‹ L'Évêque d'AutunChapitre 16 sur 18 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

LA VSIX.Z.Z.

Assassin à la fin et charitable apôtre J'ai sauvé d'une main et j'ai tué de l'autre. (Lanartinb.)

Renaud de Maubert dans sa prison attendait sa dégradation , sûr de l'obtenir bientôt ! Tout était brisé pour lui dans la vie, son passé, son présent , son avenir, son bâton pastoral , son cœur, son ame , ses affections , ses titres,

ires dignités ! Michel, ce iils bien-aimé, qu'il avait depuis sa naissance dérobé aux regards étrangers caché sous son œil de père; Michel comme tous les autres , l'avait abandonné au jour de l'infortune; car à l'heure où il l'avait mandé près de lui , Michel n'avait pas répondu!... Des gens inconnus l'avaient vu sur la route de Bourg , courant comme un forcené, fuyant loin des lieux où il savait que lui , Renaud , souffrait, alors que sa présence lui eût été si secourable!... Hélas! ce n'était rien , au fond , pour rinfortuné prélat condamné, que de voir son siège, le plus beau de la contrée , passer sous la direction d'un plus digne que lui , son bâton confié à des mains plus rigides, sa dignité à une tête moins souillée... Mais ce qui le mordait incessamment au cœur, c'était l'idée de son Iils... de son Michel... Oh ! à cette ressouvenance poignante , Renaud tombait dans un découragement inoui... même à penser...

« Quoi! disait-il, moi qui mettais ma M? luplé à> le pauer de mes biens, à le conserver heureux entre les plus calmes...

aujourd'hui ! Oh ! n'avait-il donc, lui du cœur, que la place pour méconnaître ainsi les besoins du mien ?... Pourtant je lui avais appris à aimer le bon prélat, moi!... je lui avais appris cette haute science de l'ame , qu'il possédait à si haut degré, que j'on étais parfois épouvanté; car l'ame touche à l'homme, et toutes les fois que quelque chose de pur touche à la créature, elle court risque d'être tôt ou tard flétrie!... ïl n'importe, je serai seul demain, pour soutenir tous ces yeux qui pèseront sur moi du poids de l'indifférence, que dis-je, du sarcasme... je serai seul à porter le dénuement où ils vont me plonger. . . el quand l'univers croulera sous moi , il faudra que je me soutienne debout , de peur de les faire rire de ma faiblesse I... Oh! voilà donc la punition que Dieu ménage aux pécheurs!... Pour le puissant éclairé, ce n'est pas l'enlèvement subit des grandeurs el des dignités qui sont la peine; mais c'est l'isolement où le laissent tous ceux qu'il avait aimés, et qui n'aimaient en lui que les digftilés el les grandeurs ! . . . \ . .

Et Renaud, seul dans l'obscurité, l'œil <.u vert dans les ténèbres et cherchante voir dans l'ombre, ne rencontrait partout où il tournait le regard que la fatale pensée qui se dressait incessamment devant lui avec ses formes décharnées et terribles; sa pensée, qui, amère et satanique, ne le quittait pas, et qui n'approchait de lui que pour le pincer au cœur et au cerveau.... Sa pensée de damné, car en vain il voulait la chasser, toujours elle revenait plus acharnée et plus sarcastique folâtrer sur son ame comme l'ouragan sur la récolte mûrie qu'il gaspille!...

Quand l'ame découragée du jeune prélat se fut bien meurtrie au choc de cet amour évanoui, qu'elle se fut bien brisée à cetécueil qu'elle trouvait à l'endroit où elle aurait dû trouver le port, elle tomba dans un oubli profond de tout ce qui allait suivre... Le lendemain ne fut pas pour elle pire que la veille, la veille ne lui parut pas flétrie comme elle l'avait été en effet !.. Jugement, arrêt, condamnation, tout s'était effacé de la mémoire du jeune prélat! .. Une atonie complète <l«

l'organe cérébral était venue passer l'éponge sur ses malheurs , et il n'avait plus aucune larme à leur donner, tant son cœur était plein de tristesse au souvenir vivace de l'abandon dont elle était l'objet!

