‹ L'Évêque d'AutunChapitre 18 sur 18 · HT · texte numérisé non relu

HT

Quelques six mois , environ , avaient passé sur le calendrier des âges , et les quatre pèlerins improvisés partis d'Autun , n'avaient cessé, jour et nuit, de marcher à l'ardeur du soleil en feu , et à la fraîcheur de l'étoile qui scintille sous le beau ciel d'Orient. Mais déjà ils avaient franchi, en passant, le Mont-Saren qui est en l'ancienne tribu d'Azer, le Mont- Carmel qui est en celle de Manassé, et avaient longé la côte qui accidente si pittoresquement le littoral varié de la grande mer Occidentale et de la Palestine, et l'avaient suivi jusquà Joppé qu'ils laissèrent derrière eux, pour, sans se reposer seulement, s'aller agenouiller sur le calvaire devant le tombeau du Christ.

Là , sans rien dire , les quatre pèlerins se jetèrent face contre terre, au bruit du grincement de fer que Renaud et Sarhetta por-

taient à leur poignet, lorsqu'enfin Simon interrompit le recueillement qui régnait , pour dire :

« Notre pèlerinage est fini , mes frères , relevons-nous, et que cette sépulture du Dieu, mort en croix pour les péchés des hommes , serve d'autel au sacrifice que nous venons consacrer en l'honneur d'une vie nouvelle!

— Frère, répondit l'évêque disgracié, qu'il soit fait ainsi que vous le dites. »

Et les quatre voyageurs se relevèrent. Et Simon ayant pris le parchemin que Marie lui avait remis à quelque distance d'Autun , au jour de leur départ, il le fit voir à tous; mais non plus écrit, non plus terrible et menaçant, mais blanchi par ses larmes, qui avaient rongé jusqu'au plus simple vestige d'écriture j et il le déposa sur le tombeau de notre Seigneur ; sa promesse était accomplie !

Puis, il tira de son escarcelle une petite clé de fer qu'il fit voir à tous , et dit :

« Voilà la clé de délivrance par laquelle votre vie future sortira de l'ignominie où la passion vous a emprisonnés I »

Et il s'approcha de Renaud , ouvrit la serrure du cluveton qu'il portait au bras, puis allant vers Sarhetta , il lit de même, et déposa ces deux anneaux de souffrance sur le tombeau près du parchemin fatal.

Alors, comme inspire par la même pensée, tous quatre en même temps , entonnèrent le Te Deum , en tenant leurs chapelets appuyés sur la pierre du tombeau de rédemption.

Et cette prière finie, les quatre personnages se retirèrent chacun de son côté pour méditer sur la vie et la mort du Libérateur de l'humanité.

Ces méditations faites par chacun, chacun les garda en soi ; et je ne veux pas moi, étranger à cette émotion , puisque je n'ai pas visité le lieu saint, tenter même d'exprimer à ce sujet une seule pensée , car toute inspiration qui ne va pas puiser à la source des choses, est bien froide quand elle n'est pas flasque ou menteuse.

1 Seulement, qu'il nous suffise de savoir que cette journée passa alerte et sereine , tant elle contenait de consolations puissantes!

Mais vers le soir, Simon, vers lequel les trois autres compagnons de voyage s'étaient groupés , s'orienta un moment , et ayant indiqué du doigt la direction, au midi, de Bethléem , ils s'acheminèrent ensemble vers la crèche du Sauveur des nations. Là , encore , ils se posèrent en méditation toute la nuit. 8

Et le lendemain , dès l'aube purpurine , les quatre purifiés se remirent en route pour l'Europe, passant par Jérusalem, par Gabaon , traversèrent en devisant sur le passé , le présent et l'avenir, le mont d'Abdias, et reprirent la côte de la grande mer de Palestine, indécis encore sur la roule qu'ils auraient à suivre ultérieurement, disposés du reste à profiter de la première bonne occasion qui s'offrirait pour plus prompt retour...

