L'Évêque d'Autun
La nuit qui venait de se passer, nuit mystérieuse et fatale, et féconde, puisqu'elle avait porté au cœur de Tévêque éveillé par un toucher brûlant sur les lèvres; terrible, puisqu'elle avait porté le premier coup à la chaîne
virginale que le jeune bâtard d'Orney avait forgée pour son avenir; incroyable, puisqu'une timide jusqu'alors et inexpérimentée jeune fille avait osé rompre son ban envers la pudeur, cette autre coquetterie des femmes ; féconde, puisqu'elle avait révélé à Simon-Luc les avantages de sa position, en apparence précaire, et qu'à la mendiante elle avait apporté un soupçon; cette nuit, dis-je, était la veille d'un des grands jours du noble prélat; car il devait, à la messe pontificale du lendemain, prêcher pour la première fois devant Autun assemblé. Le discours attendu avec piété et impatience devait rouler sur la luxure , thème inépuisable en réflexions , en portraits pour un converti. Et on savait que le nouveau prélat, soudainement frappé à l'ame par un rayon de la grâce , s'était voué à la chasteté après avoir passé par l'orgie ; on savait qu'il s'était assis souvent, dans sa turbulente jeunesse, au banquet des voluptés h nvstres; on savait qu'il avait abusé même des plaisirs dont il devait ce jour là blâmer et llétrir l'usage. Aussi cette journée était-elle
regardée comme un démenti formel que Renaud allait donner solennellement à sa vie passée, et chacun ardait vivement entendre en quels termes il répudierait devant tous la première moitié de vie , sa jeunesse enfin ; cette folle et effrontée courtisane qu'il avait ouverte à satiété de luxe, de luxure et d'ovations, la faisant passer de l'orgie brillante d'un salon parfumé, revêtue de fleurs et d'ambroisie, dans un lupanar enfumé en quelque ruelle déserte, pour l'habiller là de pourpre et de haillons!...
Mais Renaud de Maubert était depuis quelques six années environ , converti miraculeusement à la vie du rêve , à cette vie de religion calme et de douce mélancolie qui était la poésie du temps où il vivait, et que plus d'une ame inconnue poétisa si merveilleusement au plus grand profit des illusions de l'autre monde, puisque l'illusion n'arrêtait que dans le ciel et l'éternité les illusions que lui faisaient naître ses sens; à la vie de paix et de fièvre pieuse, qui double Pâme qui la comprend et Tac-
- A — cepte; vie, hélas! de nos jours inconnue de la foule qui s'étourdit dans le bal et les fêtes, et que quelques privilégiés s'en vont cacher hautement dans quelques temples presque déserts, dont on n'admire plus que l'idée architectonique de l'extérieur; vie d'ambroisie et d'onction , lambeau souillé d'une belle bannière déchirée, et qui semble prédestiné à servir de linceul à la croyance qui meurt épuisée! Oh! depuis l'heure où l'esprit avait triomphé du corps, depuis le jour où la raison avait dompté la bête, depuis que l'homme avait repris le dessus chez l'homme nouveau, Renaud avait marché sans haltes ni étapes , dans ce long trajet de la dévotion ; d'ineffables et inénarrables jouissances lui étaient arrivées de toutes parts dans l'ame, et il les avait, avec empressement , recueillies! Aussi oublieux et profondément dédaigneux de ses jeunes jours passés dans l'orage d'autrefois, le jeune prélat, tout entier à sa nouvelle condition , n'avait rien mis dans son discours qui tentât à faire haïr ce qu'il ne recherchait plus : la luxure ; mais il s'était évertué, adroit orateur,
à faire le long et pompeux tableau de la vie dont il était en possession : la chasteté. En sorte que ceux qui s'attendaient à une émotion de répugnance furent trompés , et que ceux qui s'attendaient à des paroles de haine, ne trouvèrent là que des expressions d'amour. En cela , l'adroit prélat fut plus poète qu'orateur; mais, qu'importe? il resla dans le vrai et respecta toutes les convenances.
Sarhetta, comme les autres, plus qu'aucun autre, avait arrêté dans sa pensée qu'elle irait entendre le sermon ce jour là! peut-être que son cœur l'y poussait plus fortement que sa foi, peut-être que dans l'évêque, elle voyait là plutôt l'homme que le prédicateur! tant est-il que de fort bonne heure, elle avait envoyé un des gens de l'hôtel du bâtard, marquer sa stalle dans la grande nef, directement en face de la chaire.
