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Par un petit effort, je cause un doux plaisir,
Et dans plusieurs replis tout mon corps se rassemble;
Mes os par un seul nerf se tiennent tous ensemble,
Et sans les séparer on peut les désunir.
Sans avoir du serpent la prudence en partage,
Comme lui quelquefois je puis changer de peau,
Et, répandant aux yeux un nouvel étalage,
On ne me connaît plus, tant je parais nouveau.
On en donnait alors sa langue au chat', à moins qu^une petite-maîtresse ingénue ne poussât un £ûp[ixa dans un cri de joie et ne mît son Eventail en avant comme solution au problème.
Rabener, dans ses Satyi-es, au chapitre : Moyens de découvrir à des signes extérieurs les sentiments secrets, n^a fait que donner une idée superficielle du langage des Éventails, dans ces quelques lignes que nous traduisons :
« Une femme qui critique la parure de celles de sa société a une manière particulière de jouer de rÉventail. Ce meuble prend une toute autre tournure quand celle qui le porte est offensée. Quand une femme agite son Eventail et qu'en souriant elle regarde sa main et le miroir , c'est, selon moi, une preuve qu'elle ne pense à rien, ou, ce qui est la même chose, qu'elle ne pense qu'à soi, ou enfin qu'elle attend avec impatience l'heure à laquelle elle a donné rendez-vous. Quand une femme à la promenade rencontre un de ses soupirants et qu'elle laisse tomber son
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Eventail, c'est une invitation; si elle y joint un coup d'œil, c'est une avance. Au spectacle, applaudir en frappant sa main de son Éventail veuidire : « Tauteur m'a fait une lecture; il m'a dit que j'étais charmante, donc sa pièce est bonne, et ceux qui ne l'applaudiront pas sont des monstres. »
Bien plus étudiée est la dissertation de la Baronne de Chapt dans le tome premier de ses Œuvres philosophiques. Cette savante douairière constate cent manières de se servir de l'Eventail et remarque à bon droit qu'une femme du meilleur ton aurait beau prendre du tabac aussi agréablement que le Duc de *** , se moucher aussi artistement que le Comte de *** , rire aussi finement que la Marquise de *** , allonger le petit doigt aussi à propos que la Présidente de ***, tous ces rares talents ne la dispenseraient pas de savoir user galamment de l'Eventail. « Il est si joli, dit-elle, si commode, si propre à donner de la contenance à une jeune demoiselle et à la tirer d'embarras, lorsqu'elle se présente en un cercle et qu'elle rougit, qu'on ne saurait trop l'exalter. On le voit errer sur les joues, sur la gorge, sur les mains avec une élégance qui produit partout des admirateurs. Aussi, une personne bourgeoisement mise, qui n'a d'esprit que comme ça, qui n'est belle que comme ça, selon
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' le mot du jour, devient supportable si elle connaît les différents coups d'Éventail et si elle sait les adapter ^à propos.
fe ' '( L'amour se sert de l'Eventail comme les
enfants se servent d'un hochet, et lui fait prendre ^ toutes sortes de figures, Jusqu'à se briser et à f 'ny^ tomber mille fois par terre. Combien d'Eventails que l'amour a déchirés !
Ce sont les trophées de sa gloire et les images des caprices du beau sexe.
« Ce n'est pas une chose indifférente qu'un Eventail qui tombe.
Une pareille chute est ordinairement réfléchie, comme servant à faire connaître l'ardeur et la célérité des soupirants. On court, on se prosterne, et celui qui •.^-^-•iS^'^* le premier relève l'E- ^"X'iîtei^"^' ventail en sachant bai- •• J'| ser la main à la déro- *ibée remporte la vie- ^f^]l Ibire. On lui sait gré de sa promptitude, et
c'est alors que les yeux, en signe de remerciement, parlent plus haut que la bouche même. »
Quel rôle brillant l'Eventail ne fait-il pas, remarque encore la judicieuse baronne de Chapt (?), lorsqu'il se trouve au bout d'un bras qui gesticule et qui salue du fond d'une voiture ou d'un jardin. Il dit à qui sait l'entendre que celle qui le tient entre ses mains est ravie de vous voir. Ce n'est pas tout. Lorsqu'on veut se procurer la visite d'un cavalier qu'on soupçonne amoureux, on oublie son Éventail et très souvent cette ruse réussit ; car, ou l'Éventail est apporté par le galant luimême, ou il est renvoyé avec des vers élégants qui l'accompagnent et qui donnent presquetoujours lieu à une réponse. L
Que de fois, pour complaire aux dames, n'a-t-on pas chanté l'Éventail dans ce coquet xvni* siècle ! On faisait mille contes sur ses charmes, son esprit, son origine. Nous avons déjà parlé de la jolie fable de Nougaret sur l'origine des Éventails ; celle du poète comique Augustin de Piis mérite également d'être ' "' "^ conservée, parmi ces poésies fugitives dans lesquelles la
la facilité supplée au talent et où Tart de plaire fait oublier Part poétique. Voici cette fable-chanson, extraite des Babioles littéraires et critiques, et qui se disait autrefois sur l'air : « Tout roule aujourd'hui dans le monde».
Ne chantons plus cette fable sur ce vieil air oublié, mais du moins consignons-la dans ce recueil :
Un jour Cupidon solitaire, Les œuvres d'Ovide à la main^ Dans son parc royal de Cythère, Suivait bonnement son chemin, Quand tout à coup voyant les traces De six petits pieds délicats, Il calcula que les trois Grâces Avaient bien pu former ces pas.
Vers ces déesses ingénues
Le voilà qui court promptement ;
On sait qu'elles vont toutes nues,
On sait qu'il va sans vêtements.
Quand ces trois sœurs se virent prises
Par ce petit prince effronté,
On dit qu'elles furent surprises ;
Mais on dit qu'il fut enchanté.
Cupidon, qui venait de lire
Justement la fable d'Argus,
Dit qu'il donnerait son empire
Pour avoir autant d'yeux, et plus.
Mais les Grâces, moins immodestes
Que l'enfant gâté de Cypris,
Sentirent sur leurs fronts célestes
Les roses se changer en lys.
De leur main gauche avec mystère,
Ces trois sœurs ont voilé leur front.
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De l'autre en perpendiculaire, Devinez ce qu'elles feront ?
Elles voudront, la chose est claire, Cacher leurs deux yeux à la fois; Alors il sera nécessaire D'écarter tant soit peu les doigts.
Ainsi la chose arriva-t-elle.
Et, comme je l'avais prévu.
L'amour, de ce trio femelle.
Vit à la fin qu'il était vu; Mais, sans déranger ces rusées.
Par un industrieux travail, Sur leurs mains ainsi disposées, Il imagina l'Éventail.
Le sexe en adopta la mode.
Et l'on sait que cet ornement Surtout en été fut commode.
Joint l'utile avec l'agrément.
Pour cacher la pudeur d'usage Contre un beau front le papier sert.
Et les brins forment un passage Par où l'œil voyage à couvert.
Donner à l'Eventail cette gracieuse origine où FAmour surprend les Grâces et est surpris par elles, voilà une affabulation bien digne du dernier siècle et qui vaut mieux pour nous que toutes les dissertations archéologiques qui ne prouvent que l'ignorance des savants et l'origine de l'ennui qu'ils causent.
