Z.A CONFESSION
Car en vérité cela est bitarre a penser qu'il y a dans tout être organisé, un instinct qui le pousse au mal.comme agent ou comme patient et qui lui fait dire : si tu n'es pas bourreau, sois victime.
(£. Sce. )
Quelques vingt minutes après sa sortie, Simon-Luc rentra , la figure ouverte, le front serein, la bouche riante, l'oeil sémillant. La jeune fille, qui ne vit, à travers cette gaîté de son guide, qu'une bonté de plus , sortit à
sa vue de l'état indécis dans lequel elle était renfermée depuis qu'il était absent.
— Eh bien! lui dit-elle, vais-je le
voir?
— Le voir ; qui ?
— Monseigneur.
— Oui ; il se dispose à t'entendre.
— Dieu soit loué !
— Dieu ou satan, peu importe, n'estce pas? pourvu qu'il écoute ton amour!
— Oh! il l'entendra; car la voix est éloquente quand le cœur est pénétré.
— Oui, Sarhetta; mais qui sait si son cœur à lui est entré libre dans cet hôtel ?
— Oh ! ne me dites pas cela! Je serais trop malheureuse; à la seule pensée de croire qu'il peut en rêver une autre, je sens là dans la poitrine une gêne horrible, comme celle que le comte Michel le bâtard nous peignait ce matin t
— Ah ! ah! Michel d'Orney vous dépeignait ce matin, semblable mak
— Oui, en me parlant' de son amour !
— Allons, c'est bien ; et tu ne l'as; sans
— 4&7 — doute pas rendu confident de ta passion pour monseigneur Renaud de Maubert?
— Oh! je m'en suis bien donné de garde ; car à cet aveu de ma part, je crois qu'il serait tombé mort ou fou.
— Vraiment, il t'aime à ce point ?
— Comme j'aime l'autre moi. Voyez...
— Dans le monde, j'ai toujours vu qu'il en fût ainsi. Tandis que l'homme se morfond en vain dans la passion d'une femme , la femme se morfond, elle, dédaigneuse de cet amour , dans le désir d'un autre homme qui à son tour rêve la possession d'une insouciante qui le dédaigne, dédaignée elle-même de celui qu'elle aime. C'est ainsi que se forme la chaîne larmoyante du grand sabbat passionnel. L'humanité tout entière tient d'une; main le désir, c'est celle-là qu'elle porte en avant pour tâcher d'arrêter la main dédaigneuse qu'elle a saisie, et qui court à? son tour après le dédain: à qui elle : s'accroche de la main du désir ; de; l'autre elle porte l'insouciance et la froideur et la laisse pendre derrière inaltentive à la pression de celle qui l'a saisie , ne
songeant qu'à se pendre à la froideur qui par la même raison qu'elle ne regarde pas qui l'appelle, n'est pas regardée de l'objet invoqué par elle ! et dans cette désolante alternative , dans cette souffreteuse condition d'impuissance réciproque, la ronde terrestrement infernale fait le tour du monde; chaque personnage du sabbat satanique courant emporté par un rêve qui le traîne , et traînant lui-même à sa suite un autre rêve qu'il emporte sans cesse , sans jamais se fixer.
— Mon Dieu! comme vous parlez à l'aise de cela ! est-ce que vous avez ressenti semblable alternative dans votre vie de pèlerinage?
— Oh ! moi ! moi ! je suis une exception , voyez-vous, je parle par observation ; car j'ai vu beaucoup par les autres, si je n'ai pas ex péri mente par moi-même !
— Mais c'est la première fois que vous me parlez si longuement et vous parlez étrangement, car j'ai peur que ça soit pour moi, comme ça fut pour les autres ainsi que vous le dites...
— Que veux-tu enfant!., nous voici arrê-
tés dans notre marche continuelle... nous devons faire halte ici., maintenant que les jambes se reposent la langue peut marcher et peut-être a-t-elle bien du chemin à regagner pour rattraper celui qu'elle a laissé derrière.
— Vous qui ne "m'aviez jamais parlé que pour me demander si je voulais prendre de la nourriture, ou du repos , ou du sommeil ; vous qui sans cesse attentif à mes moindres besoins étiez toujours prêt a les prévenir, voici, aujourd'hui que mon cœur a besoin , que je vous trouve presqu' indifférent, presque dans l'insouciance.
