‹ L'Évêque d'Autun (volume 2)Chapitre 19 sur 20 · CONFIDENCES · texte numérisé non relu

CONFIDENCES

Quand l'imagination prend les devans, la raison ne se bâte pas comme elle, et souvent la laisse aller seule. (J.-J. Rousseau.)

C'était l'heure de la sieste du jour où Renaud de Maubert était venu chez le jeune bâtard d'Orney j Sarhetta mordue au cœur par T impatience de révéler au beau prélat, l'amour qu'elle nourrissait pour lui , s'était

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rendue au palais épiscopal et avait demandé d'être introduite auprès de son ancien guide , devenu maître barbier en premier de monseigneur. La jeune fille qui n'avait jamais connu de discrétion pour Simon-Luc, voulait lui faire part de sa double position, à l'égard de Michel d'Orney et à l'égard de l'é- Yêque d'Autun! Hélas! la confidence que Sarhetta va faire au pèlerin , ne sera-t-elle pas la cause de tous les événemens qui vont suivre? Ne sera-ce point là le point de départ du drame qui enveloppera , dans ses bras de fer, tous ceux que la passion y aura conduits soit dans le présent , soit dans le passé ! Ne sera-ce point le signal de la lutte de l'offense contre l'orgueil , de la faiblesse humiliée contre la force implacable , de l'idée fixe contre l'oubli insouciant. Hélas! Sarhetta ne sera-telle pas l'instrument de haine qui blessera la main de la vengeance qui va s'en servir; la jeune fille si ingénue d'il y a quinze jours, si passionnée à l'heure qu'il est, ne sera-t-elle pas plus tard l'effroi de son père , le désespoir de son amant, l'humiliation de sa mère! Je le

crains; mais quoi qu'il en soit, elle allait, folle et fiévreuse, mettre à nu devant Simon-Luc, le secret de sa passion , son cœur et ses désirs.

Cependant pour se rendre à l'hôtel de 1*6vêque, Sarhetta avait passé par la place du Parvis, et quoique son costume fût bien différent de celui qu'elle portait le jour où Marie- Mère la vit pour la première fois, cette femme éprouva à l'approche de la jeune fille une grande démangeaison dans la poitrine et un mal-aise général; je ne sais quel pressentiment venait de la saisir à l'ame, mais la mendiante du porche après avoir regardé attentivement Sarhetta qui s'enfuit sans la regarder, se leva de dessus son escabeMe et se mit à suivre la jeune inconnue.

Sarhetta donc, arrivée devant l'habitation du concierge de l'hôtel , et ne visant qu'à être introduite auprès du valet barbier de monseigneur d'Autun , éprouva de la part de ce fidèle gardien , des retards ; et bien qu'elle se recommandât de la permission obtenue du prélat lui-même, on ne la laissait pas franchir

la première entrée. Marie-Mère arriva à ce moment , et comme elle avait libre entrée , elle, dans l'hôtel du prélat , elle s'adressa au portier et lui dit :

« Cette jeune étrangère était la compagne de maître Simon-Luc, je le sais; le jeune bâtard d'Orney l'a recueillie en sa demeure, et lui donne toute protection; laissez -la passer, je \ais l'accompagner auprès du premier valet de monseigneur !

— Qui me dit que vous ne me tromperez pas? lui répondit le porte-clés.

— Ma parole qui ne ment jamais !

— Non , peut-être ; mais qui est susceptible de mensonge. »

Marie-Mère regarda tranquillement le rigoureux concierge, et lui dit avec assurance:

« Quand il a fallu te guérir de ta lèpre qui naissait, ai-je employé, dans mes soins, le mensonge, ou bien t'ai -je dit vrai? »

Cette simple interpellation delà mendiante, détermina ce cerbère entêté ; ij alla ouvrir la seconde porte d'entrée sans ajouter un seul grognement , et les deux femmes entrèrent.

Marie-Mère conduisit l'inconnue à travers les longs corridors du premier étage, jusqu'à une porte ronde faite de bois sculpté; elle représentait un évêque tout mitre tenant en main un livre ouvert, d'où tombait une légende portant quelques mots , parmi lesquels on lisait ceux-ci : Cœli et terres , et quelques autres mots illisibles ; la mendiante regardant Sarhetta lui dit :

t C'est là î frappez !...»

