PREFACE
Ce nouveau livTe de Simon Zagorsky, faisant suite à son remarquable ouvrage sur la République des Soviets, pourrait prendre comme sous-titre l'Histoire d'une faillite, ou l'Histoire d'une réaction.
C'est en effet l'exposé rigoureusement objectif, des efforts que fait en ce moment la République des Soviets, pour conserver le pouvoir politique, mais par le sacrifice en matière économique et sociale, de tous les principes qui on été sa raison d'être.
Pendant que Zagorsky réunissait les éléments de cette démonstration, je faisais à l'Université d'Oxford, une conférence sur le même sujet.
En la relisant il m'a paru que l'on ne devait y changer ou y ajouter que très peu des choses pour en faire la préface du savant ouvrage que j'ai l'honneur de présenter.
Si quelqu'un avait prédit, en juillet 1914, que, quatre ans après, les principaux chefs d'Etat de l'Europe continentale seraient des socialistes, les socialistes eussent été les premiers à n'en rien croire.
L'invraisemblable, cependant, s'est réalisé. Nous ne parlons naturellement pas de M. Alexandre Millerand, qui formula jadis le programme électoral du socialisme français ; mais c'est un ouvrier sellier, Ebert, qui a succédé à Guillaume II, un journaliste viennois Renner, qui remplaça les Habsbourg, et mon ancien collègue au Bureau socialiste international, Lénine, qui occupe, à Moscou, le Kremlin où vécut Ivan le Terrible.
D'une manière générale, d'ailleurs, au lendemain de la guerre, les socialistes étaient au pouvoir dans la moitié de
l'Europe; il y avait des socialistes au pouvoir dans l'autre moitié.
Mais depuis deux ans, les symptômes de réaction se multiplient. Un à un, les gouvernements d' « union sacrée » se désagrègent. Des blocs nationalistes se constituent. La République allemande fait songer à la République française, au temps de 1' « ordre moral », et, dans les pays alliés, depuis mon compatriote M. Paul Hymans, jusqu'à Lloyd George, les leaders, ou les anciens leaders du libéralisme font appel aux conservateurs pour barrer la route aux partis du Travail.
Qu'on relise par exemple ce que le premier Ministre d'Angleterre disait, à ses collègues, les députés de la coalition, au lendemain même du jour (24 mars 1921) où il justifiait, à la Chambre des Communes, l'accord anglobolchevik :
« Le danger militaire est aujourd'hui disparu, mais un € autre danger nous menace... Ce danger c'est le progrès « constant vers le pouvoir d'un nouveau parti animé de vues * du caractère le plus subversif. Il s'appelle aujourd'hui t travailliste ; au fond il est socialiste... Le sociaUsme comte bat aujourd'hui pour détruire tout ce que les leaders des t deux partis ont ouvré pendant des générations pour cons- « truire l'édifice social. Nos institutions, dont ils veulent t se servir comme d'un pont pour atteindre leur but, sont t menacées. Nos institutions parlementaires courent autant « de risques que nos libertés économiques. »
Je ne me propose pas de rechercher si M. Lloyd George ne s'exagère pas, ou n'exagère pas la puissance de l'advei^ saire qu'il dénonce et si la crainte de voir M. Henderson, ou M. Clynes, prendre le pouvoir n'est pas plus grande chez lui, que la crainte de les voir agir comme une force de destruction.
Il nous plaît, au contraire,|de reconnaître, que la démocratie socialiste est une force de destruction. Elle est une force de destruction parce que toute force qui s'organise tend à détruire, et ne peut s'organiser sans détruire les structures anciennes qui font obstacle à son développement.
« Die stOrende Lust ist eine schaffende Lust ».
Le poussin brise sa coquille. La plante qui pousse dans les ruines fait sauter la pierre vermoulue du vieux mur où elle a germé. Le socialisme par cela même qu'il grandit,
abaisse, élimine, détruit les institutions traditionnelles du monde bourgeois et ces destructions sont lécondes : elles rendent possible la réalisation de progrès nouveaux, le dégagement des forces politiques et sociales nouvelles.
