CHIP. H. — INDUSTRIE ET 'COMMERCE AI) XVI® SIÈCLE
tures sont créées à Nevers et à Saint-Germain-en-Laye. La fabrication de la soie devient très prospère à Tours, où, en 1546, l’on compte 8.000 métiers; dès 1536, elle s’était implantée à Lyon, où, en 1556, 12.000 personnes sont déjà employées par la manufacture (1). Vers la fin du siècle, on fabrique des velours et des satins à Nîmes et à Montpellier, des bas de soie à Dourdan, des étoffes de soie à Orléans. Depuis 1530, l’industrie de la tapisserie, originaire de la Flandre, se répand en France ; c’est d’abord la fabrique de haute lisse de Fontainebleau, qui travaille sur les dessins du Primatice et de Jules Romain, puis, à Paris, la fabrique des Gobelins. Dans le Velay et à Senlis, on fabrique des dentelles. Notons encore les grands progrès de l’imprimerie : à Paris, on compte 800 imprimeurs et libraires, presque autant à Lyon ; les Estienne, Guillaume Morin, Plantin sont célèbres dans toute l’Europe.
Au svie siècle, les inventions ou les perfectionnements importants apparaissent nombreux : ce sont, pour citer quelques exemples, l’émail en relief de Bernard Palissy, la création de l’industrie de la futaine de coton, qui emploie à Lyon 2.000 ouvriers ; ce sont les progrès de l’orfèvrerie, de la draperie.
Les nouvelles industries exigent une technique et une organisation nouvelles. Elles ne peuvent donc entrer dans le cadre des corporations ; elles ont besoin de privilèges particuliers. C’est ainsi que, pour la fabrication de la soie, Etienne Turquet, à Lyon, reçoit, en 153G, un privilège spécial : ses ouvriers sont affranchis du droit d’auhaine, de la
(1) N. Rondot, L'industrie de la soie en France. Lyon, 1894, pp. 45 et sqq. — Vers le milieu du xvie siècle, l’on accorde les franchises, jusqu’alors conférées aux ouvriers, à des marchands qui conduisaient la manufacture de velours et de drap de soie « sans estre assis sur le mestier et mener la navette » (Ibid., p. 48).
taille, mais sont tenus de ne travailler que pour l’entrepreneur pendant la duree du contrat. Sous Henri II, deux faïenciers de Faenza obtiennent un privilège, et l’acte déclare que « c est chose de tout temps permise aux estrangiers apportans en nostre royaume moyen ou pratique de quelque art ou métier encore peu cogneu en -icelluy » (1). Aux inventeurs on accorde le droit exclusif d’exploiter leur découverte, sorte de brevet d invention : tel, le privilège accordé à Abel Foulon pour la fabrication de V holornèlre (2). En 1568, trois chaudronniers de Paris ont inventé des morions de cuivre d’une forme nouvelle pour remplacer les anciens casques; afin d’éviter les attaques de la communauté des armuriers, ils adressent une supplique au roi, qui leur accorde un privilège spécial. Sous Henri IV, on installe au Louvre des artisans d’élite et des artistes : peintres, sculpteurs, horlogers, orfèvres, graveurs en pierres fines, parfumeurs, fourbisseurs, fabricants d’instruments mathématiques, tapissiers. Comme ils sont inquiétés par les corporations, on leur accorde, en 1607, des lettres-patentes (renouvelées en 1608), qui les autorisent à travailler pour le public ; leurs apprentis pourront s’établir partout sans faire de .chef-d’œuvre. Une autre atteinte au régime corporatif, ce fut, — dans un intérêt fiscal -, l’institution des ouvriers suivant la cour , qui fournissent aussi le public, et qui achètent le droit d’échapper aux obligations de l'industrie privée : il y en eut 160 sous François Ier, et 480 sous Henri IV.
C est aussi du xvie siècle que datent véritablement le mercantilisme et le système protecteur. Les droits de sortie
(1) Ebërstadt, op. cit., pp. 325 et sqq.