Un fléau épidémique de quelque gravité

venait de se déclarer dans une des petites

villes qui hérissent la cote italienne sur le t. 2. *o

golfe de Venise, à Fermo, dans les états de l'Église. Épouvantés du souvenir récent des grandes pestes qui avaient fauché les villes , les habitans riches de Fermo désertaient leurs foyers et s'allaient réfugier à la campagne. Pourtant le mal faisait des progrès affreux, le peuple décimé tombait dans la torpeur, et les malheureux atteints de la contagion , dans la fosse , gouffre ouvert pour tous, faute de recevoir des secours de ceux qu'elle avait épargnés.

Mais c'est aux grandes crises morbides des peuples , qu'apparaît le grand cœur de quelques hommes.

Adonc à la nouvelle du ravage affreux que la maladie exerçait à Fermo, des prêtres, des religieuses , des médecins français , toujours attirés là où il y a danger , pour les autres , accoururent sur les lieux , indifférens aux dangers qu'ils allaient courir pour eux-mêmes! Michel d'Orney baptisé prêtre depuis quelque temps , était au nombre des généreux gardes-malades venus de France à Fermo.

Un seul serviteur l'accompagnait; c'était Clé-

ment, au service naguère du prélat d'Autun.

Abrégeons.

Déjà sous les efforts attentifs et courageux de ces âmes privilégiées de dévouement, le mal avait perdu de son caractère violent ; la santé morale môme reverdissait chez les habitans de Fermo; c'était le meilleur symptôme de l'entière et prompte guérison physique...

Déjà honteux de leur émigration peu généreuse, les quelques riches maisons fugitives avaient reparu dans la ville affligée... On ne comptait plus chaque jour que quelques mortalités.

Michel-d'Orney que ses occupations de charité, laissaient plus tranquille, avait pris l'habitude d'aller chaque soir, méditatif et rêveur, faire une promenade sur les bords du golfe, et un seul homme l'y accompagnait; c'était Clément...

— Je ne sais quel charme infini attirait ainsi, au bord de la mer, lejeune prêtre français. Bon Michel ! que de douceurs réelles il goûtait à venir promener , sur l'onde appla*

nie ou sur le flot gonflé de tempête, ses pensées d'actualité. Jamais dans sa vie il n'avait ressenti de plaisirs si vrais , jamais il n'avait éprouvé un'scntiment plus intime, plus complet des jouissances spirituelles!.. Lui qui d'abord, de découragement, de désillusion , de dépit peut-être avait voué son corps à la chasteté, il était arrivé à force de tournions mondains jusqu'à vouer son ame à Dieu ! Son amc qu'il avait cultivée à toutes les grandes vertus humanitaires, son ame qui à mesure qu'elle vieillissait rajeunissait, en lui, pour la béatitude de son cœur, son ame qu'il prodiguait à tous et qu'il retrouvait toujours plus forte, plus riche, plus féconde d'amour de tous !.. Oh ! heureux de son sort si longtemps gâté par la passion, heureux de sa dernière protestation effective de dévouement pour les autres et d'abnégation de lui-même, Michel d'Orney aimait à promener le soir sa pensée : seul et grand témoin de son ame, sur toutes ses pensées d'avenir.

Il est des plaisirs qu'il ne faut jamais gaspiller près des autres : ce sont ceux qui nous

arrivent de la méditation, du recueillement! Quand l'homme heureux dans son cœur et dans son esprit est soumis au contact des hommes, souvent il est muet et triste; sitôt qu'il peut être seul , toute la joie lui renaît au cœur avec à l'esprit toute son éloquence !.. oh ! c'est que pour l'homme qui pense pour lui seul le vocabulaire est bien autrement harmonieux, bien autrement riche!., que de mots caressans il nous offre ! ces mots, Michel le prêtre en avait le privilège et il en usait !

C'est comme en amour cela ! en effet la pensée de l'homme devient paresseuse à toute autre méditation quand une image de femme Ta une fois fascinée... Dans l'ordre religieux c'est donc le même phénomène que pour l'ordre passionnel... bonheur, extase, concentration parallèles, provenant de deux principes bien différons: l'esprit et la chair...

Le soleil passait dans le signe du Lion, Juillet 1362. Le jour portait sur fos<J d'azur

sans tache les mille rayons embrasés du grand astre-roi des mondes.

La brise était chaude et douce comme l'haleine d'une odalisque après un jeu d'amour; et ce souffle matinal du rivage asiatique versait dans l'âme de la nature entière , mille suaves pensées que le cerveau de l'homme faisait éclore sous sa chaleur féconde.

