‹ L'Évêque d'AutunChapitre 12 sur 18 · II CHAPITRE · texte numérisé non relu

II CHAPITRE

Et mon aine était triste; l'espérance en sortait de toutes parts comme'd'un vase brisé.

(L'abbé de la Mbnnais.)

Quatre vingts jours s'étaient écoulés depuis le jour néfaste qui avait englouti dans son soleil fatal tous les rayons heureux qui pouvaient , par la suite, tomber plus ou moins rares, plus ou moins nombreux, plus ou moins

— 23!i — bienfaisans sur les jours des deux amans. Avec lui s'était enfui le repos de l'aine, ce grand et sûr refuge des humains tourmentés; avec lui , avaient disparu respect, charité, compassion; car quand la victime tombe, il le trouve toujours là mille bras qui la poussent pour précipiter sa chute!., mille voix qui s'élèvent pour la huer, mille mains qui tiennent toujours de la fange pour l'en couvrir. Hélas ! souvent il sufïit d'être malheureux pour être jugé coupable, tandis que le plus souvent le coupable trouve ici-bas , joie et considération aux dépens de l'innocent opprimé , et souvent même les honneurs d'un triomphe ; c'est ainsi que la tourbe populaire dispense ses grâces ou ses réprobations , ses saluts ou ses risées , ses sifflets ou ses battemens de mains!..

Or, d'une heure ta une autre on attendait le légat du pape , chargé de présider le tribunal ecclésiastique devant lequel Renaud de Maubert, l'évêque d'Autun, devait comparaître, car le délégué du saint siège avait fait annoncer devant lui sonarrivée pour ce jour la.

Toutes les pièces du dossier de l'officiante étaient prêtes ; un seul jour suffisait pour le prononcé du jugement, car les quarante chanoines, témoins signataires du méfait imputé au jeune prélat, avaient confirmé, dans l'instruction préparatoire, leur trop véridique déposition !

En vain l'archidiacre, assisté des grands-vicaires , avait depuis le jour de l'arrestation de Renaud , fait demander par toute la ville , la clé qui fermait les deux serrures placées aux anneaux de fer, scellés aux poignets de l'évoque inculpé et de la jeune fille, sa complice; et jusqu'à ce moment, malgré bonne récompense promise, nul ne s'était présenté qui la rapportât; en sorte, que n'osant pas prendre sur lui de faire rompre le lien de fer qui nouait un criminel à l'autre, l'archidiacre avait préféré laisser les deux amans cousus chacun à chacun , et comme assemblés au moyen de cet infernal surjet ! Et, charitable autant que scandalisé, le bon vicaire-général avait agi ainsi , sans autre arrière-pensée que la constatation d'un fait...

Cependant, c'était bien là réellement un supplice de tous les instans pour les prévenus, que cette chaîne, à L'extrémité de laquelle chacun des deux malheureux étail rivé.

En effet, que l'évoque, plongé dans quelque rêve consolant, oubliât un instant, au sein même de son malheur, son malheur même, Sarhetta n'avait qu'à faire un simple mouvement, et aussitôt le cri du fer lui rappelait sa situation , et lui tombait sur le cœur froid et meurtrier!... Que Sarhetta , un moment livrée à l'un de ces rêves de jeune iille qui reviennent dans les momens les plus terribles pour l'ame, et qui font oublier jusqu'à la douleur physique, noyât dans une douce rêverie l'insupportable tourment qui nuit et jour la fustigeait , Renaud à son tour remuait, et aussitôt, au bruit que faisait le grincement des anneaux se froissant les uns contre les autres , tous les châteaux que la jeune fdle cimentait dans sa tête, s'écroulaient et l'ensevelissaient vivante sous les décombres de son présent!... Ou encore tous

deux à la fois plongés dans une fervente prière, ce pain quotidien qui ne manque jamais au malheur, voulaient-ils adresser à Dieu leur cœur repentant, qu'aussitôt, si ça n'était pas l'un c'était l'autre, faisait ressouvenir à tous deux, dans le moindre geste qu'il pouvait faire, de l'alliance profane et impie qu'ils avaient contractée, et dont l'anneau infernal qui les liait était l'amer symbole!...

Alors , à chaque minute de la nuit et du jour, leur péché leur revenait au cœur, et avec lui , les grandes infortunes qui les attendaient en sortant des mains de la justice.

