement à ce teint délicat.... Tous ceux que je pus voir aux autres chambres en avoient un aussi de mesme estoffe, ou de taffetas avec de la dentelle d'or et d'argent tout à l'entour. »
C'est apparemment aussi de l'Éventail que Agrippa d'Aubigné entend parler sous la désignation du mot parasol, lorsqu'il s'écrie dans une de ses véhémentes et superbes apostrophes des Tragiques :
Fais-toi dedans la foule une importune voye, Te monstre ardant à voir afin que l'on te voye, Lance regardz tranchants pour estre regardé, Le teint de blanc d'Espagne et de rouge fardé. Que la main, que le sein y prennent leur partage ; Couvre d'un parasol en esté ton visage. Jette (comme effrayé) en femme quelques cris, Mesprise ton effroy par un traistre sousris; Fais le bègue, le las, d'une voix molle et claire ; Ouvre ta languissante et pesante paupière;
Sois pensif, retenu, froid, sec et finet : Voilà pour devenir garce du cabinet A la porte duquel laisse Dieu, cœur et honte. Ou je travaille en vain en te faisant ce conte.
Les Éventails, alors en usage dans ce royaume des fraises empesées et godronnées et de toutes les extravagances efféminées de la parure, étaient VÉventail à touffe de plumes, très élégant, de forme bombée et à manche de bois ou de métal précieux; l'Éventail plissé ou Eventail de Ferrare qui affectait une forme de patte d^oie très curieuse, à poignée ronde et qui se portait à une chaîne d'or attachée à la ceinture, assez semblable à ces chaînes dites Jeanne d'Arc, qui furent de mode il y a quelques années; l'Eventail Girouette enfin, ou Éventail en forme de drapeau qui était confectionné de drap d'or ou d'étoffe de soie et dont on retrouve l'aspect dans la Femme du Titien, ce chef-d'œuvre qu'on peut voir au musée de Dresde et que la gravure d'ailleurs a grandement popularisé.
C'est en Italie surtout que l'on trouve cet Éventail dans les mains de toutes les nobles dames de Florence, de Venise, de Vérone, de Naples ou de Mantoue vers la fin du xvr siècle.
C'est dans cette Italie poétique, qui fournit encore à l'imagination romantique des peintres d'Éventails modernes toutes ces jolies scènes
d'amour ou de guet-apens, ces clairs de lune dramatiques où r onvoitGiuliettc au bras de Roméo, ces goua-s ches bleues ou lilas tendre sur satin, et ces camaïeux exquis que le talent des aquarellistes éparpille sur le vélin ou la faille des Eventails qui briguent une coquette et luxueuse monture.
C'est en Italie que TEventail à girouette prlt^^ le plus de développement. Dans ce temps-là, on portait fréquemment, au lieu d'écharpes ou de ceintures, des chaînes d''or de grand prix et travaillées à jour, auxquelles les dames suspendaient des clefs artistement ouvragées, ou d'autres jouets profanes ou sacrés.
De là vient, dit Fauteur de l'Armoire aux Eventails, que ces bijoux eurent aussi souvent Phonneur d'être attachés sur les hanches d'une jolie femme, avec une petite chaîne attenant à celle qui ceignait le corps. C'est pourquoi il y avait à l'extrémité du manche un grand anneau. « Hommes et femmes portent des Éventails, écrit d'Italie le traveller Coryat; presque tous ces Éventails sont élégants et jolis. La monture se compose d'un morceau de papier peint et d'un petit manche de bois, et le papier collé dessus est des deux côtés orné d'excellentes peintures , ou de scènes d'amour avec des vers italiens écrits au-dessous. »
Une de ces peintures d'Éventail italien, que nous avons pu remarquer dans la riche collection d'un amateur, représente une scène qu'on croirait puisée dans les Ragionamenti d'amore de Firenzuola ou échappée de quelque nouvelle de Bandello, de Boccace ou de Batacchi. Ce sont des Femmes au bain qui s'esbattent sur la verdure sans se douter que l'œil curieux d'un gentilhomme énamouré les guette à travers la ramure.