Un navire au pavillon vénitien qui est de gueules chargé sur bande d'azur d'un lion ailé d'or, tenant de ses deux pattes un livre où sont écrits ces mots : Pax tibi, Marce, cvangelisla meus\ dormait à l'ancre à un mille de distance du rivage sablonneux d'An tioche; et pourtant tout annonçait qu'il était sur le point de mettre en mer ; car ses mâts et ses agrès étaient dressés et peignés avec soin, et les rames étaient rangées, et les voiles roulées sur les vergues n'avaient, pour emporter le vaisseau italien sur le miroir des flots de la Méditerranée qu'à s'arrondir sous le vent , et tout laissait à penser que la traversée par l'Archipel serait aussi prompte et aussi heureuse que l'avait été pour les mar-

chands de Venise la troque qu'ils avaient faite. Quelques matelots allaient et venaient sur le pont de la galère vénitienne et se croisaient en chantant quelques refrains de barcarole nomade , née à Venise. Tout en eux révélait que les apprêts étaient terminés pour le départ, pour le retour , ce qui est mieux pour le cœur de l'homme.

Cependant, sur l'un des mamelons auî foctonnent la côte, l'œil A° ^s gens aurait pu distinguer quatre personnages qui, à mesure qu'ils marchaient, se dessinaient plus marqués, plusapparens, plus grands dans le lointain. A leurs vôtemens armoriés de coquillages, à leur rosaire pendant à leur ceinture, au bâton terminé par l'indispensable gourde à qui traverse le désert , au recueillement de tous, chacun eût pu annoncer quatre pèlerinsvoyageurs.

Pourtant ils descendirent sur la plage sans avoir été signalés par aucun des matelots , et se dirigeaient plus hâtifs vers la galère vénitienne disposée sous le vent, quand le patron du navire marchand, suivi de tout son équi-

page, monta sur le pont pour donner le signal du lever de l'ancre. Déjà chacun était à son poste, au cable , à la rame ; déjà les voiles se déroulaient et prenaient la brise , quand arrêté par les signaux que les quatre pèlerins adressaient à la galère, le patron jugeant que c'étaient des passagers, ordonna de mettre en mer la petite chaloupe et rama vers le ri-

Les quatre personnage avaient eu le temps, hâtifs et joyeux, d'approcher. Le capitaine de la galère n'aborda pas tout à fait à terre, de peur que ces gens ne fussent des infidèles travestis, et leur cria :

— Vous avez fait signe à notre navire d'attendre; je suis le patron, que demandezvous? »

L'un des pèlerins, Renaud de Maubert, car c'étaient nos voyageurs , répondit :

— Pouvez -vous nous prendre sur votre bord? Nous voulons retourner en Europe, et puisque votre pavillon porte de gueules au lion ailé d'or , qui est de Venise , nous regagnerons la France par l'Italie.

—C'est que notre provision d'eau et de biscuit est calculée sur le nombre de nos hommes, et quatre mangeurs de plus nous dérangeront dans notre ration quotidienne.

— Pour combien de jours avez-vous vos provisions?

— Pour une traversée ordinaire.

— Eh bien ! le temps est au beau fixe, mon maître, et la traversée sera courte ; accepteznous t'sur votre galère... Nous vous paierons grassement.

— Grassement?

— Oui , pour chacun de nous un écu d'or à cheval , par jour.

— Ce qui fera quatre écus d'or.

— Oui.

— Allons.... »

Et le patron de la galère vénitienne poussa vers le sable de la rive , et un quart d'heure après tout le monde était déjà sur le vaisseau marchand faisant voile pour l'Europe.

Deux heures après le navire vénitien n'apparaissait plus que gros comme un cormorant glissant, en badinant avec le flot de l'a-

bime , sur la surface polie de celte mer transparente et sitôt troublée: gymnase poétique, immense et merveilleusement accidenté où s'exalta l'inspiration de Lamartine, de lord Byron, de Chateaubriand et de tout le génie moderne.