Que l'on songe, par exemple, à ce que les socialistes ont fait pendant la guerre, en qui beaucoup avaient vu un dérivatif, et qui fut, au contraire, le plus formidable réactif pour la Révolution.
Certes, l'Internationale ne résista pas au premier choc, et ce n'est pas nous qui essayerons de dissimuler certaines défaillances, trop semblables à des complicités. Néanmoins, l'histoire impartiale dira que ce sont les socialistes anglais ou français, combattant les Puissances centrales, les socialistes russes, en renversant les Romanoff, les socialistes allemands ou autrichiens, en achevant les Hohenzollem et les Habsbourg, qui ont le plus puissamment contribué à la destruction des pouvoirs d'ancien régime ; et c'est la destruction de ces pouvoirs, en même temps que le détraquement du système capitaliste tout entier, qui a déterminé, au lendemain de la guerre, l'essor prodigieux de ces deux forces libératrices : l'organisation ouvrière et la démocratie politique.
Avant la guerre, on s'en souvient, l'Internationale syndicale comptait cinq millions d'affiliés au plus ; aujourd'hui elle forme un bloc compact de plus de 30 millions d'hommes.
Avant la guerre, l'Europe vivait dans l'ombre menaçante des trois grandes monarcliies mihtaires ; aujourd'hui, vingt trônes se sont écroulés ; il n'y a plus dans le monde civihsé que des républiques ou des monarchies parlementaires — je dirais volontiers des monarchies républicaines — et, de Londres à Vienne, de Paris à Berlin, il ne reste qu'un seul système de gouvernement, le gouvernement par le suffrage universel.
Les travailleurs ont donc obtenu, — au prix de sacrifices terribles, — ce « fragment de constitution » que Lassalle, il y a un demi-siècle, assignait comme but prochain à leurs efforts.
Mais ce résultat, que vaut-il au point de vue socialiste ?
Maintenant qu'il est acquis, on tend à le déprécier. Il arrive ce que constatait déjà Rabaut Saint Etienne, aux premiers jours de la Convention : « L'égalité politique
établie, les pauvres sentent bientôt qu'elle est affaiblie par l'inégalité des fortunes... »
Parmi les socialistes, les uns se bornent à dénoncer les influences ploutocratiques qui, dans les pays de faible organisation ouvrière, font de la démocratie une pure apparence. Ils proclament l'insuffisance, d'ailleurs flagrante, du système parlementaire. Ils mettent les travailleurs en garde contre cette illusion qu'un Parlement peut tout faire, sauf muer un homme en femme. Ils font une large place à l'action directe des masses contre l'inertie ou le mauvais vouloir des assemblées législatives.
Mais d'autres vont plus loin. Ils s'en prennent au principe même de la démocratie. Ils refusent les droits de citoj'en à ceux qui ne sont pas des prolétaires. Après avoir supprimé le vote piivilégié des bourgeois, ils prétendent établir le vote privilégié des travailleurs, élisants des Soviets, des Conseils d'ouvriers, de soldats et de paysans pau\Tes.Et,à ces organisations de classe, où la minorité des citoyens possède la majorité des suffrages, ils entendent confier la dictature, avec son corollaire indispensable : la terreur et la violence contre les ennemis mortels du prolétariat.
Qu'après la guerre surtout, pareil état d'esprit ait une puissante tendance à se répandre, il n'y a rien qui doive étonner.
Dans un pays comme l'Angleterre, où siège la « mère des Parlements », où le régime représentatif compte des siècles d'existence, où le sentiment démocratique est devenu pour l'immense majorité des citoyens, une seconde nature, on ne réalise peut-être pas assez ce qu'il y a d'étonnant, et aussi, de fragile, dans l'acceptation commune d'un régime fondé sur ces deux principes : le gouvernement à la majoritéy la représentation à la minorité.
