millions
Cette assemblée avait été convoquée par les bolcheviks au lendemain de leur coup d'Etat du 25 octobre. La « Pravda >» leur organe central, l'avait annoncé en ces termes : « Cama- « rades, en versant votre sang, vous avez assuré la convoca- « tion, dans le délai fixé, de l'Assemblée Panrusse, qui peut « seule disposer du sort du pays. » On n'abandonna ce langage
(1) «L'internationale communiste», n° 7 et 8, nov. déc. 1919, p. 982.
que le jour où il fut certain que les députés bolcheviks seraient en minorité, malgré l'expulsion des cadets, malgré l'arrestation de plusieurs leaders socialistes révolutionnaires. La Constituante fut dispersée. Le lendemain, elle était déclarée dissoute « au nom des travailleurs », et le texte du décret motivait la dissolution en ces termes :
« Les classes travailleuses ont pu faire l'expérience que le « vieux parlementarisme bourgeois s'est survécu à lui-même, « qu'il est complètement incompatible avec le problème de « la réalisation du socialisme, que ce ne sont pas des ins- «titutions nationales, mais seulement des institutions de «classe (comme le sont les Soviets) qui peuvent briser la t résistance des classes possédantes et jeter les bases de la « société socialiste. »
Donc dans un pays où le prolétariat ne représente qu'une infime minorité de la population, on substituait à la volonté générale, la volonté affirmée ou présumée de ce prolétariat, que dis-je, d'une fraction de ce prolétariat, car les bolcheviks n'avaient avec eux la majorité des ouvriers que dans quelques grandes villes.
Ce premier acte consommé, tout le reste devait s'ensuivre.
Il fallait, d'une part, ou tenter de neutraliser la masse énorme des paysans, en adoptant le programme des socialistes révolutionnaires, pour qui ils avaient voté, ou il fallait, d'autre part — nous reprenons les expressions mêmes de Lénine et de Trotsky — écraser la résistance de la bourgeoisie, pousser à fond la guerre civile, briser la classe de l'ennemi, par la force et par la terreur.
On sait avec quelle énergie fanatique les hommes de la République des Soviets se sont engagés dans cette voie.
On sait aussi quels précédents ils invoquent pour la justification de leurs méthodes. Je ne sache pas qu'ils se réclament de Cromwell. Mais ce n'est certes pas sans raison, que dans la ville de Moscou, où, par une étrange contradiction, on a élevé un monument à l'humanitaire Jaurès — ce socialpatriote — se dresse la statue de Marat, le maniaque obstiné qui, pour assurer la victoire de la Révolution, réclamait exactement 260.000 têtes.
Je ne suis pas de ceux, en effet, qui contestent l'analogie des méthodes jacobines et des méthodes bolchevistes — toutes les dictatures de minorité se ressemblent — et ceux-là
auraient tort de condamner le bloc de la Révolution russe, qui acceptent et glorifient le bloc de la Révolution française.
L'une et l'autre ont aboli la monarchie, achevé de détruire le régime féodal et réalisé ce résultat essentiel de faire passer les terres de la Couronne, du clergé et de la nobles"îe, aux mains d'une paysannerie définitivement affranchie de servage .
L'une et l'autre, aussi, ont connu des épisodes monstrueux, des accès de folie sanguinaire ; les découpures de journaux avec lesquels Taine a écrit son histoire de la Révolution ressemblent à s'y méprendre aux faits divers bolchevistes du « Temps » ou du « Daily Mail », et, certes, les noyades de Nantes, les massacres de Lyon, les pratiques terroristes du Tribunal révolutionnaire ne le cèdent en rien aux pires violences des gardes rouges ou de la Commission extraordinaire.
Si les bourgeois qui glorifient Robespierre n'avaient pas d'autres arguments contre Lénine, leur position serait singulièrement faible. Les bolcheviks auraient beau jeu à leur répondre, s'ils étaient en mesure de prouver qu'ils ont réussi ; s'ils pouvaient établir que leurs méthodes de coercition et de terroiisation ont eu pour résultat, de fonder, dans le pays le plus économiquement arriéré de l'Europe, le premier Etat socialiste.
Mais c'est ici, précisément, que s'opposent, d'une manière absolue, les thèses fondamentales de la démocratie socialiste et du parti communiste.