Lorsqu'après toutes les petites intrigues de cour la comtesse du Barry fut enfin présentée, le 22 août 1770 par la comtesse de Béarn, à un retour de chasse, au grand scandale du clan des
Choiseul, elle fit une entrée superbe, la tête haute, couverte de bijoux, étalant sur sa gorge un Eventail du plus haut prix, qui assurait son maintien et semblait affirmer par son attitude qu'elle mettait toutes voiles dehors et terrassait enfin les ennemis acharnés à sa perte. L'Éventail jouait encore ici un rôle historique dont nous ne développerons pas l'importance. Tandis qu'il s'ouvrait glorieusement dans les mains de la du Barry, il se fermait et frémissait de dépit dans les mains de la duchesse de Grammont. Invoquons seulement par antithèse ce quatrain qu'enregistra Maurepas et qui vise évidemment la favorite :
La sultane du grand sérail De gouverner s'avisait-elle, Son histoire en chanson nouvelle Se lisait sur un Éventail.
N'est-ce pas le cas de citer ici, à propos de toutes ces reines de la main gauche, des demoiselles de Nesles, de M™'= de Châteauroux, de la Pompadour et de la petite Lange, ces vers ingénieux de Mérard Saint- Juste?
Dans les temps reculés, comme aux siècles où nous sommes, Les rois, le sceptre en main, commandèrent aux hommes. UÉventail, plus puissant, commande même aux rois.
Si des intrigues de la cour nous passons au foyer de la Comédie ou de TOpéra^, nous rencontrerons toujours
l'Eventail, aussi bien dans les mains de Zaïre, d'Elmire ou de Roxelane que dans celles des Luciles, des Orphises, des Florises ou des Lisettes.
Au foyer des acteurs, partout on voyait l'Eventail s'agiter dans les conversations aimables auxquelles prenaient part des gentilshommes de la chambre, qui, comme Richelieu, savaient ambrer le vice, ou des abbés folâtres qui allaient de groupe en groupe porter leurs saillies et leurs coquetteries friponnes. En 1763, Goldoni lit représenter à la Comédie italienne une pièce en trois actes, intitulée l'Eventail, qui obtint un succès assez vif. — « Il existait à l'Opéra, constate M. Adolphe Jullien dans son Histoire du costume au théâtre, un singulier usage. Une actrice n'aurait pas cru pouvoir se dispenser de tenir quelque chose à la main pour entrer en scène. Thélaïre avait un mouchoir, Iphigénie un Eventail, Armide, Médée, toute fée et enchanteresse tenait une baguette d'or, figure de son pouvoir magique. »
Dans la comédie mêlée d'ariettes : Ninette à la cour, de Favart, Fabrice, le confident du prince Astolphe, fait revêtir d'habits magnifiques l'ingénue que son
illustre maître veut séduire et lui présente un Éventail comme complément de sa toilette de grande dame. — A quoi ceci sert-il ? questionne gentiment Ninette, et Fabrice de répondre :
Je vais vous en instruire :
Pour la décence et pour la volupté,
C'est le meuble le plus utile!
Sur les yeux, ce rempart fragile A la pudeur semble ouvrir un asile
Et sert la curiosité.
En glissant un regard entre ses intervalles, D'un coup d'œil juste on peut en sûreté Observer un amant, critiquer ses rivales; On peut, par son secours, en jouant la pudeur. Tout examiner, tout entendre.
Rire de tout, sans alarmer l'honneur.
Son bruit sait exprimer le dépit, la fureur;
Son mouvement léger, un sentiment plus tendre.
L'Eventail sert souvent de signal à l'amour. Met un beau bras dans tout son jour.
Donne au maintien que l'on sait prendre .
Des airs aisés et naturels
Enfin, entre les mains d'une femme jolie, C'est le sceptre de la folie Qui commande à tous les mortels !
Il fallait voir dans cette scène la charmante Ninette Favart, la chère petite nièce Pardine, Taimable tourne-tête de l'abbé de Voisenon, Tancienne Justine Chantilly, soulignant de son Éventail sa surprise et ses maladresses à s'en servir. C'est à de telles espiègleries, à ces gen-
tillesses de l'adorable comédienne que 1 queur de Fontenoy rendit les armes.
L'Eventail à lorgnette, que nous avons entrevu au xvn* siècle d'après une note du Menagiana, reprit une nouvelle vogue vers la seconde moitié du xvni^. Dans un entrefilet de la feuille Nécessaire de 1759 nous lisons en effet :
« La curiosité étant égale dans les deux sexes, et les femmes aimant presque autant que nous à rapprocher d'elles les objets qui leur paraissent intéressants, on a imaginé le moyen de satisfaire ce désir sans blesser la modestie : on enchâsse dans les maîtres brins d'un Eventail une lorgnette, dont les dames peuvent faire usage sans se compromettre, et qui forme une espèce de contre-batterie qu'elles peuvent opposer aux lorgnettes indiscrètes de nos petits-maîtres. »
Cette mode mériterait de revivre aujourd'hui ; mais donnons encore l'hospitalité à ce curieux fait-Paris du même journal, à la même date :
« Il vient d'éclore dans l'empire de la mode un petit phénomène qui pourra bien avoir son succès comme tant d'autres de la même espèce : c'est un Eventail fort riche et d'une forme différente de tous les autres. Sa sculpture et sa découpure sont d'un goût tout à fait nouveau. Ce que cet Éventail a- peut-être de plus agréable, c'est que, lorsqu'il est fermé, il a la forme d'un bouquet. Le sieur Le Tuteur, qui l'a inventé et qui
à Paris, paraît un homme capable d'imaginer et d'exécuter beaucoup de ciioses de ce genre. »
Cet Eventail à cocarde, bien connu de nos jours, et qui se replie sur lui-même par un ruban placé dans le manche et qu'on tire à volonté, nous amène à la Révolution, où tout était cocarde. Dans la bourgeoisie et le peuple, nous retrouvons l'Eventail aussi bien dans la foule à l'ouverture des états généraux où il s'épanouit au soleil de mai, aux fenêtres et balcons de Versailles parmi les étoffes précieuses, les jolies toilettes et les fleurs, que plus tard, au 14 juillet, dans le grand mouvement de Paris qui montra les femmes du faubourg Saint- Antoine incitant les citoyens à la prise de la Bastille et semblant désigner de ce frêle colifichet la vieille forteresse qui symbolisait à leurs yeux l'esclavage, le despotisme et la tyrannie.
Lors de la Déclaration des droits de l'homme, l'Eventail, seule arme de la femme, applaudissait l'ère de la liberté, comme si, par une sorte d'instinct^ la femme avait compris que ces droits de l'homme étaient bien un peu les siens et qu'elle devait caresser des espérances d'une indépendance et d'une puissance nouvelle.
