CHAPITRE VI
Le mécontentement général.
Les Français méconnurent totalement la rancune féroce laissée au cœur de l'Allemagne par l'accord marocain du 4 novembre 1911. Et pourquoi donc? Parce qu'en France même cet acte diplomatique avait suscité une vive colère. « Comment ! s'écriaient les Français, nous cédons une partie de notre Congo en pleine paix, sans y svoir été contraints par la défaite et en échange de ce Maroc dont toutes les puissances, l'Allemagne y comprise, nous avaient garanti déjà la possession! Quelle humiliation et quel dangereux précédent!»
La rancune provoquée en Allemagne par le règlement de l'Affaire marocaine était toutefois bien plus profonde qu'en France. Un irrémédiable discrédit en rejaillit sur le gouvernement qui avait négocié la « compensation » congolaise. M. Kiderlen-Waechter sombra dans une impopularité sans nom. Sa mort même ne désarma point les censeurs. Les oraisons funèbres prononcées
sur sa tombe se ressentirent des espoirs qu'il avait fait naître et qu'il n'avait pas su réaliser.
Le pangermanisme profita tout naturellement du mécontentement général. Il réalisa, à partir de 1912, des progrès aussi énormes que rapides. Le gouvernement, débordé, laissa la funeste doctrine se propager. Les officiers en service actif et les officiers en retraite étaient les plus zélés à la répandre. Il se créa, sous leurs auspices, un pendant au Flottenverein, le Welirverein. Le Wehrverein se proposait de faire, pour l'accroissement de l'armée de terre, ce que le Flottenverein avait fait avec tant de succès pour la marine. Dans les universités, les professeurs les plus écoutés et les plus applaudis étaient ceux qui, à propos d'histoire, de philosophie ou même de sciences naturelles, préconisaient « la plus grande Allemagne» et lui assignaient la mission de régénérer le monde. Il en était dans le nombre, qui, comme le professeur Lamprecht, reniaient toute attache officielle avec le pangermanisme et s'irritaient de se voir rattachés à la secte : le pangermanisme n'en constituait pas moins l'àme de leur enseignement de violence et d'orgueil. Ces maniaques de l'expansion tentaculaire — l'expression fut mise à la mode par le professeur Lamprecht — s'indignaient de voir l'Allemagne avec ses soixante-cinq millions d'habitants tenue en échec par la France qui n'en comptait que quarante. La France, après tout, devenait
singulièrement encombrante. Comment ! elle se permettait de faire pièce au puissant empire allemand? Elle devait prendre garde î Michel finirait par perdre patience. Alors ses ennemis payeraient cher leurs insolences. Déjà l'empire spirituel avait passé aux mains de l'Allemagne. Déjà la science allemande, la pensée allemande, la poésie allemande, avaient damé le pion à tout ce que la France accomplissait dans ces divers domaines. La grandeur matérielle de l'Allemagne finirait bien par égaler sa supériorité « morale ».
Même langage chez les économistes des écoles et de la presse. L'Allemagne était surpeuplée et la surproduction industrielle qui en résultait lui donnait un droit absolu à ces possessions coloniales que des ennemis jaloux lui contestaient. Il lui fallait des territoires d'où tirer des matières premières, il lui fallait des débouchés pour placer ses produits une fois manufacturés. A ces doléances des économistes, les politiques réactionnaires faisaient chorus. Il fallait à l'Allemagne des colonies, dût-elle, pour en avoir, déchaîner la guerre étrangère. La guerre serait-elle au surplus un accident si fâcheux? La campagne serait courte, la victoire était sûre, une indemnité de guerre formidable arrachée à la France permettrait à l'industrie allemande un nouvel essor. C'était une ère de prospérité inouïe promise à l'empire. La guerre aurait, en outre, cet heureux effet d'apporter une diversion au
danger révolutionnaire, car il se trouvait, dans l'Allemagne de 1912, des réactionnaires allemands assez bornés pour voir dans les progrès du socialisme un véritable danger. Gomme si tous les électeurs allemands qui votaient pour les socialistes avaient été des ennemis de l'ordre établi ! Comme s'ils n'avaient pas été, pour une grande part, des socialistes de rencontre, des Mitldufer, soucieux avant tout de témoigner, par un vote hostile au gouvernement, une aigreur parfois très semblable à celle despangermanistes ! lis étaient, ceux-ci, les mécontents de droite alors que les socialistes étaient les mécontents de gauche. Mais, pour s'exprimer de manière différente, leur mécontentement n'en avait pas moins des causes analogues.
