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CONCLUSION

J'avais demandé aux jeunes romancier- Dans quel sens vous apparait-i! que l'évolution du roman 6e produit et dans quel sens -ouhaitez-vous qu'elle se produise? » Une trentaine d'entre eux m'ont répondu qui, sans doute, avaient quelque chose à dire. Je me félicite de leur en avoir fourni l'occasion.

On nOUS avait prédit un renouveau du roman d'imagination ou d'aventures. Aucun de mee correspondants n'y fait allusion. Montfort, ftprèf M. m îel Schwob, semble entrevoir « un roman d'aventur- !8 dans le sens le [)lus large du mot, le roman des cri du monde intérieur et extérieur. Mais ce romanla ne sera certainement pas d imagination

Le roman continuera donc d être réaliste. Il réaliste, il sers une étude réridique < i désint ressée de la vie — ou il ne sera pa- Les phénomènes considérés objectivement, voils son domaine. H

décidé à n'en point sortir. « Rendre la vie, toute la vie! » s'écrie Emile Moselly. « Je voudrais que la nouvelle école de romanciers fût positiviste », dit Canora. « Le goût, cette qualité si rare, constate Jean Viollis, semble revivre. » Plus de sincérité, plus de simplicité, plus de robustesse! » exige René Benjamin. Jeanne Landre affirme que « le romancier doit être un observateur et un artiste ». Et Lucien Daudet : « Peindre les choses et les gens tels qu'on les voit. » Et Lapaire : « Le véritable but du romancier est de peindre ia vie telle qu'elle est... »; Albert-Emile Sorel : « C'est toujours la connaissance de l'homme intime qui hante les romanciers; ils le font paraître dans un décor copié sur la réalité, avec son idéal, ses défaillances et ses ambitions. » Ducoté : « J'écris des romans d'observation avec le souci constant de la vérité et une aversion profonde pour le romanesque. » Edouard Quet : « De cette transformation plus ou moins consciente de l'esprit de l'écrivain, il en résulte une transformation du roman qui est, semble-t-il, philosophique et scientifique à la base, débarrassé des dissertations et de la rhétorique, moins romanesque peut-être qu'autrefois, mais plus réel; les personnages y sont des hommes et des femmes vrais n'ayant d'autre relief que celui de leur existence quotidienne. » Antonin Lavergne : « La vie simple, la vie inquiète et grondante des foules, la vie douloureuse et résignée des humbles que les grands romanciers d'autrefois ne peignaient que par exception, me paraissent devenir aujourd'hui l'objet d'une attention singulière et le sujet

d une observation presque exclusive. Robert ll.mdau : « C'est dans le sens de l'observation de plus en plus méthodique de la réalité que parail s'accent ii*- 1- l'évolution de la nouvelle littérature. El Ramuz : « Allons a une p ésie qui ne soit pas le contraire de la vie mais la vie même, élevée au style. »

Ce fut la doctrine de Balzac, d< lhal, de

Flaubert. I! n y en a pas '1 autr< - Elb est la définition même du roman, i Un r«>m.iii. disail Stendhal <jui n'aimait pas les métaph< est un miroir qui

se promène sur une grande route. Le roman,

dit Paguet, c'est la vie ' El Montfort que j'ai

plaisir a citer, écrivait récemment, complétant

;uet : « Cette faculté de donner la vie ï des persorr esl infiniment mystéri C'est une

faculté de révertout «'vrille et de pouvoir écrire rêve. Le roman esl d'abord la vie rêvée; il est ensuite la gérée ; il est la lion, a l'aide mots, d'un rêve vrai.

La production contemporaine tend - nformer d<- plus en plu- a cette définition.

Entendons-nous bien. A propos de l'évolution actuelle 'in r< »man, <l ■ ains que j ntei ro-

ont «tu devoir étendre leur examen aui récits policiers, aui publications pornographiques, a toi les entreprises de la Librairi et du journal , lesqu< \ enl de la pathologie . d<

toire des mœurs, de la correctionnelle, de tout, excepté de la littérature... Or, il n'est ici question que de littérature...

Le roman littéraire peut se distribuer en deux genres capitaux : le roman psychologique qui est la peinture des individus, et le roman social qui est celle des collectivités. Du premier participe le roman philosophique ou idéologique, et du second le roman de mœurs et le roman historique. Les genres faux — le roman à thèse et le roman d'art — doivent être condamnés et exclus. Il est inutile de nous expliquer sur le roman à thèse. André Gide a dit, dans la préface de V Immoraliste : « En art, il n'y a pas de problème dont l'œuvre d'art ne soit la suffisante solution », et c'est le mot définitif. Pour le roman d'art, je voudrais répondre brièvement à M. Gabriel Faure.

