CHAPITRE V
L'Affaire marocaine.
Seconde phase : 1909-1911.
La Russie, plus humiliée par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine que ne l'avait été la France par l'accord marocain de 1909, semblait aussi la plus résolue des deux à prendre son échec en patience.
Au mois de juin de cette même année, le tsar russe et l'empereur allemand se rencontraient dans le golfe de Finlande. Quelles questions furent soulevées où apparut, suivant les communiqués officiels, le complet accord des souverains ? L'opinion européenne n'en fut pas informée. Peut-être la question polonaise joua-t-elle, une fois de plus, son rôle traditionnel de trait d'union maudit entre les deux empires. Toujours est-il que Guillaume II put déclarer le 22 juin, à Hambourg, que l'entrevue des deux souverains et l'échange de vues qui s'y était produit annonçaient « une énergique consolidation de la paix ». L'empereur ajou-
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tait : « Tous les peuples ont besoin de la paix pour vaquer, sous ses auspices, aux grandes tâches pacifiques, au développement économique et commercial. »
Nicolas II passait jusqu'alors pour un souverain d'humeur timide, mais de caractère assez rancunier. La bonne grâce avec laquelle il accepta l'échec bosniaque rendait ce renom difficile à soutenir. Et quand, en 1910, lors d'une entrevue nouvelle à Postdam, le gouvernement de Berlin arracha aux dirigeants de Pétersbourg des conditions extrêmement favorables à l'achèvement du chemin de fer de Bagdad, on put croire que la Russie ne se contentait pas de pratiquer le pardon des injures, mais encore qu'elle ofirait la joue droite après la gauche.
La France se présentait à l'Allemagne dans une posture moins humble. Au lendemain de la signature de l'accord de 1909, le chancelier impérial avait dit à M. Cambon : «Maintenant, le Maroc est un fruit qui mûrit pour vous et que vous êtes assurés de cueillir ; nous ne vous demandons qu'une chose, c'est d'être patients et de ménager l'opinion publique allemande *.»
Par ces mots : « l'opinion publique allemande », le chancelier ne pouvait entendre que le parti pangermaniste. Il est piquant de voir le chancelier
1 Voir René Pinon. France et Allemagne, 1870-1913. Paris, 1913, passim.
lui-même confondre ces deux termes. Au demeurant, son interprétation de l'accord signé en 1909 ne laissait rien à désirer sous le rapport de la clarté : « Maintenant, le Maroc est un fruit qui mûrit pour vous... »
Mais, en échange de ce droit reconnu à la France de faire régner au Maroc «l'ordre et la paix », l'Allemagne exigeait du gouvernement de la République des complaisances très étendues. Une fois de plus, l'Allemagne réclamait le retour à la politique d'affaires chère à M. Rouvier. La collaboration économique de la France et de l'Allemagne, non seulement au Maroc, mais dans l'Afrique centrale et en Asie, devait récompenser «la générosité allemande ». L'Allemagne donnait à la France un territoire, le Maroc, que l'Allemagne ne possédait pas et sur lequel l'Allemagne n'avait aucun droit. Elle réclamait en échange le secours des capitaux français sur tous les points du globe où l'esprit d'entreprise allemand pouvait en avoir besoin. L'accord de 1909 disait : « Les deux gouvernements déclarent qu'ils chercheront à associer leurs nationaux dans les affaires dont les uns et les autres pourraient obtenir l'entreprise. » Peut-être le gouvernement français commit-il une erreur en prenant un engagement aussi positif. C'est l'avis d'un critique perspicace entre tous de la politique étrangère, c'est l'avis de l'Américain Morton
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Fullerton ' qui n'hésite pas à voir dans l'accord de 1909 une erreur française, un piège tendu par la Wilhemstrasse et qui mettait en péril jusqu'au principe de l'Entente cordiale. M. Pichon n'envisageait pas la situation sous un jour aussi dangereux. Il tenta d'appliquer l'accord francoallemand dans sa lettre et dans son esprit, mais il rencontra, dans la Chambre française, un mauvais vouloir qui, une fois de plus, ranima le conflit.