Pour nous, comme pour Marx et Engels, il n'y a de Révolution socialiste possible que dans des pays arrivés à un haut degré de concentration capitaliste et industrielle, où le prolétariat forme la grande majorité de la population et où cette majorité prolétarienne, élevée à la pleine ccnscience de ses intérêts de classe par un long et opiniâtre effort d'éducation et d'organisation, conquiert, de gré ou de force, le pouvoir politique.
Pour les bolcheviks, par contre, ces conditions préalables ne sont pas nécessaires.
Même dans les pays où des paysans illettrés forment les neuf dixièmes de la population, où le procès de prolétarisation en est à ses débuts, où quelques grandes usines à l'américaine s'élèvent comme des arbres isolés, dans la jung'e
immense des entreprises industrielles, une minorité prolétarienne audacieuse peut, après s'être emparée du pouvoir par un coup de main, renverser et anéantir la classe capitaliste ; cela fait, elle doit « s'attacher les masses en satisfai- « sant révolutionnairement leurs besoins économiques essen- «tiels, au prix de l'expropriation des propriétaires fonciers « ou des bourgeois » se faire des alliés parmi les demi-prolétaires, ou les demi-petits bourgeois, et, avec leur concours, réaliser le communisme.
Il n'y a rien de tel, d'ailleurs, que l'expérience pour établir la valeur d'une thèse. Or, cette expérience, on prétend qu'elle est faite. Elle se poursuit, depuis 1917, malgré les difficultés et les obstacles sans nombre. Elle a, dit-on, victorieusement démontré au monde que la Révolution russe — le plus grand fait des temps modernes — n'est pas la dernière des révolutions bourgeoises, mais la première des révolutions socialistes.
Nous arrivons au cœur même du débat qui se poursuit, d'un bout de l'Europe à l'autre, entre les démocrates socialistes et les communistes.
Il faut bien le reconnaître, du reste, la poursuite de ce débat est rien moins que facile, faute d'une documentation satisfaisante, et, à ce point de vue le nouveau livre de Zagorsky est d'une première importance.
Si l'on veut, en effet, honnêtement chercher à se faire une opinion sur la République des Soviets, la première chose à faire c'est éliminer les neuf dixièmes des prétendus renseignements que nous apportent les tracts de propagande bolcheviste ou les informations de la presse et des agences bourgeoises.
Néanmoins, à ne prendre que les faits essentiels, les bolchevistes eux-m.êmes ne semblent pas se dissimuler que s'ils ont pu tenir, depuis quatre ans, écraser toutes tentatives de réaction monarchique, et, peut-être, creuser plus profondément le sillon de la révolution paj'sanne, ils ont, dès à présent, échoué, dans leur effort, pour réaliser par le fer et par le feu, des buts spécifiquement communistes.
Ce qui a fait leur succès, c'est d'avoir fait naître chez les pauvres une grande espérance.
Aux soldats, ils promettaient la paix, aux paysans, la socialisaliondes terres, auxouvriers industriels, le communisme.
Or, qu'est-il advenu de cette triple promesse ?
Nous ne parlerons pas de la paix.
Il faudrait être un grand pharisien pour rendre les seuls bolchevistes responsables de ce que la guerre persiste partout à l'état endémique.
Mais, d'autre part, doivent-ils s'étonner que leur violence ait appelé la violence, et peuvent-ils méconnaître qu'aujourd'hui dans toute l'Europe, il ne reste plus que deux pays avec des armées nombreuses : la France et la Russie ?
En septembre 1919, me trouvant en Géorgie, je poussais, du côté de Vladicaucase, jusqu'aux avant-postes bolcheviks. Quelques soldats en khaki, avec, sur leur casque de cuir, l'insigne des Soviets, montaient la garde. A nos questions sur ce qui se passait en Russie, ils répondaient :
— Nous ne sommes pas des communistes. Nous sommes des mobilisés.
Amère ironie des événements ; ceux mêmes à qui l'on avait promis d'être démobilisés les premiers, sont les derniers à ne pas l'être 1
Qui donc, plus nettement que Trotsky, d'ailleurs a reconnu la faillite de cette première promesse :
« Nous avons essayé — disait-il le 28 février 1919 — « de réaliser notre programme, en recrutant une armée de a volontaires, en faisant de la propagande et de l'agitation. « Mais il s'est trouvé, que c'était une bêtise... et nous nous « sommes vus dans la nécessité de créer une armée régulière. « Oui, nous reconnaissons que noire armée ne correspond pas « à nos principes, mais il n'y avait devant nous, aucune autre « voie pour conserver le pouvoir. (Les « Izvestia » du Comité « Exécutif Central. Février 1919). »
Voilà pour la première promesse.