L'Eventail, comme toutes les modes du jour, se fit à cet instaijir
politique. La Loi, la Justice, la Raison remplacèrent dans les figures les nymphes roses et les coquettes bergères Watteau de Tancien régime. On le cerna de tricolore, on le sema de cocardes, et pendant que l'Eventail révolutionnaire faisait rage à Paris dans les mains frémissantes des fières citoyennes, les ci-devant emportaient à l'étranger les chefs - d'œuvre de décoration des Éventails monarchiques, toutes les jolies gouaches de ces artistes hors ligne qui ne songèrent qu'aux grâces et à l'expression artistique du véritable génie fran- f^}
« Il est un fait à constater, nous disait un grand éventailliste parisien, c'est que les émigrés em- , portèrent presque tous leurs y- Éventails avec leurs ^-
premiers objets de nécessité; tous ces merveilleux Eventails que Ton retrouve à Pétranger proviennent de l'émigration. Mais au prix de quelles tristesses, de quelles larmes, de quels souvenirs douloureux , les belles disgraciées durent-elles se défaire de ces ornements, compagnons de leurs glorieuses séductions, lorsque vinrent les jours de détresse et d'abandon ! »
Au commencement de la Révolution, entre autres choses politiques peintes sur les feuilles de papier ou de satin, on avait fait des Éventails dits : aux états généraux, comme il paraît par ce passage d'une brochure du temps, intitulée la Promenade de province, et qui a un assez joli caractère pour être inséré ici :
« III" Conférence. — L'abbé. — Vous avez là un charmant Eventail, madame, très joli, sur ma parole. Comment nommez-vous ces Eventails-là?
Mimi. — Je vous croyais plus au courant, l'abbé. On appelle ça des Éventails aux états généraux. (Elle lui en donne un coup sur les doigts. )
L'abbé. — Voyons cela, madame... Oui, aux états généraux. Je m'y connais un peu. Voilà apparemment M. Necker sur son trône.
Mimi. — Eh! non, c'est le roi.
L'abbé. — Oui, le roi. De ce côté cet homme en violet représente apparemment la religion.
Mimi. — Non, c'est la Ferme générale.
jj.
L'abbé. — A gauche, cette grande femme, n'est-ce point la France qui remercie le souverain?
Mimi, — Point! c'est Minerve qui lui présente les attributs de la gloire et de la sagesse.
L'abbé. — Et ce grand homme assis, et ce petit homme debout avec son cordon bleu, que font-ils là ? Ah ! je devine : ce sont les gardes du corps.
Mimi. — Vous êtes heureux ! ce sont les emblèmes de la noblesse et du clergé qui abdiquent leurs privilèges.
L'abbé. — Tout cela est très joli , très joli, en vérité.
Mimi. — Vous ne voyez pas tout. Il y a une chanson.
L'abbé. — Une chanson? Ah! vous savez comme j'aime les chansons nouvelles ! C'est ma folie, que les chansons. Voyons, voyons. (Il turhite entre ses dents: ré, ré, mi, lit, si, si, si, ut, si, la.) Boni c'est un six-huit. Je sais cet air-là. Vous allez voir. (Il chante: le roi fait du bien à la France.)
Mimi. — Chantez donc plus bas, on vous écoute.
L'abbé. — Le mal !
Mimi. — Voulez-vous faire une scène ? (Tendrement. ) Et n'aurez-vous pas le temps de la chanter ce soir?
Lorsque la Terreur se mit à répandre sa tyrannie sur la France, ces aimables tableaux des Mimi et des petits abbés disparurent pour faire place aux drames de sang, aux femelles hideuses de la révolution, aux tricoteuses inexorables et aux farouches lâcheuses de guillotine. Les dernières femmes, vraiment femmes du xvni^ siècle, qui apparurent se montrèrent sur la fatale charrette dans le flot grondant du peuple déchaîné. C'étaient M""' Roland, les dames de Maillé, de Bussy, de Mouchy, Elisabeth de France, qui toutes allèrent droit au supplice, héroïnes admirables qui conservaient encore à cet instant funeste les grâces d'autrefois, le charme et la beauté de cette Coquette à l'Eventail de Watteau, qui avait jadis symbolisé toute la mutinerie heureuse de leur éclatante Jeunesse.
Seule, M'"^ du Barry ne sut pas mourir aussi gracieusement qu'elle avait tenu l'Eventail; seule, elle se cramponna à la vie, tremblante, prise de lâcheté, disant de sa voix d'enfant caressant : f « Encore un moment, monsieur * le Bourreau, je vous prie, encore un moment. »
Sur les Eventails de la Révolution se lisait la devise républicaine: Liberté, Égalité, Fraternité, ou bien le cri : Vive la nation. Quelquesuns portaient le R. F. et les emblèmes de l'Égalité : le triangle et le bonnet phrygien. Il y eut aussi les Eventails à la Marat, qui évoquent Timage de Charlotte Gorday, telle qu'Hauer la représente auprès de la baignoire de Vami du peuple, son Éventail d'une main et de l'autre le couteau qui vient de frapper.
Cet Éventail de Charlotte Corday est mentionné dans le dossier de son procès devant le tribunal révolutionnaire, et il reste constant que celle-ci n'abandonna pas son Éventail pour frapper Marat; elle semblait, dans la farouche beauté de son fanatisme, vouloir conserver le sceptre de la femme en usurpant pour un instant la puissance et l'énergie d'un héros de l'histoire. Le 10 Thermidor dissipa enfin les ténèbres épouvantables de la Terreur. « Alors, remarque M. Blondel, tout se réveilla comme au sortir d'une longue léthargie. Fatiguées de la barbarie, les femmes portèrent leurs aspirations vers les nobles folies du luxe, vers les prodigalités et vers les fêtes. On vit M"" Tallien, surnommée Notre-Dame de Thermidor, M'"^ de Beauharnais, la comédienne, M"° Contât, l'hétaïre, M'" Lange et enfin M™"' Récamier tenir tour à tour le sceptre de
la mode ; quel sceptre en ce cas pourrait le disputer à rÉventail ? »
M"' Tallien raconte que sous le Directoire les femmes portaient des Éventails en crêpe, à paillettes ou en cèdre odorant, ou de gris moucheté des Indes. Ce sont des Eventails de ce genre que Bosio, dans sa Promenade de Longchamps, plaça entre les mains des élégantes de l'an X de la République. Une autre gravure de modes, datée de thermidor an VIII, représente également une Merveilleuse étendue sur un divan, occupée à s'éventer avec un petit Éventail en palissandre, dont la feuille est en papier uni de couleur verte; elle s'écrie, selon la prononciation du temps : « Ah ! qu'il fait saud ! »
On ne chante plus alors de sombres chansons sur la guillotine, l'Éventail peut avoir son tour et un poète, aujourd'hui oublié, Desprez, composa les couplets suivants sur l'air : Vous m'ordonne\ de la brûler.
On a chanté le paravent, L'Éventail est en scène ; L'un éloigne à propos le vent, Et l'autre le ramène.
De tous ses feux, de tous ses traits, Lorsque l'été nous presse, L'Éventail appelle un air frais, Un souffle qui caresse.
^^j^êA.:
Retenu dans ses plis nombreux
Entre les mains des belles, Zéphir, pour éteindre leurs feux,
Semble agiter ses ailes.
De cheveux il fait voltiger
Une tresse incertaine.
Ou soulève un fichu léger
Qu'entr'ouvre son haleine.
L'Eventail peint tout ce qu'on sent,
Tout ce qu'un cœur éprouve.
Il flatte, il refuse, il consent,
Il condamne, il approuve.
Aux pieds d'un amant qu'interdit
L'aveu qu'il craint de faire...
L'Eventail tombe avec esprit
Pour engager l'affaire.
Fait-on un conte un peu joyeux
Qu'Aglaé n'ose entendre, L'Éventail s'ouvre et sur ses yeux
Il est prompt à s'étendre.
Voile aimable, chaste ou trompeur,
Mais toujours plein de grâce, Un Éventail sert la pudeur
Ou du moins la remplace.