Le Reichstag était gagné d'emblée à tout projet d'expansion outre-mer. Les progrès incessants du pangermanisme profitaient aux ambitions coloniales. Colonialisme, pangermanisme, ces deux termes s'équivalaient de plus en plus. Mais la Chambre française était loin de sacrifier aux mêmes principes. Les partis de gauche, si puissants au Parlement, voyaient d'un œil peu favorable ces entreprises lointaines. Avaient-elles d'autre but que de permettre aux capitalistes de placer leurs capitaux à gros intérêt ?
D'une part, la Chambre française refusait les crédits et les troupes qui eussent permis la pacification systématique du Maroc; d'autre part, la même Chambre répugnait à voir le capitalisme français s'acoquiner avec le capitalisme allemand sur le terrain colonial. Au mois de juillet 1909,
1 Morton Fullerton. Les grands problèmes de la politique mondiale. Paris, 1913. Page 316.
M. Pichon élaborait un consortium entre la Compagnie française de la Ngoko Sangha et la Compagnie allemande du Cameroun méridional, mais il ne put pas, et ses successeurs ne purent pas davantage, décider la Chambre à voter le projet. 11 en résulta une amère déception, pis encore une vive colère à Berlin. Ces Français devenaient insupportables ! Non seulement ils se montraient incapables de pacifier le Maroc, mais ils ne souhaitaient même pas sérieusement d'exploiter les territoires tombés entre leurs mains ! Quelques jours après l'enterrement de la Ngoko Sangha, M. de Schœn ambassadeur d'Allemagne à Paris, vint trouver M. Cruppi, ministre des Affaires étrangères : «Vous avez écarté la Ngoko Sangha, lui dit-il. Je le comprends parfaitement, car vous n'auriez pas eu six voix à la Chambre. Mais nous tenons de votre prédécesseur une promesse qui implique le dépôt d'un projet de loi relatif à la Ngoko Sangha, de sorte qu'aujourd'hui nous nous mettons à dos M. Semler, ce qui est fort grave, car il a tout Hambourg derrière lui l. »
M. Semler était un personnage influent de ce parti colonial allemand, si proche parent du parti pangermaniste. M. de Schœn avait d'ailleurs raison d'appréhender le mécontentement de M. Semler et de ses amis. Frémissants d'impatience, ils attendaient cette collaboration financière de la
1 René Pinon. Ouvrage cité. Page 209.
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France où ils voyaient une clause essentielle de l'accord de 1909. Us regardaient donc vers Paris, mais, comme sœur Anne, sans rien voir venir. L'expédition contre Fez, au printemps de 1911, porta leur exaspération à son comble.
Cette expédition était en soi des plus justifiées. Elle n'avait qu'un tort, celui de venir un peu tard. A parler franc, elle n'eût pas été nécessaire si les anti-coloniaux du Palais Bourbon ne se fussent pas opposés de toutes leurs forces à des opérations méthodiques au Maroc et si le gouvernement n'avait eu la faiblesse de les écouter. Quand le général Moynier quitta Casablanca, à la tête de 21000 hommes, au printemps de 1911, pour occuper Fez livrée à l'anarchie, pour porter secours aux Européens fixés dans la capitale marocaine et menacés par les indigènes, il vaquait à une besogne urgente. De quelles protestations n'eût pas retenti la presse allemande si la France avait laissé massacrer ou seulement molester par les rebelles les sujets de Guillaume II, établis à Fez pour leurs affaires! L'Allemagne se plaignait des difficultés que rencontrait au Maroc toute œuvre industrielle ou commerciale entreprise par les Allemands. Elle aurait dû comprendre que l'occupation de la capitale par des troupes françaises allait créer un état de choses plus favorable au négoce, allait seule rendre le négoce possible.
