X.X JUGEMENT
Le coupable qui voit son arrêt suspendu aux lèvre» de ses juges, courbe la tête et jette involontairement un coup d'oeil profond dans le néant de ses jours écoulés.
(Michel Massow.)
Les chroniqueurs, fabulistes, historiens,
traditeurs et autres narrateurs de tout ordre,
ne nous ayant rien transmis au sujet de la
physionomie du cortège qui fut chargé de
conduire devant le chapitre , l'évêque prévale 2. 17
ricateur, nous n'en avons rien dit; mais, sans nul doute, en ce jour comme en toute < îreonstance analogue, c'étaient soldats qui marchaient avec l'air rébarbatif, sergens de ville qui meurtrissaient à grand coups de boulaies les joues des mutins et des querelleurs , c'étaient femmes qui piaillaient, c'étaient larronneurs qui détroussaient les gens honnêtes, hommes qui poussaient les iilles folles , gamins qui chantaient , piaffaient , riaient , babauds qui s'émerveillaient de tout, populace qui huait...
Adonc le jeune prélat prévenu de prévarication était passé entre la double haie des curieux de toute nature qui encombraient le Parvis; mutins, femmes, larronneurs, filles folles, hommes, badauds, populace qui piaillaient, volaient, chantaient, piaffaient, s'émerveillaient en maugréant, avaient tenu le regard attaché sur Renaud, qui s'avançait escorté par les hommes d'armes de la milice soldée et par les sergens de ville chargés de contenir la foule, traînant après lui dans son sort l infortunée jeune fille d'autant plus à
plaindre que pas une figure connue, pas un visage ami ne pouvait lui envoyer une expression de regret et d'amour...
Deux heures s'étaient écoulées depuis l'heure du benedicile quand Renaud de Maubert entra dans la salle des chanoines.
C'était quelque chose de véritablement remarquable pour sa sculpture sur pierre et pour ses dentelles de bois, que le temple de la loi canonique à Autun ; voici la description qu'on en retrouve encore dans le carlulaire de l'évêché.
Cette salle longue de soixante coudées sur cinquante coudées de large, était toute de granit d'une surélévation des dalles au plafond d'environ vingt coudées. La lumière était distribuée à cette vaste salle par huit fenêtres ogives, larges chacune de dix pieds et descendant à la hauteur de six coudées à l'intérieur, séparées l'une de l'autre par une colonne tierce ogive aussi. Une configuration symbolique sortait de la muraille d'appui et servait de base à chacune de ces colonnettes en trèfle. Le jour n'y pénétrait qu'à travers
des verres de couleur sur lesquels on pouvait lire en action toute l'histoire oV la primitive Église ; le martyrologe d'un côté* de l'autre le triomphe de la foi chrétienne.. Le long des murailles et tout autour de la salle, à partir de la porte d'entrée qui, dans sa forme gothique, se déployait, haute et majestueuse, sur l'une des moindres faces de ce parallèllogramme architectural, de droite et de gauche régnaient, en tout, soixante stalles en bois sculpté, au dos surélevé découpé à jour et du travail le mieux achevé. Jamais en aucun sanctuaire de ce genre on n'avait vu si belles et si suaves dentelles de bois, le dossier surtout, comme on l'a dit, de ces sièges harmonieux dans leur ensemble présentait, chacun dans des proportions égaies, une variété dans les détails; c'était là l'expression exacte de l'esthétique au moyen-âge, harmonie sans régularité rigoureuse. Le génie fécond et fantasque des sculpteurs ne savait pas se renfermer, s'emprisonner dans un modèle décrété par le goût souvent éventé d'un puits**l ci le génie de. l'architecture gothique lui-
— 2«I — môme venait en cela en aide à l'artiste. Ces stalles larges de plus d'une coudée s'élevaient sur leurs montans latéraux formés de deux clochetons gothiques entourant le panneau découpé et brodé à jour du milieu, d'environ trois coudées à partir du siège, en sorte que chaque chanoine en prière ou en délibération se trouvait placé sous le patronage et sous l'œil des deux saints qui surmontaient chacun des clochetons du dossier de la stalle où il siégeait. C'étaient donc pour les soixante chaises curules de ce chapitre cent vingt figures de saints ou de saintes, de vierges, ou de martyrs qui se détachaient luisans, bruns et silencieux sur le ton solitaire de la muraille.
A l'autre extrémité de la salle, vis-à-vis la porte d'entrée, un siège plus grand et plus élevé que les autres se déployait dans ses formes gothiques plus ambitieuses encore que celles des trente stalles posées à droite, et des trente mises à la gauche... C'était le fauteuil du président; del'évêque, quand il venait présider le chapitre ; du légat du pape, quand la présence d'un légat était devenue nécessaire.
Devant ce siège, et à quelque distance, un meuble mi-circulaire l'ait aussi de sculptures en bois, supporté par trois cariatides bizarres, était chargé d'un grand nombre de dossiers; quelques plians étaient rangés autour...
Pour tout ornement, un grand Christ de bois de noyer noirci par le temps, reposait suspendu à la muraille au-dessus du siège principal.
Tel était le lieu où le chapitre d'Autun tenait ses délibérations.
En ce jour solennel aucun siège n'était inoccupé. Les plus cassés par l'âge, parmi les chanoines, comme les plus verts de jeunesse, les plus brillans de sanlé à côté des plus rachitiques, les plus rigides et les plus indulgens, tous y étaient en soutanes pendantes , avec le cainaii noir bordé d'écarlate sur 4eur aumusse blanche , la calotte sur la tonsure , le droit canon à la main , assis dans leur stalle respective, humiliés, presque respectueux et circonspects...
Ils attendaient depuis une heure, sous If
présidence du légat du saint-siège, que l'accusé se présentât , lorsque enfin une grande rumeur de voix au-dehors annonça qu'il venait.
Quelques instans après l'évêque, prévenu de prévarication parut... Quand il entra dans le chapitre, précédé de l'official et des greffiers de l'officialRé, et suivi du clergé de la ville , personne ne se leva pour le recevoir. Le puissant était humilié, le grand justicier discrétionnaire d'autrefois comparaissait devant ses juges.
Renaud de Maubert n'en fut ni surpris , ni troublé à cette heure solennelle où son sort allait s'agiter parmi les hommes. Le jeune prélat bien que honteux de sa faute, avait trouvé force et courage; il mit donc encore de la dignité dans son humiliation, de la résignation dans son maintien, mais de l'impassibilité sur son visage, ne faisant aucun geste, ne disant aucune parole , tenant toujours son regard attaché sur lés dalles^du plancher, le front ferme et haut, l'esprit calme.
Un des huissiers de salle fit signe au jeune prélat de s'arrêter près d'une escabelle de bois uni , qui se trouvait placé au milieu de la salle des séances et Renaud s'y posa, sans réflexion , sans pensées.
Alors le délégué du Pape se leva , et ôtant son feutre, garni de deux barbes d'étoffe de laine rouge, il invoqua l'esprit de Dieu, le priant de descendre dans cette assemblée... Tous les chanoines s'étaient prosternés à la parole du légat, et quand il eut finit de prier, ils se relevèrent et s'assirent.
Alors le légat du saint-siège adressant directement la parole à Renaud, évêque d'Autun, il lui dit gravement :
« Accusé, quels sont vos noms et prénoms ?
— Renaud de Maubert.
— Quels sont vos titres?
— Baron, haut justicier en les terres de Brion, de Laiz et d'Orney, de la seigneurie de Maubert.
— Vos qualités?
— Évèque d'Autun.
— Par bulles du saint-siège?
— Oui , monseigneur.
— C'est bien dit; passons. Vous êtes accusé d'avoir manqué à votre vœu de chasteté.
— J'avoue! répondit le jeune prélat.
— D'avoir reçu en votre hôtel , ce qui est mal , une femme?...
— J'avoue...
— Votre concubine ? »
Renaud jeta un regard mélancolique sur Sarhetta, leva la main et ajouta :
— J'avoue.
— Quelle est cette femme?
— Une jeune inconnue.
— Comment vint-elle en cette ville ?
— Elle accompagnait un pèlerin voyageur.
— Un pèlerin , dites- vous ?
— Oui.
— D'où venait cet homme ?
— D'où ils viennent tous; de l'univers.
— Et il avait avec lui une femme ?
— Oui.
— Vous fûtes surpris avec elle par votre chapitre assemblé?
— Je fus surpris...
— Dans votre alcôve même.
— J'avoue !...
— Pourquoi avez- vous pèche avec celle femme.
— Je ne sais.
— Aimez-vous cette femme !
— A quoi bon vous répondre?
— Pour éclairer la justice.
— Gomment cela ?
— C'est que s'il v avait eu dans tout quelque cas de magie, nous pourrions le signaler...
— Non...
— Cependant ça serait votre droit et le nôtre.
— Non! vous dis-je! la seule magie qu'il y eut, fut chez moi ,^une inconcevable faiblesse du cœur...
