X.A DÉGRADATION
Esnrlentes implevit bonis ; et divites dimisit inanes.
(LbPsalmiste.)
Quand le jour parut , la plus grande partie des apprêts matériels ordonnés pour la cérémonie étaient achevés. Ainsi , l'échafaud sur lequel Renaud de Maubert devait être dépouillé des ordres était déjà terminé. Les
coups de marteau que le condamné cro entendre, retentissaient bien réellement dans l'ombre, et c'était pour lui , quoique le bruit n'en pût réellement arriver jusqu'à lui, une sorte d'inctinct et de pressentiment positif; en sorte que les coups de marteau dont il entendait le bruit, n'était pas celui que l'ouvrier charpentier tenait à la main, mais celui qui battait dans son cerveau... c'est-à-dire ce lourd marteau de la fièvre , qui martèle tout idée chez le condamné, et qui brise en lui toute espérance!-..
Mais retournons aux apprêts de cette journée.
L'échafaud «ue le grand-maître des cérémonies avait fait élever sur la place du Parvis, était haut de quatre "oudées, il en portait dix sur la face en longueur, et sur ses flancs huit à peu près. La plate-forme en était faite en bois de chêne brut non corroyé, et était appliquée sur des tréteaux croisés les uns dans les autres pour plus de solidité.
Une échelle de meunier, grossière aussi , et sans forme, était appliquée sur la fa<
chafaud qui regardait le portail de l'église ; et une triple rangée de bancs superposés sur des gradîns improvisés, se déployait en amphithéâtre de chaque côté de l'échafaud.
Sous le porche mê ^e , une estrade plus élevée que tout le reste, parée de riches tentures de velours , avec siège et baldaquin , complétait l'appareil matériel des préparatifs de la dégradation.
De bonne heure la place du Parvis fut occupée par les hommes d'armes de la milice soldée , et par de nombreux détachemens de sergens de ville, à pied et à cheval; car la foule commençait à se faire épaisse sur la place, et à chaque minute elle se grossissait de nouveaux venus!...
Vers l'heure du prône, quelques clercs vêtus de la soutane et du simple rochet, vinrent, les uns portant, à plusieurs, une crédence qu'ils laissèrent sur la plate-forme de l'échafaud, les autres tenant à la main , chacun un des attributs démarquant les fonctions du condamné , qu'il déposèrent sur la crédence. C'était, qui un vase plein de vin ,
qui un autre vase plein d'eau, qui le cali qui la patène, qui le livre des évangiles, qui des ciseaux, qui quelques morceaux de verre cassé, qui un rasoir... D'autres en grand nombre suivaient les premiers et vinrent déposer ces objets sur une table destinée à les recevoir , et mise du côté opposé à la crédence, ainsi que les marques distinctivesde la dignité de Renaud, ses habits pontificaux, sa mitre, les gants, les sandales, la croix, le bâton pastoral et tous les ornemens , pluvial , camail, chape, chasuble, et jusqu'à la robe violette qui est le vêtement ordinaire de l'évoque ! . . .
Depuis une heure environ , tous ceux qui devaient assister à la dégradation soit comme fonctionnant, soit comme témoins obligés , entraient par la grille du cloître pour se rendre dans l'église.
Ainsi on avait vu passer successivement, le clergé des paroisses de la ville, les principales maisons nobles, les dét&chemens àt ieldats, les notaires, et les juges temporels qui avaient leur poste assigné dans l'intérieur.
Mais parmi les personnages qui avaient défilé , personne sans doute n'avait remarqué un homme portant le costume de barbier, un pourpoint noir à retroussis, et liserets rouges avec rabat de toile sur la poitrine , et pour le reste à la livrée de l'évêque, et qui, comme les personnages de distinction, avait trouvé accès dans le cloître. Cet homme c'était Simon-Luc, le valet de chambre ordinaire du jeune prélat , délégué et extraordinaire auprès de lui par le clergé qui l'avait requis la veille , par acte de l'autorité judiciaire, ainsi que nous l'avons dit , pour qu'ii contribuât, en sa qualité de barbier de marque, selon les attributions de son métier à la cérémonie de la dégradation de son maître , sire Renaud de Maubert.
Dix heures étaient venues...
On n'attendait plus que le légat du Pape ; il arriva.
Alors les grands-vicaires s'approchèrent de Renaud qui avait été, de grand matin, tiré de son cachot et qui prosterné devant le maître autel, la tête couverte d'un drap de crin,
n'attendait plus que l'heure fût \ciiu Alors les grands- vicaires lui ordonnèrent dise relever, et ils le conduisirent, suivi d<; douze prêtres, d'un notaire et du barbier Simon-Luc jusque vers l'échafaud di pour le recevoir. Quand ils furent arrivés au bas de l'échafaud, ils lui enjoignirent au nom du légat du Pape de monter sur la plateforme dressé pour lui ! Renaud obéit.
Les douze prêtres, le notaire et le barbier l'accompagnèrent seuls; les grands-vicaires élaientallés prendre place à droite de l'estrade de gauche sous le porche de la cathédrale.
Pendant ce temps , le cortège composé du clergéet des nobles, s'était mis en mouvement et venait de se ranger sous la direction des maîtres de cérémonie, chacun à la ptoôe qu'ils assignaient dans chaque estrade.
Enfin le légat lui-même, vêtu de l'amict , de l'aube, de la ceinture, de l'étole, du pluvial rouge, et de la mitre simple, parut et vint prendre possession du siège élevé pour lui sous le porche; l'archidiacre était à sa droite et lollicial à sa gauche.
Tout ie peuple nuirmuraul el houleux qui s'agitait quelque temps auparavant, dans un flux et reflux continuel sur la place du Parvis , lit alors silence, et, comme l'océan après l'orage, tomba dans un calme plat et effrayant pour l'œil de l'observateur.
Mais dès que le légat se fut assis sur son siège , quatre clercs parurent sur l'échafaud et se mirent à revêtir le condamné des ornemens de sa dignité suprême. On le para , ironie amère, comme au jour de sa noce!
A peine le dernier ajustement de cette toi" lelte désespérante était-il placé sur le condamné, que le légat dégradant se leva et exposa en ces termes, selon l'usage, au peuple spectateur de la cérémonie le motif de cette dégradation qui allait suivre :
« Peuples , dit le légat , bourgeois , nobles , barons, hauts justiciers, prêtres, abbés, chanoines et hauts dignitaires ecclésiastiques ici présens; soyez témoins de la justice de l'église.
« Quelques mois se sont écoulés depuis le jour heureux où le nouvel époux de ce dio-
cèse fit son entrée solennelle dans 4utun ce jour de joie et d'espérance, qui consacra publiquement le caractère de messire Renaud de Maubert , vous l'avez tous entendu jurer entre les mains du représentant du souvent in pontife, d'observer en tous points 1< s cominandemens de Dieu et de l'église...
« Vous l'avez entendu promettre de se i» nir en garde contre l'esprit des ténèbres , et de vivre dans la pureté des mœurs des pères de la sainte foi catholique...