Adonc vers la dixième heure, quand le carillon de toutes les cloches mêlé au bourdon proclama l'heure de l'office, Sarhetta, suivie d'une simple servante , se rendit à la cathédrale, attendant dans une sorte de serrement
de cœur l'apparition de l'homme dont Pin s'imprimait à chaque home en traits plus marqués dans son cœur. Enfin quand lé a l'ut chanté, Ilenaudde Haubert , vêtu des ornemens de sa dignité, s'avança vers le maître autel et s'y étant incliné dans un religieux recueillement, il se leva et s' étant retourné vers les fidèles agenouilles aussi , il leur donna avec bonté sa bénédiction ; puis il se dégagea de ses habits pontificaux; et pré< d'un grand-vicaire et d'un bedeau qui ouvraient la marche, il se dirigea vers la chaire de vérité; mais, pour y arriver, il fallait qu'il passât devant la jeune fille qui l'attendait. Arrivé devant elle, je ne sais comment il se lit qu'il leva les yeux sans intention aucune. Sarhetta était vêtue de blanc, comme une jeune communiante; à l'approche de cette femme . je ne sais quel frisson galvanique parcourut la chair du prélat; mais cette étrangère, la 1 Sonfession qu'ilen avait reçue, les regards qu'elle posait sur lui en ce moment, l'apparition de la nuit précédente, ce baiser qu il avait senti. le soupçon de la vérité qu'il en avait conçu
tout cela se rua en même temps sur son cœur et le fit trembler; mais cette émotion se fondit bientôt dans la bien autrement forte sensation qui naquit en son ame au souvenir , un moment oublié, de la haute mission qu'il avait à remplir. Interprète d'une croyance dont il était devenu un des piliers, un des arcsboutans, il monta dans la chaire qu'il allait occuper pour la première fois comme évêque.
Cependant Sarhetta ne le quittait pas des yeux. Son regard de jeune fille se tint posé sur le ministre de l'évangile tout le temps qu'il parla. J'ignore si le jeune prélat ne vit pas le regard de l'étrangère ; mais soit que sa mémoire ne lui fit pas défaut, soit qu'en ce moment un plus fort sentiment de sa position l'emportât sur l'émotion que sa première vue lui avait subitement occasionée , il compléta sans hésitation les deux divisions de son discours pastoral, et il descendit de la chaire évangélique entouré de l'admiration et de l'amour de ses ouailles.
Lorsqu'il quitta la chaire sainte, tout le monde, sur son passage, s'inclina pour rece-
voir sa bénédiction qu'il distribua à tous, à chaque pas; et comme, pour retourner à son trône, il lui fallut passer devant la jeune fdle, il rencontra de nouveau son regard qui, suppliant et troublé d'amour, se colla sur ses yeux avec une inénarrable expression d'ivresse. Le prélat Renaud le rencontrait pour la seconde fois ce jour-là , pour la seconde fois troublé. Mais cette satanique impression des sens, formulée chez le prélat par une pensée rétrospective et peut-être encore saisissante, s'évanouit bientôt dans le chant qui suivit : la préface. Aucune mélodie aussi bien que celle de ce mode mineur emprunté par le catholicisme à une antique mélodie des Grecs, n'est mieux approprié au dogme chrétien ; la mélancolie, cette poétique révolution opérée par la foi dans l'idée religieuse d'autrefois, s'est merveilleusement servie d'une des phrases musicales trouvées par la tristesse du dogme païen. Le jeune prélat, comme tous les cœurs convertis et ramenés, ne pouvait entendre, sans que ses yeux se remplissent de fermes d'attendrissement et de componction, oettfl
prière si belle dans ses paroles , si suave dans sa psalmodie. Dès le sursum corda, cette sublime expression de la croyance aveugle et de la piété vraie , l'idée religieuse terrassa la pensée profane chez l'évêque, et retrempa les chastes intentions de son cœur, qui s'écria en terminant avec l'officiant :
« Sine fine dicenles. »
Oh! c'est que dans ce chant pieux, expression sublime d'une sublime inspiration , on trouve pour l'ame dans la tristesse , un naïf et fort épanchement du cœur ! La préface, c'est l'ame se complaisant dans la mélancolie et s' élançant poétique jusqu'au trône du Très-Haut, à travers les légions des chérubins et des dominations l Le Pater lui, c'est l'esprit confiant en Dieu, et s'élevant en larges et splendides invocations jusque dans le sein de Dieu le père; et le cantique de saint Ambroise et de saint Augustin : le te Deumî Oh! dans cet hymne sublime, il y a tout le sentiment pieux du cœur aimant Dieu et toute la joie immodérée de l'ame qui l'aspire. Ce chant est, avec le Pater et la préface, le plus beau mode