— Oh ! s'écria Simon-Luc ; c'est injustice de ta part, cela; ou inattention ! moi te faire défaut, enfant ?.. oh ! compte sur Simon-Luc pour ta passion s'il dépend de Simon-Luc de la faire triompher ! enfant .'quand je t'ai conduite seize années et plus dans l'étroit sentier d'un voyage sans but ; quand je t'ai réchauffée dans mon sein pendant l'hiver; que je t'ai portée l'été, sur mes épaules brûlées, pour te garder de la chaleur que le sentier battu te renvoyait au front ; quand du plus loin que
je voyais un beau paysage je te disais : regarde et pense ; quand ta vie fut mon espoir ; mon espoir pendant ces seize années de marches vagabondes dans tous les recoins de l'univers; tu pourrais penser, enfant, que je t'abandonnerais aujourd'hui que ton cœur a besoin de soutien; que je te laisserais t'épuiser parce que la force te manque aujourd'hui ; que je te priverais d'air parce que ta poitrine en demande à respirer... oh! tu ne connais donc pas Simon-Luc puisque tu doutes de lui!
— Oh ! ça n'est pas de Simon-Luc que je doute, et c'est peut-être à cause de cela que j'avais l'air d'en douter ; mais Renaud de Maubert.. dites-moi, Renaud, quand me conduirez-vous vers lui?...
— Al'instant même, si tu me le demandes.
— Oh ! marche ! marche devant moi comme tu faisais jadis; marche; marche! et montremoi la route... car différente de celle que nous parcourions, elle a un but celle-ci : c'est le plaisir, que dis-je ? Pamour !
— Enfant!...
Et Simon-Luc se prit à rire comme Satan
quand il trompa Eve la première femme; comme sourit dans son cœur toute femme qui trompe l'homme ; comme sourira la dernière d'entre elles si elle trouve moyen de tromper le dernier homme ; fût-ce avec Salan !.. oh ! depuis sa chute dans le paradis terrestre ne semble-t-il pas que pour se venger d'avoir été trompée , elle se fasse un jeu cruel de tromper son complice ! ou pour le punir d'avoir cédé à sa première invitation 5 ne semble-t-il pas aussi qu'elle ne s' invite tous les jours à ses joies que pour lui faire expier dans un abandon du lendemain , sa crédulité de la veille,
Quoiqu'il en soit, Sarhetta était en ce moment la preuve vivante du fatal rôle qui semble avoir été confié à la femme pour être mieux rempli : fraude et tromperie, ruse et séduction. En même temps qu'elle était le double outil dont s'armeront un jour plus d'un malheureux trompé; car dans l'homme l'amour méconnu se change en haine, et souvent pour se venger de l'abandon dont il devient victime, il cherche à égorger sans pitié l'infidèle
qui l'a trompe. Oh ! combien d'insensés dans la passion ont livré leur tête au couteau de la justice humaine, pour avoir servi de jouet au caprice d'une fascination; et le juge condamne le fou, et l'homme d'arme le saisit , et le bourreau le tue, et son accusatrice se console de la mort du supplicié d'abord dans l'alcôve du juge, puis sur le lit de camp du gendarme jusqu'à ce qu'elle se pâme sur le grabat du bourreau ! . . .
Mais Sarhetta conduite par Simon-Luc s'arrêta devant la porte de l'oratoire : précipice sans fond dans lequel un homme trompé engloutira bien des existences, pour y tomber lui-même meurtri par tous les efforts qu'il aura faits pour perdre les autres, ne pensant pas se perdre après, avec les autres. Mais quand la passion le pousse qui s'arrête? Simon-Luc donc ouvrit la porte de l'oratoire, où l'évêque attendait la jeune fille et lui fit signe d'entrer; Sarhetta en franchissant ce seuil, sentit un frisson mortel pénétrer dans ses os; mais à la vue de Renaud , elle sentit son amour renaître... Simon-Luc referma sur
elle la porte sculptée , et s'écria à demi-voix : — Soyez damnés tous deux... »
Et il s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, qui retentit au fond du corridor comme l'aboiement du chacal au fond de l'antre qui termine une des sombres allées de la forêt.