« Et pourtant , le condamné , ici présent devant vous , au lieu de suivre l'esprit de I '. glise, n'a écouté que l'esprit de Satan; au lieu d'observer la pureté de mœurs des saints pères, est tombé dans la fange du péché charnel.
« Mais tout ceci ne serait qu'imputation vaine, que calomnie peut-être, si quarante témoins qui en ont déposé par parole et par écrit , n'avaient pas demandé contre le coupable condamnation. Ces témoins accusateurs, mes frères, ce sont quarante signataires parmi vos chanoines; ce sont les aveux recueillis en audience du pécheur lui-môme.
« Oui, mes frères, l'homme présent devant vous, qui avait promis chasteté est devenu impur, le fils de l'église lui a préféré Satan!...
« Qu'il soit donc dépouillé du noble caractère dont il est revêtu , car il est aujourd'hui foi-mentie!...
« Aussi, considérant, suivant les témoignages de quarantes chanoines qui ont vu , suivant les aveux de l'accusé qui a parlé :
« Que Messire Renaud de Maubert , sacré évêque d'Autun , en l'an de notre Seigneur mil trois cent cinquante-neuf, a été, depuis, faussaire à ses ser mens jurés :
« Qu'il a souillé par pensées, actions et omissions , le caractère dont il est revêtu :
* Que le fds de Satan , ne peut plus valablement être le défenseur de l'église;
« Condamnation a été portée, contre messire Renaud de Maubert , dont teneur va vous être lue publiquement. »
Le légat reprit siège.
L' officiai se leva à son tour, et déroulant un parchemin qu'il tenait à la main , il donna
à haute voi\ intelligible él àccétfttiée , lecture de l'acte de la justice Canonique rédigé en des termes :
« Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit; nous, etc..
« Savoir faisons :
« Au peuple du diocèse assemblé,
« Aux bourgeois en la foi catholique.
« Aux seigneurs, nobles, laïcs et ecclésiastiques,
« Aux puissances temporelles et spiri- « tuelles:
« Que messire Renaud de Maubert, consa- « cré par nous évêque d'Autun , a été con- « vaincu en séance du chapitre assemblé , de « s'être rendu faussaire à ses vœux, et qn< « conséquemment :
« Il a été condamné par ledit chapitre « sous la présidence du légat de Rome, à su- « bir la dégradation de ses ordres.
« En vertu de quoi :
« Notification a été faite du présent an ei ! n forme de condamnation, au délégué exiraordinaircdu souverain pontife, »|ui aussitôt
« cette notification reçue, mettra à exécution tleprésentjugementrenduàAutun,le... etc.. »
Le légat se releva, et dit :
« Vous l'avez entendu , messeigneurs , et vous, peuple assemblé ; que justice soit donc faite!... »
Et le clergé répondit en masse :
« Toile \ toile eum /:'..»
Alors le légat du Saint-Père , suivi de l'archidiacre et de l'offîcial , quitta son siège , et vint sur l'échafaud, où était le condamné, et s'étant approché de lui , il lui ordonna de s'agenouiller à deux genoux devant lui , au milieu de l'échafaud.
Renaud obéit sans répliquer.
Alors commença , pour le prévaricateur, la terrible et fatale exécution , qui allait dépouiller le jeune prélat de l'existence future qu'il avait choisie ; existence de grandeur et d'humilité; d'honneurs publics et d'abaissement individuel ; existence de prédilection qu'un instant avait détruite.
Un mot avant d'entamer ce grand spectacle de la dégradation ; il ne sera pas indifférent
pour l'homme que l'histoire préoccupe. 11 est pour moi indispensable à cause de la parenté qui existe entre deux scènes finalesdedeuxou vragesen cette trilogie : celui-ci et le premier car dans l'un et dans l'autre deux hommes y fonctionnent revêtus d'un caractère d'ordi nation marqué, l'évoque et le chevalier, ces deux grandes physionomies panthéistiques du moyen-âge.
Passons.
Si on superpose l'une sur l'autre les deux dégradations : celle de l'évêque et celh; do chevalier; on trouvera, dans chacune d < une analogie très grande, une ressemblance frappante dans la forme : le rituel et le cérémonial sont frères ! seulement si on applique sur l'origine de chacun d'eux le rayon visuel d'un œil attentif, on sera conduit à regarder le cérémonial comme frère puiné du rituel!. En ceci, comme en toutes choses, le code delà chevalerie me semble avoir été le calque parfait de la hiérarchie sacerdotale. On trouve dans l'un et dans l'autre, les mêmes coutumes, les mêmes mœurs et jusqu'aux menus
croyances pour ne pas dire superstitions ; le poète ou le confesseur supplicié pour sa foi , sont faits saints chez l'un, chez l'autre le brave est immortalisé; à celui-ci la couronne triomphale, à ceux-là la palme du martyre; à ces derniers pour récompense , l'éternité; pour récompense à l'autre, l'immortalité; l'un est le soldat de la foi et prêche mission; l'autre est le défenseur de la loi et rêve conquête; l'un est tout ame, l'autre est tout fer; au loyal et foi gardée , honneurs et triomphes; au déloyal et foi mentie, supplice et dégradation!.. C'est une même idée en deux institutions!.. Seulement Tune trouve son application dans l'ordre d'activité religieuse , tandis que l'autre Ta dans l'ordre d'activité militaire; or, comme l'Église se constitua avant la chevalerie; que la prébende devança, de fait, le iîef; que le droit canon précéda la coutume recueillie par le chef des croisés roi de Jérusalem ; l'une, la chevalerie, dut nécessairement emprunter beaucoup à l'autre , le sacerdoce; et de ce moment la constitution
hiérarchique de la première se formula sur t. 2. 23
celle de la seconde, et delà aussi les grand*» analogies qu'on rencontre partout , dans la procédure canonique et dans les dispositions réglementaires et pénales du code de chevalerie!-. Aussi, comme je l'ai dit, trouvera-t-on, et ce que je viens de dire en est la j uslificalion, trouvera-t-on, dis-je, une ressemblance effrayante sans cela, entre la dégradation de l'Évèque et celle du chevalier dans cette trilogie: l'un comme l'autre devait aboutir là!..
Or, ceci n'est plus la faute de l'écrivain qui doit jeter sur toutes les institutions un regard posé et sévère, et en voir l'ensemble afin de l'esquisser fidèlement et à grands traits ; on comprend que c'est la faute seule des choses qui, en tout et toujours, maîtrisent l'homme; qu'il soit philosophe, artiste ou historien !..
Quanta moi, je reprends mon rôle de romancier et je reviens sur la place du Parvis d'Autun où une foule si serrée me rérlamc.
Adoncle légat qui, selon l'usage, était chargé d'opérer la dégradation commença.
Le délégué extraordinaire du saint-siège retira donc pour commencer, de dessus les
épaules de l'évoque agenouillé , la superbe et lourde chape de drap d'or qui lui avait servi la première fois au jour de la consécration ; puis posant la main sur la mitre épiscopale dont Renaud de Maubert était coiffé :
« A qui donc, s'écria-t-il, appartient cette coiffure, qui comme un casque de défense et de salut, dont les cordons semblables aux deux cornes des testamens doivent faire paraître celui qui le porte, fort et redoutable aux ennemis de la vérité ?