La jeune fille frappa timidement; on vint ouvrir ; c'était Simon-Luc lui-même en livrée de son emploi. Quand il vit Sarhetta il ne parut pas empressé comme un père qui retrouve sa fille , il lui tendit seulement la main en signe d'amitié. Marie-Mère s'émerveilla fort de cette indifférence pour la jeune fille , elle qui ne la voyant que pour la seconde fois , l'aimait déjà à vif dans son cœur. Sarhetta au contraire s'élança au cou de Simon- Luc , et lui prodigua mille jolies caresses innocentes , qui allèrent frémir au cœur de la mendiante; mais toutefois craignant de retarder leur entretien, celle-ci dit à Sarhetta :

« Maintenant que je vous ai amenée auprès de celui que vous cherchez , jeune fille , je me retire; qu'il vous suffise de vous rappeler que je suis Marie-Mère , la mendiante du porche. »

A ce nom de Marie , accouplé avec cette qualification : mère; Simon-Luc ne put s'empêcher d'établir le rapprochement qui existait, dans le sien, entre Luc et Simon; aussi il regarda cette femme avec plus d'attention , car elle portait sur ses traits les empreintes révélatrices de grandes souffrances morales et physiques. Simon-Luc sentit un frisson de joie courir dans tout son être. Pourtant, n'osant encore croire à ses prévisions , et profitant de la démarche de la mendiante ellemême, pour la remercier du soin qu'elle avait mis à conduire sa fille d'adoption auprès de lui , il lui dit :

— Quel est le lieu de votre habitation, bonne vieille?

— C'est cet hôtel! tenez ; vous \oyez d'ici ce châssis, près du faîte, c'est le jour de mon asile. Mais pourquoi cette demande?

— Oh î c'est que, si d'aventure j'avais à vous dire bien des choses, je serais aise de ne vous pas chercher, peut-être faudra-t-il qu'avant peu je vous voie!

— Je ne rentre que bien tard de ma place sous le porche; mais quand vous verrez une lumière paraître, ne tardez pas à monter, car si vous prenez votre temps, il se pourra faire que je sois endormie quand vous viendrez.

— Je profiterai de cet avis!

— Allons ! causez ; moi je retourne à mon escabelle !

La mendiante se retira, et Sarhetta resta seule avec Simon-Luc. Quand ces deux personnages presque mystérieux furent seuls, l'un devant l'autre, ils se regardèrent un moment; sans parler, doutant qu'ils fussent bien là encore, l'un près de l'autre; tant il s'était passé d'évènemens graves depuis leur séparation ! Simon-Luc parla le premier :

— Tu me regardes, enfant ?

— Oui!

— C'est bien moi! moi; quand pas un sur

mille ne s'en serait tiré.

— Je sais! oh! il est bon et généreux l'homme qui est venu vers vous !

— Quoi! tu sais? chut...

— Oui , je sais; car c'est pour moi qu'il est venu!

— Quoi?

— Et maintenant c'est pour vous que je suis devenue sa compagne !

— Sa compagne ! s'écria Simon-Luc.

— Oui, mais sans le sacrement, car un vœu le lie à la chasteté ; mais il m'a vue, il m'a aimée, il a su que j'étais votre bâton de voyage, et que vous alliez être victime de l'épreuve; alors il m'a dit : Sarhetla, consens à vivre près de moi, et je sauverai ton guide! moi, j'ai juré, et depuis le jour où je vous eus perdu , je le trouvai lui , qui depuis ce moment m'entoure de soins, de prévenances , de richesses! voyez...

— Quel est cet homme?

— Un jeune comte.

— Sa famille?

— On l'ignore !

— Son nom doit l'indiquer?

— Son nom est une énigme.

— Mais toute énigme a son mot qu'on peut trouver.

— Ici , non ï

— Voyons l'énigme; je trouverai peutêtre le mot ; le nom du comte 1

— Le bâtard d'Orney.

— Le bâtard d'Orney ?

— Oui ! Eh bien qu'à donc cela qui vous puisse faire sourire.

•** Plus tard, enfant, tu sauras le mot de cette énigme , et d'autres avec toi l'apprendront, et nous rirons comme des bien-heureux!...