— Merci, monseigneur, lui dit alors l> l'oreille la jeune iilie; merci !
— Ainsi vous renoncez au privilège que la loi canonique vous laiss
— Quel privilège, monseigneur!
— Celui de rejeter sur votre complice toute l'énormité du sacrilège...
— Ne l'espérez pas, car pour mon compte j'ai péché...
— Oh ! merci ! merci! répéta la pauvre Sarhetta, merci, mon beau prélat...
— Et vous , jeune fille , continua le légat , aimez-vous Renaud de Mauberl.
— Oui.
— Pourquoi ?
— Je ne sais.
— Vous devez le savoir...
— Comme tous ceux qui aiment, je ne sais pourquoi...
— Vous avez violé sa demeure qui appartenait de droit à la chasteté.
— Il faut bien que j'en convienne, reprit Sarhetta, en levant le bras enchaîné.
— Qui vous donnait le droit d'aimer messire Renaud le prélat?
— Le droit commun et, en particulier, le code du cœur...
— Ainsi c'est bien vous qui fûtes trouvée par le chapitre assemblé, dans la chambre de
Kenaud de Maubert , seigneur d'Autun.
— De quelle religion êles-vous?
— Je crois appartenir à la communion àfctholique.
— Ainsi vous connaissez les canons de l'Église romaine.
— Je reconnais tout ce qui vous plaira...
— Prometlez-vous de vous soumettre au jugement que ses prêtres vont prononcer?
— Oui.
— Arrêtez, dit le jeune prélat.
— Que prétendez-vous de plus?
— Cette jeune (ille est innocente de tout.
— Innocente, dites-vous?
— Oui! et ce n'est pas ma condition dans lesordresqui peut aggraver sa faute.
— Cependant la faute est toute la ..
— Que vous vous armiez contre moi de la rigueur du droit canon, je le veux bien; quoi que je puisse le décliner ici. »
A ces mots, une grande surprise s'éveilla dans l'assemblée, plusieurs chanoines dirent I la fois :
« Cependant...
— Oui, mes juges... cette loi sévère je pourrais la décliner et vous réduire au silence.
— Au silence?
— Oui ! mais ma conscience est plus forte que mon droit...
— Son droit...
— E'.t j'aime mieux vous obéir qu'à la décrétale , dont le bénéfice invoqué contre votre procédure, laisserait néanmoins planer sur moi la déconsidération dont vous m'avez couvert! car il y a eu scandale, il faut qu'il y ait édification.
— Vous dites que vous pourriez invoquer contre la justice ecclésiastique devant laquelle votre forfait vous a conduit, le bénéfice d'un acte plus fort qu'elle?...
— Je le pourrais.
— Vous le pourriez en vérité?
— En vérité je le pourrais.
— Que ne le faites- vous?
— Et lé scandale !
— Mais quel est donc cet acte7
— Je vous le ferai \<»ir, si vous consentez
à l'avance à reporter sur cette pauvre enfant , la grâce qu'il accordait au sire Renaud de Maubert, évoque d'Auluu î
— Je vous le promets, dit le légat.
— Au nom du Pape et en celui de tous les chanoines de l'église d'Autun?
— Au nom de tous les chanoines d'Aulun, cl en celui de notre saint père le Pape.
— Est-ce vrai , messieurs les abbés ?
— Oui, lui répondirent à Punisson tons les chanoines. »
Alors, Renaud de Maubert prit des mains de Sarhetta le remittatur dont il s'était prévalu pour commettre la faute, et qu'il invoquait en ce moment pour la faire pardonner à sa complice, et il le montra au clergé en disant :
— Reconnaissez-vous ces armes?
— Ce sont celles du vicaires du Ûhrist, répondit le légat au nom de tous.
— Oui.
— Eh bien?
— El celte signature, la connaissez-vous;
— C'est celle qui se trouve au bas de mes lettres patentes, c'est la signature de sa sainteté, Innocent VIe du nom. fgittÉb
— Eh bien! elle termine l'induit , que ,je môme Innocent VI a joint à mes bulles, messeigneurs!
— Quoi...
— Ce remittatur me lave, à l'avance, de trois péchés mortels à commettre pour la suite.... Oui, messeigneurs... cela vous émerveille, n'est-ce pas?... cela vous fait rentrer en vous-même... n'est-ce pas? car, cet induit, le voici , c'est Sarhetta elle-même qui vous l'apporte!...»
Et en disant ces mots, le jeune évêque avait la figure étincelante, l'œil enflammé, le front radieux... Alors il ajouta, avec une dignité digne de son caractère, et un enthousiasme éloquent comme son cœur, en s' adressant au légat du pape :
— Lisez à haute voix, monseigneur. »
Alors, le président par extraordinaire de
cette assemblée, prit le bref pontifical, et le lut à haute voix : il était conçu dans les ter-.
mes ordinaires de l'induit, et selon la teneur de celui que nous connaissons.
Après leclure terminée de l'induit pontifical, le légat s'adressant à tout le chapitre assemblée sous sa présidence , dit à tous 1. s chanoines présens :
« Nul ne \oit-il rien à controverser dans la teneur explicite de cet acte? »
Tous les chanoines s'inclinèrent avec dénégation devant le chiffre et les armes d'Innocent VI.
— Adonc , dit le légat , ainsi que vous l'avez dit à l'avance , monsieur l'accusé , justice est que cette femme obtienne le bénéfice d'absolution qui est contenu dans cet acte.
— C'est justice, dirent tous les juges.
— Seulement, il faut que l'inculpée réclame la provision devant l'induit du Saint- Père.
— El, c'est moi, Renaud de Maubert , qui la demande en son nom
— Ça ne sulïit pas.
— Pourquoi, monseigneur?
— C'est que nul jusqu'à ce jour n'a pu ,
par fondé de pouvoir, faire sa confession.
— Et qu'importe ce cas?
— Donc, reprit le légat, nul de nous, confesseurs au nom de Dieu, n'avons le droit d'absoudre par procuration de demande en absolution....
— • C'est juste... Interrogez donc Sarhetta sur son intention de recours en grâce devant Dieu... par votre haute entremise de légat du Saint-Siège.
— Jeune fille, dit l'envoyé de Rome, demandez-vous bénéfice du bref accordé dans les bulles de Renaud de Maubert , par le pape Innocent, sixième du nom.
— Répondez oui, s'écria Renaud en s'adressant à la jeune fille.
— Oui... »
Et la jeune étrangère, après avoir balbutié ce mot , retomba , consternée , sur son siège , brisée , rompue , plus que cela , presque sans connaissance. Une grande tempête assiégeait son cerveau , un incendie immense dévorait sa pensée , une atonie complète frappait son être...
Pourtant le légat lui répondit :
« De par l'autorité qui m'est confiée, jeune iille, je vous renvoie, ainsi qu'il est dit à l'induit dont sire Renaud de Maubert vous donne le bénéfice, de l'accusation portée contre vous, sans autre information ultérieure contre votre conduite... >
Sarhelta perdit presque connaissance, H clouée à l'homme qui venait de lui sauver l< s jours, elle resta près de lui comme un appui
consolateur dans son étrange infortune
bonne iille!...
Alors on reprit plus directement contre le jeune prélat l'accusation entamée.
Adonc le légal s'adressant à Renaud de Maubert , lui dit avec gravité.
t Suivant procès- ver bal dressé sur le premier feuillet de votre bréviaire , et dans lequel quarante témoignages unanimes déposent contre vous, Renaud de Maubert, il résulte contre vous accusation de péché contre le vœu de chasteté que vous aviez promis à la sainte église notre commune et chaste épouse.
— La déposition est véridique.
— N'avez -vous rien à nous présenter pour votre défense , accusé ?
— Je suis coupable du fait qu'on m'impute.
— Ainsi vous le reconnaissez ?
— Je le reconnais.
— Et vous le témoignez vous-même.
— Et je le témoigne.
— Et de plus ainsi vous signez accusation contre votre péché.
— Je signe ainsi accusation contre moi.
— Est-ce orgueil de votre part ?
— C'est vérité.
— Est-ce endurcissement du cœur?
— C'est componction.
— Ainsi vous avez repentir.
— J'ai contrition...
— Vous entendez, messieurs les abbés; cette déclaration qui fait honneur à la loyauté du prévenu... »
Tous firent un signe d'assentiment.
«v Faut-il, continua le légat , que malgré cela je laisse à l'accusé, libre champ pour sa défense ? »
Tous firent un signe d'adhésion.
— Votre défense vous est confiée, sire accusé , parlez , nous vous écoutons.
