LES RÉVÉLATIONS
Qui sait si cette femme si coupable, mais si jeune, n'avait pas besoin de passer par le repentir, pour arriver, à la vertu et à l'amour du ménage.
(MICDBL MiSSON.)
Le jeune bâtard Michel d'Orney qui, lui aussi, avait assisté au premier discours de l'évéque Renaud, était rentré depuis quelque temps. Sarhetta regagna aussi l'hôtel du comte, les sens tout pleins de l'aine du novice
et éloquent prélat. Les paroles qu'il avait dites, pétillaient dans le cœur de la jeun.' fille comme du salpêtre dans un brasier; son accent remplissait son oreille comme un long accord de l'orgue, la voûte gothique; ses gestes, ses poses, sa figure revenaient sans cesse devant ses regards fascinés, comme autant de fabuleux sylphes captieux , dans les rêves dorés de quelque jeune odalisque passionnée.
Aussi les deux jeunes amans diversement impressionnés, selon les dispositions diverses où chacun était , avaient diversement compris le sens des graves paroles du modeste orateur. Ainsi ce qui avait tombé comme un feu dans le cœur de Sarhetta, s'était répandu en rosée dans l'amedu jeune Michel ; où celui-ci avait trouvé à rasséréner son esprit, celle-là avait rencontréle trouble et l'hallucination de la chair. Ainsi calme et orage, repos et tempête, chasteté et passion , voilà ce qu'en une seule maison , deux êtres seulement rapportaient ensemble en même temps d'un même discours. Hélas ! n* est-ce pas la en toutes ahJMflli ici-bas, le double résultat (pion ob
tient. Ce qui est pour l'un soulagement, devient pour l'autre un mal cuisant ; le remède pour celui-ci, est plaie pour celui-là; la vie est ainsi faite ! Aussi qu'y a-t-il de vrai sur la terre? Tout ou rien , et pourvu qu'on croie à quelque chose, on est forcé de croire à tout. Avec cela où est le bien ? où est le mal 1 où est la chose, où est le rêve? Dans l'organisme social, tout est chaque chose de cela! Aussi selon qu'il est organisé harmoniquement ou discordantement au diapason qui donne le la à la société, chacun loue le fait social ou le condamne, l'aime ou le maudit , l'épouse ou le répudie ! Disons-le : le vice radical placé au cœur de toute chose ici-bas, c'est que l'espèce étant partagée en deux grands troupeaux, l'un spirituel, l'autre charnel, il faut rigoureusement que ce qui entre dans les affections decelui-ci, cause la torture de celui-là, et que ce que celui-là évoque comme bien soit condamné comme mal par l'autre! Comment avec ces conditions de haine des hommes entre eux, et entre les hommes et les choses, n'y aurait-il pas en tout, partout, du^a^me?
Mais Michel et Sarhelta un peu remis de la première impression qu'ils éprouvèrent l'un et l'autre en se retrouvant, se parlèrent du regard d'abord, puis de la voix bientôt.
« Eh bien ! Sarhetla , dit le jeune bâtard , vous avez entendu monseigneur d'AutunV
— N'est-ce pas qu'il a merveilleusement compris le langage des âmes?
— Sa voix est arrivée jusqu'à mon ctfetil je l'avoue.
— Oh! combien il a pénétré avant, lui , dans les chastes plaisirs de l'ame, pour les analyser de la sorte !
— Hélas! mon doux seigneur...
— Va, Sarhetta; faisons de même! répudions la chair qu'il a répudiée, et épousons l'idée qu'il a épousée !
— Oh!...
— Jouissons par anticipation, ici-bas . <l< s suaves délices promis à l'aine eti un monde meilleur!
— Un monde meilleur !
— Sarhetta, l'existern-e que je l'dflta', pmv
de toute souillure, marche rayonnante et calme à travers les orages qui éclatent de toutes parts sur la terre!
— Des orages! oh! mon doux seigneur, que j'en ai vu de beaux dans mes voyages , comme disait Simon-Luc, car j'en ai vu de terribles.
— Oui...
— Oh ! qu'il est magnifique et imposant, le grand ciel rembruni et sillonné d'éclairs !
— Ah! tu aimes cela, toi?...
