‹ L'évéque Gozlin; ou, Le siege de ParisChapitre 5 sur 40 · USE FURIE · texte numérisé non relu

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tion. Je sentis qu'il ét^lt prudent de remonter à ma chambre. La vue du grand trou et de la trappe avait fait une vtveinipres&ion sur moi; une seule idée me saisit : c'était qu'après m'avoir fait apparaître plusieurs fois dans cette ^iHeen divi-

. uité qui descendait de la vpûte, il ne piît fantaisie k Hélène de me faire ■ sortir de terre en déesse des ténèbres; et j'en frisonnais.

a Hélène, lorsqu'elle fut de retour ^ vit avec plaisir que les travaux étaient terminés dans la grotte : elle monta ensuite à ma chambre, et me défendit, sous peine de mort (ce furent ses expressions ) , d'entrer jamais sans elle dans la salle des apparitions. Je compris facilement, et elle ne s'en doutait pas , quel était le motif d'une' défense si sévère; et certes, je n'avais nullement

' le désir de l'enfreindre.

a Cependant les armées des guerriers du Nord étaient arrivées ; un de leurs camps se trouvait placé entre la montagne et Paris. Hélène sentit qu'il était temps d'obtenir l'autorisalion nécessaire pour rester si près d'eux: elle eut le courage d'aller elle-même à un de leurs chefs, et l'obtint, j'ignore par quels moyehs; mais il fallait aussi obtenir l'assentiment d'un autre chef, de Sigefroi. Elle réussit à lui inspirer le désir de nous visiter, et me recommanda de chercher à

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l'intéresser à notre sort : j'y parvins, sans peine. Il confirma , sur ma demande, la permission que nous avait accordée son collègue.

■ Dès lors Hélène put circuler, en toute liberté, dans le camp des Normands. Elle attira d'abord dans notre grotte un grand nombre de simples guerriers ; et ils n'eurent pas lieu de s'en repentir. Elle leur prédisait toujours du bonheur, des succès dans leurs entreprises. Kous les fêtions de notre mieux. C'était moi qui leur servais la bière fumeuse , le pétillant hydromel ; ils s'en allaient tout charmés de la sorcière, et surtout de sa 611e. Deux ou trois devinrent amoureux de la pauvre Godiva , qui eut beaucoup de peine à se dérober i leurs poursuites.

o Après les 'soldats vinrent les chefs. Pour ceux-ci , nous les traitions avec plus d'égards encore. Les vins les plus exquis leur étaient prodigués , et je ne paraissais devant eux que sous des costumes élégants et voluptueux. Je rougissais intérieurement de moi-même; je me trouvais avilie d'être obligée de prendre , pour ainsi dire , chaque jour des formes nouvelles pour séduire ces étrangers, auxquels je n'avais nulle envie de plaire. Mais Hélène avait sur moi un tel ascendant, que je n'osais même témoigner la moindre répugnance. Je vous avouerai même, dussé-je vous paraître un esprit faible et pusillanime ,

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que je ne doutais nullement que la sorcière ne possédât quelques secrets magiques d'où provenait son pouvoir sur tout ce "qui l'approchait ; oui, je croyais qu'elle aurait pu m'anéantir, si elte l'eût voulu, d'un mot, d'un signe.

Un jour elle me dit :

«Godiva, nous aurons, ce soir, à souper, un «hôte distingué, un chef des Normands, que j'ai « rencontré hier, dans ta plaine. C'est devant lui « qu'il feudra déployer tes talents. Sois aimable et . « gaiejùsqu'à la foliç. Pour remuer, exciter l'âme (c apathique de ces guerriers du Nord , il faut a cent fois plus d'efforts et d'art qu'il n'en fauw drait ponr séduire les hommes si vifs , si bouil- « lants de nos heureux climats. Je te dounerai des « leçons.... »

« £n effet elle m'en donna , des leçons ; maïs je rougirais de vous les répéter. Et cependant, je les suivis presque en tout point , tant je redoutais ses reproches!

« Le convive que je vis arriver, le soir, avec elle , était grand et d'une 6gure noble et calme. Ses longs cheveux blonds flottaient sur ses larges épaules. Son aspect n'avait rien de barbare. Moi, j'avais pris le costume des simples bergères des boMs de la Seine; et, ce soir-là , je devais, d'après les instructions. d'Hélène, me montrer,

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jusque vers la fin du repas, modeste et pudique.