« En France, remarque M. Natalis Rondot, l'usage des Eventails était de- '
venu sous Henri IV assez général pour donner lieu à une fabrication qui avait -v
acquis de l'importance. Le droit de l'exercer était revendiqué par quatre ou cinq corps de métiers, et notamment par les maîtres doreurs sur cuir, qui se fondaient sur l'article XII de leurs statuts donnés en décembre 1594:
enjolivez, ainsi qu''il plaira au marchand et seigneur de commander. »
L'Éventail apparaît dans notre poésie française, dans Ronsard et duBartasqui parlent des Esventaiix de l'air en voulant désigner les zéphyrs rafraîchissants; mais c'est assurément chez Remy Belleau, dans la Première Journée de sa Bergerie, imprimée en 1572, que nous trouvons la plus ancienne et la plus charmante mention de l'Eventail sous forme de chanson. Il s'agit d'un berger amoureux qui surprend trois nymphes à l'ombre d'un grand orme chevelu, leur fait la révérence et leur baille trois panaches de plumes accompagnés d'un « petit escrit où estoyent ces petits vers ».
Volez, pennaches bienheureux,
Volez à ces cœurs amoureux.
Et saluez leur bonne grâce;
Puis, baisant doucement leurs mains, -
Faites tant que dedans leurs seins
Vous puissiez trouver quelque place,
Afin que si l'amour vainqueur Leur pouvoit échauffer le cueur De mesme feu dont il m'allume.
Vous puissiez, pour les contenter, Gentillement les éventer Par le doux vent de votre plume.
Ne pensez ce présent nouveau Estre fait de plumes d'oiseau ; Amour, de ses plumes légères, L'a fait pour ne voler jamais,
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Laissant en vos mains désormais Toutes ses ailes prisonnières.
N'ayez donc crainte que l'amour, Qui ne vouloit faire séjour Ici comme oiseau de passage.
Soit maintenant en liberté, Pour que vous teniez arresté Le vol léger de son plumage.
Mais ce n^est plus principalement dans les bois mythologiques, où Pan, le grand veneur, les satyres, sylvains, dryades, hamadryades et autres déités, si fort en honneur parmi les poètes de la Pléiade, se confondent dans des bergeries et des idylles doucereuses, que nous trouvons rÉventail cinquante ans plus tard. — Au xvif siècle, il acquiert droit de cité dans notre littérature; il se glisse non seulement dans les pastorales de PAstrée, dans la Cythérée ou le roman à'' Ariane, dans Endj^mion, Polexandre ou la Caritée, dans les petits madrigaux confits de miel, dans les pointes et les bouts-rimés, dans les dissertations des Ménage, des Balzac, des Pellisson et des Conrart, dans les épîtres de Voiture, de Scudéry et même de M™" de Sévigné; mais bien mieux, il entre triomphalement en scène à Phôtel de Rambouillet, où les Zéphirs (comme on nommait les Eventails en style précieux) s'agitent sur le visage de la marquise de Rambouillet, de la belle Julie dWngennes, sa
fille ou de M"'' Paulet ; il se retrouve partout dans les Mémoires et les Anecdotes plaisantes de Tallemant des Réaux, il s'étend enfin jusqu'à prendre une importance exceptionnelle, à compléter le jeu des acteurs et à en affirmer le langage dans les merveilleuses comédies de notre grand Molière.
Se représente-t-on les Précieuses ridicules ou les Femmes savantes sans le nécessaire spirituel qui voltige, assure le geste et s'identifie à l'action? — Voit-on par exemple, dans la première de ces pièces, Cathos et Madelon privées de ce joli colifichet qui se déploie si à propos en leurs mains avecle bruissement d'ailes de tourterelles effarouchées, lorsque Mascarille, mettant sans façon la main sur le bouton de son haut-de-chausses, ose s'écrier grossièrement , comme un laquais qu'il est :
Je vais vous montrer une furieuse plaie. .. !
Conçoit-on encore dans les Femmes savantes Bélise, Armande et Philaminte sans le long Eventail du temps, lorsque les trois bas bleus du grand siècle analysent à tour de rôle, à moitié pâmées, les accablantes beautés du fameux Sonnet à la princesse Uranie sur sa fièvre ?