L'archidiacre répondit :
« C'est la mitre bénite de monseigneur Renaud de Maubert, évêque d'Autun .
— Non, s'écria l'offîcial, ce n'est pas là la mitre de l'évêque d'Autun, car celui qui la porte en ce moment est déclaré indigne et parjure et foi mentie !..
— Qu'on dépouille cet homme de ce casque spirituel, reprit lelégat puisqu'il l'a souillé en le portant!.. »
Le clergé tout d'une voix répondit :
— Toile !.. Toile eurn !..
Et le légat ôta la mitre consacrée de dessus
la tète de Renaud et tout le clergé reprit pai trois fois
« Toile i Toile! Toile!..*
Le légat remit aussitôt indifférent et sévère la mitre aux mains d'un clerc qui la jeta sans attention sur lechafaud.
Le délégué dégradant prit alors la croix épiscopale qui pendait lourde, et massive, et précieuse au cou du dégradé et dit :
— A qui donc appartient celte croix sirubolique , qui ne peut être portée qu'en commémoration des souffrances de Jésus-Christ.
Le grand -vicaire répondit :
— C'est la croix pastorale de monseigneur Renaud de Maubert, évêque d'Autun.
— Non, repartit l'oiïicial, ça n'est point là la croix pastorale de l' évêque d'Autun; car celui qui la porte a perdu souvenance des souffrances de Jésus-Christ Notre Seigneur , pour se vouer aux plaisirs de Satanas!
— Qu'on dépouille cet homme de ce symbole de rédemption puisqu'il vit dans le péché, répliqua le légat.
Le clergé tout d'une voix répondit .
« Toile ! folle eumî »
Et le légal enleva du cou du pasteur humilié la croix pastorale; et le clergé reprit en masse son imprécation :
« Toile! toile! toile!»
Et le délégué extraordinaire remit à un clerc, la croix qui fut par ce dernier rompue; et les morceaux en furent jetés au loin.
Le dégradant montrant l'anneau qui brillait au doigt du prélat dégradé , demanda :
— A qui appartient cet anneau pontifical qui est la marque de l'alliance de l'évêque avec son église?
L'archidiacre répondit :
— C'est l'anneau béni de monseigneur l'évêque d'Autun, messire Renaud de Maubert.
— Non ! non ! non ! s'écria l'official, ça ne peut être là l'anneau de l'évêque d'Autun, car celui qui l'a au doigt, porte au poignet le véritable anneau qui le lie ; car c'est un symbole d'infamie et de péché... Et vous le savez, messire Renaud de Maubertest infidèle à l'église son épouse.
Le légat ajouta :
— Qu'on dépouille cet homme de cet anneau qu'il a avili , pour lui iaisser celui qu'il a choisi de son plein gré.
Le clergé répondit :
« Toile l toile eumï »
Et le légat tira du doigt l'anneau béni de lévêque et le transmit à un clerc qui le rompit avec un marteau.
Et tout le clergé recommença son imprécation :
« Toile! toile ! lollel »
Le dégradant montrant les gants qui recouvraient les mains de Renaud renouvela sa demande accoutumée :
« A qui ces gants que je vois aux mains du pénitent ici à genoux? »
L'archidiacre répondit :
« Ce sont les gants consacrés que porte l'évêque d'Autun messire Renaud de Maubert!
— Non! oh! non!., reprit l'official, ce symbole qui rend celui qui le porte semblable M patriarche Jacob , qui, en offrant à son père
des mets agréables, les mains couvertes de la peau de bouc, sut enlever la bénédiction paternelle, ne peuvent appartenir à qui a souillé ses mains dans le péché, et vous n'en ignorez, messeigneurs , sire Renaud de Maubert est pécheur, grand pécheur!...
— Retirez des mains de cet homme ces gants consacrés pour qu'il ne les reprenne jamais , reprit le légat.
Et le clergé ajouta :
« Toile ! Toile eaml »
Et le légal lui-même arracha des mains du dégradé les gants consacrés et les passa à un clerc qui, de ses dents et de ses ongles, les mit en loques :
Et tout le clergé d'une voix cria :
« Toile \ toile ! toile l... »
Un clerc vint après qui mit aux mains de Renaud agenouillé le bâton pastoral , le légat l'indiquant du geste , dit :
« A qui appartient catte crosse bénite?....
L'archidiacre répondit :
« C'est la crosse bénite de monseigneur Renaud de Maubert, évêque d'Àutun. »
Et l'ofïicial répondit :
« Non! ça n'est pas la crosse dont s'arme notre évêque ; car, vous le savez, celui qui l'a aux mains se nomme Renaud de Maubert, et Renaud de Maubert est pécheur...
— Qu'on enlève donc ce signe de force et de puissance des mains de cet homme, puisqu'il est devenu inhabile à le porter.
Et le clergé répondit :
« Toile! toile eum! .. »
Alors le légat arracha des mains de Renaud sa crosse bénite et la passa à un clerc qui la rompit devant tous les spectateurs.
Et le clergé cria à l'unisson :
« Toile!... toile!... toile!...»
Et enfin le légat désignant du geste les sandales qui ornaient les pieds du dégradé, recommença sa question accoutumée :
— A qui sont ces sandales purifiées?... L'archidiacre dit :
— Ce sont celles de mons3igneur Renaud de Maubert, évoque en ce diocèse...
V officiai répliqua :
— Non ! non ! ce ne sont point là les san-
dales de l'évêque d'Aulun, car l'évêque d'Autun avait juré de ne point traîner cette chaussure dans le sentier du péché , et vous savez si Renaud de Maubert est pécheur...
Le légat dit :
— Qu'on retire ces sandales des pieds de cet homme puisqu'il est indigne de les porter.
Le clergé murmura :
« Toile eum l toile eum i »
Et le légat les ayant tirées des pieds du dégradé , les passa à un clerc qui les jeta loin de lui avec force et horreur...
Et le clergé dit :
« Toile! toile! toile! *
Enfin l'archidiacre ayant mis aux mains de Renaud le livre des évangiles, le légat le désigna et dit :
— A qui ce livre des Saints-Évangiles?
L'archidiacre répondit :
— C'est le livre des Évangiles commis à la garde de notre évoque, messire Renaud de Maubert.
L'official s'écria v.
— Non! non! non! ce livre n'est pas le saint livre des évangiles qui fut confié à l'é- \cque d'Autun; cardes mains pures peuvent seules le porter, et celles qui le tiennent en ce moment sont souillées, messeigneursî...
Et le légat répondit :
— Qu'on retire des mains de cet homme, le saint livre des évangiles puisqu'il est prévaricateur !
Et le clergé répondit :
« Toile ! toile euml »
Alors le délégué dégradant l'arracha des mains du dégradé et le remit à un clerc, qui l'aspergea avec soin, et tout le clergé cria :
« Toile! toile! toile! »
Après cette dernière imprécation , Renaud était dépouillé de ses ordres !...
