ANTONIN LAVERGNE
La production d'une époque a toujours quelque chose de confus, d'anarchique pour les contemporains. Ils voient mal, ils distinguent mal ce qui se passe autour d'eux, car à regarder n'importe quoi de trop près, seuls les détails nous frappent et non
L'ensemble. Il faut un certain recul pour que tout s'ordonne, pour que les beaux arbres d'une forêt et les belles cimes des montagnes nous apparaissent dans tout»- leur hauteur et dans toute leur splendeur.
Or, ce recul nous manque pour bien juger de L'oeuvre littéraire de notre temps. On devine, on entrevoit quelques aspects, mais ne risque-t-on p.<» de donner a tel détail qui attire et séduit une importance qu'il n'a pas en réal
Il semble bien que Le roman soit actuellement en pleine évolution. Je ne dirai point qu il es1 devenu ou tend a devenir « social », car ce mol trop
gue ne signifie rien ,i mon a vis. Mais il est porté à étudier d'autres milieux, «i autres mondes que ceux où non- conduisaient qos prédécesseurs, I vie simple, la vie inquiète et grondante des foule-, la vie douloureuse et résignée des humble- «pie les grands romanciers d autrefois ue p< ignaient que par exception, me paraissent devenu- aujourd'hui l'objet de Bon attention singulière et te sujet d« bou observation presque exclusive. Grâce .1 quelle» influée étrangères et même politiques? Contentons-nous d'admettre que ces influences existent. Mais vouloir Les d< terminer et Les pn ous entraînerait trop
loin et L'on a assez écrit Là-dessus pour qu il Boit inutile d'y insister. Il sied cependant de faire cette simple remarque : c est qu'un nombre plus ou moins nd -I 1 cri vains, de romanciers actuels, Bont d'origine modeste, paysanne même, et qu'ils <mt, sincèrement on peut-être par pose, non la honte h
L'orgueil de cette humble origine. Hun d'étonnant
que ceux-là nous racontent ce qu'ils ont vu ou souffert. N'est-il pas à craindre, comme le prétendent certains, qu'ils soient entraînés à en abuser, en épuisant leur sujet ou en s'y complaisant trop, comme naguère leurs devanciers ont abusé en ne nous parlant que des hautes classes sociales dans des œuvres où la question du mobilier, des vêtements et des dessous tenait une aussi grande place que la psychologie exaspérante de leurs héros d'exception, aux âmes compliquées en apparence?
Que le roman s'éloigne de ces psychologies de salon et d'alcôve et, par suite, des pornographies longtemps florissantes qui en découlèrent et qui s'obstinent tant bien que mal à durer encore, c'est un fait certain.
Il est, je crois, nécessaire et curieux de Constater aussi la disparition des écoles, des petites chapelles. Il fut un temps, pas très lointain, où l'on ne rêvait, où l'on n'entendait parler que fondations d'écoles et de manifestes. Etre chef d'une école ou, au pisaller, faire partie de l'une d'entre elles, c'était chez le débutant l'unique souci, le grand désir d'où naissaient tant de jeunes revues, jolies feuilles blanches de papier qui duraient ce que durent les jolies feuilles vertes des arbres, une saison. Ce temps-là est bien passé. L'effort littéraire s'individualise; chacun œuvre dans son coin et, s'il a du talent, ne se soucie guère de ce que fait son voisin, tout en subissant cependant et inconsciemment, comme lui, les mêmes influences d'idées et de sentiments particulières à notre époque.
Ht c'est tant mieux, car rien de plus dangereux que tes < coles où l'on dogmatisait et excommuniait tour à tour. Le chef avait peut-être parfois quelque originalité. Mais les autres, ceux qui lui emboîtaient le pas, n étaient que trop souvent un troupeau servile de pâles imitateurs travaillant, non d'après leur expérience personnelle et leur vision directe de la vie, mais il après «les rengaines et des formules étroites et vides donl ils se grisaient.
.!<• crois que la plus belle qualité de l'écrivain et en particulier du romancier est la sincérité d'où naissenl toute émotion, toute beauté, tout art enfin. Donc peindre les milieux et les gens qu'on connaît bien, c'est-a-dire ne jamais rien faire de chic, partir toujours de la réalite vivante et forte, émue et émouvante, inépuisable et innombrable, el oe perdre jamais contact avec elle, avoir et exprimer chacun
»!i plus ou moins fine, plu- OU moin- profonde des êtres et des choses parmi lesquels on a i dan- ce Bens que te souhaite et qu'il me sembh que le roman évolue.
.1 ai parlé d'écoles tout a l'heure, Bans Bympathie ni regrets. Est-ce a dire pourtant qu'il n'y a pas de groupement- possibles, répondant a certaines afliuités entr< ins? J aurais d'autant plus mauvaise
î le nier que j appartiens a un d roupes
qui n'a sûremenl pas l'étroitesse dogmatique ni 1rs travers puérils reprochés jun petites chapelles. 11 -ii des Cahier» de l<i quinzaine où, grâce a leur inlassable et admirable fondateur. Charles Péguy, bien de mes amis et moi avons trouvé a nos débuts
le bon accueil que nous sollicitions en vain des éditeurs. Là, ni chef ni formules lyranniques, liberté pleine et entière pour tous. D'où des œuvres diverses et dissemblables, correspondant à des tempéraments divers et dissemblables.
Près de Péguy, qui vient de se révéler au grand public par sa Jeanne d'Arc, si déconcertante d'abord mais si belle et géniale, c'est Romain Rolland, puissant et savoureux romancier, ce sont les frères Tharaud, conteurs merveilleux et impeccables, c'est Emile Moselly, peintre admirable de la vie lorraine, et puis tant d'autres qui n'ont qu'un trait commun : la sincérité, cette probité de l'écrivain.
Enfin, s'il est impossible de ne pas avoir, parmi ceux qui vous précèdent, des préférences, c'est-àdire des admirations, il ne faut pas demander à ces maîtres que l'on aime des leçons à imiter, ni un programme à suivre. On doit les admirer d'avoir réalisé pleinement leur œuvre propre, comme on souhaite réaliser la sienne. Un livre comme La Vague Rouge de Rosny aîné, par sa sincérité, sa profondeur d'observation, sa haute valeur artistique et aussi par tout ce qu'il résume et contient de la vie et de l'histoire populaires de ces dernières années, un tel livre est digne de toute admiration et grande sera son influence sur l'évolution actuelle du roman. Mais, quelles qu'en soient la puissance et la beauté, il enseigne surtout qu'il faut demeurer toujours soi-même, regarder et voir la vie avec ses propres yeux et non à travers les œuvres même des plus grands, ne parler jamais, en un mot, que de ce que l'on connaît fort bien.