‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 2 sur 20 · PRODROME · texte numérisé non relu

PRODROME

Pauvres hommes que nous sommes !

combien de temps il nous a fallu pour acquérir un peu de raison.

(Bacon.)

Au flanc septentrional de la ville d'Autun, sur les bords paisibles deTAroux,qui s'en va, un peu au-dessus de Moulins-en-Gilbert, entre Bourbon-Lancy et Charolles, porter à la Loire en tribut ses eaux tranquilles; à quelque dix

minutes de chemin de la porte de la vieille enceinte, s'élançait, modeste et riante, au milieu deschamps fécondésde ces rives, unesvelte flèche aiguë et gothique, au teint ardoisé, à la voix métallique et vibrante, aux longs yeux immobiles, toujours abaissés sur les paroissiens, au front surmonté d'une croix de fer, simple et paisible, et orgueilleuse pourtant de cette antique couronne , insigne respecté de la croyance qu'elle formule!... C'était le clocher inoffensif de la petite paroisse d'Orney , succursale de la cathédrale d'Autun^ vassale fieffée des comtes deMaubert, auxquels elle se trouvait redevable de plus d'une corvée de toute espèce. Engendrée par la féodalité brutale, cette simple famille de villageois, qui ne comptait pas plus de cent âtres dans son ensemble, soumise à l'obéissance de ses seigneurs, n'avait encore fait tomber, sous la serpe du rachat municipal , aucune branche de l'arbre féodal , et pas une seule bouture n'était morte sur ce tronc; en sorte que les abus et les privilèges des nobles et du clergé bien nourris de ce sol docile, pendaient sq-

lides et encore verdoyans, comme autant de fruits mûrs, de chacun de ses rameaux.

Cependant le matin de l'an de notre Seigneur treize cent quarante-trois, au moment peut-être où le roi de France, Philippe VIe du nom , celui qui fonda la branche des Valois , venait d'être débarrassé du faussaire et traître, à sa patrie, comte Robert d'Artois, celui que le fatal vœu du héron à la cour d'Angleterre, rend malheureusement si célèbre dans l'histoire de l'invasion anglaise en France au quatorzième siècle, tandis qu'Edouard d'Angleterre, le formidable champion du puissant complice de Jeanne-la-Divion , beau-frère de Philippe de Valois , le proscrit de treize cent trente - deux , déplorait la mort de ce conseiller, tué devant Vannes pendant les troubles de la Bretagne , les trois sœurs jumelles de la sonnerie de la petite paroisse d'Orney s'ébattaient, à belles volées, dans le clocher paroissial, jetant leurs éclats de rire sur les jardins fleuris, comme les trois grâces de l'antiquité païenne quand elles folâtraient en se donnant la main, à travers hfe&

— Fi —

riches campagnes de Lesbos et autres lieux... C'est que ce jour là devait éclairer une solennité bien grande : l'union depuis long-temps résolue des deux plus beaux enfans de ce hameau. Marie, fille de Beauplan le corvéable, allait s'unir à son fiancé Simon corvéable par son père Corbel, taillable aussi.

Adonc, le matin de ce jour là , avant que la première aurore eût remplacé les ombres à l'orient, par ses teintes douteuses et grisâtres, avant que le rossignol matinal eût sifflé ses premières gammes, religieuses, avant que l'alouette, endormie encore dans les sillons ensemensés, songeât à sa prière du matin, hymne solennel qu'elleexprimeà coups d'ailes ; avant que le ver luisant eût perdu son éclat, quatre gaies filles, au teint bruni, mais frais, à la jambe lourde, mais vigoureuse, àl'œil sémillant, aux rudes mains calleuses, à la douce rigidité, à la modeste licence dans la parole, se dirigeaient, alertes et rieuses, à travers ronces et genêts, vers une rustique habitation construite en bois et recrépite en terre glaise, accroupie, isolée dans la campa-

grie, à quelque distance des autres masures du village , seul côté par lequel elle se distinguât des autres... C'était le centre de la culture du laboureur Beauplan , corvéable et taillable , père de Marie, la belle fiancée de Simon le laboureur, fils de Corbel , taillable aussi et corvéable des comtes d'Orney.

Lorsque ces quatre résolues compagnes, amies de Marie, et qui allaient être séparées d'elle par un des sept sacremens de l'église , furent arrivées à quelque distance delà ferme, les gros dogues de garde dans les cours de l'habitation , endormis au flanc des meules de paille dispersées par la moisson de l'an passé autour de la maison principale, commencèrent à appliquer l'oreille du coté d'où venait le bruit des pas; puis, se dressant, la tète en avant, comme pour flairer le bruit qui approchait de plus en plus , ils jetèrent dans la nuit, presque spontanément, un sourd aboiement rauque et indécis , comme le qui-vive d'une sentinelle habituée a être écoutée ; puis , voyant qu'aucune voix connue ne leur répondait, ils se prirent à hurler de grands

éclats de voix, se stimulant les uns les autres, comme s'ils eussent crié aux armes; et leur poil était hérissé sur leur dos, et leurs yeux flamboyaient dans la nuit comme une épée nue au soleil, et leurs lèvres, qui se plissaient, laissaient apercevoir une double rangée de défenses meurtrières. Averties sans doute par ces hurlemens nombreux, les jeunes filles jugèrent qu'elles étaient près de l'habitation du corvéable Beauplan, et elles allaient s'arrêter, ne voulant pas se hasarder à expérimenter la fidélité des gardiens de cette demeure, lorsquelles entendirent une imposante voix d'homme qui, dominant, forte et sonore et rassurante, tout ce hourra des dogues, les fit rentrer en grognant dans le silence de leur chenil. Alors les quatre jeunes filles continuèrent leur route. Lorsqu'elles eurent atteint la hauteur d'un carrefour formé par cinq chemins vicinaux, au débouché desquels la demeure de Beauplan siégeait, vaste et aérée , une voix , la même voix d'homme qui avait parlé en maître et seigneur aux chiens de garde , ces vassaux

d'une autre race, leur cria, niais radoucie :

— Qui donc peut venir si matin m' éveiller en ma demeure?

— Nous sommes les sœurs chrétiennes de Simon, fils du corvéable Corbel; et il nous dépêche vers le corvéable Beauplan, fieffé en ce domaine des comtes de Maubert , pour lui demander sa fiancée Marie !

— C'est moi qui suis Beauplan le corvéable, et Marie est ma fille !

— Non, c'est la promise de notre frère en Jésus-Christ, Simon Corbel; et nous venons la quérir selon son désir?

— Mes matinales, un moment, s'il vous plaît, car elle dort, l'enfant.

— Marie! Marie! éveille-toi !

— Elle dort.

— Éveille-toi, Marie ! c'est ton promis, c'est Simon quit'appelle.

— Elle dort, vousdis-je?

— C'est ton promis qui t'attend ?

— Elle dort, vous voyez , puisqu'elle ne vous répond pas.

— Qu'elle se réveille donc; car c'est trop tard dormir aujourd'hui.

— Laissez-la plutôt achever son somme; car elle couronne peut-être, en ce moment, son dernier rêve déjeune fdle : car, si je vous en crois, fille fera femme bientôt.

— Eveillons-là, si elle rêve; car c'est son fiancé, c'est la réalité qui lui parie.

— Approchez donc, et lui parlez vousmêmes pour lui, puisque je ne puis vous répondre pour elle.

Nos quatre jeunes filles se remirent à marcher deux à deux, et, arrivées auprès du père de Marie, elle le saluèrent étourdîment et l'entourèrent avec entraînement; alors, elles se mirent à cheminer avec lui jusqu'au-dessous des fenêtres de la fiancée de Simon ;Jà, elles l'appelèrent de nouveau par trois fois, et toutes ensemble.

— Marie! Marie! Marie!...

Mais n'obtenant point encore de réponse, les quatre envoyées de Simon s'entre regardèrent, et se prirent à entonner à poumons déployés l'éternelle chanson pittoresquement

égrillarde qui commence par ces mots consacrés :

Jons un espous qui vienl à loi ;

Jons por ly dame fiancée...

C'est toi , Marie , etc.

Quand cette sorte dé complainte , qui n'a pas moins de vingt couplets, fut achevée, Marie, la jeune et belle fiancée de Simon, se leva de dessus sa couche virginale, et, sans délier le nœud de fer de sa croisée rustique , elle clama ces mots aux quatre jeunes filles d'honneur, qui venaient la requérir de la part de l'époux , en ces termes que nous connaissons :

Jons por ly dame fiancée...

C'est toi , Marie , etc,

Et leur répondit :

— Qui donc ainsi m'éveille ?

— Ne savez-vous pas , dame fiancée , que Simon , fils de Corbel le corvéable , vous attend pour parer le jour de ses noces.

— Mon père n'est pas là, et je ne puis vous ouvrir sans son consentemeut , mes mignoncs ! . . .

Alors, le bon villageois Beauplan prit la parole, et répondit à cette docile fiancée.

— N'aie crainte, mon enfant, ni souci; ton père est là, qui t'attend ; car ton promis va venir, qui te désire et te demande !

— J'obéis à vous, mon père por cette fois, car oncques n'obéirai qu'à mon époux !

Alors la jeune Marie ouvrit sa fenêtre tutélaire, et ayant vu son père au milieu des quatre compagnes de son bel âge, elle ajouta ces bonnes paroles accoutumées :

— Oh! je cours ouvrir à mon promis, car c'est mon père qui me l'amène; venez tous vers moi, comme je vais à lui!...

Et d'un bond elle franchit la courte échelle de meunier qui servait d'escalier d'honneur à son modeste chevet, et l'instant d'après la porte de l'habitation de toute la famille de Beauplan le corvéable roulait sur ses gonds rouilles, ouverte par Marie à tous les gens de la noce ! Mais à peine Marie eût-elle ouvert l'huis paternel à tous, que jetant son premier regard sur la naissante aurore , elle vit le temps si pur et si calme qu'elle s'écria :

— Le beau jour!

— Oui ! lui répliquèrent à l' unisson les quatre jeunes filles, il sera, ce jour, beau pour toi; c'est celui de ta noce!

— La noce, c'est l'espérance du bonheur, reprit le père de Marie.

— C'est la foi terrestre , dit la première lille d'honneur.

— C'est la Jérusalem de paix , dirent les autres.

11 y eut après ces paroles un court moment de silence que Marie interrompit pour dire , selon l'usage de ces temps :

— Adressons donc à Dieu notre prière , pour que ce jour devienne le signal du bonheur de mon avenir !