(2) H. Hauser, Ouvriers du temps passé, pp. 136-137.
CHAP. il. — INDUSTRIE ET COMMERCE AU XVIe SIÈCLE 47
(droits de haut passage et de rêve aux frontières ; droit de traite foraine) subsistent. Mais ce qui prend de l’importance, ce sont les droits d’entrée. L’ordonnance de 1539 interdit l’importation des lainages d’Espagne et du Roussillon, des sayettes de Flandre. L’ordonnance du 18 juillet 1540 réorganise la douane de Lyon : les draps d’or et d’argent, ainsi que les soieries étrangères, ne pénétreront en France que par certaines villes et seront tous expédiés à Lyon, où l’on percevra 5 0/0 sur les marchandises consommées, 2 0/0 sur les marchandises en transit. Un édit de 1540 n’autorise plus l’entrée des épices que si elles viennent des pays producteurs et des entrepôts du Portugal, de l’Italie,, de l’Orient. Une ordonnance de 1572 défend d’exporter sans autorisation les matières premières (laines, chanvres, lins, etc.) èt d’importer les draps, toiles, velours, taffetas, tapisseries étrangères. En 1581, on accroît les tarifs des droits d’entrée.
Tous ces phénomènes n’ont fait que se développer vers la fin du xvie siècle, malgré la ruine économique, provoquée par lés guerres de -religion. La hausse des prix ne fit que s’accélérer, ce qui causa de grands troubles. On ordonna la taxe des objets de première nécessité dans les villes, et, en 1577, on tarifa aussi les transports.
Les conditions économiques nouvelles contribuent à faire des compagnons une classe nettement distincte de celle des patrons. Il faut considérer l’accroissement de la production, le développement du crédit. Les frais d établissement deviennent plus considérables, surtout dans les industries nouvelles. En conséquence, pour s’établir, il faut un certain capital.
C’est ainsi que l’imprimerie exige plusieurs presses, une
grande quantité de caractères, d’assez nombreux ouvriers, et le travail n’est pas immédiatement rémunéré. La soierie demande aussi des installations coûteuses (1). Le capital, dans certaines industries, joue donc un rôle important. Souvent déjà le capitaliste ou commerçant fait travailler des artisans qui se trouvent sous sa dépendance économique. Ainsi, les drapiers-drapants dominent les métiers des tisserands, des foulons, des teinturiers et vendent les produits de leur travail; à Toulouse, les marchands achètent la soie, la font travailler par des mouliniers, des tisseurs, des teinturiers et vendent les étoffes ainsi produites. Dans l’industrie du livre, les imprimeurs travaillent souvent pour des libraires, qui sont de véritables marchands. C’est sans doute au xvie siècle que l’industrie rurale et domestique commence à se répandre en France (2).
Dès le xvie siècle, nous voyons donc se développer le capitalisme industriel, mais sous sa forme « commerciale ». Il ne faudrait pas, en effet, s’exagérer l’importance, ù cette époque, de la division du travail et du machinisme : il ne s’agit que d'un machinisme bien rudimentaire ; la division du travail n’apparait que dans quelques fabrications, et,
(1) Ainsi s’explique l’importance prise, à Lyon, par les maîtres marchands (N. Rondot, op. cil., p. 48).
(2) L’action du capitalisme se manifeste plus fortement encore en Angleterre, surtout dans le Yorkshire. Dès la fin du xve siècle, et surtout au xyie, dans l’industrie lainière, les métiers se transportent dans la campagne, où les salaires sont plus bas; c’est déjà le système de l’industrie rurale et domestique; les tisserands tombent sous la domination des marchands, qui ont les moyens d’acheter en gros la matière première. Voy. Lipson, Histonj of the'woolen and ivorsted industries , 1921; Herbert Heaton, Yorkshire tooolen and ivorsted industry, 1920. — Dans le pays de Liège, à la fin du xve siècle et au xvie, le développement des industries houillère et drapière marque les débuts de l’organisation capitaliste. Voy. H. Pirenne, Esquisse d'un programme d'études sur -V histoire économique du pays de Liège, 1909, et Histoire de Belgique, t. III.