religieux, joint à la poésie la plus licl. l'inspiration la plus pathétique; aussi l'un complète l'autre, car la préface, c'est la mélancolie de l'ame pénétrée; le Pater, i l'exaltation de l'esprit conliant ; le te Deum, c'est la joie et l'amour chrétien du cœur; le te Deum, c'est l'aurore; le Pater, c'est le soleil chaud de midi; la préface, c'est le crépuscule dans le bréviaire. Crépuscule, midi, aurore, tout est également bien pour le gentil comme pour le chrétien ; car selon les diverses positions dans la vie, l'homme trouve plaisir à rêver, à bénir et à chanter. Poésie du cœur, de l'esprit et de l'ame, tout est dans ces trois chants, les plus beaux du missel romain, ce riche grenier de prières. Depuis Moïse jusqu'à nous, toutes les croyances, tous les mystères, toutes les sympathies religieuses, toutes les phrases humanitaires sont là. Le modeste évoque, identifié depuis quelques si\ aime. -s avec cette belle poésie qu'il retrouva clans l'oliice du jour, oublia entièrement, rêvant avec la préface, bénissant avec le Pater, chan tant avec le te Deum, oublia entièrement/,
dis-je, l'impression passagère qu'il avait par deux fois ressentie; il ne fallait pas moins que tout cela pour qu'il oubliât!
Cependant, tandis que la voûte gothique du temple retentissait des paroles de paix de l'apôtre du Christ, tandis que les fidèles assemblés larmoyaient à la douce mélancolie du discours de Renaud, venu jusqu'à nous, mais en latin seulement; tandis que l'ame de la jeune fille, contre-écho des paroles du jeune prélat, traduisait sensuellement l'idée de chasteté qui embaumait la chaire; tandis qu'un souvenir réveillé se jouait étourdissant, folâtre, terrible, sur le cœur du nouveau mitre, deux personnages, en apparence étrangers l'un à l'autre, s'entretenaient dans un des recoins de l'hôtel épiscopal. Marie-Mère et le pèlerin Simon - Luc , mystérieux étranger qu'aucun Autunois ne connaissait et qui, lui, n'était étranger à aucun ; voyageur misérable tombé, dans sa course, dans un hôtel de prélat, parce qu'il était advenu, chose étrange, que sa voix avait porté un frisson au cœur de l'un des valets du potentat nouveau dans l'ordre
ecclésiastique, et qu'ua autre homme avait éprouvé un autre frisson à la vue de la jeune fillequi lui servait de bâton de voyage ! Simon- Luc donc et Marie-Mère s'entretenaient ensemble pour la première fois; mais pour la première fois qu'ils s'abouchaient l'un l'autre, la conversation semblait quelque peu intéressante. Faut-il s'en étonner? un pèlerin et une mendiante; l'une est l'écho du porche où s'assemble la foule , l'autre l'est de l'univers où elle s'ébat de mille façons ; tous deux à la merci des passans, tous deux au dessus du vulgaire, car qui voit beaucoup sait beaucoup , qui sait beaucoup sur le monde a bientôt conçu pour lui haine et mépris. Aussi ces deux existences à demi voilées , problématiques et peu communes, venant à se coudoyer devaient s'entendre au premier signe; c'est ce qui arriva.
Marie-Mère à ce moment adressait à son interlocuteur cette question , qui semblait être pour elle très importante :
« Mais , disait-elle, presque à voix basse, qu'est donc la jeune fille ?
— Ah ! ah ! la jeune fille ; ce qu'elle est?
— Oui?
— Dam... ahj ah!... »
Et Sîmon-Luc hochait la tête , et ne dissimulait pas le mystère qu'il voulait laisser sur cet autre énigmatique personnage ! Content qu'il était , connaissant le mot de l'énigme , de le faire chercher pour avoir le plaisir de le révéler plus tard.
« Ah ! ah ! dit la mendiante en contrefaisant geste et voix, ah! ah! dam... tout cela ne me dit pas ce qu'est la jeune fille!
— La jeune Sarhetta?
— Ah! elle se nomme Sarhetta?
i — Oui.
— C'est toujours savoir quelque chose l
— Peu de chose...
— Si fait; car je vois par son nom que comme vous elle était bohémienne.
— Ah! dam... mais non; ça n'est pas une fille bohème.
— Non ?...
— Non! c'est... ah! dam... Vous m'en demandez trop long...