Aussitôt que Sarhetta fut entrée, Renaud de Maubert, revêtu d'un simple camail de soie, «'avança vers la jeune fille en lui tendant paternellement la main. Sarhetta lui donna la sienne ; elle était humide et froide , et une grande rougeur colorait son visage. Renaud de Maubert qui vit le trouble de l'étrangère l'attribua à la timidité.
« Venez, mon enfant, lui dit-il. »
Et Sarhetta le regarda sans lui répondre. Alors le jeune prélat la fit approcher d'un prie-dieu, et, s'asseyant à l'un des flancs du meuble consacré, il dit à la jeune fille en lui montrant du doigt la place :
* Agenouillez-vous devant Dieu ! »
Sarhetta se prosterna devant Renaud et lai jeta le même regard que tout à l'heure,
mais plus fixe encore et plus prolongé.
L'évêque , attentif à lui donner sa bénédiction, ne vit pas ce regard d'amour et continua : ni;
« Êtes-vous prête, mon enfant, j'écoute.
— Oh î mon père, guérissez-moi , car j'ai là une pensée qui m'étouffe.
— Dieu est clément, ma fille, il veut tout pardonner au repentir qui se conresse à lui.
— Comment vous dire cela, monseigneur?
Je suis bien gauche à m'exprimer — je ne sais...
— Dites, mon enfant! voulez-vous que je vous interroge ?
— Oh ! oui, monseigneur, aidez-moi!
— Yoyons; avez-vous menti?
— Oh! non; non, ce n'est pas cela?
— Avez-vous blasphémé Dieu ?
— Non , ce n'est pas cela !
— Avez-vous outragé les commandemens de la sainte église?
— Non, non... ce n'est pas cela.
— Ni ceux de Dieu , ma Tille ?■ M-
— Ceux de Dieu, peut-être... un surtout.
— Lequel?
— Celui qui dit : œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement.
— Alors, c'est un simple péché de pensée.
— Oui; si c'est là un péché, oh! j'ai péché !
— Il faut rejeter cette mauvaise suggestion du Diable, toutes les fois qu'elle vous viendra.
— Oh! je ne pourrai, monseigneur; j'ai tant de plaisir à penser à lui !
— Allons , ma fille , aidez-vous et Dieu vous aidera.
— Yous rappelez -vous, mon père, tout ce que le comte d'Orney nous a dit de sa première passion?
— Pourquoi , mon enfant ?
— C'est que tout cela je l'éprouve ; je l'éprouve à la vue d'un seul homme, comme lui l'éprouvait à la vue d'une femme ! Monseigneur, j'entre dans ma dix-septième année, comme lorsqu'il entrait lui dans la vingtième; une odeur saave d'amour embaume dans mon ame toutes mes pensées , tous mes désirs
dans mon cœur. Seulement différente de lui en cela, je n'aime pas tous les hommes par amour d'un homme; dans celui que je rêve, je ne vois pas tous les hommes, mais un seul ; lui!... Mais, comme pour le comte, aimer pour moi , c'est jouir !
— Ma fille, modérez cet aveu...
— Pardon, mon père! mais je dois vous tout dire. Aimer, c'est jouir; mais jouir de lui ! Oh ! ça sera l'aimer bien plus ; car , ainsi que le comte, monseigneur, dans ces deux conditions de la nature matérielle : amour , jouissance; je ne vois qu'une seule et même fonction : attraction.
— Ma fille ! . . .
— Ohî faites que je ne trouve pas déception là où je rêve amour et joie; faites que ma pensée, jeune et fraîche, ne retombe pas sur moi flasque et dévorante comme le brasier; vous le pouvez, monseigneur; croyez-en une fille agenouillée devant son Dieu! Croyezmoi bien, en ce moment où la langue est dispensée de mentir , puisqu'elle vient chercher dans l'aveu de la vérité la rémission de tout
mensonge. Oh ! monseigneur , croyez-moi bien; car, moi qui ignore le mensonge, ce n'est pas devant vous surtout que je voudrais mentir pour la première fois, alors que pour première parole, je vous dis : j'aime.
