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Dans un séjour consacré par les belles,
L'ingénieux et favorable amour, Pour combler ses sujets de ses grâces nouvelles,
Vient d'établir une nouvelle cour.
Là, le déguisement des aimables mortelles Est fatal aux époux, mais propice aux amants; Et la divinité qui préside sur elles Invite tous les cœurs à ses amusements.
A cette charmante Régence TEventail renaît, nous pourrions dire refleurit, plus brillant dans les mains des femmes; il y est tenu avec plus de hardiesse, plus de langueur, plus de grâce que jamais. On pourrait croire qu'on y a remplacé le ruban dit Badin par un des grelots empruntés à la jolie marotte du temps, car la folie en fait son attribut : une folie troublante et friponne, dont Eisen a personnifié l'image au milieu de ses belles vignettes, qui jettent la gaieté et apportent le décolleté du siècle dans une coquette édition de VEloge de la Folie d'Erasme.
La mode des Eventails se généralisa, dès la Régence, avec les raffinements du luxe et du bienêtre ; il devint dès lors le compagnon absolu des femmes. Il apparut avec elles jusque dans les orgies des petits soupers et les ivresses des déjeuners sur l'herbe; il demeura à leur côté sur les sofas et lits de repos, dans le déshabillé du petit lever et dans le badinage des conversations galantes.
L'abbé Ruccellai, Florentin, fondateur de
Tordre des petits-maîtres -m^ et Tun de ceux qui apportèrent en France la J^^ ^^ mode des vapeurs, alla , avec un luxe que rie devaient pas dépasser plus tard les fermiers généraux Bouret et La Popelinière, jusqu'à faire servir sur sa table, les jours où il tenait joyeuse assemblée, de grands bassins de vermeil remplis d'essences, de parfums, de gants et d'Eventails, qui demeuraient à la disposition de ses convives musqués.
Les petits Éventails, qui avaient voltigé trop longtemps sous les coiffes noires de M""' de Maintenon, furent remplacés par des modèles plus élégants, mieux disposés, d'un coloris plus joyeux et de plus large envergure.
. Les Éventails des Indes et de la Chine pénétrèrent à profusion en France, et l'art des éventaillistes parisiens acquit un goût suprême, une grâce exquise d'enjolivement et de délicatesse de travail. On emprunta à la Chine le genre d'Éventails dits brisés, et l'on peignit sur les fragiles feuilles de vélin, sur de fins papiers ou de fines mousselines , des merveilles incomparables d'un faire surprenant, d'une
— -=- xonception et d'un
arrangement pres/^ j
"que toujours irréprochables.
Ce sont partout des fêtes
galantes, des scènes deTOlympe J d'i/ne nuditîb quelque peu libertine, des apothéoses azurées où les Grâces se multiplient, ou TAmour distribue des baisers. Ici, c'est Amphitrite radieuse sur sa conque nacrée; là. Adonis se meurt sous de lascives caresses; puis viennent les amusants personnages de la Comédie- Italienne dans des paysages d'un vert idéal : les Mezzetins, les Colombines, les Spavento, les Léandres aux poses languissantes, qui semblent soupirer pour des Isabelles passionnées et à la fois friponnes. Ce sont encore des parties de campagne, des chasses peuplées de chasseresses, ^ des plaisirs de l'Ile enchantée, des envolées d'Amours sur des nuages roses, des enguirlandements de fleurs qui encadrent de délicats mé- ^ ,^. dallions, ou de larges cartouches rocaille représentant des rendez-vous sous bois. Regardons : voici la Leçon d'épinette, la Déclaration d'amour , ou le Billet doux remis à la dérobée : tout cela dans une fraîcheur de
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coloration, dans une finesse de touche qui éclatent avec puissance dans les milieux pour mourir doucement vers les parties extrêmes de la décoration.
Sur quelques Eventails se lisaient de petits vers galants; tels ceux-ci, signés par Lebrun et que nous avons vus écrits sur vélin, parmi des mignardises enjolivées :
Carite aux dents d'ivoire, aux lèvres de corail, Aux yeux doux, au teint vM.... laissons tout cedétail; Se plaignait en été des chaleurs trop cruelles, Et pour lui servir d'éventail L'anaour lui laissa ses deux ailes.