— Eli ! c'est vous qui en dites trop peu...
— Vous désirez donc bien vivement savoir ce que c'est que cette jeune fille?
— Oh ! bien vivement.
— Eh bien! dites-moi au juste ce qu'est le bâtard d'Orney, et peut-être bien vous dirai-je après ce qu'est l'autre.
— Le bâtard d'Orney?
— Oui !
— Ah! dam... ah ! ah !
— Tiens ! c'est comme moi tout à l'heure. . . Ah! ah!
— Oui; dam... c'est que... Eh bien ! tenez, on dit, pour ne pas vous faire chômer plus long-temps, on dit que c'est un bâtard du! nouvel évêque Renaud de Maubert...
Voilà ce qu'on dit !
— Ah ! bast ?
— Quoi , bast ?
— C'est étonnant, un des bâtards du jeune prélat ?
— On l'assure
— Voyez-vous cela ?
— Et la jeune Sarhetta , maint<
— La jeune fille?
— Oui?
— Eh bien! cette jeune fille... on m'a dit.... que c'était une des bâtardes de l'évêque Renaud de Maubert...
La mendiante regarda fixement Simon-Luc, et pensa d'abord que ça n'était là qu'une réponse évasive, qu'un jeu de phrase, qu'un calque de sa réponse, qu'un biais pris par l'étranger, pour ne pas lui révéler le mystère de cette existence interrogée. Mais la physionomie de Simon-Luc portait un tel cachet de véracité, qu'un frisson involontaire et prolongé flotta sur tout le corps de la mendiante; Marie-Mère sentit une larme dans sa paupière, et un grand tremblement dans son cœur ; son ame s'accrocha déchirée à la souche brisée de son passé, et retomba plus meurtrie encore sur son présent , et si affreusement qu'elle répéta avec un long sérieux...
« Une bâtarde de monseigneur?
— On me l'a assuré ; et moi, passant par ces contrées, j'acceptai l'enfant, et l'emmenai à travers le monde sans autre acte de naissance.
— Combien y a-t-il de cela?
— Combien ? dites-vous. . .
— Oui ? >
Simon Luc réfléchit un instant et dit : a Pour un pèlerin, la demeure c'est T univers, la famille c'est l'humanité tout entière, le temps c'est l'éternité; mon chevet donc est partout et nulle part, ma famille est innombrable , et les années je ne les compte point...
— Mais environ? environ?... que diable!
pour voir le temps par l'éternité, vous n'avez pas pour cela oublié ce qu'on vous a dit de l'année dans votre enfance...
— Environ , dites- vous ?
— Oui?
— Il y a de cela vingt années et plus. » Simon-Luc mentait; c'était avec intention
sans doute.
« Vingt ans et plus, reprit Marie-Mère... Ce n'est pas cela! Elle n'aurait que seize ans!»
Mais revenant sur ce que son interlocuteur avait dit, elle reprit :
— Il y a donc , dites-vous , vingt ans et plus que vous gardez cet enfant ?
— Oui!
— Elle n'a pas beaucoup vieilli.
— Dites qu'elle ne s'est pas usée au frottement des humains !...
— Oh! qu'importe?
— Sans souci de l'ame, sans peine de cœur, sans préoccupations d'esprit, sans amour et sans fiel ; mais avec , en germe , de grandes passions que j'ai inoculées dans son être; voilà sa vie!... Avec ces conditions d'existence, une fille, femme par l'âge, est enfant par la sève !
— C'est vrai!.... trop vrai, murmura la mendiante.
— Ah! ça, dit Simon-Luc, savez-vous comment il est advenu que ce jeune bâtard aimât cette bâtarde , sa sœur de position?
— Comment?
— Oui?
— Eh! pour Dieu, cela se fit ainsi que ça advient presque toujours; comme ça vous est arrivé sans doute une fois au moins à vous
— A moi?
— Oui ! par attraction !
— Par attraction ?
— Je ne sais.
— Ah!
— Je ne me rappelle, quant à présent, qu'un sentiment de répulsion.
— Haïriez -vous donc ?
— Oui!
— 11 faut taire cela aux autres , car il se pourrait que cela vînt aux oreilles de ceux que vous haïssez , et cela serait une faute !
— Vous croyez ?
— Oui!., siffla la mendiante à qui tout le fiel de haine était revenu.
— Ah ! oui , reprit Simon-Luc avec mystère.
— Oui ! dit plus mystérieusement encore la Marie-Mère. »
Et les deux interlocuteurs s'entre-regardèrent avec un grand étonnement , mêlé d'une grande intelligence.