Au lendemain d'Aîgésiras, les grands journaux socialistes de l'empire s'accordaient encore à déplorer la politique agressive du gouvernement de Berlin. Mais leurs attaques, dès lors, s'émoussèrent de plus en plus. Les socialistes allemands ne ressentirent pas moins profondément que le reste de la nation le fiasco d'Agadir : «Ce fut la grande erreur de Jaurès, observe justement l'abbé Wetterlé, de s'imaginer que le prolétariat d'outre-Rhin avait résisté à la poussée pangermaniste. L'ouvrier allemand sait que si l'armée agrandit le territoire de l'empire, et dès lors augmente la clientèle de l'industrie, sa situation sera plus assurée et son tra-
vail rémunéré plus largement. Il est donc militariste comme le bourgeois. l »
Admettons que l'adjectif militariste soit légèrement excessif. Il n'en reste pas moins que la socialdémocratie allemande avait rapidement évolué, sous l'influence du conflit marocain, dans le sens impérialiste et colonial. Les chefs socialistes français sont impardonnables de n'avoir pas su ou de n'avoir pas voulu s'en rendre compte. Quelle responsabilité n'ont-ils pas assumée I
C'était encore en Allemagne, au commencement de 1911, un dogme gouvernemental que le caractère superficiel du pangermanisme. On tenait ce mouvement, dans les sphères officielles, pour une invention de la presse, un phénomème politique dépourvu d'importance. Trois mois avant le coup d'Agadir, le 30 mars 1911, M. de Bethmann-Hollweg visait encore le pangermanisme quand il suppliait les membres du Reichstag de protéger le peuple « contre les irresponsables intrigues de presse auxquelles trop souvent il s'abandonnait passivement ». Avec une étrange inconscience, alors que l'Allemagne avait joué à La Haye le rôle qu'on sait, M. de Bethmann-Hollweg osait ajouter : « Un contre-poids à toutes ces influences et à des influences analogues est désirable. Et je serais le premier à saluer avec reconnaissance le travail
1 Emile Wetterlé. Propos de Guerre. Paris 1915. Page 63.
international qui parviendrait à créer ce contrepoids. »
Il y a quelque chose de comique dans ce vœu angoissé du chancelier allemand. Il est d'ailleurs à retenir en ce qu'il atteste chez lui la conscience grandissante du danger pangermaniste. Le cinquième chancelier, qui ne manque pas d'un certain bon sens et qui doit à son stage prolongé dans la politique intérieure une exacte connaissance de l'àme allemande, devait prévoir dès ce moment que le courant pangermaniste finirait par briser toutes les digues.
Les Allemands appartenant aux groupes de gauche ne s'en évertuaient pas moins à rassurer l'étranger en répétant que les pangermanistes "ne représentaient qu'une minorité, une minorité infime. Leurs violences, disaient-ils, ne devaient pas faire illusion. Dix individus qui crient très fort font plus de bruit que dix mille personnes qui se taisent. Le pangermanisme était ces dix braillards et les dix mille silencieux étaient le reste du peuple.
Les pacifistes allemands ne reconnaissaient au parti pangermaniste qu'un mérite : celui d'être fortement organisé. Minorité, à les en croire, minorité infime, il ne tenait tant de place que parce qu'il était composé d'hommes singulièrement actifs. Le nombre exact des adhérents à la Liyue pangermaniste n'a jamais été publié. De sorte qu'il est difficile de connaître l'importance
ou l'insignifiance numérique de VAUdeutschtum. On posséderait d'ailleurs la liste totale de ses membres avoués qu'on ne connaîtrait point, pour cela, les noms de tous les pangermanistes. Beaucoup d'Allemands n'étaient pas, avant la guerre, pour une raison ou pour une autre, affiliés au parti, qui pensaient, votaient et même «agitaient» avec lui. Dans son livre tout plein de renseignements précieux et d'idées judicieuses, M. Beyens a cru devoir adopter l'avis des pacifistes allemands sur les dispositions résolument hostiles à la guerre de la grande majorité du peuple : « Si le gouvernement impérial, déclare M. Beyens, et son chef suprême avaient voulu sincèrement la paix, le mouvement sorti des écoles et des universités qui poussait à des conflits internationaux aurait pu être enrayé à temps, endigué ou forcé d'obliquer sur une voie pacifique du même pas discipliné dont marche l'armée prussienne. Guillaume II n'était pas homme à se laisser imposer par des pangermanistes civils une guerre étrangère comme avait fait, en 1877, Alexandre II sous la pression du panslavisme \ »
M. Beyens, qui marque à Guillaume ÏI une extrême animosité, pense accroître la culpabilité du monarque en diminuant celle des pangermanistes : « Les masses populaires, écrit-il,