« Ne croyez-vous pas, m'écrit l'auteur de L'Amour sous les Lauriers-Roses, qu'il y a place pour le roman qui ne songe qu'à divertir le lecteur, à lui faire quelques heures agréables, en lui racontant, dans la meilleure langue possible, une histoire véridique ou non, dont le principal intérêt est dans le beau décor d'art ou de nature qui l'enveloppe? La vérité est que cette forme n'est autre chose que celle du romantype, du roman simplement... roman, qui ne veut ni combattre, ni convaincre, ni même instruire, mais seulement divertir. »

Sans doute, la pensée de M. Gabriel Faure dépasse les mots qu'il emploie. Il serait navrant qu'une forme d'art à laquelle un Flaubert voua sa vie et qui a

produit des œuvres comme Le Lys rouge ou Bru^esla-Mvrtc — je cite des noms et des titres dont M. Gabriel Faure se réclame — n'eût pour fonction que de nous divertir. Mon très distingué correspondant veut dire mieux et plus. Mais quoi? Que le roman doit, en quelque façon, remplacer la peinture et se confondre, par certain- côtés, avec la littérature de voyage? Personne ne l'admettra. Si dans Bruges-la-MorteYintérèt descriptif surplombe L'action psychologique, la célèbre nouvelle de Rodenb.i<-li n'en est pus un modèle plus digne d'être imité. Et M. Gabriel Faure ne me donne-t-il pas raison par D propre exemple, lui qui. abandonnant l'affabulation romanesque pour le consacrer à la description pur»-, vient de publier coup mit coup trois admirables livres de voyagt s

Parce qu il refuserait désormais de -<• subordonner au tourisme, à la médecine ou à la politique, le roman contemporain n'y perdrait rien. Son champ n'en serait pas réduit. Il B'étend, ce champ, a l'infini. 11 n'a d'autres limites qu*' celles du monde \i-ibl<- et du monde invisible.

Aussi j<- me refuse i partager l.i réprobation manifestée par plusieurs écrivains, qui m'ont répondu,! 1 égard du roman d'amour, du roman ■ parisien <li- roman mondain. L'adultère lui-même, comme action romanesque, ne me répugne pas i<-llement. Il d est pas sûr que tout ait été écrit a son

sujet. En tout cas, l'adultère pratiqué en 1910 diffère probablement de celui qu'on cultivait il y a vingt ans. Les mœurs ont évolué et avec elles se sont transformés les sensibilités, les caractères. Or, l'adultère est bien le conflit à la fois psychologique et social qui met le mieux en valeur ceux-ci et celles-là. Les romanciers de demain auraient grand tort de renoncer à l'adultère. Qu'ils attendent, pour ce faire, l'abolition du mariage !

Mais voici que M. Paul Reboux, abominant l'adultère en particulier et les mœurs françaises en général, souhaite voir ses confrères s'adonner à « l'étude d'une âme étrangère. Nous nous connaissons trop. » Si nous nous connaissons si bien, tant mieux pour nous! Mais que nous nous connaissions trop, je ne le crois pas. Et si un certain nombre de jeunes écrivains ont le goût et les moyens de séjourner à l'étranger assez longtemps pour pouvoir se livrer à la psychologie exotique, tant mieux pour eux et tant mieux pour la littérature française! Mais que les autres cessent pour cela d'écrire, on ne doit pas le désirer.

Eugène Montfort a précisé en termes excellents les particularités principales du roman contemporain. Je regrette seulement qu'en signalant un retour sensible au romantisme, il ne l'ait pas déploré. Il est vrai que ce romantisme est dans la forme presque uniquement. Louis Bertrand, avec tout son lyrisme,

demeure un puissant réaliste, le plus puissant, peut-on dire, de nos réalistes. A mon avi<. le romantisme es1 mort, et bien mort. Qu« le réalisme, en voie de se renouveler, lui emprunte quelques procédés, le mal, en somme, n'esl pas grand.

Donc, le réalisme règne, el pour longfc mpa encore, car il Bemble <jii il aille se perf< ctionnant. El je me permettrai, peur terminer, de repérer du point de vue auquel personne ne s'est encore arrêté et d'où révolution actuelle du roman apparat! avec une i teté singulii

Qu'on se rassure, je ne propose ni un»* théorie

nouvelle ni une formule inédite. (Je n'est pa-> que je juge nocives théories et formula si «1 abord que

je crois emore fécondes celles ;i nous transmi par coi s; c'est ensuite que je n'en ai pas de

meilleure- .1 leur substituer.