— Oh! messeigneurs, vous avez vu que quand il a fallu joindre mon témoignage à \otre témoignage, que je l'ai fait sans orgueil et sans endurcissement coupable; vous avez vu que je me suis joint à vous quand il s'est agi de porter accusation contre le prévaricateur... Je vous le demande, que puis-je essayer pour ma défense?... Oh! si toutes les larmes que j'ai versées, depuis le jour fatal où le péché est tombé sur moi , avaient été de nature à dissoudre cette chaîne de fer, elles l'auraient rongée; croyez que si ces larmes avaient pu apporter dans ma conscience bourelée le repos qui a disparu pour moi , j'élèverais peut-être aujourd'hui la voix pour vous crier grâce... cette seule défense raisonnable pour le coupable... Mais que faire pour ma défense quand je m'accuse moi-même de\ani vous; que faire pour ma grâce quand je m'accuse moi-même devant moi?... »
A ces paroles de repentir du jeune prélat, sa faute parut moins laide aux yeua des ju-
ges; leur sévérité se convertit en pitié généreuse pour un si grand pénitent... mais l'impérieux devoir était là donnant le bras à la rigoureuse loi canonique, et tous furent forcés de détourner le cœur pour ne pas faillir à la haute obligation que leur conféraient les canons de l'Eglise...
Cependant peut-être le légat avait-il résolu de sauver le jeune évêque, tant le repentir vrai a de pouvoir sur qui sait la faiblesse de l'homme î II demanda donc que tout laïc fut emmené hors du chapitre , et s'adressant plus particulièrement à la jeune fille :
« Vous, la complice pardonnée de monseigneur d'Autun, regagnez la foule, du sein de laquelle vous n'auriez jamais dû sortir ; et tâchez d'y vivre en paix...
Sarhetta comprit, et ne répondit pas; car en ce moment elle n'envisagea que sa prompte et peut-être éternelle séparation de Renaud ; et son cœur tomba dans une défaillance mortelle !
Mais à ce moment le jeune évêque levant le bras par lequel il était enchaîné rappela au
délégué du saint-sié^e qu'une chaîne implacable les unissait l'un à l'autre; Sarhetla n veillée au bruit des eiiainons qui lui crièrent à l'oreille leur parole cent fois répétée, bénit dans son aine cette môme chaîne qu'elle avait tant de fois maudite... Renaud peut-être s'associa-t-il d'intention à l'intention de la jeune fille.
Seulement le légat reconnut alors qu'il serait inutile de vouloir le sauver... La faute (lait publique et il fallait pour l'effacer une expiation publique; il ne put espérer pn m toute grâce que lui t>ire appliquer l'indulgence des peines canoniques : ce que la loi civile appelle aujourd'hui: le minimum de la peine !
Alors le légat, fit du doigt signe à l'un des clercs de l'official de lui venir parler, et lui ayant remis un parchemin , il lui ordonna de l'aller porter au procureur ecclésiastique, avec une petite note écrite de sa main , et qu'il y avait jointe. Quand tout cela fut lini, le haut et presque discrétionnaire délégué du saint-siége dit :
« Monsieur l'offîcial , veuillez interroger, de reste , l'accusé , et prendre vos conclusions. »
L'ofïîcial se leva , et tenant en main le parchemin que le légat lui avait fait communiquer, il s'adressa à Renaud de Maubert et dit :
« Messire, Renaud de Maubert, délégué vers le clergé et les fidèles d' Autun , par mandement de notre saint-père le pape, Innocent YI , vous avez promis, au jour solennel de votre installation, devant Dieu le père, le Fils et le Saint-Esprit , par qui toutes choses qui existent sont , ainsi qu'à son vicaire sur la terre :
1° De rester fidèle à saint Pierre ou à son successeur, nommé en saint conclave : avezvous tenu cette promesse?
— Je l'ai tenue...
— Avez-vous, selon votre serment, obéi à la sainte église catholique , apostolique et romaine?
— Oui... en tout, excepté en ce qui concerne l'œuvre de chair et de chasteté !
— Avez-vous obéi au pape, qui est le représentant de toute la chrétienté ?
— Oui , jusqu'à ce jour.
— Avez-vous défendu, comme vous le deviez , tous ses droits ?
— Oui , ainsi que je le ferai toujours.
— Avez-vous gardé secrets , les secrets que le Saint-Père vous a confiés?
— Oui, inviolables...
— Avez-vous maintenu , envers et contre tous, le papat romain?
— En toutes choses.
— Avez-vous protégé les régales de saint Pierre?
— Oui , toujours.
— Avez-vous protégé les droits de la sainte église romaine ?
— Oui , en plus d'une occasion.
— Ses honneurs ?
— Oui.
— Ses privilèges?
— Vous le savez, monsieur J'officiai; oui I
— Son autorité?
— Tant que je l'ai pu de la mienne!
— N'avez-vous jamais entré dans aucun conseil contre l'église? *
— Jamais.
— Ou contre son chef?
— Jamais.
— Dans aucune machination ?
— Dans aucune.
— Avez - vous fait savoir fidèlement à la cour pontificale ce qui lui était utile ou nuisible?
— Mes actes sont là pour répondre.
— Avez-vous observé les règles des Saints- Pères ?
— Toutes, moins une!... que vous connaissez !
— Avez-vous bien , au moins , observé les ordres, les provisions apostoliques?
— Vous n'en ignorez , je pense, monsieur l'official.
— Les mandemens ?
— A la lettre.
— Avez-vous poursuivi les hérétiques ou les mécréans ?
— Oui, hélas!...
— Les rebelles au saint-siége?
— Oui.
— Les sorciers, enchanteurs et tous ceui qui ont pactisé avec Satanas ?
— Oui... oui...
— Même ceux qui sont accusés et voire soupçonnés de magie ?
— Hélas ! c'est là mon malheur peutêtre...
— Avez-vous rendu compte au pape Innocent VI, de votre administration diocésaine*?
— Oui , en toutes choses.
— Ne lui avez-vous, en aucun cas, toi ignorer Tétât de la discipline de votre bercail?
— En aucun cas.
— Auriez-vous enduré la mort, plutôt «pic de consentir à aucun acte humiliant pour l'autorité de la sainte Église catholique, apostolique et romaine?
— Oh ! je le jure !...
— Vous avez entendu, messeigneurs, vous notre très-digne chef, légat du saint pou\<>ir ecclésiastique, vous chanoines et abbés ici présens.... l'accusé a fidèlement rempli s;» mission comme pasteur; je réclame 4»Oc
tre messire Renaud de Maubert , seulement l'indulgence des peines portées par les canons, pour le cas qui vous est soumis, car je ne vois dans la conduite de l'accusé rien qui le rende coupable d'infraction aux intérêts généraux de l'église; vous n'avez donc à punir ici qu'une faute personnelle... Frappez , mais ne tuez pas!.,. »
Alors le légat s' adressant au jeune évêque, lui demanda :
« N'avez-Yous rien à ajouter à votre défense ?
— Non , monseigneur.
— Le chapitre va prononcer.
— Un mot seulement...
— Parlez.
— C'est une prière que je vous fais.
— Parlez , vous dis-je.
— Avant de prononcer sur mon sort , je supplie le chapitre assemblé, qu'il lui plaise attendre que j'aie revu une dernière fois dans ma vied'évêque, ce jeune comte connu dans Autun , sous le nom de bâtard d'Orney... Car j'ai une grande confidence à lui faire, et
avant d'être jugé , je voudrais lui donner <*n core ma bénédiction.
— Consentez - vous , messieurs du chapitre? »
Tous s'inclinèrent en signe de consentement.
Or, le légaf d'Innocent' VI ordonna qu'on allât de suite quérir le jeune bâtard d'Orney, et suspendit la séance jusqu'au retour des deux clercs détachés vers le jeune comte. Pendant l'espace de temps qu'ils furent absens , Renaud de Maubert, plongé dans une méditation profonde, semblait occupé à classer dans sa tête quelques idées mystérieuses et importantes... Aux gestes de sa physionomie, il étail aisé de voir qu'une révélation grave lui restait à faire; mais quelle était-elle? Personne ne le pouvait supposer...
Cependant, après avoir quelque peu tardé, les deux clercs rentrèrent dans la salle : ils étaient'seuls.
« Eh bien ! dit Renaud de Maubert , vat-il venir? »
Les deux jeunes clercs s'entre-n g ,u<l< Wi mi
— 28o — avec embarras : c'était à qui no répondrait pas ; pourtant le plus avancé dans ses grades se risqua à dire :
« Mon Dieu , monseigneur , les gens de son hôtel ne l'ont pas vu depuis plusieurs heures —
— Ils ne l'ont pas vu...
— Et en passant au milieu de la foule....
— Eh bien!...
— Mon Dieu... monseigneur...
— Oh ! parlez ! parlez !
— Eh bien!...
— De grâce ! parlez , jeune homme. . .
— Interrogés sur le motif de notre sortie....
— Après, après
— Nous l'avons dit...
— Oui ; eh bien!...
— Eh bien ! plusieurs voix se sont accordées pour répondre...
— Qu'en l'avait vu...
— Oui ; qu'on l'avait vu sur la route de IJuurg... etqu'il était seul...
— Seul, sur la route de Bourg !
— îiUG —
— Oui; fuyant à grands pas, loin de la ville....
— Fuyant à grands pas!...
— Oui , monseigneur.
— Loin de la ville !...
— Oui , monseigneur.