J'ai vu l'Éventail factieux, Et d'un parti contraire, De jolis doigts séditieux
Déployant la bannière.
L'opinion, comme autre part, Chez nous guide infidèle, Portait alors un étendard Tout aussi léger qu'elle.
' L'Eventail factieux dont parle ici le chaftôpnnier eut grand succès dans le monde des Merveilleux et des Merveilleuses; il produisit plus d'une de ces mêlées terribles que signalent les mémorialistes et dans lesquelles les Pouvoirs exécutifs des Muscadins eurent fortement maille à partir contre la résistance des Jacobins. On se souvient de la petite émeute de Tan III. L'Eventail séditieux en fut peutêtre la cause, car alors le jeu de l'Éventail avait une expression particulière^, un signe distinctif : on peignait sur ses feuilles, dans les branches d'un saule, les traits de Louis XVI, de Marie- Antoinette et du Dauphin, et comme dans nos questions à l'ordre du jour vers 1878, on ne disait pas: Cherche:{ le roi , comme nous avons dit : Cherche:{ l'infortuné Bulgare, on entr'ouip t délicatement l'Eventa^ à'une certaine
façon, on laissait entrevoir le nez bourbonien de Louis XVI ou la haute coiffure de la reine; ce n'était rien, mais on s'était compris. Les ornements de l'Éventail, les nœuds, les rubans à l'aquarelle demeurèrent longtemps tricolores. Il se portait à la ceinture comme la Balantine, nom dont on avait décoré l'aumônière et l'Eventail promettait encore plus de souriantes aumônes que jamais aumônière ne contint d'écus. On le trouvait en tous lieux, ce coquet Éventail, sabretache de la mode, qui battait aux genoux des femmes, dans toutes les promenades, à tous les jardins de plaisance, à toutes les fêtes : à Tivoli, à Idalie, à i'Élysée, au pavillon de Hanovre, à Frascati, à Bagatelle, au petit Coblentz et dans ces Galeries du Palais-Egalité, dont Boilly devait, quelques années plus tard, fixer la physionomie avec leur public grouillant de nymphes mi-vêtues, de beaux militaires conquérants , de bourgeois épeurés, tout ce monde de filles d'amour, de camelots et de flâneurs, mélange curieux de citoyens, de prostituées et de soldats de toutes armes, qui anima ces fameuses galeries de bois pendant le cours du premier Empire.
C'est aussi chez le dieu Vestris qu'il faut voir l'Eventail sur la fin du Directoire, dans tous les bals innombrables qui se produisirent à Paris, depuis le Bal de Calypso, VHôtel de la Chine, l'hôtel Biron, jusqu'au Bal des Zéphyrs et au fameux Bal des Victimes, où l'Éventail, également nommé à la Victime, se glissait à la ceinture pendant les contredanses
pour être déployé gracieusement au moment du repos, lorsque, toutes rouges de plaisir et d'excitation, les languissantes danseuses tombaient gentiment pâmées sur un siège, semblant demander grâce à leur cavalier.
L'Éventail entièrement découpé à Jour et à brins reliés par une faveur devint de mode; il était fait de matières comprimées qui donnaient des dessins en relief, ou bien encore en métal, en ivoire et en corne. Les Eventails parfumés auraient, paraît-il, fait également fureur, si nous en croyons une note du journal le Menteur, citée par M. Blondel, et qui nous apprend qu'aux fameux concerts Feydeau, lorsque le chanteur Garât, l'enfant chéri du succès et des belles, entrait en scène, un murmure sympathique parcourait la salle et, ajoutait le courriériste, « à ce moment, les têtes mobiles s'agitent, les plumes voltigent, les Eventails à la Civette frémissent ».
Lorsque la paille fut -adoptée pour les chapeaux, les rubans, les panaches, les ceintures et les glands, l'Eventail ne resta pas en arrière et fut coquettement fabriqué au goût du jour. « Ce n'est plus que paille dans la toilette appauvrie des dames, disent MM. de Goncourt dans leur Sociétéfrancaise pendant le Directoire : cornettes de paille, bonnets de paille, éventails de paille.
— io3 —
et , sur les paillettes proscrites, écoutons la
chanson du temps :
Paillette aux bonnets.
Aux toquets.
Aux petits corsets!
Aux fins bandeaux, Aux grands chapeaux, Paillette.
Aux noirs colliers^ Aux blancs souliers.
Paillette.
Paillette aux rubans,
Aux turbans, On ne voit rien sans
Paillette,
Vers le premier Empire on vit apparaître des Éventails minuscules, appelés lilliputiens, qui avaient juste Pampleur nécessaire pour masquer à peine un sourire indiscret ou une rougeur subite. L'ancienne chanoinesse deBourbon-Lancy, M™* de Genlis, qui avait vu bien des révolutions dans les modes, constate avec une pointe d'amertume cette réduction de l'Éventail dans son Dictionnaire des étiquettes :
«Au temps où Ton rougissait encore, dit l'auteur des Annales de la Vertu, dans ce temps oii l'on voulait dissimuler son embarras et sa timidité, on portait de grands Éventails ; c'était à la fois une contenance et un voile. En agitant son Éventail, on se cachait; aujourd'hui l'on rougit
peu, on ne s''intimide point, on n'a nulle envie de se cacher et Ton ne porte que des Eventails imperceptibles. ))'
Ces imperceptibles, néanmoins et quoi qu'en dise l'aimable comtesse, faisaient encore belle figure dans les salons de la rue du Bac, à V Abbaye au Bois, chez M"" Récamier et dans toutes les petites réunions, alors qu'on jouait de la harpe et du théorbe devant les hussards d'Augereau et que les poètes du temps déclamaient pompeusement des acrostiches sur VEventail dignes d'être insérés dans quelques feuilles littéraires comme VEcharpe d'Iris ou V Album des arts.
Un parnassien irrémédiablement enfoui sous la poussière de l'oubli a laissé cet acrostiche assez habile sur l'Eventail, auquel nous donnons l'hospitalité comme marquant la forme et l'esprit d'alors.
frj'Ve n'a point connu mon élégant travail; <jénus m'imagina. Le féminin bercail, trjt maint peuple rôti qui tout cru mange l'ail, 2;érine à l'Opéra, Fatmé dans le sérail, .-prouvent dans mon secours un utile attirail. > l'aide de mon jeu, savant dans son détail, —•ris à plus d'un cœur a fait faire un long bail. r"e sceptre d'une belle est vraiment l'Éventail.
N'était-ce pas bien l'époque sentimentale où Fiévée conçut la Dot de Sm^ette et où Hyacinthe Gaston écrivait ce quatrain dans VAdolescejîce ou la Boëte aux billets doux?
Un Éventail qui tombe à terre, Un livre, un ruban, une fleur, Tout sert à l'amoureux mystère :
Rien n'est perdu pour le bonheur.
Cet Éventail de TEmpire qui apparaît à Taurore de notre siècle au milieu d'une , fièvre de conquêtes et de guerres san- V glantes, cet Eventail qui salua les vie- toires de nos soldats sur les balcons des villes d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, \ cet Éventail qui indiqua de si galants rendez-vous à nos brillants officiers couverts de gloire, cet Éventail enfin qui saluait le courage au passage, devait, comme dans les drames et pièces militaires de l'ancien Cirque, Jouer également son rôle sur les champs de bataille, dans les mains d'une vaillante cantinière donnant ses soins aux blessés, éventant leurs visages brûlés par le soleil, avec ces attentions, ces douceurs, presque cette maternité qui reste latente chez toutes les femmes et qui font d'elles des anges de dévouement, d'admirables sœurs de charité.