La galère vénitienne en quittant Antioche, avait successivement laissé derrière ses voiles, Chypre, aux vignobles généreux , Rhodes qui devait , plus tard , servir de boulevard à la chrétienté; elle avait de droite et de gauche salué avec orgueil , en passant devant ses villes, les îles de l'Archipel : INicero, Stampalie, Stazida, Candie, Santorin, Cerigo, Matapan ; de loin, à gauche, elle avait envoyé une pensée de reconnaissance à Malte la chrétienne ; et sur la droite, elle avait passé fièrc de sa riche troque et de son vêtement neuf, devant Zanthe , Cephalonie et Corfou ; et pleine de joie et d'espérance , elle avait franchi le détroit formé par les côtes de l'Ai-

banie d'un côté; de l'autre, par Otrante et Brindisi, et courait à pleinesvoiles, sur les flots du golfe de Venise, vers la ville qui donne son nom à cette mer,

Mais souvent hélas! c'est quand il croit toucher le port que notre navire sombre et que tout s'engloutit, équipage et cargaison, corps et biens !

Mais la galère vénitienne n'avait plus que pour une journée de course, elle!...

Cependant le ciel qui durant toute la traversée avait été clair et bleu, favorable et luisant , s'était chargé de nuages ardoisés et pleins de tonnerre; le vent avait fraîchi sensiblement, et déjà le flot du golfe battait avec rugissement, les flancs du royaume de Naples et des états de l'église à gauche, et ceux à droite, de l'Albanie et de la Dalmatie; de grandes voix mugissantes s'élevaient de toute part, s'interrogeant les unes les autres, terribles pour le matelot qui manœuvre au milieu de ce grand orchestre tempêtant : harmonie terrible du monde orageux!... Déjà les courans d'eau se formaient en se croisant , con-

trariés, rapides, je dirais presque effarés! tout annonçait une tempête, tout faisait craindre un naufrage. La galère vénitienne , chargée de trésors et d'hommes, impatiente de la terre, allait essuyer tout cela! Comment s'en sortira-t-elle? Déjà l'équipage appelé sur le pont par le patron , avait cargué les voiles et les avait liées le long des mâtures ; déjà on avait descendu l'ancre , et tous les rameurs étaient à leurs bancs, la rame au poing, prêts au premier signai à travailler de l'aviron pour se mettre en baie. Mais la galère prise tout à coup violemment par un courant, fut, malgré les efforts des rameurs pour la retenir, emportée en peu de temps jusqu'à la hauteur de l'Ile-Longue, dans le Golfe, au nord de Zuri. Là l'orage était dans toute sa vigueur, le flot était en écume, la nue était en feu; et la pauvre galère vénitienne était par la carcasse dans l'inondation, et par la mâture dans l'incendie; à ce moment la foudre qui ne l'avait pas quittée en grondant toujours sur sa tête effarée éclata avec plus de rage, et brisa d'un coup le

grand mât, et celui de la proue. L'équipage jeta un cri de détresse. Les quatre passagers pèlerins étaient sur le pont accrochés à un sabord , priant à genoux la mère du Dieu dont ils venaient de visiter le calvaire et la crèche. Simon, lui, était attentif et ferme, Marie pleurait et priait , Sarhetta prise d'épouvante avait saisi le bras de Renaud, et le pressait avec force, tant la crainte l'avait tout étourdie ; Renaud l'œil appliqué sur la nue, semblait, tant il était loin de l'orage, transporté dans les régions d'en haut , dont le feu continuel de la nue lui peignait en quelque sorte la splendeur éternelle.

Ce moment fut affreux, mais lorsque la foudre tonnait ainsi contre les flots et semblait les frapper de ses éclats pour les écraser et les faire rentrer dans l'abîme , le golfe lui tenait tète , et se ruait à son tour contre les efforts , cherchant par ses vagues élancées jusqu'au ciel à éteindre l'incendie qui brûlait dans la nue; l'eau et le feu cherchaient mutuellement à se vaincre; et la galère, elle, portée sur la crête de chaque vague semblait

être là, suspendue en l'air, entre ces deux puissances farouches, aveugles, furieuses; comme seul point de mire de leurs luttes acharnées! Pourtant, l'eau de l'abîme engloutit le feu du tonnerre, la nue n'éclata plus , seulement elle prit sa course , rapide et abaissée sur les flots, noire, pluvieuse, abondante.