— Ah ! malheureux !
— Moi, monseigneur?
— Non!... tu es jeune et simple, et l'avenir s'ouvre devant toi!... mais moi!... moi! oh ! bien malheureux... C'est ce dernier et le plus rude coup dans mon infortune!... Michel.... oh!... non... tu ne sauras donc pas ton nom ! . . . oh !.. .
Et l'évêque retomba brisé sur le banc de bois placé derrière lui...
A cette parole hyperbolique du jeune prélat suivie d'un si grand abattement, tout le clergé se sentit ému... quelque grand mystère impénétrable était sans doute caché làdessous.... et il ne devait pas être éclairci encore...
Alors le légat du pape, voyant que toute chance de salut était devenue impossible poui
Renaud, ne tenta point de lutte eontre le sort de ce malheureux , et s'adressant aux chanoines :
« Messieurs les abbés, leur dit-il, puisque l'accusé avoue et qu'il confirme le témoignage porté contre lui , par quarante d'entre vous ; il ne vous reste plus qu'à déterminer le châtiment que vous réservez au prévaricateur. Seulement puisque la loi canonique veut que la conscience du juge soit éclairée, et que l'accusé se renfermant dans l'aveu pur et simple de son méfait, ne cherche point à se défendre , j'exprimerai , ici devant vous, de concert avec votre officiai, pour lui, une opinion en sa faveur. Vous le savez, messieurs, Renaud de Maubert, autrefois seigneur d'Orney, et haut justicier en sa justice seigneuriale, amené vers le sanctuaire par une sainte et subite impulsion, n'avait été créé évêque d'Autun que sur le témoignage rendu en sa louange qu'il menait , entre vous , une vie exemplaire et digne... Vous mêmes qui avez signalé sa faute, messieurs , et vous le deviez, vous avez constaté sa haute vertu, et voilà
qu'aujourd'hui cet élu en quelque sorte de vos préférences se trouve chargé d'une haute accusation , près de tomber sous votre vote irrévocable !... ce moment est suprême pour vous et pour lui ; pour lui accusé qui attend; pour vous juges qui allez voter î... Oh! indulgence... indulgence pour lui, dirai-je encore avec votre officiai!... car si l'esprit est fo;*t, l'évangile l'a dit, la chair est faible... Il suffit quelquefois d'une seule faiblesse pour rendre un homme criminel et malheureux ! Aussi bien Renaud de Maubert n'a-t-il pas opposé lui-même à vos investigations intérieures un bâillon pour vous empêcher d'interroger?... N'est-ce pas lui qui pouvant se eouvrirdu bref d'Innocent VI, notre souverain pontife, en a réclamé le bénéfice, qu'il refuse, pour sa seule complice?... Oh! messieurs, nVn doutez pas, pour qu'un homme du earaetère de Renaud l'accusé > sur 1° point do tomber sous votre sévérité, avoue son péché, il a fallu que de graves raisons , que nous ne deVOftS point sonder, mais qu'il nous esl pél mis d'interprète! à bien, l'aient délermii:
cela!... car, messieurs, si sa conscience lui eût donné les premiers torts, croyez-vous qu'il aurait usé du bénéfice donné par le remit tatur qu'il possédait?... mais s'il a mieux aimé en faire bénéficier sa complice , je puis le dire hautement ici puisqu'aucun étranger ne nous entend , c'est que sa complice en ce moment acquittée par l'indulgence plénière, était il y a une heure encore plus coupable que lui !... »
Les chanoines amenés à l'indulgence par ce discours plus que bienveillant du président légat, donnèrent de la tête un signe d'adhésion.
Et le légat continua :
« Rappelez-vous aussi , messieurs, dans l'application de la peine, qu'il vous reste à prononcer seulement sur le moins coupable ! songez aussi, comme vous l'a dit votre officiai lui-même, que vous n'aurez à punir qu'une infraction personnelle, et non un crime contre les intérêts généraux du clergé.
— Vous savez, messieurs, que vous avez à prononcer sur ces deux points :
1° L'accusé sera-t-il dégrade de son caractère spirituel ?
2e Au cas que l'accusé soit condamné, serat-il, après dégradation, livré au bras de la justice séculière ? «
Et les chanoines firent encore de la tôle signe qu'ils avaient compris les deux que* tions posées.
Alors le légat reprit :
« Je mets à votre vole la première question: elle est ainsi conçue : L'accusé sera-t-il dé gradé de son caractère spirituel ? *
Les soixante chanoines passèrent l'un après l'autre devant le légat et remirent dans sa loque leur vote écrit par oui ou non. EU ils revinrent s'asseoir à leur stalle respective.
Les clercs de l'official inscrivirent un par un chaque vote crié par le légat ; il se trouva que les soixante bulletins avaient ifipoaÉu par :
Oui!
Le vote fut enregistré par le grelli«i du tribunal ecclésiastique, grand-vicaire à la cathédrale du diocèse.
Le légat se leva et dit :
« Vous allez voter maintenant sur la seconde question, ainsi conçue : L'accusé serat-il , après dégradation de ses ordres , livré au bras de la justice séculière? »
Les soixante chanoines firent comme pour la première question ; ils quittèrent leur siège, passèrent devant le légat en déposant dans sa toque rouge chacun un bulletin écrit.
Comme la première fois, les clercs de l'official inscrivirent un par un le vote clamé tout haut par le légat. Il se trouva que cinquante-quatre bulletins avaient répondu par non , et six , seulement, avait répondu par oui. . . .
Le vote fut enregistré par le greffier comme le premier.
Et le légat reprit : Voici, sur le vu du scrutin public, le vote de l'assemblée :
Sur le premier chef d'accusation, savoir : L'accusé sera-t-il dégradé de son caractère spirituel?
La réponse a été oui.
Et sur le second chef, savoir : L'accusé ,
après dégradation, sera-t-il livre au bras & la justice séculière ?
Et la réponse a été non.
Et il se rassit jusqu'à ce que le greffier du tribunal ecclésiastique lui eût transmis la teneur de la peine portée pour le cas jugé; et l'ayant reçue, après que le greffier eut été la copier publiquement au code canonique ouvert sur un pupitre au milieu de la salle , le légat se leva de nouveau, et la cria à haute voix
Elle portait consécration dn méfait et indication de la peine de dégradatien contre Renaud de Maubert déclaré inhabile à occuper le siège épiscopal d'Autun...
Quand le légat eut achevé la leetore du jugement, il descendit de son siège, alla au bureau des greffiers, et apposa, au bas de l'acte et du verdict sa signature qu'il revêtit des armes du souverain Pontife. Puis tous les chanoines vinrent signer après lui.
Alors le président attristé de ce tribunal suprême, s'adressant aux gens dé L' officiai leur dit :
« Messieurs les clercs de l 'officiai, passez le costume au condamne. »
Alors les clercs de l'officialité se rangèrent autour du condamné , et quand ils furent assez en place, les uns qui tenaient des sacs de grosse toile s'avancèrent les premiers , et vinrent près de Renaud ; les autres , chargés de le revêtir y vinrent qui, prenant des mains de leurs frères l'ignominieuse toilette, appliquèrent sur les épaules du condamné deux sacs vides et grossiers, et tous se retirèrent. Le pauvre condamné se contenta de pleurer.
Le légat fit signe alors au clergé de se retirer. En ce moment, les cloches de la cathédrale se mirent en branle , et annoncèrent que la sentence était rendue, et que selon l'usage elle allait être rendue publique , sur la place du Parvis, par la voix d'un lecteur, assisté de l'oilicial et des greffiers.
En effet, le clergé, prêtres, chanoines, vicaires-généraux , archidiacres et tous les rangs de la hiérarchie sacerdotale descendirent , et traversèrent la grande rue du cloître, entrant dans la cathédrale par la porte la-
£n ce moment, il se fit au sein de la foule entassée sur la place du Parvis, une grande rumeur; des milliers de voix parlèrent à la fois, les unes causeuses, les autres charitables , celles-ci cancanières et indifférentes, celles-là haineuses et passionnées; hommes, femmes, enfans, vieillards, jeunes filles, à tout le monde son mot, et chacun, mù par sa sensation, désirait avoir trouvé le vrai. Ainsi, tels étaient au sarcasme, tels à l'espérance, tels à la sévérité, tels à l'indulgence, tels à la crainte , tels à l'espoir, tels à la croyance du bien, tels à celle du mal !...
Mais les sergens de ville, apposés devant le portail principal, reçurent aussitôt ordre de faire reculer la populace, et de la tenir m respect à une certaine distance de l'église, car le clergé allait venir prendre place sous le porche et devant le portail. Or, les sergens, armés de leur flexibles bon/aies si bien connues de la figure des mutins , se mirent en devoir d'exécuter l'ordre qu'on leur communiquait. D'abord, ce fut un tumulte général , inoui ; les plus exposés aux bourrades des ser-
gens de ville , se reculaient avec effort , marchant, sans respect, sur les pieds de leurs voisins de derrière, qui , garantis par les autres , leur opposaient souvent résistance et mauvais vouloir. Mais, au bout de quelques instans de lutte et de hourra, soit que chacun s'y prêtât mieux que de coutume, soit que la foule fût moins compacte que d'ordinaire, l'espace demandé se trouva libre, et le clergé vint se ranger selon son rang, aux places qu'il devait occuper.