•Dans les soirées et les réceptions mondaines, la maîtresse de céans avait acquis un art tout nouveau dans l'usage expressif et bienveillant de l'Éventail. Lady Morgan, ci-devant miss Owenson, dans son ouvrage
— io6 — sur la France et à propos d'une réception chez la duchesse de la Trémoille, fait mention de cette particularité lorsqu''elle écrit :
« La manière dont une Française reçoit la visite des personnes de son sexe est civile et respectueuse. On peut y remarquer une teinte de cérémonie, mais elle porte toujours l'empreinte de la politesse et de l'attention. L'accueil qu'elle fait aux hommes est, en général, prévenant, mais ne manque pas d'une certaine dignité. Elle ne se lève pas de son siège, elle paye leur salut d'un sourire, d'un mouvement de tête, d'un bonsoir, d'un bonjour, d'un comment cela va-t-il ? ou de quelque autre petite marque d'attention très coquette, comme un coup d'Eventail qui dit bien des choses, une main qu'elle présente à baiser, une expression de surprise agréable en les voyant paraître sans être attendus. C'est un air, c'est un regard, c'est quelque chose, ce n'est rien, et prétendre en faire la description ou la définition serait une témérité. »
Les feuilles des Éventails portaient alors eomme ornements décoratifs des trophées guerriers, des casques, des cuirasses, des canons croisés, le portrait de Bonaparte avec le chapeau légendaire et fameuse redingote grise -, d'autres dissimulaient un écusson royal ou un semis de fleurs de lis qui peignait un désir de restauration bourbonienne; d'autres encore, décorés- à
la grecque ou à la romaine, offraient des images de Calypso rêveuse, des scènes vagues de Héro et Léandre , des Cornélie montrant ses bijoux, ou des emblèmes de Tantiquité interpréte'e à la moderne, selon le vilain goût Pompier ressuscité par David et ses disciples.
Quelques Éventails brisés étaient garnis de tafifetas découpé et appliqué sur gaze, tandis que d'autres étaient simplement enjolivés de paillettes d'acier ou de cuivre, selon l'aspect des bijoux du Petit Dunkerque. Victor-Etienne de Jouy, l'académicien, qui comparait le sein des femmes à des globes d'albâtre ciselé par les Grâces, de Jouy, l'ancien militaire, auteur du Franc Parleur, raconte, au cours des cinq volumes de son Ermite de la Chaiissée-d'Antin, qu'ayant été parrain vers le mois d'août 1811, il dut acheter chez Tessier, parfumeur à la Cloche d'or ^ une corbeille de baplême, et il ajoute que, pour la somme modeste de 420 francs, la demoiselle, de comptoir mit dans cette corbeille un bouquet de fleurs artificielles, quelques sachets, deux flacons d'essence de rose, un collier de pastilles du Sérail, six douzaines de paires de gants et enfin dettx éventails^ l'un brodé en acier selon la mode, l'autre en écaille blonde et à lorgnette.
C'est à cette époque que firent leur apparition les curieux Eventails brisés pour bal, en peau d'âne, sur laquelle les dames écrivaient à la
mine de plomb ou avec une épingle d'argent les noms de leuis cavaliers pour la valse ou le quadrille, ^■^-^â^ous la Restauration, les Eventails se firent " un instant ajiagrammatiques, c''est-à-dire qu'au moyen d'un mécanisme ingénieux la légende ou 4e mot, qui se trouvait écrit sur la feuille ou les brins, se changeait brusquement parla transposition des lettres; au lieu de i^oma, on lisait -4mor, et ainsi de suite.
On reprenait également volontiers les petits vers ou madrigaux qu'on disait aux dames. Louis XVIII, qui citait mieux et plus souvent qu'il ne composait et qu'on proclamait poète pour peu que sa mémoire le servît bien, le ci-devant Monsieur, écrivit un jour sur la lame d'ivoire de l'Eventail d'une dame inconnue ce joli quatrain demeuré célèbre :
Dans le temps des chaleurs extrêmes, Heureux d'amuser vos loisirs, Je saurai prés de vous ramener les zéphirs; Les amours y viendront d'eux-mêmes.
Et tous les courtisans de s'exclamer, alors que Louis XVII I, bien loin d'avoir imaginé le quatrain, l'avait très effrontément dérobé à l'auteur de l'Empire de la Mode , au spirituel poète académicien
Leraierre, sans e!
gare, et tout heu- ■* - -^-r^
reux de l'attribution qu'on voulaii bien lui en faire.
Aujourd'hui chacun cite encore ce fin madrigal comme un des plus gracieux spécimens de l'esprit de Louis XVIII. Rendons à Le-^^ mierre ce qui est à Lemierre , les flatteurs n'étant plus là pour protester.
La littérature de la Restauration n'avait rien, au reste, des mignardises et des finesses malicieuses^aj du xvin* siècle. L'esprit pratique semblait s'êtr^ éthéré dans une sentimentalité larmoyeuse ett^ dans un idéal bleu qui montait au zénith et se confondait avec lui. Le Génie du christianisme et les Méditations de Lamartine, parus plus tard, avaient apporté dans les âmes avec leur langage harmonieux un charme mystérieux de souffrance, une sensation troublante qui dépêtrait l'amour de la matièrei
— no — et le faisait d'un platonisme nourri de chimères, basé sur des affinités que Stendhal chercha à définir par sa théorie de la Cristallisation. L'amour sanglotait et ne riait plus ; dans la main des femmes l'Éventail avait pris quelque chose de ce replié sur soi-même qui était le signe distinctif de cette époque exsangue et sensitive à l'excès. Il exprimait l'abattement, la mélancolie profonde , la sombre névrose des cerveaux ; il ne s'ouvrait plus avec cette crânerie d'antan pour comprimer le rire ou cacher un baiser des lèvres ; il demeurait entr'ouvert ou plutôt mi-fermé, soulevé décemment à la hauteur de la gorge ou du bouffant des manches à gigot, ou bien il tombait le long de la jupe tristement dans une allure de désespérance, comme un meuble inutile, devant cette froideur matérielle de la passion. Dans les romans qui paraissaient alors, dans Valérie de M™^ de Krudner, dans Ourika, dans Irma ou les malheurs d'une jeune orpheline, dans Adèle de Sénange, dans la Jeime fille, ou Malheur et vertu, dans Louise de Senancourt, dans Malvina, dans toutes les œuvres enfin du bas-bleuisme de la première moitié de ce siècle, l'Éventail est visiblement négligé. On sent que dans les aventures de ces amoureux transis et marmiteux, il n'a rien à faire et qu'il n'aura plus à se briser
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sur les joues d'un téméraire qui va droit au but, comme ce bon abbé Duportail au xvin« siècle, ^ qui périt au champ d'honneur et auquel on fit J cette aimable épitaphe :
Ci-gît l'abbé Duportail, Qui mourut d'un coup d'éventail.