A cette parole un rayon de joie satanique éclairait la figure du barbier; Sarhetta se sentit tressaillir et frissonner ; quand Simon* Luc continuant sur un ton plus calme > re-* prit la conversation à l'endroit où il l'avait laissée :

— Cet homme t'aime donc, Sarhetta?

— Oui.

— Tant mieux ! il te l'a juré?

— Oui.

— Tant mieux! et à l'appui de son serment il te donne bijoux rares et riches vêtemens.

— Oui.

— Tant mieux ! toi , tu les acceptes ?

— Oui. Toute sa fortune est à ma discrétion.

— Tant mieux! Et sa fortune est immense ?

— Oui.

— Mais à quel prix tout cela t'est-il donné 1

— A la condition que je sois toujours à lui! hélas!

— Pourquoi cette plainte ?

— A la condition que je n'aie aucun autre sentiment dans le cœur ; à la condition que je sois sans amour ! . . .

— Eh bien !

— 0 mon ami , mon père ! . . .

— Qu'est-ce donc? la convention n'estelle plus possible ?

— Peut-être !

— Comment cela?

— J'aime un homme!

— Toi? depuis quand?

— Depuis le jour où je mis le pied sur ce sol. ..

— - Eh bien ! pourquoi avoir consenti , pour être malheureuse?

— Il fallait vous sauver.

— Il fallait me laisser mourir.

— Moi qui vous dois tout ! oh ! non ! jamais.

— Enfant!

— D'ailleurs vous sauver par ce moyen, c'était me sauver moi-même; car je ne pourrai jamais être à celui que j'aime!...

— Pourquoi ! je te prie?

— C'est que lui-même ne peut pas aimer Sarhetta.

— Il est donc lié ?

— Oui ! à l'église !

— Quoi! c'est quelque jeune abbé alors?

— Plus que cela !

— Un vicaire de paroisse ?

— Plus que cela !

— Un recteur?

— Plus que cela. . .

— Tu m' étonnes, un chanoine donc?

-** Plus que cela... plus que cela...

— Ah ! s'écria Simon-Luc !

Et soudain il sourit avec une étrange expression de physionomie que Sarhetta ne lui connaissait pas, et qui l'étonna et l'étourdit. Mais enfin Simon-Luc se remit de la joie immodérée que l'espoir lui portait au cœur, et il ajouta :

— Mais qui donc aimes-tu ?

-r- Oh ! celui que j'aime est puissant en cet évêché.

— Quoi ! serait-ce.,..

— Renaud de Maubert, le pasteur nouveau I

— Et bien Renaud est un homme après tout ; il faut aimer cet homme.

— Mais il n'est plus un homme.

— Enfant...

— C'est l'oint du seigneur.

— Oui, pour la; foule.

— Hein ?

Et un frisson de crainte mêlé de joie, glissa

— 4»25 — sur l'épiderme de la jeune fille; à peine si elle put avaler sa salive; à peine si elle put ajouter :

— Déplus, je l'ai choisi* pour directeur.

— C'est, à merveille ! jeune directeur avec jeune pénitente font deux pécheurs bientôt. Ainsi tu pourras lui parler plus sûrement.

- — J'y avais pensé!

-— Tu vois bien* que nous nous entendons.

A ces mots, une lueur de plaisir plus empourprée , plus chaude , brilla sur la figure depuis long-temps assombrie et chagrine de Simon-Luc. Mais Sarhetta ne comprit pas toute la portée des dernières paroles de son guide qui reprit :

— Tu venais peut-être pour trouver ton directeur ?

— Oui.

— Eh bien! voici l'heure du goûter, reste ici; quand monseigneur passera de la salle dans son oratoire, tu le suiveras, entendstu?

— C'est bien...

Simon-Luc sortit avec, au cœur, une joie immodérée, et Sarhetta resta à sa place, agitée dans l'ame par un sentiment étrange et profond. Elle s'égara dans un tourbillon de pensées cahotantes et tumultueuses, pendant tout le temps quelle demeura seule* Ne voyant rien , ne préméditant rien , ne rêvant rien que le jeune prélat qui lui apparaissait , dans son hallucination, recevant sa confession d'amour qu'elle lui apportait en guise de pénitence...

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