Mais les esprits étaient si montés dans les
milieux coloniaux d'Allemagne qu'une opinion toute différente y prévalut. Le ministère de M. Monis venait tout justement de se montrer aussi peu favorable à la collaboration franco-allemande au Maroc, au Congo et au Cameroun que les ministères précédents. L'expédition de Fez joua le rôle de la goutte d'eau qui fait déborder une coupe d'amertume. A l'occupation de Fez par les troupes du général Moynier succéda la main-mise de l'Espagne sur Larache et El Ksar. Aubaine inespérée pour l'Allemagne, impatiente de rouvrir, malgré ses promesses, le problème marocain. Berlih se garda bien de manquer une si bonne occasion. Le 12 juin, le Kronprinz, rencontrant M. Cambon aux courses de Grunewald, lui disait: « Eh bien, mon cher ambassadeur, vous voilà à Fez. Je vous en fais mon compliment. C'est un joli morceau que le Maroc. On n'en parlera plus maintenant. Vous nous ferez notre part et tout sera réglé. » Fidèle truchement des pangermanistes, le Kronprinz trahissait par ces mots l'impatience des siens. Ils n'entendaient laisser à la France ni le loisir, ni la liberté de préparer le terrain marocain à cette coopération qu'ils désiraient tant. Ce qu'ils voulaient désormais, c'était une portion du Maroc lui-même.
La direction des Affaires étrangères était alors confiée à M. de Kiderlen-Waechter, un des meilleurs élèves de Bismarck et l'un des plus fervents
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adeptes de ses méthodes. Guillaume II qui, depuis un an, avait rompu le pacte conclu au lendemain de la Semaine Noire, Guillaume II qui, depuis son toast de Kônigsberg, recommençait à pérorer, observait encore clans le domaine de la politique extérieure une certaine réserve. M. de Kiderlen- Wgechter avait fort mauvais caractère et détestait qu'on eût l'air de lui donner des conseils. Il tolérait avec une impatience mal déguisée l'intervention de l'empereur dans son domaine. Aussi Guillaume II, qui tenait à ses services, le ménageait-il. Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères jouissait de la pleine confiance de la nation. Les patriotes, exaspérés par l'attitude « passive » de l'Allemagne devant la lente conquête du Maroc par la France et devant la mauvaise volonté du capital français à s'allier avec le capital allemand, comptaient sur M. de Kiderlen-Wsechter pour rétablir le crédit ébranlé de l'empire et lui rendre, dans le concert des nations, la place à laquelle il avait droit : la première.
Le «coup d'Agadir», c'est-à-dire l'apparition de la canonnière allemande Panther en rade d'Agadir, le 1er juillet 1911, arracha des cris de joie aux trois quarts du peuple allemand. Le but officiel de l'Allemagne était « d'accorder, si l'occasion l'exigeait, aide et protection aux sujets et aux protégés de l'Allemagne». Il était aussi «d'affirmer les intérêts allemands, considérables dans cette région du Sud-
l'kvolution belliqueuse 12
ouest marocain». Quant au dessein authentique, mais inavoué de l'Allemagne, il était des plus clairs: terroriser le gouvernement et le peuple français. La chute du ministère Monis venait de couper court, une fois de plus, aux négociations financières. Il y avait lieu de parler sec au gouvernement de la République. En échange de l'occupation de Fez, le gouvernement de Berlin réclamait des « compensations », des « compensations » amples et rémunératrices.
Il est difficile de savoir si M. de Kiderlen-Wœchter, au moment où il proposait à Guillaume II d'envoyer la Panther devant Agadir, recherchait des compensations au Maroc même ou sur un autre point de l'Afrique. On se rappelle l'empressement avec lequel M. de Bùlow, au début du conflit marocain, répudiait toute complicité avec les pangermanistes. Depuis la chute de M. de Bùlow, les actions des pangermanistes avaient singulièrement monté. Moins dégoûté que l'ancien chancelier, le nouveau secrétaire aux Affaires étrangères ne dédaignait pas de collaborer avec les chefs de VAlldeutschtum. Et combien cette évolution n'était-elle pas révélatrice!
Quelques semaines après le coup d'Agadir, un ancien président de la Ligue pangermaniste , M. Class, publiait un pamphlet intitulé Le Maroc occidental à l'Allemagne1 ! Or M. Class a reconnu
1 Weslmarokko deutsch ! Munich, 1911.
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que cette brochure avait été rédigée à la suite de ses entretiens avec M. de Kiderlen-Wœchter. Il semble donc assez naturel d'en conclure que les espérances caressées par M. Class étaient partagées par le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. M. Class ne voulait pas admettre que le Maroc fût perdu pour son pays. L'Asie Mineure, la Syrie, la Mésopotamie ne pouvaient, d'après lui et pour des raisons diverses, convenir à l'Allemagne. Restait le Maroc. Il figurait, en matière coloniale, la dernière chance de l'empire allemand. Pousser l'abnégation et la prudence jusqu'à n'en pas réclamer une part, celle où déjà les colons allemands avaient accompli de bonne besogne, eût été, suivant M. Class, un crime contre la postérité. Le « coup d'Agadir » devait enfin permettre à l'Allemagne d'exiger son lot. Le peuple allemand n'eût d'ailleurs pas compris une autre solution de la querelle.