Il nous faut arriver à Balzac et aux Parents pauvres pour trouver dans ce chef-d'œuvre qui a nom le Cousin Pons un charmant souvenir sur l'Éventail de M°^® de Pompadour, qui demeurera éternellement dans le souvenir des délicats :
« Le bonhomme Pons arrive Joyeux chez la présidente de Marville, après avoir trouvé, chez un brocanteur, un bijou d'Eventail renfermé dans une petite boîte en bois de Sainte-Lucie, qui était signé de Watteau et avait appartenu à M°" de Pompadour. Le vieux musicien s'incline devant sa cousine et lui offre l'Éventail de l'ancienne favorite, par ces mots d'une royale galanterie :
— // est temps que ce qui a servi au vice soit aux mains de la vertu. Il aura fallu cent ans pour opérer ce miracle. Soyez sûre qu'aucune princesse n'aura rien de comparable à ce chefd'œuvre, car il est malheureusement dans la nature humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une vertueuse reine. »
Si du roman nous passons à la réalité, nous voyons l'Éventail acquérir une importance historique spéciale dans nos annales, lorsque, le 3o avril 1827, Hussein, le dey M'Alger, dans un mouvement de colère, frappa ou plutôt caressa des plumes de son éventail M. Deval, notre consul de France, et refusa de faire amende honorable pour cet acte brutal qui entraîna la conquête de l'Algérie et, par suite, notre voyage actuel en Tunisie.
Barthélémy et Méry firent paraître dans la Pandore' du 1 1 novembre 1827 une sorte de poème héroï-comique, la Bacriade, ou la guet^re d'' Alger, en cinq chants, qui commence ainsi :
Un dey plein d'arrogance
Sur une joue auguste a souffleté la France,
et se termine par ces vers, qui font allusion aux causes de l'incident et à la conduite de notre chargé d'affaires :
Ni Bacry ni mon or... téméraire Français! Que ce coup d'Eventail te flétrisse à jamais ! A ce coup, le chrétien, frémissant de colère, Était près de saisir son glaive consulaii-e; Mais, diplomate habile, il calme son transport, Fait un présent au dey, le remercie et sort.
Ce poème de Barthélémy et Méry, bien que déjà vieillot, est intéressant encore à relire aujourd'hui.
— ii3 — Ce n'était plus le cas néanmoins de soupirer :
D'un Eventail soigneux, le Zéphyr caressant
Dans un cœur quelquefois allume un feu naissant.
Le feu naissant n'était plus de saison, mais bien le feu ardent de la guerre et les événements rapides qui s'enchaînent : la marine française sous les ordres de l'amiral Duperré bloquant Alger le 14 Juin i83o, puis l'armée d'expédition débarquant et, à la suite de ce fameux coup d'Éventail, tous les beaux faits d'armes qui s'ensuivirent et que nous revoyons comme en un panorama: Mazagran, la prise de Gonstantine, la merveilleuse retraite du commandant Changarnier ; Lamoricière à la tête de ses :{ouaves intrépides ; Cavaignac, le maréchal Bugeaud, toute une épopée qui revit dans les curieuses lithographies de Rafifet ; et, dominant tous ces combats, comme l'écrivait un chroniqueur parisien, la grande figure d'Abd-el-Kader, l'enjeini glorieux dans sa défaite.
Nous laisser aller au souvenir de ces brillantes escarmouches dans notre colonie d^Afrique serait sortir de notre sujet. — Revenons donc aux Eventails, en constatant qu'à Rome le pape Grégoire XVI ne sortait jamais dans la ville sainte, et particulièrement au moment des solennités publiques et de Xsifesta di catedra, sans être accompagné, auprès de sa litière, de deux porteurs d'Éventails de plumes de paon, à long manche d'ivoire, qui ne servaient que pour le décorum et n'étaient jamais agités sur le visage du pontife. Dans le courant de l'été 1828, lors de la première représentation d'un opéra-comique intitulé Corisandre, comme la chaleur était étouffante et que les jeunes dandys se pâmaient, alanguis dans leurs loges, un industriel eut l'idée de vendre des éventails en papier vert aux hommes et la salle entière s'en trouva munie. La mode adopta cette innovation des éventails masculins, qui reçurent le nom de Corisandres, mais cette originalité ne tint point longtemps à Paris, comme à Venise et dans les principales villes d'Italie où les hommes se familiarisèrent au jeu de l'Éventail et, dès l'hiver 1828-1829, nos élégants, pour mieux dire nos Beaux, abdiquèrent le sceptre de la femme et reprirent comme auparavant les sticks de jonc ou les lourdes cannes à pommeau d'or ciselé,dont ils se servaient avec unedistinction et un charme que nous avons , hélas ! totalement oubliés ,
— ii5 —
Les Eventails se portaient très grands et, si les plumes n'avaient pas tout à fait retnplacé les feuilles de vélin ou de satin décorées à la gouache, du moins étaient-elles en majorité.
Une chronique de la fin du règne de Charles X, le Lys, contient cette note sur la mode du jour :
« Quant aux Éventails, ceux en plumes noires, peintes et dorées, et ceux en laque à dessins chinois en or, jouissent d\me égale faveur; il est à observer que, pour qu'ils aient toute la souplesse et la solidité convenables, ces derniers doivent être montés sur bambou, et nous engageons nos lectrices à se le rappeler lorsqu'elles feront usage d'un de ces Eventails. »
Il y avait encore l'Éventail à miroir qui fit Jlorès un moment et l'Éventail de plumes d'autruche et d'oiseaux des îles. On se prit enfin de passion pour les Éventails anciens, on les rechercha partout et on les enleva à tout prix. Ce goût devint si vif, remarque M. Natalis Rondot , que plusieurs éventaillistes s'exercèrent à imiter les Éventails genres Louis XIV, Louis XV et Louis XVI.
Les peintres et les sculpteurs manquaient ; mais, grâce à M. Desrochers, qui se mit à la tête de cette petite branche d'industrie , on arriva à exécuter des ouvrages qui soutinrent la comparaison avec les chefs-d'œuvre du xvni® siècle. »
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— ii6 — Les grisettes et les Mimi Pinson de Tépoque, ces belles et bonnes filles en robes d'organdi ou en canezou blanc, chantées par les poètes qui nous ont précédés et mises dans une lumière de jeunesse et de gaieté, parmi les joyeux romans populaires de Paul de Kock, les gentilles grisettes d^avant i85o se contentaient d'Eventails de papier ou de plumes de colibri, légers comme leurs cervelles d'oiseaux, lorsque, le dimanche, toutes ces rieuses amoureuses allaient à Romàinville, aux Lilas ou dans les bois de Montfermeil, en compagnie d'amants sans façon, de peintres sans hautes ambitions , d'aimables rédacteurs du Corsaire , de bons vivants qui savaient encore s'esbaudir dans les plaisirs simples, les promenades à âne, les sommaires déjeuners sous bois, et faire rimer, en un mot, ivresse avec jeujiesse et humour avec amour. — Que de bousculades, de rêves vibrants sous les taillis, de francs baisers sonores qu'on ne songeait pas à dissimuler! Là sont enfouis les plus doux souvenirs de nos pères, de ces souvenirs qu'ils aiment à tisonner avec le charme que leur donne le pa'ssé ''^1 qui prête encore à l'illusion.