Votre prudence est endormie De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
C'est ici le triomphe du jeu de l'Eventail, et
^âl4.
cette étonnante scène ii du llh acte des Femmes savantes perdrait au théâtre une bonne partie de son succès et de son entrain charmant si on en retirait les accents particuliers et piquants que donnent aux exclamations de Bélise ou de Philaminte les voltiges, les soubresauts, l'ampleur et la fébrilité des Eventails maniés, ouverts, fermés, abandonnés, repris avec Fexpression de Tenthousiasme, de Talanguissement, de la pâmoison ou du délire le plus vif. L'Éventail est, dans celte scène terrible et hérissée de difficultés, pour une actrice ce que le balancier est à un équilibriste ; sans lui, toute assurance tombe. Un général privé de son épée de commandement serait moins embarrassé qu'une Armande sans son Éventail, et Trissotin se verrait lui-même tout penaud si le célèbre :
Faites-la sortir, quoi qu'on die,
n'était pas ponctué, repris par ses trois admiratrices, paraphrasé, scandé très lentement par le va-et-vient et le malicieux cli-cli des Éventails.
Le règne de l'Éventail au théâtre avait au reste commencé bien avant Molière et dans les entrées mythologiques des ballets composés spécialement pour les menus plaisirs de Sa Majesté, qui y jouait ou y dansait assez volontiers un rôle, la déesse, la nymphe ou la bergère mise en scène apparaissait, dans l'accoutrement de son costume bizarre, munie d'un long Éventail à la mode qui lui servait de
maintien pour les pas qu'elle avait à exécuter. Dans les comédies et tragi-comédies de la première moitié du siècle, les premiers grands rôles féminins ne craignaient pas de déployer le grand Éventail de cuir. Ainsi dans la Cléopâtre ou VIphis et lante de Benserade, dans la Marianne de Tristan PHermite, dans Cyminde ou les Deux Victimes de Colletet , Théroïne s'éventait au milieu des plus pompeuses tirades sans respect pour Parchaïsme ou la majesté des plus raboteux alexandrins.
L'histoire de l'Éventail à la scène formerait seule un curieux chapitre des modes et costumes au théâtre, car dans cet art du comédien où le geste appelle un objet quelconque, où l'attitude dépend parfois d'un accessoire, où le maintien réclame un ?~ien pour s'équilibrer et donner de l'assurance aux manières, l'Eventail s'est toujours trouvé être le }~ien agréable préféré des grandes comédiennes qui ont découvert toute une tactique spéciale dans les façons infinies de s'en servir.
La forme de l'Éventail au xvii^ siècle nous a été conservée par les reproductions de Saint- Igny, des frères de Bry et surtout par Callot dont la gravure de l'Éventail, dite Eventail de Callot, est si légitimement recherchée aujourd'hui des iconophiles. Les feuilles d'Eventails étaient alors de cuir, de canepin, de frangipane
arfumée, de papier ou de taffetas et les montures étaient fabrique'es avec Tivoire, Por, Pargent, la nacre et le bois de calambour dont Hugo, dans Ruy-Blas, a fait une rime si riche et qui parut si originale à ce vers:
A monsieur mon père l'électeur de Neubourg.
Les Eventails du xvii^ siècle au reste ne sont pas rares; on en trouve de très Jolis spe'cimens dans les collections des grands amateurs et ceux que M""* de Sévigné envoya à M'"" de Grignan sont encore pieusement conservés en Provence à régal des objets historiques.
Parmi les romans du temps, enrichis de figures en taille-douce, ou de vignettes sur bois, on retrouve toujours VEventail aux mains des dames de noble lignée. Dans les illustrations de Nanteuil, de Chauveau, de Lepautre, surtout dans Tœuvre gravé de Sébastien Le Clerc, TÉventail est représenté comme le complément indispensable du costume, aussi bien dans Papparat d^une duchesse à tabouret que dans rajustement plus modeste de quelque honnête bourgeoise. Tantôt fermé, tenu avec négligence, dans Fabandon du bras mi-nu, faisant valoir la délicatesse et la blancheur de la main qui s'y allonge tantôt entr'ouvert sur le corsage, tantôt Jeté à terre ou bien encore émergeant d'une toilette de promenade, d'un fouillis de dentelles ou des
draperies d'une large mante alors de mode.
Lorsqu''on regarde attentivement la belle collection de costumes du xvn" siècle de Sébastien Le Clerc, on demeure frappé de Fimportance que cet artiste, plus que tout autre, a donnée à TEventail et de la variété d'alluïTqû''ii admise dans le maintien de cet aimable indispensable.