Or dans ce long martyre de quatre-vingts jours, dans cette torture de quarante fois quarante-huit heures, Renaud et Sarhetta liés l'un à l'autre par la souffrance et la fatalité avaient, ce semble, régénéré leur amour un instant ébranlé par la première impression. Même ces joies de l'ame que le jeune prélat n'avait jamais rêvées, et auxquelles Sarhetta n'avait pas voulu croire faute d'aptitude suffisante pour les concevoir, alors que

le jeune bâtard d'Orney lui en donnait la naïve formule; tous deux les comprenaient, tous deux les admettaient désormais ! Ces pures jouissances de la pensée qui touche une autre pensée quand elle se sent touchée par elle; ces suaves élans de l'esprit qui vient caresser le cœur qui le caresse en esprit ; ces ineffables transports muets pour la chair et qu'un regard traduit en les portant dans un autre regard; ces vastes débordemensde l'idée qui enveloppe; une idée dans laquelle elle est enveloppée , ce monde inconnu du vulgaire, oh! le jeune prélat en était possesseur en temps-là malheureux pour lui, en même temps que Sarhetla l'infortunée en était devenue possesseur aussi!...

Alors tous les discours du jeune comte jadis si inouis pour son oreille lui revinrent au cœur; toutes ces paroles si tendres, si chastes, si brûlantes et si épurées qui rebondissaient sur son aine au lieu d'y entier, y pénétraient en foule et lui apportaient patience et consolations!

-—Oh! disait Sarhetia, naïf écho d'une

parole lointaine : la parole platonique et pure de Michel d'Orney ; oh ! disait-elle à Renaud, en lui répétant ce que le jeune bâtard d'Orney lui avait dit jadis: Oh! monseigneur, mon beau prélat d'amour, que nous fait cette chaîne, que nous font ces anneaux accusateurs? Ne serez-vous pas pour moi l'étoile fixe dans le planisphère de l'espace?...

— Hélas! Sarhetta...

— Ne serez-vous pas l'astre qui éclairera la destinée d'une femme qui croit en votre rayon ? Cette femme , n'est-ce pas Sarhetta?

— Quel langage... C'est donc le malheur qui te l'a appris!...

— Le malheur!... Renaud! le malheur, oh non!... C'est l'amour!., l'amour seul!...

— Pourquoi ce mot entre nous?

— C'est qu'il est écrit sur nos poignets, mon doux seigneur, que je dois désormais marcher ma vie avec vous!... ne fût-ce que pour marcher devant vous; ne fût-ce que pour fouler devant vos pas, peu exercés aux ronces et aux cailloux , les épines du chemin...

— Oh ! Sarhelta !... j'ai trop marché déjà !

— Vous avez marché dans le sentier 4e l> vie... et vous dites: « J'ai trop marché!... ■ Renaud , devenez l'ange tutélaire de mon présent , le génie consolateur de ma \ic future !...

— Ma Sarhelta !

— Oh ! soyez heureux près de moi, et vous serez récompensé un jour! Soyez confiant près de moi , et vous trouverez dans mes égards, dans mes soins assidus et prévenans , la compensation aux plaisirs exclusifs de votre vie de prélat... Soyez résigné près de moi, et dans notre lien de fer vous rachèterez par mon cœur les splendides fêtes qui vous auraient été offertes!

— Hélas ! hélas !

— Soyez résolu, et dans notre commune prison vous rencontrerez peut-être ce que vos riches palais ne vous auraient pas fourni : un cœur vrai qui cherche en votre cœur à rencontrer son semblable?... Oh ! soyez bien, près de moi !...

— Sarhelta!

— Vous resterez, n'est-ce pas! Car vous devez savoir aimer, vous qui savez si bien faire qu'on vous aime!...

— Ma Sarhetta...

— Vous devez chercher à compléter votre nature qui est simple d'elle même ; vous dont la nature est l'indispensable complément de mon être... Oh! vous resterez, n'est-ce pas? Et vous serez mon beau prélat d'amour, béni tous les jours de notre vie de captifs.

— L'heure menace le captif, Sarhetta....

— Et, vous restant , désormais nous serons chastes; car, par vertu, il faudra l'être!... Oh ! mais il faudra bien m'ai mer !... il faudra m'aimer seule entre toutes !...

— Sarhetta!...

— Car à qui aura donné toute son ame , il ne faudra pas moins que toute une ame et toujours!...