1 Baron Beyens. L'Allemagne avant la guerre. Bruxelles et Paris, 1915. Page 196.
; page 196) restaient pacifiques ou indifférentes.» Et encore : Les intellectuels « n'ont été que les auxiliaires et les complices de la politique impériale». (Page 197.) Nous pensons, sur ce point, autrement que le baron Beyens. Si Guillaume II nous paraît coupable, très coupable, les pangermanistes ont été coupables avant lui.
Les Allemands pacifiques et pacifistes ne cessaient de répéter avant la guerre — et ils le répètent depuis — que le pangermanisme était une minorité et que son influence sur le gouvernement a toujours été minime ; mais les personnages les mieux placés pour savoir à quoi s'en tenir sont d'un autre avis. Le prince de Bûlow rapporte dans son livre (page 136) un propos du député allemand de Kardorff qui met exactement les choses au point. M. de Kardorff comparait l'attitude de V Alliance française, qui a réuni des millions pour entretenir à l'étranger des écoles françaises, avec celle de la Ligue pangermaniste qui poursuit un but pareil ; mais alors que l'Alliance française, de l'aveu même de M. de Kardorff, n'a jamais prétendu dicter au gouvernement français sa politique, la Ligue pangermaniste — nous citons M. de Kardorff — «se considère comme la plus haute juridiction dans les questions de politique étrangère». L'autre grande association nationaliste, la Ligue navale allemande, arrachait la même remarque à M. de Kardorff. Il se plaignait qu'elle se permît de
«tracer les voies de la politique navale au gouvernement et au Reichstag ».
De telles prétentions irritaient encore M. de Bûlow. Et M. de Bethmann-Hollweg lui-même aspirait encore à voir les pangermanistes remis à leur place ; mais l'imprudence commise par M. de Kiderlen-Waechter dans sa politique marocaine était aussi peu propre que possible à décourager ÏAlldeutschtum. Au moment du coup d'Agadir, la politique gouvernementale et la politique pangermaniste n'avaient fait qu'un. Quel succès pour les meneurs I Ils avaient mis alors un pied dans la maison et quand on les chassa comme encombrants, ils y laissèrent quelque chose de leur esprit. Leur cause n'avait-elle pas reçu la consécration officielle en attendant le triomphe que devait apporter la guerre ? L'influence des pangermanistes n'a cessé de grandir depuis 1911. La conclusion du traité du 4 novembre les rejeta momentanément dans une opposition frénétique, mais leur indignation, coïncidant avec celle du peuple, renforça leur situation et confirma leur prestige. La prétendue minorité pangermaniste exprimait certainement, au lendemain d'Agadir, la plainte furieuse de la majorité du peuple allemand.
La preuve de l'importance croissante du pangermanisme est d'ailleurs fournie par l'échec éclatant des croisades menées contre lui. Un pacifiste très bien intentionné, M. le professeur Nippold,
considérant avec tristesse le renom guerrier de l'Allemagne auprès des autres peuples d'Europe, fonda, au lendemain d'Agadir, une Association pour l'entente internationale (Verband fur internationale Verstàndigung) dont il attendait des miracles. M. Nippold partait de ce principe cher à ses pareils que les belliqueux sont organisés, alors que les pacifiques ne le sont pas, et que les pacifiques seraient aussi puissants que les belliqueux le jour où ils s'associeraient. Bravement, M. Nippold se mit à l'œuvre. Conférences, brochures, toute une propagande méthodique fut appliquée. Avec quel splendide résultat, les faits sont là pour le dire. Combien d'entre nos lecteurs ont entendu parler de YAssocialion pour V entente internationale ? Elle était restée d'ailleurs, en Allemagne même, aussi obscure qu'en France et dans les pays neutres.