« hc guerrier me cousidérait avec ravissement. Quand il eut goûté aux metg succulents dont U table était couverte, et vidé, plus d'une fois, la coupe qu'Hélène ne cessait de remplir aussitôt, ses yeux s'animèrent ; il me prit les njains, les baisa avec passion. Pour le charmer encore plus, je chantai une pastorale tendre, aiaoureuse. Mais il était encore timide , presque rei^pectueux près de' moi.

« Voie» , dit Hélène , une liqueur qui inspirera du courage à notre jeune convive. »

a£t en même temps, elle versa dfuis sa cotipe tout ce que contenait une fiole qu'elle avait choisie parmi plusieurs autres qui étaient sur la tf^ble. Peu d'instants après que le guerrier eut ^n, je m'aperçus, non sans surprise, qu'il faisais de vains eilbrtspour résister au sommeil. 11 ne pouvait qu'avec peine soulever ses paupières , ^ disait qu'il ne Dous voyait plus que coipme des ombres qui passaient devant lui. Ses yeux se fermèrent eatièretnent, sa tête tomba sur son sein, et il resta, comme anéanti, le corpsappuyé sur te dos de son siège.

« Le visage d'Hélène rayonnait de joie; mais, reprenant bientôt un ton sérieux, elle m'ordonna froidement de remonter à notre demeure.

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a Je ne veux pas, dit-elle, qu'il te retrouve k son réveil ; ta vertu pourrait avoir à souffrir de ses tentatives... Moi, je saurai m'en débarrasser sans peine. »

a Elle me conduiât alors dans la chambre o{i je me vêtais chaque jour, pour remplir tel ou tel rôle ; chambre dans laquelle aboutissait l'eficalier tournant de notre habitation supérieure, et où s'ouvrait aussi le couloir qui conduisait à la salle des apparitions. Je montai lentement le petit escalier, me demaodaotà moi-même : a Mais que fera-t-elle de cet homme endormi ? quel résultat se propose-t-elle des scènies qu'elle m'ordonne de jouer? » Arrivée à ma chambre , je ^tiguai long-temps mon esprit à chercher un motif de sa conduite : ce fut en vain , et je m'endormis profondément.

<c Le lendemain , je ne trouvai plus l'hôte dans le souterrain , et je n'osai demander à Hélène ce qu'il était devenu.

« Quelques jours après , on second chef de Normands vint encore se prendre dans les filets de la sorcière. Je craindrais de vous ennuyer, de vousscandaliser, peut-être, en vous retraçant les ruses qu'il me fut imposé d'employer pour lui inspirer de l'amour, ou plutôt des désirs. D'abord je parvins à lui faire quitter son épée, ce qui m'avait été expressément enjoint par Hélène ; #

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je liiipréseriiai ensuite, moi-nSême , la liqueur traîtresse qui , comme je le croyais, ne devait que l'endormir. Mais, cette fois, l'effet ne fut pas le même. Elle n'appesantit pas entièrement ses facpltés ; it se plaignait de sentir un feu qui le consumait intérieurement. Hélène m'ordonna de montOT dans ma chambre, et j'en pris le chemin , non sans témoigner par mes regards de l'intérêt pour le guerrier malade , et l'inquiétude que je ressentais. Cette fois , ne pouvant résister à ma curiosité, je restai dans la chambre des travestissements, l'oreille clouée près de la porte. J'entendis , pendant une demitheure au moins , les longs et plaintifs gémissements du malheureux guerrier. De temps en temps Hélène , qui se promenait dans la salle , disait d'une voix sombre : « Quand finira-t-il?... Sans doute, la dose était trop faible — » Que j'étais émue! Mais, entendant les pas d'Hélène, qui passait près de la porte , je craignis d'être découverte , et je remontai rapidement l'escalier. Cette nuit-là , je ne pusdorrair. Des soupçons horribles remplissaient .mon esprit , et le matin j'osai demander à Hélène si le guerrier avait long-temps souffert. Elle me regarda avec surprise, et me répondit froidement :

a Ce n'était rien ; il ne se plaignait plus quand >illni a fallu descendre la montagne. «

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« Je ne tardât pas à découvrir le véritable sens de ces paroles. Un troisième guerrier me fut amené par Hélène, comme une proie, une victime. Celui-ci était d'une grandeur démesurée, d'une force prodigieuse, et je tremblai à son aspect. J'étais ce soir-là vêtue comme ces femmes d'Italie qui vont de ville eu ville, de cbâteau en château, chanter de longues aventures des temps passés; femmes qui, pour de l'or^ cèdent facilement, m'a-ton dit , aux propositions des hommes,