Enfin le grand moment était arrivé : la galère, de nouveau saisie au ventre par un courant , fut en peu d'heures jetée de l'autre côté du golfe sur la côte d'Italie près de Fermo, la ville désolée, là il y eut entre la galère et le golfe une lutte à mort qui dura quelques heures! Les rameurs, sur l'ordre du capitaine , cherchaient à la reporter au large ; mais toujours la même main du courant la rejetait sur les brisans de la côte, qui à chaque fois criaient sous la lourde pression du vaisseau marchand qu'ils endommageaient!

Cependant, en présence de ce spectacle d'horreur, un jeune prêtre français suivi de son seul domestique , français aussi , navré

du grand abandon dans lequel le malheureux équipage était plongé, sonna la cloche d'alarme, et l'équipage qui l'entendit, lui répondit en levant les bras au ciel, et criant : miséricorde!

Quelques pêcheurs accoururent ; à la vue du secours qui lui arrivait, tout l'équipage reprit courage et vint , à force de rames jusqu'auprès de la côte; mais un rocher à fleur d'eau pouvait briser en éclats la galère. Michel d'Orney alors , le jeune prêtre , car c'était lui , détacha une barque de son amarre , donna à deux hommes un long câble à tenir , et intrépide, la rame d'un poing , le câble de l'autre, il poussa sur les brisans, et touchait déjà la galère, quand, tout à coup, bousculée sur un des rochers de la côte, elle s'cntr'ouvrit, et fit eau de toutes parts ; Michel , sans s'effrayer, redoubla de rames et vint à bout de la joindre, l'équipage lui tendit par-dessus le bord les deux femmes qu'il enleva sans les reconnaître , puis Renaud et Simon descendirent dans la barque.

Alors, si l'ouragan eût crié moins fort, on

— 41C — eut pu entendre quatre voix qui crièrent à l'unisson : Mon Dieu ! soyez béni ! c'est toi ! toi ! toi ! vous ! Sarhetta ! mon père I Marie , Michel , Simon ; une seule voix n'avait rien dît : c'était celle de Sarhetta.

Cependant les deux hommes auxquels le jeune prêtre avait remis le câble, remorquèrent la barque jusqu'au bord.

Les pèlerins voyageurs étaient sauvés !

Mais , oh ! puissance de l'exemple ! ces hommes convoqués sur le rivage par la cloche d'alarme, et qui fussent restés inactifs à regarder cette grande scène de détresse , enflammés de courage à la vue du jeune prêtre français, s' élançant ainsi confiant sur la vague en furie, imitèrent sa précaution et sa charité, et ainsi qu'il avait sauvé les quatre pèlerins, ainsi ils sauvèrent tout l'équipage !

Dix minutes après, la galère avait disparu; les richesses étaient dans les flots, mais les matelots étaient à terre.

Il y eut le jour môme une visite, faite par tout l'équipage , à la Vierge de l'église de Fermo !

Mais, hélas l quel espoir n'a son désenchantement , quel triomphe n'a son deuil , quelle joie n'a son angoisse, quel sourire n'a ses larmes!... quel succès donc n'a son revers! car, quel jour s'il a son aurore n'a son couchant !...

Hélas! cette journée qui fut, un moment, pour les cinq personnages réunis, espoir, triomphe, joie, sourire, succès, aurore, sera bientôt pour eux, désenchantement, deuil, angoisses, larmes, crépuscule!... Car, Sarhetta sauvée comme les autres, n'avait pas , comme les autres, pu supporter la fatigue physique et les déchirures mortelles qui avaient ensanglanté son ame... Elle avait été déposée mi-morte sur le rivage!...

Mais aussitôt réchauffée par les soins de ses quatre amis réunis, la jeune fille, qui n'avait plus qu'un reste de vie, rouvrit les yeux qu'elle appliqua sur le jeune prêtre.

— Qui êtes- vous, lui dit-elle?

— Je suis Michel d'Orney.

— Mais Michel n'était pas prêtre !

— Non! mais il Test devenu...

— Michel!... une grâce... je vais mourir; on ne refuse rien à un moribond.

— Demandez.

—Mon pardon, pour vous avoir fait souffrir.