Le « coup d'Agadir », déclarait encore M. Class, avait rendu conliance à la nation. Jusqu'alors, on entendait dire : « A quoi nous sert notre armée? à quoi notre diplomatie? Pourquoi cédons-nous toujours? Sommes-nous donc un peuple vaincu?» L'acte énergique d'Agadir allait permettre à l'Allemagne de regagner d'un coup en Europe une situation que M. Class estimait à tort bien compromise. Donc, pas de conférence ! Le précédent d Algésiras était là pour témoigner de l'unanimité des puis-
sances à se liguer contre l'Allemagne, quand elles s'assemblaient autour d'un tapis vert. Des négociations directes avec la république voisine. Le but « principal » de la France en conquérant le Maroc était, d'après M. Class, de s'assurer une armée d'excellents soldats de race noire, «très supérieurs (sic) aux soldats français ». S'il n'était pas possible d'empêcher la France de réaliser son plan, il fallait au moins le lui faire payer cher. L'attribution de la partie occidentale du Maroc à l'Allemagne était une compensation à peine suffisante. Suivait une description enthousiaste des richesses minières et autres enfouies dans ce territoire. M. Class le désirait pour son pays surtout parce qu'il lui paraissait merveilleusement approprié à la culture du cotonnier. L'Allemagne achetait chaque année avant la guerre, aux Etats-Unis, pour 500 millions de marks de coton brut. Le savoir-faire allemand ne tarderait pas à tirer du Maroc une grande part du coton manufacturé dans les fabriques allemandes.
Pour obtenir de la France, terrorisée par les menaces allemandes, le Maroc occidental, il suffirait, d'après M. Class, de lui parler haut. Et quant à l'Angleterre, si elle s'avisait de prendre part à la querelle et d'intervenir en faveur de la France, l'Allemagne rendrait la République française responsable des excès de zèle commis par son alliée. Déjà M. Class parlait dans sa brochure des néces-
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sites qui pourraient contraindre l'Allemagne à mener contre les puissances, jalouses de ses succès et obstinées dans leur dessein d'encerclement, une guerre préventive. De toutes laçons, il fallait à l'Allemagne, en échange de l'influence grandissante de la France au Maroc, des compensations avantageuses, au Maroc même. Dans les dernières pages de sa brochure, M. Class, redoutant peutêtre la «trahison » de M. de Kiderleu-Waechter, envisageait la cession d'une partie du Congo français : « Nous n'en voulons pas », disait-il rageusement. Il poursuivait : « Et nous ne voulons pas croire que les hommes qui nous ont appris à espérer de nouveau seraient capables d'abdiquer devant la
première grande tâche qu'ils rencontreraient!
Notre opinion publique a été rendue vigilante par vingt ans de fâcheuses expériences. Elle est devenue méfiante à l'égard de notre politique étrangère. Mais elle est réveillée et cela est bien. »
La brochure de M. Class contenait à la fois une peinture assez exacte de l'état d'esprit allemand et une mise en demeure péremptoire à l'adresse de la Wilhelmstrasse. M. de Kiderlen-Waechter connaissait la prétention de la Ligue pungermaniste à parler au nom de la nation entière. Le fait qu'il n'avait pas dédaigné de sentretenir avec M. Class de sa brochure pouvait faire espérer au chef des pangermanistes que le gouvernement prendrait en considération les vœux de YAlldeuischîum.