Passons à la seconde.
Après leur coup d'Etat du 25 octobre 1917 (7 novembre), le premier acte des bolcheviks fut leur « décret sur la terre » expropriant totalement et sans indemnité les propriétaires fonciers-
C'est de cette façon, dit Lénine (1 ), que le prolétariat russe a conquis la classe paysanne, et l'a conquise, littéralement
(1) «L'Internationale communiste», nov.-déc. 1919, p. 922.
en quelques heures — c'est lui qui souligne — après s'être emparé du pouvoir politique.
Et, dans une de ces brochures que la Troisième Internationale répand à foison dans les milieux socialistes de l'Europe occidentale, on ajoute ce qui suit :
« Le Congrès des Soviets des ouvriers et des paysans du «25 octobre 1917, dans une réunion solennelle, a volé à la « presqu'unanimité le fameux décret du Conseil des Commis- « saires du peuple qui a établi la socialisation de la terre. « C'est une de nos œuvres les plus grandioses de la révolution « bolcheviste. »
Œuvre grandiose, assurément, car c'est le fait essentiel de la Révolution russe, comme la conquête du sol par les paysans, fut le fait essentiel de la Révolution française.
Si les bolchevistes ont pu durer, ils le doivent sans doute au décret du 25 octobre, qui leur valut — par crainte d'un retour offensif des anciens propriétaires — la neutralité plus ou m.oins bienveillante des masses paysannes.
Mais, si les grands propriétaires ont été expropriés, si la terre est passée aux mains des paysans, que reste-t-il à l'heure actuelle du décret relatif à la socialisation de la terre ?
Pour ainsi dire rien qu'un chiffon de papier 1
Qu'on veuille bien lire à cet égard le premier chapitre du présent livre.
Le passage des terres aux paysans s'est fait d'une manière chaotique, au hasard des jacqueries et des main-mises locales. Le m.orcellement des grands domaines a déterminé une régression de la technique agricole. L'expérience des « exploitations soviétistes » a été désastreuse. On a renoncé aux « Comités de la pauvreté paysanne » ; on s'efforce de limiter les réquisitions, de leur substituer l'impôt du ravitaillement et de revenir à la liberté des échanges ; bref, on ne songe même plus à contester que, dans le domaine agricole, la Révolution ne s'oriente pas vers le communisme, mais vers l'appropriation privée.
C'est dans un journal commimiste, dans 1' « Miimanité », de Paris, que Lebas le constate en ces termes :
« Les derniers restes du communisme primitif disparaî- «tront bientôt dans les villages ruGses et l'immense popu- «lation campagnarde sera composée de petits et de moyens « paysans pour qui la Révolution sera la grande bienfaitrice.
c parce quelle leur aura apporté la libération, avec la propriété « individuelle de la terre ».
Les soldats n'ont pas eu la paix. Les paysans ne veulent pas de la socialisation. Les prolétaires, du moins, ont-ils vu, ou voient-ils se réaliser le communisme ?
Ceci, naturellement, est la question essentielle.
Si les bolchevistes étaient parvenus à se concilier les populations rurales, en leur livrant la terre et si, l'expropriation des capitalistes étant consommée, l'évolution vers le communisme était en bonne marche, ils auraient incontestablement le droit de dire : Partie gagnée. L'avenir est à nous. Mais ici encore quelle différence, ou plus exactement qu'elle contradiction entre les promesses et les résultats !
Ce que l'on avait promis : le contrôle ouvrier ; non pas, bien entendu, le simple droit de regard, à la manière des mencheviks, mais le contrôle ouvrier, ainsi que l'entendait Lénine, c'est-à-dire la so\iétisation des entreprises, l'appel des masses ouvrières à un travail de création collective et autonome, la remise aux travailleurs de la direction de toute la vie économique.
Et, de fait, pendant les quelques mois qui suivirent la prise du pouvoir, on nationalisa, on soviétisa, on mit aux mains des groupements ouvriers, les grandes entreprises, les principales industries.
Mais le résultat fut « catastrophique ».