— Par un beau temps calme et doux , le paysage est beau sous l'azur céleste; mais au moment de la tempête, comme tout s'agite et se remue; comme tout prend vie et torsion! J'ai remarqué cela, moi; dans le calme il y a rêve de la nature , par les temps d'ouragans il y a réveil !
— Oui, Sarhetta!... mais si par le temps calme l'arbre végète, il croît , tandis que par la tempête s'il marque plus de vie, plus souvent aussi il se déracine et quelquefois il s'abat î si par le repos le flot est moins grand , du moins il est limpide et pur, tandis que s'il
est plus gonflé pendant là tempête, hélas! il est toujours troublé et tumultueux !
— C'est vrai , mon doux seigneur, mais après la vie, c'est la mort, après le repos c'est l'orage, comme après l'orage c'est le calme ; c'est ainsi toujours que la mort détruit la vie , que le repos lue l'orage et que l'orage tue le calme. Hommes et choses, tout en cela se ressemble; car la nature qui nous nourrit de son lait, nous a faits tous suivant les loix qui la régissent; puisque tout est mobile en elle, rien en nous ne saurait être invariable. J'ai appris cela de Simon-Luc; il faut que ça soit ainsi puisqu'il me l'a ainsi révélé!
— Oui, par tout ce qui se rattache à nos sens. Mais l'ame... mais la belle ame intelligente et illuminée, ce pur don du créateur de toutes choses, ce feu inépuisable qui est tombé dans l'homme, oh ! Pâme n'est pas sujette à ces vicissitudes tant qu'elle veut maîtriser les sens !
— Oh! que ne peut-on être toujours maître des sens ! quand ces longs tiraïllemehs inexpliqués qui descendent du cerveau dans
la poitrine mordent la chair et la font pleurer, on pourrait les chasser et reprendre respiration; mais non, souvent il arrive que plus on s'acharne à les chasser, plus ils s'entêtent à vous mordre.
— Je disais ainsi autrefois ! vous savez
mais depuis que j'ai dit adieu aux vanités de ce monde, depuisquedans une femme, je ne cherche qu'une ame qui appareille la mienne; depuis que pour moi la pensée a écrasé du pied la matière, oh ! crois-moi , Sarhetta , je suis vivant au milieu de la foule qui râle , comme si je vivais dans l'air pur d'un Eden nouveau. Je respire au lieu de soupirer, j'aime au lieu de convoiter, je ravive, au lieu de profaner, cette vie nouvelle, cette existence d'exception que tu auras ! Tu la connaîtras avec moi, tu l'apprécieras par moi; par moi qui t'apprendrai à la connaître, à l'apprécier.
— Oui, mon doux seigneur; vous me l'avez déjà dit et je l'ai cru, car votre regard confirme, à chaque instant, chaque parole que vous me dites; mais moi qui n'ai pas encore passé par la bourrasque de la passion ; moi
qui novice et timide et à tout étrangère suis venue, oiseau voyageur, me poser sur ce clocher, puis-je répondre aujourd'hui que le mal ne me saisira pas demain ?
— Sarhelta, ma hien belle et bien pure et bien aimante, crois-en ma parole : le Diable ne vient pas dans le bénitier, le péché ne se faufile pas dans l'Eucharistie, la concupiscence n'aura point pied en cette maison. 0 ma Sarhetta d'amour! j'avais cru avant de t'avoir rencontrée , la pensée d'amour morte en moi; elle n'était qu'assoupie, car tu la fait revivre et fructifier !...
— Mon Dieu! mon doux seigneur, vous me le dites, je le crois! »
A ces mots, que Sarhetta articulait mal, une larme flotta sur sa prunelle , une fumée épaisse ondula sur sa paupière , et sa tête retomba lourde sur son sein soulevé. Cependant une langueur visible perçait à travers les couleurs rosées de son visage, son œil ne brillait plus comme au jour de la rencontre du jeune seigneur, sa voix ne vibrait plus stridente et forte dans sou accçnl Qiité, sa main.
froide et morte , n'avait plus cette pression expressive par où se manifeste une grande passion ; tout «n elle passait de la vigueur à rabattement, de la santé à la maladie.