Alors le jeune évêque , tombé dans le dénuement de tout dans la vie, sentit un froid glacial tomber dans ses os! une larme vint obscurcir sa vue, et lui fit voir les hommes et les choses à travers un brouillard épais; c'est-à-dire sous leur véritable aspect : ternes et flétris
Cependant, le légat s'étant approché de la crédence,où on avait déposé toutes les diverses et nombreuses attributions des différens grades que le jeune prélat avait occupés, demanda avec solennité :
— A qui sont ces attributs des diverses fonctions sacerdotales? ,
L'archidiacre reprit :
— Ils sont à messire Renaud de Maubert, parvenu jusqu'au grade d'évêque d'Autun.
Et l'official répondit :
— Non! non! non! il n'en saurait être ainsi , car il n'y a point d'évêque du nom de Renaud de Maubert, en ce diocèse !.. .
Le légat répondit :
— L'évêque, où donc est-il?
Et l'official répliqua :
— D'évêque, il n'y en a point à Autun , quant à présent du moins !
Et le légat dit :
— Qu'on fasse disparaître ces insignes, puisque celui qui les a touchées est devenu impur et prévaricateur!...
Et le clergé ajouta :
— Fiat! fiatl fiât!
Et le légat fit signe aux clers d'assistance, qui vinrent enlever les vases sacrés qui étaient sur la crédence; ils obéirent.
Et tout le clergé murmura :
- Toile! toile! toile!... »
Restait la dégradation pour les grades inférieurs, le légat y procéda selon la même formule, et le clergé y répondit avec les mêmes anathèmes.
Enfin , il ne s'agissait plus que de rayer définitivement Renaud de Maubert des ordres ecclésiastiques, en lui enlevant la tonsure qui l'avait élevé à l'état de clerc!
Alors, le légat dégradant demanda à l'un des clercs acolytes qui l'assistaient , de lui donner les ciseaux qui, avec les morceaux de verre cassé, restaient sur la crédence. On les lui mit entre les mains.
Le légat donc, s'approcha du dégradé, et se mit à lui couper les cheveux de manière à effacer toute trace de la couronne que le feu prêtre avait portée, en commémoration de la couronne d'épines qui fut mis<> sut le < h< t
du Christ, au jour de sa passion!... Étrange antithèse bien éloquente , l'homme rédempteur l'avait gagnée au jour de son humiliation, l'évêque pécheur, lui , la perdit !..
Le légat demanda ensuite un morceau de verre et il se mit à gratter la place que la tonsure avait occupée sur le crâne, afin d'enlever l'onction qui y avait été mise ; et il lit retentir aux oreilles bourdonnantes du patient cette terrible parole :
— Soyez chassé de l'héritage du seigneur comme un fils ingrat!. Renaud, tu perds ta couronne qui est la marque de la sacrificature royale à cause du scandale que lu as donné â ton église!..
Alors le légat appela le barbier; et Si mon - Luc s'avança sur le devant de l'échafaud en face du patient, tenant à la main, ainsi qu'on lui avait recommandé, son rasoir ouvert.
Le légat lui dit:
— Enlevez de dessus cette tête condamnée jusqu'aux derniers vestiges de la tonsure ecclésiastique que je viens d'effacer 1..
Et Simon-Luc sans paraître autrement
troublé, montra du doigta Renaud, l'inscription en lettres de feu que les clercs avaient grtlvée aux tisons sur cetéchafaud mêmeoù quelque temps auparavant Simon-Luc avait été amené par ordre discrétionnaire de l'évêque et lui dit:
— Vous fûtes obligé, prélat puissant jadis, de reconnaître innocent le pauvre pèlerin... voyez plutôt ; cette inscription vous est aujourd'hui fatale, et retombe sur vous !..
Et le malheureux dégradé regarda Simon- Luc avec étonnement et stupidité...
Et Simon-Luc acheva l'opération fatale!., à peine eut-il terminé qu'il poussa un éclat de rire strident, féroce, nerveux, infernal, ne laissant pas au clergé le temps de dire sa dernière imprécation. Etcette terrible explosionde haine retentitcommeuncoup de foudre sur la place du Parvis et tous iesassistans ['entendirent. Tous alors appliquèrent le regard sur cet homme étrange; le légat surtout fut frappé au cœur d'une insupportable douleui ■.
Itenaud dà Maubert encore1 tout plongé dans rétoùrdisseihéhl que lui avait causé la <l<
dation n'entendit pas le rire sataniquedu barbier; mais Simon-Luc continua en s'avançant snr le devant de l'échafaud où était encore agenouillé l'évêque dégradé, anéanti par l'humiliation!..
— A moi , dit cet homme terrible , à moi maintenant... car c'est justice, messeigneurs! Écoutez plutôt!.. Il y a dix-sept années de cela!... et depuis dix-sept années j'ai cette dette sur le cœur ; il est temps que je l'acquitte !...
Et, se tournant de trois quarts du côté de Renaud de Maubert, il ajouta :
« Vous voyez cet homme qu'un jugement équitable a flétri dans sa dignité; eh bien ! ce jugement tout sévère qu'il paraît, n'est point encore suffisant pour le punir... car si la dégradation est là peine infamante du prêtre qui a manqué à son. vœu de chasteté, quel sera le supplice réservé à celui qui aurait reçu dans son alcôve secrète, sa fille, sa propre fille... Dites, mes prêtres, répondez!..
Un grand frisson de torpeur flotta sur rassemblée... Tout le inonde demeura épou-
— Eh bien, reprit Simon-Luc, vous ne i •<■pondez pas!... ah! ah! ah!... c'est peu que cet homme ait flétri son enfant, sa fille... ah! ah! ah!
Et Simon-Luc jeta sa dernière pensée dans un long rire de forcené.
A ces paroles et à cet éclat de rire dits à forte explosion de voix , Renaud se redressa de tout son haut, et poussa une exclamation forcenée où l'épouvante et l'horreur étaient au comble!...
— Ah!... lit le malheureux.
— Ah ! ah! ah ! te voilà épouvanté déjà , comte d'Orney... haut justicier en tes domaines-, vil oppresseur du troupeau d'hommes que tu étais destiné à protéger... ah! ah! ah!.. Écoute donc!... écoute bien plus : et vous tous aussi écoutez... ah! ah! ah!..
Et Simon-Luc recommença son rire; et la foule tressaillit de nouveau...
— Cette fille, continua le barbier, séduite par toi , Renaud de Malheur, cette amante déshonorée... Eh bien... ah! ah! ah! non seulement elle était la ftllej nais Cette till-
une hérétique qui n'a jamais reçu 1 baptême!... »
Une sourde exclamation de torpeur se fit entendre dans l'assemblée; elle ressemblait au bruit que fait le vent dans une forge.
Le dégradé, étourdi par cette révélation inattendue, se sentit défaillir ; les clercs qui l'avaient assisté pendant sa dégradation le soutinrent encore après ; sans eux il fut tombé , tant il devint faible et tremblant! Mais enfin, reprenant tout-à-coup ses sens, Renaud de Maubert s'avança vers Simon-Luc , et dit au peuple et aux puissances assemblées :
« Cette homme est un imposteur... je viens d'interroger ma conscience... 11 en a menti parla gorge!...
— Ah ! ah ! ah ! reprit en riant le barbier, une dénégation. . . monseigneur d'autrefois. . . une simple dénégation!... ah! ah! ah !... mais tu veux rire , je pense... tu veux rire , toi qui jeta le deuil sur tant de familles?...