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Mais il nous faut jeter un coup d'œil en Espagne, au pays même de l'Eventail, dans la contrée des sérénades, des escopeteros, des gitanos et des belles serioras que notre génération romantique de i83o a mise si fort à contribution pour ses poésies colorées et ses nouvelles et romans tissés de bizarre. Cest en Espagne que nous trouvons le fameux manejo de abanico si aisément appris par toutes les seiîoritas de la chrétienté. On y appelle le jeu de l'Eventail abanicar, de même que le jeu de la prunelle se nomme ojeary et Fun ne va pas sans l'autre; les deux se complètent :
à galant coup d'Eventail, coup d'œil brûlant qui enflamme, d'où le sage proverbe-=d£astilfan (refrane) ojos "queno veen , cora\on que no quebra.
ii8 — Théophile Gautier, dans Tra los Montes, a très remarquablement analysé l'importance de rÉventail en Espagne.
« L'Éventail corrige un peu la prétention de l'Espagnole au parisianisme. Une femme sans Eventail est une chose que je n'ai pas encore vue en ce bienheureux pays. J'en ai vu qui avaient des souliers de satin sans bas, mais elles avaient un Éventail; l'Éventail les suit partout, même à l'église, où vous rencontrez des groupes de femmes de tout âge, agenouillées ou accroupies sur leurs talons, qui prient et s'éventent avec ferveur.,. Manœuvrer l'Éventail est un art totalement inconnu en France. Les Espagnoles y excellent; l'Éventail s'ouvre, se ferme, se retourne dans leurs doigts si vivement, si légèrement, qu'un prestidigitateur ne ferait pas mieux. Quelques élégantes en forment des collections du plus grand prix ; nous en avons vu une qui en comptait plus de cent de différents styles; il y en avait de tous pays et de toute époque : ivoire, écaille, bois de santal, paillettes, gouaches du temps de Louis XIV et de Louis XV, papier de riz, du Japon et de Chine, rien n'y manquait. Plusieurs étaient étoiles de rubis, de diamants et autres pierres précieuses; c'est un luxe de bon goût et une charmante manie pour une jolie femme. Les Éventails qui se ferment et s'épanouissent produisent un petit sifflement qui,
répété plus de mille fois par minute, jette sa note à travers la confuse rumeur qui flotte sur la promenade, et a quelque chose d'étrange pour une oreille française. Lorsqu'une femme rencontre quelqu'un de connaissance, elle lui fait un petit signe d'Éventail, et lui Jette en passant le mot agiir, qui se prononce agour. »
A cette description du grand coloriste Théophile Gautier ajoutons un passage de l'homme d'Etat romancier, Benjamin Disraeli, qui, dans Contarîni Flembig, a donné quelques jolis aperçus sur l'Eventail espagnol.
« Une dame espagnole, dit-il, ferait honte avec son Eventail à une troupe de cavaliers. Tantôt &lle le déploie avec la lenteur pompeuse et la consciencieuse élégance de l'oiseau de Junon; tantôt elle l'agite avec une morbidesse nonchalante ou avec une attrayante vivacité ; tantôt l'Eventail se referme avec un frémissement qui ressemble au battement d'ailes d'un oiseau et vous fait tressaillir. Psst ! au milieu de votre confusion, l'Éventail de Dolorès vous touche le coude ; vous vous retournez pour écouter, et celui de Catalana vient de vous piquer au flanc. Instrument magique ! Dans ce pays il parle une langue particulière; la galanterie n'a besoin que de ce délicat bijou pour exprimer ses plus substiles conceptions ou ses plus raisonnables exigences. »
Passons de l'Espagne à notre grand et beau ^ , Paris, où l'Éventail brillait avec assez d'éclat et d#^v magnificence sur le velours nacarat des baignoires '^'%: et des loges au théâtre, dans les mains des lionnes ^r^v charmantes du glorieux i83o. Si nos Parisiennes c, ont moins de prestesse de mouvement et moins de langueur dans le maniement de ce Joli hochet
que les brûlantes Espagnoles, elles ont en échange plus de finesse et de distinction native, plus de
^^£;^^^.Jif<^^uerie et surtout plus de ce je ne sais quoi, qui
r^^i^fait de la Française la reine incontestée du monde
entier.
Sous le bon règne paisible de Louis-Philippe, l'Eventail s'embourgeoisa peut-être un peu sur les grosses poitrines des commères hautes en couleur, si bien esquissées par Henri Monnier et caricaturées par Daumier ; peut-être dans ce temps de garde nationale prétentieuse perdit-il un peu de son g|[ prestige.
« Qu'importe, disait un bourgeois d'alors, que
tel poète soit singulier dans son humeur, tel dandy
recherché dans ses habits, que telle coquette enfin
soit minaudière ! Elle peut rougir, blanchir, mou-
cheter son visage et coucher avec son amant,
sans envahir ma propriété ou diminuer mon
commerce. L'ennuyeux froissement d'un
Éventail qui s'ouvre et se ferme sans cesse
n'ébranle point nos constitutions. »
Mais en dépit de cette lourde ihc rence, FÉventail pénétra dans le peuple et se fit démocratique comme le parapluie, symbole des mœurs calmes. Il n'est pas aujourd'hui de modeste ouvrière, d'humble fille des faubourgs, à qui l'amour n'ait fait hommage, avec le bouquet de roses et le galant billet doux, d'un Éventail enjolivé de fleurs qu'elle sait gracieusement agiter sur sa beauté mutine et chiffonnée de petite Parisienne, de Gavroche femelle satisfaite du moindre bout de dentelle ou de ruban.
Au commencement du siècle, si on en croit le Spectateur, une dame anglaise établit à Londres une Académie pour y dresser les jeunes demoiselles de toutes conditions dans l'exercice de l'Éventail. — Cet exercice se décomposait en six temps et le curieux bataillon enjuponné, rangé en bataille, devait manœuvrer deux fois le jour et obéir aux commandements suivants : Prene:{ vos Éventails, Déferiez vos Eventails, Décharge^ vos Éventails, Mette^ bas vos Eventails, Reprenez vos Éventails, Agite\ vos Eventails. — L'agitation de l'éventail était, paraît-il , le chef-d'œuvre de tout l'exercice et le plus difficile à obtenir dans ces singulières compagnies de riflemen de l'Eventail. — A cet effet, la colonelle institutrice, qui dirigeait les opérations avec un large Éventail à la Marlborough, avait composé en faveur de ses écolières un petit traité très clair et succinct dans lequel elle avait su concen-
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trer tout VArt d'aimer d'Ovide; cette théorie avait pour titre : les Passions de V Eventail et tendait à faire de ce meuble coquet Tarme la plus dangereuse dans la guerre de Tamour.
L'ingénieuse institutrice avait en outre établi à des heures particulières un cours spécial pour hommes, dans le but d'enseigner aux Jeunes gentlemen l'art de faire leur cour à un Eventail d'après des règles qui garantissaient le succès après trente ou quarante leçons.