Les exigences du pangermanisme, répétons-le, concordaient d'ailleurs de plus en plus avec celles de la nation dans son ensemble. Le socialisme luimême glissait peu à peu sur la pente impérialiste. La social-démocratie allemande n'avait jamais témoigné aux entreprises coloniales cette horreur théorique , cette horreur absolue que leur marquaient les chefs socialistes français et tout particulièrement le plus influent d'entre eux , Jean Jaurès. Le 29 mars 1905, puis le 7 décembre de la même année, Bebel était monté à la tribune du Reichstag pour défendre les intérêts allemands au Maroc contre le chancelier de Bûlow qui n'y mettait par l'ardeur voulue. A mesure que s'aggravait le conflit marocain, les idées impérialistes gagnaient du terrain parmi les social-démocrates. Le parti de la révolution en Allemagne a toujours fait de la Realpolitik. Il n'a que rarement sacrifié à l'idéal humanitaire et cosmopolite cher aux socialistes français. Une brochure, écrite au moment du « coup d'Agadir » par un socialiste connu, M. Gerhard Hildebrand \ n'est pas moins caractéristique d'un aspect de la politique allemande que le pamphlet de M. Glass.
1 Gerhard Hildebrand. Sozialistische Auslandspolitik. Iena,
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Les principes de M. Hildebrand en politique étrangère sont un curieux mélange de pangermanisme et de socialisme. M. Hildebrand partage absolument les principes de YAlldeutschtum sur les peuples inférieurs et les peuples supérieurs. Il estime, avec YAlldeutschtum, que les peuple supérieurs, à la tête desquels figure naturellement l'Allemagne, ont le droit de déposséder les peuples intérieurs afin de mettre en valeur les richesses que ceux-ci négligent. M. Class réclame ce droit au nom du pangermanisme, M. Hildebrand au nom du socialisme, mais c'est toute la différence entre eux. C'est agir, déclare M. Hildebrand, suivant la doctrine socialiste bien comprise, que d'exproprier une population incapable en faveur d'une race prolifique, industrieuse et laborieuse.
La race allemande est de ce nombre. Jeune, ardente, elle aurait le droit de vivre largement; mais ses rivales se liguent pour l'empêcher de prendre au soleil cette place que ses mérites lui assignent. Alors que la Grande-Bretagne possède en Afrique huit millions sept cent quarante-cinq mille kilomètres carrés et la France six millions cinq cent vingt-huit mille huit cent quatre-vingtdeux, l'Allemagne ne détient sur ce continent que deux millions quatre cent douze mille neuf cents kilomètres carrés de terres encore médiocres. Il serait à souhaiter que la France et l'Angleterre se rendissent compte de cette anomalie, de cette
injustice et fissent à l'Allemagne sa part. Sinon l'Allemagne se verrait contrainte de s'emparer de son lot par la force : « La guerre entre pays civilisés, observe M. Hildebrand, est une chose terrible; mais la paix des peuples de l'Europe occidentale ne peut être assurée que si la représentation d'intérêts particuliers nationalistes et capitalistes disparaît pour faire place à la reconnaissance socialiste des conditions vitales de tous les participants » (page 58).
M. Hildebrand voudrait voir le prolétariat socialiste allemand publier une Déclaration de principes où il se dirait prêt à soutenir, par tous les moyens, la politique coloniale. Les ouvriers allemands, déclare M. Hildebrand, reconnaîtraient dans ce manifeste qu'ils sont favorables à l'expansion coloniale parce que seule elle pourrait améliorer le sort du prolétariat. Accroissement des colonies signifie progrès de l'industrie et du commerce ; plus il y a de travail, plus il y a de richesse. Une manifestation ouvrière de ce genre aurait en outre cet avantage de faire réfléchir les puissances « encerclantes » et de leur montrer le danger qu'elles courent à se mettre en travers des ambitions allemandes.