Et elle donna l'exemple. La première elle se prosterna, à deux genoux, jusqu'à terre, et levant vers l'orient ses deux beaux yeux encore humides de sommeil et tout humectés d'amour, elle récita, à haute voix, l'oraison dominicale , cette rare expression négligée , d'amour, de foi, de confiance, d'espoir, d'abnégation, de pardon, de défiance du moi hu-

main ! . . . Puis , lorsqu'elle eut achevé , elle se leva, confiante et sereine : Bonne Marie !..

Alors les quatre jeunes filles s'emparèrent de leur fiancée pour ne plus la quitter de toute la journée, et elles l'emmenèrent dans la chambre de sa mère, où l'attendait sa toilette de mariée.

Hélas! puisse le couchant être pur comme l'aurore, puisse aucun orage crépusculaire ne venir démentir la splendide lumière de l'orient ! Mais, hélas! souvent, dans la vie, le jour qui commence par une fête ou par un sourire, finit par une tempête ou par un grincement de dents !

Cependant , le ciel avait eu le temps de se jaunir devant le soleil levant. Une épaisse et large travée de lumière s'enfonçait de plus en plus dans le dôme céleste à la partie orientale, et déjà le jour dépassait le cercle du crépuscule. Marie, qu'un secret contentement au cœur éclairait en ce moment, parut à ses compagnes telle qu'elle était réellement: belle et suave, désireuse, et modeste... Pour la première fois, peut-être, ses quatre jeunes

compagnes observèrent que Marie était jolie. Pour la première fois, elles apprécièrent ce précieux joyau brut et brillant, enchâssé dans l'obscure paroisse d'Orney : la vassale des comtes de Maubert; car la beauté n'avait point encore été, pour lésâmes simples de ce lieu, un sujet d'orgueil ou d'envie, un moyen ou un but, une vanité ni une ambition , puisque c'était le cœur seul qui déterminât le choix des jeunes gars de ce village, comme aux âges primitifs.

Quoi qu'il en soit, Simon, l'heureux fiancé de Marie, avait peut-être, mieux que lesautres, su comprendre cette beauté peu commune.

Marie était, comme toutes ses rivales , brune marquée; sa taille était élevée et gracieuse; elle avait un maintient de reine sous ses habits de bure. De grands yeux noirs bien ombragés , une bouche coupée en accolade, rose et mignonne ; un front haut , un teint gralé par les saisons , composaient l'ensemble piquant de cette physionomie; c'était l'orgueil de son père; sa mère trouvait eh elle sa volupté, son ciel.

De son côté , Marie n'avait peut-être pas été insensible à la mâle figure de Simon. Peutêtre aimait-elle aussi , en lui , ses blonds cheveux bouclés, son petit œil bleu pétillant et subtil, sa bouche aux lèvres brunies, son large front poli comme le soc de sa charrue , sa haute taille plus robuste que gracieuse , et par-dessus tout cela , soname puissante, forte, infatiguable , qui donnait à cet homme une singulière expression d'honneur , de courage et de volonté. Dans les luttes des hommes , il était toujours vainqueur; dans les badinages des jeunes filles, il était toujours le plus adroit, le mieux informé. Y avait-il un conseil à prendre , c'était à Simon qu'on le venait demander; s'élevait-il une querelle entre voisins , Simon en était le médiateur, le juge , l'arbitre; tous sentaient sa supériorité , lui seul n'y prenait pas garde. Aussi, quand il avoua son amour à Marie, elle l'avait accueilli en honnête fille , dans la joie du cœur et dans la fierté de l'ame , et ses parens l'avaient , jeune fille, félicité de son futur époux, du maître qu'elle devait maîtriser!... Doux es-

poir! illusion peut-être. Pourtant, heureuse jeune fille qui rencontre un mari de son choix, heureuse qui le trouve selon le cœur de ses parens!... Marie, heureuse, oh! bien heureuse, si quelqueautre homme, nobleou vilain, n'a pas dit dans sa frénésie : Belle, oh! belle Marie, heureuse si tu n'es belle que pour ton Simon, le désiré de ton cœur, le fils du corvéable Corbel , Simon le corvéable qui t'aime !

Mais la toilette des noces avançait pour Marie. Déjà le modeste juste-au-corps de laine et la pesante jupe de calmande , aux rayures égales noires et rouges , encaissaient, dans leurs lourdes formes , le corps virginal de la jeune promise. Alors , une des filles d'honneur prit le ruban qui devait tout le jour jusqu'au soir pendre à la ceinture de la mariée , et le fixa , par devant , à la taille de Marie, au moyen d'un double nœud à rosasses. Une autre, pendant ce temps , ornait ses bras, à la saignée , d'un pareil ruban aux longues flammes flottantes pî^r derrière; une troisième prit la croix d'or, y passa un lien de velours

qu'elle noua : amoureux cadeau du fiancé, et elle la lui passa au coi ; et enfin la quatrième se mit à attacher à sa riche coiffe de dentelle, permise ce jour là , la modeste couronne virginale, emblème souvent complaisant de la pureté qu'il rappelle.

La toilette de là mariée était terminée.

A ce moment , son père , le vénérable vieillard Beauplan , vint prendre Marie , et il la conduisit , par la main , auprès de sa mère , qui attacha au corsage de sa fille le bouquet de la mariée, et l'embrassa , elle aussi , les larmes aux yeux, le bonheur dans l'ame, l'espoir au cœur : Bonne mère !...

A ce moment , les joyeux cris de la rustique musette arrivaient, lointains encore, à l'oreille de Marie et à celles des autres jeunes filles. C'était l'époux attendu qui , une heure avant l'heure, accourait empressé pour saluer se mariée, son amour, sa Marie. Il accourait, tenu en bride par le cortège qui raccompagnait, conduit par le musicien du village; il accourait au petit pas , au pas de cérémonie, impatient comme un homme qui sait où est

le bonheur , et qui se dépêche de l'aller surprendre; son cœur avait fait déjà le chemin d'aller et de revenir bien des fois , avant seulement que son œil pût découvrir le sommet du toit de sa promise. Quel habile marcheur que le cœur d'un amant! comme il franchit d'un bond la distance! vallons et montées ne lui sont rien ! heureux quand il ne se brise pas , en arrivant , contre l'espoir qui l'a éperonné ! . . .

Mais déjà le criard instrument campagnard pénétrait, plus mordant, jusqu'à l'habitation du père de Marie , déjà même le ronflement sourd du bourdon, qui sert de basse à cette harmonie pénétrante , annonçait que l'époux allait paraître, et déjà aussi les chiens dogues, fidèles vassaux de Beauplan , assis sur leurs cuisses de derrière, beuglaient, en se regardant les uns les autres, les agaçantes sensations produites par le son tombant d'un instrument à vent sur leurs nerfs impressionnables, et les traduisaient par cette longue traînée de voix sourde et strangulée , qui part plus encore de la tête et de la gorge que des

poumons^ déjà la modeste sonnerie de l'église d'Orney conviait, dans son langage vibrant, les époux à venir à l'autel du dieu fort consacrer leur union , lorsque Simon, fds de Corbel le corvéable , suivi de ses parens , de ses amis, et de tout le village, parut dans la grande allée de chênes plantés depuis des siècles devant le principal corps de logis de cette habitation.

Marie, soutenue sur le bras de son père, tenant par la main sa vieille mère bien-aimée , attendait dans le silence du recueillement son bien-venant. . . Elle était en ce moment debout sur le seuil de la maison qu'elle allait quitter, et où elle avait passé ses jeunes années de virginité 5 elle y était entourée de ses quatre compagnes , dépêchées près d'elle par son fiancé, pour lui annoncer sa venue ; elle y était jeune et belle et confiante, environnée de l'amour de ses parens et de l'estime de tous! Simon, en la voyant ainsi posée, modeste et désireuse de son alliance , sentit un frisson de bonheur qui fit tressaillir tout son être; il allait se détacher et voler vers elle,

mais un de ses gars d'honneur le retint par le bras, et deux d'entre tous ces jeunes gars allèrent, avec des bouquets à la main , présenter d'abord celui de Simon à Marie , et le leur à chaque fille d'honneur; le père et la mère de la mariée en reçurent un chacun , puis toute la famille et les amis. Pendant cette distribution solennelle, Simon, l'œil tendu sur sa belle promise, qui allait devenir sa belle obtenue , savourait du regard l'avenir qu'il s'était créé , et il oubliait, bon jeune homme, vertueux et plein d'honneur, d'essuyer une larme d'amour, seule perle qu'il pût offrir à Marie , et qui glissait, argentée et cristaline, sur sa paupière fascinée.

Mais la voix delà musette s'était endormie, et avec elle celle des dogues , et la sonnerie aussi ne parlait non plus; aucune parole factice ou humaine ne troublait le silence de cette scène candide et touchante , harmonie ajoutée aux autres harmonies du matin, image vivante de la paix de ces vieux temps résignés.

Mais les deux garçons d'honneur, restés

près de l'époux , voyant que la distribution des bouquets était achevée , prirent chacun d'une main le fils du corvéable Corbel, et ['allèrent, en saluant, présenter à sa promise.

Simon, à qui l'amour et le bonheur, et la fierté, et la vertu intime mettaient le feu au cœur, posa un genou en terre devant Marie , et prenant celle de ses mains que la jeune fille abandonnait à sa mère, il déposa dessus un brûlant baiser d'amant.

Alors la musette aux bruyantes mélodies folâtra, joyeuse, un prélude désordonné et bizarre sur ces prémices données et reçues , et le cortège prit le chemin de l'église; la mariée, marchant en tête, gardée par ses filles d'honneur qui ne devaient pas la quitter plus que son ombre durant toute cette journée.

Une heure après , Marie était devant Dieu l'épouse de Simon ! Le mariage venait d'être prononcé par le desservant de la paroisse. Et

le cortège, grossi démesurément, revenait gai et folâtre vers l'habitation du corvéable père de la vassale des comtes de Maubert, en poussant dans l'air ses joyeuses bouffées de joie, houpant l'un, houpant l'autre, de mille manières, avec des éclats de voix inouis. Tout le village était de la fête.

Mais la voix publique, qui ne doit parler que pour comprimer les abus, prend quelquefois sur elle de répandre des nouvelles démesurément gorgées de fatalité... Le mot qui semble à celui qui le répète le plus indifférent est souvent celui qui tue ! Hélas ! dans le monde, ne devrait-on pas parler que pour s'édifier? que de maux seraient évités ainsi ! Par une impitoyable force des coutumes religieuses, cette union accomplie de Marie avec Simon avait dû être annoncée au prône paroissial trois dimanches de suite , et elle l'avait été 5 et la voix du prêtre était, chaque fois, tombée de la chaire sur l'ame du privilégié seigneur de cette paroisse, foudroyante comme le carreau du ciel ! Et l'homme de la féodalité s'était dit : Laissons ce mariage s-'ao»

complir ! Hélas ! il y avait sous ce flegme apparent du comte, une arrière-pensée atroce !