Alors, parut le jeune évêque, que la jeune Sarhetta suivait toute confuse et désespérée... L'ofïîcial lui ordonna de se tenir en dehors du porche, pour entendre sa sentence.
Quand Renaud parut, tous les curieux assemblés là, qui, les uns comptaient sur une condamnation , les autres sur une absolution, ceux-ci sur un supplice, ceux-là sur Une ovation; le voyant paraître ainsi humilié et lié à sa complice, se mirent à crier tout haut chacun leurs rétlexions isolées, n'écoutant plus de conseil que celui de leurs superstitieuses croyances.
« Holà hé... voyez donc ce couple qui
s avance
— C'est l'enfer et le ciel...
— Oui, car c'est Satanas et l'évêque.
— 11 n'a pas pu, messire Renaud, se tirei des griffe du diable...
— Comment ferons-nous donc nous?...
— Oui, nous qui n'oserions seulement pas toucher du regard le petit Albert...
— 11 a mieux fait que cela le monseigneur.
— Ah! ah! ah!
— Il a touché le petit Albert en chair et en os !.. .
— Ah ! ah ! ah !
— Aussi voyez comme Albert a collé aux mains du saint homme ! . . .
— Ne riez point ainsi, mes gars!...
— Ah ! ah ! ah !
— Car voyez-vous; vous croyez voir une jeune fille...
— Oui, et c'en est une.
— Non ! mes gars !
-Ah! ah!...
— C'est le diable en chair en os!...
— Le diable!...
— Oui , sorti de la géhenne de feu pour troubler le ciel de notre jeune prélat...
— Ah! ah! ah!...
— Pourquoi a-t-il couché avec lui?...
— Il n'y a pas couché.
— Tout le chapitre Ta vu.
— Et en a rendu témoignage.
— Oui-dà!...
— D'où donc vient-il ce gloseur-là?...
— De la Saint-Jean dernière!...
— Ou de la Saint-Pierre!
— Ou delà Saint-Hubert!...
— Oui , c'est le patron des chasseurs.
— Des chasseurs noirs, ça veut dire.
— Est-ce un des leurs, qu'il nous parle ainsi de Satanas?...
— Peut-être.
— C'est sans doute Satanas qui l'envoie!
— C'est ton père...
— Ah! ah! ah!
— Oui... ou ton fils, vieux renard...
— Ah! ah! ah!
— C'est donc que ton père et le mien
Paient tous deux fils du mèù* homme!...
— Ah î... ah!... haro...
— Voyez donc!... oh ! voyez donc la jeune fille.
— Comme elle est cagnarde...
— Dites qu'elle fait la réservée.
~ Par Dieu, je le crois... Elles est prise entre le bénitier et les boulaies.
■- Gagerais que si on voulait la toucher qu'elle serait insaisissable...
— Paixîgloseurs!...
— Ça se demande-t-il ?
— Puisque c'est un envoyé de Satanas!... - Quand on va prendre Renaud , m'est
*vis qu'elle va s'envoler...
— Il veut dire s'abîmer...
— Se perdre sous terre...
— Qu'importe...
— .Pour un diable comme toi...
— -ibrciiuncio.
— Fais donc le signe de la croix.
— Contre toi!... à la bonne heuiv...
— Tenez, prenez garde ï...
— Oui, voilà... le lecteur.
— C'est un des prêtres de ehœur...
— Attention!...
— Il n'apporte pas de goupillon...
— Est-il téméraire!
-— D'honneur! il n'a qu'un rouleau à la main...
— Et il va oser passer auprès d'eux...
— Gare !...
— Le diable déguisé en jeune fille est fait pour les emporter tous deux ! . . .
— Est-ce donc aujourd'hui la fêle des fous?...
— Ça y ressemble.
— Silence !
— Paix là-bas!
— Silence donc!...
— A toi de te taire...»
Cependant les cloches qui avaient cessé un moment leur carillon mêlèrent leurs gammes brisées et fondues, aux clameurs croisées, aux réflexions multiples et inouies de la foule... Alors on n'entendit plus, par-ici, par-là, que quelques mots vagues, sans suite , qui semblaient dans ce tutti formé par le son de l'ai-
rain et par la voix humaine, comme ta solos indécis dans un ensemble fantastique et inaccentué. . . Et enfin quand tout ce chœur tumul tueux et presque infernal fut arrivé à son forte , il se perdit peu à peu dans un smorzendo indécis, jusqu'à ce qu'il fut tout à fait remplacé par une voix terrible , qui semblait sortir de l'abîme humain et qui criait aux hommes : châtiment! châtiment !
En effet , le lecteur, précédé du grellier de l'olïicial , vint à la hauteur de l'espace gardé, et étant monté sur un gradin à six marches . il lut à haute voix et publiquement , la sentence écrite en latin , et que le chapitre avait dressée.
La foule qui se taisait , avide d'entendre l'arrêt , écoutait des oreilles et des yeux chaque syllabe que prononçait le lecteur... Et quand il eut fini , la foule , quoiqu'aussi peu avancée au fond qu'auparavant, se mit à traduire au-dehors l'impression qu'elle avait reçue, et le chœur de sarcasme, d'ironie , <i imprécations , de haine et de brutalité recommença , disant :
« A la géhenne le damné!
— Au pilori des hommes plutôt !...
— Il faisait le saint homme, le maudit!...
— Ses paroles étaient le miel !
— Puis avec la cire dedans...
— Ses exhortations tombaient comme la manne céleste sur le péché des hommes !...
— Et c'était un poison pour lui...
— Voyez comme la jeune fille ne le quitte pas !...
— Gagerais que c'est elle qui lui a passé au poignet sa chaîne infernale !...
— Eh! lui qui portait l'anneau béni.
— Eh bien ! il porte l'anneau forgé par Satanas à cette heure 1...
— C'est pour toute sa vie.
— C'est pour l'éternité...
— Oh hé!... messire, monseigneur !...
— Tire donc ton nouvel anneau, et nous fais voir ce qui se trouve écrit dedans?
— Son pacte avec le diable !
— Et tu voulais nous sauver?
— Sauve ton ame si tu peux maintenant...
— Holà hé , Renaud de Mal-bert ! . . .
— Mal-hert !
— Ah! ah!
— Albert, plutôt, dites donc...
— Albert...
— Oui , ce qui veut dire Satanas ou Belzebuth!...
— Holà!... sire Albert... de Belzebuth el de Satanas, seigneur d'Enfer, haut baron de l'abîme, pontife du diable, évèquedu grand diocèse du péché, prêche donc ta mission...
— Ah ! ah ! ah !
— Et ton vicaire... ne dira-t-il rien, lui !
— Voyons, parlez...
— Nous écoutons...
— Holà, hé, qu'as-tu fait de ta langue dorée?...
— Elle est sous les tenailles de Satan , qui la fait rougir dans la fournaise...
— Haro... le damné prélat !...
— Demandez-lui s'il aime la chair lrai< lu
— Ah ! ah ! ah !
— Holà... regardez... ses sacristains s'avanti m.
— Silence, donc !
— Si on parle , nous ne pourrons entendre.
— Qu'as-tu entendu tout-à- l'heure?
— Ceux-ci en robe violette avec collet rouge de velours, parlent notre langage... -
— Paix!...
— Chassez .. chassez le bavard... »
Cependant deux sacristains parurent au
milieu des autres , portant avec grande peine un lourd billot de bois qu'ils vinrent déposer au milieu de l'enceinte et sur lequel ils placèrent un tas en fer battu.
Ceux qui purent voir redoublèrent d'attention et de curiosité, pensant bien que ce qu'ils allaient voir leur apprendrait ce qu'ils n'avaient pu comprendre dans l'idiome inconnu qu'ils avaient entendu.
Jamais dans aucune cérémonie de ce genre, on n'avait vu rien de semblable , et la nouveauté attrayait ces curieux...
Mais un homme tenante la main une masse de fer, parut après les sacristains qui vint se poster près du billot. Alors l'archidiacre s'avança vers le condamné, et l'ayant pris par la chaîne , à la grande stupéfaction de tous ,
il conduisit Renaud, le condamné, près du massier; lui ordonna de s'agenouiller, ci un valet vint qui posa avec attention la chaîne qui rattachait la jeune fdle au jeune prélat, sur le tas de fer, et lui ordonna d Vu disjoindre les anneaux; alors d'un coup de masse vertement appliqué sur. l'anneau à l'endroit de la chaîne que l'archidiacre lui désignait , le massier la rompit.
I ne partie en resta lixée au poignet de Renaud , l'autre à celui de Sarhetta.
