‹ L'Évolution actuelle du romanChapitre 21 sur 22 · ALBERT-ÉMILE SOREL · texte numérisé non relu

ALBERT-ÉMILE SOREL

Vous voulez bien me demander de vous dire « dans quel sens il m'apparaît que l'évolution du roman se produit et dans quel sens je souhaite qu'elle se produise ». Votre question m'embarrasse : puis-je rester impartial? En essayant de répondre à la première partie de votre interrogation, ne vais-je pas subir l'influence de mes préférences personnelles?

Il me semble que les romanciers contemporain-; ne se montrent pas indifférents aux idées qui inté- :t la pensée publique et qu'ils ont le -ouci d'ajouter leur effort à l'œuvre sociale de leur temps. Le roman e-t un récit; il est aussi li lune

époque et il e-t provoqué par le mouvemenl de la lé. L'imagination Bubstitue aux événements - ane fiction destinée a rendre vraisemblable le vrai i i a intén sser -.ni- avoir la prétention dogmatique d'instruire. Un livre qui ne serait que la reproduetion exacte des faits participerait davantage du journalisme que de l'histoire et risquerait rdonné. D'autre part, les aventures, même ingénieuses, sans relation avec ce que nous voyons autour de non-, ne pourraient que nous divertir superficiellement. Ainsi, l'étude de- mœurs, îiea et habilemenl agencées, nous a donné le roman policier, qui tente de remplacer le roman

dit populaire.

I.' - auteurs psychologues » ont suivi la même évolution. Apr< - ses subtiles et profonde- investi* gation- dans la conscience individuelle, M. Paul Bourget a décrit les passions et les conflits d'un groupe de personnages qu'il a vu évoluer. Il ne soutient pas de thèse pour cela, même -i ses tendances personnelles prédominent instinctivement. Dans un ordre d idées bien différent, une admirable œuvre comme La Vague H de M. J.-H. Kosny

aîné, nous révèle i quel point s'est élargi le champ psychologique el social de la ?ie populaire

||. Paul Adam. OS peintre vihrant des foules, aborde,

dans Le Trust, des problèmes internationaux. Enfin, je vois dans Le Soldai Bernard, de M. Paul Acker — cet écrivain concis, spirituel et naturellement élégant — le souci de transporter dans un sujet accessible à la masse, une analyse de sentiments puissants et d'idées qui couvent dans les intelligences et que la conscience nationale fait éclore.

Pour étendre leur horizon, les romanciers n'entendent sacrifier ni leur méthode ni leur art. C'est toujours la connaissance de l'homme intime qui les hante; ils le font paraître dans un décor copié sur la réalité, avec son idéal, ses défaillances et ses ambitions. Mais seule une composition serrée, qui mène le récit de crise en crise et le conduit à une conclusion logique, peut réussir à captiver l'attention du public.

Je souhaite vivement que les auteurs découvrent une inspiration féconde dans les mœurs de leur époque. La « classe bourgeoise » me semble destinée à retenir plus particulièrement leur attention, avec ses drames obscurs et souvent cruels de l'existence banale et les ridicules de ses préjugés et de sa pusillanimité. Il faut, néanmoins, y prendre garde, et pour être de son temps, ne point se laisser ensevelir sous les « documents humains » : nous sommes menacés par la confusion des idées et par la sécheresse qui vient du manque d'imagination. Pour désirer une concision limpide et pour supprimer les développements inutiles, il ne convient pas d'exclure la poésie qui explique l'homme et qui achève sa pensée. Avant tout, l'écrivain doit être sincère avec

lui-même. Au surplus, il n'est point d'un artiste de se déclarer ou non systématiquement « pour jeunes filles » : la nature conserve sa place de choix. Cette épuration voulue me parait être aussi fausse pour la forme que la thèse l'est pour la conception d'une œuvre; ce procédé est factice. Les romanciers ne sauraient trop s'attacher à la culture de la langue française; elle exige cette grâce spontanée qui n'existe pas sans la grâce de l'iii-

Accordons-nous, surtout, un peu de crédit. Tout art réclame un apprentissage et celui-ci est très complexe : il est fait d une longue patience. Combien de jeunes hommes ont écrit leurs premières pages en y jetant péle-méle le trop-plein de leur cœur et ne sont arrivés que par de lentes étapes à découvrir le sens de leur vocation? D ailleurs, les maîtres sont toujours là pour nous montrer la voie : Flaubert, Maup&ssant, Alphonse Daudet ou Fromentin, et le plus grand, le maître de tous : Balzac.

JEAN VIOLLI S

Kles-vous sûr que léfl jeunes écrivains aient intérêt

à trop savoir d avance ce que seront leurs romans

futurs? Kt ne ( raindriez-vous pa< qu'en Be mettant

maturément d'accord Mir une tendance, iU ne

risquent de s'abuser sur leur véritable orientation?

Je croi^ plutôt que Cette ■ évolution du roman i

qui se dessine, est le résultat d'un travail de comparaison et de recherches, travail obscur, en tout cas forcément individuel et qui, pour l'instant, gagnerait à ne pas se fixer en formules trop exclusives, car il n'est pas encore au point.

Chacun s'inquiète, examine, réfléchit, va de-ci, va de-là, selon ses inclinations et ses préférences. Y a-t-il une direction commune? Nous verrons cela dans quelque dix ans. Je le souhaiterais. Mais avant ce désir, si vif soit-il, il faut faire passer le non moins vif souci, de ne pas compromettre une opération délicate par une hâte inopportune.

A peine peut-on se risquer à dire, d'ores et déjà, que ni les maussaderies naturalistes, ni les subtilités de l'égotisme barrésien, ne semblent satisfaire les romanciers de notre génération. Composer n'est pas plus accumuler avec mauvaise humeur des feuilles d'inventaire, qu exciter par des titillations continuelles une sensibilité fatiguée. Un jeune auteur, s'il ne sait pas toujours exactement ce qu'il va faire, possède quelques fortes méfiances. Il se tient à l'écart de Zola et de Barrés, comme position générale. Quant au reste, il se doute, par exemple, qu'on ne doit pas écrire comme les Goncourt ni comme Paul Adam.

C'est déjà beaucoup. Attendons des œuvres pour en savoir plus.

Mais ayons confiance. Car, en un temps où les conflits sociaux débordent sur toute chose, il n'y a guère place pour les petites complications psychologiques. J'ai toujours cru qu'un romancier était

« agi a par son époque, et la nôtre, avec tous ses troubles, ses écroulements et ses édifications nouvelles, est plus généreuse, au sens fort du mot, que beaucoup d'autres sur la belle ordonnance desquelles on a pu se méprend]

En même temps, le ^<>ùt, cette qualité si rare que le romantisme avait écrasée et que les symbolistes n avaient ressuscitée que pour la bâcher en petits morceaux, 1«- goût semble revivre.

Je suis convaincu, pour ma part, que le roman français est près de jeter quelques beaux éclata.

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