Le pangermanisme, en revanche, était devenu, sous l'influence de la déception marocaine, un torrent furieux destiné à balayer toutes velléités pacifiques. Conscients des racines profondes que le chauvinisme avait jetées dans le sol national, ses adeptes ne faisaient plus aucun mystère de leurs plans dans les comices tumultueux où ils se réunissaient. Au mois d'avril 1912, YÂlldeuischer Verband siégeait à Hanovre. Le président de l'assemblée dénonça « la politique étrangère si légère et incapable du gouvernement » et déclara que l'Affairé
marocaine n'était pas close : « Nous maintenons, dit-il, que le Maroc occidental est destiné à devenir, dans un avenir que nous voulons espérer prochain, un territoire d'émigration allemande. »
Dans la même réunion, le conseiller de gouvernement von Strantz prononça contre la Belgique une diatribe furieuse. Elle s'était montrée, dit-il, pendant le conflit marocain, résolument hostile à l'Allemagne, inféodée à la France et à l'Angleterre : «L'empire, déclara le conseiller von Strantz, n'aurait plus désormais aucun intérêt à protéger l'indépendance d'une Belgique hostile. La politique de suicide de la Belgique pourrait entraîner cette conséquence, lors du prochain choc européen, que le sort de ce pays serait réglé. » Pouvait-on désirer langage plus explicite? En vérité, la Triple-Entente et la Belgique avaient, dans les années qui précédèrent la guerre, des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre !
Quelques mois plus tard, lors de la session du Gesammlaasschuss pangermaniste, qui eut lieu en 1912, à Brunswick, le lieutenant-général Lihert déclara que l'Allemagne faisait une « misérable politique de philistins ».
L'empereur lui-même était de moins en moins épargné dans ces philippiques. Il avait repris avec fracas la direction des affaires au lendemain du toast de Kônigsberg, donc rien d'étonnant à cequ'on le rendît personnellement responsable de la honte
du 4 novembre 1911. Au congrès pangermaniste d'Erfurt, le général von Wrochem proposa ironiquement la candidature du souverain au prix Nobel pour la paix. A Brunswick, le comte du Moulin-Eckart, professeur à Munich, jeta sur la dynastie, naguère si vénérée, un anathème collectif : « Peu d'empereurs allemands, dit-il, ont compris le peuple allemand. Le peuple allemand, on peut le dire franchement, est devenu grand malgré ses empereurs ! »
Et toujours revenait comme un refrain la honte du traité marocain du 4 novembre 1911 et l'affirmalion que l'Affaire marocaine restait ouverte. Chiffon de papier, l'accord du 4 novembre n'aurait, d'après les pangermanistes, que la durée éphémère consentie par les hommes d'Etat prussiens aux traités qui les gênent. Dans les Preussische Jahrbùcher de mars 1912 le professeur Delbrûck déclarait expressément, lui aussi, que l'accord marocain était temporaire et que l'Allemagne avait droit à tout l'Elat libre du Congo, aux colonies portugaises, à l'Afrique orientale, à Zanzibar, enfin à tout ce qui restait encore à la France entre l'embouchure du Congo et le Cameroun : « Le monde entier, écrivait M. Delbrûck, devra s'accoutumer à ce que nous appliquions dans tout l'univers, partout où il adviendra un changement de frontière, la même politique que nous avons observée au Maroc. »
Perspective délicieuse, en vérité, si délicieuse que l'Europe refusa de l'envisager avec le sérieux voulu.
L'Europe devait payer cher sa folle confiance dans la sagesse du peuple allemand.
Le mécontentement général tournait à la manie, criminelle manie puisqu'elle a déchaîné la guerre.