— f 11 ment ! messeigneurs... n'écoutez pas cet homme!...
— Ah! tu nies... ah! tu m'appelles men-
- 570 -* menteur!... Ne me reconnais-tu donc pas?... Voyons donc, regarde-moi un peu, homme de Dieu, voué au diable, maintenant... Quoi! tu ne me reconnais pas... 'dis?...
— Non.
— Quoi!... as-tu donc perdu toute souwnance des hommes en passant par la dégradation?... Ça serait raison de te les rappeler plutôt!...
— 0 mon Dieu ! . . .
— Ou ta chute inouie, toi qui tombes du sanctuaire sur l'autel d'infamie , t'a-t-elle tourné la tête , que tu ne te souviens pas de l'épouseur Simon , fils de Corbel le corvéable en tes domaines , ton serf, ta victime...
— Ah! s'écria Renaud, en reculant, toi Simon Corbel? ah!...
— Tu te souviens donc maintenant ! ah ! ah! ah! Et bien! je vais te raconter, moi, toute son histoire , à laquelle ton hisloir est liée!... car tu n'en connais que la moindre fraction ! »
Et, s' adressant aux prêtres et aux Doiflfll Simon-Luc continua :
« Ainsi donc , messeigneurs , s'il vous est suffisamment démontré , par ce que je vais vous révéler, que cet homme , dépouillé de tout caractère ecclésiastique , est devenu incestueux , et qu'il l'a été avec une hérétique , je requerrai de vous , contre lui , le supplice dont il s'est rendu passible ! *
Il y eut un moment de silence, après lequel Simon Luc reprit.
« Écoutez donc tous son histoire et la mienne, Tune ne va pas sans l'autre, elle sera promplement contée : or, c'était en 1343, le corvéable Corbel , mon père, demanda pour son fils, c'était moi, la main de Marie, fille du corvéable Beauplan , taillable des comtes d'Orney; car Simon aimait Marie, et Marie aussi aimait Simon.
— Écoutez! écoutez! cria une voix qui partait du portail, écoutez !
Et les regards de quelques-uns s'étant tournés de ce côté, on vit une femme de la classe des indigens qui pressait sur son sein une jeune fille absorbée dans la douleur; cette femme l'œil tendu vers Simon aspirait cet
homme et ce qu'il allait dire; il continua sans avoir entendu la voix de cette femme.
— Te rappelles-tu ce jour, Renaud!
— Oui, oui, dit la voix éloignée.
— Après!., après, dit le dégradé.. a|»
— Oui, après., après dit la même voix d<à femme, après?..
Et en même temps une femme venant du côté du portail, et traînant après elle une jeune fille, se fit un passage à travers gardes et ecclésiastiques... Ce mouvement excita quelque rumeur, jusqu'à ce que ces deux le ni mes , dont l'une répétait sans cesse: après î après ! fussent arrivées aux pieds de l'échafaud , et là encore la vieille répétait toujours :
— Après! après!..
— Après, dis-tu, Marie-Mère? ah ! ah ! ah ! tu veux donc savoir aussi le reste?..
— Après ! après ! .
— Écoute-moi donc...
— Parle vite, lui répondit la mendiante car c'était elle et Sarhetta... oh! parle vite!
— Je poursuis donc : le mariage de Siinon- Luc et de Marie fut conclu entre les parens
dans le courant de Tannée 1342, en sorte que Marie et Simon étaient unis par leur famille avant de l'être devant le prêtre.
— Oh ! après, après, parle vite!
— ■ Cette union des deux jeunes gens fut célébrée, comme je l'ai dit, en 1343, devant le desservant de la petite paroisse d'Orney.
« Le soir de la noce., écoutez cela., le soir de la noce, quand tout le monde se livrait à la gaîté, un homme noir, accompagné de deux hommes d'armes et précédé d'un tambour rappelant, vint vers eux et leur lut un arrêté de leur comte; cet homme c'était le bailli du seigneur, ces hommes d'armes c'étaient des soldats du comte de Maubert, cet acte c'était la répétition au profit du dernier de la famille Renaud de Maubert ici présent, d'un privilège abominable auquel tous ses aïeux avaient renoncé depuis long-temps : l'affreux droit de jambage...
— Oh ! qui donc êtes-vous? dit Renaud.
— Ah! ah! ah! te rappelles-tu cela, messire évêque en désuétude.
— Après! après? cria la mendiante... oui,
messeigneurs , c'est là l'histoire véritable.
— N'est-ce pas , femme... si tu étais là tu dois savoir que je dis vrai... ah! ah! ah! mais poursuivons. La consternation fut générale!... Je voulus, moi Simon-Luc, alors Simon tout court, Simon fils de Corbel, je voulus m' armer pour revendiquer mon bien; mais il fallut céder à la force !
— Oh! dit le dégradé!... fatal événement...
— Mais tandis que le bailli faisait lecture de l'ordre du seigneur, cria la mendiante, toi Simon, ne vis-tu pas l'ermite de la forêt qui vint parler à ton épousée?
— Non , femme ! . . . mais ce que je vis c'est que Marie mon épousée fut conduite dans le repaire seigneurial; ce que je vis, c'est qu'elle fut poussée dans l'alcôve du comte ; ce que je vis, c'est que le comte l'y suivit; ce que j'entendis, c'est que les grelots de la botte qui devait chausser Renaud de Maubert , retentirent dans l'ombre... Marie avait été victime du seigneur d'Orney, et je jurai vengeais
et je la tiensl... ah! ah! ah!
A ces mots la mendiante tirant par la main la Sarhetta, franchit les degrés qui menaient sur la plate-forme del'échafaud, et là regardant expressivement Simon-Luc, elle lui cria à son tour :
— - Simon, ne me reconnais-tu pas?,..
— Toi, femme?
— Oui?
— Tu es la mendiante du porche ! . . .
— Oui, maintenant, mais autrefois...
— Et que m'importe à moi qui tu étais?...
— C'est que cela m'importe, Simon !...
— En quoi ?
— Réponds... car Marie-Mère , jadis Marie tout court, Marie, fille de Beauplan , Marie, ton épousée , c'est tout une , vois-tu , et elle t'interroge...
— Toi Marie?...
— Oui ; mais dis-moi , tu t'extasieras après. . . Cette fille que je mis au inonde neuf mois après la noce, avec laquelle tu disparus; où est-elle?...
— Regarde cette fille tombée dans l'alcôve de l'évêque, jadis comte d'Orney . . .
— Quoi î s'écria la mcndianto, Sarhetta...
— Est ta fille... ah! ah! ah!
— Ah ! ma fille. . . mon enfant. . . ma fille. . . ma fille, toi... Sarhetta... l'espoir de mes pensées, la vie de mon cœur...
— Ah! ah! ah!
— Ma fille!... c'est toi!... Sarhetta! oh! ma Sarhetta bien aimée. . . regarde-moi bien. . . oui, ainsi... regarde... ta mère... c'est moi qui suis ta mère!... vois-tu, la pauvre mendiante du porche!... elle est plus riche aujourd'hui que tous les plus riches entre tous ces riches... J'avais tout perdu en toi , et par toi tout est retrouvé ! . . .