Dans l'administration des chemins de fer, par exemple, qui était le nœud vital de l'organisation économique, qui comptait dans son personnel l'élite du prolétariat russe, Krassine, alors Commissaire au Ravitaillement, donna, dans le journal même du parti communiste, « Pravda », le signal d'alarme :
« 1. L'administration actuelle des chemins de fer, ainsi que « les difficultés objectives crées par cinq années de guerre, « ont amené les transports à un état de ruine totale qui s'ap- « proche de l'orrêt définitif de toutes les voies de communi- « cation. »
« 2. Cette débâcle doit être attribuée non seulement aux t formes d'organisation et de méthodes d'administration « erronées, non seulement à la productivité amoindrie du « personnel, mais encore aux modifications fréquentes des « formes et des organes d'administration. »
« 3. La tâche qui nous incombe — le rétablissement des « transports dans une mesure qui suffise au moins à assurer « des rations de famine, et à l'industrie le combustible « et les matières premières — cette tâche ne peut être « résolue qu'à la condition d'un effort héroïque de toutes « les forces des transports. »
« 4. Ce travail doit être accompli im.médiatement, il n'y « a pas une heure à perdre, car il y va de la ruine de toutes les K conquêtes de la révolution. »
« 5. L'administration collective, en réalité irresponsable, « doit faire place au principe d'administration individuelle, « entraînant une responsabilité plus grande : tous, de l'ai- « guilleur aux membres de l'organe collectif, doivent fidè- « lement et expressément suivre toutes les instructions, « Il faut abroger les réformes et rétablir partout où c'est pos- « sible l'état de choses antérieur, rétablir et appuyer l'ancien « appareil technique aussi bien dans les centres que sur les « voies. »
Dans la plupart des autres industries, même celles qui étaient indépendantes du blocus, la situation était pour le moins aussi désastreuse.
Le premier livre de Zagorsky (1 ) — documenté en grande partie par des statistiques et des rapports officiels — apporte sur ce point des précisions irrécusables.
Aussi, pour échapper à l'anarchie, les dirigeants du parti communiste passèrent, sans hésitation, à l'extrême opposé : le travail obligatoire et la militarisation des ouvriers.
Il faut lire dans le célèbre rapport de Trotsky sur l'organisation du travail, l'extraordinaire tentative de justification théorique d'un ensemble de mesures qui ne fut pas autre chose en somme, qu'un effort désespéré pour échapper à la banqueroute économique (2) :
« Sans les formes de coercition gouvernementale qui conse tituent le fondement de la militarisation du travail — dit-il « notamment — le remplacement de l'économie capitaliste « par l'économie socialiste ne serait qu'un mot creux. Pourquoi
(1) Zagorsky. «La République des Soviets. »
(2) L. Trotsky. « Terrorisme et Communisme » ('Anti Kautsky), p. 175 et s. Paris — Bibliothèque communiste
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« parlons-nous de militarisation ? Il va de soi que c'est « uniquement par analogie, mais une analogie très signifi- « cative. Aucune autre organisation sociale, excepté l'armée « ne s'est vu le droit de se subordonner aussi complètement « les citoyens, de les dominer aussi totalement par sa vo- « lonté que ne le fait le gouvernement de la dictature prolé- « tarienne. L'armée seule (précisément parce qu'elle a tranché f à sa manière les questions de vie et de mort des nations, « des Etats, des classes dirigeantes) a acquis le droit d'exiger « de chacun une complète soumission aux tâches, aux buts, « aux règlements et aux ordres. Et elle y est arrivée, surtout « parce que les tâches d'organisation militaire coïncidaient « le plus avec les nécessités de développement social. »
Grâce à ces mesures, au surplus, on est arrivé à organisar, dans quelques centres, surtout pour les besoins de la guerre, un régime de travail — fortement centralisé et «taylorisé» — qui ne semble pas différer beaucoup de celui qui existait dans les usines de guerre, en France ou en Angleterre, en 1917 ou 1918.
Et, dans ce cas comme dans l'autre, la militarisation et l'obligation du travail paraît avoir les mêmes conséquences au point de vue de la production.