Mais il faut reconnaître en toute équité que les plaintes des patriotes allemands, dans la mesure où elles incriminaient Guillaume II et son chancelier, n'étaient pas absolument injustifiées. Dans les monarchies constitutionnelles, les partis politiques sont aujourd'hui des organismes réguliers et reconnus. Ils exercent alternativement le pouvoir, sous le contrôle du souverain, par l'entremise de ministres sortis de leur sein et investis de leur confiance. Guillaume II, fidèle à l'idéal de despotisme éclairé cher aux Hohenzollern, Guillaume II, romantique attardé dans l'ère de la « grande entreprise », entendait gouverner en se mettant audessus des partis. Il inculqua cette notion à M. de Bethmann-Hollweg et l'on vit alors 1 empereur à la cour et le chancelier au Reichslag s'enliser plus profondément, sous prétexte de fidélité à la tradition prussienne, dans celte politique du régime
personnel, si justement suspecte à toutes les classes du peuple allemand. Le chancelier de Bùlow ne cachait pas un certain goût pour le système et les méthodes parlementaires de la Grande-Bretagne. Mis en minorité au Reichstag, ii démissionna conformément à ses principes. Plus fonctionnaire et moins diplomate, plus essentiellement Prussien et sensiblement moins Européen, M. de Bethmann -Hollweg revint à l'ancien système avec l'évidente approbation, peut-être même à l'instigation du souverain, mais le résultat de cette opération fut désastreux.
Guillaume II est de caractère impulsif plutôt que sainement énergique. Il a sans doute des desseins exactement définis, des buts précis, un idéal absolu, mais il varie constamment dans le choix des moyens qui lui permettront de réaliser ce qu'il espère et ce qu'il veut. Ce souverain qui se fait une si haute idée de sa dignité, cet homme qui se croit élu de Dieu et plein de l'esprit divin, subit en réalité les influences les plus multiples, les plus contradictoires et les plus équivoques. Il croit agir : au fond il est agi par des forces occultes souvent indignes de sa confiance. Le Potsdam de Guillaume II n'est pas aujourd'hui un centre d'intrigues moins ardentes et moins louches que le Versailles du Grand Roi. Qu'on relise, à ce point de vue spécial, un ouvrage qui n'est certes pas un pamphlet et qui, par consé-
quent, mérite toute confiance : les Souvenirs du prince de Hohenlohe1. Le manège des courtisans s'y manifeste sans voile dans tout ce qu'il a de petit, de répugnant et de dangereux pour l'Etat. Le maître a-t-il «parlé» à tel ou tel? Quelle était, quand il lui parla, l'expression de son visage ? Le comte Revenllow n'exagérait certainement pas quand il dénonçait le « byzantinisme » de la cour el son action funeste. Son pamphlet n'avait d'ailleurs servi de rien. Loin de s'atténuer, le prestige des flatteurs al'ait croissant à la cour. A mesure que Guillaume II avançait en âge, il devenait plus sensible à l'encens, plus accessible aux intrigues. A la ca mari lia Eulenburg avaient succédé d'autres influences, moins favorables à la paix, décidées, cas échéant, à pousser l'empereur dans ce sentier de la guerre où il hésitait encore à s'engager. Il déclarait, en 1911, peu avant le coup d'Agadir: «Je suis inquiet pour l'été prochain, je suis las de tendre la main à la Fiance qui ne veut pas la voir. » Après Agadir, son inquiétude redoubla, il avait le sentiment de sa solitude et de sa croissante impopularité : « Je ne connais, déclara-t-il un jour dans l'intimité, au printemps de 1912, je ne connais en Allemagne que deux hommes contraires à la guerre : le chancelier de Bethmann et moi. » Pour un monarque si soucieux, malgré tout son
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galimatias absolutiste, des applaudissements du populaire, quelle dure épreuve que celte défaveur! La nervosité de la politique allemande au lendemain d'Agadir trahit la nervosité de l'empereur lui-même. Le gouvernement ne gouverne plus. La direction des affaires lui échappe chaque jour davantage. Ses adversaires soulèvent les problèmes et dictent des solutions conformes à leurs impatiences. Sous prétexte de gouverner en dehors des partis, le chancelier subit tour à tour la volonté des uns et des autres. Il est débordé par un Reichstag malveillant, né d'un suffrage universel mécontent et frondeur, hostile au trône lui-même qui subit forcémeni le contre-coup du désarroi général. C'est un piteux spectacle et il se trouve des prophètes de malheur pour développer cette idée désastreuse qu'un jour viendra où la guerre extérieure fournira le seul remède possible aux ennuis intérieurs, Comme si les diversions de ce genre avaient jamais apporté un soulagement durable ! Des mots nouveaux se créent pour exposer la situation nouvelle. On parle de Simplizissimus- Stimmung dans les milieux anarchistes et socialistes dont le célèbre journal munichois illustre de façon souvent heureuse les sentiments antimonarchique. Dans les cercles nobles et bourgeois, on parle de la Reichsverdrossenheit à laquelle sacrifient les trois quarts des sujets, naguère obéissants et fidèles, de Sa Majesté l'Empereur et
Roi. Déclarer que rien ne va plus, que l'Allemagne est devenue la risée du monde avec sa manie de paix à tout prix, constater avec amertume qu'il n'y a plus ni honneur ni plaisir à se dire Allemand, c'est se montrer reichsverdrossen.