Alors des hommes d'armes vinrent qui entourèrent le condamné, et l'emmenèrent, par la rue du cloître, dans la prison d'où il devait être tiré le lendemain , pour subir sa dégradation publique.
A ce moment, la foule voyant tomber, rompue en deux , la chaîne mystérieuse, poussa un grand cri...
- Ah!...
Et surpris, autant qu'épouvante . deWM que la jeune lille qu'ils avaient prise pour Satanas, n'avait pas disparu aussitôt qu. parée de sa proie, tous ces superstitieux bour-
geois et manans commencèrent à croire que la diablerie n'était au fond qu'une simple intrigue d'amour, et le jeune prélat en fut d'autant rabaissé à leurs yeux; alors dans le dénuement où ils le trouvèrent, ils trouvèrent bon de l'habiller encore de leurs huées , et s'époumonèrent à lui crier :
« Holà ! messire Renaud , soudez -donc la jeune fille à votre chair?...
— Un baiser à la ribaude...
— Oui , que nous voyons comme vous embrassez...
— Pourrions l'embrasser pour toi!...
— Si tu l'as bien apprise. . .
— Ah! ah! ah!
— L'écolière a dû former le maître, je crois...
— ■ Holà, hé! 'prends garde de perdre ta moitié ?
— Dis lui-donc adieu ?. ..
— Dis lui donc à diable?
-— Oui, car demain...
— Demain, il épousera, vous verrez, cette pure vierge d'amour...
— Ah ! ah ! ah !
— El elle l'enterrera après-demain...
— Ah! ah! ah!
— Dépêche donc... petit Albert...
— Mal-bert... Ah! ah! ah!
— Et demain nous rirons...
— Dépêche... dépêche... sire de Maubert, de te prélasser dans ta dignité ?
— Oui, car demain...
— Demain ta dignité fera ton indignité !...
— Ah! ah! ah!
— Oui , et au lieu de te pavaner à l'autel , tu officieras sur l'échafaud !...
— Ah! ah! ah! »
Cependant la pauvre Sarhetta , séparée du seul homme qui lui était cher au monde , jetée dans cette foule qui couvrait de huées son prélat , dans cette foule où elle ne connaissait personne , regarda avec tristesse autour d'elle, et voyant tous ces êtres indifférents et curieux , l'égratigner du regard et de la parole , son cœur se brisa contre ces cœurs froids. Elle sentit une larme dans sa paupière, et un grand découragement daAfl son
ame. Mais apercevant soudain , sous le porche , la mendiante qui l'avait ramassée jadis , elle courut , vers elle , heureuse dans son isolement de rencontrer dans ces milliers de regards où elle n'avait rien trouvé un instant avant, un regard qui ne lui était pas complètement étranger.
Marie-Mère, de son côté, ne put sedéfendre d'une secrète émotion, d'un grand attendrissement même, à cet élan de la jeune fille : elle lui sourit et lui fit de la main un geste amical. Sarhetta lui dit sans préambule :
« Je viens vers vous, bonne vieille.
— Pauvre enfant !
— Sauvez-moi de leurs risées I
— Hélas !
— Et gardez -moi sous votre protection!
— Ma protection J.
— Oui !
— Mais c'est la misère..
— Auprès de vous je serai riche.
— Riche!.
— Oui; car je vous connais bonne...
— Hélas !.. tant que j'ai pu... mon Dieu..
— Voulez -vous de moi?
— Soit, jeune fille..
— Merci!., jeserai bien reconnaissante!..
— Reconnaissante , toi ?
— Oui..
— Pourtant si tu savais... mais assieds-toi près de moi... »
Et Sarhetta se jucha sur la moitié de l'escabelle ae la mendiante.
Marie-Mère, il est vrai, avait entraîné Sarhetta dans l'abîme qu'elle avait ouvert sous les pieds du jeune prélat; mais c'était nécessité pour elle ; et jamais elle ne l'avait haïe. Souvent même la vue seule de Sarhetta , lui avait fait naître, au cœur, un frisson de plaisir qu'elle n'avait jamais éprouvé à la vue des autres jeunes filles.
Cependant le clergé rentra dans l'église, silencieux, calme, triste, sans psalmodie ni prière., et la foule se retira, bavarde, indifférente, rieuse, se faisant fête du spectacle qui lui était promis pour le lendemain.
Mais quelques heures seulement avant que ces choses se passassent sur la grande |
du Parvis de la cathédrale, Michel le bâtard , entraîné par ses remords sur le grand chemin du monde, passait non loin de son fief d'Orney, le long d'une ancienne forêt habitée par un seul homme et que pas un autre homme n'eût voulu habiter tant elle était triste et morne! Comme il coudoyait la lisière de cette forêt presque druidique , un homme , cassé par l'âge et les macérations, s'offrit à sa vue ; c'était Termite de la forêt, comme disaient les corvéables d'Orney. Une seule fois depuis son divorce avec le monde, ce saint ermite avait reparu dans la société des hommes ; ça avait été le jour du mariage de Simon Corbel avec Marie Beauplan ; depuis, deux regards d'hommes ne l'avaient pas vu peut-être , et pourtant depuis cet événement passé en 1343 près de dix-huit années s'étaient écoulées.
Michel d'Orney, à la vue de ce vieillard blanc et desséché, à la face angéliquement céleste et calme, ne put se défendre d'un mouvement d'intérêt et de sympathie; il s'arrêta devant lui , comme le poète devant l'événement mélancolique et inspiré. Le vieillard oc-
logénaire le vit , et lui envoya un semblant <1. sourire, en lui disant :
« Où allez-vous ainsi, jeune homme?
— Je vais... je marche...
— Votre front est rembruni , et votre visage révèle la souffrance de votre cœur...
— Hélas!... oh! oui... oui... Et qui que vous soyez, je veux vous le dire à Vous... à vous, qui avez rompu sans doute tout commerce avec les méchans; je souffre! oh! je souffre horriblement. . .
— Pourquoi souffrir, quand on a le ciel sur sa tête?...
— C'est que souvent , l'enfer est sous nos
— Auriez-vous un remords? contez-le moi.
— Un remords; non! mais un regret.
— Jeune homme, tant pis... un remords , c'est l'horreur du mal; un regret en est quelquefois le principe et la cause...
— Hélas I...
— Ai-je bien lu, mon fils...
— Oui ; c'est quelque chose comme cela.. I*"1 ne sais...
— Tâchez de vous rappeler ; et contez-moi votre souffrance; j'aurai une parole de consolation pour l'apaiser... voulez -vous ?
— Soit !
— J'écoute...
— Quand je parle à un ermite, c'est comme si je parlais au ciel où à la solitude... mes paroles ne trouveront point d'écho.
— Que dans son cœur, peut-être...
— Je vous plaindrais...
— Vous seriez le premier...
— Soyez mon premier et mon dernier, vous!
— Voyons!
— J'abrégerai...
— Bien, si votre course presse.
— Je fus trompé par les femmes.
— Qui n'a pas eu ce sort là?
— Je leur avais juré indifférence...
— Vous êtes jeune; cela m'explique votre légèreté..
— Vous êtes bien expert donc ?
— J'aurais dû oublier...
— Je leur avais donc juré indifférence....
Et je tenais mon bail signé avec la pudeur.
— Depuis combien de temps"?...
— Depuis plus de deux heureuses années. . .
— Vous avez bien du chemin à faire pour arriver jusqu'à moi...
— Hein...
— Après, jeune homme...
— Quand, il y a de cela quelques mois, le jour de l'installation du nouvel évoque...
— Oui, sire Renaud de Maubert...
— Justement ; Un pèlerin , accompagné de sa compagne, entra dans Autun...
— Ah! oui... après...
— Je vis le pèlerin... ou plutôt sa compagne... Et je rompis mon ban en présence de cette fille...
— Quel âge avait-elle?
— Seize ou dix-sept ans, à peu près...
— Seize ou dix-sept ans... Et le pèlerin?
— Quarante à quarante-cinq ans. ..
— Son nom?...
— 11 se fait nommer Simon- Luc.
— Simon-Luc?
— Oui ; le connaîtriez-vous ?
— Simon-Luc... après...
— J'aimai donc sa compagne.
— Eh bien?...
— Eh bien!... au moment où j'oubliais pour elle mon vœu de chasteté; elle sacrifiait à un homme son trésor de virginité...
— Quoi!...
— Et cet homme, c'était...
— C'était ?
— - L'évêqued'Autun...
— Désolation!....
— C'est ici que commence le drame, et je vais vous le dire...
— Le drame , dites-\ous ?
~ Oui...
— Messire Renaud , le converti , serait-il mort ?. . .
— Non ; mais vous allez voir. . . il n'en vaut guères mieux...
— Contez vite...
— C'était le lendemain de l'installation solennelle; Sarhetta, accroupie à la porte de l'hôtel de mon bienfaiteur... Tévêque d'Autun fut mon bienfaiteur... Sarhetta attendait
son guide qui avait reçu gîte dans l'hôtel.
— Bien , après !