Ainsi qu'il a été précéda mment dit , la petite paroisse d'Orney appartenait de droit ou de force, depuis plus de trois siècles révolus, corps et biens, à la famille noble de Maubert. Le premier seigneur de ce nom , sire Arthur de Maubert, haut baron, qui s'installa, par la force de ses hommes d'armes> haut-justicier de ce village, devenu son domaine, avait donné pour tout engrais à ses terres , force redevances, fouages, dîmes et charges féodales qu'il avait su faire sanctionner par le baillage et par la sénéchaussée dévoués à sa religion ; aussi il n'était telles énormités injurieuses à l'homme qui ne fissent partie intégrale ducartulairedes chartes féodales qu'il avait laissées à ses descendans. Aussi les comtes de Maubert tenaient-ils sous leur dépendance et protection immédiates tout ce fief, la terre et l'homme. Un unique rejeton de toute cette

famille de hauts barons soutenait encore le nom de cette maison, etdominait en maître sur toute la contrée. Renaud de Maubert , âgé de trentequatre ans environ, issu de Renaud Arthur, et de dame Isabeau Alice, comtesse de Brion, était haut-justicier en ses terres! Il avait sur la terre et sur l'homme libre exercice de tous les privilèges contenus au cartulaire de ses chartes de famille.

Ce jeune seigneur, héritier du pouvoir, des richesses, de l'arrogance de ses aïeux , avait vu d'un œil de colère la jeune Marie , fille de son taillable et corvéable Beauplan , dédaigner son amour et répudier son or ; son or qu'il avait fait luire devant la pauvreté de la jeune vassale , son or qu'il étalait en vain sur ses désirs aiguillonnés, son or qu'il avait mis en contrepoids avec une caresse de la vierge , promise de Simon i Depuis deux ans déjà sa défaite le mordait à l'ame , et ses désirs lui rongeaient le cœur, lorsqu'il entendit la publication des bans de sa vassale orgueilleuse. Depuis ce jour, il avait mis en campagne ses affidés, misérables mercenaires gorgés

de sa munificence, pour connaître au juste le jour du mariage de Marie, car il avait sur elle un droit , et il avait à volonté de l'exercer! Aussi, tandis que la douce joie scintillait à l'habitation du vassal Beauplan, tandis que la danse du jour s'était faite animée pour ani. mer celle du soir; tandis que tous ces serfs oublieux se confiaient au plaisir de cette journée, Renaud, le jeune comte, le haut baron, retiré dans une des salles de son château seigneurial, feuilletait avec grande attention, secondé de son bailly , le cartulaire contenant ses droits imprescriptibles sur ses vassaux.

Comme rien encore de ce qu'il avait hâte de tenir ne s'était retrouvé parmi ses titres, Renaud de Maubert, fiévreux, rongé sourdement par la crainte, regarda l'homme habillé de noir qui l'assistait, et dit , avec un accent saturé d'impatience :

— Eh bien, bailly ? ne trouverez -vous pas ce titre, vous, chargé par vos attributions de veiller au maintien de mes droits !

— Monseigneur...

— Ne l'avez -vous jamais lu donc, que vous ne le retrouvez pas ?

— Monseigneur, ce privilège de votre naissance est depuis long-temps tombé en désuétude, et la charte qui vous le confère aura été anéantie :

— Anéantie!... Bailli?.. Anéantie!.. Parle sein de ma mère, il faut la retrouver, Bailli, ou la potence qui dort sur le rempart se reveillera ce soir même, pour, de sa voix de fer, te crier : mort!...

— Monseigneur, je..,

— Vous êtes le gardien responsable de mes titres seigneuriaux; si celui-ci est défunt, il faudra qu'une tête le paie ! ce sera la vôtre!. . .

— Monseigneur...

— Eh bien...

— S'il est défunt, ce titre, ma mort ne le fera pas revenir.

— Tu seras puni du moins!

— Mais, monseigneur, ce titre ! . . . ce titrer c'est un homme comme vous qui l'a fait; c'est une main comme la mienne qui l'a écrit. . .

— Misérable...

— Pardon, monseigneur, je puis, si vous voulez ordonner, comme l'autre homme, faire agir ma main comme l'autre main a agi...

— Bailli ! bailli ! lâche et négligent !

— Monseigneur ordonne-t-il?

— Je ne veux rien devoir à la ruse, et moins encore à l'injustice. L'honneur et mon droit , voilà ma règle de conduite, à moi baron de Maubert, haut justicier en ce domaine.

— Ah! monseigneur...

— Est-ce le titre, bailli?... .

— Le titre... non... je me trompais!

— Comme vous voilà tremblant...

— C'est pour vous, monseigneur...

— Ma tête ne chancelé pas sur mes épaules.

— Non, monseigneur; mais votre cœur râle dans votre poitrine !

— Oh! c'est vrai!... Aussi, m' avoir résisté, la vassale!... elle que j'aime tant!...

— Monseigneur, dans cinq minutes ce titre peut avoir reparu si vous consentez . . .

— Un faux!., non! non!., point d'injustice. Mon privilège, mon droit, rien de plus ! . . . Oh ! cherchez donc, bailli! cherchez bien!

— Ah ! monseigneur !

— Est-ce lui !

— Oui , monseigneur !

— Voyons!... mais je ne le puis lire, puisque je ne le sais; mais vous qui le savez pour moi, bailli, lisez -le. Vous voyez donc bien que mes pères n'ont, pas plus que moi, renoncé à ce droit charmant qui honore nos jeunes vassales jusqu'à leur faire partager les honneurs d'une nuit seigneuriale.

— C'est bien cela, monseigneur.

— Allez donc vous-même ordonner les apprêts de celle que je réserve à Marie ! Vous savez , bailli , un rideau très épais, deux résines sur la crédence du fond, et la botte à grelots... très large ! la plus large I...

— J'y. cours, monseigneur !

— Ah! bailli , prenez ce titre, et ce soir, lorsque les convives seront sur le point de quitter la table, vous le ferez tambouriner devant vous, et, assisté de deux de mes archers de garde, vous donnerez à mes vassaux, à haute voix, lecture de cette charte, et à haute voix aussi vous clamerez ma volonté.

— 2tf —

— Oui , monseigneur !

— Allez !

— Oui , monseigneur. . .

Le bailli sortit. Profanation et misère et infamie!...

Pauvre Simon! pauvre Marie I

Cependant le festin des noces de Marie avait été dressé; deux longues échelles aux flancs étroits et allongés avaient été posées sur des tonneaux renversés et mis en ligne de distance en distance; c'était la table improvisée et hospitalière, dressée par ordre du père de la mariée sous l'ombrage verdoyant de la chênaie voisine, puis quelques planches, rabouties les unes aux autres, comblaient le vide des échelons ; point de nappe , point de luxe : des mets abondans et sains, des viandes, du laitage, du pain rude, mais de pure farine de froment, des vins blanc et vermeil, de l'hypocras fait de clairet et de miel ; tel était le menu de ce splendide repas inaccoutumé du

pauvre serf. Pourtant, depuis deux heures que les convives s'escrimaient sur les mets et sur les trésors vinifiés de la vigne, l'appétit ne semblait s'être en rien ralenti, et à juger par le cliquetis non interrompu des gaies paroles des jeunes gens, parles rires des jeunes filles, par les coupes des vieillards , par les cris des enfans, par le bavardage des femmes et les facéties de chacun , il était aisé de prendre la mesure du bonheur de tous! Toutefois, vers le haut de la table, quatre jeunes filles se rengorgeaient dans leurs collerettes de toile, fine par extraordinaire, et s'entre parlaient par signes, comme pour s'inviter à une grave cérémonie.

En effet , elles avaient un important devoir à remplir , et elles en avaient la conscience intime et acquise : c'était l'instant de chanter la chanson de la mariée; à donc, d'un commun accord elles se levèrent de dessus leur escabelle, pour s'aller ranger, avec leurs garçons d'honneur, derrière le nouveau couple chrétien, lorsque monsieur le bailli du canton, précédé d'un tambour battant le rappel, et de

deux archers du château , se présenta devant l'assemblée. Au signal donné par le tambour, tout le monde se leva, et le bailli, tirant avec gravité de sa poche un parchemin enfumé par le temps, l'air et la poussière, s'exprima ainsi :

— A vous tous, serfs, vassaux, corvéables et taillables de monseigneur Renaud, comte de Maubert, lecture soit faite d'un acte qui s'adresse à tous !

— Yive monseigneur !

— Sachez-moi bon gré, bonnes gens, d'être venu en la culture du corvéable Beauplan, où je vous savais assemblés, quand j'aurais pu vous mander devant l'huis de mon baillage pour vous crier et clamer cette charte de monseigneur !

— Vive monsieur le bailli !

— C'est de la part de monseigneur.

— Yive monseigneur, crièrent toutes ces voix, plus ou moins envinées ; vive monseigneur!

— Un instant ! un instant !

Mais les enfans reprirent à l'unisson :

~ Vive monseigneur !

— Paix, enfans !

Alors le tambour battit pour ordonner le silence, et le bailli commença la lecture de son acte.

— Ecoutez, tous, vous ici présens, vasseaux, serfs, corvéables, soumis à l'obéissance (l'obédience) de mon seigneur Renaud, comte de Maubert haut justicier en ce domaine, terre et hommes :

« Moi bailli au baillage d'Orney, commis « au maintien et à la garde des droits et titres « seigneuriaux desdits comtes de Maubert;

« Savoir faisons, avec l'autorisation de « notre seigneur et maître :

« Que de tous temps, de droit et par cou- « tûmes anciennes, les puissants seigneurs de « la terre et seigneurie de Maubert, de Laizy, « d'Orney et austres lieu, ont le droit de pri- « meur et droit du seigneur sur toutes et « chacune des filles non nobles qui se marient «i en ladite terre et seigneurie de Maubert et « austres lieux dessus nommés, le premier « jour de leurs noces; que le mari absent et

« se tenant debout et veillant à la porte de la « chambre seigneuriale, le chaperon à la « main, après avoir placé lui-même sur une « crédence près du lit du comte régnant, une « botte à grelots, ledit seigneur et maître « devra, quoi qu'il lui plaise faire, avoir, par « manière de garantie pour le marié, l'une « de ses jambes enfoncée dans ladite botte à « grelots, et devra aussi, le seigneur, estre « trouvé ainsi placé, quand le mari viendra « reprendre sa mariée, le lendemain au point « du jour, sauf toute omission de la part du- « dit comte, durant la nuit des noces, comme «dit est précédamment.