Le jeune bâtard d'Orney, qui reconnut de suite ces symptômes révélateurs pour quiconque les a éprouvés , douta s'il devait craindre ou espérer ; il douta si lui ou un autre déterminait chez la jeune fille ce changement violent qui modifiait son être. Alors machinalement la mendiante du porche lui vint à l'esprit; il conclut que celle qui avait prémuni le guide pourrait guérir sa compagne, et une pensée consolante frictionna agréablement son ame déjà meurtrie. Fort de cette ressource qu'il ne faisait que d'entrevoir dans la brume des éventualités, il comprit instinctivement qu'il pouvait attendre avant de recourir à Marie-Mère; et le rêveur spiritualiste se promit de patienter. Et puis , à la réflexion , depuis que Sarhetta était dans Autun, quel autre homme avait-elle vu? personne; quel autre donc pourrait lui plaire? Celte rafraîchissante pensée coula comme un baume
bienfaisant sur le cœur du bâtard d'Uni. \ , et ses alarmes vagues de tout à l'heure se convertirent en des joies infinies à l'espoir que ça pourrait être lui, et nul autre qui lui était étranger ou rival, qui fût la cause du trouble secret de la jeune fille. Crédule jeune homme! comme si le cœur attendait pour aimer que l'oreille ait entendu; comme si pour répondre il attendait qu'on l'interrogeât ; comme si la passion, cette huile pénétrante, ne s'infiltrait pas dans les sens et ne décidait pas de la destinée de chacun avant qu'on s'en doute.... C'est d'abord frisson vague, puis plaisir de pensées, puis souvenir tenace, ce père du désir, puis délire, puis frénésie. Et il ne se rappelait pas, oublieux jeune homme, qu'il en avait été ainsi pour lui au commencement.
Aussi ce premier brouillard, bientôt é\anoui, qui était venu un moment osciller sur sonamesedissipa dans l'horizon d'azurdeccitr fraîcheliaison. Tout en lui reprit son air de le le et Sarhettn lui parut moins ahV<i«V: il se sentit mieux pour lui e! pour la jeune lille.
Le jeune bâtard heureux de son espoir et craignant d'abuser de la position de la jeune lille se leva, lui prit la main, la baisa sans pression aucune et s'éloigna.
Sarhetta qui l'avait laissé faire , se dit confuse et intriguée en le voyant sortir:
« Est-ce donc là ce qu'il appelle son amour? oh! oh!., si je baisais sa main... moi... non pas sa main à lui, Michel d'Orney; mais à lui... à l'autre... la main de Renaud., sa belle main gracieuse et bénite ! oh ! bénite ou maudite, si je l'embrassais; oh! je l'embrasserais autrement, je pense/ Surtout s'il me l'abandonnait comme j'abandonnai la mienne ! »
Puis un moment elle rêva, et l'instant d'après un profond soupir s'exhala de sa poitrine; puis une vive démangeaison la saisit à l'ame: démangeaison, soupir et rêve n'étaient qu'une seule et même phrase du cœur adressée à celui qu'elle convoitait. Mais tout à coup son regard s'éclaira et sa bouche s'entr'ouvrit avec bonheur.
« Ah! je m'en souviens!. Oui dit-elle, Simon-Luc va venir ; peut-être est-il là ; ou sll
n'y est pas, il ne peut tarder! oh! quel ezpé dient m'aura-t-il trouvé? que va-t-il m'apporter, angoisses ou volupté; l'ame ou les sens?. Oh ! il m'apportera ce que mon cœur lui a demandé; si ce n'est pas aujourd'hui, ça sera demain; mais demain... viendra-t-il demain, et demain ne sera-ce point encore demain... oh! que c'est donc long demain !.. et si encore ça n'était pas demain, il faudrait attendre plus tard,., quand? oh toute l'éternité (jui contient tout, semble être elle-même contenue dans ce mot là... quand! mon Dieu que c'est long un quand comme celui-là!... oh ! mais patiente mon cœur, patiente ! Simon-Luc est là, il m'a crié: espère; je dois compter sur un succès... Lui qui a réduit tout à la réalité quand il dit espère, cela veut dire: sache attendre., et il m'a encouragée! oh! merci!., jen'atlendraidonc pas long-temps! » Comme elle soupirait ces réflexions, Simon-Luc entra ; dès qu'elle l'aperçut, elle s'élança dans ses bras avec un abandon où respirait \c désir hrélant, el après l'avoir embrassé au front, elle lui dit .