La rencontre de M. Ciass et de M. Hildebrand dans leur tableau des aspirations et des besoins du peuple allemand au moment du « coup d'Agadir » permet d'affirmer que M. de Kiderlen-Waechter
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avait derrière lui la très grande majorité de la nation quand les deux gouvernements commencèrent de causer. Une guerre n'eût pris aucun Allemand au dépourvu. On peut même affirmer sans exagérer qu'une solution belliqueuse du conflit eût été saluée avec satisfaction par la majorité des partis : « Plutôt la guerre, disaient-ils dès ce moment, plutôt la guerre qu'une humiliation nouvelle ! »
Guillaume II, cependant, gardait au milieu de l'emportement général son sang-froid et son humeur pacifique. Partageait-il, au moment où il ordonna le « coup d'Agagir », les illusions de son fils et de M. de Kiderien-Waechler? Pensait il que la simple menace dune guerre assurerait à l'Allemagne tout le Maroc occidental? Aucun document positif ne permet encore de répondre oui ou non. Toujours est-il qu'il se résigna facilement, du moins en apparence, à ce que M. de Schôn appela le Kuhhandel marocain, c'est-à-dire à la négociation âpre et mesquine qui finit par donner à l'Allemagne une part du Congo français.
Fort de son bon droit, vigoureusement appuyé par la nation française, qu'avaient enfin réveillée les perpétuels coups d'épingle allemands, le gouvernement de Paris résista aux prétentions de la Wilhelmstrasse. Il était encouragé par le gouvernement anglais dont les dispositions évidemment pacifiques n'allaient pas toutefois jusqu'à souffrir
une colonie allemande dans le voisinage de Gibraltar. Le 6 juillet 1911, un communiqué officiel anglais déclarait que le gouvernement ne pouvait tolérer un établissement allemand sur n'importe quel point de la côte marocaine.
Peu de jours après, le premier ministre annonçait qu'en cas de complications la Grande-Bretagne « remplirait à l'égard de la France toutes les obligations stipulées par les traités ». Plus tard encore, le 21 juillet, le chancelier Lloyd George prononça un discours presque belliqueux où le danger d'une « paix à tout prix » était éloquemment dénoncé. La Russie, bien qu'avec moins d'empressement, fit savoir, elle aussi, au gouvernement de Berlin qu'elle approuvait et couvrait son alliée, de sorte que la situation se présentait, tout compte fait, pour la France, sous un jour assez favorable. D'autant plus favorable que l'Autriche- Hongrie envisageait sans plaisir une guerre européenne pour le Maroc. La reconnaissance n'a jamais été le péché mignon des Habsbourg. Vienne s'était assuré sans coup férir la possession de la Bosnie-Herzégovine grâce à la protection de Guillaume IL II eût été naturel qu'elle payât ce bon service par un autre. Au contraire, elle envisagea le nouveau conflit marocain avec un parfait détachement.
Lors de la conférence d'Algésiras, l'appui systématique du gouvernement austro-hongrois avait
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valu au comte Goluchowski le télégramme du « brillant second », mais l'Autriche-Hongrie avait dépensé à Algésiras toute la dose de fidélité dont elle était capable. Du Maroc elle n'avait cure. Aussi ne comprenait-elle pas que l'Allemagne s'obstinàt dans son rêve marocain. Dès le mois de mai 1911, donc plusieurs semaines avant le coup d'Agadir, la Wiener Sonn-und Montogszeitung écrivait : « On doit attendre de la diplomatie allemande qu'elle s'abstienne de créer des situations qui impliquent un danger de guerre. Le besoin de paix de notre monarchie prescrit à ses hommes d'Etat de conformer leur action à ce besoin de paix et de veiller avec soin à la conservation de rapports amicaux avec toutes les puissances européennes Si l'on pense en Allemagne à cette nécessité, peut-être arrivera-t-on de nouveau, en ce qui concerne la politique marocaine, à une situation de tout repos. »
En face d'une Triple-Entente résolue se dressait donc une Austro-Allemagne plutôt chancelante. Ce fait ne dut pas être étranger à la tournure pacifique prise par les négociations franco-allemandes. Plutôt un demi-échec diplomatique qu'une guerre mal engagée.
C'était, dans l'intérêt même de l'Allemagne, assez bien raisonné. Mais l'opinion publique envisageait dès lors et dans sa grande majorité l'hypothèse d'une guerre avec infiniment moins de répugnance
que le souverain et ses ministres. M. de Kiderlen- Wiechter avait eu l'imprudence de collaborer avec le chef du pangermanisme, alors que le prince de Bûlow avait toujours pris soin de tenir toute cette clique à l'écart. La complaisance de M. de Kiderlen-Wsechter avait fait naître dans les cercles chauvins des espérances démesurées. Leur déception fut d'autant plus profonde qu'ils s'étaient cru tout près d'atteindre leur but.
