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LA POLITIQUE AGRAIRE

§ 1. Les deux tendances.

Comme on le sait, le pouvoir soviétique avait lancé, au •début, le mot d'ordre : « toute la terre au peuple » et publié un décret sur la socialisation de la terre. Celle-ci fut déclarée propriété de l'Etat. Mais en fait, les paysans comprirent ce décret comme venant légitimer les actes par lesquels dès l'époque du Gouvernement Provisoire, ils s'étaient emparés des terres ayant appartenu aux gros propriétaires et à l'Etat.

Durant des dizaines d'années, depuis l'abolition du servage, les paysans russes avaient rêvé d'obtenir de nouvelles terres et souffert des entraves à la libre disposition de leurs lopins — entraves que leur imposaient la commune rurale et la responsabilité solidaire. Aussi commencèrent-ils par accueillir avec enthousiasme la politique agraire du pouvoir soviétiste qui, d'ailleurs, se présentait à eux sous un tout autre aspect que celui qu'avait en vue le parti communiste détenant le pouvoir.

Il faut dire que dans la politique bolcheviste vis-à-vis des paysans deux tendances nettement distinctes se sont toujours fait jour : l'une communiste, l'autre bourgeoise ■et capitaliste. La première fut appliquée, au début, non

par les social-démocrates, mais par les socialistes révolutionnaires de gauche (1).

En exposant les thèses du premier décret agraire (du 26 octobre 1917) au Comité Exécutif Central, Lénine avait déclaré : « D'aucuns disent que décret et instructions appartiennent aux socialistes-révolutionnaires. Soit ! Qu'importe l'origine du décret ? En tant que Gouvernement démocratique, nous ne pouvons ne pas tenir compte des revendications des couches inférieures de la population quand même nous ne serions pas d'accord avec elles... Que ce décret soit conçu dans notre esprit à nous ou dans celui des socialistes-révolutionnaires, l'essentiel n'est pas là. Il importe que les paysans aient la certitude de ce que les propriétaires fonciers n'existent plus, qu'ils peuvent résoudre eux-mêmes toutes les questions et disposer de la terre. »

Les instructions relatives au décret du 26 octobre 1917 énoncent ce qui suit : « Le droit de propriété privée sur la terre est annulé pour toujours. La terre ne peut être ni' achetée, ni vendue, ni donnée en location ou engagée, ni expropriée par quelque moyen que ce soit. Toutes les terres seigneuriales, d'apanages, du cabinet de l'empereur, des monastères, des églises, des majorats, communales, paysannes et autres, sont confisquées sans rachat, deviennent propriété nationale et passent à la disposition des travailleurs qui les cultivent. )>

Les socialistes-révolutionnaires de gauche estimaient comme indispensable la socialisation immédiate de la terre qui, à leurs yeux, impliquait non seulement l'abolition de la

(1) Les « socialistes-révolutionnaires de gauche » sont sortis du parti socialiste-révolutionnaire russe. Immédiatement après la révolution du 25 octobre-7 novembre 1917, ils adhérèrent aux bolcheviks. Afin de conserver leurs sympathies, Lénine les fit participer au pouvoir, mettant à leur disposition un certain nombre de portefeuilles, y compris et avant tout, celui de l'Agriculture.

propriété privée sur la terre, mais aussi la jouissance égale -de la terre d'après le principe de ce qu'on appelle le régime <ie travail.

C'est de cette idée que s'inspirent les premières mesures ■agraires du pouvoir soviétique.

Les instructions relatives au décret du 26 octobre 1917, «établissent les thèses suivantes :

« Art. 6. — Le droit de jouissance de la terre est accordé 3. tous les citoyens sans distinction de sexe, qui désirent travailler la terre eux-mêmes avec leur famille ou en association, et seulement dans la mesure où ils ont la force de la travailler.

Le travail salarié est interdit.

Art. 7. — La jouissance de la terre doit être égale, c'està-dire que la terre est répartie entre les travailleurs, suivant les conditions locales et les formes de travail ou les besoins ; les formes de jouissance de la terre doivent être ^absolument libres : par maison, par métairie, par commune, par artels, comme le décideront les villages et les agglomérations rurales.

Art. 8. — Toute la terre, après sa confiscation, est transmise à un fonds agraire populaire...

Le fonds agraire est soumis périodiquement à de nouvelles répartitions suivant les augmentations de population, l'élévation de la productivité et le perfectionnement de l'agriculture. En cas de modification des limites des lots, le centre du lot reste inviolable. «

La politique des socialistes-révolutionnaires de gauche revenait ainsi, en ce qui concernait la terre, au même état de choses qui avait existé avant la révolution. La terre cessait d'être seigneuriale. Elle passait aux paysans. Telle était la conquête de la révolution d'octobre. Cependant, la terre passait aux paysans en jouissance et non en propriété. Comme avant 1917, la terre demeurait propriété de la communauté rurale, du « mir ». Elle était soumise à des répartitions périodiques. Personne ne pouvait jamais

être certain de la durée de sa jouissance de la terre ni de la façon dont il pourrait en jouir. Si avant 1917, la communauté et le « mir » suscitaient une violente hostilité parmi les paysans ; si, auparavant, ces institutions entravaient l'activité du paysan sur la terre, étouffaient son initiative personnelle et empêchaient le développement de ses ins-- Lincts et de ses velléités de propriétaire, — on comprend qu'à présent aussi, les paysans russes ne pouvaient se sentir satisfaits puisque la terre était déclarée ne pas leur appartenir en propriété privée, mais appartenir à l'Etat qui pouvait à tout moment en disposer par l'intermédiaire de ses comités de département, de district ou de canton ainsi que par des sections agraires des soviets villageois.

Après avoir longuement rêvé de posséder la terre, les paysans ne pouvaient admettre l'idée de la socialisation qui avait trop de points de ressemblance avec l'ancien pouvoir du « mir » et de la « communauté. »

La jouissance égale, basée uniquement sur le travail du cultivateur, impliquait, d'autre part, un obstacle au développement de l'industrie agricole et à l'intensification de l'agriculture. Avant la révolution, la dilTérenciation au sein de la classe paysanne avait atteint des proportions considérables. Sur 4.954.144 exploitations paysannes des 19 départements de la Russie Européenne, 103.003 exploitations soit 2 % du nombre total, avaient recours au travail salarié et avaient un caractère déterminé d'exploitations capitalistes. Elles occupaient 127.000 ouvriers salariés, une moitié du nombre total disposant, en moyenne, d'un ouvrier par exploitation, et l'autre moitié d'au moins deux ouvriers par exploitation.

Le nombre d'exploitations aisées constituait, en somme, 10 % au moins du chiffre général ; environ 40 % étaient de petites exploitations agricoles, tandis que la moitié de tous les ménages paysans manquaient de terre, de semences et de chevaux.

La répartition des terres se trouvant en la possession

privée des paysans, présentait vers 1914, le tableau suivant (1) :

Total des propriétés paj'^annes privées

Pourcentage relativement au nombre général des propriétés privées

Quantité de terre appartenant aux paysans

Pourcentage relativement à l'ensemble des propriétés foncières.

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