CHAP. II
INDUSTRIE ET COMMERCE AU XVIe SIÈCLE 49
quant à la concentration industrielle , elle n’existe vraiment pas à cette époque. C’est le régime de la petite industrie qui reste partout et qui restera longtemps encore prédominant fl).
Ce qui est vrai, c’est que, dans certaines industries, les progrès du capitalisme commercial, la- mainmise des marchands sur la fabrication ont contribué à créer un prolétariat ouvrier, dont la révolution monétaire aggrave encore la condition. Les salaires s’accroissent, il est vrai, mais moins vite que les prix ; les souffrances des ouvriers sont donc souvent fort vives (2). Rien d'étonnant que les confréries des compagnons deviennent fdrt nombreuses.
Dans certains cas, des conflits violents mirent aux prises patrons et compagnons, notamment dans l’imprimerie. A Lyon, une grande grève éclata en 1539 et dura jusqu’en 1542. Les compagnons imprimeurs ont toute une organisation, une « bourse commune»; ils houspillent les maitres, les compagnons qui ne veulent pas quitter l’ouvrage, les agents de l’autorité. Ils se plaignent de touçher des salaires insuffisants, de recevoir une mauvaise nourriture. Ils prétendent travailler à leur guise, même les jours fériés pour réparer le temps perdu. Ils réclament aussi contre le nombre excessif des apprentis, qui font concurrence aux compagnons. Les sentences du sénéchal, du Conseil Privé sont défavorables aux ouvriers, et, en dépit de l’attitude du Parlement qui prend le parti des compagnons,
(4) M Hauser ( Les origines du capitalisme, toc. cit., pp. 200 et sqq.), dans son désir de montrer que le capitalisme n’est pas un phénomène récent, a quelque peu forcé la noie, lorsqu’il a voulu démontrer que le capitalisme industriel joue déjà un grand rôle au xvie siècle. Sa démonstration n’en reste pas moin^intéressante et elle a été féconde, car elle a contribué à attirer l’attention des historiens sur cette question.
(2) Voy. E. Levasseur, Histoire des classes ouvrières, t. II, pp. 69 et sqq.
Sée.
l’édit royal de décembre 1541 donne gain de cause aux maîtres. Cet édit est copié sur celui qui concerne Paris, èar, dans cette ville, a éclaté une grève parallèle à celle de Lyon. En vain les ouvriers en appellent-ils au Parlement ; un édit de 1544 leur impose silence.
Mais la situation reste tendue : les maîtres se plaignent toujours de l’indisciplineMes ouvriers, de leurs confréries, de leurs coalitions. L’édit de 1571 est plus défavorable encore aux compagnons que celui de 1544. Mais les ouvriers de Paris et de Lyon s’entendent et présentent au Parlement une requête, dans laquelle ils exposent avec une grande précision leurs griefs, se plaignant de l’insuffisance de leurs salaires et de la longueur excessive de la journée de travail, qui s’étend de 2 heures du matin à 8 ou 9 heures du soir, reprochant à leurs patrons de faire travailler à l’étranger. La déclaration du 10 septembre 1572 donne une satisfaction partielle aux compagnons : elle limite le nombre déS apprentis, qui ne pourront être plus de deux par presse, fixe le taux des salaires, établit la réciprocité des clauses relatives a l’exécution du contrat de travail, interdit aux imprimeurs de faire travailler hors de France (1).
Il est vrai que des luttes semblables sont très rares dans les autres métiers, où le conflit entre le capital et le travail n’existe pas au même degré. Mais presque toujours les pouvoirs établis prennent le parti des maîtres : toute coalition des compagnons est considérée comme une « mutinerie », une « sédition ».
(1) Voy., à- cet égard, l'excellente étude de H. Hauser, Ouvriers du temps passé; L. Morin, Essai sur la police des compagnons imprimeurs sous /’ Ancien Régime, 1898.