— Il ne faut jamais mentir, ma fille; jamais!
— Je crois même qu'il faut en tout dire la vérité î
— Toutes les fois qu'elle ne fait pas de mal au prochain; car, ma fille, une médisance est une vérité, et pourtant c'est un grave péché, la médisance !
— Oui ; mais pour médire , il faut parler des autres, et, quand on ne parle que de soi, je dis qu'il faut toujours parler en toute vérité', car il est rare qu'on dise du mal de soi !
— Sans doute, répondit l'évoque, que cette confession d'amour compliquée d'un cas de théologie embarrassait plus que de raison.
— Je vais donc, puisqu'il le faut, achever mon aveu. Tout ce brûlant désir que je porte au cœur depuis quelques jours seulement ,
monseigneur, depuis le jour de votre installation, tout ce brûlant désir, dis-je, c'est à peine si je puis le justifier à mes propres yeuxl
— Vous trouverez en cette disposition la force de le réduire.
— Non! non! Oh! je le sens là, plus une pensée est impossible en sa réalisation , plus le cœur s'acharne à vous la faire voir séduisante, nécessaire, indispensable ! Eh bien ! ce désir si séduisant, si nécessaire, si indispensable au bonheur de ma vie à venir; ce désirr je ne sais, mais je crains qu'il ne retombe en amertume sur la douceur du rêve que je fais !
— Est-ce que l'homme qui vous a porté cette passion au cœur est lié déjà?
— Marié! voulez-vous dire?
— Oui , mon enfant !
— Marié, oh! non 5 mais lié, oui...
— Est-ce quelque chevalier qui a fait vœu de virginité...
— 11 a fait vœu de virginité, mais il n'est pas chevalier.
— Eh bien ! ma fille, de quelle manière eslil lié ?
— Pardon , monseigneur, je vous dirai cela un autre jour... Pardon!... mais, pas ici.... ailleurs... ici, je ne sais pourquoi, je n'ose... c'est respect du lieu, peut-être... c'est... oh! monseigneur, monseigneur...» / i* 1
Et en disant ces mots, Sarbetta, sans se plus contenir, involontairement, attractivement, poussée par un aeèès d'amour violent, prit dans ses mains douces et brûlantes , timides et blanches, les deux mains de Renaud, et projeta sur lui un long regard, tout imbibé de feu et de volupté : éloquente expression ; expressipn des sens dans laquelle se noyait son ame délirante , funeste et fatal début de toutes les tentatives qu'elle devait essayer^pour triompher delà vertu du prélat, effrayant et lumineux pronostic de leur chute commune, peut-être, terrible et trop claire exposition d'un drame dont le réseau de fer enveloppera plus d'une ame, déchirera plus d'un cœur...
Cependant , Renaud de Maubert donna encore sa bénédiction à la jeune fille ; Sarhett&
se releva , et toute essouflée de i'aveu qu'elle venait de confesser , fatiguée même , comme quelqu'un qui vient de terminer une longue course forcée, elle s'inclina avec mélancolie devant l'évêque, et sortit, emportant dans son cœur une première joie!... l'aveu fait des sentimens qui y fermentaient.
Renaud 9 dès que Sarhetta fut sortie, se mit K >à réfléchir profondément; peut-être avait-il deviné déjà, sans qu'elle l'eût nommé, l'homme de la passion de la jeune fille ; puis , il prit son bréviaire et se prit à lire l'office du jour.
En sortant^ Sarhetta rencontra Simon- Luc, elle lui dit à l'oreille quelques paroles , Simon-Luc lui répondit ces mots , qu'on put entendre :
« Il suffit , demain au soir tout sera disposé—
— C'est bien^! »
Et Sarhetta retourna vers L'hôtel du bâtard a Orney . . .
MJp
l'AFPAHITIOKr.
— Dixit dominus domino meo :
sede a dextris meis.
— Donec pona m inimiccs luos scabellum pedum tuorum.
(Lb Psalmistb.)