« Article 2. Ledit droit du siegneur ob- « tenu, ledit seigneur ne pourra plus tou- « cher ladite mariée, et devra tant seulement « la laisser au mari qui en disposera comme « est dit au bréviaire romain.

« Consenti par lesdits vassaux, serfs et cor- « véables desdits lieux et scellé du grand scel « desdits seigneurs, l'an mil trente-deux de « notre Seigneur, le jour de saint Marc, en « réunion générale sous le grand orme de-

« vant l'huis du châtel baronial... »

— Ah! beugla dans la foule une voix rauque et colère; ah!...

« Et en vertu de la charte précédante , « ajouta l'officier de paix , moi bailli à l'obé- « dience de monseigneur Renaud, comte de « Maubert, de Laizy et d'Orney, ai ordonné, « qu'au signal donné par les trompes, son- « nant l'heure du coucher sur les remparts, « l'épousée de ce jourd'hui, à savoir : Marie, « fille de Beauplan le corvéable , sera conduite « en pompe au château, suivie de son époux, « qui présidera, en tant que son droit le per- « met, à l'exécution des conventions jurées « en l'an mille trente-deux de notre Seigneur, « au jour de Saint-Marc, aux lins que cette « charte soit exécutée

« Et j'ai, moi, bailli au baillagede monsei- « gneur , signifié verbalement et tambour « battant à qui de raison, pour qu'on n'en « ignore, l'an de notre Seigneur, mil trois « cent quarante-trois , comme est dit et soit « exécuté. »

Et monsieur le bailli se tut; et selon la

coutume, les deux archers qui l'escortaient

l'arme au poing , s'écrièrent :

— Vive monseigneur î

Mais un morne silence expressif répondit à ce cri ; seulement, on entendit au milieu de la foule la même sourde exclamation gutturale et prolongée qui s'était fait entendre déjà , comme le grognement d'un homme qu'on éveille en lui parlant, et qui veut répondre encore tout endormi ! C'était le nouvel époux de Marie, qui, mordu au cœur et à l'amepar la double dent de cette infernale charte, traduisait, dans cet idiome de la rage concentrée, ses impressions profondes. Tous les yeux se projetèrent du côté d'où était venu ce cri, et alors on vit Simon , fils du corvéable Corbel , l'œil hagard et vitré, le teint pâle comme un cadavre qu'on ensevelit, la face décomposée, la bouche béante, abattu et fiévreux en même temps. C'était la réaction de l'ame sur le corps, c'était le serf aux prises avec l'homme, et l'homme était forcé de se courber sous la misère de la condition du serf! Alors le malheureux sentit au cœur un froid glacial , qui

descendit, mortel, dans ses os; ses jambes faiblissaient , tout son corps tremblait , même il serait tombé à terre aux pieds de ses amis , n'étaient ceux qui l'entouraient qui l'aidèrent à s'asseoir; quelques jeunes femmes prirent de l'eau dans une coupe et lui en jetèrent à la figure , d'autres mouillèrent leur mouchoir de cou pour le lui appliquer froid sur les tempes ! Alors le bailli lui-même , touché de pitié pour la grande infortune de cet homme, voulut lui adresser des paroles d'encouragement.

— Allons! mon ami, soyez calme! Peutêtre que monseigneur ne fera pas valoir son droit sur votre nouvelle épousée !

— Oh ! criait Simon ! oh !

—J'irai lui dire ce que j'ai vu! 11 est bon, le puissant seigneur de Mauberl ! il fera comme ses pères !

— Non ! monsieur le bailli , non !

— Pourquoi ?

— Ses pères ont fait cette charte infamante; le jeune seigneur aura l'infamie de l'exécuter.

— Jeune homme!... croyez...

— Non, bailli ! non !... Le comte de Mau-

bert aimait Marie avant qu'elle devînt ma femme, et il n'avait pu la posséder!... Mais maintenant qu'il peut exercer son exécrable droit, ce que ces gens-là appellent leur justice, il voudra salir cette vierge! il le voudra!

— Pauvre Simon, disaient les hommes mariés !

— Heureuse Marie, disaient les jeunes filles!

— Génération infortunée , pensaient les garçons !

— Adroit privilégié, disaient , au sujet du comte, les vieilles femmes!

Les chroniqueurs sont d'avis assez unanime, qu'en général la femme se soumet bien plus volontiers que nous à certains usages; la raison de cela, ils ne la déterminent point. Si l'on voulait se hasarder à la dire, peut-être trouverait-on que cela vient de ce que Tamour-propre , ce mobile de tant d'actions humaines, est chez elle dirigé sur d'autres points que chez nous. Chez la femme ce principe est intrinsèque ; pour l'homme, il est extrinsèque: l'une agit pour elle , l'autre agit

pour les autres; celui-ci pense et fonctionne avec la tempête sociale , celle-là pense et végète dans son intérieur, à l'un la place publique, à l'autre le coin du feu! Quoi qu'il en soit, pour revenir à Marie, je ne sais quel intime sentiment de confiance elle gardait encore! Mais pendant tout le temps que Simon, fustigé par la criée de cette charte impie , s'épuisait dans la douleur physique et morale, la jeune épousée tenait l'œil attaché sur un homme qui se présenta en ce moment; ce personnage nouveau, et qui se tenait à l'écart, était vêtu d'une grande robe brune aux longues manches , portant une barbe vieille comme lui ; elle semblait lui répondre et lui adresser la parole; dans le jeu de sa physionomie, il y avait toute une conversation traduite. Et l'homme nouveau la regardait; lui aussi , avec le même accent d'intelligence supérieure. Cet homme était , sans doute , le bon génie de Marie. 11 était connu, toutefois , car le premier d'entre les jeunes vassaux qui l'aperçut ne put retenir cette exclamation jetée hautement à tous :

— Mes gars , l'Ermite de la forêt.

Et du doigt il désignait l'étranger, et tous les regards se tournèrent, curieux, du côté indiqué; c'était en effet le religieux seul habitant de la forêt voisine, qui, attiré par le tambour, était venu entendre la lecture de l'acte seigneurial.

Mais à cette exclamation, poussée d'élan par le jeune serf, une femme, la plus fêtée ce jour-là, après l'épousée, la mère de Marie enfin, sentit à cette parole : l'Ermite de la forêt , un grand froid sur tout son corps. Elle s'évanouit... Était-ce superstition, était-ce frayeur, souvenir ou remords?... Pour le moment je l'ignore; mais quelque grand événement préparé par celui-ci nous l'apprendra à coup sûr. Cependant, au bout de quelques minutes, la mère de Marie reprit ses sens entre les mains des jeunes filles qui l'assistèrent , et toute la nocée put aller voir l'Ermite; et tous se prosternant devant sa vieillesse, crièrent : Bénissez -nous mon père !

L'inconnu les releva sans mot dire, et se dirigeant vers l'épouse de Simon, il la tira

un peu à l'écart, et lui dit, assez haut pour que quelques uns le pussent entendre :

— J'ai écouté la lecture de la charte qui vous menace; mais, mon enfant, ne craignez rien.

— Pourriez-vous m'en affranchir, mon père?

— Oui, Marie!

— Comment cela?

— C'est mon secret !

— Mais, mon père....

— Mon devoir est de veiller sur toi , ne crains rien !

— Qui donc êtes-vous? homme envoyé du ciel!

— Je suis l'homme qui prie et qui mortifie sa chair!

— Je n'irai donc pas ce soir au château ?

— Tu iras, mon enfant ; mais, moi , j'irai avant toi ! Ne crains rien; l'ermite, pour ce jour seulement , sera de ce monde !

Et le vieillard se retira. Quelques uns des villageois le virent , en effet , qui se dirigeait du côté du castel baronial , et s'en émerveillèrent.

Mais une autre raison , plus péremptoire encore , rassurait peut- être en ce moment la situation de Marie... Les femmes ont souvent des pressentimens qui ne les trompent point. C'est surtout lorsqu'un de leurs actes milite en faveur d'un doute. Ce doute, Marie l'avait , cet acte, elle l'avait accompli! Simon, sans doute, ne se le rappelait pas ! ou peut-être se le rappelait-il trop bien! Quoi qu'il en soit, Marie, intrépide et posée, avait entendu, sans pâlir, la lecture du titre seigneurial, car il lui semblait qu'il lui restait deux chemins pour s'esquiver.

De son côté, Simon, revenu du subit étourdissement que lui avait causé la fatale publication que le bailli venait de faire , s'était relevé de dessus son siège, où l'assistaient quelques femmes-mères ; et déjà aussi l'homme , chez lui , reprenait son avantage sur le serf, et il avait voulu s'aller promener seul quelques instans. . .

A compter de ce moment , la noce devint triste et percluse! Plus de chants, plus de jeux , plus d'éclat de rire, plus de danse ,

plus de musette, plus de toast, plus de cris de joie, plus rien qu'un époux menacé et furieux, rien qu'une jeune femme convoitée et irrésolue, rien que des assistans terrifiés, rien qu'une journée de danse frappée au sein , qui se traînera languissante et boiteuse jusqu'aux soir!

La veille de ce jour, quand l'ombre épaississait la nuit, quand la fumée se raréfiait, indécise, grise et fondante à l'air, au-dessus du chaume poudreux des toits; quand les corvéables villageois, enfouis silencieux dans le rustique ajustement de leur couche, commençaient à puiser, dans le bienfaisant someil de leur ame résignée et de leur corps fatigué, les forces nécessaires aux fatigues de la fête du lendemain; quand plus rien dans la solitude des campagnes ne donnait signe de vie, si ce n'est le hibou, cet antique camarade de la nuit, et le ver luisant, cet orgueilleux insecte-roi des ténèbres, deux jeunes amans fiancés et bientôt unis, entraînés par

un élan de leur cœur loin de leurs foyers, s'enfonçaient dans l'épaisse profondeur de la châtaigneraie qui avoisinait la culture de l'un d'eux. . . Seuls, ils^croyaient l'être avec Toiseau de nuit qui, libre du jour, battait déjà des ailes au-dessus de leurs têtes ; seuls , ils se croyaient cachés à tous les regards ; ils se promettaient,dans une éloquente pression de main , tout le bonheur qu'une première possession donne; mais un œil humain les suivait dans leur course amoureuse, un œil habitué aux veilles, à la prière de nuit, un œil froid et calme, car il avait vu devant son regard passer quelques soixante ans, un œil appris à l'école de l'implacable expérience, un œil qui devait un jour peut-être revenir luire sur leur destinée, et les sauver, un œil d'homme, enfin, l'œil de l'ermite de la forêt î...