Nous ignorons si cette honorable lady fit parmi ses élèves de brillantes Célimènes, des Arsinoé et d'irrésistibles don Juans ; mais il est intéressant de donner l'explication de l'exercice en six temps enseigné par cette guerrière expérimentée, ainsi qu'a cru le comprendre un maître es Jeux des grâces, qui fit jadis la géographie de la femme sous le spirituel pseudonyme de Malte-Blond, -
« Préparer l'Eventail^ dit-il, c'est le prendre fermé, en le tenant négligemment entre deux doigts , mais avec aisance et d'une manière digne. — Déferler l'Eventail, c'est l'ouvrir par degrés, le refermer ensuite, en lui faisant faire de coquettes ondulations. — Décharger VEventail, c'est l'ouvrir tout d'un coup, de manière à faire un petit bruit sec qui attire l'attention des Jeunes hommes distraits, qui négligent de vous lorgner. — Mettre bas l'Eventail,
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c^est le poser n'importe où^ afin de faire semblant de rajuster ses boucles ou ses bandeaux pour montrer un bras blanc et potelé, des doigts effilés et roses. — Reprendre son Eventail,c''est s'en armer de nouveau et lui faire faire de féminines et irrésistibles évolutions. — Agiter l'Eventail, c'est s'en rafraîchir le visage, ou bien traduire à qui de droit son agitation, sa modestie, sa crainte, sa confusion, son enjouement, son amour. »
L'art du maniement de l'Eventail ne s'apprend pas en réalité ; il est inné chez la femme de race, comme sont innés chez elle ses moindres gestes qui captivent, ses douces caresses enfantines, son parler, son regard, sa démarche. Dans l'arsenal où sont les armes de la coquetterie féminine, la femme s'empare naturellement de l'Eventail et sait en user dès le jeune âge en jouant à la grande dame avec sa poupée. Elle sent d'instinct que toutes les ruses de l'amour, toutes les roueries de la galanterie, toute la grâce des oui ou des non, tous les accents des soupirs, sont cachés dans les plis de son Éventail; elle comprend que derrière ce frêle rempart elle étudiera l'ennemi, qu'en se démasquant à moitié elle ouvrira une terrible meurtrière et que plus tard, sous l'Éventail déployé, elle risquera des aveux furtifs et recueillera des demi-mots qui lui iront au cœur.
« Quelle que soit la chaleur du climat, dit Charles Blanc dans l'Art dans la parure et le vêtement^ TÉventail est, avant tout, un accessoire de toilette, un moyen de motiver des mouvements gracieux, sous prétexte d'agiter Pair pour le rafraîchir. Ce rideau mobile fait tour à tour Pofiice de laisser voir ce que Ton veut masquer et de voiler ce que Ton veut découvrir. »
Il n'est point, à notre sens, de plus juste définition de l'Eventail.
Une des dernières anecdotes qui nous viennent à l'esprit dans cette revue historique de l'Éventail, est celle qui a trait à l'ex-roi Louis de Bavière, — le galant et prodigue adorateur de la courtisane danseuse Lola Montés, — qui poussa sa passion pour les femmes aussi loin que son goût d'érudit éclairé pour les beaux-arts. A l'un des bals de sa cour, une délicieuse princesse ayant par mégarde laissé tomber son Éventail, le monarque s'empressait , genou en terre, à le rel^yei;';; fiôur le remettre, avec le baiser d'usage, entre les mains de la belle étourdie, lorsqu'il heurta violemment du front un gentilhomme non moins désireux que Son Altesse de saisir au vol cette galante occasion de rendre hommage
à la beauté. Le choc fut si rude, si inattendu, si brutal que le roi Louis, étourdi sur le moment, ne tarda pas à voir croître sur son front cette loupe énorme, disgracieuse et célèbre que nous avons pu voir encore à Nice, vers 1869, lorsque le corps de Pex-roi y fut exposé dans une chapelle ardente où veillaient , comme des géants en uniforme , deux superbes gardes du corps bavarois.
Aujourd'hui , partout où se meut et règne une Jolie femme, rÉventail apparaît avec ses enchantements, ses sourires, sa coquetterie exquise; il apparaît muni de toutes les ressources, de toutes les variétés de Fart moderne, et aussi de toute la science décorative que nous apprenons chaque Jour davantage à puiser dans les dispositions merveilleuses du Japonisme et des chinoiseries. Dans les mois d'été, au concert, sur les boulevards, devant les cafés où se presse la foule altérée, en w^agon, sur les plages, sur les pelouses des châteaux, pendant les parties de loipn-tennis ou de crocket, PÉventail pointe sa note gaie et son tatouage de couleurs brillantes. Son mouvement de va-et-vient semble Jeter dans l'air de suaves émanations féminines qui montent au cerveau des sensitifs, et lors qu'on le retrouve dans les tête-à-tête de l'hiver, au milieu de la tiède atmosphère [des salons, palpitant dans la causerie sur les fossettes rieuses d'un Joli visage, iîossède un charme ensorcelant, comm
une puissance d^attraction, vers la charmante créature qui le manie si délicatement et qu^il semble protéger railleusement, comme s"'il suffisait de le ployer tout à coup avec une dignité froide pour imposer le respect au plus téméraire.
Grâce àPintelligente initiative des Desrochers, des Alexandre, des Duvelleroy, presque tous les grands artistes de ce siècle ont concouru par des compositions à la gouache ou à l'aquarelle à la décoration d'Eventails hors ligne. — Ingres, Horace Vernet, Léon Cogniet, Célestin Nanteuil, Eugène Lamy, Rosa Bonheur, Edouard de Beaumont, H. Baron, Gérome, Vidal, Robert-Fleury, Antigna, Blanchard, Gendron, Français, Wattier, Vibert, Leloir, Madeleine Lemaire, Hamon, etc., ont signé de petits et de grands chefs-d'œuvre, et les éventaillistes modernes ne s'arrêteront pas dans cette ère de rénovation du grand Eventail d'art.
Nous voici au bout de notre ouvrage, tout étonné de le voir achevé sitôt, et semblant constater vis-à-vis de notre lectrice, avec un soupir de regret, combien le temps nous parut court dans ces discours à bâtons rompus sur le sceptre féminin. Nous avons été de ci de là, sans grande méthode, plutôt en causeur qu'en écrivain minutieux. Autour de l'Eventail, ce papillon de la femme, qui caresse son visage, enveloppe son
sourire et son regard, autour de cet inconstant
'^ hochet de l'inconstance, nous ne pouvions conser- v ver la gravité d'un savant qui argumente sur un vase étrusque ou sur un tumulus antique. Aussi avons-nous papillonné de notre mieux à travers l'histoire, ne nous fixant nulle part pour mieux nous poser partout.
L'auteur a-t-il nonobstant réussi à faire œuvre qui vaille, ou bien l'£'ve«;fd!z7 est-il tombé des mains des belles assoupies parl'ennui seul de sa soporifique lecture ?
L'intérêt, il faut l'avouer, n'a de gradation réelle et accusée que dans le roman ou le drame; toute dissertation, si légèrement traitée fût-elle, a besoin d'être relevée des piments de l'anecdote, du ragoût des Jeux de mots, des douceurs du madrigal ou des pointes de l'épigramme, pour se maintenir au même degré de curiosité. Il manque en outre toujours quelque chose à ces sortes d'ouvrages , ce rien indéfinissable que le gourmet de lettres découvre, une certaine liaison, un doigt de cordial réconfortant ou une pincée d'épices qui saupoudre le tout; encore faut-il que ce tout soit Jeté dans un moule personnel et agréable.
Saurons-nous Jamais si, dans ce petit livre, nous sommes arrivé à cet à peu près qui est le satisfecit de tout écrivain primesautier qui ne
saurait prétendre à une perfection absolue trop souvent exilée de ce monde?
De grâce, étendez l'envergure de votre Eventail, aimable et coquette lectrice, et derrière ce discret paravent, saris minauderie ni détours, confiez bien bas à Fauteur ce que vous pensez de son bavardage.
Hélas! juste ciel! Madame, ne sommeillez-vous point, et l'Eventail n'est-il pas à terre, à deux pas de votre causeuse et loin de vos jolis yeux demi-clos?
Appendice