« Dès que ce guerrier m'aperçut, il vint à moi pour me serrer dans ses bras. Hélène parvînt à calmer un peu sou impatience , eu afËrmaut qu'il me posséderait bientôt, mais après le repas seulement. Que cet homme était grossier, brutal! comme il buvait'avec excès ! Je l'avais en horreur; et cependant il me fallut chanter pour lui ; exé- • cuter, sous ses yeux, avec les cymbales des bacchantes, tes danses lascives des anciens Romains; paraître, comme ^les, hors de-sens, presque furieuse, ivre de vin et de désirs. Hélène, je m'en étais aperçue, lui avait donné une triple dose de la liqueur soporifique , et cependant, il ne s'assoupissait point ; il attribuait seulemeut. à l'effet des vins ta diffîculté qu'il éprouvait ^ nie poursuivre dans te vestibule, car j'évitais qti'il m'approchât de trop près. Hélène parvintihoi»reusement à te distraire un moment, «tt elle me

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fit signe en même temps de fuir au ph|t vite. C'estce que j'aurais fait, quand même jen'eq eusse pas reçu l'ordre. Mais je désirais savoir quelle*.^ serait la fin de cette scène, qui me paraissait dangereuse pour la sorcière elle-même ; et je me mis, comme une autre fois, aux écoutes. Dès que le guerrier s'aperçut que je n'étais plus là , dans sa fureur il renversa d'un coup de {ûed la taUe , et s'élança sur Hélène qu'il voulait étrangler ; mais il tomba lourdement sur le plancher ; et, sans doute, Hélène profita du moment pour le poignarder , car je l'entendis jeter, un grand cri , auquel succéda un grand silence , qui ne fut interrompu que par ces paroles d'Hélène : «Va, misérable Normand , rejoindre tes camarades !..» Quelques instants après, elle ajouta :

a Voilà donc trois chefs de moins dans l'armée!... Seras-tu content, Gozlin?... Une femme en a plus fait , seule , que tous tes Parisiens armés de lances.... Mais, traînons encore celui-ci oîi sont les autres. »

« Et je l'entendis, quelques miniftes après , ouvrir la longue salle où étaient ses instruments magiques , et je ne doutai plus qu'elle ne se reni dit par là à la salle des apparitions, dans celte salle où j'avais vu ouvrir un précipice. Pour mieux m'en assurer encore , je me glissai par le coulpir secret qui conduisait à cette salle, et me postai

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derrière la colonne d'où j'avais vu , naguère, truyailler les ouvriers. Hélène entra, <;iuel4|ue temps ' après, par l'aùtr^ bout de la salle, attelée pour ainsi dire'au corps da gueirier : elle le traînait après elle, au moyen de longues cordes passées souï les épaules du mort. Dans ses dents , elle tenait le poignard tout sanglant qu'elle venait de lui plonger dans le sein. }e croyais voir une furie échappée de l'enfer , et je frémissais de tous i&es membres. Quand le corps fut posé, la tête tournée vers la trappe mobile qui couvrait le précisée , elle le poussa sur la ferappe, qui tédà aussitôt sous le poids, et j'entendis le corps qui totnbait, avec un bruit sourd, dans les abîme» intérieure de la montagne.

* ite fus tellement épouvantée de ce spectacle que je ne parvins pas sans peine k remotiter vers itia ciiambre , où je m'enfermai avec soin , car jt* ne croyais plus mes jonrs en sûreté prè& dffélène.

« Le lendêniaîn , elle fut étonnée de l'altération dé mes traits, dé nia tristesse; elle m'en de- HJânda la cause. Sentant la nécessité de dissimuler, je bégayai je ne sais quelle réponse; je prétextai une indisposition subite. Elle y crut ou feignit d'y croire. Quand elle fut sortie , je descendis dans le vestibule on salle des banquets. En vain elle avait cherché à enlever les traces

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(le sang qui en souillaient le pavé; il me sembla les voir «»core fumantes, les entendre me crier : Vengeance !

a Oh! oui, j'aurais \oulu venger à l'instant même la mort des trois braves si cruellement immolés; je ne pouvais plus voir la perfide sorcière qu'avec horreur. Mille projets de fuite se présentèrent à mon espiit ; mais je finissais bientôt par reconnaître qu'ils étaient inexécutables. C'est dans ces incertitudes, dans ces angoisses que je passai plusieurs jours.