Et le régime lui-même, ce régime versatile et trépidant qu'on supporte en le haïssant et en soupirant après un autre, c'est le Zickzackkurs, le cours en zigzag. On dénonce dans la volonté fléchissante de Guillaume II, ce roseau peint en fer, la cause de tout le mal. Comment rendre au souverain la force nécessaire à un chef? Comment lui rendre surtout la force de gouverner conformément aux vœux de son peuple? Telles étaient, au lendemain d'Agadir, les questions angoissées que se posaient tous les «bons Allemands» ou, comme ils s'appelaient eux-mêmes, les Allemands « animés de sentiments vraiment nationaux ».
Guillaume II s'inquiétait plus qu'il n'en voulait convenir des alarmes croissantes de son peuple. Ne le vit-on pas, le 18 juin 1912, répondre indirectement à Hambourg aux violentes attaques dont l'accord du 4 novembre avait été l'objet? Après un couplet sur le « marchand allemand », assuré où qu'il se trouve de la protection du gouvernement, Guillaume II ajouta : « Mais comme vous savez tous, Messieurs, le drapeau doit flotter avec honneur; aussi ne doit il pas être arboré à tous les vents là où l'on n'est pas sur de pouvoir le défendre.
Vous comprenez pourquoi j'ai mis de la retenue à déployer le drapeau allemand là où plus d'un peut-être eût désiré le voir flotter. »
Cette phrase visait le Maroc et l'incident d'Agadir. Les auditeurs du souverain ne s'y trompèrent pas. Mais ils n'en furent pas réconciliés avec la polilique marocaine de l'empereur. L'auteur de J'accuse (page 97) veut voir dans ce plaidoyer pro domo prononcé par l'empereur la preuve de l'attention qu'il commençait à prêter aux critiques des pangermanistes. Guillaume II, à partir de 1912, cesse de traiter leurs griefs par le mépris. II éprouve le besoin de se laver des reproches que le parti lui adresse. L'observation formulée par l'auteur de J'accuse est assez ingénieuse et assez fondée. Il y a certainement un abîme entre le discours méprisant aux Schwarzseher et le discours déférent où Guillaume II s'excuse humblement de n'avoir pas planté la bannière allemande au Maroc. Pourtant l'un et l'autre répondent à des attaques parties du même camp.
Il s'en faut toutefois que Guillaume II croie devoir, dès lors, se mettre à la remorque des pangermanistes. L'Angleterre s'était placée résolument aux côtés de la France lors des démêlés d'Agadir. Dès l'heureuse solution du conflit, on vit Guillaume II patronner ouvertement les efforts tentés par les nombreuses associations pacifiques d'Angleterre et les associations similaires, moins
nombreuses et moins influentes d'Allemagne, afin de rapprocher les deux peuples. Sur l'initiative du Joint Commitfee anglais, un comité identique se créa en Allemagne et, sous les auspices des deux comités, une conférence mixte siégea du 30 octobre au 1er novembre 1912 à Londres, pour discuter les chances d'un rapprochement. Beaucoup de discours furent prononcés, un désir de réconciliation, peut-être sincère, sembla se manifester de part et d'autre, mais aucun moyen pratique ne fut découvert. En somme, aucun résultat tangible ne sortit de ces palabres. Les Allemands les mieux disposés en principe prononcèrent des paroles tellement absurdes, prouvant une telle méconnaissance de la situation générale, attestant un si indicible orgueil que tout accord apparut chimérique dès la première séance. M. Ernest J. Schuster ne se contenta pas de garantir l'humeur pacifique de l'Allemagne, il entreprit, alors qu'on ne lui demandait rien de tel, de développer cette thèse historique qu'en 1864, 1866 et 1870 l'Allemagne s'était bornée à mener des « guerres défensives ». Attaquée, elle n'avait fait que se détendre. Au surplus, l'Allemagne n'avait jamais fait autre chose. La conquête n'était pas dans son génie, la conquête n'était pas dans ses cordes. Elle ne songeait pas plus à conquérir dans l'avenir qu'elle n'avait conquis dans le passé Tout entière elle était pacifique, du chef de l'Etat au plus obscur citoyen. On pense bien
que la démonstration de M. Schuster laissa les pacifistes anglais assez perplexes, quel que fût leur désir de se laisser persuader. On peut juger à ce discours des dispositions apportées à la conférence par les délégués allemands.