— Oh! tes discours ont aujourd'hui le pouvoir d'émerveiller mon cœur!...

— Mes discours!... Voyez-vous, mon doux prélat!... je fus écolière jadis ; et le

temps, d'écolière que j'étais, m'a faite maître aujourd'hui !...

— Mais ma Sarhetla...

— Oh! Je vous le dis en vérité, monseigneur, dans cette expression de mon cœur, il ne faut pas voir la parole vulgaire du cœur des autres femmes, voyez-vous, car ça serait la mal apprécier...

— Hélas... ma pauvre jeune complice...

— Bâtarde deux fois en ce monde , par la fatale justice ecclésiastique et par le sang, bâtarde par le fait de mes parens, bâtarde par le fait du chapitre d'Autun, j'aimerai comme l'Église aime le Christ son époux , celui qui m'aura épousée une fois... Je vous le jure!...

— Pourquoi vos discours sont-ils toujours repercutés par la chaîne que nous portons tous deux?... oh!...

— Et qu'importe cette chaîne... mon beau prélat... avec ta chaîne au poing ne seras-tu pas là près de moi !

— Oh!...

— Ne seras-tu pas là, avec ton cœur qui aura compris mon cœur, avec les sens qui Éê

seront évanouis dans mon âme régénérée ; avec le pur baiser de tes paroles qui se sera fondu dans ma pensée convertie!... oh ! mon Renaud d'amour !... mon Renaud d'avenir!...

— L/avenir! l'avenir, Sarhetta? oh! l'avenir. . .

— Oui , et désormais près de toi , mon amant, mon archange, mon ame ne sera qu'un long chant d'amour, ma pensée qu'une mélodie continuelle; car ton ame, à toi, sera fraîche et naïve et pure, et ta voix inspiratrice et toute mélodieuse!...

— Ce beau rêve... ma Sarhetta...

— Près de toi, je retrouverai mon adolescence évanouie par toi, mes jeunes printemps enfuis devant ton été brûlant...

— Mon bel ange...

— Près de toi , ma vie va commencer, car mes sens vont naître à l'oubli qui est repos...

— Repos!... Sarhetta...

— Oui, et mon ame va préluder, à l'unisson de la tienne, à toute science d'amour qui

est activité.

— Ma belle Sarhetta...

— Oh! vois-tu, bien Renaud ! je te bénirai dans mes nuits et dans mes jours...

—Oui.

— Dans mes nuits qui seront veuves de ta participation, et dans mes jours qui apparaîtront à tous, mariés aux tiens !...

— Dis toujours.

— Renaud , je suis en tout ceci l'écolière qui récite les leçons du maître...

— Dis, ma bien belle...

— Oh ! tu seras la fleur que je respirerai comme il voulait me respirer, fleur...

— Qui?

— - Le maître... tu seras le lait qui me désaltérera , comme il se fût désaltéré de moi , lait...

— Toujours le maître?

— Oui; tu seras le chérubin qui me couvrira de son aile, comme il désirait que je le couvrisse, vierge, de la mienne...

— Toujours le maître?

— Oui; car dans ton cœur je puiserai ce qu'il aurait puisé en moi : h joie... dans ton ame

le quiétisme; dans ton être l'existence!...

— Oh î je te crois!... Sarhetta , oui , ta parole est émanée du verbe, et ton ame est créée à l'image de Dieu... oh! sois bénie; soyons heureux l'un par l'autre... heureu dans nos chaînes...

— 0 mon Renaud, soyons ainsi toujours! .. »

Or, Renaud de Maubert et la jeune fille étaient dans un de ces momens envahis par le rêve, quand soudain une voix retentit dans la chambre qui leur servait de prison, et les éveilla au bruit de ces lugubres paroles qui firent rentrer dans la profondeur de la réalité les riches châteaux qu'ils avaient élevés :

« Le tribunal vous attend ! »

Le jeune prélat , tout plein de la conscience de sa faute, regarda fixement l'officier ecclésiastique, qui venait de lui faire entendre son premier arrêt :

Le tribunal vous attend...

Puis jetant sur la pauvre jeune Sarhetta un regard mélancolique, tout empreint de douce pitié , il lui fit signe de la physionomie que l'heure était venue, et qu'il fallait marchera

l'ignominie préparée par eux et pour eux....