Mai^. .1 propos du réalisme, on entend souvent dire : • Qu'est-ce que la réalité, qu'est-ce que la vérité? V a-t-il, en .trt. des vérités purement <>bj tivrs.' M.» férité, a moi. est-elle nécessairemenl

identique a votre vérité, à VOUS ' si non, de quel

droit revendiquez-vous, en faveur de votre petite vérité particulière el contingente, les pr<

<ie 1 Absolu

te objection fut prés» utée .1 maintes repi aux naturalistes. Ce o e-t p.i- ici le lieu de Is discut- r. Bile contient tout le malentendu Burgiau wx" su de

entre le producteur d'art et le consommateur et que détermina l'avènement de la liberté dans tous les modes d'expression artistique. De là naquit la « haine du bourgeois ». L'écrivain, tout plein de sa vérité personnelle, mit son honneur à imposer cette vérité si belle, si rare, à la masse des lecteurs. Il n'y réussit pas du premier coup. Il échoua même parfois complètement, et je pense ici aux Goncourt, à Becque, à Villiers. Zola, pour des raisons spéciales, atteignit vite au succès que Flaubert ne connut qu'à moitié. D'autres écrivains, au contraire, soit que leur vérité personnelle fût trop pauvre, soit qu'ils préférassent des satisfactions d'ordre moins élevé, se livrèrent et se livrent chaque jour à la tâche d'exprimer la vérité la plus commune, la plus courante, la plus médiocre, la vérité collective des cent mille clients d'esprit moyen qui les font vivre, et je pense ici à Octave Feuillet, à Marcel Prévost... Leur méthode ne saurait être améliorée. Depuis longtemps, elle a atteint, si j'ose dire, son maximum de rendement. Leurs successeurs n'auront qu'à les copier.

Mais les premiers, ceux qui ont déjà pris place dans l'histoire littéraire, et qui nous ont transmis leur vérité triomphante, en ont-ils épuisé pour euxmêmes toute la vertu? Ne nous reste-t-il, après Maupassant, rien à dire sur la vie et la mort, la tristesse et la joie d'aimer; après Zola, rien à décrire des mœurs ouvrières et paysannes; après Daudet, rien à glaner dans le pittoresque quotidien des existences bourgeoises, bohèmes et mondaines; après

Barbey, après Huysmans, après Yilliers, rien à creuser dans l'angoisse métaphysique?

La génération nouvelle a déjà répondu par des œuvres. Elle s'est extériorisée énergiquement. Elle a objective à fond. Les jeunes romanciers se sont penchés plus bas que leurs atnél vers la matière humaine. Moins coquets, moin- préoccupés de plaire, d'étaler les séductions de leur sensibilité individuelle, d exhiber leur vérité aux yeux d'un public habitue maintenant aux surprises et trop enclin sans doute à se tromper sur la véritable originalité, ils ont soupçonné qu'une troisième vérité importait avant le- deux autres et que cette vérité, c'était celle des êtres qu'ils étudient. Ils -e bob! efforcés de ne plus peindre le monde, la vie, en fonction d'euxmêmes ou de leurs lecteurs, mais en fonction des personnages que leur fiction anime. Ils ont tenté de reconstituer 1 atmosphère propre à chacun de leur héros; ils sont allés au-delà des actes, des paroles et des sentiments, ils sont allés jusqu'à la sensation intime, jusqu'au subconscient. Et tout le reste n'a été pour eux que littérature : ils l'ont dédaigné. Ils ont répudié la vision artiste t, le I tableau de genre . . Poussant le dogme de l'impassibilité cher à Flaubert jusqu'à SOS extrêmes cou quences, ils se sont expereonnaUeét autant qu'ils ont pu. Et c'est ce qui nous a valu ces œuvres profondément émouvantes qui s'appellent : Le /'ère Perdrix, La Turque, Monsieur le Principal, et tant d au i

Cette évolution n'en est qu à ses débuts et a peine

ceux dont elle est l'œuvre ont-ils eu le temps d'en prendre nettement conscience.

Dépouilla de toute « sociologie », et de tout « art », renonçant à la « thèse », et au « paysage », le nouveau roman se bornera à établir les réactions réciproques des hommes et des milieux. Comment souffre, se réjouit, vit et meurt notre prochain, les secrets de son existence intérieure que lui-même souvent ignore, sa sensibilité, ses façons de voir et d'exprimer, sa conception de son monde et du monde, voilà ce que nous attendons que les romanciers de demain nous révèlent. Par là le roman remplira le rôle le plus noble; il ne sera plus une leçon de médecine, de peinture ou de morale : il sera une leçon de vie.

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