Alors, malgré lui, il se rappela la pauvre Sarhetta,si pleine de cœur et de dévouement; elle, si sincère et si malheureuse!.. Alors quelques douces émotions vinrent s'agiter encore au milieu de ses ennemis , émotion de plaisir et non d'ivresse, de contentement intérieur , et non de volupté empruntée , car alors toute passion était oubliée , bien que son cœur se ressouvint toujours! Sarhetta, cette pauvre jeune fille inconnue, qui en ce moment même était sans amis, sans parens , sans protecteur en ce monde , pauvre et frêle roseau plié par l'orage , et qui lui vint

en aide dans son affreux abandon Oh!

comme il la bénit, l'enfant!.. Comme il lui donna de douces pensées!., comme il la caressa du souvenir et du cœur!... Sarhetta qui l'avait perdu pourtant, mais qui l'aurait sauvé si son salut eut dépendu du sacrifice

de ses jours!... Sarhelta seule fut l'im qui donna un tuteur à son ame. Aussi le condamné s'y accrocha-t-il de toute la puissance des muscles de sa mémoire!., vingt fois il l'appela devant lui , et vingt fois la silhouette consolante de la jeune fdle s'avança mélancolique et attristée pour consoler pauvre patient...

Toute la nuit, qui servit d'intervalle entre sa condamnation et l'infamie, fut aussi employée par Renaud de Maubcrt dans la contemplation de deux êtres, l'un qui l'ailligeait et qu'il perdait : Michel d'Orney; l'autre qui l'avait perdu et qui le soutenait encore : Sa rhetta!... l'étrangère, sa belle amante nocturne...

Renaud de Maubert n'éprouva pas de ces cauchemars pénibles qui assiègent et bouleversent tous les grands criminels ; car son crime, à lui, n'avait compromis que sa seule existence sans préjudicier aux intérêts grioé? raux... directement au moins... 11 ne dormit pas non plus comme ces féroces assassins qui attendent la mort avec l'assurance «lu

juste, tant l'assassinat fait partie inhérente de leur chair, ou qui plutôt la laissent arriver dans ce délaissement de toute idée qui rapproche l'individu de la socîêtél...

Seulement, quand le soleil levant jeta un de ses rayons obliques et passant à travers le soupirail du cachot où on l'avait plongé, le pauvre malheureux condamné se leva avec lui au souvenir de son sort... Alors cet instant fut poignant... 11 vit, malgré lui , l'échafaud qu'on dressait pour son supplice; les ouvriers qui riaient en clouant les madriers où il allait souffrir... Il lui sembla entendre les coups du marteau qui retentissaient sur la place du Parvis... Les plaisanteries des uns, les sarcasmes des autres, les huées du plus grand nombre ! . . .

Son ame découragée déjà, se délabra à ces pensées, et pourtant, malgré elle-même, elle s'y tenait accroupie , et malgré elle , elle les caressait!...

Sarhetta alors, ni Michel d'Orney, ce fils prévaricateur, n'eurent plus assez de force, plus assez de prestige, dans leur magique

pouvoir éloigné, pour envahir chez lui tout à fait l'idée... et même, il les oublia !... Oh! c'est qu'il peut y avoir de grands momens dans la vie où l'homme soit forcé de penser à lui seul. . . et la mort en est un !.. .

Tout donc, excepté lui-môme, fut oubli pour Renaud!...

Alors, un grand frisson le saisit et le glaça... ses yeux pleurèrent et son cœur trébucha, et son esprit trembla!... l'infortuné!... Il était dans un de ces pénibles momens où tout courage abandonne la victime, où tout espoir délaisse le malheureux!... car il touchait de l'œil, de la pensée seule, l'affreuse réalité... sa réalité qui était la ville assemblée, le clergé anathématisant , le peuple trépignant d'aise , complétant l'horreur de la dégradation!...

Plusieurs heures s'écoulèrent pour lui dans cet affreux tourment pris peut-être sur le supplice lui-même....

Enfin, l'heure fatale approchait; car les cloches sonnèrent les glas !...

C'était l'expression amère de la première réjouissance de cette journée !...

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