— Un valet lui vint dire que Simon-Luc ne sortirait pas, et que le nouvel évèque le retenait prisonnier...
— Prisonnier?
— Oui, cela lient à une histoire bix que l'un des valets de monseigneur contait à ses compaings le soir de l'installation... Sarhetta à cette nouvelle, faillit à perdre l'esprit; je la consolai en lui promettant de sauver son guide qui devait sous peu de jours, selon mandement du pasteur d'Autun, passer par l'épreuv3 du feu et de l'eau , pour se laver d'une imputation de magie noire... Serment fut fait entre la jeune fdle qui aimait déjà l'évêque, et moi qui aimais la jeune lille, que si je sauvais son guide, elle ne serait à aucun autre qu'à moi; mais qu'elle serait avec moi comme avec un frère.. .
— C'est étrange...
— Je sauvai le guide.
— Et la jeune lille vous appartint en <| lité de votre sœur...
— Je le crus; mais par un de ces évènemens que Satanas peut combiner, la Sarhetta, toutes les nuits, allait trouver Renaud qu'elle avait fasciné, et se pâmait d'amour dans les embrassemens clandestins de cet homme!...
— Oh!... les habitudes de jeunesse!...
après...
— Vous voyez que Sarhetta n'avait pris à souci de tenir sa promesse, je n'eus vergogne de leur commun abaissement... J'achetai la faveur d'entrer dans l'alcôve sacrilège, un valet me vendit cette faveur et je les enchaînai une nuit, l'un à l'autre, au moyen d'une chaîne à double claveton de fer.
— Jeune homme!... jeune homme!...
— Puis allai dire au sonneur que monseigneur était à l'agonie, et qu'il fallait sonner l'alarme...
— Le chapitre assemblé se rendit chez le prévaricateur, et il fut dressé procès-verbal de sa faute...
— Oh! qu'avez-vous fait
— Alors Renaud et Sarhetta furent tra-
duils devant le tribunal ecclésiastique : Renaud sera sans doute condamné à la dégradation...
— A la dégradation!...
— Oui!
— Quel jour doit avoir lieu l'exécution de la sentence?
— Demain... peut-être...
— Ah! etSarhetta?...
— Sarhetta! oh! je ne sais; que m'importe à moi malheur, son malheur ou ses chances favorables?...
— Jeune homme !
— Et maintenant que j'ai déchargé mon cœur du lourd fardeau qui lui pesait: le sacrifice des deux êtres que j'ai tant aimés ; je me remets en route , pour ne plus m'arrêter que sur le tombeau de notre seigneur peutêtre, jusqu'à ce que retombe sur moi la pierre du tombeau...
— Jeune homme! oh! qu'avez-vous fait!...
— Leur malheur et le mien...
— Repentez-vous....
— Chaque jour je me confesserai à Dieu..
— Vous m'avez dit que la jeune fille avait environ seize ou dix-sept ans!...
— Et que le pèlerin Simon-Luc, lui, en pouvait compter quarante-cinq...
— Oui...
— C'est bien...
— Adieu, mon père...
— Pleurez sur tant de malheur, mon fils, et recommandez souvent votre ame à Dieu...
— Adieu!... »
Et Michel d'Orney s'éloigna emportant dans son cœur meurtri une sorte de consolation qu'il avait désespéré de goûter jamais , et il ertama décidément le pèlerinage inoui qui n'avait pour autre but qu'une fosse pour le pèlerin !...
L'ermite de la Forêt, lui, saisi au cœur d'une grande crainte , regarda avee douleur Michel s'éloigner , et il se dit :
« J'irai demain à Autun... si c'est demain que Renaud de Maubert est dégradé de ses ordres, je verrai ce Simon-Luc, je verrai Sarhelta et peut-être... oh! si ça allait être eux!
Et moi qui me (lisais dans nia pensée : Cette femme belle et pure et amie me donnera chaqucjour au matin etau soir la poignéede main desa pensée amie... Et j'étais bien heureux!., ù fou! fou d'avoir cru encore à une femme; fou d'avoir cru au bonheur ; fou de n'avoir pas vu ma folie!... Et maintenant me voilà sur l'un des grands fossés de la grande route de l'univers, cheminant, chargé d'ennui, vers un pèlerinage sans but, en un voyage sans fin!... Et ma dernière illusion est finie; cl ma dernière croyance est morte!... Et il ne me reste plus dans la vie qu'une pensée sans chef ; car Sarhetta me manque , et Sarhetta c'était pour moi la tète ; il ne me reste plus qu'un amour sans cœur; car Sarrhetta me manque et Sarhetta c'était pour moi le cœur; il ne me reste plus qu'un avenir sans ame, car Sarhetta me manque, et Sarhetta c'était pour moi l'ame!... il ne me reste plus qu'une espérance sans foi, car Sarhetta me manque, et Sarhetta c'était pour moi la foi dernière!.. La foi !... il y a, dans ce mot vie et mort, ciel .1 enfer, ravissement ri damnation... La foi!
Et l'homme des macérations s'enfonça dans l'épaisseur de la forêt , décidé à paraître une dernière fois sur le vaste théâtre où se joue l'éternelle comédie humaine!...
De son côté, Michel d'Orney ens'éloignant pour toujours des lieux où il avait passé sa jeunesse, ne put sans une sorte de serrement de cœur, se décider à s'en priver tout à fait , et à plusieurs reprises il retourna la tète regardant avec une sorte de volupté mêlée de torpeur , le petit clocher de la paroisse d'Orney, et s'étant assis sur un des fossés de la grande route de l'univers qu'il allait parcourir, il se mit à réfléchir un moment.
« Oh! je l'aimais bien, cette femme, pourtant!... Je lui avais sacrifié mon bonheur, mon vœu, ma parole à Dieu !,.. Et, pour un homme qu'elle ne devait pas aimer, elle a sacrifié la promesse sacrée qu'elle m'avait faite! . . Mon Dieu ! est-ce donc ainsi que se résume toujours le serment : par une violation de cette sainte chose !.. Et moi, que les femmes avaient trompé si souvent, je voulus, insensé, me fier à cette aventurière!.. Oh! faiblesse du cœur!..
c'est, pour l'homme, le soleil ou le naufrage!
la foi!... c'est la nef sur l'abîme!., la foi!... c'est dans l'infortune le rêve consolateur ,
dans le triomphe c'est la réalité Et j'avais
dit dans ma crédulité mondaine : Je reposerai mon ame sur le chevet virginal de cette jeune fille et je respirerai son parfum de chasteté!... Et j'avais dit : Elle sera à moi comme je serai à elle : par l'ame... Et voilà que ame et sens sont à un autre ; et voilà que ce parfum est devenu pour moi pestilence , car sa prétendue chasteté s'est faite luxure; et voilà que mon ame n'a trouvé pour chevet que le fumier de ce cœur coupahle!.. »
Et, à ces mots, le jeuneet infortuné bâtard s'étant appuyé sur son bâton, dernière dîme prélevée sur les terre qu'il quittait et dont il était seigneur , se releva, et après avoir jeté un dernier regard d'adieu à toutes choses qui lui avaient appartenu : terres et hommes ; il s'éloigna et s'enfonça dans le lointain comme un météore qui se perd sous terre. Pauvre jeune homme!..
IiES NOTIFICATIONS
Le monde était changé.
( Chateaubriand. )
Dans la soirée du même jour, l'official chargé de prendre toutes les mesures nécessaires pour la cérémonie du lendemain , suivit les prescriptions réglementaires établies de temps immémorial pour assurer l'exécution de l'arrêt prononcé.
Adonc, monsieur ['officiai en l'oflicialité d'Autun , envoya , par écrit , ordre à la sacrà- Liede la cathédrale de déléguer des ouvrier* exprès pour dresser sur la place du Parvis la plate-forme sur tréteaux où devait comparaître le condamné , et sur laquelle il devait être dépouillé du caractère ordinal dont il était revêtu , et qui le distinguait entre tous. . . Ineffaçable tant que la pureté de sa vie n'obligerait pas le pouvoir d'en-haut d'anéantir les paroles sacramentelles qu'on avait prononcées sur son front, au jour de la consécration publique et solennelle ! . . .
Signification fut en même temps faite, par acte timbré et revêtu du grand scei du chapitre, marqué sur cire violette et rouge, aux autorités militaires de tenir aux ordres et disposition du pouvoir ecclésiastique, telle quantité d'hommes d'armes qu'elle requerrait le lendemain pour protéger la cérémonie infamante de la dégradation.
« Tiens, se dirent quelques observateurs, voilà donc les loups qui commence^ manger entre eux... alors, ca ira loin...
— Oui , répliquait un autre , il parait que la curée rnanqueàleurfaîm anthropophage!..
— Ah! ça ira.... et fourbissons nos armures... »
Avertissement officieux , et impératif en même temps, fut adressé aux divers fournisseurs de l'évêché pour qu'ils tinssent, à la discrétion de l' officier de la justice canonique , telle quantité d'encens, de vin, de parfum, dont l'official pourraitavoir besoin...