En visitant, un jour, les ateliers militaires belges, au Havre, j'ai recueilli un mot typique, qui en dit plus long que vingt volumes sur ce que l'ont peut attendre du travail forcé. Comme je demandais à un contremaître des forges, s'il était satisfait de ses hommes, il me répondit : « Oh 1 oui ! Ils travaillent comme s'ils n'étaient pas des soldats 1 »
Mais combien, à côté de ceux-là, travaillent « comme des soldats », c'est-à-dire le moins possible, et peut-on croire qu'il en soit autrement dans un pays comme la Russie, où la productivité ouvrière a toujours été faible, où l'anémie causée par une sous-alimentation chronique vient aggraver encore l'influence déprimante de l'obligation de travail ?
Aussi, ne faut-il point s'étonner que les délégués socialistes italiens, à leur retour de Russie, soient arrivés, malgré leurs sympathies bolchevistes, à cette conclusion désolante : n La seule égalité qui ait été conquise, c'est l'égalité dans l'universelle misère ». •
Les^ dirigeants bolchevistes, eux-m.êmes, en arrivent à
reconnaître que le recours à d'autres méthodes s'impose, pour sauver ce qui peut être sauvé de la Révolution russe (1 ),
Et rien n'égale le puissant intérêt de l'analyse faite par Zagorsky de leurs efforts dans ce sens.
Ils rétablissent, peu à peu, la liberté des échanges, et, comme de simples mencheviks géorgiens, ils se résignent à faire appel aux capitaux étrangers.
Le correspondant de guerre français, Ludovic Naudeau, a relaté dans le Temps son interview avec Lénine, où celui-ci expose entre autres ses intentions à l'égard des capitalistes du dehors :
« Nous proposons très sincèrement de reconnaître que nous « devons payer les intérêts des emprunts extérieurs et, « faute de numéraire, nous les payerons avec du blé, du pétrole « et toutes sortes de matières premières, qui, certes, ne nous « feront pas défaut, dès que nous pourrons travailler à peu «près normalement...
« Nous sommes décidés, aussi, moyennant des arrangements « qu'il faudrait préalablement discuter, à accorder des con- « cessions forestières et minières à des citoyens des puissances « de l'Entente, à la condition que les principes essentiels « de la Russie soviétiste soient respectés. Bien plus, nous « irons jusqu'à consentir, sans plaisir il est vrai, mais avec • résignation, à des cessions de territoire de l'ancien empire « de Russie à certaines puissances de l'Entente. Nous savons
(1) A ce point de vue, le livre de Lénine : a La maladie infantile du Communisme », est à lire tout entier. Lénine y apparaît comme le prince de l'opportunisme. Il morigène les communistes de gauche. Il ridiculise leur doctrinarisme. Il leur reproche de ne pas vouloir militer dans les syndicats ; de repousser toute action parlementaire. Rien de plus amusant, par exemple, que les leçons de tactique qu'il donne à la petite phalange des communistes anglais. Avec une astuce naïve, qui fit penser à la scène des « Neibelungen », où Mime, en termes très doux, annonce à Siegfried qu'il va l'empoisonner, il propose à ses amis britanniques de faire un cartel électoral avec Henderson, de lui prêter un certain appui parlementaire, de l'aider à prendre le pouvoir, afin de pouvoir mieux l'étrangler ensuite.
« que des capitalistes anglais, japonais et américains désirent a vivement de telles cessions. »
Après le bolchevisme anarchisant et le bolchevisme militarisant, nous en arrivons donc à la phase du « bolchevisme libéral ».
Mais, qui ne voit que ce bolchevisme libéral — contredisant un à un tous ses principes — n'a pas plus de chances de durée que l'Empire libéral des derniers jours de Napoléon III ?
Dès à présent, en effet, la Russie des Soviets se trouve morcelée en des millions de propriétés paysannes ; elle va être colonisée par des capitalistes anglais ou américains, qui paieront de meilleurs salaires que la bureaucratie des Soviets; elle commence, d'ailleurs, à subir nettement l'influence de cette nouvelle bourgeoisie de spéculateurs et de concessionnaires, plus ou moins camouflés en communistes, qui ont été les vrais profiteurs de la guerre civile ; et, dans pareil miUeu, lorsque les dictateurs de Moscou auront achevé de rétablir cette liberté commerciale qui est la négatiom même de leur système, ils pourront, peut-être, se maintenir au pouvoir avec ou sans Lénine, comme les Thermidoriens se sont maintenus après Robespierre ; mais la faillite de leur tentative de Révolution communiste sera complète, éclatante, irrécusable (1).