Cependant, quand nos deux jeunes rôdeurs de nuit furent parvenus sous l'épaisse cheve~ lure verdoyante du vieil ormeau aux talons noueux et chaussés de mousse veloutée, ils s'arrêtèrent immobiles et haletans, inquiets de cette inquiétude pavide qui aiguillonne le

lièvre aux champs, et l'avertit de l'approche des chiens courans, et tournèrent l'oreille à tous les frissons des feuilles, à tous les souffles de la brise printanière, à tous les zéphirs qui de leurs ailes aériennes les venaient caresser au visage ; et quand ils se crurent en sûreté, ils s'assirent sans mot dire*

La nuit épaisse vint envelopper de ses longs rideaux obscurs tout ce qui reste du récit de cette entrevue clandestine, et je n'essaierai pas de porter la lumière d'une description dans l'épaisseur de ces ténèbres où s'était réfugié l'amour. L'avenir le retracera assez. Toutefois l'ermite, lui, plongea son regard dans le profond mystère de cette mutuelle intelligence amoureuse, et après avoir posé l'œil un instant sur le couple délirant, il s'écria :

— Marie! pauvre jeune fille, je veillerai sur toi! c'est mon devoir! mon droit, ajouta-t-il en rougissant.

Et continuant il ajouta.

— Simon, courageux opprimé, tu veilleras sur elle aussi, ce sera ton droit et ton devoir ! A l'heure qu'il est, jeune homme, tu anticipes

sur ton devoir et sur ton droit ; ça sera une raison de plus pour que tu le fasses mieux respecter de tous, ce droit d'époux!... Mais tu es aujourd'hui le promis de la jeune fille, demain tu seras son époux!... C'est là ta justification, si c'en est une!... Pourquoi pas?... »

11 se recueillit un moment, et ajouta :

« Enfans!... jeunes amoureux, à vous l'extase, à vous les transports, à vous le paradis des hommes ; car l'acte où vous vous oubliez l'un pour l'autre est là, dans l'affreux chenil féodal, le code de votre liberté! c'est la charte de vos droits octroyée par la nature douce et bonne à l'homme et à la femme pour leur consolation ! Nature, bonne mère, à toi ces enfans, et donne leur, après ces paroles intérieures, la plénitude de leur liberté : le cœur et l'ame ! »

Et à ce mot, l'ermite jeta un dernir coupd'œil sur le couple oublieux, et s'écria à part lui :

« Hélas! au même endroit, il y a vingt ans, sa mère et moi... Oh ! il est écrit dans les livres des prophètes : « le péché du père retom-

bera sur la tête des enfans... » Voilà la menace accomplie!... Mon Dieu, ayez pitié de cette faiblesse d'un jour !.. . c'est la mienne, non celle de cette enfant ! . . .

Et l'ermite disparut...

Le couple acheva son œuvre !

Mais funeste présage ! quand les deux époux du lendemain furent, étonnés l'un de l'autre, revenus au calme des sens, l'orfraie préluda de sa voix égrillarde et tremblottante sur le mystère accompli des plaisirs qu'ils avaient goûtés! Et cette voix chevrotante et fatale tomba comme un vent de tempête dans le cœur de chacun d'eux!...

Mais revenons !

Le crépuscule du soir de la noce se fondait au loin dans les épais brouillards de la nuit tombante, et le malheureux époux de Marie, sur qui devait, cette nuit là, peser de tout son poids le privilège seigneurial, respirait dans l'air frais de cette belle soirée, les flammes

46 — dévorantes de la colère jalouse. Seul, réfléchi, morne, roulant dans sa tête, mille extravagans projets de résistance qu'il répudiait aussitôt qu'il les avait épousés, il se promenait à grands pas, ne daignant pas même répondre aux paroles amicalement parasites des vieillards et des jeunes gars ses campagnons d'enfance. En vain avait-on pris la peine de faire retentir à son oreille quelques beaux mots d'espérance ou de consolation, quelques uns de ces lieux communs qui peignent si bien, d'ordinaire, l'ame de ceux qui les répètent ; lui, n'avait pas répondu 5 car son ame n'était pas accoutumée à ces fadaises, car son esprit n'était pas descendu jusqu'à cet abaissement! Aussi, les autres villageois ses compagnons devasselage, voyant que rien ne pouvait le tirer de sa taciturne fureur, le laissèrent promener seul, et allèrent deviser ensemble, au sujet de l'événement du jour. Le serf Simon, lui , ne les vit pas plus s'éloigner qu'il ne les avait entendus lorsqu'ils lui parlaient!... En ce moment, son œil venait de se heurter contre le donjon baronnial, et il était resté là, debout ,

devant ce géant de pierre endormi sur la hauteur, comme ferait l'enfant devant un mort qui sortirait de sa tombe enveloppé de son suaire, glacé, immobile, avec au cerveau une cruelle congestion de pensées ! Puis, traduisant avec effort, dans ce court résumé de paroles, son amas de réflexions, il s'épancha ainsi : en montrant du doigt le château du comte.

— Oh ! c'est le vice , le voilà !

Et il fit une courte pause qu'il interrompit presque aussitôt pour ajouter :

— Oui! le voilà, le vice! le vice avec ses meurtrières ! le vice avec ses satellites armés, le vice habillé de pierres , portant pour ceinture au corps un ruban d'eau croupie, et pour cravate, à son cou, une herse et un pont-levis! Le vice, le voilà! honteux bâtard du soi , et qui s'engraisse de la sueur des enfans des hommes et se gorge de leur misère ! Le vice, le voilà , coiffé, botté , bardé de fer , ayant pour couronne au front un infâme gibet où il accroche la vertu qui crie : honneur! Le vice, le voilà! il est là, sur la hauteur

comme un lâche braconnier guettant le courage qui remue dans le marais féodal, et faisant rouler sur lui les blocs foudroyans de ses inféodations! Et tous les gens qui sont là n'ont pas encore vu la chose, eux!... ils en sont encore à se faire cette question : Qu'estce qu'un homme? Et aussitôt quelque afïidé leur répond : C'est monseigneur! c'est notre baron, notre haut-justicier! Misère de l'espèce ! ils sont hommes comme lui, eux pourtant 5 mais ils le sont sans conscience de leur dignité, sans courage, sans vie! Le courage, qu'est-ce autre chose que l'imagination dans le contact social!... Les hommes, ô mon Dieu! ne sont donc pas encore nés en France ! . . .

Et il soupira sur leur misère, et il s'indigna pour son propre compte !

Simon Corbel, serf par naissance, était du nombre de ces belles natures supérieures , à qui l'organisation même inculte , donne l'avantage sur tous les autres! Homme d'intelligence et de forte volonté, Simon avait eu le malheur irréparable de naître d'un corvéable, et de s'unir à une vassale convoitée par son

maître et seigneur, haut justicier et ses domaines S II avait eu le malheur bien plus grand encore de naître dans un milieu social trop en désaccord avec sa haute organisation physiologique; et cet homme, qui eût été sanctifié des hommes , peut-être, s'il fût né baron j serf, sera peut-être un criminel à couper sur le billot; à €oup sûr, il deviendra un grand fléau pour quelques uns. Nouvel exemple d^ la fatalité des choses sur les hommes. Car toute société dont les institutions publiques se trouvent en désaccord avec les tendances passionnelles particulières des individus, sera toujours pour ces derniers un milieu social faux ! Tôt ou tard, il y aura de grands combats là où devait régner une religieuse union maintenue! Mais liez un homme par les quatre membres à la queue de quatre étalons sauvages, il ne vous restera bientôt de ce roi de la création que quatre lambeaux de chair qui saigneront! Aussi , au lieu de songer à plier les propensions natives et passionnelles de l'homme à la règle des beaux rêves des idéalistes, calquez donc la physiologie de vos lois

- - so sur la physiologie des tendances publiques, calquez la physiologie des vertus sociales sur les affinités humaines , calquez votre physiologie sociale sur la physiologie dominatrice de l'homme, et vous aurez fait assez pour la vertu ! qu'on y réfléchisse! Si l'individu n'était pas, comme il l'est, coudoyé dans ses propensions, dans ses instincts par des règles communes, antipathiques à sa nature, le vice, il y a plus, le crime serait ignoré dans la société I L'homme est bon nativemenl, tout en lui , tend à ce but : jouir ; la société est mauvaise, tout en elle tend à ce but : souffrir! c'est la lutte des deux principes hétérogènes qui dévore l'humanité depuis le commencement. Prions que ce duel à mort de l'esprit et de la chair ne dure pas jusqu'à la consommation des siècles.

Du reste pour ce qui regarde Simon, toutes les fois que le titre féodal du, seigneur son maître n'avait pas coudoyé ce caractère altier, tant que cet homme, pétri d'honneur et de liberté, n'avait été forcé qu'à de simples travaux agricoles, qu'à de longues et pénibles

cordées dans les champs , qu'à d'arbitraires servitudes même, le serf avait bien voulu rester serf; tant qu'on avait humilié que les bras de cet homme, tant qu'on avait que fatigué ses jambes, tant qu'on ne lui avait craché l'ignominie de sa condition qu'à la ligure, serf il avait bien voulu renier sa condition d'homme; mais aujourd'hui qu'il plaisait au maître de pressurer le cœur du serf, le serf se sentait homme, et l'homme rêvait aux moyens de frapper le maître au coeur!...

Cependant l'ame de Simon débordée par un flux de pensées décousues et éparses n'avait rien arrêté, rien résolu, rien voulu! Au château il n'en était pas ainsi ! toujours la même pensée de luxure chevauchait le cerveau du jeune comte, et les aprêts étaient achevés pour qu'il obtint satisfaction de sa vassale, et Renaud attendait avec impatience ! C'est ainsi que, pour le maître et l'esclave, la journée s'était traînée, quoique bien diversement lente et orageuse! pour le maître brûlé au cœur par un désir eifrêné, pour l'esclave brûlé au cerveau par une crainte dévorante!

Mais l'heure était éclose pour tous deux!