« Bon, sedirentles mercenaires isolément: nous gagnerons demain notre journée...
— Que ne dégrade-t-on un évêqne une fois la semaine! une fois la semaine il en faudrait installer un autre, ça serait beaux bénéfices. . »
Sommation fut adresseeen termes non équivoques et par parchemin timbré aussi au grand scel de l'évêché d'Autun, au barbier Simon-Luc, pour qu'il eût à se tenir prêt te lendemain pour contribuer par tous les moyens dont il était capableà l'acte judiciaire qui devait se passer sur la place du Parvis. Et à cet effet ordre lui était intimé de se tenir à onre heures de relevée frais et dispos, et
costumé en livréede sa charge, avec sa trousse sans qu'il fût besoin de Lui dire à quel usage. Cet ordre qui respirait la morgue aristocratique n'en plut pas, pour cela, moins à la haine que Simon-Luc gardait au fond du cœur contre le préiat malheureux..
Aussi, quand le mystérieux valet de chambre de Renaud reçut l'ordre que lui imposait l'ofllcial par acte timbré et scellé, il ne put se défendre de pousser un éclat de rire satanique et implacable; éclat de colère et de vengeance qui se satisfait... Cet homme qui l'avait autrefois flétri dans ses affections les plus tendres, il allait le dépouiller à son tour de ses plus chères affections ! ce prélat consacré qui dans sa vie de jeune homme avait osé porter sur son avenir un main de seigneur , allait perdre son avenir à lui sous sa main de barbier; le haut baron qui, pour la paix du cœur, avait quitté fiefs et haute justice sur les laïcs allait être dépouillé par un fils de corvéable , par lui Simon-Luc, de la dignité qu'il tenait dans l'ordre ecclésiastique... oh! à oçs pensées étourdissantes pour cet homnu»
consacré par Satan, il y avait plus que la joie plus que du délire à dépouiller Renaud de la consécration divine, il y avait folie ; extase!.. « Bon, se dit aussi Simon-Luc. cet homme m'avait voulu rabaisser ; oh! c'est moi qui vas lui donner demain la dernière humiliation ! le superbe, il avait voulu me flétrir et je lui passerai demain la flétrissure sur la tête.... c'est moi qui lui donnerai son dernier sacrement ou, comme on dit, le coup de grâce !.. Oh ! merci ! merci de m'avoir voulu tuer, jeté fustigerai moi ! . . merci de m'avoir poussé à la vengeance, car la vengeance me caresse au cœur... merci, prélat d'Autun, d'avoir exercé sur moi le premier acte de ton pouvoir ; car je remplirai sur ton crâne , moi , le dernier acte de mon ministère auprès de ta personne!., merci de m'avoir voulu prendre au feu et à l'eau car je te marquerai moi au tranchant d'un acier infamant!.. La belle chose que la vie!., paradis terrestre de l'homme qui tient la réparation des outrages qu'il a reçus... La belle chose que la vie... car c'est une réaction continuelle... c'est la passion
humiliée, humiliant la passion 5 c'est le droit méprisé se relevant fort et terrible ; c'est le cœur aux abois se régénérant dans l'extase , oh! la vie., c'est lui qui me l'a ainsi fournie!., la vie que je croyais par lui perdue, c'est lui qui m'en fait connaître les délices... merci , prélat d'Autun ! merci... demain je serai à toi, pour la dernière fois , pour la grande fois de ma vie. . . »
Et enûn, avertissement oiïicieux fut envoyé à tous les abbés, prêtres, vicaires , curés et hauts dignitaires ecclésiastiques , pour qu'ils n'ignorassent que le lendemain ils pourraient se trouvera onze heures de relevée, en l'église cathédrale d'âutun, pour y assister à la peine que Renaud de Maubert avait méritée pour son méfait avec le messager de Satan.
« Bon! se dirent quelques ambitieux, un évèque de moins , c'est une chance de plus d'avancement. »
Adonc, les autorités civiles et militant >. sur récépissé de l'intimation qui leur été adressée, prirent, pour le lendemain. Iffl dispositions nécessaires. Les chefs de |p mi
îice salariée, ordonnèrent à tous leurs hommes d'armes de se tenir, pour le lendemain , en grand costume de cérémonie, prêts à faire tout ce qu'il plairait aux autorités ecclésiastiques ordonner et innover.
Les marchands jurés, fournisseurs de Pévêché , prirent toutes les mesures nécessaires pour remplir tous les ordres requis, chacun pour ce qui le concernait.
Il est inutile de dire, que Simon-Luc prépara , avec grand soin, tous les instrument de son métier de contrebande...
Quant au peuple, averti publiquement par la voix delà renommée, plus que par celle du lecteur, que le'lendemain aurait lieu, sur la place du Parvis, la cérémonie de la dégradation, il s'y disposa dans l'attente : car pour lui, c'était une grande cérémonie bien neuve, quoiqu'àtitîque, et de haute importance, et que peu d'hommes avaient vue,- mais jamais personne encore dans la ville d'Autun , n'avait été assez heureux pour assister à ce grand spectacle , presqu'inusité dans tout le monde chrétien.
Aussi , ceux qui connaissaient à ce sujet les dispositions rigoureuses du rituel d'Alet , qui les déterminait plus largement que tout autre rituel , étaient-ils dans l'attente la plus grande de voir s'effectuer, sous leurs yeux, les terribles formules de cette cérémonie; ceux, au contraire, qui les ignoraient encore, se promettaient d'autant plus de plaisir que, recouvrant du prisme de leur imagination déréglée la sévérité de ce châtiment, ils lui prêtaient encore mille accidens nouveaux , inouis, saisissans, qu'ils désiraient y rencontrer.
En sorte que, soit devoir, soit objet de gain, soit ambition, soit plaisir, soit curiosité, soit vengeance, soit haine, soit indifférence, tous désiraient au même titre, être plus âgés d'un jour...
L'évêque d'Autun lui-même, accablé de la superbe livrée dont il était encore couvert , tout plein de la conscience de sa faute , poursuivi par le remords que lui apportait incessamment sa pensée, ne désirait pas avec moins d'ardeur la journée du lendemain... Au '• "
d'y voir une humiliation, une peine, Renaud y voyait une expiation méritée; au lieu de craindre son supplice , il le désirait , il l'appelait; et c'est ainsi qu'un acte de contrition parfaite pour le péché qu'il avait commis , changeait en un martyre public, la satisfaction publique qu'il devait à l'église.
« Hélas ! se disait l'infortuné prélat , c'est en quelque sorte la réaction de la première moitié de ma vie , qui va frapper sur la seconde partie de mon sort... Poussé de bonne heure dans le sentier des passions , par l'impétuosité de ma jeunesse, j'avais de bonne heure rompu ma chair à l'action des sens; de bonne heure j'avais reçu l'action magnétique des autres êtres... et voilà que j'ai voulu y renoncer, et voilà que j 'en suis puni . . . Car mes sens se sont révoltés contre mon courage de pensée, mes passions ont ri des efforts de ma volonté, la bote a triomphé de l'ame... oh! mon Dieu.... »
Cependant , tandis que le pouvoir séculier donnait , aussitôt que reçus , les ordres nécessaires pour le lendemain ; tandis que les
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fournisseurs prenaient leurs dispositions, tandis que le maître barbier Simon- Ltié disposait sa trousse d'exécuteur, tandis que le clergé se préparait, dans le silence et la pri< n>. à la grande scène publique du lendemain , tandis que tous les Autunois attendaient le jour de la flagellation de Renaud, avec joie et avidité; Marie-Mère, oublieuse du sommeil que chaque nuit apporte aux mortels, était restée avec la pauvre Sarhetta, toute la nuit qui précéda la cérémonie , sous le porche de l'église , repassant dans sa pensée son malheur passé, l'infortune présente de la jeune fille et Fignominie à venir du jeune prélat.
« Hélas! pensait-elle, le jour des larmes suit la journée de fête... C'est pour tout le monde ainsi; l'épouse d'aujourd'hui, peut être veuve demain; le triomphateur du jour peut tomber demain dans un supplice infâme. L'homme qui, aujourd'hui, prend la joie, peut être pris demarn par la douleur... H n'y a de repos pour un mortel, que dans le royaume du Christ : au ciel... »
On le voit, dans cette malheureuse ciiê
tous les cœurs palpitaient à la fois , toutes les âmes étaient émues...
Joie et souffrance. . . Hélas ! pour 1' homme il y a dans tout une palpitation... mais laquelle ? c'est là l'énigme. Ce qui est plaisir pour l'un aujourd'hui , sera souffrance plus tard pour le même , et ce qui le fait souffrir aujourd'hui, peut-être le réjouira demain. Souvent pour changer toute une destinée, il ne faut qu'une seule parole... Laquelle? Doute et mystère.
Cette parole qui retourne toute l'espèce en un clin-d'œil , l'événement de ce jouht la contenait peut-être...
Nous verrons bientôt...