La nuit suivante r qtiand tous les gens de Tévêque se furent retirés dans leur chenil à grabas vermoulus, quand le sommeil trôna dans l'hôtel épiscopal; une homme portant une petite lanterne sourde, vêtu étrangement,
-a 442 — affublé d'un masque rouge sur le visage, traversait à pas de loup, la cour dans laquelle était la poterne de l'hôtel , à la garde de laquelle Clément était relégué. Or, Clément, comme les autres, renfermé dans sa cabine bâtie près de la fausse porte, dormait profondément, la porte de sa cellule bien close. L'homme mystérieux , arrivé à cette cellule , en fit jouer la serrure, ouvrit la porte , et alla droit au chevet de Clément , grimaça un sourire sur le malheureux qui dormait, et l'ayant saisi au bras, il l'éveilla, et le força de se relever sur son séant ; Clément terrifié, obéit. Alors, le mystérieux personnage, appliquant la lentille de sa lanterne sourde sur le parchemin qu'il tenait de la main gauche , de manière à l'éclairer, dit à Clément :
— Clément , reconnais-tu ce signe , apposé par toi, sur cette page noire?...
— Oui j^en i343mijpk,bjni;yhja lion eJ
à Hrtéfllk» m'appartiens... Mfe'l
— Je le sais*.*»! bofiup < eu hroainftv tddfii^
— Pas un motde<jeque tu vas entendre!...
— Que me veux-tu? »a snioliifii oùW\ tmu
— 11 me faut ta participation.
— Que faire?
— Es-tu curieux de reprendre cette dette contractée avec les esprits de l'abîme?
— Oui!... parle!...
— Eh bien ! il faut m'obéir en tous points.
— Parle, te dis-je , et que je me libère...
— J'ai besoin de toi, pendant quelque temps.
— Je suis à ta discrétion.
— Or, la nuit prochaine, quand tous les valets de l'hôtel seront endormis, tu veilleras, toi...
— Oui !
— Tu te tiendras près de la poterne, dont tu gardes les clés.
— Eh bien !
— Rappelle-toi que si tu parles , le diable t'emportera aussitôt.
— Je resterai sur terre, alors!...
— C'est bien. Écoute; quelqu'un se présentera vers minuit; plus tôt ou plus tard, n'importe, quelqu'un se présentera ; on frappera troi? coups sur la garde de là serrure; à ce signal, tu ouvriras. Entends-tu?...
— Oui.
— En fermant les yeux, car il t'est défendu de voir qui entrera ; cela, sous peine de l'enfer.
— Je fermerai les yeux... et la bouche...
— C'est bien dit , car si tu dis un mot de ce qui doit se passer, toi et ceux qui t'auraient laissé dire , seriez engloutis au même instant...
— J'obéirai ! j'obéirai î...
— Tu as entendu , tu ouvriras sans regarder.
— Sans regarder.
— C'est bien!... tu vois ce signe rouge...
— Oh ! c'est celui que j'ai tracé sur cette page , au carrefour de la forêt ! Je l'ai reconnu de reste ! . . .
— Dors!... »
Et le mystérieux personnage rejeta Clément sur sa couche et disparut. Clément inondé d'une sueur froide, trembla la fièvre deux heures ! tout le jour suivant , il ne put se remettre de sa vision de la nuit.
Cependant pour la première fois depuis qu'il était chez J'évêque , Simon-Luc eut af-
faire à sortir dès qu'il fit jour pour aller voir Sarhetta; Sarhetta qu'il avait vue la veille; il pria donc Clément de le remplacer auprès de monseigneur dans l'office de sa charge , s'il était appelé. Cette circonstance mit quelque baume sur la plaie saignante du malheureux. Simon-Luc donc courut voir Sarhetta, lui dit quelques mots que personne n'entendit, tant ils furent dits bas... et il revint aussitôt à son poste.