Dans le langage des ruelles, PÉventail était surnommé le paravent de la pudeur ou l'utile Zéphyr, de même que récrari devenait la contenance utile des dames quand elles sont devant l'élément combustible. LorsquVine précieuse était assaillie par un Amilcar qui avait, comme on disait alors, «dix mille livres de rente en fonds d'esprit qu''aucun créancier ne pouvait saisir ni arrêter « , elle se renversait sur son siège et faisait passer l'expression de toutes ses sensations intérieures dans le papillonnement de son Eventail, pour montrer combien elle était pénétrée par des sentiments si joliment dictés.
Doralise ou Florelinde se rendaient-elles au cours à cet Empire des œillades, qu'on nommait aussi VEcueil des libertés, elles se gardaient fort d'oublier le précieux Eventail qui les devait si bien servir dans les rencontres des fieffés galants qui pouvaient leur conter fleurettes et leur pousser le dernier doux.
Cest au Cours qu'il fallait voir rÉventail, sous la Fronde, où la paille était signe de ralliement ; un fragment de la Couleur du Parti nous en fournit une idée.
« Au bout de quelques minutes, dit Phistorien auteur de ce pamphlet, nous entrâmes dans le Cours et nous vîmes au milieu de la grande allée une foule prodigieuse rassemblée en groupes , applaudissant avec enthousiasme et criant : «Vivent le roi et les princes! Point de Mazarin! » >--,'■■ Nous approchâmes; Frontenac, attaché à Made- ^'-.<^ moiselle, vint nous dire que cette joie tumul^^i,/" I ' rv tueuse était excitée par Mademoiselle, qui se pro- ^ \ ; -r' menait en tenant un Eventail auquel était "^v attaché un bouquet de paille noué avec un ruban i
bleu. » 'l.. ^
On voit dans ces quelques lignes la première apparition de TEventail politique, que nous retrouverons plus tard à une période plus profondément troublée que celle de la Fronde, sous la grande Révolution.
Que de petits vers gracieux, d'énigmes , d'épigrammes, de sonnets inspirés par TEventail à cette époque ! Voici d'abord le madrigal d'ufiB?''''^^^^'|^sly^ poète dameret, d'un mourant du jour, du petit abbé d'épée Mathieu de Montreuil , qui s'excuse languissamment, en remettant un Eventail à une dame, de le lui avoir dérobé un instant. ^^
J'ai pris votre Éventail, Madame,
Mais ne soyez pas en courroux; Songez à mon ardeur, considérez ma flamme, Vous verrez que j'en ai bien plus besoin que vous.
N'est-ce pas adorablement coquet et coquin?
Le Recueil de Sercy contient cette autre pièce, signée A. L. D., initiales qui ne nous révèlent aucun des poètes d'alors :
Ce petit vent délicieux Qui vous rafraîchit le visage Ne fait qu'augmenter davantage Le feu qui brille dans vos yeux.
Ainsi l'espoir assez souvent.
Qui flatte l'ardeur de mon âme.
Ne fait qu'en augmenter la flamme, Car cet espoir n'est que du vent.
Ceci est plus quintessencié, plus enlabjyrinthé, Sapho eût applaudi le ragoût de sentiments qui se trouve dans ces vers; mais les délicats rédacteurs de la Ga:{ette du Tendre les eussent peut-être légèrement critiqués.
Voici venir l'abbé Cotin, l'infortunée victime de Boileau et de Molière, qui, dans son Recueil d'énigmes, a conservé celle-ci sur l'Éventail écran qui ne servait alors qu'en hiver.
On embellit mon corps pour l'exposer aux flàmes Et souvent on le peint de diverse couleur. Mon service important augmente ma valeur, Et j'empêche Vulcain d'attenter sur les dames.
Je suis à ton secours lorsque tu me réclames Afin de modérer l'excès de ma chaleur.
Favorable aux amants, je conserve la fleur Et l'éclat des beautés qui règne sur leurs âmes.
On me tient comme un sceptre et la nuit et le jour, On me demande aux champs, à la ville, à la cour. Ce qui me fait valoir, c'est la flamme et la glace.
Quand le cruel hiver tient le monde en prison. C'est alors qu'on m'ajuste et que j'ai bonne grâce ; Mais chacun m'abandonne en la belle saison.