Les nombreuses brochures publiées pendant les pourparlers franco allemands de 1911, tous ces écrits plus révélateurs encore que les articles de la presse quotidienne, montrent l'exaspération grandissant à mesure que les négociations se poursuivent. Les discours impérialistes de Guillaume II sont tièdes en regard des réclamations et des exigences que formule, dès 1911, une notable portion de ses sujets. L'Allemagne est jouée, l'Allemagne est lésée, i'Ailemagne est dupée! Tels sont les cris qui remplissent l'air. M. Harnisch publie une brochure intitulée Marokko-Rùckzug * qu'ii convient de signaler parce qu'elle vise, plus que toute autre, à traduire l'opinion moyenne. L'auteur proteste contre l'appellation de pangermaniste qu'on pourrait être tenté de lui infliger. Non, il n'est pas pangermaniste. Est-on pangermaniste parce qu'on est patriote? La protestation de M. Harnisch mériterait d'être complètement transcrite. Quel témoi-
1 Berlin 1911.
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gnage en faveur des progrès constants de l'Alldeiilschtam !
Le pangermanisme a désormais cessé d'être un parti au sein de la nation : il est l'état d'esprit de la nation elle-même, il est du moins l'état d'esprit de tous les « patriotes conscients» au sein delà nation allemande. Et comme ils raisonnent, ces patriotes conscients, qui ne veulent pas être confondus avec les pangermanistes ! Un pangermaniste ne raisonnerait pas autrement : « L'Allemagne, écrit M. Harnisch, a beau être aussi pacifique que possible, qui peut croire qu'un peuple de plus de soixante-dix millions d'individus, possédant la plus forte armée du monde, consentira chaque année à serrer d'un cran sa ceinture, alors qu'il voit, par-dessus sa frontière, son débile voisin mener une vie douce? Qui croit que l'ouvrier allemand s'en tiendra aux idéales notions de fraternité des peuples et de paix universelle quand il verra qu'elles le laissent mourir de faim (sic), alors qu'une guerre pour l'expansion économique lui donnerait la chance de gains avantageux? »
Ces gains avantageux, le Congo ne pouvait les procurer à l'Allemagne. Renoncer au Maroc et accepter le Congo, c'était conclure un marché de dupe, c'était se résigner à « mourir de faim », chaque jour un peu plus. M. Harnisch avertissait charitablement le gouvernement de Berlin qu'à se résoudre à une telle déchéance il se couvrirait d'une honte éter-
nelle. M. Harnisch s'exprimait sur Guillaume II et son rôle avec une franchise, avec une verdeur qui n'eussent pas été possibles avant les «journées de novembre ». M. Harnisch prévient l'étranger de l'erreur qu'il commettrait en attribuant à l'ultrapacifique Guillaume II la direction exclusive de la politique étrangère : « L'empereur, écrivait M. Harnisch, n'est pas un monarque, mais seulement un président, avec des droits strictement limités et médiocrement étendus». M. Harnisch ne condamnait pas le régime personnel, dans sa brochure, moins énergiquement que le comte Reventiow et le Pessimiste. Il le condamnait même plus énergiquement parce que le régime personnel était en train d'attirer sur la patrie allemande une honte nouvelle. Honte passagère au surplus, cela n'était pas douteux. Mortifié, flagellé, le peuple allemand finirait bien par se révolter et par imposer à ses chefs l'accomplissement de leur devoir. Guillaume II n'était que «l'organe exécutif de la politique allemande». La nation saurait le lui faire comprendre : « Le trône des Hohenzollern, écrivait M. Harnisch, serait occupé par Bertha de Suttner elle-même qu'elle n'oserait l'aire une politique de paix à tout prix, une politique de laisser-aller, alors que l'intérêt et l'honneur du peuple allemand exigeraient une politique de défense. »
La brochure de M. Harnisch se terminait par ces mots : «Il est possible que nous subissions
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encore une nouvelle honte, la honte d'Agadir. Mais s'il sommeille encore dans le peuple allemand une étincelle du génie ancestral, une étincelle de ce génie qui prit feu en 1813 et en 1870, qui enflamma Frédéric de Prusse, Stein, Bismarck et inspira leurs actes, alors cette honte sera la dernière. Et qu'ils tremblent donc, ceux qui nous ménagèrent ce suprême opprobre!» (page 61).