Cependant, le soir de ce jour là, entre l'heure du guet bourgeois et la dixième heure, quelque temps après que Sarhetta se fut retirée dans son appartement; peud'instans avant que Michel d'Orney commençât sa nocturne promenade dans les jardins couverts de l'hôtel; lorsque déjà le jeune prélat, étendu dans les soyeux duvets de son lit, dormait profondément; lorsque la mendiante du porche chantait selon sa coutume, avant de se jeter sur la paille de sa couche de misère, la chanson de la mariée : expression ironiquement mélancolique et significative de sa position dans la vie; lorsque Simon-Luc libre des
exercices de son emploi, se prélassait dans sa pensée, plus gaie ce soir là que jamais onques; lorsque la ville abattue et fatiguée de ses travaux de la journée, s'étendait de tout son long dans le silence et le repos ; quand plus rien ne veillait dans les murs d'Autun que l'œil intéressé du guet bourgeois, et le regard dispensateur et prodigue de Dieu, qui veille toujours; lorsque l'étoile commençait à filer dans l'ombre: une silhouette de femme enveloppée dans une mantille de soie, volant à la brise de chaque détour de rue, glissait le long des murs gris de la vieille église cathédrale, et se dirigeait au midi , du côté de l'hôtel de l'évêque. Alerte, légère, presque vaporeuse, elle disparut derrière un massif ogive saillant, du derrière de l'hôtel épiscopal, et se fit invisible tout d'un coup. Cette ombre, qu'était-ce?... Pourquoi ce mystère, pourquoi cette promenade en pleine nuit, pourquoi cette disparition subite?
Hélas ! nul ne fait rien pour rien ! Du moment qu'on se cache , on veut surprendre ou éviter la surprise de soi; du moment que
volontairement on s'expose à un péril, c'est qu'on espère en retirer quelque grand succès. Mais quoi qu'il en soit , l'ombre de femme qui venait de disparaître sous terre , presque en dehors de l'hôtel, reparut à l'intérieur franchissant les cours, puis les longs corridors qui aboutissaient à la chambre de l'évêque; une fois qu'elle y fut parvenue, on ne vit pas un autre personnage qui, caché dans la nuit , ouvrit mystérieusement la porte de la chambre du jeune prélat. L'ombre pénétra dans cette retraite , respira un moment comme pour se remettre , pui$ s'étant approchée avec circonspection du chevet de Renaud , elle lui appliqua sur les lèvres un de ces longs baisers qui font frissonner tout être vivant , qu'il soit éveillé- ou endormi. Et elle disparut emportant dans son cœur une joie d'amour ineffable. Le jeune prélat s'éveilla en sursaut, et crut voir fuir quelqu'un, car il crut se rappeler quelque chose d'inaccoutumé dans son alcôve. Alors pour oublier la réalité, ou pour chasser un mauvais rêve, il étendit la main vers son bénitier , trempa
plusieurs doigts dans l'eau bénite , et s'en lava les lèvres; puis presque agité encore, il se remit à dormir.
Alors J'ombre reparut dans la rue, prenant le chemin qu'elle avait suivi pour venir, et se perdit comme devant le palais épiscopal, derrière les murs de l'hôtel du comte. Le jeune bâtard qui se promenait dans la nuit , crut voir à un rayon de lune oblique , passer quelqu'un , il regarda plus attentivement , et crut reconnaître une femme qui se sauvait furtive et empressée ; il regarda encore et ne vit plus rien. Michel alors continua sa promenade. Pourtant il ne put se défendre de penser à Sarhetta.
< Serait-ce la jeune fille, dit-il... oh! bast, elle, sortir de nuit !... Je suis fou... oh ! fou d'elle, c'est vrai. »
Puis il sourit de la première réflexion et reprit ses pensées. lois
Mais cette ombre que voulait-elle? Pourquoi passait-elle ainsi de l'hôtel du comte au palais du prélat, puis du palais épiscopaî à l'hôtel seigneurial? On s'en doute bien...
j'imagine... mais à coup sûr un homme qui avait vu la sylphide nocturne , qui peut-être lui avait parlé savait bien sans doute pourquoi elle était venue, et il s'en rejouissait dans son cœur ulcéré; cet homme c'était Simon-Luc.
Puis un autre personnage invisible à tous et qui voyait tout, avait suivi cette ombre vivante passant dans l'arrière-cour de l'hôtel , et avait accompagné d'un long éclat de rire de joie les pas pavides de l'inconnue. Simon- Luc avait sans doute parlé à cet autre personnage; c'était Marie-Mère, la mendiante du porche...
Qu'adviendra-t-il de tout cela?...
Flff M] PREMIER VOLUME