Au reste, la conscience de cette faillite pénètre, de plus en plus, la conscience des travailleurs.
(1) Le « Peuple », de Bruxelles, 8 mai 1921 :
« Comme c'était à prévoir, les nouvelles concessions des « communistes aux paysans et aux ouvriers entraînent « des conséquences sur lesquelles les bolchevistes n'avaient « pas compté.
« Le rétablissement du commerce privé dans des régions « limitées, autorisé dernièrement par les Soviets, a provoqué « une augmentation considérable des relations d'échange « entre les habitants des villes et les paysans, les premiers « offrant tout ce qui peut être échangé contre des vivres.
« Seulement, les limites des régions n'étant pas et ne pou- « vant pas être fixées, le commerce local devient général ; « cela permet aux spéculateurs qui, eux, ont de l'argent et
Les armées rouges peuvent écraser des révoltes ouvrières ou paysannes, refouler ou disperser les bandes armées qui cherchent, avant tout, comme à la fin de la guerre de Trente- Ans, à se procurer de la nourriture ; ils peuvent s'entendre avec les Turcs, envahir et dévaster la Géorgie, imposer le régime des soviets aux malheureux Arméniens : la dictature communiste ne s'en porte pas mieux ; la Troisième Internationale décline ; elle apparaît, surtout, comme un facteur de division et d'affaiblissement des forces prolétariennes.
Il y a, certes une âme de bonté dans les choses mauvaises.
Les leaders du bolchevisme peuvent égrener, contre nous, le chapelet monotone de leurs injures ; nous appeler des social-traîtres, déclarer, avec Radek, que, le jour de leur victoire, les Renaudel et les Jouhaux, les Heuderson et les Adler, les Branting et les Vandervelde, seront les premiers pendus.
Je ne crois pas que cela diminue en rien l'objectivité de notre jugement et la loyauté de notre effort pour faire au bolchevisme sa pail dans l'œuvre, malgré tout grandiose et féconde, de la Révolution russe.
On dit qu'ils ont fait de la Russie un chaos; mais ce chaos existait avant eux — causé par la guerre — et, d'ailleurs, ainsi que le dit Xietzche, il faut du chaos pour faire naître une étoile nouvelle.
Malgré ses erreurs, ses crimes et ses fautes, le bolchevisme a eu ceci de bon, qu'il a détruit, ou achevé, jusque dans ses racines les plus profondes, l'ancien régime autocratique.
«des marchandises d'offrir aux paysans, d'acheter à ces der- « niers en gros pour revendre en détail aux consommateurs « des villes.
« Cela n'a pas tardé, après un court moment de baisse, à faire hausser les prix plus encore.
« L'appareil gouvernemental, qui n'a rien à offir aux pay- « sans, est incapable de se substituer aux spéculateurs. « Quant à la coopération, elle aura besoin de beaucoup de « temps pour se remettre sur pied.
« Ainsi, ayant voulu améliorer un peu la situation des habi- « tants des villes, les bolchevistes ont restauré la liberté « inorganisée du commerce, ce qui, dans un pays presque « privé de produits, ne peut mener à rien de bon. »
Ce que ses prédécesseurs eussent fait, sans doute, mais n'avaient pas encore fait — donner la terre aux paysans — il l'a fait. Et, si l'on se place à un point de vue plus général, il a enlevé aux bourgeoiaies d'Europe cette sécurité qui était un des éléments de leur force ; il a, par son action et sa critique, exalté les espoirs du prolétariat ; il a mis en pleine lumière le mensonge de la démocratie bourgeoise, dominée par la finance et par la presse capitaliste ; il a achevé — après Hindenburg et Ludendorff — de mettre fin à cet optimisme béat qui comptait uniquement, pour transformer le monde, sur le réformisme et sur la paix.
Mais, d'autre part, et sur un point essentiel, l'expérience bolcheviste a été décisive dans un sens négatif.
Elle a montré, par ces échecs même, que l'on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf créer une société socialiste ou communiste dans un pays où tous les éléments de socialisation normale font encore défaut. (1)
Herzen le prédisait déjà dans sa dernière lettre à Bakounine, le Précurseur :
a Nous nous élançons en avant, à la suite du dieu inconnu « de la destruction, et nous trébuchons sur des trésors brisés, « roulant confusément avec la poussière et les ruines de toutes « sortes. Mais quand même la poudre ferait sauter le monde « « bourgeois », après que la fumée se serait dissipée et qu'on « aurait balayé les cendres, il reparaîtrait de nouveau, « modifié peut-être, mais toujours a bourgeois *. Pourquoi ? « Parce qu'il n'est pas fini, parce que, ni le personnel construc- « teur, ni la nouvelle organisation en sont suffisamment préparés ».