Un professeur de mes amis, voyageant en Insulinde, s'efforçait un jour de faire comprendre à un rajah, son hôte, le mécanisme du système représentatif : les journées électorales ; le vote émis par les millions d'électeurs ; la transmission des pouvoirs — qu'il s'agisse d'un Conseil municipal ou du président des Etats-Unis — à quiconque obtient la majorité, ne fût-ce que d'une voix ; et, d'autre part, le droit des minorités ; la liberté de la presse, d'association ou de réunion ; l'action, enfin, des oppositions parlementaires,
qui discutent, critiquent, attaquent, et parfois avec violence, la politique gouvernementale.
A ce moment le rajah, que cet exposé plongeait dans un état de stupéfaction intense, interrompit pour dire : « Alors ces opposants, on leur coupe la tête ? »
— Point du tout. On recueille soigneusement leurs discours ; on les publie aux frais de l'Etat ; on assure même à ceux qui les prononcent, une indemnité annuelle à charge de la nation.
En temps normal, assurément, pareil régime peut fonctionner sans trop d'à-coups, bien que, de plus en plus, l'action directe tend à prendre le pas sur l'action parlementaire.
jNlais, dans les pays où le régime représentatif n'a pas poussé de racines profondes, et dans les moments où l'exagération des antagonismes de classes engendrent un esprit de guerre civile, il ne faut point s'étonner que beaucoup de gens ne pensent à peu près au sujet du régime parlementaire, ou de la liberté de la presse, comme le rajah du professeur Lapicque.
Tel, par exemple, Boukharine, ce communiste de gauche avec lequel l'opportunisme de Lénine s'est maintes fois trouvé aux prises dans ces derniers temps.
a La condition, écrit-il, que Kautsky et Cie mettent à aune révolution, consiste en ce que celle-ci a bien le droit « de dicter sa volonté à la bourgeoisie, mais doit en même « temps donner à la bourgeoisie la possibilité d'émettre ses « doléances au moyen de la liberté de la presse et d'une « assemblée constituante. Mais l'essence d'une révolution « c'est justement d'être une guerre civile et les classes qui « luttent à coups de canon et de mitrailleuses n'ont que faire « d'un duel d'éloquence à la Homère. La révolution ne dis- « cute pas avec ses ennemis, elle les broie ; la contre-révo- « lution agit de même... (1) ».
Cette observation finale, en somme, est un truisme. Toutes les guerres, civiles ou autres, ont le même effet : suspendre les institutions et les libertés du temps normal.
Aussi la véritable caractéristique de l'état d'esprit bolcheviste est ailleurs.
(l)Cit. par Kautsky, «Terrorisme et Communisme», p. 220.
Il ne consiste pas seulement à admettre qu'en temps de révolution, la dictature de la classe révolutionnaire s'impose — Engels et Marx l'ont toujours dit — mais que, si les circonstances s'y prêtent, cette classe peut faire une révolution, imposer sa dictature, réaliser, par le fer et par le feu, la transformation sociale qui doit l'affranchir, alors même qu'elle n'est pas unanime, et qu'en tous cas, elle ne représente qu'une minorité d'avant-garde.
Cet état d'esprit n'est pas nouveau.
On le trouve déjà chez Bakounine. Il a inspiré les «Réflexions sur la violences « de Sorel — ce catéchisme des syndicatistes révolutionnaires français. Il apparaît, dès 1905, chez Lénine, faisant l'apologie de la guerre civile, tout en déclarant qu'elle était impossible sans les plus affreuses destructions, sans la terreur la plus sanglante.
Mais le fait nouveau, c'est que, dans un pays de 120 millions d'âmes, se poursuit, depuis bientôt quatre ans, la plus formidable expérience de dictature minoritaire et terroriste.
Pour la première fois dans l'histoire, le suffrage universel avait élu un Parlement dont l'immense majorité des membres se réclamaient du socialisme : Trente-six millions d'électeurs, hommes et femmes, avaient voté. Les suffrages, suivant les chiffres cités par Lénine lui-même (1), s'étaient répartis de la manière suivante :
Parti bolcheviste . 9.02 millions 25 %
Mencheviks ; Socialistes révolutionnaires 22.62 — 62 %
Partis des prolétaires et de la bourgeoisie 4.62 — 13 %