« Eh bien! que m'apportez -vous? »
Simon-Luc fouilla dans l'escarcelle qui pendait à son ceinturon, en retira une clé qu'il présenta à Sarhetta , en lui disant :
«r Cette clé !
— Quelle est cette clé?
— C'est celle de la petite porte dérobée ; comme elle est aux armes de monseigneur, veille bien à ce qu'on ne te la trouve pas entre les mains.
— Oh! j'y suis plus que vous intéressée! — Ainsi, cette nuit, quand tout le monde sera
couché,quelejeuneprélatsera,luiaussi,endormi, tu pourras venir et t'asseoir auprès de lui !
— Oh! oui....
— Car, que je sache, cela n'est pas mal de venir ainsi près de son directeur, s'interroger devant son sommeil.
— M' interroger ? m'interroger... oh! ce n'est pas moi que j'interrogerai; je me connais assez ! Je sais assez quel désir fermente dans mon sein , et pour quel homme!...
— Qu'importe...
— Mais ce qu'il m'importe de connaître de
- as — celui que j'aime, c'est si je suis aimée aussi de cet homme. .. Vous le savez, c'est Ren de Maubert, l'évêque d'Autuu !...
— Tu le sauras! mais pour réussir en louir chose, il faut savoir attendre; car la pi pilaiion est l'écueil contre lequel bien des projets viennent échouer. . .
— Père! tenez; je ne sais ce qui se passe en moi; mais au mal-aise général que j'éprouve, à l'ennui qui me gagne, au feu qui brûle mes jours et mes nuits, il est aisé de prévoir quelque fâcheux résultat.
— Tu es un enfant de seize ans, et tu parles comme à seize ans on parle... Rassure-loi ! ne suis-je pas ici pour le guider comme autrefois sur le grand chemin?
— Oh ! mon père !
— Pour avoir changé de mains , ne doistu pas toujours sentir l'action de la mienne? Sarhetta, nous n'avons pas changé de route; nous avons fait une halte; voilà tout! qui sait si demain nous ne serons pas à l'aurore, ou au couchant, ou au septentrion, ou au midi...
— Oh ! si ce demain là doit venir, fait que ça soit le plus tard possible... ou que ça soit de suite !
— Ne t'inquiète pas de cela ! j'ai trouvé qu'il était bon de séjourner en cette ville; et ni l'un ni l'autre n'y sommes à plaindre !
— Hélas ! quand je marchais sans savoir où nous nous arrêterions, je me disais : Quand donc nous arrêterons-nous? aujourd'hui que nous nous arrêtons , je me dis quelquefois : Oh ! pourquoi ne reprenons nous pas notre pèlerinage?
— Pourquoi? c'est que toute chose a sa fin, comme elle a eu son commencement, et souvent la fin d'une chose touche au commencement d'une autre... C'est que peut-être ne devais-je voyager que pendant seize ans.... c'est... que sais-je donc après tout, moi?...
— Oh ! mon Dieu , toujours le même avec vos confidences qui préoccupent , tant elles contiennent de secrets !... Ne changerez -vous jamais?
— Si fait ! un jour, et il n'est pas loin j'espère ; je pourrai clamer hautement et dire à
Jout le monde pourquoi je suis demeuré en cette ville; et ceux-ci claqueront des mains . et ceux-là aboieront et m'invectiveront et me démoraliseront ; mais, qu'importe ! ... Tu sais, pendant la flagellation du fils de l'homme , qui fut juste entre tous les justes, les uns huaient, les autres applaudissaient; il en sera de môme de moi, un jour... je le le dis en vérité !
— Mon Dieu ! pourquoi me dire ces choses qui ne peuvent que m'intriguer, sans me promettre de repos !
— Sois heureuse, Sarhetta , je te laisse la clé de la poterne , tu pourras venir près de lui, passer une partie de la nuit.
— Oui, ô mon Dieu!
— Allons , à ce soir, et prudence surtout!
— Mais le gardien Clément...
— Clément est à ma discrétion , il ne t'importe de savoir pourquoi, ni comment; mais il y est, voilà l'important pour toi.... Clément se taira...
— Encore un mystère....
— Adieu. »
Simon-Luc se retira, laissant dans le cœur de la jeune fille, un vague embarras mêlé de plaisir et d'espoir!...