En effet les trompes sonnèrent l'heure du coucher! le jeune seigneur tressaillit dans tout son corps; Simon le corvéable sentit son ame se troubler! le comte rêva amour et volupté, Simon jura haine et colère; le comte se promit plaisir et joie, et Simon cria à part lui, vengeance! Le comte disait: à moi Marie, et Simon lui répondait dans sa rage concentrée: à moi le comte ! Le noble seigneur et comte de Maubert ne caressait que sa pensée du moment; Simon lui, en ce moment, méditait une pensée qui devait avoir du retentissement par la suite sur la vie de cet homme.

Cependant dès que les trompes eurent sonné, le bailli ordonna au tambour de battre le signal du départ; et ayant pris par la main la jeune mariée, il s'achemina suivi de Simon et de tous les corvéables d'Orney vers le château baronial,

La nuit était close dans ses voiles d'ombres, quand le cortège conduit par M. le bailli en grand costume d'apparat, se présenta révérencieux, la charte féodale au poing,

-' 155 — devant la porte principale du château; le pont-levis s'inclina complaisant jusqu'à terre devant l'épousée, humble et soumis et respectueux comme le diacre près de chanter l'Évangile devant le célébrant , ou plutôt comme la pierre tumulaire d'un mausolée de famille se recourbant dévorante et implacable sur les restes d'une jeune vierge qui descend au néant! Iniquité I... Et toute la foule des villageois, morne et timide, en face de la demeure du maître, franchit le seuil de ce lupanar d'infamie et déboucha nombreuse dans la cour d'honneur, le chaperon bas au bout du poing, en marque de soumission...

Renaud de Maubert, entouré de ses serviteurs et de ses archers en grand costume de guerre, attendait sur le haut du perron du grand escalier, sa proie fraîche et friande! C'était un spectacle imposant que de voir 1$ maison du comte en ce moment. Douze valets vêtus de juste-au-corps mi partie jaune et rouge, ce qui signifiait l'alliance de deux maisons nobles, tenant à chaque main chacun une torche résineuse allumée, étaient placés

de distance en distance, tout autour de ïa cour, comme des cariatides antiques, sans parole et sans mouvement. Autant de pages, tenant en main l'écusson armorié de la maison de Maubert qui est d'or tranché de gueules, avec, à chaque canton de Maubert , une tête de sanglier iampassée d'argent, et trois merlettes aux deux autres qui est d'alliance, se croisaient en tout sens, le poing gauche sur la hanche et l'espièglerie dans le regard, tous orgueilleux de leur riche livrée. Six écuyers, dans leur costume de parade, tenaient en bride chacun un superbe palefroi. Comme si le maître eut été sur le point de partir pour faire une battue dans la forêt voisine. Tous ces rustres villageois, étourdis de cette pompe, n'osaient pas seulement lever le regard sur le puissant seigneur qui les avait conviés. Lorsqu'ils se furent rangés en demi-cercle devant les degrés arrondis du perron, le bailli fit avancer Marie devenue femme de Simon, jusqu'au bas de la première marche, et l'y ayant laissée , il monta sur le troisième degré suivi du tambour qui ne franchit pas le

second. Alors un roulement se lit entendre, el aussitôt qu'il fut fini, le bailli protesta du bon vouloir du seigneur comte, de son amour pour ses vassaux, de la droiture de ses intentions; et présentant la main à Marie, il l'invita à accepter celle de son seigneur et maître; puis il somma Simon de suivre, dans la chambre d'honneur, son épousée remise aux soins du comte Renaud. Simon ne put retenir un sourd gémissement qui sortit de sa poitrine, strangulé, poignant! Les autres villageois furent invités à se retirer et tout le monde disparut, comme disparaît un grain de sable qu'on aurait jeté dans un abîme! et aucun bruit ne frappa plus l'oreille de l'homme, que le pas mesuré et lointain des vassaux du comte qui regagnaient leur hameau, où encore le bruit saccadé et éternel de l'eau de la rivière d'Aroux, qui mêlait l'harmonie de son cours à l'harmonie du vent dans les bruyères, et à la voix mélancolique du grillon des nuits, veillant dans les luzernes du rivage ; rien autre chose que le frémissement presque insensible de la brise

nocturne, produit par le frottement incessant et léger des couches d'air, ou encore le majestueux froissement de l'engrenage céleste des astres se mêlant avec ordre dans l'imposant silence de leur révolution sans fin!

Mais dans la chambre à coucher du comte, tout était disposé selon la coutume et le privilège : en garantie du coté du vassal, de l'autre en exécution du désir. du maître! Le lit dressé dans la chambre d'été, large de quinze pieds, enrichi de superbes couvertures damassées, aux oreillers soyeux et rebondis, au linge fin et blanc, se posait nonchalant sous un énorme dais en soie rouge cramoisie, brochée de fleurs et de ramages plus pâles , rehaussé en draperies élégantes et graves, par des traverses de bois sculpté aux magnifiques ornemens en rondes bosses. Devant ce voluptueux coucher s'élevait riche aussi et posée tout contre, une table à quatre pieds entrelacés, recouverte d'un riche tapis de Dinan, le plus beau de la comté. Sur ce meuble dormait, incessamment prête à s'éveiller, une

large botte de cuir noir, garnie à la semelle , en guise de clous, d'une double rangée de grelots que le moindre mouvement devait faire crier. G'était-là, la seule garantie de l'honneur de la v issale.

Cependant les c(uatre filles d'honneur, après avoir débarrassé Marie de ses atours de mariée, l'aidèrent à gravir, tremblante et mimorte, le fatal écueil où la luxure toute-puissante voulait la bercer durant toute cette prochaine nuit; chacunes de ses jeunes compagnes l'exhortèrent à avoir courage; et mêlant leurs larmes à ses larmes , elles se retirèrent ignorantes de l'événement qui allait suivre.

Tout à coup , un bruit de pas retentissans se fit entendre dans le corridor qui longeait la chambre fatale. C'était le comte, qui, précédé de quelques-uns de ses archers , s'avançait vêtu de sa simple robe de nuit, résolu de remplir à la lettre la teneur de la charte de son droit du seigneur. Les archers commandés par un cinquantenier se posèrent statues immobiles, visière baissée, devant le dais de

damas , et attendirent dans cette attitude de soldats bien disciplinés , que le comte fut sous ses courtines , et lorsque le jeune seigneur se fut posé dans l'attitude voulue par la charte seigneuriale, le capitaine de ses gardes s'avança vers le jeune enfant du privilège et lui tendit une coupe dans laquelle il avait versé une liqueur dont il but la moitié.

Alors cet officier se détacha sans rien dire, se dirigea vers une porte latérale qu'il ouvrit , fit signe de la main en manière d'ordre de venir ; un homme pâle, échevelé, avec les vetemens en désordre, le cœur oppressé, l'aine déchirée Simon enfin, parut obéissant à cet ordre du commandant des archers. Celui-ci ayant pris le vassal par la main , le conduisit inquiet et malheureux, jusqu'au lit où sa chère et charmante Marie agonisait , où le comte haletait d'ivresse; et lui ayant montré du doigt sa nouvelle épousée enfouie à douze pieds de distance de son seigneur, dans l'ampleur des courtines seigneuriales , il dit au mari :

— Vous voyez !

Et désignant de sa main acierée le comte

lui-même , qui , sur le versant de sa couche, avait passé, selon le vœu de la charte féodale, sa jambe toute entière dans la large botte à grelots , qui était fixée sur une table à côté, il lui dit encore :

— Vous voyez ! Très-haut et très-puissant seigneur de Maubert, veut seulement faire honneur à vous, son corvéable , et à Marie sa vassale votre épousée; car messire ne doit point de toute la nuitée quitter sa chaussure que voilà. Allez en paix !

— Ces grelots parlent-ils ?

Et de la main Simon agita la botte trompeuse qui cria mille accents discordans et entremêlés. Le cinquantenier répondit à l'apostrophe du vassal :

— Tant qu'aucune de ces voix là, ne vous appellera , vous vous tiendrez dans l'appartement voisin avec votre chaperon à la main.

— Soit! mais si les grelots m'appellent î

— Vous pourrez entrer !

— - Vous entendez archers, cria Simon.

— Suffit , dit le cinquantenier.

— Je serai là pour écouter, reprit Simon

en jetant les yeux sur le fortuné comte.

— Allez en paix et toute confiance...

Et Simon se retira sur cet ordre donné par le capitaine. Les archers présens à cette cérémonie se dispersèrent et sellèrent poster à chaque porte de l'appartement , le casque en tête , la halleharde au poing.

Mais dérision et moquerie, attentat et tra- Jiison ! Cette botte à grelots, dans laquelle devait rester emprisonnée, toute la nuit, la jambe du comte , ironique garantie donnée à la faiblesse, était fixée sur la table obligée, au moyen de courroies non apparentes; cette botte, satellite complaisant de la mauvaise foi , ne pouvait que fort difficilement être remuée, tant ses flancs aux larges dimensions laissaient à l'homme du privilège une retraite commode !

Marie qui, dans les dispositions du comte, voyait venir le moment terrible où la garantie donnée à Simon, ne serait plus qu'une vaine et affreuse moquerie, sentit dans ses veines un frisson d'épouvante qui suinta par tout son corps en une sueur glacée? Pourtant, dans son infortune, elle ne poussa pas même un

cri. Elle était dans cette terrible alternative, ou de perdre son mari qu'elle aimait, ou d'imprimer sur ses jours à venir une horrible traînée de doute et de misère î D'ailleurs le jeune comte était là, qui, luxurieux mais menaçant, l'aurait plutôt égorgée qu'il ne l'eût lâchée. Marie le savait à n'en pouvoir douter; aussi ce moment fut affreux pour l'infortunée! Aussi bien, la botte à grelots n'avait pas parlé; nulle voix d'airain n'avait trahi la discrète précaution du comte; ainsi appeler eut été infructueux et maladroit, les sentinelles n'auraient pas souffert que Simon entrât; d'un autre côté, Simon n'ayant rien entendu, il devenait inutile qu'il connut les périlleux dessins de son seigneur. Toutes ces réflexions, promptes comme la pensée, lumineuses comme l'éclair, saisissantes comme la mort, tombèrent tout à coup dans son ame et la firent trébucher. Pauvre Marie! Et quelle fut sa terreur lorsqu'elle sentit pleuvoir sur ses lèvres les premiers feux du comte , ses premiers baisers ; ces baisers que, jeune fille, elle avait refusés au jeune homme, et que, épouse, elle devait

laisser prendre à son seigneur ; ces baisers qu'un seul de ses regards avait arrêtés et qui la torturaient là, sous les regards de son mari; ces baisers si long-temps soupires par Renaud et par elle si long-temps répudiés, il lui fallait les recevoir, les dissimuler, les consentir ! Désolation î et , pourtant , pas une seule parole de défense ou de menace ne perçait à travers les terreurs de la malheureuse. Ce silence avait en soi quelque chose de fatal ! Mais cette nuit du droit du seigneur fut perdue pour Renaud, grâce à une main protectrice, la main de l'ermite qui avait, généreuse et prévoyante, passé glaciale dans les veines du jeune comte, et avait versé dans les sens du rival de Simon, sommeil et léthargie. Aussi, toutes les tentatives du comte, exercées auprès de Marie, cette belle statue humaine qui avait été long-temps son rêve, son ambition, son amour, échouèrent-elles devant le breuvage que le saint homme lui avait versé. Marie , donc , sortira pure en réalité et intacte de l'alcôve seigneuriale , car la nuit s'éloignait déjà, et Renaud n'était pas plus seigneur de Marie qu'il ne l'é-

tait la veille, puisque son droit du seigneur il n'avait pu l'exercer!