Toute l'Allemagne, au lendemain d'Agadir, frémit de dépit et de colère à l'instar de M. Harnisch. On vit alors jusqu'à ces Allemands insoumis et mal naturalisés, si nombreux hors des frontières allemandes, mêler leurs imprécations chauvines à celles des chauvins de l'intérieur. Une brochure, intitulée Olmùtz oder Iena1 et rédigée «par un homme politique russe ami de l'Allemagne », peutêtre un habitant des provinces baltiques, invitait le gouvernement de Berlin à se ressaisir: « L'empire allemand, demandait-il, n'est-il pas le plus puissant empire de la terre? L'armée allemande a telle peut-être sa pareille? La flotte allemande ne s'est-elle pas merveilleusement développée et n'esl-elle pas, qui sait? peut-être aussi puissante que la flotte considérée jusqu'à présent comme la plus forte du monde entier?... Et pourtant, un échec succède à un autre dès que cet empire, le plus puissant du monde, s'ébranle au dehors avec des aspirations et des exigences visant à accroître
» Stuttgart, 1912.
son domaine colonial et à s'assurer une place au soleil ! »
En regard de telles excitations, les pamphlets dûs à la crise d'Algésiras semblent bénins et presque courtois. Entre 1905 et 1911, la marée du «pessimisme» avait follement monté. Elle menaçait, dès lors, de tout submerger.
Aussi la mémorable séance du 9 novembre 1911, où fut discuté au Reichstag l'accord du 4 novembre et où le prince héritier manifesta publiquement son dépit, soulagea-t-elle vraiment la conscience allemande, empoisonnée par la propagande pangermaniste. On avait fait la démonstration d'Agadir pour s'assurer le Maroc occidental et l'on revenait avec quoi ? avec la confirmation de la porte ouverte au Maroc et un Cameroun agrandi de certaines parcelles du Congo français! La distance était énorme entre les espérances du départ et les réalités du retour. Aussi, quand M. de Heydebrand, chef des conservateurs, attaqua violemment le gouvernement fautif, le Reichstng, presque unanime, applaudit à tout rompre. Et les applaudissements redoublèrent quand l'héritier du trône, installé au premier rang de la tribune impériale, mêla ses applaudissements à ceux des députés.
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Pendant un instant, la représentation nationale et le futur empereur vibrèrent à l'unisson, tandis que le chancelier et ses collaborateurs du gouvernement essuyaient la honte la plus cruelle de leur carrière. Au dîner qui réunit le même soir, autour d'une table du palais impérial, l'empereur, le prince héritier et le chancelier, Guillaume II fulmina, dit-on, contre ces conservateurs « qui tenaient toujours leur épée à la bouche » et le chancelier servit tout chaud, le lendemain, à ses adversaires du Parlement, cette audacieuse métaphore. Elle ne diminua en rien l'immense impression produite par le discours de M. de Heydebrand et par les applaudissements du Kronprinz. Certains journaux blâmèrent, à la vérité, la démonstration du prince ; mais il y a tout lieu de croire que les publicistes qui prononcèrent ce blâme officiel admiraient en secret, pour la plupart, l'insolence de l'héritier du trône. Plus que jamais, les regards des « patriotes » se détournèrent du père pour se porter sur le fils. Au milieu de l'affliction générale, l'attitude de ce jeune homme était un réconfort. Pour le bien de l'empire, la tradition en honneur chez les Hohenzollern reprenait vie. Le prince héritier frondait, mais pour la gloire de son illustre maison.
On raconte que M. Ballin, le célèbre directeur de la Hamburg-Amerika Linie, prié de dire (c'était en 1910) s'il existait en Allemagne un parti de la guerre,
refusa de répondre « à une question si insensée ». Le 9 novembre 1911, toutefois, cette question avait cessé d'être insensée. Désormais, le parti de la guerre possédait non seulement une armée nombreuse et ardente, mais encore un chef et quel chef! l'héritier même de la couronne I