La politique de l'Allemagne pendant la guerre balkanique tout justement achevée (la paix avait été signée le 15 octobre 1912) n'avait pas mis en évidence cette amitié sincère pour la Grande- Bretagne dont se targuaient les pacifistes allemands et qu'ils attribuaient également à leur empereur. La guerre de Tripoli, puis la guerre balkanique, jetèrent Guillaume II dans un cruel embarras. Un traité le liait à l'Italie, mais des accords non moins positifs avaient fait de lui le protecteur de l'Islam, le puissant ami de ces Jeunes-Turcs qui gouvernaient à Constantinople par des moyens sensiblement identiques à ceux d'Abdul-Hamid. Guillaume II exigea de son gouvernement, pendant la guerre de Libye, qu'il tînt officiellement entre les deux belligérants la balance égale. Au fond, le souverain, ses ministres et son peuple souhaitaient de tout leur cœur la défaite italienne. Approuvés, encouragés en sous-main par l'état-major de Berlin, des officiers allemands prirent part dans les rangs de l'armée turque à la guerre contre les Italiens.
L'Allemagne leva le masque lorsque les alliés balkaniques partirent en guerre contre la Turquie.
LE MÉCONTENTENENT GÉNÉRAI. 215
L'armée jeune-turque avait été réformée et instruite par des officiers allemands. On était convaincu à Berlin qu'elle triompherait aisément des Grecs et des Slaves de la péninsule. Le mépris du Slave est inné dans l'âme allemande. Entre l'armée turque commandée par des chefs prussiens et les hordes balkaniques, la victoire ne pouvait hésiter.
Elle n'hésita pas, en effet, puisqu'elle pencha résolument, dès la première rencontre, en faveur de cette Serbie, odieuse aux Germains, et de cette Bulgarie qui n'était guère mieux vue alors de Vienne et Berlin. L'Allemagne ressentit un dépit extrême de ces victoires, dépit encore accru par les chants de triomphe dont la presse française, russe et anglaise accueillait les défaites ottomanes. L'Allemagne avait renoncé peu à peu au rêve chinois et au rêve marocain. Tous ses efforts se concentraient sur l'Asie Mineure et sur ce chemin de fer de Bagdad qui devait porter jusqu'au cœur de l'Asie la gloire du nom allemand. Or une Turquie puissante et florissante, une Turquie crainte et vénérée par tous les pays de l'Islam, était nécessaire aux desseins grandioses de Guillaume IL II fallait à l'empereur allemand une Turquie ouverte à la seule influence allemande. En revanche, une Turquie vaincue par les Slaves et menacée encore après la défaite par le slavisme, constituait pour l'Autriche et par contre-coup pour l'Allemagne un
grave danger. L'Allemagne avait vu éclater sans regret la guerre balkanique. Elle la vit avec une angoisse croissante dérouler ses décevantes péripéties. Il ne suffisait pas que le « coup d'Agadir » eût démontré la solidité de l'alliance anglo-française. Une autre disgrâce, pire peut-être, était en train de s'ajouter à celle-là. L'autre ennemi de l'Allemagne, leslavisme, allait retirer des victoires balkaniques un regain de puissance et de prestige. Que devenait, dans ces conditions, l'hégémonie à laquelle Berlin ne renonçait pas, mais que le pangermanisme contestait de plus en plus aux incapables successeurs de Bismarck? Ils eurent beau jeu, les pangermanistes, dans les derniers mois de 1912. Plus que jamais ils s'accordèrent à crier à la décadence et à prédire au souverain, obstinément pacifique, les pires malheurs.