L'Évêque d'Autun
Synthèse , analyse -, analyse , synthèse 5 deux grands principes primordiaux de toute œuvre artistique. Synthèse première : physiologie compacte des hommes et des choses : la vie , ou fonctionnement général dans un milieu politique quelconque \ analyse , ou classement et exploration de ces principes organiques: hommes et choses-, voilà pour la préparation en l'œuvre de l'artiste j synthèse : emploi des principes généraux interrogés, connus, sondés dans leur profondeur, voilà pour la réalisation de l'œuvre d'art 3 de toute nature, à quelqu'esthétique qu'elle appartienne.
Or, toute œuvre d'art reposant sur la synthèse primitive : l'ensemble des hommes et des choses , sur le fonctionnement général des deux principes
réunis : la société, le penseur doit donc analyser tout d'abord , la synthèse passionnelle : les hommes dans leurs rapports généraux : les mœurs \ et l'homme individu dans les instincts individuels : le cœur humain. Puis ceci étant fait, il doit de plus peser dans sa froide sagesse la synthèse sociale : les institutions dans leurs divers accouplemens : la loi} et chaque institution particulière dans son application . la procédure. En un mot, sur toute synthèse primordiale, il faut donc appliquer avec sévérité et discernement un regard analytique pour parvenir à la synthèse artistique, qui fait que l'homme qui la réalise joue, à la fois , le rôle de juré comme appréciation des faits généraux j de philosophe comme signalement de la passion individuelle ; de jurisconsulte comme interprétation des formules légales | et déjuge comme application éclairée des principes.
La synthèse artistique est donc moins une reconstruction de la synthèse générale qu'un parallélisme établi entre les deux principes constitutifs de cette dernière : hommes et choses. L'écrivain donc , en particulier , s'appliquera moins à placer ces principes dans leur moule vulgaire existant, qui souvent est chaos , que de les amonceler dans un événement vraisemblable, qui en fasse sentir les abus. En d'autres termes, il visera moins à la forme qu'à la réforme. Ainsi dans toute synthèse générale il y a les élémens d'une analyse artistique 5 comme dans toute analyse des faits généraux, il y a les principes d'une synthèse artistique. Seule-
ment la synthèse générale : la vie, hommes et choses-, c'est confusion déplorable et souvent fatale-, et la synthèse artistique : l'étude qui est appréciation et jugement doit être classement distinct et principe réformateur.
Or partant de ce centre d'idées j'ai, du mieux que je l'ai pu , fait , par l'analyse , à chacun sa part : aux hommes et aux choses.
Ainsi pour ce qui est de la synthèse passionnelle dans cette trilogie de mœurs, j'ai, après avoir interrogé le cœur humain, tâché de peindre, avec un livre pour chacun , ces trois points :
Dans le premier, la Tavernière , l'homme-désir.
Dans le second , l'hôtel de Petau - Diable, l'homme-passion.
Dans le troisième, l'Evêque d'Autun , l'hommcregret.
Désir qui est juvénilité du cœur , passion qui est vérité du cœur, regret qui est vieillesse du cœur. Juvénilité, inexpérience des hommes; virilité, achoquement dans le contact des hommes; vieillesse, désillusion des hommes. Inexpérience qui est tâtonnement-, achoquement qui est attouchement; désillusion qui est dégoût. Tâtonnement, valeur idéale de la passion ; attouchement, valeur relative de la passion-, dégoût, valeur positive de la passion !
On le voit , ceci est l'homme vu dans ses rapports avec le cœur -, c'est la partie analytique passionnelle -, c'est la moitié des matériaux de l'œuvre ; car l'homme doit de plus être examiné dans ses rapports avec les institutions. Or, sous ce point de
vue analytique, qu'y-a-t-il dans cet ouvrage trilogique dont on va lire la dernière partie? 11 y a :
Dans la première partie de l'oeuvre : celle indiquée plus haut , l'homme-instrument \
Dans la seconde partie, l'homme-orchestre ;
Dans cette troisième partie, l'homme-désacord.
Instrument qui veut dire inactivité ;
Orchestre qui veut dire participation;
Désaccord qui veut dire état faux.
Inactivité c'est le calme, participation c'est l'orage, état faux c'est la débâcle. Il y a, dans la société telle qu'elle est faite, calme pour l'individu quand il n'est pas en contact avec les institutions générales ; il y a orage pour l'individu , quand ses tendances se trouvent subordonnées au prescriptions sociales j il y a débâcle pour l'individu, lorsque son organisme passionnel, et ses devoirs de condition sociale fonctionnent inharmoniquement dans le milieu social où il est jeté.
Or, c'est l'engeancement entendu , habile, mesuré de ces dissonances physiologiques et sociales qui constitue , à mon avis , la synthèse artistique -, car toute synthèse de ce genre doit produire une pensée; toute pensée doit avoir un but-, tout but, pour chacun , doit être l'humanité entière : hommes et choses.
Ceci étant : l'artiste doit, suivant la formule esthétique à laquelle il rapporte l'idée mère , travailler dans le but que j'ai indiqué; et sans déterminer ici pour chaque formule artistique , la poétique à suivre, disons que pour le romancier, en parti-
culier, la question de réalisation est dans la fable qu'il invente.
Mais ici une grave question lève la tête et appelle nécessairement Fattention de l'ouvrier à la plume. Il peut arriver souvent que pour parvenir à perfectionnement d'une fable saisissante et vraie, au fond de laquelle on trouvera une haute leçon de morale sociale , que l'artiste soit contraint : autre évidence de la fausseté du milieu social existant , de consentir , pour quelques détails de son œuvre , à esquisser quelques tableaux hasardés quelquefois peu pudiques. En ce cas que résoudre et qu'opter?.. Si l'esquisse n'est qu'un simple horsd'œuvre , s'abstenir \ si, au contraire, elle se trouve par le fait des hommes et des choses indispensable à l'œuvre qui vise sans cesse vers un dénoûment instructif, social, avoir la force, la vertu d'aborder franchement le fait puisqu'il sera justifié par l'esthétique et la raison.
Telles sont mes idées sur l'esthétique littéraire , en général. Or dans ce livre , en particulier , que je vous offre , qu'y a-t-il ?
Un homme à privilège , faible , malléable , en contact avec un homme à corvées , passionné, tenace , résolu ; une jeune fille réchauffée exprès par ce dernier au soleil d'Orient , qui l'a saturée de passions brûlantes , posée en regard d'un jeune homme désenchanté de la chair, pur sentiment, excentrique à lui-même, une femme froidement hostile à l'homme pour avoir été , épouse infortunée et
mère plus malheureuse , froissée daos sa nature par le fait des choses.
Or, les tendances natives de chacun de ces personnages venant à jouer contre des conditions sociales discordantes à la nature primordiale de chacun d'eux , il y aura drame ; drame qui , conséquence de la lutte des choses contre les hommes et des hommes contre les choses, est la mise en action des passions humaines culbutées dans leur fonctionnement respectif.
Et de tout cela jeté dans une fable presque historique , il faudra tirer cette conclusion favorable à l'homme, hostile aux choses : les lois , les mœurs, les institutions sociales de toute nature., qui devraient n'avoir été faites que pour développer, par l'attrait des choses de la vie , chez l'homme , les bons principes génériques de raison , de bonté , de sagesse , d'ordre , de force et de plaisir dont la nature a doué son chef, n'ont servi jusqu'à présent, grâce aux sots conseils d'une philosophie politique mal appliquée à ses tendances natives , qu'à le rendre fou , méchant , débauché , criminel , faible , ou malheureux !
2 Mai 1838.
D'AUTUH.