LE DÉPART
Les grandes douleurs sont muettes, elles ne s'expriment que par des larmes.
(Le Tassi.)
Jusqu'à ce moment le bâtard d'Orney avait gardé une lueur d'espérance... 11 ne pouvait croire aux procès-verbaux , aux instructions du légat, aux actes d'accusation de l'ofïlcial lui-même. Le titre éminent dont son protec-
leur était revêtu, lui semblait être une suffisante garantie contre les poursuites judiciaires, et pour ainsi dire prévotalement exceptionnelles, qui l'avaient saisi. Lui qui condamnait, pour lui, toute liaison matérielle; il ne voyait pour Renaud dans sa passion partagée par la jeune fille qu'un simple penchant naturel satisfait! Lui qui était, pour lui-même, pure ame et simple esprit, il consentait à la chair et à l'amour des sens pour le jeune prélat... Logicien en cela par l'amour, il l'était aussi par raison, car pour qui sait aimer, soit de i'ame, soit des sens, tout amour est suffisamment justifié...
Cependant il est dans la vie des momeus où il faut croire, c'est quand une plaie nous frappe ou qu'une grande joie nous inonde!. . .
Hélas! en ce moment le bâtard d'Orney l'ut obligé de croire; car en absence de l'une es joies qui surgissent de loin en loin dans le courant social, il éprouvait en ce moment un de ees grands dé» hii vmens fruits verts et acres d'un grand malheur qui
En effet, comment pouvait-il douter davantage et garder une minute de plus l'espérance, puisqu'en ce moment on conduisait Renaud de Maubert devant le délégué du sant-siége , puisqu'en ce moment on menait son protecteur accusé à son jugement...
A ces foudroyantes idées, le jeune bâtard d'Orney faillit de devenir fou!... pas deux idées ne se classaient dans son cerveau... une seule , une idée fixe et dominante revenait sans cesse couvrir toutes les autres et entraver sa résolution : fuir loin d'Autun... quitter cette ville qui allait devenir le théâtre d'une grande scène déplorable; abandonner ce lieu où il ne pouvait plus goûter un seul instant la paix intérieure, car c'était lui qui avait perdu Renaud , c'était lui qui était l'instigateur de tout le bruit qui s'élevait de la terre aux cieux , de la géhenne infernale sur la terre!...
A la vue plus distincte que jamais de cette poignante réalité, son a me tomba dans une tristesse profonde; Michel d'Orney sentait que son cœur avait besoin d'isolement pour
se remettre, et que si son esprit se vouail tout entier à la prière, qu'il pourrait pcuiêtre retrouver quelques ineffables consolations dans la vie... car si la prière donne poir du bonheur futur, elle amène l'oubli de la souffrance passée, et fournit au présent le charme dont ledépouillent partout les hommes et les choses !...
Adonc tout pénétré de celte haute et saisissante résolution désespérée, le jeune bâtard d'Orney sans mettre autrement de pré* voyance dans la réalisation de sa résolution . se décida à fuir loin de sa riche demeure. . .
Mais près de sortir de cet hôtel , où le luxe et l'opulence, moins encore que le calmeet la paix du cœur, l'avaient depuis plusieurs années environné, le jeune bâtard d'Orney sentit une émotion étrange flotter sur son cœur... Une image plus riante, peut-être, plus suave encore que toutes les autres re\int trembler devant lui , et lui donner uni: limitation... Mais contrariée bientôt par une autre silhouette qui le glaçait, l'idée de Sarheita s'évanouit devant le supplice «le l'évèqu.
navré de douleur, le jeune comte donna un dernier regard d'adieu à sa demeure , et s'éloigna la torture au cœur...
Lorsque Michel d'Orney fut descendu dans la rue , il éprouva une douleur profonde. C'étaient de tous côtés groupes qui s'entrejetaient le nom flétri de Renaud de Maubert; c'étaient mille personnes qui le blâmaient à haute voix , qui le plaisantaient dans de grossières paroles , qui le mordaient de la dent affamée de l'envie, qui du croc déchirant de la médisance le flétrissaient en jouant; qui joyeux à l'approche du martyre que le jeune prélat allait subir ; qui tous ennemis de cet homme qu'ils avaient porté en triomphe, lui jetaient l'ordure à belles paroles injurieuses et mortelles!...
Alors le malheureux jeune homme sentit son cœur se révolter à cette injustice des hommes; il détourna la tête et marcha à grands pas , pour être plutôt débarrassé de la présence de tous ces méchans!... Mais de toutes parts il se sentait coudoyé par des hommes ou des femmes , qui tous lui rappelaient l'é-
it du joui... et son cœur saignait, et sa pensée se révolutionnait contre toute cette ville... contre cette ville qui avait, quelques mois auparavant, contenu toutes jouissances pour lui !...
Pourtant, à force de hâter sa course, le malheureux jeune comte parvint devant l'une des portes d'Autun, effaré et plein d'épouvante des autres et de lui-même... Il en franchit le seuil avec empressement ; puis, s'étant retourné vers la ville en rumeur, il lui envoya dans une parole d'accusation et de ilétrissure, un éternel adieu... Puis, s'étant débarrassé de ses chaussures, il en secoua la poussière dont elles étaient couvertes, et s'éloigna de ce lieu , comme un homme qui fuit une région pestiférée...
Où allait-il ainsi ? seul et dépourvu , sans but, sans argent, sans compagnon?.... Il
allait en expiation son chemin était le
monde, son voyage l'univers, son but Té-, terni té...
Pourtant , avant de se mettre en marche , le jeune bâtard d'Orney chercha à s'orient. r :