Pas trop mal, en vérité, pour le pauvre Tris- .so^m-Co^fn? Mais les énigmes pleuvent dru dans la Cresme des bons vei^s ou FElite des poésies du temps.
Voici une autre énigme, sonnet anonyme sur rÉventail, daté de i65g :
Je suis brave, mignon, beau, gentil et pompeux, Aimé des gens de cour, chéri des demoiselles ; Je me plais dans les mains des déesses mortelles. Qui captivent les grands et reçoivent leurs vœux.
Ces belles ne sauraient marcher un pas ou deux, Qu'il ne faille toujours que je sois avec elles. Soit pour m'entretenir de mes modes nouvelles. Soit pour leur faire part de mes soupirs venteux.
Je les baise à tous coups, à tous coups je les flatte Et presse de leur sein la rondeur délicate Que les plus favoris n'oseraient pas toucher.
Mais ce qui me plaît mieux, et que je ne puis faire. Je puis à mon plaisir leur devant émoucher Sa ns que pas un me puisse empêcher de le faire.
sify-f-
Tous ces madrigaux, qu^on peut cueillir à l'infini dans les petits sentiers fleuris des Pâmasses du temps, indiquent que PEventail fut toujours mêlé aux choses de Tamour et de la. galanterie et qu''à la Jeune cour de Louis XIV, il servait aussi bien de prétexte aux tendres déclarations qu'il pouvait parer à Tefîet des trop brusques aveux.
Dans les premières amours du roi avec M"° de Mancini, amours exquises et pures à Paurore du grand règne, un anecdotier nous représente la véritable Scène de chasse^ depuis mise au théâtre par d'habiles faiseurs; les deux amoureux se sont égarés comme deux tourterelles sous la ramée et chevauchent côte à côte dans un joli taillis tout joyeux d'un gazouillis d'oiseaux. La nièce de Mazarin, rêveuse, met au pas sa blanche haquenée et le jeune prince la complimente doucement de sa grâce à tenir d'une main son Eventail et <^e5 brides soyeuses.
Cette version, si différente de celle qui nous montre l'entrevue sous un orme séculier pendant un oi âge, mérite d'être consignée. Ici l'Eventail joue encore son rôle historique ; l'amour incertain, ne sachant sur quel sujet prononcer les premiers murmures , a choisi l'Éventail comme un oiseau inquiet qui se pose sur la première pe- ^te branche qu'il trouve à sa portée.
On commençait *^ '' alors, dans Tindustrie des *
Eventaillistes, à peindre sur des feuilles d'étoffe ou de soie des fleurs, des oiseaux, des paysages, des scènes mythologiques, tout ce que Part décoratif pouvait puiser dans le domaine des grâces et des amours. — En 1678, quelques doreurs s'étant adjoint des ouvriers exerçant la profession d'éventaillistes, demandèrent et obtinrent du roi d'être érigés en communauté particulière, sous le titre de Maîtres eventaillistes, par lettres patentes des i5 janvier et i5 février de cette même année 1678.
D'Alembert prête à la reine Christine de Suède une saillie brutale qui n'avait pas peu contribué, paraît-il, à remettre les Eventails en grande vogue à la cour pendant toutes les saisons. Dans ses Ré- Jlexions et Anecdotes sur la reine de Suède, il raconte que, durant son séjour à la cour vers i656, plusieurs dames de haut rang, ignorant l'antipathie profonde que la fille de Gustave-Adolphe avait pour tous les procédés et usages féminins, la consultèrent pour savoir si la coutume de porter l'Éventail devait être adoptée aussi bien en hiver qu'en été : « Je ne crois pas, aurait répondu rudement Christine; vous êtes déjà assez éventées sans cela. »
C'était une injure dont les femmes du xvii« siècle voulurent se venger, et de là viendrait cette fureur
■il
— Gode porter des éventails en toutes saisons qui subsiste encore aujourd'hui. Cette brusque S repartie de Christine rappelle à la me'moire une seconde anecdote qui montre le ridicule mépris de cette reine pour la coquetterie de FÉventail.