Hosanna à la jeune mariée, hosannaï hosanna in excelsis !...

Cependant le jeune comte, vaincu par l'ermite et par l'immobile résistance de la jeune mariée, apercevait déjà à l'orient les premiers jets embrasés de l'aurore matinale; aube de sa défaite et de la victoire des conjoints; car, dès l'apparition du premier rayon du soleil , sa belle hôte devait lui être enlevée et, satyre, il s'indignait de n'avoir pu savourer tant de charmes, et le comte cherchait l'homme, l'amant cherchait le plaisir, l'esprit cherchait les sens ; mais chez lui les sens faisaient défaut à l'esprit , le plaisir à l'amant , l'homme au comte; en sorte que, placé entre l'homme et le comte, entre l'amant et le plaisir, entre les sens et l'esprit, ce perfide et déloyal nourrisson du privilège , se voyoit réduit à l'abandon de tout sur ses terres, alors que dans son orgueil il avait osé dire! A moi tout! Et dans son désespoir amoureux, il en était venu à douter même de l'amour qu'il avait voulu

__ 64 — satisfaire par une trahison ! Et pourtant, chaque instant qu'il perdait dans le désordre de ses pensées, était la perte d'un siècle de bonheur! L'instant du plaisir dans les bras d'une femme aimée, c'est pour l'homme, l'éternité circonscrite et condensée dans l'espace d'un moment , c'est la somme réduite en un seul éclair de tout le feu éternel ! Et tout ce feu, toute cette éternité s'évanouissaient comme un rêve qui nous échappe au réveil !

Cependant le jour attendait son roi , les quatre filles d'honneur étaient déjà à la porte de la chambre du comte, prêtes à redemander leur mariée; le jeune seigneur furieux, humilié dans sa chair et dans son privilège physiquement et moralement , s'éloigna vaincu de Marie , avec au cœur la rage et le désordre! Subjugué par je ne sais quelle force végétale, désespéré, anéanti! 11 venait de perdre en ce moment le passé et l'avenir : tout ce qui soutient l'homme!

Simon lui, confiant, avait eu l'oreille au guet , pour savoir si le comte se contiendrait dans les bornes de son droit ! et à la si voi-

— es —

sine approche du moment , qui allait lui rendre son épousée pure des souillures d'un baiser étranger, son cœur violemment agité de crainte , d'espoir, d'amour, de haine , de volupté, d'angoisses, redoubla ses battemens nombreux, car le moment était décisif , c'était celui de la victoire ou de la défaite !

Alors un assez violent bruit de grelots retentit soudain à ses oreilles abasourdies /et pénétra jusqu'en son ameî Simon entra comme pour défendre son bien ! Mais le jeune comte, la jambe enfoncée dans la botte féodale, jetta à peine sur son vassal son regard seigneurial. Le vassal, lui, darda sa prunelle enflammée sur le visage du comte, qui était alors si troublé de sa défaite , qu'il n'avait pas même entendu le son des grelots, qui avaient crié sous la secousse par lui imprimée, en se replaçant dans la botte indiscrète ainsi qu'il avait été vu la veille au soir !

A ce moment le jour perça dans la chambre seigneuriale, et les quatre jeune filles compagnes de Marie enlevèrent l'épousée de la couche de monseigneur, pure du droit du

seigneur, contente, mais soupçonnée! Elle en sortit au chant de la chanson de la mariée que l'événement de la veille avait retardée seulement. Ingénue et philosophique et positive leçon dont chacun des vingt coupletspréceptes adressés en instruction à la fille qui devient femme, est composée sur la donnée mathématique du passage suivant :

Vo n'yres plus au bal Madam la mariée!

Vo gardres le poupon Pendant que nous iron !

Et ainsi se termina le voyage de Marie dans la basse fosse féodale!

Mais Simon, lui, avait entend aie murmure accusateur des grelots, et bien qu'il eût, de ses yeux, vu le comte assez distant de son épousée, il s'était dit dans son âme :

— J'éclaircîrai le fait! je le puis!

Et le malheureux était retombé rêveur ! fatalité!

L'homme passionné qu'un doute obsédant

■vient de mordre à l'arae, ne désire plus de vivre que pour arriver à la solution du problème de jalousie dont le quotient est une certitude quelconque. Tous les matériaux qu'il remue, tous ceux qu'il ramasse sont destinés à cette fin ! chaque minute de sa vie est un calcul, chaque heure une observation intéressée, chaque pulsation de son cœur tend à l'éclairer, chaque fait il le retourne en tous sens, il le sonde, l'analyse, l'explique, le commente, l'adopte ou le rejette suivant qu'il présente ou non quelques côtés de vraisemblances, quelques faces de probabilités. Son intelligence n'a plus qu'un point de mire; son esprit qu'un but! le malheureux! Oh! combien ce travail de tous les muscles de sa mémoire use ses sens ! combien cette incessante recherche où s'épuise toute son ame, ne lui déverse-t-elle pas d'angoisses ! Avec ce principe de mort inoculé dans l'ame, le cœur cherche la vie en même temps qu'il l'empoisonne ! en cet état , tout être pensant ne recueille que tortures dans ses pensées, ne sème dans son existence que malaise, que

rage ! hélas ! heureux alors lorsqu'on ne recueille rien de ce que l'on a semé!

Cependant, Simon, fatalement prévenu par le bruit des grelots qu'il avait entendus, était sorti du château seigneurial, rêveur, sombre, presque larmoyant! une pernicieuse mais dominatrice pensée, s'était accrochée à son ame et l'avait fait tressaillir!... Trop honnête homme pour rejeter sur sa bien-aimée moitié le tort du privilège, cet homme énergique et judicieux ne voulait cependant point demeurer en reste de compte avec le seigneur Renaud, et il avait juré à son sang, à son honneur, réparation, au cas qu'il y ait eu outrage à sa dignité d'homme! Mais en même temps de grands obstacles se présentaient pour vérifier le fait, de grandes forces humaines y eussent échoué, lui, pourtant, tenta l'expérience, tant il y avait de hauteur réelle dans cet homme de bas étage ! . . .

Aussi, dès la nuit suivante, Simon, au lieu d'aller demander à sa Marie la jeune épouse, les joies de l'ame et des sens, qui accompagnent la première visite de l'époux dans la

couche de sa compagne désirée; au lieu de jeter son ame dans les caresses de sa préférée, l'infortuné , frappé de l'idiotisme du doute , aima mieux aller chercher dans le travail, l'oubli pour son esprit , des foudroyantes pensées qui le tenaillaient, il prétexta donc une corvée , par ordre , pour le soir, et ne revint que le lendemain au matin, à l'heure où tout le monde se rendait aux champs; alors il se contenta de baiser au front sa belle compagne, et se noya oublieux dans le travail de la pioche et de la herse î Le soir, il en fit de même, un troisième jour il renouvela ses absences, et ainsi de suite pendant tous les trente longs jours d'un long mois ! car il voulait , dût-il lui en advenir torture et martyre, sonder la profondeur du grand mystère qui le fustigeait , dans le mystère physiologique même de Marie ! car là seulement il pouvait trouver la voix de Dieu ! Infortuné ! . . .

Mais déjà cinq grandes mortelles semaines d'expérience étaient écoulées , cinq semaines d'angoisses et de malheur, cinq semaines ! et Marie, épouse, n'avait pas redonné, comme

Marie, jeune fille, le signe éloquent et périodique de sa viduité! . . . Simon ne douta plus! . . . Seulement, le Vassal avait contre le comte, la rage au cœur , et à l'âme un projet arrêté de vengeance ! Toutefois , pour sa Marie , Simon redevint époux cherchant à retrouver dans les baisers de cette femme idolâtrée, une partie du bonheur que la nuit équivoque du premier jour de ses noces lui avait enlevé. Mais hélas! toujours la même malheureuse pensée accourait faiale , au milieu des jeux nuptiaux , et fantôme hideux se mêlait à leurs joies; alliant, joignant sans cesse sa parole désolante aux rires de la volupté ! tout alors, le plaisir même , devenait tortures pour cet homme possédé du doute ennemi ! . . .

Toutefois, à mesure que l'hymen gagnait plus de durée , des indices à la fois plus positifs et plus trompeurs venaient corroborer de plus en plus chez le malheureux Simon sa pensée de malheur! Enfin neuf mois jour pour jour après la noce de Marie : tige inattaquée, mêla son fruit, douteux rejeton d'une belle tige, aux bien autres fruits douteux de tant

d'autres équivoques tiges humaines!...

Simon, qui n'avait rien laissé percer de ses projets , annonça au village , pour le lendemain, le baptême de sa fille! la nouvelle née était une fille ! Et pourtant, selon sa volonté dès long-temps arrêtée , calculée , résolue , le baptême ne devait pas s'accomplir ! désolalationl...