— C'est le plaisir que vous m'avez donné en la vie. Voyez ces habits , ils attestent ce que je dis. Aussi , non seulement je vous donne ce que vous demandez ; mais encore les remercîmens que je vous dois!

— Merci ! une grâce encore... Cet homme qui fut l'évêque d' Autun ; ce Renaud d'amour dont je fus la maîtresse, je voudrais mourir sa femme légitime...

— Sa femme légitime. . .

— Oui.... unissez la femme qui bientôt aura mort; à l'homme qui séparé d'elle, bientôt aura douleur...

— Je le puis, si Renaud y consent...

— Eh bien! vous, Renaud, voulez-vous que je descende au tombeau, femme du seul homme que j'aie aimé?...

— Sarhetta, soit fait ainsi que vous le dites...

Et Michel les bénil en leur disant la formule de la messe du mariage...

Hélas ! Sarhetta avait dit vrai; car quelques instans après, quand elle eut jeté dans un long regard d'amour presque éteint, le reste de la flamme que son cœur gardait encore pour Renaud, la pauvre femme légitimée, il en est toujours ainsi au physique ou au moral, ferma les yeux et ne vit plus bientôt qu'un épais brouillard , puis qu'une épaisse nuit , puis sa paupière se ferma sur sa vie!... Heureuse, elle s'éteignit dans son union bénite!, et elle passa de cette consécration temporelle à la consécration céleste; des bras de son époux, elle passa aux bras de l'Eternel; des bras de la tempête, elle passa dans les bras du repos; des bras des tortures, elle passa aux bras de la béatitude...

Hélas! le soir du même jour, quand l'équipage sauvé faisait son offrande à la Vierge en l'Eglise de Fermo, quatre personnages se disposaient à déposer dans le tombeau, celle

dont la vie avait été un linceul gaspillé. .. Pauvre Sarhetta!...

Lorsque le fossoyeur eut rejeté en dôme sur le corps de la jeune fille, la terre qu'il avait creusée pour lui faire place, Michel le bon prêtre dévoué à toutes les infortunes, y jeta de l'eau sainte et se signa. Marie alors prit de la droite le goupillon que le jeune prêtre lui présentait, et de la gauche elle lui tendit, en pleurant, l'écrit qu'il avait signé en garantie de sa parole, en l'année 1359, quand il était venu lui demander son préservatif pour Simon ; et la pauvre mère eut la force de dire ces mots :

— A toi jSarhetta celte ablution sainte ; à vous,Michel, cette restitution; car tout est fini.

Et la pauvre Marie pleura... et les trois autres, Simon, Renaud et Michel se prirent par la main et s'agenouillèrent au chevet de la tombe de Sarhetta, et ils se prirent à l'arroser de leurs larmes...

La nuit suivante, quand tout le monde fut revenu chez le jeune prêtre, un homme abattu par la tristesse, s'approchait, à l'heure où tout le monde dormait, près d'un serviteur qui reposait sous le faîte.

— Clément, lui dit cet homme, éveilletoi!...

— Que voulez -vous de moi, répondit Clément?

— Tu le rappelles l'engagement que tu as signé à Satan.

— Oui!

— Eh bien, je te le rapporte, le voici; prends; désormais tu es délié de ta promesse.

Et cet homme jeta à Clément le parchemin, et sans plus rien ajouter, il disparut dans les ténèbres !

Clément anéantit l'acte infernal; il était redevenu possesseur de lui-même !..

Et le lendemain quand on chercha Simon; Simon avait disparu...

Peu de jours après, Renaud s'alla réfugier dans la ville des pontifes. La chronique rapporte que, chemin faisant, il se cassa la jam-

be. J'en crois la chronique ; car combien de gens, sur lecheminde Rome, se sont, comme Renaud de Maubert, cassé le tibia et s'en vont claudiquant.

Vous savez que Horace a dit : omnis coinpu ratio claudicat .

Michel d'Orney suivi de Clément son fidèle serviteur regagna la France; la contagion avait lâché prise dans Fermo.

Marie elle, alla dresser sa tente au chevet de la fosse de Sarhetta ; bornant ses vœux désormais, à la consolation douloureuse , de pouvoir laisser brûler jusqu'à la fin sa vie: cierge de deuil, sur le tombeau de son enfant!..

Page 1