« Mais, reprit Simon-Luc. qui vous a dit
l'amour du jeune comte pour l'étrangère? — Qui? eh! pour Dieu! c'est le jeune comte lui-même.
— Ah!... batz...
— Eh! mais sans doute....
— Le jeune comte vous a dit —
— Oui! vous étiez en prison...
— Ah ! oui ! aux oubliettes !.. .
— Sarhetta vous attendait devant l'hôtel de monseigneur...
— Bonne Sarhetta !...
— Le jeune comte Michel , bâtard d'Orney , l'y vit; il l'aimait de la veille... lui parler, lui demander la cause de son attente, l'apprendre des valets de monseigneur, fut l'affaire d'un moment; alors il résolut de vous sauver, dans l'espoir de s'attacher la jeune fille !
— Bon jeune homme!
— 11 reçut la promesse de Sarhetta !
-L'imprudente!
— Michel vint donc à moi, et me pria de lui donner une recette que je possède contre l'action du feu et de l'eau...
— Quoi!...
— 11 m'avait sauvé la vie ; je ne pouvais lui refuser la vôtre ! . . . la vôtre qui était la sienne. Alors, j'appris qu'il aimait la jeune fille, et qu'il avait d'elle promesse de rester avec lui, s'il vous arrachait de la fatale épreuve que vous deviez subir î
— Ah! je comprends maintenant! ce grand acte de générosité, que je prenais pour du dévoument, n'était qu'une pensée d'amour, dont une autre était le but !
— Ah!
— Ne vous en déplaise ! . . .
— J'aurais dû le deviner.
— Ah! ah! ah!...
— Il m'importe!... dit Simon-Luc, après un court moment de réflexion : il sortira de tout ceci , et Sarhetta m'en est garant , autre chose qu'une intrigue amoureuse; car je jure Dieu que si je fus pour rien dans le prologue, j'aurai mon rôle, et le plus important peut-être dans l'action qui le suivra !
— Vrai Dieu I beau barbier de monseigneur, avez-vous joué dans quelque beau et pavant
mystère, pour nous parler de cette sorte; a nous qui ne connaissons que les dixaines de notre rosaire , et le porche de la cathédrale d'Autun?
— Oh ! sans doute plutôt, j eus mon rôle; car il n'est personne, qui n'en ait rempli un au moins, dans ce vaste et éternel mystère de la vie : la société.
— Oh ! vous êtes un praticien savant, vous; car vous parlez en homme qui a vu plus d'un blessé !
— Savant! Je le suis moins que vous, qui
guérissez avant qu on soit atteint !
— Ne vous glosez pas de moi! je ne suis qu'une pauvre mendiante jetée sous le pbrche par un moment de tempête ! . . .
— Combien la rafale des évèriemens n'en a-t-elle pas jeté ainsi ! dites-moi , y a-t-il long-temps? ; M"""»» *»<* ! ,r° ~
— Une douzaine d'années.
— Et quel vent d'orage vous a poussée ici!
— Un vent qui. souffle du petit village d'Orney!
— Ah! ah!... C'est bien celai dit Simon-
Luc, en se détournant : douze ans, c'était trois ans après... quelle rencontre ! il faudra que cette femme me serve dans mes projets!... Attendons.
— Qu'avez-vous à parler seul de la sorte?
— Seul? Oui, je parle sans parler j je ne sais pourquoi 5 souvent il en est ainsi.
— Ah!
— Oui...
— C'est étonnant !
— Que voulez-vous?»
A ce moment la cloche tinta l'élévation; Simon-Luc avait quelques dispositions d'intérieur à donner aux appartenons de l'hôtel , il sortit en disant à la mendiante :
« Je reviendrai vers vous...
— Quand il vous plaira ; je serai à votre ordre !
— Oh ! nous causerons ensemble.
— Je l'espère.
— Adieu, il faut que je remplisse l'otlice de ma charge.
— Et moi que je prie!
— Au revoir!
— Dieu vous donne courage et paix !
— Et à vous bon repos !
— Hélas ! »
Et Simon-Luc s'éloigna.
La mendiante resta stupéfaite de la conversation qu'elle venait d'avoir avec le barbier. Mais son geste, son regard, sa voix, ses demimots, ses voyages, tout en lui, jetait dans l'amedela Marie-Mère, cette dame du porche, un doute, une terreur, un espoir, une ombre, une lueur, une obscurité, un éclair qui la démoralisaient complètement.
Pourtant, comme c'était l'heure de la prière, elle éleva son cœur à Dieu et oublia...
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