— Oui , mais cette fille a dormi sur le chevet de son père! cria Simon-Luc. Mère! tu ne te rappelles donc pas cela?...
— Sur le chevet de son père?...
— Oui... ah! ah! ah !
— Non, mon enfant ! non !... cet homme a menti!... Vois-tu, cet homme veut se \< nger de son ennemi, et c'est toi qu'il frappe ; l'injuste l ne le crois pas quand il dit ces choses. »
Et Marie-Mère embrassait Sarhetta , et elle la pressait sur son sein , et elle la magnétisait dans ses caresses , et elle lui donnait des yeux , des bras , de la bouche , du cœur et de l'ame; mille baisers [délicatement délirans et pleins d'amour. Puis, s'adressant alors à rassemblée, la mendiante ajouta :
« Non , messeigneurs , cette fille qui est la mienne, n'est pas incestueuse!... non ! car je la portais en mon sein dès la veille du jour de la noce!...
— Mensonge adroit , messeigneurs , mensonge!...
— Vérité! vérité!...
— Cette femme n'est pas la mère de cette enfant, car elle n'est pas Marie, fille de Beauplan le corvéable!...
— Mensonge sur lui! maintenant, mensonge !
— Je le jure par les renseignemens que j'ai fait prendre, et que j'ai, depuis mon arrivée ici , été prendre moi-même dans le village d'Orney... Et j'en atteste ici tous les habitans! Tous m'ont dit que quelque
temps après mon départ, Mario avait <li bparu...
— Oui.
— Vous voyez !...
— Mais une main qui m'a sauvée de la mort, m'a déposée sous le porelie , et celte main , c'est celle du jeune seigneur Michel , dit bâtard d'Orney...
— Quoi! s'écria Renaud, Michel! ô mon fils!...
— Oui , reprit Marie, qu'il paraisse, et il va rendre sur moi témoignage!...
— Hélas! Michel a disparu depuis hier, dit le dégradé.
— Ah ! ah ! ah 1 vous voyez bien , messeigneurs, que c'est mensonge, cria le barbier, car cette femme atteste un témoin qui ne peut rendre témoignage ! . . .
— Oh! non, messeigneurs ! c'est vérité, j'en jure!.... oh! mais oui, c'est cela!....
Et la mendiante , tirant de sa gorgette le parchemin que Simon-Luc lui avait fait parvenir le jour de son évasion, elle le présenta à l'assemblée en disant :
— Ce témoin du moins parlera pour celui qui ne peut répondre!... Pardon, messeigneurs... si je ne l'ai pas invoqué de suite... mais, voyez-vous, une mère qui retrouve son enfant... vous comprenez... j'étais si heureuse... si troublée... et pourtant, voyez la chose... cet écrit ne m'avait, depuis dix-sept années, pas quittée d'une minute... Eh bien! je ne pensais plus que je l'avais.... Voyezvous, dans ces instans là... une femme devient folle!.... et c'est bien pardonnable, allez; car une fille.... une fille unique, l'avoir perdue et la retrouver...
Marie- Mère avait dit tout cela avec une expression de physionomie moitié flatteuse, moitié radoucie , moitié oppressée ; mais se retournant du côté de Simon-Luc, elle lui présenta l'écrit en lui disant :
— Et ce témoin te sufïïra-t-il , réponds?
— Ce témoin?
— C'est le parchemin que tu m'envoyas au jour de ton émigration...
— Ce parchemin.
— Oui , tu te rappelles...
— 5tt0 — rr Oui.., je le reconnais.
-Ah!...
— Marie! c'est donc là la mère de cette fille?... oh! mais ne le réjouis pas d'ètiv mère de cette enfant... Car, voici son père, et son père fut son amant....
Et Simon-Luc montrait toujours le dégradé.
— Non, messeigneurs, s'écria Renaud, je ne fus pas le père de cette enfant.
— Il ment , cria le barbier, il ment !
— J'en atteste ici le Dieu devant lequel nous paraîtrons tous ! Voici la vérité sur ni te naissance équivoque , et qui sera bientôt constatée... Oui, étant seigneur d'Orney, ayant dans mes terres droit de vie et de mort , et toutes dimes sur la terre et sur l'homme , épris depuis long-temps d'amour pour Marie , lille du corvéable Beauplan , je n'avais pu l'obtenir, quand elle vint à se marier. Depuis longues années le droit du seigneur inscrit el enregistré dans mes titres, avait été m
de mes pères... Pour Marie, je le lis reviviN J'allais en user contre ma vassale, quand
— 5Ô1 — je ne sais comment cela se fit, en goûtant avec l'ermite de la forêt quelques heures avant la nuit, je sentis tout à coup descendre dans mes veines un froid de glace. Cependant la nuit venue , on amena au château , selon Tordre que j'en avais donné, la jeune épousée de Simon. Toutes les cérémonies furent strictement faites ; la botte à grelots fut placée sur une escabelle prés de mon chevet, et les rideaux de l'alcôve tombèrent sur le mystère qui devait suivre. Mais je ne sais ni pourquoi ni comment je tombai dans un état qui me fit perdre mon titre d'homme. Oh! ici, messeigneurs , j'atteste Dieu que je dis la vérité î alors furieux de ne pouvoir encore gorger mes désirs; plein de l'idée que Marie avait jeté un sortilège d'impuissance sur moi , je résolus de me venger d'elle , et alors j'agitai exprès la botte à grelots placée près de moi , l'époux se crut devancé, trahi , et je me crus satisfait...
— Mensonge, messeigneurs, mensonge!
Tout ceci est une fable...
— Je jure Dieu que c'est la vérité-.*
— Non, messeigneurs! cet homme veut échapper à votre justice... il veut éviter le châtiment des incestueux , il veut détourner la colère des lois contre tout homme qui entrelient commerce avec les hérétiques!... car vous le savez , cette lille qui entra dans sa couche épiscopale n'a pas reçu le baptême. .
Cependant le légat témoin de ces débats , poussé autant par le respect qu'il devait à l'assemblée, que par un doute profond sur la vérité de tout ceci , s'adressa à l'assemblée et dit:
— Je crois que la justice civile et ecclésiastique exige que cette affaire soit éclaircie; j'ordonne donc que Simon-Luc, Marie-Mère et Renaud le dégradé, soient saisis et interrogés.
Mais à ce moment, parut un vénérable ermite cassé par les ans et les macérations, et il s'avança vers l'échafaud.
— Arrêtez ! dit-il, car c'est moi qui h le mot de l'énigme, et je vais le révéler.
Alors prenant à la main son rosaire, il lit le signe de la croix et dit :
— Sur cette croix de notre Seigneur, je jure de rendre témoignage en toute vérité.
— Écoutez, s'écria Renaud.
— Écoutons, clama Marie-Mère.
— Dites, murmura Simon-Luc.
L'ermite dit, du plus haut qu'il lui fut
possible à son âge :
— Renaud de Maubert a dit vrai î
On entendit un murmure de surprise et de satisfaction s'élever de la foule. . . L'ermite continua :
— Un philtre lui fut donné qui paralysa ses sens. Ce breuvage, c'est moi qui l'avais préparé; ce fut moi qui le lui versai...