Lorsque Michel Dahl, peintre suédois, fit à Rome le portrait de l'altière souveraine, il lui proposa respectueusement de lui faire tenir en main un Eventail. A ce mot Christine bondit : a Qu'est-ce à dire? s'écria-t-elle, un Eventail ! Jamais! donnez-moi un lion: c'est le seul attribut qui convienne à une reine telle que moi. » Dans les Métamorphoses françoises, nous cueillons ce joli sonnet, qui indique assez par son esprit que l'Éventail fut alors synonyme d'inconstance et de légèreté :
Ce léger Eventail fut un jeune inconstant Assez favorisé de toutes ses maîtresses, Mais parce que son feu ne durait qu'un instant, Il n'en eut que du vent après mille promesses.
Tantôt il se resserre et tantôt il s'étend,
Il use de scrupule, il use de finesse;
Et puis, dès que l'amour le veut rendre content,
Il devient insensible à toutes ses caresses.
Il avance lui-même et détruit son travail, Enfin cet éventé sa change en éventail Et sa légèreté paraît toujours extrême.
Chaque dame a sur lui son pouvoir essayé ; Mais il fait pour autrui ce qu'il fit pour lui-même Et paye avec du vent comme il en fut payé.
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Les Éventails étaient très variés; les montures se faisaient d^voire, d'écaillé ou de nacre sculptée, jusqu'à produire les dentelles les plus fines. On peignait les feuilles à la gouache sur satin ou vélin, et on usait beaucoup des peaux de senteur qui provenaient généralement des parfumeries de Grasse. C'est ainsi que M^'^ de Montpensier, dans ses Mémoires, cite ce fait caractéristique qui rappelle les terribles douleurs et le mal dévorant de la reine Anne d'Autriche :
« Quoique la reine mère tînt toujours dans ses mains un Éventail de peau d'Espagne parfumée, cela n'empêchait pas que l'on sentît sa plaie. »
Il y avait encore, en dehors des peaux de senteur, les Éventails à plumes et les Éventailslorgnettes, au travers desquels les prudes plongeaient un regard indiscret, s'il faut en croire cette note du Ménagiana :
« Les Éventails à jour que les femmes portent quand elles vont à la porte Saint-Bernard pour prendre le frais sur le bord de la rivière, et par occasion pour voir les baigneurs, s'appellent des Lorgnettes. Ce temps de bains dans certains almanachs se nommait Ciilaison. » — (Canicule est encore préférable à ce vilain vocable.)
Au début du règne de Louis XIV, les rubans foisonnaient partout sur les robes, hauts-de-chausses et tous les menus objets de la toilette.
L'Eventail avait également son ruban , que Ton nommait badin. Une anecdote donne à ce qualificatif du ruban de l'Eventail une origine qui remonterait au cardinal de Richelieu, dont les jeunes chats, qui l'égayaient si fort dans ses sombres préoccupations, se mirent un jour par folâtrerie à lacérer dans leurs ébats le ruban de l'Éventail d'Anne d'Autriche, alors en conférence avec le grand ministre.
Que de souvenirs laissés par l'Eventail dans les amours royales et les romans-anecdotes qui semblent déchirer les pages de l'histoire !
M"'« de Genlis, dans La Duchesse de La Vallièrè, met en scène Madame et la maîtresse du jeune roi, dans un ingénieux chapitre dont nous détacherons ce fragment : « Les deux jours suivants. Madame ne recevant que sa société particulière, M"^ de La Vallièrè ne se présenta point chez elle; mais le lendemain, jour de grand cercle, elle s'y rendit. Elle savait que le roi n'y viendrait pas, et, pour la première fois, elle se para de superbes bracelets qu'elle avait reçus de lui et que , jusqu'à ce jour, elle n'avait jamais osé porter. M"^ de La Vallièrè avait des mains et des bras d'une beauté incomparable, et cette éclatante parure les rendait plus remarquables encore. Elle avait des gants, et, pour éviter tout air d'affectation, elle se décida à ne les ôter qu'en se mettant
au jeu. Mais le
hasard lui en fournit une autre occasion plus naturelle. Madame, au moment où Ton arrangeait les tables de jeu, parcourait le cercle pour parler aux dames qui lui faisaient leur cour. Elle laissa tomber son Eventail, M"° de La Vallière, qui en cet instant se trouvait à deux pas d'elle, s'avance, se baisse, ôte son gant, suivant l'étiquette, afin de lui présenter TEventail qu'elle ramasse et qu'elle lui offre. La vue du magnifique bracelet dont on avait conservé un souvenir si vif fit sur Madame une si fâcheuse impression, qu'elle ne put se résoudre à recevoir son Éven-
tail d'une telle sur M"« de La gardétincelant 1ère, en lui diventailsurune obéit sans s'é- Bussy-Rareilles anecdosemé ses Métail se joue, tenu toirede notre so
main. Elle jeta Vallière un rede dépit et de cosant de poser l'Etable. M"'' de La Vallière mouvoir. »
butin fourmille de pâtes, et Saint-Simon en a moires. Partout l'Évenpar l'amour, dans l'hisciété polie et dans les annales de la ga-
lanterie.