« Un matin , cette femme eut encore l'audace de me dire qu'elle esprit m'amener, ce jour* là même, le plus beau des chefs de l'armée normande. Je parus recevoircetle nouvelle avec joie , et lui promis bien de prendre le costume le plus séduisant, d'employer près de lui tout l'art des courtisanes. 11 faut vous dire que, de tous les projets pour m'écbapper, que j'avais roulés dans mon esprit, voici le seul auquel je m'étais arrêtée : c'était d'avertir du danger qui la menaçait la première victime qui me serait encore présentée , de me mettre sous sa sauvegarde , d'en fair<e mon sauveur.

« Il est devant vous; le voilà , le jeune et gé-, néreux guerrier qui me fut présenté! Il vous, aura sans doute raconté comment je suis parve-

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nue à rarracber au plus grand des dangers.

Oh! si, insensible à mes prières, à mes cris, je l'avais vu s'avancer, un pas de plus, vers le goufTre ouvert sous ses pas, j'étais décidée, je le jure, à m'y élancer la première.

. «Maîntenaut, noble mère d'un héros, prononcez sur mon scH>t. Faut-^il accompagner la coupable Hélène au supplice , je suis prête. J'ai fait le mal , sans le vouloir , il est vrai ; mais , enfin, j'ai participé à des crimes, et je n'attends plus, dans la vie, ni repos, ni bouheur. »

Elle avait cessé de parler. L'assemblée resta quelques moments muette, et n'exprimait à Godiva que par des mouvements pleins d'intérêt , la. pitié qu'elle inspirait. Judith , enfin , prit la parole.

«Belle et malheureuse fille, dit-elle, une fa- « taie destinée semble avoir influé, jusqu'à ce «jour, sur tous les. événements de votre vie. a Vous êtes née d'une mère proscrite par son u époux; et, dans tous les pays où le sort vous « a jetée , vous n'avez guère vécu que dans le a sang. N'allez, pas vous croire pour cela l'objet «de la colère céleste. Les âmes faibles, pusilalanimes, admettent seules ces idées supersli- • lieuses, et perdent le courage que doit tou- « jours donner la vertu. Votre cœur est , je n'en

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« doDte pas , aussi pur que vos mains. Je tous d protégra^. Vous resterez paraiî nous, s

A ces mots , Adefinde pâlit ; une larme fortive a*néchappa de ses yeux. Saos doute elle reconnaissait aussi Hmiocence de Godtva ; sans doate die eût voulu que , pour avoir sauvé son amant, on lui accordât la plus brillante des récompenses; mais Godiva était belle! Adalbert , le recontiaissant Adalbert, pourrait la vmr, lui parler tous les jours ! . . . Ceitte idée la déchirait.

Judith , qui s'était tue un instant pour réfléchir, s'adressa de nouveau à Godiva :

« — Savez-vous si Godin a rendus Hélène les tablettes de votre m^%?

— n m'a dit plusieurs fois , répondit l'orpheline, qu'il en était, qu'il voulait en rester dépositaire.

— Cest bien là ce qu'il devait répondre, reprit Judith; mes soupçons à présent se changent en certitude. . . . Partout je retrouverai donc cet infâme prêtre abusant du pouvoir que lui donnent, sur un sexe aimant, ses beaux traits et son éloquence, couvrant ses vices du masque de la vertu , rachetant ses fiiiblesses par des crimes I toujours il m'apparaltra comme un iQgrat, un hypocrite, un perBde. »

Puis , se tournant vers Adalbert :

«— Mon fils ,il est important que la sorcière me

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révèle quelques secrets que je ne puis qu'entre- Yoir. Pourrez-Tous fair^ifférer son jugement et son supplice ?

— J'essaierai, ma mère : j'irai au camp ; et, h moins que sa tête ne soit déjà tombée sous le fer des bourreaux , je ferai conduire ici cette indigne femme , pour qu'elle ait avec vous un eatretien. »

Godiva se leva, alla baiser la main de Judith,, et lui demanda la permission de rentrer dans sa cbambre. Odilte, en la voyant passer, dit tout bas à Nitard :

« Elle est innocente, je veux bien le croire; mais, pourtant , si elle eût été une bonne chrétienne, se serait-elle montrée toute nue?. . . . â ! j'aurais mieux aimé mourir. ...»

Nitard répondit en souriant :

«Est-ce un si grand mal? Notre première mère ne se promeDait-elle pas sans chemise dans le paradis terrestre? »

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