Pauvre femme qui de jeune fille alerte et vivace était devenue épouse ! épouse troublée et éphémère, et qui d'épouse tombait mère ; hélas! mère avilie! Marie, gaie jeune fille , bonne épouse , jeune mère , quel œil en te voyant serait assez sceptique pour refuser une larme à ton sort ! une larme? il te la faut !. . . Pourtant n'es-tu pas bien heureuse ainsi étendue , pâle et belle dans ta modeste couche ! . . épuisée presque , tant ce fruit qui est là près de toi , t'a donné de travail pour éclore ! Mais tu te reposes sur lui des douleurs que tu viens d'oublier à son premier cri!... Hélas ! hélas! tu ris, tu souris, cela vaut mieux à Pâme et au cœur , tu joues à cet enfant !... Mais, hélas! ton sourire est un contresens,

pauvre mère , tes jeux sont une aber ratio» de la chair , car ton enfant , ton nouveau-né est né maudit ! Pourtant, que d'amour dans ta prunelle quand tu le caresses sous ton regard ! quel inexprimable tremblement de plaisir quand tu le touches , quel tressaillement , dans tout ton être quand sa frêle voix frappe ton oreille ! oh ! te voilà bien heureuse ! te voilà bien riche, jeune mère, et bien fière de ton œuvre, n'est-ce pas? Dans cet enfant, qui respire, rose et innocent et faible auprès de toi , tu trouves pour le moment ton paradis sur la terre, pour l'avenir ton ciel! Hélas ! la volupté sera un éclair , ton orgueil sera abaissement , ton sourire va être larme , ta joie tristesse éternelle ! La nuit qui va commencer pour toi, paradis d'une nuit , se changera demain en enfer de tous tes jours et de toutes tes nuits!.. Mais, confiante et tranquille, heureuse de ta fille, si tu sommeilles, tu vas avoir des songes d'or ! oh ! repose bien cette nuit, pauvre mère , repose; car demain à ton réveil ta damnation commence!...

Cependant neuf mois après la noce de

Marie, les trois joyeuses hôtes de la flèche gothique du clocher de la paroisse d'Orney, celles qui avaient marqué l'heure d'une union devant Dieu , sonnaient le branle d'un baptême devant les hommes , et appelaient ensemble le prêtre à l'église! Elle lui annonçaient officiellement , qu'un nouveau-né devait lui venir demander Teau sainte ; déjà même les parens des époux s'acheminaient vers la maison de l'accouchée, pour accompagner aux fonds baptismaux, la nouvelle chrétienne; mais Simon, lui, tenant entre les bras un léger fardeau , se perdait dans la brume dû lointain de la route, inaperçu de tous!. . Pourtant , lorsque ses parens et ses amis se pressaient à sa porte , pour assister au baptême de la fille de Marie, pourquoi donc cet homme s'éloignait-il ainsi? Pourquoi! c'est sa pensée qui l'emporte} et lui, s'enfuit, emportant son butin! Malheur!

Mais à F arrivée du parrain et de la marraine, la porte de la maison s'entr' ouvrit, et quelques personnes suivirent les deux parens en Dieu, afin d'assister au premier lever de l'enfant.

Les croyances superstitieuses d'alors attribuaient une haute influence de bonheur pour la suite à qui assistait à cette première toilette d'un nouveau-né.

Mais terreur et consternation ! on ouvre les lourds rideaux d'étoffe du modeste berceau! Point d'enfant!... Dans le premier trouble, on appelle Simon ! Point de père! On s'agite, on s'inquiète, on s'ébat! silence partout !...

Quand la première émotion fut calmée, une femme poétique et rêveuse, entr'ouvrit, pour méditer peut-être sur ce malheur, les rideaux du berceau vide, et aperçut un parchemin plié qui contenait ces mots :

« Marie,

« L'enfant que tu viens de donner au monde « était l'enfant du comte Renaud, je l'emporte! « peut-être retombera-t-il un jour sur la tête « de celui qui est son père... Adieu ! »

Quelque quatre ans environ après la fuite clandestine de Simon, fds de Corbel le corvéable, une malheureuse jeune femme, jolie encore, malgré les certificats nombreux attestant sur son front que le malheur en Fai-

sait sa victime, bien faite encore, sous les misérables lambeaux de laine qui recouvraient ses formes sveltes , souples , gracieuses même , se promenait sur la rive de l'Aroux , un peu au dessous du petit village d'Orney. Un profond sillon de tristesse restait comme empreint, après elle, sur le sable du rivage 5 car ses pas étaient inégaux et mal dirigés ! A voir cette malheureuse créature s'approcher tantôt de la rive , et tantôt s'en éloigner, il était facile de voir, de prévoir qu'un malheur arriverait! Après avoir regardé tout autour d'elle, si personne n'était là qui la regardait , elle s'approcha résolument du bord, et s'étant agenouillée, elle prit du bout du doigt de l'eau de la rivière, et un instant après le flot l'avait dévorée!...

Cependant, sur une des hauteurs de la côte qui festonne le bord du fleuve, un jeune homme, adolescent encore et rêveur, se promenait silencieux non loin de là ! Bon jeune homme, il vit le désespoir de la malheureuse et se précipita dans le ventre du flot pour la sauver ! Et le flot n'avait pas eu le tems de le-

touffer encore, et il la ramena snr le bord , évanouie il est vrai et sans pensée!... Il était déjà presque nuit !... Ne sachant que faire de l'infortunée, il la chargea avec peine sur son cheval et regagna au galop la ville d'Autun. Sans expérience de ces sortes de cas, le jeune inconnu arrivant de nuit dans la ville , l'alla déposer, embarrassé de ce fardeau , sous le porche de la cathédrale, où il la réchauffa en lui donnant une partie de ses vôtemens à lui ! puis, comme si cette généreuse action pesât sur sa conscience de jeune homme, il s'éloigna sans lui dire son nom , après s'être assuré qu'elle fût hors de tout danger!...

Quel était cet homme ?

Outre la crédule que tout évêque signait et déposait à la cour de Rome lors de son admission sur témoignage de notoriété publique, il y avait souvent dans les titres à lui délivrés par le S. Père avec ses bulles publiques d'autres pièces secrètes remises à l'usage par-

ticulier du prélat, c'était pour l'ordinaire un remittatur anticipé, pour plusieurs péchés mortels à venir, ou induit provisoire et prévoyant! Ce qui souvent n'était pas inutile!

Donc l'induit ou remittatur anticipé, sorte de précaution bien venue en ces temps là, cet autre en cas que les légats des papes , cardinaux , évêques et hauts dignitaires ecclésiastiques , recevaient du pape, et qu'ils déposaient dans leurs bulles avec grand soin , comme un bon biscuit de mer dans cette pénible traversée qu'on appelle la vie, ou si mieux vous aimez le monde , et qui devait se terminer pour les hommes de Dieu par le port éternel qu'ils nommaient paradis, n'était qu'un effrayant mensonge à l'avenir, qu'une dégoûtante prévarication à toute vertu ultérieure! Avec ces provisions de conscience les prêtres pouvaient aller loin dans le crime, et c'est ce qui se vit souvent ! . . . Adonc l'induit était pour lesgrands de l'église, exactement ce qu'était pour les rois et les grands seigneurs laïcs les provivisions de bouche, venaison ou autre: l'en cas de nuit enfin , déposé dans l'office ou sur

le dressoir, pour qu'ils aient un aliment tout prêt en cas de délabrement physique de l'estomac. L'induit était donc pour les ecclésiastiques un morceau, non de venaison, mais d'indulgence en cas de délabrement moral ! . . . Ce qui prouve au reste que ces gens là étaient au moins quelques fois délabrés moralement ! Les exemples d'induits accordés à nos grands dignitaires de l'Église ne sont pas rares ; Renaud de Maubert en possédera un dans ses titres d'investiture , qui sera signé du pape Innocent VI , en date de 1359, année de son installation sur son siège , comme évêque d'Autun. Cet induit porte que : le confesseur de cet évêque aurait pouvoir de l'absoudre, et douze personnes de chaque sexe y au choix du prélat , de toutes sortes de crime, homicide, adultère, inceste, fornication , péché contre nature , sacrilège , rébellion , désobéissance contre les supérieurs ecclésiastiques, du crime de simonie et de tous autres cas réservés , et pour ces derniers , le prélat pourrait en être relevé deux fois en sa vie { et les douze personnes une fois

seulement, et tous ensemble encore une fois, à l'article de la mort.

Voici par abrégé la formule de l'absolution qui me paraît concluante :

« Misereatur, etc. Et post verba corn munis absolutionis dicat sacerdos : Iterum apostolicâ auctoritate tibi concessd et mihi commissd te absolvo : ab omnibus peccatis, delictis et excessibus, quantumeumque enormibus hactenus per te commissis , ac a censuris quomodo libet incursis et sedi apostolicae reservatis; in quantum mihi facultas conceditur, et iterum remitto per plenariam indulgentiam , omnem pœnam in purgatorio tibi debitam pro promissis : ac restituo te illi innocentise et puritati quam in baptismâ accepisti. Ita quod decenti tibi ab hoc seculo clausœ sunt portae pœnarum et apertœ januœ deiieiarum paradisi; et si hoc \ice non morieris , salva si tibi nihil ominus ista gratia quando alias fueris in articulo raortis.

In nomine patris, etc.

Yoici avec quelles munitions papales , Renaud de Maubert, comte d'Orney de Layzy,

de Brion et autres lieux, entrera évêque dans la ville d'Autun !

Renaud sera-t-il vertueux! Eventualité!...

Cet induit lui viendra-t-il en aide? Mystère!...

Pécheur , il pourra s'en servir ! le voudrat-il? Indécision.

Doute et tatonnemens ! . . . Voilà où nous en sommes! mais du doute, Descartes fit naître la certitude; notre maître, à nous, à dit :

« Mais il faut un chaos à qui veut faire un monde ! »

Et on lit dans la Genèse de Moïse, ce passage placé en tête du grand prodrome humanitaire, Eloï dit : « Lumière sera1, et lumière fut ! »

Puisque, pour l'homme, le jour d'aujourd'hui est la nuit de l'avenir, puisque le soleil du moment est ténèbres pour les faits qui doivent s'accomplir, espérons que la lumière sera faite, lecteur , et voyons plus loin !....

Tous les faits parvenus jusqu'ici à notre connaissance s'étaient accomplis, comme on sait, en 4343, et l'un deux, en 4347.

Seulement, vers le commencement de l'an-

née 1343, vers minuit, une nuit de printems, deux hommes, masqués par les ténèbres, avaient été aux prises dans le carrefour de la grande châtaigneraie voisine de la maison de Beauplan ! l'un couvert, pour vêtemens, de peaux d'animaux, s'acharnait, vigoureux et terrible, autour de l'autre passant attardé, et, par la seule force des prestiges qu'il exerçait contre les superstitieuses préventions de ce dernier, l'enlaçait dans les liens sanglans d'un pacte terrible!...

Ces deux hommes quels étaient-ils? on le saura, sans doute, plus tard.

Qu'avaient-ils fait, l'un se débattant, l'autre attaquant?... la suite nous le dira sans doute!....

Ceci est encore un fait antérieur que je constate.

Au drame maintenant!

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