Dans unetT des grandes fêtes célébrées à Marly, Louis XIV fitfhommage à la duchesse de Bourgogne d'un Eventail de m Chine, en y joignant, en aimable madi-igalier qu'il (était, ce dizain, sans doute composé «par ordre» selon lia goût du roi:
Pour chasser ''en été les mouches fatigantes,
Pour garantir du froid quand les soleils sont courts,
Princesse, les Chinois vous offrent du secours
De leurs façons les plus galantes.
Ils vous auraient v/)ulu faire d'autres présens, Pour chasser de la cour flatteurs et froids plaisans.
De leur industrie éprouvée
C'eût été la perfection.
Mais quoi ? c'est une invention
Qu'ils cherchent sans Tavoir trouvée.
Louis XIV ne connaissait pas encore la devise de
rAcadémie de Filiponi, amateur du travail des Faenza, qui avaient mis sur la médaille de leur société une aile placée en Eventail, dont une main chasse les mouches avec cet exergue : Fugantur desides : on chasse les fainéants,
L'Eventail était aussi bien employé en Angleterre qu'en France au xvn^ siècle, et pour revenir en arrière, nous le voyons en usage dans ce pays dès le temps de la reine Elisabeth. Comme il était monté sur or et argent et ordinairement orné de joyaux, un Éventail était de bonne capture pour les pick-pockets dû temps; ce qui explique un passage des Merry j-pives (les Joyeuses commères de Windsor)^ où Falslaff dit à Pistol, son compagnon d'escroquerie : « Dame Brigitte s'étant aperçue que le manche de son Eventail lui manquait. J'ai protesté sur mon honneur que tu ne l'avais pas volé.» — Malone, l'un des plus érudits commentateurs de Skakespeare, remarque en interprétant ce passage dans les scolies de Murston que, du temps de la reine Elisabeth, un pareil Eventail se payait quelquefois jusqu'à quarante livres sterling (i,ooo francs, c'està-dire près de cinq mille francs de notre monnaie actuelle.)
En 1628, parut un ouvrage intitulé: l'Eventail satyrique, fait par le nouveau Théophile , que nous avons pu lire dans les Variétés historiques et littéraires du regretté Edouard Fournier, qui
7i a songé à réimprimer cet intéressant opuscule dans ce recueil. Il n'y est aucunement question de rÉventail et nous ne citons cette plaquette que pour mémoire. La première pièce est une satire assez vive contre le luxe des femmes.
La deuxième pièce, qui est en prose, a pour titre : Apologie pour la satjrre. L'auteur s'y félicite d'avoir contribué pour sa part à la réformation du luxe. La troisième et dernière pièce, en vers, est une consolation adressée aux dames sur la réformation des passements et habits prescrite par un édit du roi. Cette pièce est très inférieure à la première, qui a de l'énergie et un grand cynisme d'expression.
Il serait difficile de citer ces stances, d'une vigueur d'allure et d'une gaillardise qui scandaliseraient évidemment notre époque. Ce sont là des pièces à insérer dans le superbe Parnasse satyrique du xvn^ siècle, en compagnie des chefsd'œuvre poétiques des Motin, des Berthelot, des Régnier, des Sigogne et de tous ces joyeux vivants que rien n'épeutre et qui désemmaillotent habilement les termes précieux pour rester vrais et puissants dans leur Mâleté d'écrivains.
Les superbes gravures d'Abraham Bosse, si précieuses pour l'histoire du costume en France au xvn" siècle, nous donnent une idée complète de la façon dont les femmes tenaient l'Éventail à la cour et au bal. Une estampe de ce célèbre
graveur nous présente même la Galerie du Palais où la belle société faisait mine d'acquérir ses Eventails pour donner souvent le change à de galants rendez-vous :
Icy faisant semblant d'acheter devant tous Des gants, des éventails, du ruban," des dentelles, Les adroits courtisans se donnent rendez-vous Et pour se faire aimer galantisent les belles.