Le même murmure approbateur s'éleva mystérieux du sein de la foule et l'ermite ajouta :
— De grandes raisons que Dieu et mon confesseur connaissent, m'ordonnèrent d'en agir ainsi ! Je portais à Marie l'épousée une affection qui ne s'éteindra qu'avec moi \ je devais la sauver. . . Simon , tu le sais peut-être j toi, Marie, tu le sais probablement! Le jour de ta noce, quand je parus au milieu de vous,
— 5tt* — ta pauvre mère s'évanoui en me voyant !...
— Oui, dit la mendiante, je me rap}> cette circonstance !
— Un grande mystère vivait entre nous deux. Toi , je ne pouvais souffrir que tu fusses déshonorée; et c'est moi, mon enfant, qui te sauvai !
— 0 mon père!...
Puis Termite s'adressa à Simon-Luc, et lui dit :
— Toi , Simon, n'es - tu pas convaincu maintenant! Si tu ne l'es pas sulïisammcnt , viens donc que je te rappelle ce que tu n'aurais jamais dû oublier, malheureux!..
Et, le tirant un peu à l'écart, l'ermite lui dit à demi-voix :
— Dans la foret, la veille delà noce, sous le grand ormeau creux... près de la grotte de la vierge... ne te souvient-t-il pas de cela?...
— Ah! dit Simon-Luc!... c'est vrai !.. . Et il porta la main à son front en signe de
souvenir cuisant.
— Toi et Marie... dit l'ermite, je vous ai vus... et tu as osé!...
— Oh î oui ! ... je me rappelle ! . . .
— Vois-tu comment il se peut faire que ton épousée du lendemain put donner naissance à cet enfant...
— Oui. . la colère. . . la rage. . . ledésir de vengeance!.. Voyez-vous, j'avais oublié... et puis la veille de ma noce... une seule caresse...
— Chut...
— Oh!... c'est vrai... oui! oh! quel souvenir... Marie! ma Sarhella... ma fille!... ma femme!... venez!... oh! j'en mourrai de joie... j'en mourrai... de plaisir, de délire...
Et Simon-Luc courait comme un fou, de Sarhetta à la mendiante, et de la mendiante vers Sarhetta , les regardant , leur riant , les accolant, les embrassant, les admirant!...
Tout le monde était dans la stupéfaction. Et Renaud, lui, pendant ce temps éprouva un grand frisson de quiétisme.
Alors l'ermite ajouta :
— Ne cherchez pas, vous tous qui m'écoutez à pénétrer davantage dans ce mystère, qu'il vous suffise d'apprendre :
« Que Renaud n'est pas le père de Sarhetta.
« Que Marie-Mère est l'épouse de Simon- Luc.
« Que cette fille n'est pas bâtarde.
Et le légat satisfait de cet incident reprit :
— Nous nous désistons de notre plainte et laissons Renaud le dégradé, Si mon- Li h- < t Marie-Mère, libres devant toute justice.
Alors Renaud prenant Simon-Luc par la main, lui désigna de l'autre l'inscription gravée à chaud par les clercs, le jour de lepreuve de ce dernier et lui dit :
— Cette inscription, hélas! nous a été fatale à tous deux.
— Oui , messire.
Puis Tévêque dégradé se jeta aux genoux du légat en signe de reconnaissance, de douleur et d'adieu !
Alors, s'étant relevé , Renaud dit à haute voix :
« Une malheureuse erreur a égaré contre moi la colère d'un homme et m'a perdu.... Je pardonne à Simon-Luc; quant à Marie, qu'elle me pardonne à son tour; car Salin AU
m'aima et je l'aime peut-être encore! . . hélas! . . sans espoir... car dépouillé de la vie nouvelle que je m'étais, de poésie, faite, repentant que j'étais de mes fautes passées , souriant à l'avenir de mon ame, il ne m'est plus permis désormais que de prier et de gémir sur mon avenir, sur mon présent et sur mon passé !.. Je vais donc dans un saint pèlerinage au tombeau de notre Seigneur, aller expier ce que les hommes et les choses ont fait contre moi!...
— Renaud , bon pèlerin , s'écria Simon- Luc, je connais le chemin qui mène au saint sépulcre, car je l'ai parcouru ; voulez-vous de moi pour guide? je vous y conduirai... Chemin faisant je vous chanterai ma complainte, et quand vous l'aurez apprise nous la dirons ensemble!... Voulez-vous?...
— Ta main , frère!... reprit le déchu , et partons!...
— Parlons, reprit Simon-Luc.
— Et nous, s'écria Sarhetta, ne partironsnous pas aussi?...
— Vous? dit Renaud.
-— Oui ! car Simon-Luc m'a appris à inar-
~- MM — cher, et j'ai marché pendant seize ans... Vom Renaud, vous m'avez appris à aimer, et j'aimerai jusqu'à mon dernier soupir !. ..
— Mais Marie, mais ta mère!... reprit Simon-Luc....
— Elle ira, reprit la mendiante, partout où son époux voudra la conduire...
— Est-ce vrai, dit Simon-Luc?
— Oui, car mon cœur va renaître à la paix.
— Quand l'ame est en repos , qu'importe que le corps voyage ! . . .
— Partons, mes frères, dit Renaud.
— Partons, s'écrièrent à la fois Si m on- Luc, Marie-mère et Sarhetta, partons!...
— Parlez, mes enfans, dit l'ermite, el nmi je vais rejoindre mon ermitage d'où je ne serais jamais sorti, si hier, me promenant solitaire et rêveur sur la lisière de la foret, un jeune passant ne m'eût raconté comment l'évoque d'Autun avait été saisi, comment on Fallait condamner, et comment il devait être dégr;i< If Alors moi, je me suis hâté de senir.
— Un jeune homme, dites-vous , s'écrit Renaud.
— Oui , il semblait hâtif et il m'a dit qu'il commençait un pèlerinage!
— Et quelle route a-t-il prise?...
— Celle qui conduit à Bourg...
— Mes frères, dit Renaud , c'est là notre route... Michel! oh ! nous te rejoindrons!., merci, bon vieillard., allons! mes frères, ditil aux trois autres, partons vite !..
— Partons! dirent les trois compagnons !. Et les quatre pèlerins improvisés se jetèrent
dans les bras les uns des autres et se donnèrent le baiser de paix !..
Puis s'étant agenouillés devant l'église cathédrale, ils unirent leurs cœurs dans une fervente prière, se rallièrent en Dieu ; puis , s'étant relevés, ils descendirent en môme temps de dessus l'échafaud et se mirent en roule.
Simon-Luc entonna sa complainte.
Et les quatre pèlerins se dirigeant vers la porte Saint André se mirent sur lestracesdu jeune bâtard d'Orney qui s'éloignait à pas de course ! il avait prissureuxl'avantaged'une grande journée de chemin !..
L'ermite, lui, avait déjà disparu.