Dans le Mercure de F}'ance d'octobre rjSo, on trouve ce détail curieux :
« Il y a des Éventails d'un prix considérable, qu'on porte encore excessivement grands, en sorte qu'il y a des petites personnes dont la taille n'a pas deux fois la hauteur d'un Eventail, ce qui doit tenir en respect les jeunes cavaliers badins et trop enjoués. »
C'est sans doute sur l'un de ces Eventails géants que Louis de Boissy, l'auteur du Babillard, écrivit ces vers coquets à une de ses maîtresses :
Deviens le protecteur de ma vive tendresse,
Bel éventail, je te remets mes droits; Et si quelque rival avait la hardiesse D'approcher de trop près du sein de ma maîtresse, Bel éventail, donne-lui sur les doigts.
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En dehors des Éventails signés par Watteau, Moreau, Lancret, Pater, Lemoine, Fragonard ou Baudoin, Gravelot, Gillot ou Eisen, en dehors de ces merveilles de l'art, il existait des Éventails à bon marché, d'un prix de quinze à vingt deniers. La monture en était de bois ing? crusté d'ivoire, et sur la feuille de papier grossier
on jetait pêle-mêle des fleurs, des trophées champêtres, de lourds médaillons ou des cartouches qui contenaient des chansons.
Vers le milieu du siècle, il y avait à Paris cent cinquante Maîtres-Éventaillistes, et d'après un ouvrage curieux, le Journal du Citoyen, publié à La Haye en 1754, nous pouvons reconstituer à peu près le prix des Eventails à cette époque.
Les Éventails en bois d'or se payaient de 9 livres à 36 livres la douzaine; ceux en bois de palissandre ne valaient que 6 à 18 livres. Pour les Éventails en bois demi-ivoire, c'est-à-dire les maîtres brins en ivoire et la gorge en os, on devait payer jusqu'à 72 livres; pour ceux entièrement fabriqués en ivoire, 60 livres, et même de 3o à 40 pistoles la douzaine; les feuilles étaient de il peau parfumée ou de papier, et les montures se
trouvaient souvent enrichies d'or, de pierres fines et d'émaux peints.
Les Éventaillistes furent réunis aux tabletiers et aux luthiers par l'édit du 11 août 1776, et,
— 8o — par le même édit,la peinture et le vernis relatifs à ces professions leur furent attribués en concurrence avec les peintres-sculpteurs.
Il nous faut mentionner, sans nous y étendre (car l'étude des Eventails de ce genre nous demanderait plusieurs pages très abstraites), le fameux vernis très fin que le peintre en voitures Martin inventa à l'usage des éventails connus sous la dénomination d'Éventails en vernis Martin, et qui , par le brillant et la tonalité, rivalisent avec les plus belles riaquesde la Chine et du Japon.
C'est surtout au xvni^ siècle que rÉventail rentre dans la Physiologie de la toilette féminine, avec la boîte à mouches, les flacons de senteurs, les poudres ambrées et toutes les délicates armes de la femme que les amours apprêtent et qu'ils distribuaient autrefois aux mignonnes petitesmaîtresses à vapeurs, lorsque celles-ci recevaient à leur toilette du matin l'espiègle abbé porteur de madrigaux et l'auteur à la mode, qui venaient admirer le petit air chiffonné de la belle divine, ou sa fraîcheur de Dévote reposée.
Dans les salons du siècle ou Pesprit français brillait encore d'un si vif éclat, dans les hôtels de Nevers, de Bouillon ou de Sully à Paris, du château de Sceaux, chez la duchesse du Maine, dans toutes les sociétés choisies où la politesse, le bon goût et les talents se donnaient rendez-vous, TEventail déployair ses grâces entre les mains des jolies femmes. On se pâmait moins précieusement que dans le salon bleu d'Arthénice, mais on minaudait davantage, surtout lorsque ces dames formaient cercle pour entendre la lecture d'un poème ou d'un conte en vers que lisaient La Fare, Vergier, Jean-Baptiste Rousseau ou le petit abbé de Bernis, que Fariau de Saint-Ange appelait spirituellement : un poète à Éventail.
L'Éventail acquérait alors un charmant langage; il soulignait les moindres nuances et les sentiments les plus divers. Parfois même il tombait à terre en signe de dépit, lorsqu'il s'agissait de définir une énigme versifiée dont il était l'objet, telle que la suivante, restée la plus célèbre, croyons-nous, de toutes celles du siècle faites sur le même sujet :
Mon corps n'est composé que de longues arêtes, Et je n'eus de tous temps que la peau sur les os. Je brille en compagnie, et sans aucun repos, Dans le fort de Tété je suis de toutes fêtes.