Alors il se leva ; et Sarhetla se leva; il alla droit à la crédence de bois sculpté, où il a>ait mis en ordre ses papiers , et Sarhetla alla avec lui vers la crédence ; puis , Kenaud l'ayant ouverte , il fit jouer le ressort d'un tiroir caché, et retira , de dedans , un parchemin scellé aux armes du pontife de Rojoe. Sarhetla le regarda faire, sans intérêt comme sans émotion.

Renaud, cependant , lui tendit la main et lui présenta le rouleau de parchemin que Sarhetta prit sans mot dire; elle savait lire et elle ne jeta pas même dessus un seul regard.. Pauvre fleur battue de Forage, que lui importait qu'elle sût ou qu'elle ne sût pas ? ne savait-elle pas qu'elle allait être pour jamais séparée de son évêque, de son amant; ne savaitelle pas que la honte et l'infamie les atl< •:. là-bas? ne savait-elle pas quelle avait longlempsjoui, heureuse et puvide, dans les bras de celui quelle aimait !.. oh ! elle savait tout cela, la jeune fille; que lui importait donc de connaître davantage? que lui faisait tout ce

que pouvaient ultérieurement résoudre et arrêter les pasteurs qui conduisent à la boucherie le grand troupeau humain !..

Alors Renaud de Maubert fit signe au prêtre, qui venait à lui délégué par le pouvoir discrétionnaire assemblé en la salle des séances du chapitre dans le cloître, et lui dit:

« Je suis à vos ordres, monsieur l'abbé...

— Monseigneur excusera... »

— Je suis à vos ordres; monsieur! ne faisons pas attendre le chapitre... »

Le prêtre par pure précaution, par simple formalité d'usage lit signe aux hommes d'armes d'escorter les prévenus... Ceux-ci obéirent en silence., t

Et le jeune évêque sortit de son hôtel ; sans doute pour n'y plus rentrer... de son hôtel où quelques mois auparavant il était venu presque en triomphateur ; de son hôtel, où si long-temps déjà il avait passé des nuits pétries d'amour et de volupté... de son hôtel qu'il espérait habiter toujours !..

Quel mécompte! .

Ainsi va le monde... ainsi marchent et ton ibent les hommes dans la vie !.. comptez donc sur le bonheur à présent... comptez à prisent sur l'avenir., souriez à présent au repos qui vous berce, et endormez-vous dans l'espérance... et quelque grand choc vous réveillera bientôt ; bientôt quelque grand revirement vous jetera, sur le regard étonné, la lumière d'un jour terrible ; vous frissonnerez bientôt !..

Mais le peuple curieux de tous les genres de spectacle, du sang comme de l'hypocras, des couronnes de triomphateurs comme du tunin des suppliciés , des deuils comme des ovations, des enlerremens et des mariages , des naissances et des agonies, des fêtes et des cortèges funèbres , s'était amoncelé sur le passage de Uenaud. Seulement les Autunoi> au lieu d'être joyeux et enthousiastes comme ils l'avaient été quelque* mois auparavant pour leur pasteur, au lieu de traduire en cris d'allégresse, en élans spontanés , en riches décorations leur plaisir, le regardèrent |»;

indifférons et silencieux ; ici goguenards et là moqueurs... A peine si quelques cœurs généreux perdus dans la foule, lui donnèrent une larme en le voyant passer ainsi humilié, ainsi lié à sa faute, ainsi garoté au crime!., ainsi cousu à son péché : la jeune fille , son pilori, son gibet!..

Il semblait que toutes ces figures n'étaient venues là que pour voir si l'accusé n'avait pas changé de figure ; tous ces visages stupides ne s'étaient , en partie , amoncelés sur le passage de Renaud , que pour voir si Renaud avait toujours gardé ce visage éclairé et pénétrant de l'homme de génie...

Enfin quand l'infortuné prélat fut entré dans le chapitre , la plus grande partie du peuple s'écoula comme un fleuve qui se retire après la marée; seulement les plus curieux... ceux qui vivent de commérages, s'entassèrent pêle-mêle, bruyans, taciturnes, loquaces quelquefois, et quelquefois silencieux devant le lieu des séances.

Ils attendaient l'arrêt !...

Un arrêt est quelque ehose de piquant pour ces gens là!... car il y a toujours au fond d'un jugement solennel une émotion à saisir, une palpitation à interroger!...

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