Dans les dessins et portraits de Huret, de Le Blond, de Wolfgand, de Saint-Jean, de Bonnard et Trouvain, de Sandrart ou d'Arnould, nous voyons, finement gravées au burin ou esquissées à la pierre d'Italie, des dames de qualité avec des tailles en pointes, ces "fameuses tailles giiêpées du xvn" siècle, les manches courtes et les amples jupes retroussées sur de plus étroites.
Toutes tiennent l'Éventail d'une main, soit fermé dans la pose du recueillement à l'église, soit entr'ouvert dans la réception du jour, soit étendu sur la robe falbalassée pour la promenade , soit simplement ouvert à la hauteur des pièces étagées de la fontange, soit enfin au spectacle, dans la salle des comédiens du Marais ou dans celle de l'hôtel
de Bourgogne.
Au théâtre, comme de nos jours, il vole-
fi* /f-^^r^,.! p^ ^^^^ doucement sur le ■ ' " * k' sei'n ériiu des spectatri- I ces et l'on pouvait entendre son joli petit it^^; ■ bruit sec, son froufrou de soie froissée et le cliquetis de sa monture d'or ou d'ivoire, pendant qu'on allumait les chandelles
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et que les spectateurs apprêtaient leurs sièges avec grand fracas, aussi bien qu'au cours même de la représentation, lorsque les marquis et tous les hauts personnages encombraient les côtés du premier plan de la scène.
Que serait-on devenue sans TÉventail ?
Quelle contenance tenir pour masquer sa pudeur à certains élans de gaieté gauloise ou aux saillies de quelques farces gaillardes ! Ne fallaitil pas applaudir ces adorables bouffons italiens, marquer la mesure des pastourelles de Lulli , brandir rÉventail aux belles tirades de Baron, et s'exclamer à demi, mettant l'Éventail fermé sur sa bouche, lorsque Montfleury entrait en scène?
Mais cependant, sur la fin du siècle, grâce à l'austérité de M""* de Maintenon et à ses déclamations contre le luxe féminin, l'Eventail suivit la mode, devint moins grand et se fit plus modeste. La cour du vieux roi s'encapucina de tristesse; l'Éventail n'eut plus à s'étendre sur de jolies bouches joyeusement dilatées par un bon rire de jeunesse; il sombra un moment avec la disparition des soieries et des étoffes d'or, il se fit petit pour entrer au confessionnal, et, si un galant gentilhomme se risquait encore à envoyer un Éventail comme présent à une dame , il ne l'accompagnait plus d'un brûlant madrigal, d'un billet tendre ou d'une déclaration fugitive, comme au bon temps jadis ; mais il y joignait dévotement, pour se faire pardonner sa
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hardiesse, quelques strophes philosophiques et morales dans le goût de celles que voici :
S'il est vrai que de tout nous pouvons profiter, Lorsque nous avons l'âme bonne,
Vous aurez un sujet fort propre à méditer Dans l'Éventail que je vous donne.
En vous servant de lui vous penserez souvent Que ce monde n'est que du vent;
Que toutes les beautés qu'éclaire la nature, Dont l'éclat paraît si charmant.
Ne sont rien comme lui qu'une vaine peinture
Qui s'eftace dans un moment.
L'Eventail de la vie est l'image accomplie : Comme elle il se déploie, et puis il se replie.
Jusqu'à ce qu'il revienne à son premier repos. Enfin il nous apprend, belle et sage Sylvie, Ce que nous devenons à la fin de la vie, N'étant plus comme lui qu'une peau sur des os.
Un Révérend eût signé ce singulier et philosophique madrigal. Pascal en eût félicité Jacqueline, la poétesse de sa famille: Mais qu^en eussiez-vous dit, La Vallière d'avant le repentir, gracieuse Fontange et ardente Montespan ? qu^en eussiez-vous dit, aimables coquettes de la vivante Jeunesse de Louis, sinon qu'on se mourait à de tels discours, selon les termes de votre Joli langage, dans un Jeûne effroyable de divertissement.
Avec Philippe, grand duc d'Orléans, régent de France, l'aurore de nouvelles gloires se lève pour le plaisir, l'enjouement et la mutinerie féminine.