Peu à peu la foule se dissipa; emportant dans le cœur une grande compassion , dans l'esprit un souvenir poignant, dans Famé un grand deuil ; et bientôt il ne resta plus sur la place du Parvis que quelques enfans qui folâtrèrent autour de Féchafaud dont le front venait de servir de théâtre à celte scène, et que quelques poètes peut-être qui s'arrêtèrent rêveurs, devant ces restes , à méditer sur les capricieuses alternatives d'ici bas !...
APODROME.
Àst itli solvuutur frigore meuibra,
Vitaque cuia geaiilu fugtt iudiguata sub uinbras. (Virgile.)
Après la grande journée de la dégradation de Renaud , journée inattendue qui avait commencé par une douleur pour chacun des quatre personnages voyageurs, et qui, pour chacun d'eux , s'était terminée par une joie; rien,
ce semble , jusqu'au Saint-Sépulcre, but déterminé de leur voyage, ne devait plus interrompre la complainte de Simon , si ce n'est l'heure assez rare du repas, pour la journée, et pour la nuit, le court instant de sommeil qu'ils devaient prendre à tous!...
Pourtant , tout entretien n'était pas encore lini entre eux! et nul jusqu'au soir ne s'en était douté, quand tout à coup, Simon-Luc, comme frappé d'immobilité, s'arrêta. Une voix surnaturelle semblait lui crier : demeure!
Et avec lui , les trois autres personnages s'arrêtèrent sur l'un des fossés de la route d'Autun à Bourg , à quelques heures de chemin de Saizy. Là, après s'être recueilli un instant , Simon , l'œil attaché sur Sarhetta et sur Renaud , leur donna un mélancolique regard, qu'une larme rendait plus poétique encore. Puis , ayant soupiré profondément , il leur dit :
« Quelle fatalité donc, m'avait ainsi, aveugle que j'étais, poussé à vous nuire! ô mon enfant , ma Sarhetta , ô Renaud, monseigneur; combien il doit marcher avec précaution dans
son œuvre, celui qui accomplit l'œuvre de vengeance! Hélas! vous auriez été heureux sans moi ! sans moi , vous auriez échappé encore aux menottes de Michel !
— Aux menottes de Michel , dis-tu , s'écria Renaud, de Michel!...
— Oui , de Michel , bâtard d'Orney, qui , pris d'amour transcendental, mais passionné pour Sarhetta , vint à découvrir votre secrète intrigue, et qui résolut dans son désenchantement poignant de vous livrer à l'ignominie, à la douleur!
— Oh! Michel ! Michel!
— Alors, ayant trouvé ce double claveton, il vint une nuit , vous savez , guidé par moi , et il vous rattacha l'un à l'autre, horrible accouplement, dans une même chaîne d'acier.
— Michel ! ô mon Dieu !
Et le prélat , redevenu laïc par la dégradation , versait encore , sur Michel , des larmes d'amour, mêlées à des larmes de pardon! mais Simon, continuant, dit :
— Toutefois, vous auriez encore échappé
à votre sort; car dans son trouble, Michel avait laissé, dans un des clavetons, la clé qui le refermait, et il s'était sauvé loin de l'alcôve où vous reposiez tous deux ; quand le désir de jouir le premier de la vue de votre perte me poussa vers votre sommeil ; je trouvai près de votre chevet, une femme :
— C'était moi, dit Marie.
— Vous?
— Ma mère!
— Oui , moi!
— Nous vîmes la clé dans la serrure du claveton qui enferrait le bras de Sarhetta , et après m'être assuré qu'il était bien fermé, je retirai cette clé, et nous nous sauvâmes avec; la voici !
Et Simon tira de sa poche, une petite clé rouillée qu'il montra à Sarhetta et à Renaud, et il ajouta :
— Oh ! donnez , donnez vos bras, que je vous ôte moi-même ce stigmate de votre infortune!
— Non! dit Renaud, ce chaînon brisé sera l'emblème de notre s;rt , à Sarhetta et à moi.
— De notre sort séparé, soupira la jeune fille, oh!
— Mes amis, ajouta Renaud, c'est au bruit de ce grincement de fer, que nous devons marcher en terre sainte... ne le quittons que pour le déposer sur le tombeau du Christ !
— Marchons donc! marchons, dit Simon!
— Un instant encore , seulement , reprit Marie. Simon, et ce billet écrit de ta main, tu sais, je l'ai gardé ; le voici !
— Donne ! donne ; c'est à mes pleurs à effacer cette fatale parole ! donne donc que je pleure dessus, jusqu'à ce que le dernier vestige d'écriture soit rongé par les larmes que j'aurai versées, afin que je puisse aussi le déposer, mais purifié par la douleur, sur le saint sépulcre.
Et Simon prit des mains de Marie le billet fatal du jour du baptême ; et les quatre pèlerins reprirent leur voyage , pour ne plus s'arrêter qu'à Jérusalem, en terre sainte. Ils partirent; Marie pour suivre son mari et son enfant; Sarhetta pour suivre Renaud; Renaud pour atteindre Michel; Simon pour
effacer de la sueur de ses fatigues , l'attentat qu'il avait consommé!...
Au moment où ces choses se passaient à Autun, Innocent VI tenait sa résidence à Avignon. Or, Michel d'Orney, parti d'Autun le jour de la dégradation de son bienfaiteur, qu'il ignorait être son père, s'était éloigné du théâtre de son supplice, avec au cœur un remords poignant, et à l'esprit l'intention d'aller , dans un saint pèlerinage à Jérusalem , expier dans des marches forcées à travers les contrées tenues par les infidèles, la faute qui pesait, poids accablant, sur sa tête meurtrie!
Mais je ne sais quel instinct , ou quel bras invisible le poussait vers le lieu où le pontife tenait sa cour, et le ramenait , toutes les fois qu'il s'en voulait éloigner, sur la route d'Avignon !
Déjà il n'était qu'à peu de distance de cette ville , rivale de Rome la catholique , quand pris d'une chaleur brûlante, il s'assit pour se
délasser un instant sous un des orangers fleuris qui bordent la route. Jamais dans sa vie de chasteté, il n'avait même pensé au sacerdoce; jamais il n'avait eu le désir de se consacrer au sanctuaire!... Mais, il faut le croire, dans la vie, avant que l'instant soit venu qui décide définitivement du sort de l'homme, l'homme marche souvent les yeuv bandés sur le grand chemin de la vie. Michel d'Orney était arrivé, lui, au moment où sa vie s'allait poser pour tout son avenir.
Comme Saint-Paul sur le chemin de Da-
ri
mas en Syrie, Michel d'Orney vit, dans le ciel, une lumière brillante qui éclairait une inscription posée sur la voûte éternelle , et sur laquelle il lisait : « Michel, lève-toi; con- « sacre-loi au Seigneur... Le Pape t'attend à « Avignon, pour te revêtir des saints ordres. »
Michel leva par trois fois les yeux au ciel, et par trois fois, il lut la môme formule éclairée de la même lumière!... Alors un grand frisson de respect et de crainte, flotta sur son épiderme et se balança dans son ame.
Puis s'étant relevé, à cet ordre supérieur,
— 598 — • il continua sa route; et le soir du môme jour il entrait dans Avignon, d'où il ne devait plus sortir que prêtre...