C'est à la formation de ce personnel constructeur, au développement de la nouvelle organisation, que le socialisme doit consacrer toute sa force.
A qui réclame, suivant le mot de Postgate, ancien scholar d'Oxford — « The Socialisme now » (Le Socialiste maintenant, le Socialisme tout de suite), (2) — il doit avoir le cou-
Ci) « The Bolchevik Theory ». London 1920.
(2) Appel de Marie Spiridonowa ; « Aux Ouvriers de l'Occident » (publié dans les a Temps nouveaux ») :
« Comme conséquence des guerres impérialistes et civiles, « et de la politique doctrinaire, absurde et criminelle du gou-
rage de répondre : Non pas maintenant, pas tout de suite, mais après la préparation nécessaire pour qu'il y ait accouchement de la société nouvelle, et non pas avortement.
Ceux qui, par des coups de force veulent que le socialisme ou le communisme naissent avant terme, ne peuvent être que des avorteurs.
Ceux-là seuls — dussent-ils quelque jour être contraints à recourir à la force — seront les accoucheurs du monde nouveau, qui auront eu la patience d'attendre que la Révolution soit mûre, que, par le fait même de l'évolution, le prolétariat ne soit plus la minorité, mais la majorité des populations laborieuses.
Cette patience, naturellement, n'est pas faite de passivité et d'inaction. Elle réclame un effort immense d'organisation
« vernement communiste, on voit le pays réduit à une situa- « lion désespérée :
« 1. Une désagrégation et une dispersion territoriales « complètes ;
« 2. Une désorganisation complète de l'industrie, le manque « de machines et de combustible, la diminution de la produc- « tivité du travail remplacée par la militarisation, une bureauce cratie mortelle de toute la vie économique, et un déclasse- « ment du prolétariat amenant sa disparition presque com- « plète de l'arène historique ;
« 3. Dans l'économie rurale une distribution inégale « des terres, suite du renoncement, à réaliser la socialisation « du sol, réforme agraire fondamentale ; décadence des exploi- « tations agricoles ; suppression artificielle de cette base « même de la vie économique paysanne qu'est la commune « rurale, suppression qui compromet son relèvement futur ; « les améliorations empêchées par la disparition du bétail « et des instruments, d'une part, et par celle de la minorité « consciente et active de la population agricole de l'autre;
« 4. En ce qui concerne le ravitaillement, les transports « et l'échange, le procédé qui consiste à obtenir des paysans, « à l'aide des baïonnettes, les denrées nécessaires, crée « entre la campagne et la ville des rapports radicalement « hostiles ; il fait de la seconde un parasite, un exploiteur «de la première. En même temps, c'est la désorganisation « des chemins de fer, le manque de relations entre les diverses
et d'éducation, en vue de préparer, par ralliance des techniciens et des ouvriers, la main-mise du travail sur les principaux moyens de production et d'échange.
D'autres peuvent se figurer que de telles conditions préalables sont superflues ; que la violence systématique suffit ; que le consentement réel des masses n'est pas indispensable pour les arracher à la servitude.
Plus que jamais, après l'expérience de la Révolution russe, j'ai la conviction qu'ils se trompent, et je répète, avec Jaurès :
« Celui qui compterait sur la faveur des événements ou les « hasards de la force et renoncerait à amener à nos idées « l'immense majorité des citoyens, renoncerait par cela « même à transformer l'ordre social. »
Emile Vandervelde.
« régions économiques, la disparition des échanges, des mar- « chandises et des produits, le règne de la spéculation clan- « destine aux prix démesurément enflés sur tous les objets de « consommation.
« 5. Au point de vue militaire, c'est une tension extrême « de toutes les forces du pays au service du militarisme ; « c'est le parti dirigeant revêtant un caractère patriotique « au milieu de l'indifférence totale des travailleurs, qui sont « poussés au front par la force des balles, des baïonnettes « et d' « expéditions de châtiment » rasant des villages entiers. »